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Jean Douchet, mémoire d’un passeur

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Consacrer un documentaire à Jean Douchet, qui approche des 90 ans, n’était pas un petit défi tant l’homme incarne à lui seul tout un pan de l’histoire du cinéma et de la cinéphilie. Plusieurs angles d’attaque étaient envisageables et les trois jeunes cinéastes évitent celui qui paraissait le plus évident : l’angle historique.

Le clan Rohmer

En effet, en tant qu’ancien critique des Cahiers du cinéma, Douchet est un contemporain de la nouvelle vague, très proche d’Eric Rohmer et Barbet Schroeder avec qui il sera associé lors de la création des  Films du losange. Il fit partie du « clan Rohmer » au moment où Jacques Rivette prit les rênes des Cahiers jaunes et évinça l’équipe précédente. Il y avait là matière à un long film pour un Douchet témoin de cette histoire du cinéma comme il y avait matière à interroger sa cinéphilie qui fut celle d’une génération qui connut l’âge d’or des ciné-clubs que Douchet continue de perpétuer et les grandes batailles d’Hernani de l’époque.

Mais Hagege, Namur et Haasser ont choisi une autre approche et privilégié un aspect fondamental de la personnalité de Douchet : son goût pour la transmission et pour l’oralité. Si le terme n’était pas aussi galvaudé, le critique pourrait symboliser la quintessence du « passeur » cher à Serge Daney. Il est d’ailleurs fort remarquable que les trois jeunes cinéastes qui rendent aujourd’hui hommage à Douchet soient tous très jeunes (autour de 25 ans) et qu’ils ont rencontré le « commandeur » alors qu’ils étaient encore lycéens. On s’apercevra que ce cas de figure, le grand critique qui prend sous son aile de jeunes garçons,  s’est répété de nombreuses fois dans la vie de Douchet, avec notamment les exemples fameux de Xavier Beauvois  que le critique a hébergé et porté à bout de bras pour le faire devenir cinéaste et ceux de ses élèves de la Fémis comme Desplechin, Ozon, Lvovsky….

Instruire ses disciples en marchant

Jean Douchet, l’enfant agité prend le parti de montrer Douchet comme un véritable maïeuticien, celui qui par sa parole tente de révéler une certaine vérité des films analysés. Comme le montre les très intéressantes images d’archives où l’on voit Douchet intervenir dans une université, dans des salles de cinéma ou à la Cinémathèque, la méthode est toujours la même : aucune prise de notes et une pensée qui semble se développer et puiser sa source dans un mouvement incessant. Lors d’un des rares moments où il se confie, le critique souligne l’importance philosophique qu’a pour lui cette idée de mouvement indissociable de la vie. Douchet, qui confesse sa passion pour la pensée grecque, ressemble à ces philosophes qui instruisaient leurs disciples en marchant.

Cette façon d’envisager la critique peut avoir ses limites, comme le souligne un fidèle de la cinémathèque, Douchet peut parfois partir en roues libres, et reposer sur de simples figures imposées mais elle frappe souvent par sa souveraine liberté et ses éclats de génie. Douchet n’a rien d’une figure doctorale qui imposerait son savoir : il croit avant tout aux vertus de la parole, du dialogue et de la dialectique, à l’image de ses « cours » en fac dans les années 1970 où étaient bannis toute évaluation et tout contrôle.

Une certaine idée du cinéma et de l’homme

D’Arnaud Desplechin, qui raconte une anecdote assez incroyable qui pourrait être très mal prise dans le contexte actuel, à Nicholas Petiot, fondateur de la cinémathèque de Bourgogne qui accueille aujourd’hui le fonds Douchet en passant par l’incontournable Beauvois filmé dans sa cambrousse, des témoins privilégiés viennent apporter leur pierre à l’édifice. Il ne s’agit en aucun cas de bâtir une hagiographie mais de témoigner d’un peu de reconnaissance pour quelqu’un qui représente une véritable figure paternelle.

Du coup, en dépit de quelques coquetteries comme celle consistant à refaire avec Douchet un plan similaire à celui tourné autrefois avec Langlois dans sa cinémathèque, le film intéresse et touche sur cette question de la transmission. Car ce que parvient à révéler Douchet, ce n’est pas seulement une certaine vision du cinéma mais également une manière d’être et d’envisager l’existence.

Au bout du compte, Jean Douchet, l’enfant agité est moins un portrait du grand critique qu’un geste de reconnaissance de tous les « ciné-fils » pour leur grand-père d’élection…

Jean Douchet, l’enfant agité (2017) de Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haasser. (Editions Carlotta Films) Sortie en salles le 24 janvier.

Anastasie Liou, l’anti Marc Lévy

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Chaque année, à la mi-janvier, Le Figaro littéraire publie son palmarès des meilleures ventes. Pas tellement de surprises aux caisses enregistreuses, le placide Musso fait toujours la course en tête, suivi de l’outsider Giordano et du solide Bussi. Une femme, deux hommes, la parité en 2017 n’était pas respectée. Que fait le ministère amer pour sévir ? En quatrième position, Levy d’une permanence exemplaire n’a pas l’intention d’abandonner la partie. Il écrit pour la gagne.

La multinationale Marc Lévy

Depuis l’Evangile selon Marc, chacun de ses livres est attendu comme le Messie. Précisons, pour les esprits moqueurs, que Levy est lu, ce qui pour un écrivain tient du miracle et impose le respect. De toute façon, son public ne lui pardonnerait pas une baisse de régime. Les stars de l’édition ont la pression, de cette poignée d’élus dépend la santé économique de tout un secteur, donc des emplois à la clé. Les libraires ont un besoin impérieux de ces locomotives pour drainer du trafic et assurer leur trésorerie.

La littérature emprunte le vocabulaire de la bourse et de la logistique, le seul langage aujourd’hui compris de tous. Si certains de mes confrères se gaussent de ce classement, lui trouvant un côté foire aux bestiaux et atrocement réducteur, il a le mérite de fixer le marché. Il en a la brutalité froide et l’érotisme poisseux. Il ne peut satisfaire que les démagogues et les statisticiens. Les chiffres et les lettres n’ont jamais fait bon ménage sauf dans l’esprit d’Armand Jammot. La vérité nous oblige à avouer que les écrivains friables et vagabonds que nous chérissons, sont absents de cette liste, voire même carrément des étals. N’entrons pas dans ce débat sans fin, entre littérature commerciale et/ou de qualité ? Les lecteurs sont libres de trouver leur plaisir là où bon leur semble. On peut juste regretter qu’ils n’aient pas accès à d’autres formes d’expressions plus variées, plus fragiles, plus aventureuses aussi.

Liou a tout lu

A Causeur, le style, l’agencement des mots, le tempo intérieur et la fougue des idées sont nos moteurs. Nous recherchons des textes qui saisissent l’âme, la tordent, la bousculent, lui extirpent cette part d’absolu qui nous habite. La littérature n’est pas une activité de tout repos, son exigence nous assaille trop souvent. Nous sommes entrés en littérature comme d’autres en religion, avec acharnement, dévotion et faiblesse. Alors, la tristesse nous envahit quand le prêt-à-penser s’expose un peu partout, nous voulons croquer à pleines dents dans un texte gourmand, le mastiquer, le macérer dans notre tête pour qu’il exhale tous ses parfums puissants.

Un premier roman En Rêve et contre tout qui paraît ce mois-ci vient bousculer nos habitudes. Il est écrit par une inconnue, Anastasie Liou et il est publié dans une maison de caractère, chez l’ami Pierre-Guillaume de Roux. On est désarçonné par cette charge héroïque, cette déclaration d’amour à la littérature sans les poncifs universitaires. Cette fille-là ne doute de rien. Elle fait tourner la tête comme les alcools forts. Avec brio et malice, elle rue dans la mêlée, croise les genres, on est tantôt chez Conan Doyle, Simenon, Lewis Carroll, dans l’enquête, l’uchronie, la science-fiction, le fantastique, la poésie, la farce et l’introspection. Quel âge peut bien avoir cette forcenée ? Elle paraît avoir tout lu, tout digéré, tout disséqué, les références fusent comme des balles perdues.

Cette fille n’a peur de rien

Ce premier roman est un cri. Il y a de la pudeur et de la nostalgie, le tout soutenu par une imagination pétaradante. Toute cette féérie au service des mots part d’un constat sans appel. « Les autorités publiques ont fini par exhumer l’existence d’un dispositif d’accélération exceptionnelle des capacités de lecture qu’un obscur imprimeur bulgare a mis en place à travers une police de nouvelle génération dont les effets 4-D conjugués à ceux d’un papier et d’une encre de qualité extra-cérébrale n’ont échappé à aucun lecteur, toutes catégories confondues », écrit-elle. Il est désormais possible de s’enfiler Balzac ou Dickens en un temps record. Un autre drôle de phénomène appelé « la lecture stupéfiante » fait également des ravages dans les consciences. Dorénavant, la lecture n’est pas sans risque sur les artères coronaires. Cette fille n’a peur de rien. Elle convoque dans sa démonstration la figure du Dr Watson et celle du Grand Lecteur qui possède une bibliothéque et un savoir livresque. Les plus belles pages sont consacrées au portrait intimiste de cet homme. Elles brûlent parfois les yeux. En refermant ce premier roman, on est déstabilisé, un peu sonné, les mots et les souvenirs s’entrelacent dans une danse macabre. Si vous en avez marre de la littérature formatée, tentez cette expérience-là !

En Rêve et contre tout de Anastasie Liou aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

En Reve et Contre Tout

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La Dernière des Stanfield

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Guy Dupré, le clandestin capital

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« Tout homme digne de ce nom est en guerre. C’est un royaume à délivrer, une Prusse intérieure à sauver de la déréliction, une guerre civile à surmonter. »

Guy Dupré, dans Matulu, 1986.

« Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien. »

Guy Dupré, Les Manœuvres d’automne, 1997.

Si un auteur méritait le titre de clandestin capital, c’est bien Guy Dupré, qui débuta en littérature en 1953 par un chef d’œuvre salué par André Breton, Julien Green et Albert Béguin. A juste titre considéré comme une résurgence du romantisme allemand, Les fiancées sont froides est en effet un livre culte qui, génération après génération, envoûte une poignée de lecteurs séduits par le ton incantatoire, unique dans les lettres françaises contemporaines ; par le style elliptique comme par l’ironie doucement féroce d’un écrivain de race. Ce récit intrigant se déroule sur les rives désolées de la Baltique, où l’on suit les dérives amoureuses et guerrières d’un hussard.

A l’écart du siècle

Editeur chez Plon, Dupré a publié dans les années 1960, au plus fort de l’infernale sarabande, une édition abrégée des Cahiers de Maurice Barrès ainsi que ces fameuses Chroniques de la Grande Guerre, fatales à l’ancien Prince de la jeunesse. Voilà qui donne une idée du personnage, à l’écart et à rebours du siècle. Sa signature se lit dans les principales revues littéraires des quarante dernières années, de La Parisienne à la Nouvelle Revue de Paris, de La Table ronde à Combat, en passant par Arts ou Matulu. Omniprésent sur le front des Lettres mais toujours en retrait, Dupré évoque une sorte de Père Joseph, figure rendue plus mystérieux encore par un je ne sais quoi d’asiatique, comme Paul Morand. C’est que sa grand-mère – à Guy Dupré – était nippone, et, de cet héritage ancestral, il a gardé un côté ascétique et décalé. Une présence, qu’on imagine en armure, la main sur la poignée du sabre, ou calligraphiant un poème avant l’assaut. Une légende aussi: cet écrivain tôt remarqué ne s’imposa-t-il pas vingt-huit ans de silence avant de publier un deuxième roman, Le Grand Coucher? A Grégoire Dubreuil qui l’interrogeait sur cette retraite digne d’un Chartreux (ou d’un moine shintoïste), il lâcha, superbe: « Je ne voulais pas devenir une « main à plume », mais continuer à prêter l’oreille à mes voix« .

Onironique

Elève de Gracq, lecteur de Nerval et de Breton, ami d’Abellio comme de Green, Guy Dupré est inclassable, mais pourquoi ne pas le qualifier, pour faire bref, de surromantique ou d’onironique ? Romancier ? Certes : trois aérolithes en témoignent, que viennent de republier les éditions du Rocher dans la même élégante maquette que celle des deux derniers Fraigneau (ami de Dupré, bien sûr). Essayiste ou mémorialiste ? En fait, Guy Dupré se rit des étiquettes : « la littérature française, dit-il, ne peut reverdir qu’au prix de la confusion concertée, symphonique et raisonnante des genres considérés longtemps comme autonomes et antinomiques ». Conception héraclitéenne de la littérature, où s’harmonisent les contraires, où du chaos méthodique naît une troublante beauté.

Ce qui frappe dans ces trois romans, comme dans ses souvenirs en forme d’essais, c’est la place du mythe chevaleresque : dames, adoubements, culte des anciens, service inutile, bref un imaginaire à mille lieues des fadeurs de l’époque. Ainsi que la présence, obsessionnelle et quasi hallucinée, d’un Eros funèbre : veuves de la Grande Guerre ou uhlans glacés, l’essentiel chez Dupré reste que la volupté exhale un parfum de caveau.

L’obsession allemande

Une image en appelant une autre, ses trois romans évoquent tous la décadence, celle du cher vieux pays miné par la guerre civile, manie (du grec mania : folie) bien gauloise et qui remonte haut, au Bellum gallicum, quand des tribus qui ne s’aimaient point se trahirent avec allégresse pour la plus grande gloire de César. Le destin de deux officiers français, le capitaine Dreyfus et le colonel Bastien-Thiry, symbolise aux yeux de Guy Dupré l’affaissement continu (1895-1963) de ce qui fut la première puissance continentale jusqu’à la Révolution, saignée à blanc dans les tranchées de Verdun. Avec une insolente virtuosité l’écrivain saupoudre ses romans – tout particulièrement Les Mamantes – d’informations cryptées sur le métier de seigneurs, celui pratiqué dans les sections spéciales, les loges sauvages et autres bureaux d’études. Un Volkoff qui, nuit après nuit, ne songerait qu’à l’Allemagne, l’Allemagne seule, « Teutonia, notre mère à tous » pour citer l’un de ses frères.

L’écriture est la vie

L’écrivain égare son lecteur dans les méandres de l’histoire occulte, celles des conjurations et des sodalités inavouées, qu’il chante dans un style elliptique, presque hautain, souvent ironique, toujours sérieux, car il a fait sienne cette bonne pensée de Julien Green : « La littérature n’est pas un jeu, mais la vie même. »


Les fiancées sont froides

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Les manoeuvres d'automne

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Le grand coucher

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A Davos, Trump met fin au multilatéralisme absolu

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Hier à Davos, à 14h15, le président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, a, dans un silence attentif, prononcé un bref discours qui fera date. Si l’on excepte une allusion au gouvernement palestinien il a surtout parlé de l’économie mondiale : « Nous travaillons à réformer les systèmes internationaux du commerce. Oui au libre-échange mais il doit être équitable, et les États-Unis ne seront plus aveugles, que ce soit pour les droits d’auteurs et la propriété intellectuelle ». Il défend, à leur demande, les industries américaines plagiées en Asie. « Les États-Unis sont prêts à négocier des accords bilatéraux avec n’importe quel pays. »

Sans le dire expressément, il signe la fin du multilatéralisme absolu. Il a d’ailleurs commencé en actes, en déchirant le traité transpacifique, en renégociant l’Alena, et taxant les panneaux solaires et les lave-linge importés d’Asie.

A lire aussi: Trump va-t-il détruire la mondialisation ?

Donald Trump a ensuite abordé les questions de la sécurité mondiale et des flux migratoires. Il affirme sa résolution à combattre le djihadisme : « partout où il se trouve…; nous nous engageons à ce que l’Afghanistan ne redevienne plus jamais un refuge pour les terroristes. Nous ferons tout ce qui doit être fait pour défendre nos citoyens et nos frontières. » Ce qui l’amène à rappeler d’une part que « nous ne pouvons pas avoir la prospérité sans la sécurité » et que les Etats-Unis « attendent de [leurs] alliés qu’ils prennent leur part dans les dépenses militaires »; et d’autre part que : « l’immigration, à l’avenir, sera choisie et reposera sur le mérite et non plus sur le regroupement familial ».

Et, assez finement, d’insister sur la formation : « Si nous oublions les gens, alors le monde sera fracturé ». Sous-entendu : améliorez la formation et il y aura moins de migrants.

Habilement il avait au préalable enterré la brouille entre les Etats-Unis et la Suisse sur le secret bancaire et les fraudeurs fiscaux. Il a en effet souligné que, grâce à sa politique fiscale, le Dow Jones a connu une grande progression et qu’ il avait ainsi enrichi les Suisses !

Quand Donald Trump tend l’index, le commentateur superficiel regarde le tweet ; l’analyste réfléchi voit sa cible désignée : le multilatéralisme global dont la désagrégation  vient  de commencer.

Oufkir, le roi, mon père et moi


Décédé l’an dernier, Harazem Ghali a créé et dirigé la Radio Télévision Marocaine dans les années 1960 et 1970. Comme le relate son fils dans un roman à paraître dont nous publions un chapitre, il a observé de près l’ascension et la chute du général Oufkir, ministre proche de Hassan II « suicidé » après l’échec de son coup d’État. Souvenirs, souvenirs…


Il y avait des sujets où mon père avait toujours le dessus, ce sont ses histoires d’agent secret qu’il répétait à l’envi. Au premier verre de vin, il « passait à table » pour donner sa version de moments historiques insoupçonnés de l’histoire du Maroc. « Tu dois te dire que ton père radote puisque je te raconte cette histoire pour la centième fois, mais je veux que tu t’en souviennes à jamais. ». Si j’avais su qu’il allait mourir aussi vite, je l’aurais obligé à me les raconter face caméra. En 1969, le Maroc accueillait la première conférence des États islamiques (dite « Conférence islamique »). Des dirigeants mythiques comme Nasser ou Bourguiba avaient fait le déplacement à Rabat. C’était l’époque de l’optimisme, des non-alignés et de la centralité du conflit israélo-palestinien. Mon père avait installé les équipements nécessaires pour diffuser la conférence de presse finale donnée depuis les salons de l’hôtel Hilton, fraîchement inauguré trois ans auparavant. Un projecteur énorme s’écroula à l’exact endroit où Kadhafi, l’ex-président libyen tout juste arrivé au pouvoir, s’était tenu pendant de longues minutes. Plusieurs dizaines de kilos de métal se fracassèrent sur le sol. « On a failli tuer cet enfoiré de colonel Kadhafi par notre bêtise ! Grâce à Dieu, personne n’a été blessé, mais j’ai perdu le sommeil plusieurs nuits durant après l’accident. Tu t’imagines si le projecteur s’était cassé la gueule une ou deux minutes avant ? Le Maroc se serait débarrassé d’un de ses pires ennemis, mais moi j’aurais eu la tête coupée et tu ne serais pas né ! ».

Comme nous le savons tous, Kadhafi n’est pas mort au Maroc en 1969 et par ce biais, en quelque sorte, je suis né dix ans plus tard. Ce sera Sarkozy, aidé de Cameron, qui débarrassera le monde de Kadhafi de la manière la plus vile et dégradante qui soit : acculé dans une conduite d’égout à Syrte, le président en fuite a été lynché sous le regard approbateur des drones et avions occidentaux. J’ai honte en tant que membre revendiqué de la civilisation française de voir un gouvernement démocratique comme celui de la France souscrire à de telles horreurs et crier victoire par-dessus le marché. Sarkozy et Cameron ont déshonoré l’Occident ce 20 octobre 2011.

Avec Kadhafi, mon père avait une inimitié de longue date. Au début des années 1970, la radio libyenne déversait sur le Maroc des heures et des heures d’émissions hostiles au régime sous forme de cassettes et de diffusions AM. Désargenté, le Maroc n’avait pas les moyens techniques pour se défendre. On envoya mon père quelques mois à Madrid pour obtenir l’aide du gouvernement espagnol. Franco était encore en vie, mais le régime dictatorial s’assouplissait déjà. La maladie du Caudillo y était pour beaucoup. En Espagne, le mentor de mon père fut Adolfo Suárez, alors patron de la radiotélévision espagnole. Cet homme extraordinaire est devenu plus tard le premier chef de gouvernement de la transición democrática qui a suivi le décès de Franco. L’Espagne lui doit beaucoup, car il a négocié les grands virages qui ont ramené le pays vers la démocratie, sans violence ni déchirements inutiles. Mon père admirait Suarez en tant qu’être humain, il aimait la personnalité aristocratique et agréable de ce grand commis de l’État qui, comme lui, était beaucoup plus qu’un simple technicien de l’audiovisuel. C’était un grand monsieur, un Espagnol extraordinaire comme mon père était un Marocain d’une grande trempe. Les deux se sont côtoyés à Madrid durant les longs mois où mon père se familiarisa avec les technologies en usage en Espagne pour le brouillage des ondes. L’armée lui expliqua comment elle arrivait à empêcher chaque grande ville espagnole d’écouter les émissions procommunistes émises depuis l’Europe de l’Est. Je suppose que le Maroc s’inspira de ces procédés de guerre électronique contre Kadhafi. Je n’ai jamais su les détails concrets de cette affaire, car mon père savait rester secret quand il le fallait.

Parler d’opérations spéciales et d’actions clandestines sans évoquer Oufkir serait faire l’impasse sur l’une des figures les plus marquantes du renseignement marocain. S’il y eut un homme des coups de main de ce côté-ci de la Méditerranée, ce fut bien Oufkir. Le roi Hassan II lui-même le reconnaissait au micro d’un journaliste français au lendemain du coup d’État manqué de juillet 1972 : « Les patrons militaires d’Oufkir en Indochine vous le diront : Oufkir est l’homme des coups de main, ce n’est pas l’homme des batailles rangées. » Et le roi d’ajouter que le général qui venait de se « suicider » dans son bureau lui avait proposé quelques mois auparavant d’envoyer un F5 marocain intercepter puis abattre l’avion présidentiel de Kadhafi en route vers Nouakchott. L’opération devait se faire ni vu ni connu, sans que le Maroc revendique cet acte de « piraterie en plein ciel contre un chef d’État ». De Gaulle en sait quelque chose aussi, sa propre police s’est mise au service du général marocain en 1965 lorsque des flics français ont couvert, voire participé, à l’enlèvement de l’opposant Ben Barka à Paris. Grâce à des soutiens dans les services français, Oufkir et ses hommes ont réussi à faire disparaître le corps de Ben Barka et à s’enfuir vers le Maroc depuis Orly sans se faire inquiéter. De Gaulle s’en trouva fort indisposé. Et ce grand ami de la monarchie marocaine mit la pression sur Hassan II en gelant la collaboration entre les deux pays.

Je n’ai jamais entendu mon père dire du mal d’Oufkir, bien au contraire. Dans sa bouche, deux mots revenaient à son sujet : « patriote » et « efficace ». Dans le Maroc des années 1960-1970, Oufkir était un gardien du temple, il tenait le pays en laisse face aux intrigues conçues par l’Algérie socialiste de Boumediene et la Libye révolutionnaire de Kadhafi. Le Maroc exaspérait ses voisins et causait chez leurs dirigeants des réactions à la limite de l’irrationnel. Les Algériens ne supportaient pas de voir une monarchie millénaire tenir bon dans un monde arabe traversé par le socialisme et les idéologies révolutionnaires, les Libyens à leur tour ne pouvaient souffrir la figure de Hassan II, un roi jeune et déterminé. Kadhafi avait mis fin au régime d’Idriss Ier, un monarque vieillissant et effacé, et désirait ardemment voir le Maroc suivre le même chemin. Comme les bolcheviks dans les années 1920, le dictateur libyen voulait exporter sa révolution. La gauche marocaine, ou une partie non négligeable de celle-ci, était au contact de ces forces étrangères ; j’admets qu’elle y était bien obligée car la répression intérieure était sans pitié à son encontre. Un des cameramen de la RTM obtint une bourse d’études en France pour parfaire sa formation technique ; papa signa son ordre de mission ; à son retour, il se porta volontaire pour suivre les déplacements du roi (sujet principal du journal télévisé au Maroc). Alors que mon père était sur le point de donner son avis favorable, les services secrets le convoquèrent pour l’engueuler, son cameraman était un agent à la solde des Libyens prêt à tenter quelque chose contre l’ennemi numéro 1 de Kadhafi.

Dans ce contexte, Oufkir était sans aucun doute un défenseur de la patrie. Un rempart efficace contre les visées de nos « frères » arabes qui nous ont fait le plus de mal après l’indépendance, acquise en 1956. Faut-il rappeler que la première guerre du Maroc indépendant nous a opposés à l’Algérie (1963) pour un différend frontalier ? Que le Front Polisario – le mouvement indépendantiste du Sahara occidental – a été armé par l’Algérie et la Libye ? À l’inverse, Israël – et malgré l’envoi de troupes marocaines pour l’attaquer en 1973 – nous a toujours considérés avec une bienveillante neutralité.

Oufkir était un véritable tueur. Il a commencé sa carrière militaire au 4ème RTM (régiment de tirailleurs marocains, ndlr) lors de la Seconde Guerre mondiale. Envoyé en Italie, il s’est porté volontaire à toutes les folies possibles pour déloger les Allemands du Monte Cassino. Ensuite, et comme beaucoup de Marocains, il a choisi de s’engager auprès de l’armée française en Indochine, dès le début de la guerre d’indépendance. Quand je lis qu’il y a peut-être 3 000 combattants marocains en Syrie aujourd’hui, je me rappelle que nous avons envoyé plus de 8 000 soldats en Asie du Sud-Est entre 1948 et 1954. Ils sont partis de leur plein gré et ils ont fait autre chose que de l’intendance. Il n’y a donc rien de nouveau, hier comme aujourd’hui, l’attrait pour l’outre-mer et l’aventure anime une partie de notre jeunesse. Jadis, ils quittaient leur village de l’Atlas sans savoir lire ni écrire, désormais, ils proviennent des faubourgs populeux de Tanger et communiquent par Facebook. En Indochine, Oufkir a monté un commando spécial composé de « fous furieux » qui s’infiltraient derrière les lignes ennemies. Ils se faisaient passer pour des soldats déserteurs qui souhaitaient rejoindre le Viêt-minh et se convertir au communisme. Et au point de rencontre programmé avec l’ennemi qui ne se doutait de rien, Oufkir et ses hommes prenaient les guérilleros par surprise et les canardaient. Comment cet homme du désert marocain a réussi à s’adapter aussi facilement aux conditions de la péninsule indochinoise au point de forcer le respect des militaires français et de leurs adversaires locaux ? Cette énigme me fascine et constituerait, sans l’ombre d’un doute, un beau sujet de recherche. Plus tard, aux commandes des forces de l’ordre marocaines, Oufkir monta dans un hélico et mitrailla lui-même les manifestants qui réclamaient du pain et des réformes (émeutes de Casablanca, 1965). Ces faits sont choquants. Quel que soit le critère moral adopté, on ne risque pas l’anachronisme en considérant que tirer sur une foule désarmée est une mauvaise décision. Mais, à la même époque, les Algériens venaient de massacrer (au couteau de cuisine et au ciseau) près de 200 000 concitoyens accusés d’avoir collaboré avec les Français : les harkis ont été cuits à petit feu, étripés, violés devant leur famille entre juillet 1962 et fin 1963. Sans vouloir excuser Oufkir et ses complices, il faut juste garder à l’esprit la brutalité des années postindépendance et la propension des gouvernements nouvellement investis à s’acharner sur des êtres qui ne représentaient aucun danger réel.

Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l'hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali
Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l’hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali

Mon père eut tout le loisir de vivre de première main le versant le plus sinistre d’Oufkir. Quelque part en 1968 ou 1969, il reçut une convocation pour rencontrer le général. Dans le Maroc d’alors, c’est la police qui vous remettait le billet et vous priait de la suivre séance tenante. À la vue des deux inspecteurs escortant son frère aîné, un de mes oncles se mit à pleurer : « Demande pardon rapidement pour que ta vie soit épargnée ! Dis-leur tout sans attendre ! »

« Harazem, c’est toi qui as transmis une demande de subvention à la Banque mondiale ?, l’interrogea Oufkir.
Oui, mon général.
Elle porte sur quoi ta demande ?
La Banque mondiale veut doter le Maroc d’une télévision éducative.
Une télévision éducative dis-tu ?
Oui, mon général.
Eh bien, voilà ton dossier, tu peux le brûler maintenant ! Je ne veux plus en entendre parler ! »

Le général montre du doigt un maroquin contenant la paperasse remise par mon père la veille au ministère des Affaires étrangères, plusieurs feuillets dactylographiés dans la langue de Shakespeare. Nul en anglais, une langue qu’il n’a jamais réussi à apprendre, papa s’était fait aider par un pigiste de la RTM aujourd’hui à la tête d’une grande université marocaine.

« À vos ordres, mon général.
– Tu m’en veux Harazem ? Tu me détestes toi aussi ?
– Non, mon général.
– Harazem, la prochaine fois que tu veux envoyer quelque chose à la Banque mondiale, tu demandes d’abord la permission à mon chef de cabinet.
– Oui, mon général. Le dossier a été visé par les Finances. Le directeur général de la RTM l’a même fait passer en conseil d’administration.
– Je m’en fous. Je suis le ministre de l’Intérieur et de l’Information. Tout ce que tu fais doit être visé par mon cabinet.
– Entendu, mon général.
– Il y avait quoi dans ton dossier ?
– Mon général, j’y expliquais aux bailleurs de fonds que le Maroc veut en finir avec l’analphabétisme, mais que nous manquons de moyens pour scolariser tous les enfants. Pour le moment, on veut mettre le paquet sur le collège, qui connaît un taux élevé d’abandon scolaire touchant les milieux les plus modestes. La télévision éducative, c’est un studio dans chaque siège de préfecture pour diffuser localement des émissions de soutien scolaire et des cours de langue.
– Il manquait plus que ça ! Des cours de langue aux bergers du Rif !
– Pas seulement mon général. Le système peut couvrir tout le territoire grâce aux faisceaux hertziens. La Banque mondiale veut financer le projet à 100 % : studios, relais et programmes.
– Tais-toi, tu m’énerves avec tes certitudes. Tu crois aux bobards de tes fournisseurs français. Je parie que c’est Thomson qui t’a mis ça dans la tête et maintenant tu veux couvrir le pays d’antennes pour leur faire plaisir.
– Entendu, mon général.
– Vous autres techniciens ne pensez qu’à vous-mêmes. Si toi tu montes ta TV éducative, moi je peux poser ma démission. Tu sais de combien de policiers je dispose à Casablanca ? Mille ! Mille, je te dis. Tu sais combien il m’en faut ? Dix fois plus. C’est ta Banque mondiale qui va me payer les effectifs dont j’ai besoin ? Je dois choisir entre acheter des munitions ou embaucher des policiers, et toi tu veux dépenser de l’argent pour apprendre aux gueux à lire les tracts de l’opposition ! Eh bien, je te l’interdis ! Reviens me voir quand tu auras trouvé des financements pour le ministère de l’Intérieur, je te laisserai peut-être faire ta télévision à ce moment-là. Tiens, dis à tes amis français que le Makhzen mobile a besoin d’une nouvelle caserne à Ain Cheggag ! »

Procès des responsables du "coup d'Etat des aviateurs" contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010
Procès des responsables du « coup d’Etat des aviateurs » contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010

Mon père respectait Oufkir parce que le général était cohérent et ne se prenait pas au sérieux. Militaire et commis de l’État, rien de plus, Oufkir ne s’est jamais prétendu démocrate. Il n’avait pas de temps à perdre à faire de la communication. Papa insistait sur un fait précis : « Oufkir n’était pas corrompu, il vivait dans une petite villa de l’actuelle rue des Princesses, 500 m² rien de plus. De l L’argent, il s’en foutait. Il aimait son boulot, boire et jouer aux cartes avec un cercle d’amis sélectionnés venus de tous horizons, pas forcément des militaires ou des flics. » J’ai du mal parfois à entendre les positions assumées par mon père quand je pense que les coups de force d’Oufkir ont failli lui coûter la vie à deux reprises. Lors de la tentative du coup d’État de la plage de Skhirat, mon père a pris une balle. Un an plus tard, en août 1972, des chasseurs de l’armée de l’air ont mitraillé le Boeing qui ramenait le roi et la cour d’une visite officielle à Madrid. Son avion a réussi à se poser, déplorant des dizaines de blessés à bord. Les pilotes mutins crurent le monarque décédé (un message radio du cockpit les induisit volontairement en erreur en annonçant la mort d’Hassan II avant d’implorer clémence pour l’équipage). Les officiels qui l’attendaient sur le tarmac de l’aéroport de Rabat ne se doutèrent de rien, Hassan II passa en revue le détachement d’honneur avant de s’engouffrer dans une voiture banalisée. Mon père était sur place, il suait à grosses gouttes dans son car de reportage chauffé à blanc par les machines tournant à plein régime. Des cameramen distribués çà et là filmaient la solennité pour les besoins du JT de la soirée. Soudain, l’apocalypse : les chasseurs se sont rendu compte de leur méprise ; enragés par l’échec de leur entreprise et la fuite du roi, ils s’acharnèrent sur tout ce qui bougeait aux alentours de l’aéroport. Les images disponibles sur internet montrent des hommes en costume courant s’abriter sous les pins parasols du petit bois qui fait face au salon d’honneur. Harazem Ghali l’a échappé belle ce jour-là, les balles ne sont pas passées très loin. Et malgré tout, il ne m’a jamais fait part d’une quelconque inimitié avec Oufkir, l’instigateur de ces deux régicides manqués. Partageaient-ils les mêmes idées ? Pas le moins du monde, car un Maroc sans monarchie était inconcevable pour mon père. Avait-il connaissance de circonstances atténuantes qui auraient rendu les actions du général moins odieuses ? Cette dernière hypothèse a ma faveur. Papa garda le silence toute sa vie. Il avait connaissance de quelque chose, ses paroles portaient à croire qu’il a eu accès à la vérité vraie, celle que l’histoire officielle éloigne de notre vue. « Tu sais le problème des militaires avec Hassan II était simple. Le roi passait ses nuits à travailler et à lire. Il se réveillait tard, pas avant 11 heures. Nous, à la RTM, nous le savions et faisions antichambre le temps qu’il fallait. Mais, le protocole royal convoquait le gratin de l’armée à 10 heures et le roi ne les recevait qu’à 14 heures. Un général n’accepte pas de poireauter quatre heures dans les jardins du palais le temps que “moul el belad” daigne se pointer. Les militaires l’ont mal pris, c’est tout. Parmi eux, il y avait des types bien, je te l’assure. J’ai assisté par intermittence aux procès militaires. C’était à Kénitra et on m’avait demandé de tout filmer. Sur le banc des accusés, il y avait des copains de l’armée de l’air, des anciens de la base de Benslimane. L’un d’eux me faisait un bras d’honneur à chaque fois que je tournais la caméra vers lui. On lui avait rasé la tête, il était méconnaissable. La maigreur lui donnait un aspect méchant. J’avais envie de lui cracher dessus, car il avait voulu tuer le roi ! Plus tard, j’ai su qu’il avait rejoint le complot pour venger sa sœur. Elle était partie enseigner dans le Rif et le caïd du coin l’avait molestée. La pauvre n’obtint jamais justice et son frère en garda une profonde haine contre le régime qui garantit l’impunité d’un violeur. » Au regard d’Oufkir et de ses motifs véritables, mon père ne disait rien. Deux ans avant sa mort, lors de ses longs après-midi où lui regardait la TV française tandis que je lisais, il me déclara que le général ne s’était pas suicidé dans son bureau comme l’affirme la version officielle. Il a été abattu de plusieurs balles dans le dos à bout portant dans une des allées de la résidence royale de Skhirat.

« Qui a tiré alors ?
Même si je te le disais, cela ne te servirait à rien. Les Marocains sont trop lâches pour se pencher sur cette phase de leur histoire. Sois-en sûr, ils te combattront si tu leur apportes la vérité.
C’est quand même dommage d’attendre cinquante ans pour qu’un Français ou un Anglais vienne nous expliquer notre histoire !
Tu as raison, comme d’habitude, mais ce que tu gagnes en sagacité tu le perds en roublardise. Sois malin et tais-toi. Fais d’abord ta vie avant de vouloir sauver le Maroc. Si tu te sacrifies, tu seras combattu par les bœufs qui à défaut d’avoir ton intelligence savent mener leur barque, eux. De toute façon dans ces affaires-là, ceux qui en savent le moins sont ceux qui en parlent le plus. »

Papa a emporté son secret dans la tombe. J’ai respecté son vœu et ne suis jamais revenu à la charge. Les derniers mois précédant son décès, je sentais qu’il s’ouvrait plus facilement et que ses épanchements étaient plus spontanés. Il sentait quelque chose, peut-être, et sa langue se déliait, suprême liberté de celui qui n’a besoin de plaire à personne ni d’honorer des pactes noués sous la contrainte. Les historiens – à condition qu’ils soient indépendants et courageux – pourront reconstituer la vérité. Il est encore temps, plusieurs témoins de l’époque sont encore parmi nous, la moindre des choses serait de les encourager à écrire ou enregistrer leur version. Bien entendu, ils magnifieront leur rôle et réduiront leurs manquements éventuels. Peu importe, cette matière brute ne doit pas nous échapper. Nous n’avons rien d’autre à quoi nous accrocher, notre culture étant orale, de facto, car nous rechignons – par paresse ou lâcheté – à documenter notre époque. Je rêve d’un film qui s’attellerait à restituer l’ambiance de ces années décisives où le sort du Maroc moderne s’est joué. On y trouvera des intrigues de harem, des récits de soudards de l’Indochine et des aventures d’espions.

Agent secret, mon père n’avait pas besoin de l’être pour causer l’un des épisodes les plus honteux de mon adolescence. J’avais 15 ou 16 ans et mes hormones étaient en éruption continue. Je me souviens que nous étions en juillet, car les rues de Rabat se vidaient à vue d’œil au gré des départs en congé des fonctionnaires. Internet venait de faire son apparition et mon père avait un abonnement 128k, un luxe aux alentours de 1995. Tout seul dans son bureau dans l’après-midi, je m’égare sur le site web de Playboy USA. Comme tous les Marocains de ma génération, une femme blonde aux formes généreuses était pour moi l’objet de désir le plus excitant (j’ai évolué depuis). Je me suis permis d’imprimer – en couleurs s’il vous plaît – des planches où figuraient de belles créatures aux yeux bleus et aux cheveux soyeux. À ma grande surprise, l’imprimante refusa de collaborer et contraria mes inavouables tentations. Le soir en rentrant à la maison, je trouvai sur la table où je m’asseyais pour faire mes devoirs une chemise plastifiée de couleur rouge. Elle contenait l’intégralité des photos téléchargées et envoyées en impression. Mon père ne fit jamais aucun commentaire sur le sujet.

« L’Emission politique »: Wauquiez dit merci à ses ennemis

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Laurent Wauquiez participait hier soir à « L’Emission politique », son premier grand rendez-vous en tant que chef de parti. Entre ceux qui ont décidé de claquer la porte et ceux qui ont décidé de se tenir en réserve, coincé entre le duo Macron-Philippe et un Front national (FN) qui cherche à devenir plus euro-compatible, Laurent Wauquiez a néanmoins acquis une légitimité dans les urnes, auprès des militants de son parti, et à une large majorité.

A la « droite » de la France d’en bas

Dès le début de l’émission, on a pu s’apercevoir quelle était sa cible électorale : la France périphérique. Sa première critique fut dirigée contre l’augmentation des taxes sur les carburants, décidée par le gouvernement. Un bon début gâché par cette manie de répéter le mot « droite » toutes les deux phrases, comme pour conjurer le sort que les sondeurs lui promettent : observer Emmanuel Macron devenir le nouveau leader de cette dernière, réalisant ce que RPR et UMP avaient promis à cet électorat sans jamais vraiment le réaliser. On ne parle pas à la France périphérique en se plaçant dans un clivage dans lequel elle ne croit plus depuis longtemps.

A lire aussi: Laurent Wauquiez: « Quand la droite s’assume, elle rayonne »

Cette France périphérique, qui a majoritairement voté contre le traité de Maastricht en 1992 puis contre le TCE en 2005, s’est trouvée en difficulté lorsque François Lenglet lui a fait remarquer aussi malicieusement que pertinemment qu’il était aussi illusoire de vouloir réconcilier Jean Monnet et Philippe Séguin sur l’idée européenne que de vouloir demeurer vierge et porter un enfant.

Garde tes ennemis près de toi

C’est la rédaction de France 2 qui a livré le plus beau des cadeaux à Laurent Wauquiez. Il ne manquait plus qu’un joli ruban autour d’Alain Minc, cet invité inattendu et idéal à la fois. L’apôtre de la mondialisation a offert au président des Républicains son meilleur passage de l’émission, le seul où il a oublié de sauter sur sa chaise comme un cabri en prononçant le mot « droite ». C’est à ce moment-là qu’il a le mieux parlé à la France des provinces. Minc représentait le projet macroniste en bien plus caricatural. Pendant cette dizaine de minutes, la nuance était du côté de Wauquiez, et la caricature de celui du représentant de la France des métropoles.

La confrontation avec le porte-parole du gouvernement et putatif candidat LREM à la mairie de Paris, Benjamin Griveaux, promettait donc de rendre un grand service à celui qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir la haine de la province. Benjamin Griveaux a commencé par lui faire remarquer, à juste titre, que la question du clivage droite-gauche était désuète. Bon prince, il rendait service à son interlocuteur qui lui rendait la pareille en lui faisant remarquer que près de la moitié des baisses d’impôts avaient profité aux 5% les plus riches. Jolie triangulation. C’est là que Benjamin Griveaux a mis la question d’Alstom sur la table, donnant l’occasion à Laurent Wauquiez de se montrer plus eurosceptique qu’il ne l’est vraiment. Le candidat macroniste de la législative partielle qui se déroulera dimanche dans le Territoire de Belfort n’a pas dû goûter le passage…

La journaliste Nathalie Saint-Cricq a conclu l’émission par la question de l’identité. Et permis au président LR de cocher la dernière case chère à la France périphérique. Hier soir, les interlocuteurs de Laurent Wauquiez furent, de loin, ses meilleurs alliés, lui permettant de se conforter dans sa stratégie électorale. Même François Lenglet, qui a pointé son angle mort européen, lui a rendu service : c’est maintenant cette question qu’il doit trancher. Le sondage final (50% de convaincus) lui donne un peu de temps.

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog Antidote

Dérapage

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Emploi: les recruteurs sont-ils tous compétents pour juger si vous l’êtes ?

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A l’heure où la formation devient le cheval de bataille dans le cadre de la réforme du marché du travail, il convient de se demander si les recruteurs n’ont pas à s’interroger sur leurs propres compétences alors qu’eux-mêmes s’arrogent le pouvoir de jauger et juger celles d’autrui sur des bases parfois douteuses.

Comment sont formés les bataillons de professionnels des Ressources humaines en tout genre qui peuplent nos entreprises ? Sont-ils eux-mêmes tous en mesure de déterminer les compétences à venir des métiers qui n’existent pas encore ? Comment sélectionnent-ils les candidats ? N’entendons-nous pas dire que, dans l’hexagone, on adore les « clones », remplacer un professionnel par un autre à l’identique pour éviter toute prise de risque sur des profils dits atypiques ?

1,6 millions de chômeurs qualifiés

Comment expliquer qu’en France aujourd’hui, 1,6 million de personnes ayant, au minimum, un diplôme Bac+2 en poche soient inscrites à Pôle Emploi ? Pourquoi ne pas se saisir de ce dossier ? Trop complexe ? Ne sommes-nous pas en train de masquer une réalité anxiogène ? Et si ces professionnels en recherche d’un travail rémunéré étaient employables mais non employés ? Pourquoi les recruteurs ne les sélectionnent-ils pas ?

L’exemple suivant[tooltips content= »Cet exemple est réel. Je peux présenter le candidat à toute entreprise qui recherche un chef de projet multimédia et digital qui en fera la demande. »]1[/tooltips] est riche d’enseignements : Stéphane, un ancien laborantin ayant évolué vers l’informatique, passionné par le design et le digital décide de se former, à 39 ans,  pour devenir chef de projet digital/multimédia, un métier en tension sur le marché du travail. Aujourd’hui fraichement diplômé, il est écarté des processus de recrutement. Pourquoi ? A l’âge de notre président de la République,  il est considéré comme « trop vieux » ! A partir de 39 ans, ne serions-nous jeunes, dans ce pays, qu’en politique ?

A lire aussi: Formation professionnelle: chômage de masse, solution de masse!

Le site internet actuel de l’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC), pourtant reconnue,  en est une preuve accablante. Quand Stéphane a voulu répondre à une offre qualifiée « junior » correspondant à ses compétences, il lui a été demandé son âge au sein du formulaire et, contre toute attente, il s’est retrouvé aiguillé vers la page des cadres seniors du site dans l’impossibilité de répondre à l’annonce !

Les recruteurs peuvent devenir des moteurs d’exclusion

Certes, l’emploi des jeunes est une priorité nationale, mais ne sommes-nous pas en train, en même temps, de faire une crise de jeunisme ? A quoi bon former les plus de 40 ans puisque, de toute façon, la grande majorité des recruteurs n’en veulent pas ?

L’âge n’explique pas tout ? Nous ne pouvons, certes, généraliser. L’explication des 1,5 million de professionnels de niveau Bac+2 et plus pointant à Pôle Emploi est sûrement multifactorielle. Mais pourquoi jeter en permanence l’opprobre sur des demandeurs d’emploi qui seraient mal formés et jamais sur des recruteurs qui useraient de pratiques d’une époque révolue ?

Notre président de la République, Emmanuel Macron, ainsi que son gouvernement ne peuvent, comme leurs prédécesseurs, faire l’impasse sur la recherche d’explications du côté des recruteurs à la situation actuelle de grands nombres de chômeurs en France. Il convient de le mettre en lumière : par notre culture du rejet de l’échec, de la jalousie de la réussite et d’autres peurs profondément ancrées, les recruteurs peuvent devenir de véritables moteurs d’exclusion. Un diagnostic, rigoureux et sans parti pris, du million et demi de diplômés souvent très expérimentés et sans emploi, pourra y contribuer. Cela évitera du gaspillage et une allocation optimale des 31 milliards alloués annuellement à la formation à l’heure où la France ne peut plus se permettre des dépenses inefficaces compte tenu de son endettement.

Au Congo de Kabila, on réprime bien les catholiques


En République démocratique du Congo (RDC), l’Église catholique s’engage ouvertement dans la dissidence politique. Dimanche 21 janvier, un collectif catholique appelait à une grande manifestation contre le régime de Joseph Kabila. Bilan : six morts, 250 arrestations.


La marche de protestation pacifique lancée, le dimanche 21 janvier, par un collectif d’intellectuels catholiques contre le maintien au pouvoir du président Kabila, a été sévèrement réprimée. Au moins six personnes ont été tuées. Selon un porte-parole de la Mission des Nations-unies au Congo (Monusco), au moins une cinquantaine de personnes ont été blessées dans les affrontements.

Les manifestants exigent l’application de l’accord majorité-opposition de la Saint-Sylvestre 2016 parrainé par l’épiscopat. Ces mesures de « décrispation politique » prévoyaient l’organisation de nouvelles élections en République démocratique du Congo (RDC) avant la fin de l’année 2017, ainsi que la libération des prisonniers politiques. Le gouvernement s’était engagé à mettre en place une transition politique. Un an plus tard, rien n’a été fait : le président Kabila s’accroche, refuse d’organiser des élections et renforce la répression.

« L’Église catholique est la seule institution debout »

En face, l’Église. L’opposition ayant été laminée, il ne reste plus que les catholiques pour résister. L’institution est puissante. « L’Église catholique est la seule institution debout dans ce pays et elle possède une réelle autorité morale, nous explique l’africaniste Laurent Larcher. À plusieurs reprises, elle a été appelée à intervenir comme médiateur dans le champ politique. » Les catholiques sont 35 millions de fidèles, soit à peu près la moitié de la population. Surtout, l’Église pèse par ses diocèses, ses paroisses, ses écoles et ses centres de santé présents surtout le territoire.

L’archevêque de Kinshasa, le cardinal Laurent Monzengwo, est un homme à poigne, mais habile. Déjà, en 1992, il a présidé le parlement de transition, le Haut Conseil pour la République. Aujourd’hui, il est totalement soutenu par le pape François. Lors de la messe du 12 janvier à la mémoire des victimes de la répression à la cathédrale de Kinshasa, tous les représentants des puissances occidentales étaient au premier rang de l’assistance. Le nonce apostolique, représentant du pape, a appuyé lourdement les initiatives de l’Église de la RDC.

Malgré l’interdiction, les manifestants se sont rassemblés pour défiler à nouveau dans les rues de la capitale Kinshasa, accompagnés de prêtres en aube revêtus de leur étole ou de leur chasuble. Des marches ont eu lieu également à Kisangani et à Bukavu. À Lubumbashi, selon des témoins, un prêtre kenyan, ainsi qu’un couple de fidèles, auraient été fouettés à l’intérieur de l’église Saint-Bernadette de Katuba, avant d’être emmenés par des militaires.

Dix prêtres arrêtés

D’après plusieurs sources, 257 personnes ont été arrêtées, dont 10 prêtres. Deux religieuses ont disparu.

Alerté, le pape François a déclaré depuis Lima que des nouvelles très inquiétantes lui parvenaient de la République démocratique du Congo : « Prions pour le Congo », a demandé le Saint-Père. « Je demande aux autorités, aux responsables et à tous dans ce pays bien-aimé qu’ils mettent en œuvre tous leurs efforts pour éviter toute forme de violence et chercher des solutions en faveur du bien commun », a ajouté le pape François. Le cardinal Monzengwo a été plus direct : « Il est temps que la vérité l’emporte sur le mensonge systémique, que les médiocres dégagent et que règnent la paix, la justice en RDC », a-t-il déclaré.

Pour Laurent Larcher, « si les catholiques réussissent à contraindre le régime à organiser l’élection présidentielle et si Joseph Kabila ne préside plus ce pays à la suite de cette élection, leur résistance peut faire école ».

Cannabis: « C’est une dépénalisation déguisée »

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Gérard Collomb l’a confirmé le jeudi 25 janvier: le gouvernement veut mettre en place un système d’amende forfaitaire pour sanctionner la consommation de cannabis. Pour le ministre de l’Intérieur, il n’est pas question d’une « dépénalisation ». L’avocate Sophie Obadia n’est pas d’accord avec lui. Entretien.


Causeur. Le gouvernement prévoit de mettre en place un système d’amende forfaitaire pour sanctionner la consommation de stupéfiants. Problème : il ne serait pas applicable aux mineurs[tooltips content= »La consommation de cannabis par les mineurs a été multipliée par 7,7 entre 2000 et 2015 en France. »]1[/tooltips]…

Sophie Obadia. C’est exact. Dans le cas d’une amende forfaitaire, l’article 495-17 du code de procédure pénale indique que « la procédure de l’amende forfaitaire n’est pas applicable si le délit a été commis par un mineur ». Ça reste un délit, mais ce n’est pas applicable à un mineur.

Les parents ne pourraient-ils pas hériter de l’amende de leur enfant ?

Non, eux non plus ne pourraient pas être poursuivis. Les parents sont reconnus comme civilement responsables lorsque l’infraction – c’en est une – a généré un préjudice. Mais là, comme c’est une consommation de stupéfiants…

On peut donc parler d’une dépénalisation de fait de la consommation de cannabis pour les mineurs…

Absolument. Ça reste un délit, ça reste dans l’arsenal judiciaire mais ça ne sera jamais utilisé ou peu ou mal. Ce n’est pas une dépénalisation au sens propre du terme puisqu’une amende c’est une peine pénale, mais ça reviendrait à une dépénalisation déguisée. C’est un processus de dépénalisation, de désagravation de l’infraction. Si on passe à l’amende, on dépénalise sans le dire. Cela voudrait dire qu’on se concentrerait sur la pénalisation du trafic de cannabis et qu’on abandonnerait complètement la pénalisation de la consommation.

A lire aussi: Si, légaliser le cannabis est la solution

Gérard Collomb a indiqué qu’il ne souhaitait pas toucher à la loi de 1970, selon laquelle un consommateur de drogue risque un an de prison et 3 750 euros d’amende. Comment peut-on concilier cette loi et ce système d’amende forfaitaire ?

On ne peut pas. Quand on modifie une peine on en supprime une autre. On ne peut pas faire cohabiter deux peines. Je pense que le gouvernement ne nous dit et ne maîtrise pas tout. Cela semble totalement improvisé.

Aujourd’hui, la répression de la consommation existe-t-elle vraiment ?

De facto, non. Ça peut arriver, mais en réalité les policiers ont pour consigne de ne pas intervenir quand il s’agit d’une simple consommation. Les policiers interpellent certains consommateurs pour vérifier qu’il s’agit bien d’une consommation personnelle et qu’il n’y a pas revente. Il y a une espèce de tolérance sur la consommation.

Jean Douchet, mémoire d’un passeur

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jean douchet enfant agite
"Jean Douchet, l'enfant agité"

Consacrer un documentaire à Jean Douchet, qui approche des 90 ans, n’était pas un petit défi tant l’homme incarne à lui seul tout un pan de l’histoire du cinéma et de la cinéphilie. Plusieurs angles d’attaque étaient envisageables et les trois jeunes cinéastes évitent celui qui paraissait le plus évident : l’angle historique.

Le clan Rohmer

En effet, en tant qu’ancien critique des Cahiers du cinéma, Douchet est un contemporain de la nouvelle vague, très proche d’Eric Rohmer et Barbet Schroeder avec qui il sera associé lors de la création des  Films du losange. Il fit partie du « clan Rohmer » au moment où Jacques Rivette prit les rênes des Cahiers jaunes et évinça l’équipe précédente. Il y avait là matière à un long film pour un Douchet témoin de cette histoire du cinéma comme il y avait matière à interroger sa cinéphilie qui fut celle d’une génération qui connut l’âge d’or des ciné-clubs que Douchet continue de perpétuer et les grandes batailles d’Hernani de l’époque.

Mais Hagege, Namur et Haasser ont choisi une autre approche et privilégié un aspect fondamental de la personnalité de Douchet : son goût pour la transmission et pour l’oralité. Si le terme n’était pas aussi galvaudé, le critique pourrait symboliser la quintessence du « passeur » cher à Serge Daney. Il est d’ailleurs fort remarquable que les trois jeunes cinéastes qui rendent aujourd’hui hommage à Douchet soient tous très jeunes (autour de 25 ans) et qu’ils ont rencontré le « commandeur » alors qu’ils étaient encore lycéens. On s’apercevra que ce cas de figure, le grand critique qui prend sous son aile de jeunes garçons,  s’est répété de nombreuses fois dans la vie de Douchet, avec notamment les exemples fameux de Xavier Beauvois  que le critique a hébergé et porté à bout de bras pour le faire devenir cinéaste et ceux de ses élèves de la Fémis comme Desplechin, Ozon, Lvovsky….

Instruire ses disciples en marchant

Jean Douchet, l’enfant agité prend le parti de montrer Douchet comme un véritable maïeuticien, celui qui par sa parole tente de révéler une certaine vérité des films analysés. Comme le montre les très intéressantes images d’archives où l’on voit Douchet intervenir dans une université, dans des salles de cinéma ou à la Cinémathèque, la méthode est toujours la même : aucune prise de notes et une pensée qui semble se développer et puiser sa source dans un mouvement incessant. Lors d’un des rares moments où il se confie, le critique souligne l’importance philosophique qu’a pour lui cette idée de mouvement indissociable de la vie. Douchet, qui confesse sa passion pour la pensée grecque, ressemble à ces philosophes qui instruisaient leurs disciples en marchant.

Cette façon d’envisager la critique peut avoir ses limites, comme le souligne un fidèle de la cinémathèque, Douchet peut parfois partir en roues libres, et reposer sur de simples figures imposées mais elle frappe souvent par sa souveraine liberté et ses éclats de génie. Douchet n’a rien d’une figure doctorale qui imposerait son savoir : il croit avant tout aux vertus de la parole, du dialogue et de la dialectique, à l’image de ses « cours » en fac dans les années 1970 où étaient bannis toute évaluation et tout contrôle.

Une certaine idée du cinéma et de l’homme

D’Arnaud Desplechin, qui raconte une anecdote assez incroyable qui pourrait être très mal prise dans le contexte actuel, à Nicholas Petiot, fondateur de la cinémathèque de Bourgogne qui accueille aujourd’hui le fonds Douchet en passant par l’incontournable Beauvois filmé dans sa cambrousse, des témoins privilégiés viennent apporter leur pierre à l’édifice. Il ne s’agit en aucun cas de bâtir une hagiographie mais de témoigner d’un peu de reconnaissance pour quelqu’un qui représente une véritable figure paternelle.

Du coup, en dépit de quelques coquetteries comme celle consistant à refaire avec Douchet un plan similaire à celui tourné autrefois avec Langlois dans sa cinémathèque, le film intéresse et touche sur cette question de la transmission. Car ce que parvient à révéler Douchet, ce n’est pas seulement une certaine vision du cinéma mais également une manière d’être et d’envisager l’existence.

Au bout du compte, Jean Douchet, l’enfant agité est moins un portrait du grand critique qu’un geste de reconnaissance de tous les « ciné-fils » pour leur grand-père d’élection…

Jean Douchet, l’enfant agité (2017) de Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haasser. (Editions Carlotta Films) Sortie en salles le 24 janvier.

Dandy, baiser, crucifixion, etc.

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Anastasie Liou, l’anti Marc Lévy

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Marc Lévy (à l'envers), avril 2012. SIPA. 00636499_000011

Chaque année, à la mi-janvier, Le Figaro littéraire publie son palmarès des meilleures ventes. Pas tellement de surprises aux caisses enregistreuses, le placide Musso fait toujours la course en tête, suivi de l’outsider Giordano et du solide Bussi. Une femme, deux hommes, la parité en 2017 n’était pas respectée. Que fait le ministère amer pour sévir ? En quatrième position, Levy d’une permanence exemplaire n’a pas l’intention d’abandonner la partie. Il écrit pour la gagne.

La multinationale Marc Lévy

Depuis l’Evangile selon Marc, chacun de ses livres est attendu comme le Messie. Précisons, pour les esprits moqueurs, que Levy est lu, ce qui pour un écrivain tient du miracle et impose le respect. De toute façon, son public ne lui pardonnerait pas une baisse de régime. Les stars de l’édition ont la pression, de cette poignée d’élus dépend la santé économique de tout un secteur, donc des emplois à la clé. Les libraires ont un besoin impérieux de ces locomotives pour drainer du trafic et assurer leur trésorerie.

La littérature emprunte le vocabulaire de la bourse et de la logistique, le seul langage aujourd’hui compris de tous. Si certains de mes confrères se gaussent de ce classement, lui trouvant un côté foire aux bestiaux et atrocement réducteur, il a le mérite de fixer le marché. Il en a la brutalité froide et l’érotisme poisseux. Il ne peut satisfaire que les démagogues et les statisticiens. Les chiffres et les lettres n’ont jamais fait bon ménage sauf dans l’esprit d’Armand Jammot. La vérité nous oblige à avouer que les écrivains friables et vagabonds que nous chérissons, sont absents de cette liste, voire même carrément des étals. N’entrons pas dans ce débat sans fin, entre littérature commerciale et/ou de qualité ? Les lecteurs sont libres de trouver leur plaisir là où bon leur semble. On peut juste regretter qu’ils n’aient pas accès à d’autres formes d’expressions plus variées, plus fragiles, plus aventureuses aussi.

Liou a tout lu

A Causeur, le style, l’agencement des mots, le tempo intérieur et la fougue des idées sont nos moteurs. Nous recherchons des textes qui saisissent l’âme, la tordent, la bousculent, lui extirpent cette part d’absolu qui nous habite. La littérature n’est pas une activité de tout repos, son exigence nous assaille trop souvent. Nous sommes entrés en littérature comme d’autres en religion, avec acharnement, dévotion et faiblesse. Alors, la tristesse nous envahit quand le prêt-à-penser s’expose un peu partout, nous voulons croquer à pleines dents dans un texte gourmand, le mastiquer, le macérer dans notre tête pour qu’il exhale tous ses parfums puissants.

Un premier roman En Rêve et contre tout qui paraît ce mois-ci vient bousculer nos habitudes. Il est écrit par une inconnue, Anastasie Liou et il est publié dans une maison de caractère, chez l’ami Pierre-Guillaume de Roux. On est désarçonné par cette charge héroïque, cette déclaration d’amour à la littérature sans les poncifs universitaires. Cette fille-là ne doute de rien. Elle fait tourner la tête comme les alcools forts. Avec brio et malice, elle rue dans la mêlée, croise les genres, on est tantôt chez Conan Doyle, Simenon, Lewis Carroll, dans l’enquête, l’uchronie, la science-fiction, le fantastique, la poésie, la farce et l’introspection. Quel âge peut bien avoir cette forcenée ? Elle paraît avoir tout lu, tout digéré, tout disséqué, les références fusent comme des balles perdues.

Cette fille n’a peur de rien

Ce premier roman est un cri. Il y a de la pudeur et de la nostalgie, le tout soutenu par une imagination pétaradante. Toute cette féérie au service des mots part d’un constat sans appel. « Les autorités publiques ont fini par exhumer l’existence d’un dispositif d’accélération exceptionnelle des capacités de lecture qu’un obscur imprimeur bulgare a mis en place à travers une police de nouvelle génération dont les effets 4-D conjugués à ceux d’un papier et d’une encre de qualité extra-cérébrale n’ont échappé à aucun lecteur, toutes catégories confondues », écrit-elle. Il est désormais possible de s’enfiler Balzac ou Dickens en un temps record. Un autre drôle de phénomène appelé « la lecture stupéfiante » fait également des ravages dans les consciences. Dorénavant, la lecture n’est pas sans risque sur les artères coronaires. Cette fille n’a peur de rien. Elle convoque dans sa démonstration la figure du Dr Watson et celle du Grand Lecteur qui possède une bibliothéque et un savoir livresque. Les plus belles pages sont consacrées au portrait intimiste de cet homme. Elles brûlent parfois les yeux. En refermant ce premier roman, on est déstabilisé, un peu sonné, les mots et les souvenirs s’entrelacent dans une danse macabre. Si vous en avez marre de la littérature formatée, tentez cette expérience-là !

En Rêve et contre tout de Anastasie Liou aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux

En Reve et Contre Tout

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La Dernière des Stanfield

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Guy Dupré, le clandestin capital

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Lübeck, 1820. Wikipedia

« Tout homme digne de ce nom est en guerre. C’est un royaume à délivrer, une Prusse intérieure à sauver de la déréliction, une guerre civile à surmonter. »

Guy Dupré, dans Matulu, 1986.

« Dans le bleu des soirs d’Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d’exécution, je chercherais longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n’est rien. »

Guy Dupré, Les Manœuvres d’automne, 1997.

Si un auteur méritait le titre de clandestin capital, c’est bien Guy Dupré, qui débuta en littérature en 1953 par un chef d’œuvre salué par André Breton, Julien Green et Albert Béguin. A juste titre considéré comme une résurgence du romantisme allemand, Les fiancées sont froides est en effet un livre culte qui, génération après génération, envoûte une poignée de lecteurs séduits par le ton incantatoire, unique dans les lettres françaises contemporaines ; par le style elliptique comme par l’ironie doucement féroce d’un écrivain de race. Ce récit intrigant se déroule sur les rives désolées de la Baltique, où l’on suit les dérives amoureuses et guerrières d’un hussard.

A l’écart du siècle

Editeur chez Plon, Dupré a publié dans les années 1960, au plus fort de l’infernale sarabande, une édition abrégée des Cahiers de Maurice Barrès ainsi que ces fameuses Chroniques de la Grande Guerre, fatales à l’ancien Prince de la jeunesse. Voilà qui donne une idée du personnage, à l’écart et à rebours du siècle. Sa signature se lit dans les principales revues littéraires des quarante dernières années, de La Parisienne à la Nouvelle Revue de Paris, de La Table ronde à Combat, en passant par Arts ou Matulu. Omniprésent sur le front des Lettres mais toujours en retrait, Dupré évoque une sorte de Père Joseph, figure rendue plus mystérieux encore par un je ne sais quoi d’asiatique, comme Paul Morand. C’est que sa grand-mère – à Guy Dupré – était nippone, et, de cet héritage ancestral, il a gardé un côté ascétique et décalé. Une présence, qu’on imagine en armure, la main sur la poignée du sabre, ou calligraphiant un poème avant l’assaut. Une légende aussi: cet écrivain tôt remarqué ne s’imposa-t-il pas vingt-huit ans de silence avant de publier un deuxième roman, Le Grand Coucher? A Grégoire Dubreuil qui l’interrogeait sur cette retraite digne d’un Chartreux (ou d’un moine shintoïste), il lâcha, superbe: « Je ne voulais pas devenir une « main à plume », mais continuer à prêter l’oreille à mes voix« .

Onironique

Elève de Gracq, lecteur de Nerval et de Breton, ami d’Abellio comme de Green, Guy Dupré est inclassable, mais pourquoi ne pas le qualifier, pour faire bref, de surromantique ou d’onironique ? Romancier ? Certes : trois aérolithes en témoignent, que viennent de republier les éditions du Rocher dans la même élégante maquette que celle des deux derniers Fraigneau (ami de Dupré, bien sûr). Essayiste ou mémorialiste ? En fait, Guy Dupré se rit des étiquettes : « la littérature française, dit-il, ne peut reverdir qu’au prix de la confusion concertée, symphonique et raisonnante des genres considérés longtemps comme autonomes et antinomiques ». Conception héraclitéenne de la littérature, où s’harmonisent les contraires, où du chaos méthodique naît une troublante beauté.

Ce qui frappe dans ces trois romans, comme dans ses souvenirs en forme d’essais, c’est la place du mythe chevaleresque : dames, adoubements, culte des anciens, service inutile, bref un imaginaire à mille lieues des fadeurs de l’époque. Ainsi que la présence, obsessionnelle et quasi hallucinée, d’un Eros funèbre : veuves de la Grande Guerre ou uhlans glacés, l’essentiel chez Dupré reste que la volupté exhale un parfum de caveau.

L’obsession allemande

Une image en appelant une autre, ses trois romans évoquent tous la décadence, celle du cher vieux pays miné par la guerre civile, manie (du grec mania : folie) bien gauloise et qui remonte haut, au Bellum gallicum, quand des tribus qui ne s’aimaient point se trahirent avec allégresse pour la plus grande gloire de César. Le destin de deux officiers français, le capitaine Dreyfus et le colonel Bastien-Thiry, symbolise aux yeux de Guy Dupré l’affaissement continu (1895-1963) de ce qui fut la première puissance continentale jusqu’à la Révolution, saignée à blanc dans les tranchées de Verdun. Avec une insolente virtuosité l’écrivain saupoudre ses romans – tout particulièrement Les Mamantes – d’informations cryptées sur le métier de seigneurs, celui pratiqué dans les sections spéciales, les loges sauvages et autres bureaux d’études. Un Volkoff qui, nuit après nuit, ne songerait qu’à l’Allemagne, l’Allemagne seule, « Teutonia, notre mère à tous » pour citer l’un de ses frères.

L’écriture est la vie

L’écrivain égare son lecteur dans les méandres de l’histoire occulte, celles des conjurations et des sodalités inavouées, qu’il chante dans un style elliptique, presque hautain, souvent ironique, toujours sérieux, car il a fait sienne cette bonne pensée de Julien Green : « La littérature n’est pas un jeu, mais la vie même. »

Les mamantes

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Les fiancées sont froides

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Les manoeuvres d'automne

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Le grand coucher

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A Davos, Trump met fin au multilatéralisme absolu

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Donald Trump lors de son discours au Forum économique mondial de Davos, janvier 2018. SIPA. AP22156962_000056

Hier à Davos, à 14h15, le président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, a, dans un silence attentif, prononcé un bref discours qui fera date. Si l’on excepte une allusion au gouvernement palestinien il a surtout parlé de l’économie mondiale : « Nous travaillons à réformer les systèmes internationaux du commerce. Oui au libre-échange mais il doit être équitable, et les États-Unis ne seront plus aveugles, que ce soit pour les droits d’auteurs et la propriété intellectuelle ». Il défend, à leur demande, les industries américaines plagiées en Asie. « Les États-Unis sont prêts à négocier des accords bilatéraux avec n’importe quel pays. »

Sans le dire expressément, il signe la fin du multilatéralisme absolu. Il a d’ailleurs commencé en actes, en déchirant le traité transpacifique, en renégociant l’Alena, et taxant les panneaux solaires et les lave-linge importés d’Asie.

A lire aussi: Trump va-t-il détruire la mondialisation ?

Donald Trump a ensuite abordé les questions de la sécurité mondiale et des flux migratoires. Il affirme sa résolution à combattre le djihadisme : « partout où il se trouve…; nous nous engageons à ce que l’Afghanistan ne redevienne plus jamais un refuge pour les terroristes. Nous ferons tout ce qui doit être fait pour défendre nos citoyens et nos frontières. » Ce qui l’amène à rappeler d’une part que « nous ne pouvons pas avoir la prospérité sans la sécurité » et que les Etats-Unis « attendent de [leurs] alliés qu’ils prennent leur part dans les dépenses militaires »; et d’autre part que : « l’immigration, à l’avenir, sera choisie et reposera sur le mérite et non plus sur le regroupement familial ».

Et, assez finement, d’insister sur la formation : « Si nous oublions les gens, alors le monde sera fracturé ». Sous-entendu : améliorez la formation et il y aura moins de migrants.

Habilement il avait au préalable enterré la brouille entre les Etats-Unis et la Suisse sur le secret bancaire et les fraudeurs fiscaux. Il a en effet souligné que, grâce à sa politique fiscale, le Dow Jones a connu une grande progression et qu’ il avait ainsi enrichi les Suisses !

Quand Donald Trump tend l’index, le commentateur superficiel regarde le tweet ; l’analyste réfléchi voit sa cible désignée : le multilatéralisme global dont la désagrégation  vient  de commencer.

Oufkir, le roi, mon père et moi

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Le général Mohamed Oufkir (à droite) aux côtés d'Ahmed Dlimi, chef des services de sécurité marocains, Rabat, octobre 1965 / AFP

Décédé l’an dernier, Harazem Ghali a créé et dirigé la Radio Télévision Marocaine dans les années 1960 et 1970. Comme le relate son fils dans un roman à paraître dont nous publions un chapitre, il a observé de près l’ascension et la chute du général Oufkir, ministre proche de Hassan II « suicidé » après l’échec de son coup d’État. Souvenirs, souvenirs…


Il y avait des sujets où mon père avait toujours le dessus, ce sont ses histoires d’agent secret qu’il répétait à l’envi. Au premier verre de vin, il « passait à table » pour donner sa version de moments historiques insoupçonnés de l’histoire du Maroc. « Tu dois te dire que ton père radote puisque je te raconte cette histoire pour la centième fois, mais je veux que tu t’en souviennes à jamais. ». Si j’avais su qu’il allait mourir aussi vite, je l’aurais obligé à me les raconter face caméra. En 1969, le Maroc accueillait la première conférence des États islamiques (dite « Conférence islamique »). Des dirigeants mythiques comme Nasser ou Bourguiba avaient fait le déplacement à Rabat. C’était l’époque de l’optimisme, des non-alignés et de la centralité du conflit israélo-palestinien. Mon père avait installé les équipements nécessaires pour diffuser la conférence de presse finale donnée depuis les salons de l’hôtel Hilton, fraîchement inauguré trois ans auparavant. Un projecteur énorme s’écroula à l’exact endroit où Kadhafi, l’ex-président libyen tout juste arrivé au pouvoir, s’était tenu pendant de longues minutes. Plusieurs dizaines de kilos de métal se fracassèrent sur le sol. « On a failli tuer cet enfoiré de colonel Kadhafi par notre bêtise ! Grâce à Dieu, personne n’a été blessé, mais j’ai perdu le sommeil plusieurs nuits durant après l’accident. Tu t’imagines si le projecteur s’était cassé la gueule une ou deux minutes avant ? Le Maroc se serait débarrassé d’un de ses pires ennemis, mais moi j’aurais eu la tête coupée et tu ne serais pas né ! ».

Comme nous le savons tous, Kadhafi n’est pas mort au Maroc en 1969 et par ce biais, en quelque sorte, je suis né dix ans plus tard. Ce sera Sarkozy, aidé de Cameron, qui débarrassera le monde de Kadhafi de la manière la plus vile et dégradante qui soit : acculé dans une conduite d’égout à Syrte, le président en fuite a été lynché sous le regard approbateur des drones et avions occidentaux. J’ai honte en tant que membre revendiqué de la civilisation française de voir un gouvernement démocratique comme celui de la France souscrire à de telles horreurs et crier victoire par-dessus le marché. Sarkozy et Cameron ont déshonoré l’Occident ce 20 octobre 2011.

Avec Kadhafi, mon père avait une inimitié de longue date. Au début des années 1970, la radio libyenne déversait sur le Maroc des heures et des heures d’émissions hostiles au régime sous forme de cassettes et de diffusions AM. Désargenté, le Maroc n’avait pas les moyens techniques pour se défendre. On envoya mon père quelques mois à Madrid pour obtenir l’aide du gouvernement espagnol. Franco était encore en vie, mais le régime dictatorial s’assouplissait déjà. La maladie du Caudillo y était pour beaucoup. En Espagne, le mentor de mon père fut Adolfo Suárez, alors patron de la radiotélévision espagnole. Cet homme extraordinaire est devenu plus tard le premier chef de gouvernement de la transición democrática qui a suivi le décès de Franco. L’Espagne lui doit beaucoup, car il a négocié les grands virages qui ont ramené le pays vers la démocratie, sans violence ni déchirements inutiles. Mon père admirait Suarez en tant qu’être humain, il aimait la personnalité aristocratique et agréable de ce grand commis de l’État qui, comme lui, était beaucoup plus qu’un simple technicien de l’audiovisuel. C’était un grand monsieur, un Espagnol extraordinaire comme mon père était un Marocain d’une grande trempe. Les deux se sont côtoyés à Madrid durant les longs mois où mon père se familiarisa avec les technologies en usage en Espagne pour le brouillage des ondes. L’armée lui expliqua comment elle arrivait à empêcher chaque grande ville espagnole d’écouter les émissions procommunistes émises depuis l’Europe de l’Est. Je suppose que le Maroc s’inspira de ces procédés de guerre électronique contre Kadhafi. Je n’ai jamais su les détails concrets de cette affaire, car mon père savait rester secret quand il le fallait.

Parler d’opérations spéciales et d’actions clandestines sans évoquer Oufkir serait faire l’impasse sur l’une des figures les plus marquantes du renseignement marocain. S’il y eut un homme des coups de main de ce côté-ci de la Méditerranée, ce fut bien Oufkir. Le roi Hassan II lui-même le reconnaissait au micro d’un journaliste français au lendemain du coup d’État manqué de juillet 1972 : « Les patrons militaires d’Oufkir en Indochine vous le diront : Oufkir est l’homme des coups de main, ce n’est pas l’homme des batailles rangées. » Et le roi d’ajouter que le général qui venait de se « suicider » dans son bureau lui avait proposé quelques mois auparavant d’envoyer un F5 marocain intercepter puis abattre l’avion présidentiel de Kadhafi en route vers Nouakchott. L’opération devait se faire ni vu ni connu, sans que le Maroc revendique cet acte de « piraterie en plein ciel contre un chef d’État ». De Gaulle en sait quelque chose aussi, sa propre police s’est mise au service du général marocain en 1965 lorsque des flics français ont couvert, voire participé, à l’enlèvement de l’opposant Ben Barka à Paris. Grâce à des soutiens dans les services français, Oufkir et ses hommes ont réussi à faire disparaître le corps de Ben Barka et à s’enfuir vers le Maroc depuis Orly sans se faire inquiéter. De Gaulle s’en trouva fort indisposé. Et ce grand ami de la monarchie marocaine mit la pression sur Hassan II en gelant la collaboration entre les deux pays.

Je n’ai jamais entendu mon père dire du mal d’Oufkir, bien au contraire. Dans sa bouche, deux mots revenaient à son sujet : « patriote » et « efficace ». Dans le Maroc des années 1960-1970, Oufkir était un gardien du temple, il tenait le pays en laisse face aux intrigues conçues par l’Algérie socialiste de Boumediene et la Libye révolutionnaire de Kadhafi. Le Maroc exaspérait ses voisins et causait chez leurs dirigeants des réactions à la limite de l’irrationnel. Les Algériens ne supportaient pas de voir une monarchie millénaire tenir bon dans un monde arabe traversé par le socialisme et les idéologies révolutionnaires, les Libyens à leur tour ne pouvaient souffrir la figure de Hassan II, un roi jeune et déterminé. Kadhafi avait mis fin au régime d’Idriss Ier, un monarque vieillissant et effacé, et désirait ardemment voir le Maroc suivre le même chemin. Comme les bolcheviks dans les années 1920, le dictateur libyen voulait exporter sa révolution. La gauche marocaine, ou une partie non négligeable de celle-ci, était au contact de ces forces étrangères ; j’admets qu’elle y était bien obligée car la répression intérieure était sans pitié à son encontre. Un des cameramen de la RTM obtint une bourse d’études en France pour parfaire sa formation technique ; papa signa son ordre de mission ; à son retour, il se porta volontaire pour suivre les déplacements du roi (sujet principal du journal télévisé au Maroc). Alors que mon père était sur le point de donner son avis favorable, les services secrets le convoquèrent pour l’engueuler, son cameraman était un agent à la solde des Libyens prêt à tenter quelque chose contre l’ennemi numéro 1 de Kadhafi.

Dans ce contexte, Oufkir était sans aucun doute un défenseur de la patrie. Un rempart efficace contre les visées de nos « frères » arabes qui nous ont fait le plus de mal après l’indépendance, acquise en 1956. Faut-il rappeler que la première guerre du Maroc indépendant nous a opposés à l’Algérie (1963) pour un différend frontalier ? Que le Front Polisario – le mouvement indépendantiste du Sahara occidental – a été armé par l’Algérie et la Libye ? À l’inverse, Israël – et malgré l’envoi de troupes marocaines pour l’attaquer en 1973 – nous a toujours considérés avec une bienveillante neutralité.

Oufkir était un véritable tueur. Il a commencé sa carrière militaire au 4ème RTM (régiment de tirailleurs marocains, ndlr) lors de la Seconde Guerre mondiale. Envoyé en Italie, il s’est porté volontaire à toutes les folies possibles pour déloger les Allemands du Monte Cassino. Ensuite, et comme beaucoup de Marocains, il a choisi de s’engager auprès de l’armée française en Indochine, dès le début de la guerre d’indépendance. Quand je lis qu’il y a peut-être 3 000 combattants marocains en Syrie aujourd’hui, je me rappelle que nous avons envoyé plus de 8 000 soldats en Asie du Sud-Est entre 1948 et 1954. Ils sont partis de leur plein gré et ils ont fait autre chose que de l’intendance. Il n’y a donc rien de nouveau, hier comme aujourd’hui, l’attrait pour l’outre-mer et l’aventure anime une partie de notre jeunesse. Jadis, ils quittaient leur village de l’Atlas sans savoir lire ni écrire, désormais, ils proviennent des faubourgs populeux de Tanger et communiquent par Facebook. En Indochine, Oufkir a monté un commando spécial composé de « fous furieux » qui s’infiltraient derrière les lignes ennemies. Ils se faisaient passer pour des soldats déserteurs qui souhaitaient rejoindre le Viêt-minh et se convertir au communisme. Et au point de rencontre programmé avec l’ennemi qui ne se doutait de rien, Oufkir et ses hommes prenaient les guérilleros par surprise et les canardaient. Comment cet homme du désert marocain a réussi à s’adapter aussi facilement aux conditions de la péninsule indochinoise au point de forcer le respect des militaires français et de leurs adversaires locaux ? Cette énigme me fascine et constituerait, sans l’ombre d’un doute, un beau sujet de recherche. Plus tard, aux commandes des forces de l’ordre marocaines, Oufkir monta dans un hélico et mitrailla lui-même les manifestants qui réclamaient du pain et des réformes (émeutes de Casablanca, 1965). Ces faits sont choquants. Quel que soit le critère moral adopté, on ne risque pas l’anachronisme en considérant que tirer sur une foule désarmée est une mauvaise décision. Mais, à la même époque, les Algériens venaient de massacrer (au couteau de cuisine et au ciseau) près de 200 000 concitoyens accusés d’avoir collaboré avec les Français : les harkis ont été cuits à petit feu, étripés, violés devant leur famille entre juillet 1962 et fin 1963. Sans vouloir excuser Oufkir et ses complices, il faut juste garder à l’esprit la brutalité des années postindépendance et la propension des gouvernements nouvellement investis à s’acharner sur des êtres qui ne représentaient aucun danger réel.

Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l'hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali
Harazem Ghali (au centre), entouré de cadres de la Radiodiffusion Télévision Marocaine (RTM), à l’hôtel La Mamounia à Marrakech, décembre 1988. / Driss Ghali

Mon père eut tout le loisir de vivre de première main le versant le plus sinistre d’Oufkir. Quelque part en 1968 ou 1969, il reçut une convocation pour rencontrer le général. Dans le Maroc d’alors, c’est la police qui vous remettait le billet et vous priait de la suivre séance tenante. À la vue des deux inspecteurs escortant son frère aîné, un de mes oncles se mit à pleurer : « Demande pardon rapidement pour que ta vie soit épargnée ! Dis-leur tout sans attendre ! »

« Harazem, c’est toi qui as transmis une demande de subvention à la Banque mondiale ?, l’interrogea Oufkir.
Oui, mon général.
Elle porte sur quoi ta demande ?
La Banque mondiale veut doter le Maroc d’une télévision éducative.
Une télévision éducative dis-tu ?
Oui, mon général.
Eh bien, voilà ton dossier, tu peux le brûler maintenant ! Je ne veux plus en entendre parler ! »

Le général montre du doigt un maroquin contenant la paperasse remise par mon père la veille au ministère des Affaires étrangères, plusieurs feuillets dactylographiés dans la langue de Shakespeare. Nul en anglais, une langue qu’il n’a jamais réussi à apprendre, papa s’était fait aider par un pigiste de la RTM aujourd’hui à la tête d’une grande université marocaine.

« À vos ordres, mon général.
– Tu m’en veux Harazem ? Tu me détestes toi aussi ?
– Non, mon général.
– Harazem, la prochaine fois que tu veux envoyer quelque chose à la Banque mondiale, tu demandes d’abord la permission à mon chef de cabinet.
– Oui, mon général. Le dossier a été visé par les Finances. Le directeur général de la RTM l’a même fait passer en conseil d’administration.
– Je m’en fous. Je suis le ministre de l’Intérieur et de l’Information. Tout ce que tu fais doit être visé par mon cabinet.
– Entendu, mon général.
– Il y avait quoi dans ton dossier ?
– Mon général, j’y expliquais aux bailleurs de fonds que le Maroc veut en finir avec l’analphabétisme, mais que nous manquons de moyens pour scolariser tous les enfants. Pour le moment, on veut mettre le paquet sur le collège, qui connaît un taux élevé d’abandon scolaire touchant les milieux les plus modestes. La télévision éducative, c’est un studio dans chaque siège de préfecture pour diffuser localement des émissions de soutien scolaire et des cours de langue.
– Il manquait plus que ça ! Des cours de langue aux bergers du Rif !
– Pas seulement mon général. Le système peut couvrir tout le territoire grâce aux faisceaux hertziens. La Banque mondiale veut financer le projet à 100 % : studios, relais et programmes.
– Tais-toi, tu m’énerves avec tes certitudes. Tu crois aux bobards de tes fournisseurs français. Je parie que c’est Thomson qui t’a mis ça dans la tête et maintenant tu veux couvrir le pays d’antennes pour leur faire plaisir.
– Entendu, mon général.
– Vous autres techniciens ne pensez qu’à vous-mêmes. Si toi tu montes ta TV éducative, moi je peux poser ma démission. Tu sais de combien de policiers je dispose à Casablanca ? Mille ! Mille, je te dis. Tu sais combien il m’en faut ? Dix fois plus. C’est ta Banque mondiale qui va me payer les effectifs dont j’ai besoin ? Je dois choisir entre acheter des munitions ou embaucher des policiers, et toi tu veux dépenser de l’argent pour apprendre aux gueux à lire les tracts de l’opposition ! Eh bien, je te l’interdis ! Reviens me voir quand tu auras trouvé des financements pour le ministère de l’Intérieur, je te laisserai peut-être faire ta télévision à ce moment-là. Tiens, dis à tes amis français que le Makhzen mobile a besoin d’une nouvelle caserne à Ain Cheggag ! »

Procès des responsables du "coup d'Etat des aviateurs" contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010
Procès des responsables du « coup d’Etat des aviateurs » contre le roi Hassan II, mené par le général Oufkir, 29 juin 1972. / GHARBIT/SIPA 00523645_000010

Mon père respectait Oufkir parce que le général était cohérent et ne se prenait pas au sérieux. Militaire et commis de l’État, rien de plus, Oufkir ne s’est jamais prétendu démocrate. Il n’avait pas de temps à perdre à faire de la communication. Papa insistait sur un fait précis : « Oufkir n’était pas corrompu, il vivait dans une petite villa de l’actuelle rue des Princesses, 500 m² rien de plus. De l L’argent, il s’en foutait. Il aimait son boulot, boire et jouer aux cartes avec un cercle d’amis sélectionnés venus de tous horizons, pas forcément des militaires ou des flics. » J’ai du mal parfois à entendre les positions assumées par mon père quand je pense que les coups de force d’Oufkir ont failli lui coûter la vie à deux reprises. Lors de la tentative du coup d’État de la plage de Skhirat, mon père a pris une balle. Un an plus tard, en août 1972, des chasseurs de l’armée de l’air ont mitraillé le Boeing qui ramenait le roi et la cour d’une visite officielle à Madrid. Son avion a réussi à se poser, déplorant des dizaines de blessés à bord. Les pilotes mutins crurent le monarque décédé (un message radio du cockpit les induisit volontairement en erreur en annonçant la mort d’Hassan II avant d’implorer clémence pour l’équipage). Les officiels qui l’attendaient sur le tarmac de l’aéroport de Rabat ne se doutèrent de rien, Hassan II passa en revue le détachement d’honneur avant de s’engouffrer dans une voiture banalisée. Mon père était sur place, il suait à grosses gouttes dans son car de reportage chauffé à blanc par les machines tournant à plein régime. Des cameramen distribués çà et là filmaient la solennité pour les besoins du JT de la soirée. Soudain, l’apocalypse : les chasseurs se sont rendu compte de leur méprise ; enragés par l’échec de leur entreprise et la fuite du roi, ils s’acharnèrent sur tout ce qui bougeait aux alentours de l’aéroport. Les images disponibles sur internet montrent des hommes en costume courant s’abriter sous les pins parasols du petit bois qui fait face au salon d’honneur. Harazem Ghali l’a échappé belle ce jour-là, les balles ne sont pas passées très loin. Et malgré tout, il ne m’a jamais fait part d’une quelconque inimitié avec Oufkir, l’instigateur de ces deux régicides manqués. Partageaient-ils les mêmes idées ? Pas le moins du monde, car un Maroc sans monarchie était inconcevable pour mon père. Avait-il connaissance de circonstances atténuantes qui auraient rendu les actions du général moins odieuses ? Cette dernière hypothèse a ma faveur. Papa garda le silence toute sa vie. Il avait connaissance de quelque chose, ses paroles portaient à croire qu’il a eu accès à la vérité vraie, celle que l’histoire officielle éloigne de notre vue. « Tu sais le problème des militaires avec Hassan II était simple. Le roi passait ses nuits à travailler et à lire. Il se réveillait tard, pas avant 11 heures. Nous, à la RTM, nous le savions et faisions antichambre le temps qu’il fallait. Mais, le protocole royal convoquait le gratin de l’armée à 10 heures et le roi ne les recevait qu’à 14 heures. Un général n’accepte pas de poireauter quatre heures dans les jardins du palais le temps que “moul el belad” daigne se pointer. Les militaires l’ont mal pris, c’est tout. Parmi eux, il y avait des types bien, je te l’assure. J’ai assisté par intermittence aux procès militaires. C’était à Kénitra et on m’avait demandé de tout filmer. Sur le banc des accusés, il y avait des copains de l’armée de l’air, des anciens de la base de Benslimane. L’un d’eux me faisait un bras d’honneur à chaque fois que je tournais la caméra vers lui. On lui avait rasé la tête, il était méconnaissable. La maigreur lui donnait un aspect méchant. J’avais envie de lui cracher dessus, car il avait voulu tuer le roi ! Plus tard, j’ai su qu’il avait rejoint le complot pour venger sa sœur. Elle était partie enseigner dans le Rif et le caïd du coin l’avait molestée. La pauvre n’obtint jamais justice et son frère en garda une profonde haine contre le régime qui garantit l’impunité d’un violeur. » Au regard d’Oufkir et de ses motifs véritables, mon père ne disait rien. Deux ans avant sa mort, lors de ses longs après-midi où lui regardait la TV française tandis que je lisais, il me déclara que le général ne s’était pas suicidé dans son bureau comme l’affirme la version officielle. Il a été abattu de plusieurs balles dans le dos à bout portant dans une des allées de la résidence royale de Skhirat.

« Qui a tiré alors ?
Même si je te le disais, cela ne te servirait à rien. Les Marocains sont trop lâches pour se pencher sur cette phase de leur histoire. Sois-en sûr, ils te combattront si tu leur apportes la vérité.
C’est quand même dommage d’attendre cinquante ans pour qu’un Français ou un Anglais vienne nous expliquer notre histoire !
Tu as raison, comme d’habitude, mais ce que tu gagnes en sagacité tu le perds en roublardise. Sois malin et tais-toi. Fais d’abord ta vie avant de vouloir sauver le Maroc. Si tu te sacrifies, tu seras combattu par les bœufs qui à défaut d’avoir ton intelligence savent mener leur barque, eux. De toute façon dans ces affaires-là, ceux qui en savent le moins sont ceux qui en parlent le plus. »

Papa a emporté son secret dans la tombe. J’ai respecté son vœu et ne suis jamais revenu à la charge. Les derniers mois précédant son décès, je sentais qu’il s’ouvrait plus facilement et que ses épanchements étaient plus spontanés. Il sentait quelque chose, peut-être, et sa langue se déliait, suprême liberté de celui qui n’a besoin de plaire à personne ni d’honorer des pactes noués sous la contrainte. Les historiens – à condition qu’ils soient indépendants et courageux – pourront reconstituer la vérité. Il est encore temps, plusieurs témoins de l’époque sont encore parmi nous, la moindre des choses serait de les encourager à écrire ou enregistrer leur version. Bien entendu, ils magnifieront leur rôle et réduiront leurs manquements éventuels. Peu importe, cette matière brute ne doit pas nous échapper. Nous n’avons rien d’autre à quoi nous accrocher, notre culture étant orale, de facto, car nous rechignons – par paresse ou lâcheté – à documenter notre époque. Je rêve d’un film qui s’attellerait à restituer l’ambiance de ces années décisives où le sort du Maroc moderne s’est joué. On y trouvera des intrigues de harem, des récits de soudards de l’Indochine et des aventures d’espions.

Agent secret, mon père n’avait pas besoin de l’être pour causer l’un des épisodes les plus honteux de mon adolescence. J’avais 15 ou 16 ans et mes hormones étaient en éruption continue. Je me souviens que nous étions en juillet, car les rues de Rabat se vidaient à vue d’œil au gré des départs en congé des fonctionnaires. Internet venait de faire son apparition et mon père avait un abonnement 128k, un luxe aux alentours de 1995. Tout seul dans son bureau dans l’après-midi, je m’égare sur le site web de Playboy USA. Comme tous les Marocains de ma génération, une femme blonde aux formes généreuses était pour moi l’objet de désir le plus excitant (j’ai évolué depuis). Je me suis permis d’imprimer – en couleurs s’il vous plaît – des planches où figuraient de belles créatures aux yeux bleus et aux cheveux soyeux. À ma grande surprise, l’imprimante refusa de collaborer et contraria mes inavouables tentations. Le soir en rentrant à la maison, je trouvai sur la table où je m’asseyais pour faire mes devoirs une chemise plastifiée de couleur rouge. Elle contenait l’intégralité des photos téléchargées et envoyées en impression. Mon père ne fit jamais aucun commentaire sur le sujet.

« L’Emission politique »: Wauquiez dit merci à ses ennemis

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Laurent Wauquiez lors de "L'Emission politique" du 25 janvier 2018. SIPA. 00841507_000006

Laurent Wauquiez participait hier soir à « L’Emission politique », son premier grand rendez-vous en tant que chef de parti. Entre ceux qui ont décidé de claquer la porte et ceux qui ont décidé de se tenir en réserve, coincé entre le duo Macron-Philippe et un Front national (FN) qui cherche à devenir plus euro-compatible, Laurent Wauquiez a néanmoins acquis une légitimité dans les urnes, auprès des militants de son parti, et à une large majorité.

A la « droite » de la France d’en bas

Dès le début de l’émission, on a pu s’apercevoir quelle était sa cible électorale : la France périphérique. Sa première critique fut dirigée contre l’augmentation des taxes sur les carburants, décidée par le gouvernement. Un bon début gâché par cette manie de répéter le mot « droite » toutes les deux phrases, comme pour conjurer le sort que les sondeurs lui promettent : observer Emmanuel Macron devenir le nouveau leader de cette dernière, réalisant ce que RPR et UMP avaient promis à cet électorat sans jamais vraiment le réaliser. On ne parle pas à la France périphérique en se plaçant dans un clivage dans lequel elle ne croit plus depuis longtemps.

A lire aussi: Laurent Wauquiez: « Quand la droite s’assume, elle rayonne »

Cette France périphérique, qui a majoritairement voté contre le traité de Maastricht en 1992 puis contre le TCE en 2005, s’est trouvée en difficulté lorsque François Lenglet lui a fait remarquer aussi malicieusement que pertinemment qu’il était aussi illusoire de vouloir réconcilier Jean Monnet et Philippe Séguin sur l’idée européenne que de vouloir demeurer vierge et porter un enfant.

Garde tes ennemis près de toi

C’est la rédaction de France 2 qui a livré le plus beau des cadeaux à Laurent Wauquiez. Il ne manquait plus qu’un joli ruban autour d’Alain Minc, cet invité inattendu et idéal à la fois. L’apôtre de la mondialisation a offert au président des Républicains son meilleur passage de l’émission, le seul où il a oublié de sauter sur sa chaise comme un cabri en prononçant le mot « droite ». C’est à ce moment-là qu’il a le mieux parlé à la France des provinces. Minc représentait le projet macroniste en bien plus caricatural. Pendant cette dizaine de minutes, la nuance était du côté de Wauquiez, et la caricature de celui du représentant de la France des métropoles.

La confrontation avec le porte-parole du gouvernement et putatif candidat LREM à la mairie de Paris, Benjamin Griveaux, promettait donc de rendre un grand service à celui qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir la haine de la province. Benjamin Griveaux a commencé par lui faire remarquer, à juste titre, que la question du clivage droite-gauche était désuète. Bon prince, il rendait service à son interlocuteur qui lui rendait la pareille en lui faisant remarquer que près de la moitié des baisses d’impôts avaient profité aux 5% les plus riches. Jolie triangulation. C’est là que Benjamin Griveaux a mis la question d’Alstom sur la table, donnant l’occasion à Laurent Wauquiez de se montrer plus eurosceptique qu’il ne l’est vraiment. Le candidat macroniste de la législative partielle qui se déroulera dimanche dans le Territoire de Belfort n’a pas dû goûter le passage…

La journaliste Nathalie Saint-Cricq a conclu l’émission par la question de l’identité. Et permis au président LR de cocher la dernière case chère à la France périphérique. Hier soir, les interlocuteurs de Laurent Wauquiez furent, de loin, ses meilleurs alliés, lui permettant de se conforter dans sa stratégie électorale. Même François Lenglet, qui a pointé son angle mort européen, lui a rendu service : c’est maintenant cette question qu’il doit trancher. Le sondage final (50% de convaincus) lui donne un peu de temps.

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog Antidote

Dérapage

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Emploi: les recruteurs sont-ils tous compétents pour juger si vous l’êtes ?

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Le Diable s'habille en Prada (David Frankel, 2006)

A l’heure où la formation devient le cheval de bataille dans le cadre de la réforme du marché du travail, il convient de se demander si les recruteurs n’ont pas à s’interroger sur leurs propres compétences alors qu’eux-mêmes s’arrogent le pouvoir de jauger et juger celles d’autrui sur des bases parfois douteuses.

Comment sont formés les bataillons de professionnels des Ressources humaines en tout genre qui peuplent nos entreprises ? Sont-ils eux-mêmes tous en mesure de déterminer les compétences à venir des métiers qui n’existent pas encore ? Comment sélectionnent-ils les candidats ? N’entendons-nous pas dire que, dans l’hexagone, on adore les « clones », remplacer un professionnel par un autre à l’identique pour éviter toute prise de risque sur des profils dits atypiques ?

1,6 millions de chômeurs qualifiés

Comment expliquer qu’en France aujourd’hui, 1,6 million de personnes ayant, au minimum, un diplôme Bac+2 en poche soient inscrites à Pôle Emploi ? Pourquoi ne pas se saisir de ce dossier ? Trop complexe ? Ne sommes-nous pas en train de masquer une réalité anxiogène ? Et si ces professionnels en recherche d’un travail rémunéré étaient employables mais non employés ? Pourquoi les recruteurs ne les sélectionnent-ils pas ?

L’exemple suivant[tooltips content= »Cet exemple est réel. Je peux présenter le candidat à toute entreprise qui recherche un chef de projet multimédia et digital qui en fera la demande. »]1[/tooltips] est riche d’enseignements : Stéphane, un ancien laborantin ayant évolué vers l’informatique, passionné par le design et le digital décide de se former, à 39 ans,  pour devenir chef de projet digital/multimédia, un métier en tension sur le marché du travail. Aujourd’hui fraichement diplômé, il est écarté des processus de recrutement. Pourquoi ? A l’âge de notre président de la République,  il est considéré comme « trop vieux » ! A partir de 39 ans, ne serions-nous jeunes, dans ce pays, qu’en politique ?

A lire aussi: Formation professionnelle: chômage de masse, solution de masse!

Le site internet actuel de l’Association pour l’Emploi des Cadres (APEC), pourtant reconnue,  en est une preuve accablante. Quand Stéphane a voulu répondre à une offre qualifiée « junior » correspondant à ses compétences, il lui a été demandé son âge au sein du formulaire et, contre toute attente, il s’est retrouvé aiguillé vers la page des cadres seniors du site dans l’impossibilité de répondre à l’annonce !

Les recruteurs peuvent devenir des moteurs d’exclusion

Certes, l’emploi des jeunes est une priorité nationale, mais ne sommes-nous pas en train, en même temps, de faire une crise de jeunisme ? A quoi bon former les plus de 40 ans puisque, de toute façon, la grande majorité des recruteurs n’en veulent pas ?

L’âge n’explique pas tout ? Nous ne pouvons, certes, généraliser. L’explication des 1,5 million de professionnels de niveau Bac+2 et plus pointant à Pôle Emploi est sûrement multifactorielle. Mais pourquoi jeter en permanence l’opprobre sur des demandeurs d’emploi qui seraient mal formés et jamais sur des recruteurs qui useraient de pratiques d’une époque révolue ?

Notre président de la République, Emmanuel Macron, ainsi que son gouvernement ne peuvent, comme leurs prédécesseurs, faire l’impasse sur la recherche d’explications du côté des recruteurs à la situation actuelle de grands nombres de chômeurs en France. Il convient de le mettre en lumière : par notre culture du rejet de l’échec, de la jalousie de la réussite et d’autres peurs profondément ancrées, les recruteurs peuvent devenir de véritables moteurs d’exclusion. Un diagnostic, rigoureux et sans parti pris, du million et demi de diplômés souvent très expérimentés et sans emploi, pourra y contribuer. Cela évitera du gaspillage et une allocation optimale des 31 milliards alloués annuellement à la formation à l’heure où la France ne peut plus se permettre des dépenses inefficaces compte tenu de son endettement.

Au Congo de Kabila, on réprime bien les catholiques

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Manifestation contre le pouvoir de Kabila à Kinshasa (RDC), 21 janvier 2018. Photo: JOHN WESSELS / AFP

En République démocratique du Congo (RDC), l’Église catholique s’engage ouvertement dans la dissidence politique. Dimanche 21 janvier, un collectif catholique appelait à une grande manifestation contre le régime de Joseph Kabila. Bilan : six morts, 250 arrestations.


La marche de protestation pacifique lancée, le dimanche 21 janvier, par un collectif d’intellectuels catholiques contre le maintien au pouvoir du président Kabila, a été sévèrement réprimée. Au moins six personnes ont été tuées. Selon un porte-parole de la Mission des Nations-unies au Congo (Monusco), au moins une cinquantaine de personnes ont été blessées dans les affrontements.

Les manifestants exigent l’application de l’accord majorité-opposition de la Saint-Sylvestre 2016 parrainé par l’épiscopat. Ces mesures de « décrispation politique » prévoyaient l’organisation de nouvelles élections en République démocratique du Congo (RDC) avant la fin de l’année 2017, ainsi que la libération des prisonniers politiques. Le gouvernement s’était engagé à mettre en place une transition politique. Un an plus tard, rien n’a été fait : le président Kabila s’accroche, refuse d’organiser des élections et renforce la répression.

« L’Église catholique est la seule institution debout »

En face, l’Église. L’opposition ayant été laminée, il ne reste plus que les catholiques pour résister. L’institution est puissante. « L’Église catholique est la seule institution debout dans ce pays et elle possède une réelle autorité morale, nous explique l’africaniste Laurent Larcher. À plusieurs reprises, elle a été appelée à intervenir comme médiateur dans le champ politique. » Les catholiques sont 35 millions de fidèles, soit à peu près la moitié de la population. Surtout, l’Église pèse par ses diocèses, ses paroisses, ses écoles et ses centres de santé présents surtout le territoire.

L’archevêque de Kinshasa, le cardinal Laurent Monzengwo, est un homme à poigne, mais habile. Déjà, en 1992, il a présidé le parlement de transition, le Haut Conseil pour la République. Aujourd’hui, il est totalement soutenu par le pape François. Lors de la messe du 12 janvier à la mémoire des victimes de la répression à la cathédrale de Kinshasa, tous les représentants des puissances occidentales étaient au premier rang de l’assistance. Le nonce apostolique, représentant du pape, a appuyé lourdement les initiatives de l’Église de la RDC.

Malgré l’interdiction, les manifestants se sont rassemblés pour défiler à nouveau dans les rues de la capitale Kinshasa, accompagnés de prêtres en aube revêtus de leur étole ou de leur chasuble. Des marches ont eu lieu également à Kisangani et à Bukavu. À Lubumbashi, selon des témoins, un prêtre kenyan, ainsi qu’un couple de fidèles, auraient été fouettés à l’intérieur de l’église Saint-Bernadette de Katuba, avant d’être emmenés par des militaires.

Dix prêtres arrêtés

D’après plusieurs sources, 257 personnes ont été arrêtées, dont 10 prêtres. Deux religieuses ont disparu.

Alerté, le pape François a déclaré depuis Lima que des nouvelles très inquiétantes lui parvenaient de la République démocratique du Congo : « Prions pour le Congo », a demandé le Saint-Père. « Je demande aux autorités, aux responsables et à tous dans ce pays bien-aimé qu’ils mettent en œuvre tous leurs efforts pour éviter toute forme de violence et chercher des solutions en faveur du bien commun », a ajouté le pape François. Le cardinal Monzengwo a été plus direct : « Il est temps que la vérité l’emporte sur le mensonge systémique, que les médiocres dégagent et que règnent la paix, la justice en RDC », a-t-il déclaré.

Pour Laurent Larcher, « si les catholiques réussissent à contraindre le régime à organiser l’élection présidentielle et si Joseph Kabila ne préside plus ce pays à la suite de cette élection, leur résistance peut faire école ».

Cannabis: « C’est une dépénalisation déguisée »

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Marche mondiale pour le cannabis, avril 2017, Paris. SIPA. 00804484_000015

Gérard Collomb l’a confirmé le jeudi 25 janvier: le gouvernement veut mettre en place un système d’amende forfaitaire pour sanctionner la consommation de cannabis. Pour le ministre de l’Intérieur, il n’est pas question d’une « dépénalisation ». L’avocate Sophie Obadia n’est pas d’accord avec lui. Entretien.


Causeur. Le gouvernement prévoit de mettre en place un système d’amende forfaitaire pour sanctionner la consommation de stupéfiants. Problème : il ne serait pas applicable aux mineurs[tooltips content= »La consommation de cannabis par les mineurs a été multipliée par 7,7 entre 2000 et 2015 en France. »]1[/tooltips]…

Sophie Obadia. C’est exact. Dans le cas d’une amende forfaitaire, l’article 495-17 du code de procédure pénale indique que « la procédure de l’amende forfaitaire n’est pas applicable si le délit a été commis par un mineur ». Ça reste un délit, mais ce n’est pas applicable à un mineur.

Les parents ne pourraient-ils pas hériter de l’amende de leur enfant ?

Non, eux non plus ne pourraient pas être poursuivis. Les parents sont reconnus comme civilement responsables lorsque l’infraction – c’en est une – a généré un préjudice. Mais là, comme c’est une consommation de stupéfiants…

On peut donc parler d’une dépénalisation de fait de la consommation de cannabis pour les mineurs…

Absolument. Ça reste un délit, ça reste dans l’arsenal judiciaire mais ça ne sera jamais utilisé ou peu ou mal. Ce n’est pas une dépénalisation au sens propre du terme puisqu’une amende c’est une peine pénale, mais ça reviendrait à une dépénalisation déguisée. C’est un processus de dépénalisation, de désagravation de l’infraction. Si on passe à l’amende, on dépénalise sans le dire. Cela voudrait dire qu’on se concentrerait sur la pénalisation du trafic de cannabis et qu’on abandonnerait complètement la pénalisation de la consommation.

A lire aussi: Si, légaliser le cannabis est la solution

Gérard Collomb a indiqué qu’il ne souhaitait pas toucher à la loi de 1970, selon laquelle un consommateur de drogue risque un an de prison et 3 750 euros d’amende. Comment peut-on concilier cette loi et ce système d’amende forfaitaire ?

On ne peut pas. Quand on modifie une peine on en supprime une autre. On ne peut pas faire cohabiter deux peines. Je pense que le gouvernement ne nous dit et ne maîtrise pas tout. Cela semble totalement improvisé.

Aujourd’hui, la répression de la consommation existe-t-elle vraiment ?

De facto, non. Ça peut arriver, mais en réalité les policiers ont pour consigne de ne pas intervenir quand il s’agit d’une simple consommation. Les policiers interpellent certains consommateurs pour vérifier qu’il s’agit bien d’une consommation personnelle et qu’il n’y a pas revente. Il y a une espèce de tolérance sur la consommation.