Fils d’Adam est une lettre écrite par l’écrivain et journaliste Benoît Rayski à son père disparu en 2008. Même les plus chanceux parmi nous devront un jour se confronter à ce deuil dont la fatalité n’est qu’une maigre consolation. Ce qui rend ce deuil particulier est l’héroïsme du père de Benoît, diplômes et médailles de résistant au veston. Né à Bialystok (actuellement à l’Est de la Pologne) dans une famille juive aisée un an avant la Première Guerre mondiale, tout au long de son quasi-siècle d’existence, Avraham Rajgrodski n’a cessé de donner des preuves d’intelligence, de commandement, de courage physique, de compassion et de droiture. Militant communiste, syndicaliste, intellectuel, père, mari et ami, Rajgrodski a laissé un grand vide en partant. Pour son fils qui souffre toujours de l’absence de son père, sa présence pendant les 70 premières années de sa vie n’a cependant pas toujours été facile à vivre. Mais Fils d’Adam, le livre que Benoît lui consacre, n’est pas uniquement le texte d’un fils qui a perdu un père exceptionnel. Au-dessus de cette œuvre plane un fantôme : le peuple yiddish. Avraham Rajgrodski, que l’histoire tumultueuse du XXe siècle a ramené au nom d’Adam Rayski, est l’un des derniers vestiges d’une civilisation. Au cimetière du Père Lachaise, dans l’allée circulaire, division 76, au côté du père de Benoît, gît aussi un monde disparu.

Bienvenue au Yiddishland…

Entre l’Allemagne et la Russie, la Baltique et la Mer noire, se trouve une autre Europe que nous appelons « l’Europe de l’Est ». Nous la connaissons mal. Surpris et déconcertés par l’évolution des sociétés polonaise et hongroise, ignorant presque tout de la Biélorussie ou de la Lituanie et ne s’intéressant que depuis peu à l’Ukraine, nous peinons à comprendre ce monde étranger, son histoire méconnue et incomprise. Parmi les quelques dénominateurs communs qui donne à cet espace son caractère particulier, on peut compter la revendication d’une identité slave et la présence pendant plusieurs siècles d’une population juive nombreuse, le « peuple yiddish » pour lequel ces terres formaient le Yiddishland.
Des confins de l’Empire austro-hongrois à la Prusse orientale en passant par les parties occidentales et méridionales de l’Empire Russe, des millions des Juifs ont constitué une véritable civilisation dans la civilisation. L’idée nationale, les nouvelles technologies venues de l’Ouest du continent ont jeté cet Europe-là dans un chaos dont le XXe siècle fut l’apogée sanglante. Au terme de la période allant du XIXe jusqu’à la fin du XXe siècle, après une longue série de calamités couronnées par l’Occupation allemande, des Etats-nations se sont imposés, des villes ont changé de nom et de population, des frontières se sont presque figées.

…d’où les Juifs sont partis

Mais reste un grand absent : le Juif. Car l’entrée de l’Europe de l’Est dans l’époque contemporaine a été réalisée en y excluant le Juif. Ce n’est pas une question d’antisémitisme, dont la France de l’époque n’était d’ailleurs pas exempte. Ce ne sont pas les affaires Dreyfus qui manquaient à l’est de l’Elbe, mais les Zola, Péguy, Clemenceau et les millions des dreyfusards anonymes qui faisaient défaut. Devenir Polonais, Lituanien, Ukrainien ou Roumain impliquait le rejet des Juifs. Des millions de « Machinberg », « Trucvitch » et « Bidulestein » auraient bien aimé devenir Biélorusses, Lettons, Russes ou Moldaves, envoyer leurs enfants à l’université et s’embourgeoiser. Mais ces pauvres hères ont d’abord été poussés vers les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest, sollicités par le sionisme (né en Europe de l’Est) puis massacrés sur ces terres de sang – souvent par des voisins devenus serviteurs zélés des nazis.

L’honnêteté intellectuelle oblige à reconnaître que le Yiddishland et sa civilisation ont été sérieusement malmenés bien avant qu’Hitler n’écrive Mein Kampf. La Première Guerre mondial puis la longue cohorte de guerres civiles postrévolutionnaires et l’éclatement de cet espace en de multiples Etats-nations avaient déjà condamné ce monde. Après le passage des Rouges, des Blancs, des Cosaques et des nationalistes des tous bords, tentée par l’immigration vers les Etats-Unis et – dans une moindre mesure – par le nouveau foyer juif en Palestine, cette civilisation juive n’avait plus d’avenir. Les nazis ont massacré les habitants d’un monde en train de sortir de l’Histoire. Cela ne change pas un fait majeur : le Juif est le membre-fantôme de l’Europe de l’Est, souvenir d’une violente amputation. Quand il raconte son père Avraham Rajgrodesky, il les raconte tous.

D’Avraham à Adam

Avraham est né en 1913 dans une région dont la carte se lit comme les boîtes aux lettres du XIe arrondissement de Paris, Baltimore ou Tel-Aviv : de Kaunas (les Kovner) à Slutzk (les nombreux Slutzki) en passant par Tikotzin (qui donne Ticotchinski ou Tiktin), chaque petite ville est un nom de famille, voire une célèbre yeshiva (Panevezys-Ponivej, Valojine-Volojine). On est au cœur du Yiddishland. Adulte, Avraham décide de changer de prénom. Il choisit Adam, le premier homme. Pour un communiste, un révolutionnaire, choisir un prénom presque générique (« L’homme » en hébreu) et de surcroît celui d’un homme – le seul – qui n’a pas de père, a quelque chose de logique. Dans la Pologne des années 1920 et 1930, « Adam » c’était aussi Adam Mickiewicz, le Hugo polonais héros de la renaissance polonaise. Adam voulait tellement s’intégrer… Mais c’est à ce moment-là qu’il est obligé de partir en exil. Aspirant à Moscou, il s’est retrouvé à Paris.

Une vie de mentsch

La suite est faite de combats (militantisme communiste, syndicalisme, Résistance, politique) marqués par le courage et la fidélité à un principe. Certes, il a aimé la Pologne, la France et la Révolution, celle censée libérer définitivement l’Homme. Mais toutes les trois se sont montrées tantôt généreuses tantôt prêtes à l’écraser. Ne lui restait plus que la fidélité à son passé et à une certaine idée de l’Homme. En yiddish, on appelle cela être un « mentsch ». En hébreu, ben-adam, le fils d’Adam. Voilà de quoi a hérité Benoît Rayski, le dernier des Ashkénazes.

Benoît Rayski, Fils d’Adam. Nostalgies communistes, Exils Editeur, 2017.

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