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Pierre Lamalattie, l’art d’être père

Pierre Lamalattie, l’art d’être père
Pierre Lamalattie / Philippe Matsas/Opale/Leemage

Le dernier roman de Pierre Lamalattie est une satire discrète de l’époque à travers une belle histoire d’amour entre un père et sa fille qui se double d’une promenade désabusée dans le monde de l’art.


Le narrateur du dernier roman de Pierre Lamalattie, L’Art des interstices, a un air de famille que l’on retrouve assez vite tant on songe, au moins dans un premier temps, aux héros de Houellebecq. Lamalattie et Houellebecq ont d’ailleurs été condisciples en Agro. Un air de famille, cela ne veut pas dire pour autant imitation ou influence paralysante. Un air de famille, c’est quand deux écrivains de la même génération vivent dans le même monde et en comprennent à peu près la même chose. Ce qu’ils comprennent n’est pas forcément réjouissant, mais c’est plutôt de bon aloi pour une littérature qui a envie, avant tout, de rendre compte de l’inconfort grandissant que l’on éprouve à évoluer dans cette époque-là. Les personnages de Lamalattie, qui en est ici à son troisième roman, sont sans doute à la fois beaucoup moins nihilistes et utopistes que ceux de Houellebecq. Ils ne s’aboliront pas dans des paradis de substitution comme la partouze, le clonage, la soumission ou la vision d’une France néorurale high tech. Lamalattie, lui, croit encore pouvoir ménager des zones de survie, voire de bonheur, ici et maintenant, ce qu’il appelle, précisément « les interstices ».

Sur le pont Mirabeau tombe la Seine

Son narrateur vit dans le XVe arrondissement, sa femme s’est suicidée il y a longtemps déjà et il n’en fait pas une histoire. Il aime que son frigo soit bien rangé. Il a la résignation lucide, l’ironie discrète et cet humour noir qui lui donne une allure à la Buster Keaton, faussement impassible et discrètement traquée. Dans son frigo bien rangé, il y a une reproduction de la Judith de Valentin de Boulogne. On pourrait y chercher une métaphore : il vaut mieux mettre l’art du monde d’avant au frais en attendant des jours meilleurs.

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Dans l’appartement, outre un frigo, il y a aussi une jeune fille, Seine. C’est la fille adolescente du narrateur. Il l’aime beaucoup. On pourrait même dire qu’il n’aime qu’elle. Et l’art. D’où l’idée de réunir les deux. Il voudrait bien que sa fille aime l’art au lieu de faire l’équilibriste sur le parapet du pont Mirabeau et de se casser le bras. Si la fille du narrateur s’appelle Seine, c’est parce que sa défunte femme en a voulu ainsi après un orgasme particulièrement réussi sur un banc au bord du fleuve. Le narrateur note, à ce propos : « Dans un sens, si l’on s’était rencontrés au bord de la Creuse, de la Sèvre niortaise ou de n’importe quel autre cours d’eau, j’aurais été beaucoup plus réticent. » Tout Lamalattie est là, dans cet understatement constant, qu’il s’agisse de raconter une réunion de parents d’élèves ou une visite à la FIAC, au Grand Palais. Il faut dire que ce narrateur s’occupe des pages culture du mensuel Jours de pèche. Au début, il trouvait que c’était une bonne idée, échapper au monde de l’entreprise et être payé pour aller voir des expos et rencontrer des artistes. Là, il fatigue un peu, mais il est vrai que tout est fatigant.

En regard du bonheur

L’accident de sa fille le réveille, d’une certaine manière. Il en fait son assistante. Avec elle, il rencontre à Londres, Bruxelles ou en Finlande des artistes qui, tels des plantes de sous-bois, survivent à l’ombre des troncs massifs d’un art officiel qui tient en suspicion l’image, jugée trop « rétinienne ». Elle prend les photos. Il pourrait croire au bonheur, pendant un moment. Le problème est que dans une époque pleine de psys, de conseillers d’orientation, de visites portes ouvertes de grandes écoles, d’injonctions internétiques, une adolescente devient le prisme privilégié pour voir à l’œuvre le totalitarisme soft.

D’où le recours aux interstices, comme Jünger prônait le recours aux forêts : pour aimer, transmettre, créer et tant pis si « beaucoup de gens bien partis, comme moi, n’étaient arrivés à rien. Ce n’était pas bien grave. »

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Novembre 2017 - #51

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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