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Vous allez rencontrer un vil et sombre inconnu

Il y eut Polanski — et à en croire les féministes enragées, ce n’est pas fini : elles veulent toujours sa peau alors que la principale intéressée, Samantha Geimer, qui vient de signer d’ailleurs la pétition réclamant pour les femmes le droit d’être draguées, demande elle-même qu’on lui fiche la paix avec cette vieille histoire. Puis Woody Allen, qui aurait tripatouillé sa fille adoptive, Dylan, quand elle avait 7 ans (pas avant ? Vous êtes sûres, mesdames ?).

Dylan Allen a publié une lettre d’accusation il y a quatre ans, lors de la remise du Golden Globe Life Achievement Award à Woody Allen. Comme le remarque le journaliste Nicolas Kristof, les accusations contre le cinéaste remontent à 1993 — au moment où Woody Allen et Mia Farrow se séparaient avec une certaine acrimonie : elles ont été explorées par la justice américaine, qui est rarement complaisante (ne serait-ce qu’en fonction de la publicité qu’un procureur pourrait en tirer — voir DSK ou justement Polanski), et ladite justice n’a rien trouvé à poursuivre.

La castration ou la mort

Rappelons que dans le droit des pays démocratiques, c’est à l’accusation de faire la preuve — et que les dires d’une gamine de sept ans manipulée par sa mère n’en constituent pas une. Oui — mais elle en a aujourd’hui plus de trente, elle doit bien savoir…

Pas même : diverses affaires arrivées en justice ont mis en évidence le phénomène des « souvenirs inventés », greffés dans la mémoire d’une personne fragile par un psy ambitieux ou un parent aigri. Y compris de faux souvenirs d’inceste. On peut de bonne foi raconter d’invraisemblables calembredaines. Les flics, qui savent que des innocents s’accusent parfois de meurtres qu’ils n’ont pas commis, prennent d’ailleurs ces accusations avec des pincettes — surtout des décennies après les faits.

« Oui, mais alors, comment distinguer de vraies horreurs de suspicions imaginaires ? Et de réels harcèlements devront-ils rester impunis ? »

Certaines féministes en arrivent aujourd’hui à suggérer que ce soit à l’accusé de faire la preuve qu’il n’est pas coupable. Excès de zèle, méconnaissance du Droit ? Pas même : leur objectif est bien de ramener l’homme dans la cage qu’il n’aurait jamais dû quitter. La castration ou la mort. « Mon dieu, délivrez-nous du mâle. Et tant qu’à faire, obligeons-les à devenir végans : peut-être avec le temps l’absorption quotidienne de jus de navet rendra-t-elle impossible les turgescences suspectes dont ils nous menacent… » Bref, pendons les hommes !

Ah mince, cela ne fera qu’accroître la fatale turgescence…

Les chiennes de garde ne mordent pas les vrais agresseurs

Effet collatéral inattendu, les hommes qui menacent vraiment l’intégrité des femmes — en les obligeant à s’habiller comme ci et à se comporter comme ça, en refusant de s’asseoir à côté d’elles à l’école, ou de prendre un volant qu’elles ont contaminé par le seul fait de l’avoir tenu —, ceux-là ne sont pas dans le collimateur des chiennes de garde et de mégarde.

Les cinéastes octogénaires, en revanche… Les mâles blancs dominateurs et…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

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Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

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Les Rien-pensants

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Cosey, héros discret du festival d’Angoulême

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Le mois de janvier est le nouveau marathon culturel de l’année. Il a supplanté septembre. Entre les vœux, les galettes et le cidre fermier, la machine éditoriale tourne à plein régime. Les auteurs qui boudent l’automne reprennent du poil de la bête en tout début d’année. La course à échalote peut commencer avec son lot de récidivistes. Ils seront trois ou quatre écrivains à truster les plateaux de télé et à rafler la mise. Les autres auront le sentiment d’un fric-frac prévu d’avance et d’une injustice supplémentaire. L’économie du livre ne peut se permettre de laisser le champ libre aux « artistes » et aux inconscients. Aujourd’hui, on a plus besoin d’un contrôleur de gestion que d’un correcteur orthographique pour assurer le succès d’un bouquin. Avec la fin de la grammaire et l’abandon du style, le roman entre dans l’empire du Chiffre.

Cosey, l’œil du cyclone

Dans ce jeu de dupes, la bande dessinée, où la concurrence fait trembler les cases, tente de maintenir son rang de 9ème art. Le 45ème festival international d’Angoulême réunit toute sa famille du 25 au 28 janvier. Avec un marché saturé de nouveautés, la BD s’adapte tant bien que mal à cette mondialisation en répondant à une demande de plus en plus éclatée. Il y a des BD pour tous les âges, pour tous les publics, pour toutes les sensibilités avec le risque d’y perdre son innocence et son originalité. La télévision en se démultipliant à l’infini, en offrant des programmes pour les chasseurs, les hardeurs ou les « bikeurs » a simplifié son message. Cette hyperspécialisation a entraîné une uniformisation du propos et une standardisation des émotions.

Dans ce vacarme, les organisateurs ont eu l’excellente idée de mettre à l’honneur le Suisse Cosey. En 2017, il a décroché le Grand Prix du festival. Cette année, une rétrospective intitulée « Une quête de l’épure » lui est consacrée à l’hôtel Saint-Simon. Il signe également l’affiche. Depuis 40 ans, Cosey trimbale son vague-à-l’âme dans l’Himalaya, en Birmanie, au Japon, dans une Amérique sauvage ou sur l’axe Saïgon-Hanoï. Avec la série Jonathan dont l’intégrale Tome 6 sort cette semaine aux éditions Le Lombard, il s’inscrit dans la catégorie des écrivains-voyageurs. Son dessin contemplatif ouvre les vannes du souvenir. Il laisse ses personnages souffler, il ne les brusque pas, il prend le temps de les comprendre.

Un préalable à l’imaginaire

Cosey, par esquisses, par pudeur aussi, ne charge jamais ses planches d’une action trop explosive. Il préfère filtrer une parole, s’arrêter sur un regard, croquer une attitude, ne pas étouffer l’atmosphère. Et puis, il y a chez lui ce rapport intime à la nature, presque onirique. Ses grands paysages en noir et blanc qui s’étalent, sa virtuosité dans les étendues où l’on sent vibrer les arbres et son empreinte mélancolique en font un auteur éminemment littéraire. Il révèle la psychologie des hommes en gardant le silence. Le bruit n’est pas l’allié de la vérité. Quel sentiment de plénitude enfin pour ses très nombreux lecteurs de s’abandonner dans ses aventures et ses mirages.

A lire aussi: Marsault a-t-il le droit d’exister ?

Beaucoup de créateurs de BD travaillent en milieu clos, leurs histoires avancent à marche forcée, elles peuvent être parfaitement scénarisées, il leur manquera l’essentiel, la possibilité de s’y engouffrer, de s’imprégner, de simplement penser sans œillères. Cosey est le maître des interstices et des pauses. Enfin apaisé, plein de bienveillance et d’émerveillement, nous pouvons alors nous laisser bercer. C’est un préalable à l’imaginaire. Pour ceux qui ne connaissent pas encore son oeuvre, il faut se procurer d’urgence son dernier album Calypso paru chez Futuropolis, il y a trois mois à peine. Cosey est revenu en Suisse à bord d’un lac pour raconter une histoire entre deux vieilles personnes. Gus, un ouvrier sexagénaire qui gaspille sa santé sur des chantiers en plein air retrouve la trace de Georgia Gould, la star d’un film Calypso qui fascina les hommes durant des décennies. Avant son départ pour Hollywood, Gus a vécu avec cette fille un amour de jeunesse passionné et déchirant. Ses collègues ne le croient pas. Comment lui, cet anonyme, a-t-il pu fréquenter un mythe du cinéma ? Affaiblie quoique dotée d’un caractère hors-norme et d’un charme vipérin, Georgia est « enfermée » dans une clinique de luxe, l’Edelweiss. Gus et son camarade Pepe qui rêve d’ouvrir un restaurant à fondues à Barcelone, vont tenter de sauver cette belle prisonnière.

Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers

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« Sous le règne de la Science hypostasiée, substitut laïque de la Providence divine […] les interrogations se perdent en une poussière de disciplines spécialisées […] et sans boussole. Telle est la mise en scène du Destin, dans l’atmosphère festive d’un scientisme triomphant. »[tooltips content= »Pierre Legendre, Leçons X, Dogma : Instituer l’animal parlant, Fayard, 2017, p.180″]1[/tooltips]

Dans le fil de ce rude propos de Pierre Legendre, je me demande si la mise en place récente de ce conseil scientifique (consultatif) au faîte de l’Education nationale ne vient pas, à son tour, créditer la science d’un pouvoir qu’elle n’a pas… Le risque de la « torsion scientiste » de la science – un glissement qui consiste à « croire et faire croire que la démarche scientifique et ses prolongements technologiques, libérant l’humain de sa propre opacité, vont accomplir le « tout est possible » [du fantasme inconscient] dans la réalité »[tooltips content= »Pierre Legendre, De la Société comme Texte, Fayard, 2001, p.168. »]2[/tooltips] –, me paraît en effet bien présent.

« Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences »

Dans un entretien au Figaro, le ministre Blanquer, flanqué du spécialiste de ces sciences cognitives aujourd’hui portées au pinacle, le professeur Dehaenne (nommé président de ce Comité), affirme : « Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences ». Qui pourrait contrarier un tel propos si ce n’est à poser la question de l’acte éducatif, en se demandant s’il s’agit « d’éclairer » ou de produire une « gouvernance » des enseignants, un juridisme ordonnateur des comportements ? Telle me paraît d’autant plus la question que derrière l’union des sciences évoquées, le bric-à-brac d’une pluridisciplinarité sans colonne vertébrale, on semble réduire l’apprentissage à une machinerie objectivable. Réduction débouchant en logique sur l’exercice technoscientifique des « bonnes pratiques »…

A lire aussi: Education: Blanquer brandit la science contre l’idéologie

La difficulté est là de reconnaître que la science n’est pas que la science, mais bien aussi, comme disait Ulrich le scientifique qui voulait devenir un grand homme, « une magie, une cérémonie de la plus grande puissance sentimentale et intellectuelle, devant laquelle Dieu lui-même défait un pli de son manteau après l’autre, une religion dont la dogmatique est à la fois imprégnée et étayée par la logique dure, courageuse, mobile, froide et coupante comme un couteau, des mathématiques ». (Robert Musil, L’homme sans qualités. Tome 1, Points-Seuil, 1995, p.49). Eh oui, Ulrich « était moins scientifique qu’humainement amoureux de la science ».

Une vision managériale de l’éducation

Ignorer cette dimension mythique de la science, son statut d’Objet d’amour, conduit très logiquement à occulter la façon dont ses agents (les « experts »), quittant leur champ, s’enlaçant au pouvoir politique, peuvent briguer et occuper la place souveraine de la Référence. Dès lors, la référence aux sciences cognitives – sciences sanctificatrices du « cerveau » comme le sont les sciences sociales du « social » ou une certaine psychanalyse du « désir » –,  opèrera comme censure positiviste d’une toute autre réflexion, celle visant notre malaise éducatif, ses fondements.

A fixer l’attention sur la mécanique supposée objectivable de l’apprentissage, le nouveau discours ministériel, par-delà ses mérites, n’est-il pas en train de promouvoir une vision managériale technocratique de l’éducation et de l’enseignement, une vision désarticulée de la problématique centrale de l’institution du sujet de la parole et de la mise en œuvre institutionnelle de l’Interdit au principe de l’humanisation-civilisation de l’être parlant, ce sujet du désir inconscient ? Recouvrir cette problématique nodale, en méconnaissant la facture normative des places de discours, conduit, qu’on le veuille ou pas, à transformer les sciences cognitives en scientisme. Ce qui revient à flatter la volonté de puissance, l’illusion de la maîtrise, l’éternelle illusion de l’emprise sur autrui, sur le désir d’autrui, et par là à renforcer ce malaise éducatif qu’on prétend résoudre… Je note qu’il peut en être de même pour la psychanalyse, comme mon expérience institutionnelle de praticien m’a permis de le relever, dès lors que celle-ci conçoit à l’identique l’être humain comme une particule élémentaire, un sujet insulaire, détaché du continent institutionnel, juridique.

La célébration scientiste conduit à l’infantilisation

Quand la Science devient l’Idole Science, le maître Mot, ses servants se mettent au service de son culte, le culte d’une Mère dont chacun est prié de se faire le petit… Et c’est ainsi que sous les grands airs affichés de la science démocratique, faute de soutenir, comme il conviendrait, la réflexion sur la Limite (sur les limites de la science), la célébration scientiste promeut sans écart – c’est-à-dire sans guère de possibilité de symbolisation – la colle subjective inconsciente à la Mère absolue, omnipotente, du fantasme inconscient. Nous touchons là au mode d’enlacement « incestueux » au pouvoir et à l’institution que convoquent tous les totalitarismes. Il en va de l’infantilisation politique généralisée du professeur-fonctionnaire, qui certes ne date pas d’aujourd’hui.

Quand elle s’aveugle ainsi sur sa place dans le mythe institutionnel, la science perd les limites qui sont inhérentes à son exercice propre de recherche et de savoir. Le tour scientiste donné à la science, par ses effets pervers, subvertit son propre statut tiers, médian. Cela ne peut que venir conforter les enseignants, sans le savoir ou le vouloir,  dans ce seul champ de la relation duelle à l’institution d’un côté, à l’élève de l’autre, qui cause tant d’impasses et  de difficultés, en raison même de la dé-triangulation de la scène de l’apprentissage qui en résulte.

Le trop de crédit accordé à ces sciences cognitives placées au firmament de l’Éducation nationale suscite déjà des réactions en miroir, une sorte « d’opposition » qui participe d’un même refus de savoir. Un refus portant à la fois sur le caractère normatif de tout discours institutionnel, scientifique ou pas, et sur les fondements subjectifs et institutionnels du malaise éducatif. De façon contraire à l’esprit scientifique, une véritable censure continue de s’exercer. Et je le redis, il n’y a pas que ceux qui prétendent « éclairer scientifiquement les décisions éducatives » qui ne veulent rien savoir de la dimension tant existentielle – du désir, de l’amour, de la demande d’amour et de reconnaissance – qu’institutionnelle et juridique des enjeux qui président à la structuration des jeunes sujets. Le verrou a de multiples facettes.

Revenir à l’essentiel

Ce n’est donc pas ainsi, je le crains, que nous reviendrons vers ce que j’ai cru pouvoir reconnaître au fil du long trajet, sous l’éclairage de maints apports, dont celui à mes yeux majeur de Legendre, comme l’essentiel, au cœur des difficultés.

Sans restaurer dans la culture, en droit et à travers le jeu des figures institutionnelles, une représentation fondatrice crédible pour tous les pans de la jeunesse, les dits « éclairages » du cognitivisme, pas plus d’ailleurs que le thérapeutisme, ne suffiront à lever ce refus d’apprendre qui, chez des sujets de tous âges, irradie l’école et la société.

Je soutiens donc, à contre-courant de la déconstruction des digues du droit civil accompagnant la mise à mal de la représentation fondatrice  (œdipienne) – une déshérence symbolique dont les sciences cognitives, mais pas les seules, mésestiment les effets délétères sur la relation pédagogique –, que si nous voulons sincèrement que nombre de ces jeunes sinistrés de la langue échappent au pire, réinvestissent la parole et la culture, il y a à leur offrir tout autre chose que les seules nouvelles méthodes d’apprentissage…

Il y aurait au premier chef à se soucier de refaire prévaloir symboliquement, juridiquement, sans moraline, sans normopathie, par-delà tout familialisme, comme le fait miroiter encore le meilleur cinéma, le mythe adéquat. Soyons clair : pas le mythe totalitaire d’avant la différence des sexes, pas le mythe régressif homoparental – lequel, je le souligne, était déjà là avant, masqué sous les vernis hétéros du vieux familialisme –, mais le mythe œdipien support de la distinction des sexes et des générations. Nul processus civilisateur n’opère sans cette base  mythique fondatrice, dont la structure est invariante, universelle, et hors de laquelle nul ne peut s’engager sans trop de casse dans la traversée œdipienne, dans l’élaboration subjective qui préside encore, quoiqu’en prétendent les faussaires, à la différenciation de soi et de l’autre, à l’assomption de la déchirure humaine commune.

La seule science n’est pas la solution

J’y insiste : ce n’est pas avec la seule science, et d’autant moins avec une science qui légifère dogmatiquement sans savoir ce qu’elle engage, qu’on lèvera les difficultés d’apprentissage de tous ces élèves sur-enlacés à la seule figure (totale) de la Mère. Ce n’est pas ainsi qu’on évitera de fabriquer en série les futurs « vengeurs » de la Mère outragée… Ce n’est pas en introduisant la référence scientifique « contre l’idéologie » qu’on éduquera à la Limite, mais par la mise en jeu de l’écart et de nos propres limites de pouvoir, en faisant jouer l’Interdit civilisateur pour tous.

A-t-on assez mesuré et médité les façons dont la Science, détournée de sa vocation, désarrimée de la problématique de la Loi, dimension institutionnelle et juridique comprise, fut dévoyée sur un mode normatif insensé pour les pires perversions technocratiques du pouvoir, par les régimes totalitaires du siècle passé ?

Après le scientisme bolchévique, le scientisme nazi, pourrons-nous reconnaître ce qu’il en est du scientisme démocratique, saisir ce qu’il transporte lui aussi de la dé-symbolisation du lien au pouvoir, des façons dont il peut, à notre insu, participer du saccage de l’Interdit ?

« Chez certains, le djihadisme accomplit ce que l’école a manqué »


Entretien avec Bernard Rougier, spécialiste du Moyen-Orient arabe et enseignant à l’université d’Auvergne et à Sciences-Po Paris.


Causeur. Y a-t-il un ou des profils du militant djihadiste ?

Bernard Rougier. On manque de matériaux empiriques sur la galère des banlieues, l’influence des discours religieux, le rapport complexe aux institutions républicaines des enfants de l’immigration maghrébine, le poids des réseaux locaux… Schématiquement, il y a d’abord les intellectuels, dont le rôle est de passer la réalité française au crible, avec un recodage religieux de la société. De jeunes diplômés de l’université française « déconstruisent » l’histoire de la République et font le lien entre le relativisme postmoderne à la mode dans les sciences sociales et un islamisme de rupture avec la société globale. L’autre catégorie correspond au profil du paumé, du jeune déscolarisé au collège, en survie précaire grâce aux dispositifs de l’aide sociale ou à l’accès aux petits boulots. Lecture assidue des textes fondamentaux, apprentissage de la langue arabe, le djihadisme accomplit ce que l’école a manqué : le sens du travail et une rigueur intellectuelle – sélective !

A lire aussi : Quartier libre pour la hallalisation des esprits

Pourquoi, selon vous, cette radicalisation par quartier ?

À la façon du communisme municipal des années 1950, des écosystèmes islamistes maillent l’espace local, en combinant lieux de culte, de restauration halal, club de sport et, parfois, filière professionnelle : agents de sécurité, employés de mairie, chauffeur de bus. On aboutit à une retraditionalisation des quartiers, qui renforce le contrôle religieux. Ces écosystèmes ne prônent évidemment pas la lutte armée sur le sol français, mais ils entretiennent une logique de rupture avec la société. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette production d’islam n’osent pas la remettre publiquement en cause, de peur de rompre le consensus local et de passer pour des traîtres à leur communauté. Ils se taisent, ou, s’ils ont les moyens, déménagent. À l’ombre de cet écosystème, vous avez une minorité djihadiste, elle-même engagée dans de nombreux débats internes, du reste. L’enjeu du défi républicain est un groupe majoritaire flou, qui se reconnaît dans l’islam, l’immigration et les quartiers, qu’il faut soustraire à cette emprise.

Les pouvoirs publics ont-ils pris la mesure du problème ?

On évolue vers une prise en compte plus lucide. Le schéma classique de l’embrigadement sectaire n’est pas opérant. De même, exagérer l’importance des convertis d’origine européenne dilue le rôle des « quartiers » dans les processus de violence. On focalise sur les réseaux sociaux et les manipulateurs charismatiques, en sous-estimant l’effet croisé des logiques idéologiques moyen-orientales et des logiques sociales françaises. C’est justifié par la volonté de ne pas nourrir le discours du Front national, mais c’est un déni de réalité.

 

Grâce à mon séminaire d’entreprise, je sais que je suis lâche

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Symptôme d’un monde entièrement tourné vers l’économisme, la gestion, la performance, mais également la bienveillance et le respect, traduisez le cynisme le plus sombre parce que paré de très beaux habits, doublés d’inconscience et d’inculture les plus criminelles, nombre de charlatans, psychologues autoproclamés, coachs, et manipulateurs en tout genre, prospèrent dans le monde l’entreprise, surtout si elle est grande.

Lou Ravie au pays des crétins

Je viens d’avoir l’occasion de participer à un séminaire d’entreprise, en mode « bande de crétins vous êtes nuls mais on va vous aider, parce qu’on est trop sympa, bienveillant, disruptif et innovant », au cours duquel j’ai, je crois, tutoyé des sommets, dans le genre test de Cosmo (la côté dilettante et sexuel en moins), mâtiné d’un assez joli mépris pour le genre humain. Je débarque sans doute, mais que n’ai-je été charmée par la beauté de l’exercice.

Trêve de prolégomènes, les faits.

Notre petit groupe (de crétins) se trouve réuni dans un château desservi par les corbeaux, où le climat est à la fois humide et glacial, mais tellement pittoresque et authentique. Peut-être même écolo responsable.

Nous voilà réunis entre 20h et 22h pour rencontrer une psychologue d’entreprise, Josette, que l’on aurait pu appeler Lou Ravie ou Patrick Sabatier, c’est selon. Air condescendant, sourire forcé et permanent. Plastique intéressante néanmoins, toujours ça de pris !

Sourire forcé et tutoiement « Tochiba »

Elle nous explique que « même si ça ne plaît pas », oui, elle est psychologue. Oui, elle accompagne des dirigeants, elle « coache », bref elle manipule ceux qui manipulent. La classe, et avec le sourire.

Bon alors, les nazes, commence-t-elle [non, elle n’a pas dit ça, mais son « body language » ne disait pas autre chose], je vais être franche avec vous, je tutoie très vite, mais je ne retiens jamais les noms. Trop cool. Là, je me souviens des inconnus dans les années 1980, avec la parodie de Bernard Tapie qui appelle tous les joueurs de l’OM « Tochiba », parce que c’est écrit sur leur maillot. Et je souris. Un bon point pour moi, je souris donc j’adhère, doit-elle penser.


Alors les nazes, on va faire un test. Je vous donne des papiers, sur lesquels figurent des questions. Vous répondez plutôt oui, ou plutôt non, en fonction de votre ressenti (argh je m’étrangle). Ensuite, allez voir la grille de lecture, chaque réponse répondra à un trait de caractère. Comptez vos points, et déterminez votre profil.

Intéressant, ça va tuer l’ennui qui me gagne depuis le matin, à force d’avaler des conneries sauce langue de bois.

Une pour tous, tous pourris!

Je coche, comme une forcenée, caressant le secret espoir qu’on découvre en moi un être exceptionnel, injustement ignoré depuis longtemps, mais que Lou Ravie mettra en évidence. Comme quoi, pas si con leur procédé : ils arriveraient presque à faire avancer un âne, moi !

Redescente. Je coche, je compte méticuleusement mes points, et je m’aperçois que tout mon être, est un terrain forcément fini pour le test, et ne peut être réparti qu’entre 3 traits comportementaux : la fuite, l’agressivité, ou la manipulation. Merde. Raté pour le prix Nobel de finesse ou de réflexion.

Je dessine mon profil : fuite, très faible, agressivité, très forte, manipulation, plutôt forte. Euh docteur (toujours valoriser), c’est bien ?

Un peu fébrile, j’attends les explications de La Ravie. En substance :

– La fuite c’est les lâches, z‘assument rien. Au-dessus de 5 points c’est des gros lâches. En dessous, z’ont un peu de couilles.

– L’agressivité, c’est pour ceux qui sont pas lâches. Mais si y sont trop agressifs, c’est qu’y z’ont pas de couilles en vrai. Donc sous 5 points, sont pas courageux. Mais au-dessus, en fait, y sont pas courageux non plus. Nous les psys on sait ça.

– Et la manipulation, c’est pour ceux qui racontent que des conneries pour faire croire au Père Noël. Et là ouais, c’est pas bien, mais les plus grands dirigeants, eh ben, y sont hyper forts en manipulation. Tu comprends « Tochiba » ?

Synthèse. C’est le qui perd, perd. T’es nécessairement un lâche, d’une manière ou d’une autre. Ou un pourri. Mais si t’es un pourri tu seras peut-être patron.

La fabrique des dirigeants « positifs »

Alors là je demande benoîtement : mais dis donc, Miss Ravie, en fait, tu es là pour nous enfoncer un peu, quand même, non ? C’est ça le rôle d’une psy ? On peut pas gagner à ton jeu ?

Oh là Miss Management, pas du tout ! Je ne juge pas (j’adore cette formule, parce que moi je passe mon temps à ça !), je suis là pour vous faire avancer avant tout. Je souris. En vous prenant pour des cons, et en vous traitant de lâches. Mais comprenez-moi, comment faire autrement ? Vous avez l’air si heureux avec vos petites feuilles !

A lire aussi: L’entreprise qui marche au pas, ça ne réussit pas!

Au-delà de cette historiette que nombre de cadres ont pu vivre ou vont vivre sous peu, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la perte de sens, de réflexion et de culture qui sévit dans l’éducation et qui se répand jusque dans l’entreprise. On ne pense plus, on utilise des outils, ou des « benchmarks », si pratiques. Ces deux seuls termes sont devenus symptomatiques d’un discours valant refus de penser, mais permettent sans aucun problème de discerner à quel type de personnage on a affaire quand on les entend.

Le savoir n’est plus transmis, on diffuse de la guimauve malveillante dans les esprits. On ne forme plus de dirigeants, de véritables chefs, mais des êtres serviles, prêts à avaler n’importe quel pathos pour ne surtout pas déplaire, et rester « positifs ». Et Dieu, que ça fout les jetons !

Défense de Brigitte Lahaie

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Coupable d’avoir énoncé une vérité inaudible (« on peut jouir lors d’un viol »), Brigitte Lahaie, co-signataire de la tribune des 100 femmes, a été publiquement humiliée par le journaliste Patrick Simonin.


Commençons par reconstituer la scène du crime : depuis les révélations sur les agissements de l’infâme Weinstein, nous voyons, effarés, s’allonger chaque jour la liste de ses victimes, tout comme celle d’autres célèbres prédateurs et satyres. Les féministes de l’aile furieuse se réjouissent : « perte des repères, libération de la parole, loi du silence, impunité des criminels sexuels », sont égrenées au fil des articles, telle une litanie de poncifs. Time’s up et #Balancetonporc nous montrent que la période du laxisme et de l’impunité des délinquants sexuels est révolue.

C’est dans ce contexte qu’une tribune dissonante a été publiée le 8 janvier dans Le Monde, rédigée par des intellectuelles et co-signée par 100 personnalités féminines, dont Catherine Deneuve (qui s’en souvient encore, en raison de la vague de haine soulevée par sa « caution ») et Brigitte Lahaie. Celle-ci a depuis commis une maladresse, présentée comme un crime : affirmer, dans un débat face à la militante féministe Caroline de Haas, que « l’on peut jouir lors d’un viol ».

Terrible et choquant paradoxe que tout psychiatre, psychologue ou sexothérapeute connaît pourtant, non seulement parce qu’il s’agit hélas d’une vérité scientifique, mais aussi parce que les ravages psychologiques chez les victimes de viol, notamment incestueux, ayant fait la douloureuse expérience de voir confrontées des émotions aussi contradictoires que le dégoût et le plaisir, sont classiquement exprimés en thérapie.

Indignation vertueuse et torture psychologique

Mais le « Parti unique des femmes », pour reprendre le titre provocateur d’Elisabeth Lévy, et « les braves gens », comme le chantait si bien Brassens, « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». C’est ainsi que toute parole dissonante et pourtant experte, comme l’est incontestablement celle de Brigitte Lahaie, expose son auteur au pilori. Pour ne pas dire au lynchage.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes !

C’est en effet ce terme qui exprime le mieux le supplice qu’a infligé Patrick Simonin sur TV5 Monde, dans un éblouissant numéro de « vertuosité » – on pourrait appliquer ce néologisme à la vertu ostentatoire, à supposer que le seul terme de vertu n’y suffise pas – avant tout destiné à montrer qu’il ne faisait pas partie, comme la plupart de ses congénères, des primates agresseurs.

Bel exemple de civilisation en vérité, que la torture en direct d’une femme courageuse, jusqu’à ce que celle-ci fonde en larmes dans une douleur expiatoire qui lui vaudra l’indulgence (toute relative) de son intervieweur-tortionnaire.

« Est-ce que vous regrettez ces propos, qui ont profondément choqué ? », commence en douceur l’attaquant, roulant presque des épaules et apparemment décidé à ne pas s’en laisser conter.

« On doit simplement condamner tous ces comportements-là »

Contrite, manifestement éprouvée par la déferlante de haine des dernières heures, Brigitte Lahaie fera d’emblée amende honorable, regrettant de ne pas avoir assorti son assertion d’un « malheureusement » qui l’eût atténuée, cherchant continuellement une conciliation que son intervieweur, impitoyable, lui refusera tout au long de ce consternant entretien. Se faisant ainsi le chantre d’un adversaire invisible mais omniprésent (les victimes), sacrifiant sur leur autel toute neutralité journalistique, sûr de l’impunité que lui garantissait la noblesse de la cause.

Le journaliste taraude l’interviewée, soulignant le caractère blessant des propos de Brigitte Lahaie pour les femmes victimes de violences (dont Caroline de Haas, l’offensée lors du débat), demande à l’envi à son invitée d’exprimer ses regrets pour avoir blessé celles et ceux qui ont pu l’écouter. Soulignant cruellement le « lâchage » de Brigitte Lahaie par les cosignataires de leur tribune, l’accusant ni plus ni moins d’avoir banalisé les violences sexuelles, Patrick Simonin lui dicte son propos, ou, du moins, celui qui aurait dû être le sien. La pensée unique, la seule qui soit autorisée et audible : « on doit simplement condamner tous ces comportements-là », dit-il sentencieusement, tel un maître d’école oscillant entre fermeté et indulgence. Comme si le seul fait d’évoquer la complexité de la délinquance sexuelle, de la criminalité, et en général du psychisme humain, ou la dissonance éventuelle du corps et de l’esprit, qui, comme le dit Brigitte Lahaie, « ne coïncident pas toujours », était en soi une violence, un outrage supplémentaire infligé aux victimes.

« Vous en souffrez, Brigitte Lahaie ? »

Contraignant son invitée acculée à formuler des évidences, comme le fait de ne jamais avoir « pris la défense des violeurs » ou encore de ne pas faire l’apologie du viol, pour avoir été militante de la première heure de l’association « Stop aux violences sexuelles », le journaliste, fort de la mission rédemptrice dont il s’investit, s’acharne sur son interlocutrice. Petit à petit, toréée par l’intervieweur, les yeux de Brigitte Lahaie s’embuent, sa voix s’étrangle, l’émotion l’envahit. Sans lui valoir pour autant, à ce stade, la clémence de son tortionnaire, répétant infatigablement la question-clé de son interview : « vous le regrettez, Brigitte Lahaie ? ».

Mais le meilleur est à venir. Le grief le plus impardonnable sera formulé tel un impitoyable chef d’accusation : « Cette tribune était à contre-courant ? ». Oui. Et alors ? Cela relève-t-il du Code pénal ? Et si oui, lequel ? Celui de la bienpensance ? Présenter comme un crime le seul fait de ne pas exprimer une opinion majoritaire, ou même d’apporter une nuance au dogmatisme ambiant, en évoquant le principe de réalité, serait donc condamnable et obligerait le contrevenant à une douloureuse expiation ?

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« Vous êtes blessée par toutes ces attaques ? Vous en souffrez, Brigitte ? », demande, soudainement compatissant, le journaliste à son invitée à terre. Patrick Simonin ose alors le pire : contraindre son invitée, professionnelle de renom, à une confession intime qui nous paraît franchir la ligne rouge. Brigitte Lahaie, comme on pouvait s’en douter, se voit contrainte d’avouer être « une femme qui a souffert dans sa chair », tout en acceptant, avec un fatalisme résigné, de devenir le « bouc émissaire [de ses co-signataires] pour calmer le jeu ».

Vous n’avez rien à regretter

Brigitte Lahaie, nous nous adressons à vous pour vous exprimer notre sympathie, au sens le plus étymologique de ce terme. Vous n’avez pas à regretter vos propos, car nous, spécialistes de la délinquance sexuelle, de la prise en charge de la misère sexuelle et des avatars de la sexualité humaine, nous savons que votre seul tort a été de formuler une vérité inaudible. Nous ne prendrons pas ici d’inutiles précautions oratoires : vos propos, qu’aucun professionnel non militant ne saurait contredire, méritaient d’être nuancés. Mais certainement pas de vous valoir une exécution en place publique. Moins encore l’obscène (hors du champ, hors de la scène) séance de torture qui vous a été infligée au nom de la vertu outragée. Votre émission, avec le tact et l’érudition dont vous faites preuve depuis 17 ans, a encore de beaux jours devant elle. Et nous sommes bien d’accord avec vous : avec cette vague qui nous submerge aujourd’hui, « la compréhension de la sexualité recule plus qu’elle n’avance ».

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Trump va-t-il détruire la mondialisation ?

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A l’approche du Forum économique mondial de Davos, le président américain Donald Trump confirme ses vues protectionnistes.


Le président Trump fait ce qu’il avait promis de faire et utilise ses pouvoirs présidentiels propres, sans passer par les assemblées, pour sauver l’industrie de son pays, quand elle est menacée de disparition par des concurrences étrangères déloyales. Un bon sens introuvable à Bruxelles.

Soutenu politiquement par l’aile gauche des démocrates (Bernie Sanders), il impose au Canada une renégociation de l’Accord de Libre-échange nord-atlantique (Alena). On ne sait pas encore clairement ce qui est visé. On apprend maintenant que le président des Etats-Unis a approuvé en début de semaine l’instauration de taxes douanières sur les lave-linge et les panneaux photovoltaïques.

Whirlpool, parce que l’Amérique le vaut bien

L’administration fédérale avait été saisie par le fabricant américain de lave-linge Whirlpool, qui subissait de plein fouet la concurrence des coréens LG et Samsung. Ces derniers auraient tenté d’abuser l’administration américaine en changeant sans cesse la localisation de leurs productions pour feinter les droits de douane. S’appuyant sur la recommandation de l’International Trade Commission (ITC, comprenant des élus démocrates et républicains), cela conduit immédiatement à taxer à 20 % les premiers 1,2 million de lave-linge importés, puis à 50 % au-delà. Taxation protectrice et contingentement. Le patron de Whirlpool, saluant « une victoire pour les travailleurs américains et aussi les consommateurs », a promis des embauches industrielles dans le Midwest et les Appalaches.

A lire aussi: Les Etats-Unis convertis au libre-protectionnisme

Pour les panneaux solaires, la taxation de 30 % vise les producteurs chinois pendant un an mais diminuera de 15% sur les trois années suivantes. Et donc demeurera de 15%, le temps que l’entreprise en faillite Suniva et la filiale américaine du groupe allemand Solar-World puissent se réorganiser : une multiplication par six des importations chinoises en cinq ans, avait conduit à un effondrement des prix.

Une « clause de sauvegarde générale » pour les industries nationales

Dans ces deux affaires, l’administration Trump a invoqué une « clause de sauvegarde générale », pour les industries nationales qui prouvent qu’elles subissent « un grave préjudice » dû à l’envolée des importations abusives, conformément à une loi de 1974, utilisée notamment en 2002 par George W. Bush pour défendre l’acier américain. Mais il avait dû retirer quelques années plus tard cette mesure sur demande de l’OMC. Après le solaire et les lave-linge, Donald Trump envisage à présent de protéger son pays des importations d’acier et d’aluminium chinois au motif de sécurité nationale (loi de 1962).

Des journalistes, ignares en droit, croient devoir souligner que ces lois ne sont pas souvent appliquées. Ce qui, pour tout juriste spécialiste en droit économique, est une appréciation stupide. Les mêmes avaient jugé que Donald Trump renonçait à son plan de Border Adjustement Tax

En attendant Davos…

Fascinés par les facéties d’un président surprenant (mais très américain low middle class), des observateurs économiques superficiels avaient déduit de l’année 2017, au cours de laquelle Donald Trump n’a pas pris de mesures spectaculaires si ce n’est la sortie du Traité transpacifique de libre-échange, que le président resterait tempéré dans son approche du commerce. Donald Trump le brise-glace s’est remis en route et tient son cap.

Réponse française ? Les fastes de Versailles, le champagne servi par les contribuables et les discours en anglais de Jupiter capitolin ivre de lui-même. Nous verrons vendredi à Davos qui pèse le plus lourd d’Emmanuel Macron ou de Donald Trump…

Éloge de la frontière

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La frontière, dont les contours sont toujours plus flous, est  gardienne de la diversité… et de la liberté de pensée.


Pour aller de Turquie à Katmandou, en minicar ou en tandem, on passait naguère par l’Irak, l’Iran, le Pakistan et l’Inde (avec un détour, si l’on voulait, par la Syrie ou l’Afghanistan). Aujourd’hui, on prend l’avion. Dans certaines zones de l’Asie centrale, au fond d’une vallée aux contreforts vertigineux, un passage étroit et suspect conduit le voyageur téméraire du Tadjikistan vers l’Ouzbékistan ou peut-être vers le Kirghizistan. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous le soleil de plomb, des colosses lourdement armés se tiennent là, parfois près de cahutes branlantes, parfois près de bâtiments futuristes qui contrastent singulièrement avec le paysage désolé.

La frontière bouge encore

Il reste encore des frontières dans le monde, des frontières mythiques. Sans parler du Check-point Charlie, qui, lui, a disparu, après avoir inspiré des auteurs exigeants comme John Le Carré. En plein milieu de la ville : des installations dignes d’un champ de bataille. Au demeurant, même la frontière entre le Canada et les États-Unis n’a pas totalement disparu. Fardée comme une vieille danseuse, elle continue à attirer les foules dans certaines de ses recoins les plus pittoresques, comme la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, dont le bâtiment se trouve posé sur la ligne même qui sépare le Vermont et le Quebec.

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Plus près de chez nous, je connais un peu la frontière magyaro-roumaine. Même après le changement de régime, dans les années 1990, elle avait encore quelque chose de l’époque héroïque. Dans le train : les petits trafics, les combines pour éviter de débourser le tarif international. La plupart des gens normaux voyageaient d’une autre manière (voiture, avion). Ne restaient dans les trains que les étudiants, les pauvres gens et divers trafiquants. On entendait, par exemple, un douanier s’écrier : « Pour la dernière fois, je demande à qui appartient cette télévision ! » Parmi les sacs débordants de chaussettes de tennis, le représentant de la loi avance lentement d’un compartiment à l’autre. Scène ordinaire. Les Tsiganes à l’oeil de lynx et aux couleurs chatoyantes se déplacent beaucoup plus vite que lui. Ce qui réduit les chances de flagrant délit. Parfois, le douanier parvient à s’emparer d’un carton dans lequel se trouvent, par exemple, six cafetières ultramodernes, et surtout de son propriétaire. Mais il obtient pour toute réponse : « Cest un cadeau de ma grand-mère ! » ou alors « je les ai gagnées à la loterie, je vous le jure ! » ou encore « quest-ce que jy peux, Monsieur le douanier, si le magasin ne donnait pas de facture ? » Plus loin, c’est un lot de 300 compact-disc de Luciano Pavarotti ou une petite valise remplie de tubes d’aspirine. « Cest pour mon usage personnel… »

Le passage, un instant solennel

À la gare-frontière de Curtici (frontière roumano-hongroise), il m’est aussi arrivé de rencontrer trois voyageurs guinéens (c’était bien avant les ci-devant migrants). Ils étaient d’une naïveté confondante, mais ils venaient de franchir, sans encombre, les frontières turco-bulgare et bulgaro-roumaine. Ils approchaient peu à peu du paradis et, compte tenu de leur imperturbable optimisme (confirmé jusqu’alors par les faits), rien ne permettrait de croire qu’ils n’y parviendraient pas. Les frontières sont faites non seulement pour interdire, mais aussi pour permettre le passage. Il y a en elle une part de hasard et de nécessité qui les rend mystérieuses. On sait bien qu’à la frontière, l’adage bourgeois n’est pas de mise selon lequel rien ne peut arriver à celui qui n’a rien à se reprocher. À cet égard, chacun a ses méthodes pour conjurer le sort, ses petites manies. Souvent, c’est l’occasion de s’adonner à un instant de méditation.

A lire aussi: A Breil-sur-Roya, les migrants, les militants et les méfiants

Avant l’invention des lignes aériennes à bas prix et du co-voiturage, la manière la moins coûteuse de traverser l’Europe était l’autocar. Le voyage de Budapest à Paris durait une vingtaine d’heures. En partant vers cinq heures de l’après-midi, on arrivait en vue de la frontière française en milieu de matinée. La frontière, c’est beaucoup dire. À l’entrée du pont de l’Europe, un panneau signalait vaguement que l’on changeait ici de pays. Et pourtant, quand le chauffeur hongrois annonçait, dans sa langue, l’approche de la France, sa voix avait quelque chose de solennel. Et les passagers, à leur tour, marquaient un instant de silence, l’instant de méditation sur la frontière. Les étudiants qui cherchaient l’aventure ou la prospérité faisaient un voeux. Les vieux exilés, qui rentraient chez eux après un bref séjour au pays natal, spéculaient sur le sort des empires et des nations, sur l’identité dans l’exil, peut-être sur la vie en général et sur les vanités. Entre Kehl et Strasbourg, ce pont banal enjambe le Rhin, il a été construit en 1960 à la place du pont de l’empereur, reconstruit au début du XIXe siècle à la place du vieux pont médiéval datant de 1388 ; là, en 1940, le héros du Roi des aulnes élevait des pigeons-voyageurs en scrutant le territoire ennemi au-delà du fleuve. Là encore, Goethe a cheminé, en son temps, à pied, sans doute, ou en voiture à porteur. Aujourd’hui, on circule en automobile et en autocar. Mais l’instant est toujours solennel.

La frontière, gardienne de la diversité

En fait, pas tout le temps. Un jour, c’est une équipe de chauffeurs français qui conduisait l’autocar. À l’approche du pont, celui qui était au volant mit dans son appareil un disque de Johnny Halliday. Il monta le son. La minorité de passagers français, émergeant de son demi-sommeil, ne se sentit plus de joie. La frontière, c’est la fête ! Du reste, ce n’est pas la faute de Johnny (et encore, la fête, si on n’a pas cessé de la faire, depuis les années soixante, c’est un peu à cause de lui). Reprenant en choeur les chansons les unes après les autres, les passagers français ne savaient pas ce qu’était une frontière et ne voulaient pas le savoir. Mais ils voulaient faire la fête. La fête donnait un sens à la fois incongru et familier, momentané, à l’idée de frontière qu’ils oublieraient aussitôt. Et les Hongrois les regardaient, médusés. Dans leur regard se trouvait à la fois la compassion et l’envie. Tout ce que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident.

Les frontières mentales, c’est mal ! il faut décloisonner ! Vive la fête et vive l’empire ! C’est peut-être ce qu’il aurait fallu dire à ces ressortissants d’un pays figé dans les catégories de l’ancien temps.

Assez d’ironie. La frontière est non seulement la garantie de la diversité, mais aussi celle de l’humanité. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer un instant les débats sur le féminisme aux premières heures de l’année 2018. Un aspect : les suites du manifeste des 100 femmes.

Féministes sans frontière

Les néo-féministes pensent toutes la même chose ou se croient obligées de le faire. Là est leur force. Dans le monde où nous vivons, celui de l’efficacité, l’unanimité fait la force. Dès lors, les frontières compliqueraient les choses. Ou plutôt, on admet une seule frontière, celle qu’on ne franchit jamais qui sépare ceux qui pensent bien et ceux qui pense mal.

Parmi les 100 femmes, au contraire, des fractures n’ont pas tardé à apparaître. On entend des explications, des excuses, des atermoiements, parfois la désolidarisation. Evidemment, les 100 femmes ne sont pas toutes des intellectuelles, certaines, aussi, sont peu fréquentables. Prises pour cibles par des esprits retors, il arrive que l’une ou l’autre ait des paroles malheureuses. Hélas, la force n’est pas dans la bigarrure, mais dans le parfait alignement.

A lire aussi: Défense de Brigitte Lahaie

Or il serait bon, au contraire, de mettre en évidence le fait que l’appartenance aux 100 femmes est compatible avec la diversité des opinions et des comportements. Il faudrait montrer les innombrables petites frontières qui les séparent, ces lignes que l’on traverse pour aller vers l’autre et l’accepter, pas forcément pour l’aimer ou faire la fête ensemble, mais simplement l’accepter. Les frontières sont mystérieuses, car elles ouvrent parfois sur l’absurde voire sur l’inadmissible, en somme sur l’étranger. Les frontières sont des lieux de séparation et de contact : on l’a écrit maintes fois et on l’oublie aussi souvent. Les frontières, on les ouvre et on les ferme. Les néo-féministes ignorent ce qu’est une frontière. Pour elles, la terre n’a pas de frontière. D’ailleurs, la terre est plate et tout au bout, on tombe dans le tartare, dans la zone interdite (où se trouvent les 100 femmes).

Le peuple de la frontière

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« Déportation » des musulmans: la condamnation d’Eric Zemmour annulée

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La Cour de cassation vient d’annuler la condamnation d’Éric Zemmour pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence « qu’avait cru devoir prononcer la cour d’appel de Paris à propos d’un article du journal italien Corriere della Sera qui avait donné lieu à une très vive polémique », se félicite le communiqué de ses avocats, maîtres Olivier Pardo et Laurence Dauxin-Nedelec.

Dans un entretien donné au quotidien italien, le 30 octobre 2014, le journaliste affirmait: « Il y a des millions de personnes qui vivent en France sans vouloir vivre à la française. Les musulmans ont leur propre Code civil : le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés d’en partir. » Mais le cœur de la polémique résidait dans l’emploi du mot « déportation » qu’Eric Zemmour n’a jamais prononcé.

Comme il l’a reconnu dès le début du scandale, le journaliste transalpin qui l’interviewait s’était permis d’ajouter ce mot a posteriori pour synthétiser une question formulée tout autrement.

« Nombreux sont ceux qui avaient demandé que la voix d’Éric Zemmour se taise, faisant fi de la présomption d’innocence », insiste le communiquéL’ « affaire » lui avait en effet coûté sa place dans l’émission « Ça se dispute » sur I-Télé. 

Le féminisme aura-t-il la peau des salles de garde?

Entrer dans une salle de garde d’un hôpital la première fois m’a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.

Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.

Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.

La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées… Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.

Le règne du n’importe quoi

Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers…).

Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d’hôpitaux.
D’abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l’hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d’être créé.

Gilles Tondini, un photographe auteur, a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé L’Image obscène. De Gustave Doré à Cabu, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.

Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.

Les tables sont disposées en « U », les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s’assoient par ordre d’arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d’appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l’APHP) sur laquelle on s’essuie la bouche faute de serviettes. Personne n’est autorisé à parler de médecine jusqu’à ce que le café soit posé à table en fin de repas.

Les médecins ne partiront qu’après avoir eu l’autorisation de l’économe.

Le ridicule ne tue pas

L’économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d’une roue de loterie.

Il lui incombe d’organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d’interne, costumées ou pas du tout).

Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.

Par ailleurs, l’APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s’en dégage. Qu’en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c’est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d’abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.

Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ?

Vous allez rencontrer un vil et sombre inconnu

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Woody Allen sur le tournage d'un de ses films, novembre 2017. SIPA. AP22129962_000057

Il y eut Polanski — et à en croire les féministes enragées, ce n’est pas fini : elles veulent toujours sa peau alors que la principale intéressée, Samantha Geimer, qui vient de signer d’ailleurs la pétition réclamant pour les femmes le droit d’être draguées, demande elle-même qu’on lui fiche la paix avec cette vieille histoire. Puis Woody Allen, qui aurait tripatouillé sa fille adoptive, Dylan, quand elle avait 7 ans (pas avant ? Vous êtes sûres, mesdames ?).

Dylan Allen a publié une lettre d’accusation il y a quatre ans, lors de la remise du Golden Globe Life Achievement Award à Woody Allen. Comme le remarque le journaliste Nicolas Kristof, les accusations contre le cinéaste remontent à 1993 — au moment où Woody Allen et Mia Farrow se séparaient avec une certaine acrimonie : elles ont été explorées par la justice américaine, qui est rarement complaisante (ne serait-ce qu’en fonction de la publicité qu’un procureur pourrait en tirer — voir DSK ou justement Polanski), et ladite justice n’a rien trouvé à poursuivre.

La castration ou la mort

Rappelons que dans le droit des pays démocratiques, c’est à l’accusation de faire la preuve — et que les dires d’une gamine de sept ans manipulée par sa mère n’en constituent pas une. Oui — mais elle en a aujourd’hui plus de trente, elle doit bien savoir…

Pas même : diverses affaires arrivées en justice ont mis en évidence le phénomène des « souvenirs inventés », greffés dans la mémoire d’une personne fragile par un psy ambitieux ou un parent aigri. Y compris de faux souvenirs d’inceste. On peut de bonne foi raconter d’invraisemblables calembredaines. Les flics, qui savent que des innocents s’accusent parfois de meurtres qu’ils n’ont pas commis, prennent d’ailleurs ces accusations avec des pincettes — surtout des décennies après les faits.

« Oui, mais alors, comment distinguer de vraies horreurs de suspicions imaginaires ? Et de réels harcèlements devront-ils rester impunis ? »

Certaines féministes en arrivent aujourd’hui à suggérer que ce soit à l’accusé de faire la preuve qu’il n’est pas coupable. Excès de zèle, méconnaissance du Droit ? Pas même : leur objectif est bien de ramener l’homme dans la cage qu’il n’aurait jamais dû quitter. La castration ou la mort. « Mon dieu, délivrez-nous du mâle. Et tant qu’à faire, obligeons-les à devenir végans : peut-être avec le temps l’absorption quotidienne de jus de navet rendra-t-elle impossible les turgescences suspectes dont ils nous menacent… » Bref, pendons les hommes !

Ah mince, cela ne fera qu’accroître la fatale turgescence…

Les chiennes de garde ne mordent pas les vrais agresseurs

Effet collatéral inattendu, les hommes qui menacent vraiment l’intégrité des femmes — en les obligeant à s’habiller comme ci et à se comporter comme ça, en refusant de s’asseoir à côté d’elles à l’école, ou de prendre un volant qu’elles ont contaminé par le seul fait de l’avoir tenu —, ceux-là ne sont pas dans le collimateur des chiennes de garde et de mégarde.

Les cinéastes octogénaires, en revanche… Les mâles blancs dominateurs et…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

 

C'est le français qu'on assassine

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Les Rien-pensants

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Cosey, héros discret du festival d’Angoulême

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Le dessinateur suisse Bernard Cosendey, alias Cosey. janvier 2018. Photo: JOEL SAGET / AFP

Le mois de janvier est le nouveau marathon culturel de l’année. Il a supplanté septembre. Entre les vœux, les galettes et le cidre fermier, la machine éditoriale tourne à plein régime. Les auteurs qui boudent l’automne reprennent du poil de la bête en tout début d’année. La course à échalote peut commencer avec son lot de récidivistes. Ils seront trois ou quatre écrivains à truster les plateaux de télé et à rafler la mise. Les autres auront le sentiment d’un fric-frac prévu d’avance et d’une injustice supplémentaire. L’économie du livre ne peut se permettre de laisser le champ libre aux « artistes » et aux inconscients. Aujourd’hui, on a plus besoin d’un contrôleur de gestion que d’un correcteur orthographique pour assurer le succès d’un bouquin. Avec la fin de la grammaire et l’abandon du style, le roman entre dans l’empire du Chiffre.

Cosey, l’œil du cyclone

Dans ce jeu de dupes, la bande dessinée, où la concurrence fait trembler les cases, tente de maintenir son rang de 9ème art. Le 45ème festival international d’Angoulême réunit toute sa famille du 25 au 28 janvier. Avec un marché saturé de nouveautés, la BD s’adapte tant bien que mal à cette mondialisation en répondant à une demande de plus en plus éclatée. Il y a des BD pour tous les âges, pour tous les publics, pour toutes les sensibilités avec le risque d’y perdre son innocence et son originalité. La télévision en se démultipliant à l’infini, en offrant des programmes pour les chasseurs, les hardeurs ou les « bikeurs » a simplifié son message. Cette hyperspécialisation a entraîné une uniformisation du propos et une standardisation des émotions.

Dans ce vacarme, les organisateurs ont eu l’excellente idée de mettre à l’honneur le Suisse Cosey. En 2017, il a décroché le Grand Prix du festival. Cette année, une rétrospective intitulée « Une quête de l’épure » lui est consacrée à l’hôtel Saint-Simon. Il signe également l’affiche. Depuis 40 ans, Cosey trimbale son vague-à-l’âme dans l’Himalaya, en Birmanie, au Japon, dans une Amérique sauvage ou sur l’axe Saïgon-Hanoï. Avec la série Jonathan dont l’intégrale Tome 6 sort cette semaine aux éditions Le Lombard, il s’inscrit dans la catégorie des écrivains-voyageurs. Son dessin contemplatif ouvre les vannes du souvenir. Il laisse ses personnages souffler, il ne les brusque pas, il prend le temps de les comprendre.

Un préalable à l’imaginaire

Cosey, par esquisses, par pudeur aussi, ne charge jamais ses planches d’une action trop explosive. Il préfère filtrer une parole, s’arrêter sur un regard, croquer une attitude, ne pas étouffer l’atmosphère. Et puis, il y a chez lui ce rapport intime à la nature, presque onirique. Ses grands paysages en noir et blanc qui s’étalent, sa virtuosité dans les étendues où l’on sent vibrer les arbres et son empreinte mélancolique en font un auteur éminemment littéraire. Il révèle la psychologie des hommes en gardant le silence. Le bruit n’est pas l’allié de la vérité. Quel sentiment de plénitude enfin pour ses très nombreux lecteurs de s’abandonner dans ses aventures et ses mirages.

A lire aussi: Marsault a-t-il le droit d’exister ?

Beaucoup de créateurs de BD travaillent en milieu clos, leurs histoires avancent à marche forcée, elles peuvent être parfaitement scénarisées, il leur manquera l’essentiel, la possibilité de s’y engouffrer, de s’imprégner, de simplement penser sans œillères. Cosey est le maître des interstices et des pauses. Enfin apaisé, plein de bienveillance et d’émerveillement, nous pouvons alors nous laisser bercer. C’est un préalable à l’imaginaire. Pour ceux qui ne connaissent pas encore son oeuvre, il faut se procurer d’urgence son dernier album Calypso paru chez Futuropolis, il y a trois mois à peine. Cosey est revenu en Suisse à bord d’un lac pour raconter une histoire entre deux vieilles personnes. Gus, un ouvrier sexagénaire qui gaspille sa santé sur des chantiers en plein air retrouve la trace de Georgia Gould, la star d’un film Calypso qui fascina les hommes durant des décennies. Avant son départ pour Hollywood, Gus a vécu avec cette fille un amour de jeunesse passionné et déchirant. Ses collègues ne le croient pas. Comment lui, cet anonyme, a-t-il pu fréquenter un mythe du cinéma ? Affaiblie quoique dotée d’un caractère hors-norme et d’un charme vipérin, Georgia est « enfermée » dans une clinique de luxe, l’Edelweiss. Gus et son camarade Pepe qui rêve d’ouvrir un restaurant à fondues à Barcelone, vont tenter de sauver cette belle prisonnière.

Calypso

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Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers

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Jean-Michel Blanquer, janvier 2018. SIPA. 00839032_000025

« Sous le règne de la Science hypostasiée, substitut laïque de la Providence divine […] les interrogations se perdent en une poussière de disciplines spécialisées […] et sans boussole. Telle est la mise en scène du Destin, dans l’atmosphère festive d’un scientisme triomphant. »[tooltips content= »Pierre Legendre, Leçons X, Dogma : Instituer l’animal parlant, Fayard, 2017, p.180″]1[/tooltips]

Dans le fil de ce rude propos de Pierre Legendre, je me demande si la mise en place récente de ce conseil scientifique (consultatif) au faîte de l’Education nationale ne vient pas, à son tour, créditer la science d’un pouvoir qu’elle n’a pas… Le risque de la « torsion scientiste » de la science – un glissement qui consiste à « croire et faire croire que la démarche scientifique et ses prolongements technologiques, libérant l’humain de sa propre opacité, vont accomplir le « tout est possible » [du fantasme inconscient] dans la réalité »[tooltips content= »Pierre Legendre, De la Société comme Texte, Fayard, 2001, p.168. »]2[/tooltips] –, me paraît en effet bien présent.

« Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences »

Dans un entretien au Figaro, le ministre Blanquer, flanqué du spécialiste de ces sciences cognitives aujourd’hui portées au pinacle, le professeur Dehaenne (nommé président de ce Comité), affirme : « Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences ». Qui pourrait contrarier un tel propos si ce n’est à poser la question de l’acte éducatif, en se demandant s’il s’agit « d’éclairer » ou de produire une « gouvernance » des enseignants, un juridisme ordonnateur des comportements ? Telle me paraît d’autant plus la question que derrière l’union des sciences évoquées, le bric-à-brac d’une pluridisciplinarité sans colonne vertébrale, on semble réduire l’apprentissage à une machinerie objectivable. Réduction débouchant en logique sur l’exercice technoscientifique des « bonnes pratiques »…

A lire aussi: Education: Blanquer brandit la science contre l’idéologie

La difficulté est là de reconnaître que la science n’est pas que la science, mais bien aussi, comme disait Ulrich le scientifique qui voulait devenir un grand homme, « une magie, une cérémonie de la plus grande puissance sentimentale et intellectuelle, devant laquelle Dieu lui-même défait un pli de son manteau après l’autre, une religion dont la dogmatique est à la fois imprégnée et étayée par la logique dure, courageuse, mobile, froide et coupante comme un couteau, des mathématiques ». (Robert Musil, L’homme sans qualités. Tome 1, Points-Seuil, 1995, p.49). Eh oui, Ulrich « était moins scientifique qu’humainement amoureux de la science ».

Une vision managériale de l’éducation

Ignorer cette dimension mythique de la science, son statut d’Objet d’amour, conduit très logiquement à occulter la façon dont ses agents (les « experts »), quittant leur champ, s’enlaçant au pouvoir politique, peuvent briguer et occuper la place souveraine de la Référence. Dès lors, la référence aux sciences cognitives – sciences sanctificatrices du « cerveau » comme le sont les sciences sociales du « social » ou une certaine psychanalyse du « désir » –,  opèrera comme censure positiviste d’une toute autre réflexion, celle visant notre malaise éducatif, ses fondements.

A fixer l’attention sur la mécanique supposée objectivable de l’apprentissage, le nouveau discours ministériel, par-delà ses mérites, n’est-il pas en train de promouvoir une vision managériale technocratique de l’éducation et de l’enseignement, une vision désarticulée de la problématique centrale de l’institution du sujet de la parole et de la mise en œuvre institutionnelle de l’Interdit au principe de l’humanisation-civilisation de l’être parlant, ce sujet du désir inconscient ? Recouvrir cette problématique nodale, en méconnaissant la facture normative des places de discours, conduit, qu’on le veuille ou pas, à transformer les sciences cognitives en scientisme. Ce qui revient à flatter la volonté de puissance, l’illusion de la maîtrise, l’éternelle illusion de l’emprise sur autrui, sur le désir d’autrui, et par là à renforcer ce malaise éducatif qu’on prétend résoudre… Je note qu’il peut en être de même pour la psychanalyse, comme mon expérience institutionnelle de praticien m’a permis de le relever, dès lors que celle-ci conçoit à l’identique l’être humain comme une particule élémentaire, un sujet insulaire, détaché du continent institutionnel, juridique.

La célébration scientiste conduit à l’infantilisation

Quand la Science devient l’Idole Science, le maître Mot, ses servants se mettent au service de son culte, le culte d’une Mère dont chacun est prié de se faire le petit… Et c’est ainsi que sous les grands airs affichés de la science démocratique, faute de soutenir, comme il conviendrait, la réflexion sur la Limite (sur les limites de la science), la célébration scientiste promeut sans écart – c’est-à-dire sans guère de possibilité de symbolisation – la colle subjective inconsciente à la Mère absolue, omnipotente, du fantasme inconscient. Nous touchons là au mode d’enlacement « incestueux » au pouvoir et à l’institution que convoquent tous les totalitarismes. Il en va de l’infantilisation politique généralisée du professeur-fonctionnaire, qui certes ne date pas d’aujourd’hui.

Quand elle s’aveugle ainsi sur sa place dans le mythe institutionnel, la science perd les limites qui sont inhérentes à son exercice propre de recherche et de savoir. Le tour scientiste donné à la science, par ses effets pervers, subvertit son propre statut tiers, médian. Cela ne peut que venir conforter les enseignants, sans le savoir ou le vouloir,  dans ce seul champ de la relation duelle à l’institution d’un côté, à l’élève de l’autre, qui cause tant d’impasses et  de difficultés, en raison même de la dé-triangulation de la scène de l’apprentissage qui en résulte.

Le trop de crédit accordé à ces sciences cognitives placées au firmament de l’Éducation nationale suscite déjà des réactions en miroir, une sorte « d’opposition » qui participe d’un même refus de savoir. Un refus portant à la fois sur le caractère normatif de tout discours institutionnel, scientifique ou pas, et sur les fondements subjectifs et institutionnels du malaise éducatif. De façon contraire à l’esprit scientifique, une véritable censure continue de s’exercer. Et je le redis, il n’y a pas que ceux qui prétendent « éclairer scientifiquement les décisions éducatives » qui ne veulent rien savoir de la dimension tant existentielle – du désir, de l’amour, de la demande d’amour et de reconnaissance – qu’institutionnelle et juridique des enjeux qui président à la structuration des jeunes sujets. Le verrou a de multiples facettes.

Revenir à l’essentiel

Ce n’est donc pas ainsi, je le crains, que nous reviendrons vers ce que j’ai cru pouvoir reconnaître au fil du long trajet, sous l’éclairage de maints apports, dont celui à mes yeux majeur de Legendre, comme l’essentiel, au cœur des difficultés.

Sans restaurer dans la culture, en droit et à travers le jeu des figures institutionnelles, une représentation fondatrice crédible pour tous les pans de la jeunesse, les dits « éclairages » du cognitivisme, pas plus d’ailleurs que le thérapeutisme, ne suffiront à lever ce refus d’apprendre qui, chez des sujets de tous âges, irradie l’école et la société.

Je soutiens donc, à contre-courant de la déconstruction des digues du droit civil accompagnant la mise à mal de la représentation fondatrice  (œdipienne) – une déshérence symbolique dont les sciences cognitives, mais pas les seules, mésestiment les effets délétères sur la relation pédagogique –, que si nous voulons sincèrement que nombre de ces jeunes sinistrés de la langue échappent au pire, réinvestissent la parole et la culture, il y a à leur offrir tout autre chose que les seules nouvelles méthodes d’apprentissage…

Il y aurait au premier chef à se soucier de refaire prévaloir symboliquement, juridiquement, sans moraline, sans normopathie, par-delà tout familialisme, comme le fait miroiter encore le meilleur cinéma, le mythe adéquat. Soyons clair : pas le mythe totalitaire d’avant la différence des sexes, pas le mythe régressif homoparental – lequel, je le souligne, était déjà là avant, masqué sous les vernis hétéros du vieux familialisme –, mais le mythe œdipien support de la distinction des sexes et des générations. Nul processus civilisateur n’opère sans cette base  mythique fondatrice, dont la structure est invariante, universelle, et hors de laquelle nul ne peut s’engager sans trop de casse dans la traversée œdipienne, dans l’élaboration subjective qui préside encore, quoiqu’en prétendent les faussaires, à la différenciation de soi et de l’autre, à l’assomption de la déchirure humaine commune.

La seule science n’est pas la solution

J’y insiste : ce n’est pas avec la seule science, et d’autant moins avec une science qui légifère dogmatiquement sans savoir ce qu’elle engage, qu’on lèvera les difficultés d’apprentissage de tous ces élèves sur-enlacés à la seule figure (totale) de la Mère. Ce n’est pas ainsi qu’on évitera de fabriquer en série les futurs « vengeurs » de la Mère outragée… Ce n’est pas en introduisant la référence scientifique « contre l’idéologie » qu’on éduquera à la Limite, mais par la mise en jeu de l’écart et de nos propres limites de pouvoir, en faisant jouer l’Interdit civilisateur pour tous.

A-t-on assez mesuré et médité les façons dont la Science, détournée de sa vocation, désarrimée de la problématique de la Loi, dimension institutionnelle et juridique comprise, fut dévoyée sur un mode normatif insensé pour les pires perversions technocratiques du pouvoir, par les régimes totalitaires du siècle passé ?

Après le scientisme bolchévique, le scientisme nazi, pourrons-nous reconnaître ce qu’il en est du scientisme démocratique, saisir ce qu’il transporte lui aussi de la dé-symbolisation du lien au pouvoir, des façons dont il peut, à notre insu, participer du saccage de l’Interdit ?

« Chez certains, le djihadisme accomplit ce que l’école a manqué »

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Bernard Rougier est spécialiste du Moyen-Orient arabe et enseignant à l'université d'Auvergne et à Sciences-Po Paris. / BALTEL/LAMACHERE AURELIE SIPA 00623511_000038

Entretien avec Bernard Rougier, spécialiste du Moyen-Orient arabe et enseignant à l’université d’Auvergne et à Sciences-Po Paris.


Causeur. Y a-t-il un ou des profils du militant djihadiste ?

Bernard Rougier. On manque de matériaux empiriques sur la galère des banlieues, l’influence des discours religieux, le rapport complexe aux institutions républicaines des enfants de l’immigration maghrébine, le poids des réseaux locaux… Schématiquement, il y a d’abord les intellectuels, dont le rôle est de passer la réalité française au crible, avec un recodage religieux de la société. De jeunes diplômés de l’université française « déconstruisent » l’histoire de la République et font le lien entre le relativisme postmoderne à la mode dans les sciences sociales et un islamisme de rupture avec la société globale. L’autre catégorie correspond au profil du paumé, du jeune déscolarisé au collège, en survie précaire grâce aux dispositifs de l’aide sociale ou à l’accès aux petits boulots. Lecture assidue des textes fondamentaux, apprentissage de la langue arabe, le djihadisme accomplit ce que l’école a manqué : le sens du travail et une rigueur intellectuelle – sélective !

A lire aussi : Quartier libre pour la hallalisation des esprits

Pourquoi, selon vous, cette radicalisation par quartier ?

À la façon du communisme municipal des années 1950, des écosystèmes islamistes maillent l’espace local, en combinant lieux de culte, de restauration halal, club de sport et, parfois, filière professionnelle : agents de sécurité, employés de mairie, chauffeur de bus. On aboutit à une retraditionalisation des quartiers, qui renforce le contrôle religieux. Ces écosystèmes ne prônent évidemment pas la lutte armée sur le sol français, mais ils entretiennent une logique de rupture avec la société. Ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette production d’islam n’osent pas la remettre publiquement en cause, de peur de rompre le consensus local et de passer pour des traîtres à leur communauté. Ils se taisent, ou, s’ils ont les moyens, déménagent. À l’ombre de cet écosystème, vous avez une minorité djihadiste, elle-même engagée dans de nombreux débats internes, du reste. L’enjeu du défi républicain est un groupe majoritaire flou, qui se reconnaît dans l’islam, l’immigration et les quartiers, qu’il faut soustraire à cette emprise.

Les pouvoirs publics ont-ils pris la mesure du problème ?

On évolue vers une prise en compte plus lucide. Le schéma classique de l’embrigadement sectaire n’est pas opérant. De même, exagérer l’importance des convertis d’origine européenne dilue le rôle des « quartiers » dans les processus de violence. On focalise sur les réseaux sociaux et les manipulateurs charismatiques, en sous-estimant l’effet croisé des logiques idéologiques moyen-orientales et des logiques sociales françaises. C’est justifié par la volonté de ne pas nourrir le discours du Front national, mais c’est un déni de réalité.

 

Grâce à mon séminaire d’entreprise, je sais que je suis lâche

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Photo: domaine public

Symptôme d’un monde entièrement tourné vers l’économisme, la gestion, la performance, mais également la bienveillance et le respect, traduisez le cynisme le plus sombre parce que paré de très beaux habits, doublés d’inconscience et d’inculture les plus criminelles, nombre de charlatans, psychologues autoproclamés, coachs, et manipulateurs en tout genre, prospèrent dans le monde l’entreprise, surtout si elle est grande.

Lou Ravie au pays des crétins

Je viens d’avoir l’occasion de participer à un séminaire d’entreprise, en mode « bande de crétins vous êtes nuls mais on va vous aider, parce qu’on est trop sympa, bienveillant, disruptif et innovant », au cours duquel j’ai, je crois, tutoyé des sommets, dans le genre test de Cosmo (la côté dilettante et sexuel en moins), mâtiné d’un assez joli mépris pour le genre humain. Je débarque sans doute, mais que n’ai-je été charmée par la beauté de l’exercice.

Trêve de prolégomènes, les faits.

Notre petit groupe (de crétins) se trouve réuni dans un château desservi par les corbeaux, où le climat est à la fois humide et glacial, mais tellement pittoresque et authentique. Peut-être même écolo responsable.

Nous voilà réunis entre 20h et 22h pour rencontrer une psychologue d’entreprise, Josette, que l’on aurait pu appeler Lou Ravie ou Patrick Sabatier, c’est selon. Air condescendant, sourire forcé et permanent. Plastique intéressante néanmoins, toujours ça de pris !

Sourire forcé et tutoiement « Tochiba »

Elle nous explique que « même si ça ne plaît pas », oui, elle est psychologue. Oui, elle accompagne des dirigeants, elle « coache », bref elle manipule ceux qui manipulent. La classe, et avec le sourire.

Bon alors, les nazes, commence-t-elle [non, elle n’a pas dit ça, mais son « body language » ne disait pas autre chose], je vais être franche avec vous, je tutoie très vite, mais je ne retiens jamais les noms. Trop cool. Là, je me souviens des inconnus dans les années 1980, avec la parodie de Bernard Tapie qui appelle tous les joueurs de l’OM « Tochiba », parce que c’est écrit sur leur maillot. Et je souris. Un bon point pour moi, je souris donc j’adhère, doit-elle penser.


Alors les nazes, on va faire un test. Je vous donne des papiers, sur lesquels figurent des questions. Vous répondez plutôt oui, ou plutôt non, en fonction de votre ressenti (argh je m’étrangle). Ensuite, allez voir la grille de lecture, chaque réponse répondra à un trait de caractère. Comptez vos points, et déterminez votre profil.

Intéressant, ça va tuer l’ennui qui me gagne depuis le matin, à force d’avaler des conneries sauce langue de bois.

Une pour tous, tous pourris!

Je coche, comme une forcenée, caressant le secret espoir qu’on découvre en moi un être exceptionnel, injustement ignoré depuis longtemps, mais que Lou Ravie mettra en évidence. Comme quoi, pas si con leur procédé : ils arriveraient presque à faire avancer un âne, moi !

Redescente. Je coche, je compte méticuleusement mes points, et je m’aperçois que tout mon être, est un terrain forcément fini pour le test, et ne peut être réparti qu’entre 3 traits comportementaux : la fuite, l’agressivité, ou la manipulation. Merde. Raté pour le prix Nobel de finesse ou de réflexion.

Je dessine mon profil : fuite, très faible, agressivité, très forte, manipulation, plutôt forte. Euh docteur (toujours valoriser), c’est bien ?

Un peu fébrile, j’attends les explications de La Ravie. En substance :

– La fuite c’est les lâches, z‘assument rien. Au-dessus de 5 points c’est des gros lâches. En dessous, z’ont un peu de couilles.

– L’agressivité, c’est pour ceux qui sont pas lâches. Mais si y sont trop agressifs, c’est qu’y z’ont pas de couilles en vrai. Donc sous 5 points, sont pas courageux. Mais au-dessus, en fait, y sont pas courageux non plus. Nous les psys on sait ça.

– Et la manipulation, c’est pour ceux qui racontent que des conneries pour faire croire au Père Noël. Et là ouais, c’est pas bien, mais les plus grands dirigeants, eh ben, y sont hyper forts en manipulation. Tu comprends « Tochiba » ?

Synthèse. C’est le qui perd, perd. T’es nécessairement un lâche, d’une manière ou d’une autre. Ou un pourri. Mais si t’es un pourri tu seras peut-être patron.

La fabrique des dirigeants « positifs »

Alors là je demande benoîtement : mais dis donc, Miss Ravie, en fait, tu es là pour nous enfoncer un peu, quand même, non ? C’est ça le rôle d’une psy ? On peut pas gagner à ton jeu ?

Oh là Miss Management, pas du tout ! Je ne juge pas (j’adore cette formule, parce que moi je passe mon temps à ça !), je suis là pour vous faire avancer avant tout. Je souris. En vous prenant pour des cons, et en vous traitant de lâches. Mais comprenez-moi, comment faire autrement ? Vous avez l’air si heureux avec vos petites feuilles !

A lire aussi: L’entreprise qui marche au pas, ça ne réussit pas!

Au-delà de cette historiette que nombre de cadres ont pu vivre ou vont vivre sous peu, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la perte de sens, de réflexion et de culture qui sévit dans l’éducation et qui se répand jusque dans l’entreprise. On ne pense plus, on utilise des outils, ou des « benchmarks », si pratiques. Ces deux seuls termes sont devenus symptomatiques d’un discours valant refus de penser, mais permettent sans aucun problème de discerner à quel type de personnage on a affaire quand on les entend.

Le savoir n’est plus transmis, on diffuse de la guimauve malveillante dans les esprits. On ne forme plus de dirigeants, de véritables chefs, mais des êtres serviles, prêts à avaler n’importe quel pathos pour ne surtout pas déplaire, et rester « positifs ». Et Dieu, que ça fout les jetons !

Défense de Brigitte Lahaie

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Brigitte Lahaie, novembre 2011. SIPA. 00628437_000012

Coupable d’avoir énoncé une vérité inaudible (« on peut jouir lors d’un viol »), Brigitte Lahaie, co-signataire de la tribune des 100 femmes, a été publiquement humiliée par le journaliste Patrick Simonin.


Commençons par reconstituer la scène du crime : depuis les révélations sur les agissements de l’infâme Weinstein, nous voyons, effarés, s’allonger chaque jour la liste de ses victimes, tout comme celle d’autres célèbres prédateurs et satyres. Les féministes de l’aile furieuse se réjouissent : « perte des repères, libération de la parole, loi du silence, impunité des criminels sexuels », sont égrenées au fil des articles, telle une litanie de poncifs. Time’s up et #Balancetonporc nous montrent que la période du laxisme et de l’impunité des délinquants sexuels est révolue.

C’est dans ce contexte qu’une tribune dissonante a été publiée le 8 janvier dans Le Monde, rédigée par des intellectuelles et co-signée par 100 personnalités féminines, dont Catherine Deneuve (qui s’en souvient encore, en raison de la vague de haine soulevée par sa « caution ») et Brigitte Lahaie. Celle-ci a depuis commis une maladresse, présentée comme un crime : affirmer, dans un débat face à la militante féministe Caroline de Haas, que « l’on peut jouir lors d’un viol ».

Terrible et choquant paradoxe que tout psychiatre, psychologue ou sexothérapeute connaît pourtant, non seulement parce qu’il s’agit hélas d’une vérité scientifique, mais aussi parce que les ravages psychologiques chez les victimes de viol, notamment incestueux, ayant fait la douloureuse expérience de voir confrontées des émotions aussi contradictoires que le dégoût et le plaisir, sont classiquement exprimés en thérapie.

Indignation vertueuse et torture psychologique

Mais le « Parti unique des femmes », pour reprendre le titre provocateur d’Elisabeth Lévy, et « les braves gens », comme le chantait si bien Brassens, « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». C’est ainsi que toute parole dissonante et pourtant experte, comme l’est incontestablement celle de Brigitte Lahaie, expose son auteur au pilori. Pour ne pas dire au lynchage.

A lire aussi: Elisabeth Lévy: Non au Parti unique des Femmes !

C’est en effet ce terme qui exprime le mieux le supplice qu’a infligé Patrick Simonin sur TV5 Monde, dans un éblouissant numéro de « vertuosité » – on pourrait appliquer ce néologisme à la vertu ostentatoire, à supposer que le seul terme de vertu n’y suffise pas – avant tout destiné à montrer qu’il ne faisait pas partie, comme la plupart de ses congénères, des primates agresseurs.

Bel exemple de civilisation en vérité, que la torture en direct d’une femme courageuse, jusqu’à ce que celle-ci fonde en larmes dans une douleur expiatoire qui lui vaudra l’indulgence (toute relative) de son intervieweur-tortionnaire.

« Est-ce que vous regrettez ces propos, qui ont profondément choqué ? », commence en douceur l’attaquant, roulant presque des épaules et apparemment décidé à ne pas s’en laisser conter.

« On doit simplement condamner tous ces comportements-là »

Contrite, manifestement éprouvée par la déferlante de haine des dernières heures, Brigitte Lahaie fera d’emblée amende honorable, regrettant de ne pas avoir assorti son assertion d’un « malheureusement » qui l’eût atténuée, cherchant continuellement une conciliation que son intervieweur, impitoyable, lui refusera tout au long de ce consternant entretien. Se faisant ainsi le chantre d’un adversaire invisible mais omniprésent (les victimes), sacrifiant sur leur autel toute neutralité journalistique, sûr de l’impunité que lui garantissait la noblesse de la cause.

Le journaliste taraude l’interviewée, soulignant le caractère blessant des propos de Brigitte Lahaie pour les femmes victimes de violences (dont Caroline de Haas, l’offensée lors du débat), demande à l’envi à son invitée d’exprimer ses regrets pour avoir blessé celles et ceux qui ont pu l’écouter. Soulignant cruellement le « lâchage » de Brigitte Lahaie par les cosignataires de leur tribune, l’accusant ni plus ni moins d’avoir banalisé les violences sexuelles, Patrick Simonin lui dicte son propos, ou, du moins, celui qui aurait dû être le sien. La pensée unique, la seule qui soit autorisée et audible : « on doit simplement condamner tous ces comportements-là », dit-il sentencieusement, tel un maître d’école oscillant entre fermeté et indulgence. Comme si le seul fait d’évoquer la complexité de la délinquance sexuelle, de la criminalité, et en général du psychisme humain, ou la dissonance éventuelle du corps et de l’esprit, qui, comme le dit Brigitte Lahaie, « ne coïncident pas toujours », était en soi une violence, un outrage supplémentaire infligé aux victimes.

« Vous en souffrez, Brigitte Lahaie ? »

Contraignant son invitée acculée à formuler des évidences, comme le fait de ne jamais avoir « pris la défense des violeurs » ou encore de ne pas faire l’apologie du viol, pour avoir été militante de la première heure de l’association « Stop aux violences sexuelles », le journaliste, fort de la mission rédemptrice dont il s’investit, s’acharne sur son interlocutrice. Petit à petit, toréée par l’intervieweur, les yeux de Brigitte Lahaie s’embuent, sa voix s’étrangle, l’émotion l’envahit. Sans lui valoir pour autant, à ce stade, la clémence de son tortionnaire, répétant infatigablement la question-clé de son interview : « vous le regrettez, Brigitte Lahaie ? ».

Mais le meilleur est à venir. Le grief le plus impardonnable sera formulé tel un impitoyable chef d’accusation : « Cette tribune était à contre-courant ? ». Oui. Et alors ? Cela relève-t-il du Code pénal ? Et si oui, lequel ? Celui de la bienpensance ? Présenter comme un crime le seul fait de ne pas exprimer une opinion majoritaire, ou même d’apporter une nuance au dogmatisme ambiant, en évoquant le principe de réalité, serait donc condamnable et obligerait le contrevenant à une douloureuse expiation ?

A lire aussi: Lahaie d’honneur

« Vous êtes blessée par toutes ces attaques ? Vous en souffrez, Brigitte ? », demande, soudainement compatissant, le journaliste à son invitée à terre. Patrick Simonin ose alors le pire : contraindre son invitée, professionnelle de renom, à une confession intime qui nous paraît franchir la ligne rouge. Brigitte Lahaie, comme on pouvait s’en douter, se voit contrainte d’avouer être « une femme qui a souffert dans sa chair », tout en acceptant, avec un fatalisme résigné, de devenir le « bouc émissaire [de ses co-signataires] pour calmer le jeu ».

Vous n’avez rien à regretter

Brigitte Lahaie, nous nous adressons à vous pour vous exprimer notre sympathie, au sens le plus étymologique de ce terme. Vous n’avez pas à regretter vos propos, car nous, spécialistes de la délinquance sexuelle, de la prise en charge de la misère sexuelle et des avatars de la sexualité humaine, nous savons que votre seul tort a été de formuler une vérité inaudible. Nous ne prendrons pas ici d’inutiles précautions oratoires : vos propos, qu’aucun professionnel non militant ne saurait contredire, méritaient d’être nuancés. Mais certainement pas de vous valoir une exécution en place publique. Moins encore l’obscène (hors du champ, hors de la scène) séance de torture qui vous a été infligée au nom de la vertu outragée. Votre émission, avec le tact et l’érudition dont vous faites preuve depuis 17 ans, a encore de beaux jours devant elle. Et nous sommes bien d’accord avec vous : avec cette vague qui nous submerge aujourd’hui, « la compréhension de la sexualité recule plus qu’elle n’avance ».

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Trump va-t-il détruire la mondialisation ?

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A l’approche du Forum économique mondial de Davos, le président américain Donald Trump confirme ses vues protectionnistes.


Le président Trump fait ce qu’il avait promis de faire et utilise ses pouvoirs présidentiels propres, sans passer par les assemblées, pour sauver l’industrie de son pays, quand elle est menacée de disparition par des concurrences étrangères déloyales. Un bon sens introuvable à Bruxelles.

Soutenu politiquement par l’aile gauche des démocrates (Bernie Sanders), il impose au Canada une renégociation de l’Accord de Libre-échange nord-atlantique (Alena). On ne sait pas encore clairement ce qui est visé. On apprend maintenant que le président des Etats-Unis a approuvé en début de semaine l’instauration de taxes douanières sur les lave-linge et les panneaux photovoltaïques.

Whirlpool, parce que l’Amérique le vaut bien

L’administration fédérale avait été saisie par le fabricant américain de lave-linge Whirlpool, qui subissait de plein fouet la concurrence des coréens LG et Samsung. Ces derniers auraient tenté d’abuser l’administration américaine en changeant sans cesse la localisation de leurs productions pour feinter les droits de douane. S’appuyant sur la recommandation de l’International Trade Commission (ITC, comprenant des élus démocrates et républicains), cela conduit immédiatement à taxer à 20 % les premiers 1,2 million de lave-linge importés, puis à 50 % au-delà. Taxation protectrice et contingentement. Le patron de Whirlpool, saluant « une victoire pour les travailleurs américains et aussi les consommateurs », a promis des embauches industrielles dans le Midwest et les Appalaches.

A lire aussi: Les Etats-Unis convertis au libre-protectionnisme

Pour les panneaux solaires, la taxation de 30 % vise les producteurs chinois pendant un an mais diminuera de 15% sur les trois années suivantes. Et donc demeurera de 15%, le temps que l’entreprise en faillite Suniva et la filiale américaine du groupe allemand Solar-World puissent se réorganiser : une multiplication par six des importations chinoises en cinq ans, avait conduit à un effondrement des prix.

Une « clause de sauvegarde générale » pour les industries nationales

Dans ces deux affaires, l’administration Trump a invoqué une « clause de sauvegarde générale », pour les industries nationales qui prouvent qu’elles subissent « un grave préjudice » dû à l’envolée des importations abusives, conformément à une loi de 1974, utilisée notamment en 2002 par George W. Bush pour défendre l’acier américain. Mais il avait dû retirer quelques années plus tard cette mesure sur demande de l’OMC. Après le solaire et les lave-linge, Donald Trump envisage à présent de protéger son pays des importations d’acier et d’aluminium chinois au motif de sécurité nationale (loi de 1962).

Des journalistes, ignares en droit, croient devoir souligner que ces lois ne sont pas souvent appliquées. Ce qui, pour tout juriste spécialiste en droit économique, est une appréciation stupide. Les mêmes avaient jugé que Donald Trump renonçait à son plan de Border Adjustement Tax

En attendant Davos…

Fascinés par les facéties d’un président surprenant (mais très américain low middle class), des observateurs économiques superficiels avaient déduit de l’année 2017, au cours de laquelle Donald Trump n’a pas pris de mesures spectaculaires si ce n’est la sortie du Traité transpacifique de libre-échange, que le président resterait tempéré dans son approche du commerce. Donald Trump le brise-glace s’est remis en route et tient son cap.

Réponse française ? Les fastes de Versailles, le champagne servi par les contribuables et les discours en anglais de Jupiter capitolin ivre de lui-même. Nous verrons vendredi à Davos qui pèse le plus lourd d’Emmanuel Macron ou de Donald Trump…

Éloge de la frontière

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Frontière française avec la Belgique, mars 2016. SIPA. 00827541_000005

La frontière, dont les contours sont toujours plus flous, est  gardienne de la diversité… et de la liberté de pensée.


Pour aller de Turquie à Katmandou, en minicar ou en tandem, on passait naguère par l’Irak, l’Iran, le Pakistan et l’Inde (avec un détour, si l’on voulait, par la Syrie ou l’Afghanistan). Aujourd’hui, on prend l’avion. Dans certaines zones de l’Asie centrale, au fond d’une vallée aux contreforts vertigineux, un passage étroit et suspect conduit le voyageur téméraire du Tadjikistan vers l’Ouzbékistan ou peut-être vers le Kirghizistan. Qu’il pleuve ou qu’il vente, ou sous le soleil de plomb, des colosses lourdement armés se tiennent là, parfois près de cahutes branlantes, parfois près de bâtiments futuristes qui contrastent singulièrement avec le paysage désolé.

La frontière bouge encore

Il reste encore des frontières dans le monde, des frontières mythiques. Sans parler du Check-point Charlie, qui, lui, a disparu, après avoir inspiré des auteurs exigeants comme John Le Carré. En plein milieu de la ville : des installations dignes d’un champ de bataille. Au demeurant, même la frontière entre le Canada et les États-Unis n’a pas totalement disparu. Fardée comme une vieille danseuse, elle continue à attirer les foules dans certaines de ses recoins les plus pittoresques, comme la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, dont le bâtiment se trouve posé sur la ligne même qui sépare le Vermont et le Quebec.

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Plus près de chez nous, je connais un peu la frontière magyaro-roumaine. Même après le changement de régime, dans les années 1990, elle avait encore quelque chose de l’époque héroïque. Dans le train : les petits trafics, les combines pour éviter de débourser le tarif international. La plupart des gens normaux voyageaient d’une autre manière (voiture, avion). Ne restaient dans les trains que les étudiants, les pauvres gens et divers trafiquants. On entendait, par exemple, un douanier s’écrier : « Pour la dernière fois, je demande à qui appartient cette télévision ! » Parmi les sacs débordants de chaussettes de tennis, le représentant de la loi avance lentement d’un compartiment à l’autre. Scène ordinaire. Les Tsiganes à l’oeil de lynx et aux couleurs chatoyantes se déplacent beaucoup plus vite que lui. Ce qui réduit les chances de flagrant délit. Parfois, le douanier parvient à s’emparer d’un carton dans lequel se trouvent, par exemple, six cafetières ultramodernes, et surtout de son propriétaire. Mais il obtient pour toute réponse : « Cest un cadeau de ma grand-mère ! » ou alors « je les ai gagnées à la loterie, je vous le jure ! » ou encore « quest-ce que jy peux, Monsieur le douanier, si le magasin ne donnait pas de facture ? » Plus loin, c’est un lot de 300 compact-disc de Luciano Pavarotti ou une petite valise remplie de tubes d’aspirine. « Cest pour mon usage personnel… »

Le passage, un instant solennel

À la gare-frontière de Curtici (frontière roumano-hongroise), il m’est aussi arrivé de rencontrer trois voyageurs guinéens (c’était bien avant les ci-devant migrants). Ils étaient d’une naïveté confondante, mais ils venaient de franchir, sans encombre, les frontières turco-bulgare et bulgaro-roumaine. Ils approchaient peu à peu du paradis et, compte tenu de leur imperturbable optimisme (confirmé jusqu’alors par les faits), rien ne permettrait de croire qu’ils n’y parviendraient pas. Les frontières sont faites non seulement pour interdire, mais aussi pour permettre le passage. Il y a en elle une part de hasard et de nécessité qui les rend mystérieuses. On sait bien qu’à la frontière, l’adage bourgeois n’est pas de mise selon lequel rien ne peut arriver à celui qui n’a rien à se reprocher. À cet égard, chacun a ses méthodes pour conjurer le sort, ses petites manies. Souvent, c’est l’occasion de s’adonner à un instant de méditation.

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Avant l’invention des lignes aériennes à bas prix et du co-voiturage, la manière la moins coûteuse de traverser l’Europe était l’autocar. Le voyage de Budapest à Paris durait une vingtaine d’heures. En partant vers cinq heures de l’après-midi, on arrivait en vue de la frontière française en milieu de matinée. La frontière, c’est beaucoup dire. À l’entrée du pont de l’Europe, un panneau signalait vaguement que l’on changeait ici de pays. Et pourtant, quand le chauffeur hongrois annonçait, dans sa langue, l’approche de la France, sa voix avait quelque chose de solennel. Et les passagers, à leur tour, marquaient un instant de silence, l’instant de méditation sur la frontière. Les étudiants qui cherchaient l’aventure ou la prospérité faisaient un voeux. Les vieux exilés, qui rentraient chez eux après un bref séjour au pays natal, spéculaient sur le sort des empires et des nations, sur l’identité dans l’exil, peut-être sur la vie en général et sur les vanités. Entre Kehl et Strasbourg, ce pont banal enjambe le Rhin, il a été construit en 1960 à la place du pont de l’empereur, reconstruit au début du XIXe siècle à la place du vieux pont médiéval datant de 1388 ; là, en 1940, le héros du Roi des aulnes élevait des pigeons-voyageurs en scrutant le territoire ennemi au-delà du fleuve. Là encore, Goethe a cheminé, en son temps, à pied, sans doute, ou en voiture à porteur. Aujourd’hui, on circule en automobile et en autocar. Mais l’instant est toujours solennel.

La frontière, gardienne de la diversité

En fait, pas tout le temps. Un jour, c’est une équipe de chauffeurs français qui conduisait l’autocar. À l’approche du pont, celui qui était au volant mit dans son appareil un disque de Johnny Halliday. Il monta le son. La minorité de passagers français, émergeant de son demi-sommeil, ne se sentit plus de joie. La frontière, c’est la fête ! Du reste, ce n’est pas la faute de Johnny (et encore, la fête, si on n’a pas cessé de la faire, depuis les années soixante, c’est un peu à cause de lui). Reprenant en choeur les chansons les unes après les autres, les passagers français ne savaient pas ce qu’était une frontière et ne voulaient pas le savoir. Mais ils voulaient faire la fête. La fête donnait un sens à la fois incongru et familier, momentané, à l’idée de frontière qu’ils oublieraient aussitôt. Et les Hongrois les regardaient, médusés. Dans leur regard se trouvait à la fois la compassion et l’envie. Tout ce que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident.

Les frontières mentales, c’est mal ! il faut décloisonner ! Vive la fête et vive l’empire ! C’est peut-être ce qu’il aurait fallu dire à ces ressortissants d’un pays figé dans les catégories de l’ancien temps.

Assez d’ironie. La frontière est non seulement la garantie de la diversité, mais aussi celle de l’humanité. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer un instant les débats sur le féminisme aux premières heures de l’année 2018. Un aspect : les suites du manifeste des 100 femmes.

Féministes sans frontière

Les néo-féministes pensent toutes la même chose ou se croient obligées de le faire. Là est leur force. Dans le monde où nous vivons, celui de l’efficacité, l’unanimité fait la force. Dès lors, les frontières compliqueraient les choses. Ou plutôt, on admet une seule frontière, celle qu’on ne franchit jamais qui sépare ceux qui pensent bien et ceux qui pense mal.

Parmi les 100 femmes, au contraire, des fractures n’ont pas tardé à apparaître. On entend des explications, des excuses, des atermoiements, parfois la désolidarisation. Evidemment, les 100 femmes ne sont pas toutes des intellectuelles, certaines, aussi, sont peu fréquentables. Prises pour cibles par des esprits retors, il arrive que l’une ou l’autre ait des paroles malheureuses. Hélas, la force n’est pas dans la bigarrure, mais dans le parfait alignement.

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Or il serait bon, au contraire, de mettre en évidence le fait que l’appartenance aux 100 femmes est compatible avec la diversité des opinions et des comportements. Il faudrait montrer les innombrables petites frontières qui les séparent, ces lignes que l’on traverse pour aller vers l’autre et l’accepter, pas forcément pour l’aimer ou faire la fête ensemble, mais simplement l’accepter. Les frontières sont mystérieuses, car elles ouvrent parfois sur l’absurde voire sur l’inadmissible, en somme sur l’étranger. Les frontières sont des lieux de séparation et de contact : on l’a écrit maintes fois et on l’oublie aussi souvent. Les frontières, on les ouvre et on les ferme. Les néo-féministes ignorent ce qu’est une frontière. Pour elles, la terre n’a pas de frontière. D’ailleurs, la terre est plate et tout au bout, on tombe dans le tartare, dans la zone interdite (où se trouvent les 100 femmes).

Le peuple de la frontière

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« Déportation » des musulmans: la condamnation d’Eric Zemmour annulée

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Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.

La Cour de cassation vient d’annuler la condamnation d’Éric Zemmour pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence « qu’avait cru devoir prononcer la cour d’appel de Paris à propos d’un article du journal italien Corriere della Sera qui avait donné lieu à une très vive polémique », se félicite le communiqué de ses avocats, maîtres Olivier Pardo et Laurence Dauxin-Nedelec.

Dans un entretien donné au quotidien italien, le 30 octobre 2014, le journaliste affirmait: « Il y a des millions de personnes qui vivent en France sans vouloir vivre à la française. Les musulmans ont leur propre Code civil : le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été obligés d’en partir. » Mais le cœur de la polémique résidait dans l’emploi du mot « déportation » qu’Eric Zemmour n’a jamais prononcé.

Comme il l’a reconnu dès le début du scandale, le journaliste transalpin qui l’interviewait s’était permis d’ajouter ce mot a posteriori pour synthétiser une question formulée tout autrement.

« Nombreux sont ceux qui avaient demandé que la voix d’Éric Zemmour se taise, faisant fi de la présomption d’innocence », insiste le communiquéL’ « affaire » lui avait en effet coûté sa place dans l’émission « Ça se dispute » sur I-Télé. 

Le féminisme aura-t-il la peau des salles de garde?

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Fresque de la salle de garde du film "Hippocrate" de Thomas Lilti (2014)

Entrer dans une salle de garde d’un hôpital la première fois m’a fait le même effet que feuilleter un numéro de Fluide Glacial, magazine ancêtre de Charlie, qui ferait rougir un charretier.

Un temple de la régression et de la transgression avec des fresques à caractère pornographique du sol au plafond caricaturant les médecins qui viennent y déjeuner parfois dîner et décompresser.

Ils (elles) y sont représenté(e)s souvent nu(e)s avec des partenaires multiples, dans des positions acrobatiques.

La surprise est totale devant ces dessins incroyables: sexes en réalité augmentée, fellations colorées, scènes historiques et mythologiques revisitées… Ils célèbrent un humour carabin, décalé et débridé.

Le règne du n’importe quoi

Les salles de garde sont les réfectoires des médecins hospitaliers hommes et femmes qui le souhaitent (internes accompagnés de leurs externes, chefs de cliniques, praticiens hospitaliers…).

Ces lieux privés, réservés aux initiés, sont des locaux alloués par les directeurs d’hôpitaux.
D’abord au XVIIIe siècle pour la corporation des chirurgiens qui vivent à l’hôpital, puis au XIXe siècle pour tous les internes dont le statut venait d’être créé.

Gilles Tondini, un photographe auteur, a eu le privilège de les parcourir et de les faire connaître au grand public dans son ouvrage appelé L’Image obscène. De Gustave Doré à Cabu, des dessinateurs de renom, y ont mis leur patte.

Un rituel rigoureux et étonnant habite ces salles de garde.

Les tables sont disposées en « U », les médecins y pénètrent exclusivement en blouses et s’assoient par ordre d’arrivée et seulement après avoir tapé sur le dos de chacun des convives déjà installés en signe d’appartenance à leur confraternité. La nappe est un drap (souvent jaune citron aux couleurs de l’APHP) sur laquelle on s’essuie la bouche faute de serviettes. Personne n’est autorisé à parler de médecine jusqu’à ce que le café soit posé à table en fin de repas.

Les médecins ne partiront qu’après avoir eu l’autorisation de l’économe.

Le ridicule ne tue pas

L’économe, nommé pour un semestre renouvelable, sorte de souverain intendant, dirige ses administrés et fait respecter ces règles anciennes sous peine de la taxe, une sorte de gage désigné par le lancement d’une roue de loterie.

Il lui incombe d’organiser les améliorés (déjeuners haut de gamme à thème), et les tonus (soirées de fins de semestre d’interne, costumées ou pas du tout).

Ridicule ce cérémonial ? Probablement. Mais ce sont les maladies qui tuent, jamais le ridicule.

De nombreuses salles de garde sont en train de fermer, le motif invoqué est économique.

Par ailleurs, l’APHP se pose actuellement une question des plus importantes: faut-il effacer les fresques des salles de garde ? Le motif invoqué est le sexisme qui s’en dégage. Qu’en pensent les principales et principaux intéressé(e)s c’est à dire les internes ?

Peut-être faut-il d’abord condamner et sanctionner les attitudes de certains médecins dans les services plutôt que des dessins.

Sexistes les médecins ? Dans la même proportion que le reste de la société ? Plus que les consultants ou les commerciaux dans leur cantine immaculée ?

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