Home Société Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers


Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers

Nos enfants ne sont pas des cobayes

Conseil scientifique: l’Education nationale n’est pas une fabrique de managers
Jean-Michel Blanquer, janvier 2018. SIPA. 00839032_000025

« Sous le règne de la Science hypostasiée, substitut laïque de la Providence divine […] les interrogations se perdent en une poussière de disciplines spécialisées […] et sans boussole. Telle est la mise en scène du Destin, dans l’atmosphère festive d’un scientisme triomphant. »[tooltips content=”Pierre Legendre, Leçons X, Dogma : Instituer l’animal parlant, Fayard, 2017, p.180″]1[/tooltips]

Dans le fil de ce rude propos de Pierre Legendre, je me demande si la mise en place récente de ce conseil scientifique (consultatif) au faîte de l’Education nationale ne vient pas, à son tour, créditer la science d’un pouvoir qu’elle n’a pas… Le risque de la « torsion scientiste » de la science – un glissement qui consiste à « croire et faire croire que la démarche scientifique et ses prolongements technologiques, libérant l’humain de sa propre opacité, vont accomplir le « tout est possible » [du fantasme inconscient] dans la réalité »[tooltips content=”Pierre Legendre, De la Société comme Texte, Fayard, 2001, p.168.”]2[/tooltips] –, me paraît en effet bien présent.

« Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences »

Dans un entretien au Figaro, le ministre Blanquer, flanqué du spécialiste de ces sciences cognitives aujourd’hui portées au pinacle, le professeur Dehaenne (nommé président de ce Comité), affirme : « Il est essentiel, dans un pays moderne, que les décisions éducatives soient éclairées par les sciences ». Qui pourrait contrarier un tel propos si ce n’est à poser la question de l’acte éducatif, en se demandant s’il s’agit « d’éclairer » ou de produire une « gouvernance » des enseignants, un juridisme ordonnateur des comportements ? Telle me paraît d’autant plus la question que derrière l’union des sciences évoquées, le bric-à-brac d’une pluridisciplinarité sans colonne vertébrale, on semble réduire l’apprentissage à une machinerie objectivable. Réduction débouchant en logique sur l’exercice technoscientifique des « bonnes pratiques »…

A lire aussi: Education: Blanquer brandit la science contre l’idéologie

La difficulté est là de reconnaître que la science n’est pas que la science, mais bien aussi, comme disait Ulrich le scientifique qui voulait devenir un grand homme, « une magie, une cérémonie de la plus grande puissance sentimentale et intellectuelle, devant laquelle Dieu lui-même défait un pli de son manteau après l’autre, une religion dont la dogmatique est à la fois imprégnée et étayée par la logique dure, courageuse, mobile, froide et coupante comme un couteau, des mathématiques ». (Robert Musil, L’homme sans qualités. Tome 1, Points-Seuil, 1995, p.49). Eh oui, Ulrich « était moins scientifique qu’humainement amoureux de la science ».

Une vision managériale de l’éducation

Ignorer cette dimension mythique de la science, son statut d’Objet d’amour, conduit très logiquement à occulter la façon dont ses agents (les « experts »), quittant leur champ, s’enlaçant au pouvoir politique, peuvent briguer et occuper la place souveraine de la Référence. Dès lors, la référence aux sciences cognitives – sciences sanctificatrices du « cerveau » comme le sont les sciences sociales du « social » ou une certaine psychanalyse du « désir » –,  opèrera comme censure positiviste d’une toute autre réflexion, celle visant notre malaise éducatif, ses fondements.

A fixer l’attention sur la mécanique supposée objectivable de l’apprentissage, le nouveau discours ministériel, par-delà ses mérites, n’est-il pas en train de promouvoir une vision managériale technocratique de l’éducation et de l’enseignement, une vision désarticulée de la problématique centrale de l’institution du sujet de la parole et de la mise en œuvre institutionnelle de l’Interdit au principe de l’humanisation-civilisation de l’être parlant, ce sujet du désir inconscient ? Recouvrir cette problématique nodale, en méconnaissant la facture normative des places de discours, conduit, qu’on le veuille ou pas, à transformer les sciences cognitives en scientisme. Ce qui revient à flatter la volonté de puissance, l’illusion de la maîtrise, l’éternelle illusion de l’emprise sur autrui, sur le désir d’autrui, et par là à renforcer ce malaise éducatif qu’on prétend résoudre… Je note qu’il peut en être de même pour la psychanalyse, comme mon expérience institutionnelle de praticien m’a permis de le relever, dès lors que celle-ci conçoit à l’identique l’être humain comme une particule élémentaire, un sujet insulaire, détaché du continent institutionnel, juridique.

La célébration scientiste conduit à l’infantilisation

Quand la Science devient l’Idole Science, le maître Mot, ses servants se mettent au service de son culte, le culte d’une Mère dont chacun est prié de se faire le petit… Et c’est ainsi que sous les grands airs affichés de la science démocratique, faute de soutenir, comme il conviendrait, la réflexion sur la Limite (sur les limites de la science), la célébration scientiste promeut sans écart – c’est-à-dire sans guère de possibilité de symbolisation – la colle subjective inconsciente à la Mère absolue, omnipotente, du fantasme inconscient. Nous touchons là au mode d’enlacement « incestueux » au pouvoir et à l’institution que convoquent tous les totalitarismes. Il en va de l’infantilisation politique généralisée du professeur-fonctionnaire, qui certes ne date pas d’aujourd’hui.

Quand elle s’aveugle ainsi sur sa place dans le mythe institutionnel, la science perd les limites qui sont inhérentes à son exercice propre de recherche et de savoir. Le tour scientiste donné à la science, par ses effets pervers, subvertit son propre statut tiers, médian. Cela ne peut que venir conforter les enseignants, sans le savoir ou le vouloir,  dans ce seul champ de la relation duelle à l’institution d’un côté, à l’élève de l’autre, qui cause tant d’impasses et  de difficultés, en raison même de la dé-triangulation de la scène de l’apprentissage qui en résulte.

Le trop de crédit accordé à ces sciences cognitives placées au firmament de l’Éducation nationale suscite déjà des réactions en miroir, une sorte « d’opposition » qui participe d’un même refus de savoir. Un refus portant à la fois sur le caractère normatif de tout discours institutionnel, scientifique ou pas, et sur les fondements subjectifs et institutionnels du malaise éducatif. De façon contraire à l’esprit scientifique, une véritable censure continue de s’exercer. Et je le redis, il n’y a pas que ceux qui prétendent « éclairer scientifiquement les décisions éducatives » qui ne veulent rien savoir de la dimension tant existentielle – du désir, de l’amour, de la demande d’amour et de reconnaissance – qu’institutionnelle et juridique des enjeux qui président à la structuration des jeunes sujets. Le verrou a de multiples facettes.

Revenir à l’essentiel

Ce n’est donc pas ainsi, je le crains, que nous reviendrons vers ce que j’ai cru pouvoir reconnaître au fil du long trajet, sous l’éclairage de maints apports, dont celui à mes yeux majeur de Legendre, comme l’essentiel, au cœur des difficultés.

Sans restaurer dans la culture, en droit et à travers le jeu des figures institutionnelles, une représentation fondatrice crédible pour tous les pans de la jeunesse, les dits « éclairages » du cognitivisme, pas plus d’ailleurs que le thérapeutisme, ne suffiront à lever ce refus d’apprendre qui, chez des sujets de tous âges, irradie l’école et la société.

Je soutiens donc, à contre-courant de la déconstruction des digues du droit civil accompagnant la mise à mal de la représentation fondatrice  (œdipienne) – une déshérence symbolique dont les sciences cognitives, mais pas les seules, mésestiment les effets délétères sur la relation pédagogique –, que si nous voulons sincèrement que nombre de ces jeunes sinistrés de la langue échappent au pire, réinvestissent la parole et la culture, il y a à leur offrir tout autre chose que les seules nouvelles méthodes d’apprentissage…

Il y aurait au premier chef à se soucier de refaire prévaloir symboliquement, juridiquement, sans moraline, sans normopathie, par-delà tout familialisme, comme le fait miroiter encore le meilleur cinéma, le mythe adéquat. Soyons clair : pas le mythe totalitaire d’avant la différence des sexes, pas le mythe régressif homoparental – lequel, je le souligne, était déjà là avant, masqué sous les vernis hétéros du vieux familialisme –, mais le mythe œdipien support de la distinction des sexes et des générations. Nul processus civilisateur n’opère sans cette base  mythique fondatrice, dont la structure est invariante, universelle, et hors de laquelle nul ne peut s’engager sans trop de casse dans la traversée œdipienne, dans l’élaboration subjective qui préside encore, quoiqu’en prétendent les faussaires, à la différenciation de soi et de l’autre, à l’assomption de la déchirure humaine commune.

La seule science n’est pas la solution

J’y insiste : ce n’est pas avec la seule science, et d’autant moins avec une science qui légifère dogmatiquement sans savoir ce qu’elle engage, qu’on lèvera les difficultés d’apprentissage de tous ces élèves sur-enlacés à la seule figure (totale) de la Mère. Ce n’est pas ainsi qu’on évitera de fabriquer en série les futurs « vengeurs » de la Mère outragée… Ce n’est pas en introduisant la référence scientifique « contre l’idéologie » qu’on éduquera à la Limite, mais par la mise en jeu de l’écart et de nos propres limites de pouvoir, en faisant jouer l’Interdit civilisateur pour tous.

A-t-on assez mesuré et médité les façons dont la Science, détournée de sa vocation, désarrimée de la problématique de la Loi, dimension institutionnelle et juridique comprise, fut dévoyée sur un mode normatif insensé pour les pires perversions technocratiques du pouvoir, par les régimes totalitaires du siècle passé ?

Après le scientisme bolchévique, le scientisme nazi, pourrons-nous reconnaître ce qu’il en est du scientisme démocratique, saisir ce qu’il transporte lui aussi de la dé-symbolisation du lien au pouvoir, des façons dont il peut, à notre insu, participer du saccage de l’Interdit ?


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Previous article “Chez certains, le djihadisme accomplit ce que l’école a manqué”
Next article Cosey, héros discret du festival d’Angoulême

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération