Symptôme d’un monde entièrement tourné vers l’économisme, la gestion, la performance, mais également la bienveillance et le respect, traduisez le cynisme le plus sombre parce que paré de très beaux habits, doublés d’inconscience et d’inculture les plus criminelles, nombre de charlatans, psychologues autoproclamés, coachs, et manipulateurs en tout genre, prospèrent dans le monde l’entreprise, surtout si elle est grande.

Lou Ravie au pays des crétins

Je viens d’avoir l’occasion de participer à un séminaire d’entreprise, en mode « bande de crétins vous êtes nuls mais on va vous aider, parce qu’on est trop sympa, bienveillant, disruptif et innovant », au cours duquel j’ai, je crois, tutoyé des sommets, dans le genre test de Cosmo (la côté dilettante et sexuel en moins), mâtiné d’un assez joli mépris pour le genre humain. Je débarque sans doute, mais que n’ai-je été charmée par la beauté de l’exercice.

Trêve de prolégomènes, les faits.

Notre petit groupe (de crétins) se trouve réuni dans un château desservi par les corbeaux, où le climat est à la fois humide et glacial, mais tellement pittoresque et authentique. Peut-être même écolo responsable.

Nous voilà réunis entre 20h et 22h pour rencontrer une psychologue d’entreprise, Josette, que l’on aurait pu appeler Lou Ravie ou Patrick Sabatier, c’est selon. Air condescendant, sourire forcé et permanent. Plastique intéressante néanmoins, toujours ça de pris !

Sourire forcé et tutoiement « Tochiba »

Elle nous explique que « même si ça ne plaît pas », oui, elle est psychologue. Oui, elle accompagne des dirigeants, elle « coache », bref elle manipule ceux qui manipulent. La classe, et avec le sourire.

Bon alors, les nazes, commence-t-elle [non, elle n’a pas dit ça, mais son « body language » ne disait pas autre chose], je vais être franche avec vous, je tutoie très vite, mais je ne retiens jamais les noms. Trop cool. Là, je me souviens des inconnus dans les années 1980, avec la parodie de Bernard Tapie qui appelle tous les joueurs de l’OM « Tochiba », parce que c’est écrit sur leur maillot. Et je souris. Un bon point pour moi, je souris donc j’adhère, doit-elle penser.


Alors les nazes, on va faire un test. Je vous donne des papiers, sur lesquels figurent des questions. Vous répondez plutôt oui, ou plutôt non, en fonction de votre ressenti (argh je m’étrangle). Ensuite, allez voir la grille de lecture, chaque réponse répondra à un trait de caractère. Comptez vos points, et déterminez votre profil.

Intéressant, ça va tuer l’ennui qui me gagne depuis le matin, à force d’avaler des conneries sauce langue de bois.

Une pour tous, tous pourris!

Je coche, comme une forcenée, caressant le secret espoir qu’on découvre en moi un être exceptionnel, injustement ignoré depuis longtemps, mais que Lou Ravie mettra en évidence. Comme quoi, pas si con leur procédé : ils arriveraient presque à faire avancer un âne, moi !

Redescente. Je coche, je compte méticuleusement mes points, et je m’aperçois que tout mon être, est un terrain forcément fini pour le test, et ne peut être réparti qu’entre 3 traits comportementaux : la fuite, l’agressivité, ou la manipulation. Merde. Raté pour le prix Nobel de finesse ou de réflexion.

Je dessine mon profil : fuite, très faible, agressivité, très forte, manipulation, plutôt forte. Euh docteur (toujours valoriser), c’est bien ?

Un peu fébrile, j’attends les explications de La Ravie. En substance :

– La fuite c’est les lâches, z‘assument rien. Au-dessus de 5 points c’est des gros lâches. En dessous, z’ont un peu de couilles.

– L’agressivité, c’est pour ceux qui sont pas lâches. Mais si y sont trop agressifs, c’est qu’y z’ont pas de couilles en vrai. Donc sous 5 points, sont pas courageux. Mais au-dessus, en fait, y sont pas courageux non plus. Nous les psys on sait ça.

– Et la manipulation, c’est pour ceux qui racontent que des conneries pour faire croire au Père Noël. Et là ouais, c’est pas bien, mais les plus grands dirigeants, eh ben, y sont hyper forts en manipulation. Tu comprends « Tochiba » ?

Synthèse. C’est le qui perd, perd. T’es nécessairement un lâche, d’une manière ou d’une autre. Ou un pourri. Mais si t’es un pourri tu seras peut-être patron.

La fabrique des dirigeants « positifs »

Alors là je demande benoîtement : mais dis donc, Miss Ravie, en fait, tu es là pour nous enfoncer un peu, quand même, non ? C’est ça le rôle d’une psy ? On peut pas gagner à ton jeu ?

Oh là Miss Management, pas du tout ! Je ne juge pas (j’adore cette formule, parce que moi je passe mon temps à ça !), je suis là pour vous faire avancer avant tout. Je souris. En vous prenant pour des cons, et en vous traitant de lâches. Mais comprenez-moi, comment faire autrement ? Vous avez l’air si heureux avec vos petites feuilles !

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Au-delà de cette historiette que nombre de cadres ont pu vivre ou vont vivre sous peu, je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la perte de sens, de réflexion et de culture qui sévit dans l’éducation et qui se répand jusque dans l’entreprise. On ne pense plus, on utilise des outils, ou des « benchmarks », si pratiques. Ces deux seuls termes sont devenus symptomatiques d’un discours valant refus de penser, mais permettent sans aucun problème de discerner à quel type de personnage on a affaire quand on les entend.

Le savoir n’est plus transmis, on diffuse de la guimauve malveillante dans les esprits. On ne forme plus de dirigeants, de véritables chefs, mais des êtres serviles, prêts à avaler n’importe quel pathos pour ne surtout pas déplaire, et rester « positifs ». Et Dieu, que ça fout les jetons !

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