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Lyon, capitale des mères nourricières

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Entre Rhône et Saône, la cuisine n’est pas une simple affaire de goût. C’est une question de territoires, de pouvoirs où des dynasties s’affrontent, et aussi un lieu de mémoire. Qui gagne la bataille de l’écran, écrit l’histoire officielle de la gastronomie ! A Lyon plus qu’ailleurs, la table est un enjeu patrimonial, touristique donc économique. Avant la médiatisation des chefs étoilés, vus à la télé, qui prennent mieux la lumière que certaines de leurs cuissons approximatives, il y eut une génération de Mères courage. Elles étaient rudes, brutales pour certaines, tenant leur établissement à la force du poignet et, chaque jour, sur le métier remettaient leur ouvrage. Les guides les ont souvent oubliées, préférant encenser les toqués et les belles bacchantes.

Enquête sur la gastronomie

En France, on se fie souvent plus aux diplômés tricolores qu’à l’expérience de terrain, c’est-à-dire au chant du piano. « Toujours des produits frais. Pas de congélateur et quelquefois (chez les anciennes) pas de frigo. Elles formaient à elles seules une famille méconnue, hétéroclite et laborieuse, dessinant une géographie sociale de la ville » écrit Catherine Simon dans Mangées, un récit romancé qui paraît chez Sabine Wespieser éditeur. Pour conter cette épopée des fourneaux au féminin, ce grand reporter originaire de Lyon n’a pas choisi une narration classique et ennuyeuse. Catherine Simon met en scène Etienne Augoyard, un journaliste chargé par Le Progrès de Lyon d’une série sur ces mères cuisinières, il est accompagné de Monica Jaget, une photographe locale qui doit illustrer le feuilleton. Ce duo dispose d’une dizaine de jours pour dresser une galerie de portraits et redonner à ces femmes fortes leur place légitime. Cette enquête dans l’enquête, à la sauce Nuit américaine rend la lecture plus onctueuse qu’une fade biographie.

Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations

Ce dispositif narratif permet de jouer sur les textures : allers et retours dans le temps, digressions roboratives, présence fantomatique de Bertrand Tavernier, bribes de recettes et même extraits façon Armée des ombres. Au Panthéon des cuisinières, Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations. L’amie d’Edouard Herriot, le maire et président du Conseil, a décroché 3 étoiles au Michelin dès 1933. Celle qui a formé Bocuse et Pacaud, était de la trempe des impératrices. Sa destinée, une succession de coups de force et d’obstination pour une gamine sortie de nulle part. Catherine Simon rappelle qu’en ce temps-là, pour une femme, s’installer à son compte, faire tourner un restaurant, commander des hommes, braver tous ces interdits demandaient une foi inébranlable. Dans Mangées, elle évoque le souvenir de Léa Bidaut, célèbre pour son gratin de cardons et son tablier de sapeur ou encore de Paule Castaing dont la mousse de brochet et la matelote d’anguilles demeurent des pièces d’anthologie. Puis, l’auteur se lance sur les traces de Marie-Thé Mora, cette autre figure de la Croix-Rousse, « la plus difficile à décrire ».

Contrairement à ce qu’affirmait Bocuse : « les femmes, moi, je les aime porte-jarretelles », derrière les casseroles, elles ne manquaient ni d’allure, ni de piquant.

Mangées. Une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon, Sabine Wespieser éditeur, 2018.

Matzneff, professeur de morale

J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » répondit un jour Gabriel Matzneff à un lecteur tenté par le désespoir. La réédition bienvenue de ses Maîtres et complices, à mes yeux l’un de ses tout beaux livres avec La Diététique de Lord Byron et Le Taureau de Phalaris, confirme, s’il le fallait encore, la place, centrale, qu’occupe cet écrivain majeur dans la littérature française.

Maîtres et complices est le premier livre de Gabriel que, vers 1994, j’ai reçu en S.P. (les fameux « service de presse, ces exemplaires gratuits que vous adressent – ou non – les éditeurs et que les critiques exhibent comme des trophées … ou revendent à la sauvette). Avec un bel envoi, le premier d’une longue série, le plus souvent à l’encre turquoise.

Vingt ans après (et des poussières), je reprends mon exemplaire annoté au crayon pour, très vite, me laisser bercer par la langue sans fausse note ni fausse monnaie de Matzneff, toute de limpidité, tour à tour savante et familière, si ferme et fluide à la fois – adamantine.

Là réside le génie de ce franc-tireur qui, quoiqu’il écrive, parvient à communiquer au lecteur une ferveur, un enthousiasme que peu de contemporains seraient aptes à susciter. En trois cents pages, Gabriel Matzneff salue les auteurs qui l’ont révélé à lui-même et qui lui ont permis d’édifier sa citadelle intérieure : il s’agit bien d’exercices d’admiration. Sénèque et Hergé, Nietzsche et Pétrone, Chestov et Schopenhauer, Littré et Casanova  composent ce panthéon où se croisent ceux qu’invoquait Byron, l’un des Dieux de Matzneff : « Ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et (qui), du fond de leur urnes, gouvernent nos âmes ».

Son propos est d’une exemplaire piété : si l’Eglise (orthodoxe) prie pour les morts, si Mnémosyne, Dame Mémoire, enfante les neuf Muses, un clerc digne de ce nom doit lui aussi dire sa dette. D’où ce livre à la miraculeuse séduction, ce parfait témoignage de dandysme.

Pour ma part, j’adore à la folie cette fidélité à ses maîtres, cette manière inimitable, civilisée au suprême, de transmettre une flamme – lux perpetua.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, La Petite Vermillon, 2018.

Maîtres et complices

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Mémoires d’un porc


Jeune homme en mai 68, André Perrin nous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Dans cette France disparue, même les timides devaient faire les premiers pas et, à chaque étape de la séduction, risquer d’humiliants refus pour arracher baisers ou caresses. Aujourd’hui, cette drague embarrassée serait dénoncée comme du harcèlement.


Lorsque dans la foulée de l’affaire Weinstein a débuté la campagne « Balance ton porc », je me suis tout d’abord cru totalement à l’abri. Non seulement je n’avais jamais violé personne, pas même en rêve, mais ni le harcèlement sexuel ni la drague lourde n’étaient dans mes manières, et si peu que pas la drague légère. Ce n’est pas que le mérite en revînt tout entier à ma bonne éducation, à mes convictions féministes ni à ma vertu : ma timidité avec les femmes y avait sa part ainsi qu’un amour-propre qui, dès mes jeunes années, me faisait souvent renoncer à quémander une faveur pour ne pas courir le risque de me la voir refuser.

« J’aimerais qu’elle fasse le premier pas »

Je me sentais donc de plain-pied avec les paroles de cette chanson qui connut un vif succès au début des années 1970 : « Le premier pas / J’aimerais qu’elle fasse le premier pas / Je sais, cela ne se fait pas / Pourtant j’aimerais que ce soit elle qui vienne à moi / Car voyez-vous je n’ose pas / Rechercher la manière / De la voir, de lui plaire / L’approcher lui parler / Et ne pas la brusquer / Lui dire des mots d’amour / Sans savoir en retour / Si elle aimera / Ou refusera ce premier pas[tooltips content= »Claude-Michel Schönberg, Le Premier pas, 1974. »]1[/tooltips]. »

Ayant entendu dire – sans avoir pu le vérifier par moi-même – qu’au Danemark c’est à la femme qu’il revenait de prendre l’initiative en amour, je m’émerveillais que ce peuple scandinave ait réussi à bouleverser les codes les plus solidement ancrés dans la tradition européenne pour s’élever à un si haut degré de civilisation. N’eussé-je pas été heureux sous les brumes d’Elseneur ? Il reste que chaque société a ses codes en matière de séduction amoureuse et les travaux de Kenneth Dover[tooltips content= »Kenneth James Dover, Homosexualité grecque, La Pensée sauvage, 1980. »]2[/tooltips] ont montré, avant que Michel Foucault[tooltips content= »Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984. »]3[/tooltips] les popularise, que ceux qui régissaient les relations de l’éraste et de l’éromène dans le cadre de la pédérastie grecque n’étaient pas très différents de ceux qui ont longtemps gouverné les rapports de l’homme et de la femme dans les sociétés européennes ultérieures. L’éraste – l’amant – est le plus âgé des deux partenaires, c’est lui qui poursuit, qui « drague », qui conquiert l’éromène. Il occupe la position active dans la relation. L’éromène – l’aimé – occupe la position passive, ce par quoi il risque d’être assimilé à la femme ou à l’esclave. Comme en même temps il est un garçon de naissance libre appelé à jouer un rôle actif dans la cité, il se trouve pris dans une contradiction que Foucault appelle l’« antinomie du garçon » et dont il ne peut sortir qu’au moyen de « pratiques de cour » qui lui permettront de sauver son honneur : ne pas céder à tous, ne pas céder facilement, commencer par refuser, se faire prier. On le voit, ces conventions sont celles qui seront plus tard attendues de la jeune fille européenne, à ceci près qu’elles viseront à préserver son honneur en vue de son futur mariage et non de son statut à venir dans la cité.

Je confesse à Caroline de Haas 

Tous ceux qui avaient entre 15 et 20 ans dans les années qui ont immédiatement précédé Mai 68 se souviennent – et Jean-Pierre Le Goff nous le rappelle dans un livre récent[tooltips content= »Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier, récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68, Stock, 2018. »]4[/tooltips] – que ces conventions étaient toujours en vigueur à cette époque. Je dois donc confesser que, lorsque pour la première fois, vainquant ma timidité et surmontant mon appréhension, j’embrassai une fille, je le fis sans avoir sollicité ni obtenu son consentement préalable. La chance fit qu’elle ne s’y déroba pas, mais si par malheur elle avait repoussé mes avances, ne me fussé-je pas rendu coupable d’une agression sexuelle ? Hélas, j’ai bien pire à avouer, puisse Caroline De Haas me pardonner. Dans ces années-là, une fois le premier baiser accepté et le flirt entamé, il n’était pas rare qu’on entraînât sa conquête au cinéma, toute cinéphilie à part, parce que l’obscurité complice ouvrait la voie à diverses explorations. La première étape consistait à glisser la main sous le chemisier d’abord, sous le soutien-gorge ensuite. Elle n’était pas aisée à franchir. Rares étaient celles qui consentaient dès la première tentative : il fallait donc la renouveler encore et encore. N’était-ce pas du harcèlement ? Lorsque la jeune personne avait jugé le nombre de refus suffisant pour que l’honneur fût sauf, l’indiscret attouchement était accepté et le moment était venu, poussant son avantage, de franchir l’étape suivante, selon la suggestion de Ronsard : « Tu fuis comme un faon qui tremble. / Au moins souffre que ma main / S’ébatte un peu dans ton sein, / Ou plus bas, si bon te semble[tooltips content= »Ronsard, « Quand au temple nous serons », Premier Livre des amours, Amours de Cassandre, Stances. »]5[/tooltips]. »

Cette seconde étape était encore plus difficile à franchir que la première et exigeait à son tour des sollicitations réitérées. De toutes ces horreurs, je confesse m’être rendu coupable il y a cinquante ans. Je suis, me direz-vous, protégé par la prescription. Voire. Diverses associations réclament que les agressions sexuelles soient désormais imprescriptibles, à l’égal des crimes contre l’humanité. Si elles le deviennent, je ne serai plus protégé que par la non-rétroactivité des lois. Et si celle-ci est à son tour abolie, alors c’en sera fait de moi. Non seulement j’aurai été un porc, mais je serai cuit.

Nicolas Rey passe aux aveux

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Ça commence bien. Enfin pour le lecteur, son plaisir. Jugez plutôt. Première phrase coup de poing : « J’écris parce que je vais crever. » Les écrivains américains savent faire, pas les français, ou très rarement, trop de graisse dès le début. Ça me rappelle, du reste,  un autre roman, avec un début aussi violent, celui du regretté Fritz Zorn, Mars. Un seul livre, et puis emporté par le cancer à trente deux ans. Peut-être y a-t-il songé en écrivant son incipit, le cultivé Nicolas Rey.

Ne rien laisser en héritage

Dans Dos au mur, il avoue tout, le plagiat d’une nouvelle en 2016, les mensonges réitérés depuis l’enfance, les triches au bac et au permis de conduire, les faiblesses, les petites et grandes trahisons, le manque d’argent, les remords, etc. Il se met à nu, il est à vif. Il nous trouble, nous touche. On a envie de le prendre dans les bras, de lui dire que tout ça, ce n’est pas grave, que ça passera. Même le pancréas peut finir par oublier la drogue, l’alcool, la mauvaise bouffe. On a envie de boire un Perrier tranche avec lui, au « Cépage », un bistrot sympa de la rue Caulaincourt, où j’ai lu Dos au mur, face à face que je ne suis pas prêt d’oublier. Dehors, il faisait froid, et la neige tenait au sol.

Donc Rey passe aux aveux. Avec lui, pas besoin de garde à vue. Rey, il est depuis toujours dans l’autodestruction. Trop beau à vingt ans, trop de talent, embarrassé par la notoriété immédiate. Il dit, dans son roman qui se lit d’une traite, sachez-le, qu’il aime Sagan. Normal, c’est son fils spirituel. Elle aussi, elle a flingué son corps. Bonjour tristesse. Dès le début, sa musique s’est imposée, celle de Brahms. Lucide, elle a compris que la mort était un scandale, qu’on ne pouvait pas y échapper, que la vie était une farce, qu’il fallait conduire vite, fumer jour et nuit, boire sans soif, prendre de la coke pour accélérer la phrase molle et surtout claquer tout son fric avant même de l’avoir encaissé. Ne rien laisser en héritage. Que les livres, et encore. Un héritage, ça fout toujours la merde.

Ce roman sur le mensonge est plein de vérité

Rey aurait dû mourir à 27 ans. Il aurait fait la fête avec Jim Morrison et Amy Winehouse. Et en France, petit pays devenu paralytique, il serait considéré comme un écrivain culte. On le citerait chaque semaine, des jeunes filles se rouleraient sur sa tombe, bref, il serait intouchable. Il est en survie. Il écrit de mieux en mieux. C’est léger et profond à la fois. Il n’ennuie pas une seconde. Des passages, avides de sentiments, sont inoubliables. Le chapitre 101 est à chialer, vraiment. Extrait : « Jusqu’à l’aube, nous nous sommes murmuré des mots fous, embrassés jusqu’à plus soif tout en étant enlacés comme des possédés. Nous n’avons pas fait l’amour. Nous avons fait mieux. Nous avons commencé à faire l’amour. » C’est la première rencontre avec Joséphine, l’amour de sa vie. C’est la plus belle page du roman. Parce qu’elle est pleine de vérité. Ce roman sur le mensonge est plein de vérité. C’est pour ça qu’il est terriblement émouvant. Le mensonge, lui, assèche.

Nicolas Rey est désormais un corps en souffrance. Le jeune homme vert s’est épaissi, ses mains tremblent, sa diction est lente. Mais le corps de l’écrivain, c’est sa came. On n’écrit pas sans lui. Regardez, pour ne citer qu’eux, Céline, Hemingway, Capote. Ce dernier a détesté son corps gras. Il n’a plus rien écrit. Hemingway l’a aimé jusqu’au moment où il ne lui a plus permis de se tenir droit devant une femme. Alors, il s’est fait sauté la cervelle d’un coup de fusil. Céline a été au bout de sa douleur généralisée, de sa nuit d’épouvante, car il était médecin, et il avait, dans son chef-d’œuvre, posé le bon diagnostic. Rey va devoir composer avec ce corps affaibli. Mais c’est sa force, justement, ce corps ruiné. Ça se voit dans son regard qui est resté celui d’un enfant.

Nicolas Rey, Dos au mur, Au diable vauvert, 2018.

Dos au mur

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Réformes: Macron ne veut bousculer ni les Français ni l’Allemagne


Droit du travail, statut des cheminots, taxe d’habitation: les timides réformes engagées par l’exécutif cachent le refus de bousculer les Français et l’incapacité à faire fléchir l’Allemagne. Fonctionnaires et élus locaux sont loin d’avoir renoncé à leurs fromages.


Voilà neuf mois révolus que Macron, installé à l’Élysée avec la bénédiction des bureaucraties médiatique et financière, peut gouverner en s’appuyant sur sa majorité parlementaire. Comme c’est un homme pressé que le gars Emmanuel – sous cet angle, il rappelle Sarkozy et Renzi –, il est déjà temps de dresser un premier état des lieux[tooltips content= »Je laisse volontairement de côté l’évolution du système éducatif malgré son extrême importance : on ne saurait parler de tout. »]1[/tooltips]. Ce caractère d’homme pressé convient à un système qui veut des serviteurs affichant leur bonne volonté jour après jour sous le regard des médias et des marchés. Les réformes pleuvent sur nous comme les balles sur les soldats français à la bataille de Gravelotte[tooltips content= »Commune de Moselle célèbre pour la violence des combats qui s’y sont déroulés en août 1870. »]2[/tooltips] : réforme du droit du travail, de la taxe d’habitation et de l’ISF, taxation des retraites, gel des dépenses d’infrastructure, réforme de la SNCF, nouveau super impôt foncier à l’horizon.

Il y a deux façons de traiter le sujet : à l’endroit, les réformes engagées ; à l’envers, les changements auxquels on se refuse.

Les réformes de rupture

Réformes de structure, c’est un terme fétiche de la littérature libérale depuis trente ans. Il exprime la volonté des élites de rompre avec le système public et social issu des années favorables d’après-guerre. Autant parler alors de réformes de rupture. Je ne traiterai que trois d’entre elles : la réforme du droit du travail, la réforme du statut des cheminots et la suppression de la taxe d’habitation.

La réforme du travail

Sur la réforme du droit du travail, la chose essentielle, jamais vraiment dite, est qu’elle vise à réduire le pouvoir des syndicats de négocier les salaires. Le postulat de la rigidité du marché du travail dissimule celui de la rigidité des salaires. De fait, l’Espagne et le Portugal ont obtenu une baisse significative de leurs salaires après avoir « libéré » leur droit du travail. Plus anciennement, l’Allemagne a réduit son coût global du travail de 15% au terme des réformes Schröder faites en 2004 et 2005. L’Allemagne, la surpuissante Allemagne !

Or, la France présente un niveau de salaires qui la place au sommet mondial, avec la Belgique et les pays scandinaves. La chose est des plus déconcertantes. Premièrement, l’industrie française, la moins robotisée du monde développé, n’est pas à même de supporter un coût salarial aussi élevé. Deuxièmement, les patrons laissent dériver les salaires année après année, et, avec eux, les charges sociales dont ils soutiennent, non sans raison, qu’elles sont excessives ! Sont-ils schizophrènes ?

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Laissons de côté les aspects idéologiques de la question. La réussite éventuelle de cette réforme, déjà utilisée par de grands groupes comme Peugeot, dépend d’un facteur proprement économique : un progrès notable de l’investissement productif des entreprises. Sans une progression de l’ordre de 30% sur la durée du mandat présidentiel, qui serait gage de compétitivité retrouvée, il n’y a guère à espérer.

Autant dire que la question de l’euro est sous-jacente à celle du travail. Je soutiens mordicus que l’investissement reste conditionné à la compétitivité monétaire, à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone. Or, cette compétitivité nous a été retirée par l’euro. Macron et son équipe de pieds nickelés prennent les choses à l’envers : ils veulent atteindre la compétitivité par la voie du coût salarial afin de nous maintenir dans la souricière monétaire.

La réforme du statut des cheminots

La réforme du statut des cheminots a dû réveiller les souvenirs de ceux qui ont subi les grèves de décembre 1995. Vingt-deux ans après, aurait titré Alexandre Dumas. Je ne joue pas sur les mots. Si Chirac et Juppé avaient mené à bien la réforme d’ensemble des retraites du public, nous en connaîtrions aujourd’hui les effets. Il faut très longtemps avant que les effets financiers apparaissent vraiment dans les comptes publics[tooltips content= »La réforme des retraites du privé de 1993 a permis d’économiser plus de 20 milliards d’euros. »]3[/tooltips]. C’est à une démonstration de zèle que nous convient l’homme de l’Élysée et son escorte politique et médiatique, sans effet notable sur la dépense concernée. Avec un objectif politique : casser l’État dans l’État qu’est la SNCF. Et un objectif symbolique : prouver que Macron est bien l’homme providentiel qui déplace les lignes.

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La quasi-suppression de la taxe d’habitation

Les ossements de Margaret Thatcher ont dû cliqueter dans la tombe. La Dame de fer a quitté le pouvoir en 1990, après avoir été mise en minorité dans son parti du fait de son projet de poll tax destiné à faire acquitter un impôt local à tous les Britanniques, quels que soient leurs revenus. La réforme initiée par Macron en sens inverse relève plus du populisme que du libéralisme[tooltips content= »C’est le diagnostic posé par Emmanuel Todd. »]4[/tooltips]. Cette quasi-suppression allégera certaines catégories de contribuables, mais au risque certain d’exposer les classes moyennes à une aggravation de leur taxe foncière. Nous pouvons apercevoir en filigrane une séparation entre la « périphérie » de la société, qui sera exonérée, et son « centre » représenté par les professions libérales et les cadres.

Macron déplace peut-être les lignes, mais il brouille aussi les cartes. La contribution de chacun à la charge publique est un pilier de la République. La suppression de la taxe d’habitation est donc bien une réforme de rupture, de rupture avec la tradition républicaine. Nous devrions être d’autant plus sensibles à la chose que les personnes exonérées bénéficient par ailleurs de la protection sociale la plus coûteuse du monde.

Plus importants peut-être sont les changements dont on ne veut pas. J’ai mis en avant[tooltips content= »« La facture sociale, un tabou français », Causeur, n° 49, septembre 2017. »]5[/tooltips] quelques mesures simples à forte incidence financière dont l’adoption rétablirait l’équilibre des comptes publics en l’espace d’un an : carte Vitale biométrique – en attente depuis vingt ans –, suppression de la masse des prestations sociales versées à partir de déclarations sur l’honneur – à très haut taux de fraude –, indemnisation du chômage volontaire – une singularité française –, limitation des allocations familiales au nombre d’enfants désirés par les femmes françaises – trois au plus –, rétablissement du contrôle de l’État central sur les marchés publics territoriaux – support d’une gabegie sans précédent dans l’histoire républicaine –, action contre la fraude à la TVA qui grève le budget de 17 milliards annuels – en suivant l’exemple de la Belgique. Et j’en passe.

Mais il ne faut pas désespérer les banlieues, ni stigmatiser les élus locaux.

Macron, un président philosophe

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Au début des années 2000, de jeunes palestiniennes ont accusé à tort Tsahal de les empoisonner


Yves-Marie Bercé est historien médiéviste, ancien directeur de l’Ecole nationale des chartes et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A 80 ans passés, il publie Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective. Dans cet essai aussi instructif que plaisant à lire, il analyse le contexte d’apparition de phénomènes d’hystérie nés dans des communautés fermées, de l’Italie traditionnelle à la Palestine en passant par la Colombie. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Qu’est-ce qu’une « hystérie collective » ? Ce phénomène est-il plus courant chez les femmes, comme le prétendait Charcot que vous citez dans votre livre ?

Yves-Marie Bercé. Le terme « hystérie » a dans cette étude historique été envisagé d’un point de vue médical. L’hystérie n’est pas forcément une maladie caractérisée mais une collection de symptômes qui ne peuvent pas être simulés mais se rattachent parfois à des désordres différents. Ces symptômes intriguent les médecins depuis la plus haute Antiquité. Confrontés à des délires physiques féminins qui s’expriment notamment par des postures impossibles, des convulsions, des mouvements incontrôlés, une sorte de scission de la personnalité, ces médecins ont cru y reconnaître des divagations de l’utérus. Ils supposaient que l’utérus, organe féminin par excellence, avide de semence masculine, se déplace à l’intérieur du corps selon les frustrations et les désirs. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que des médecins français, italiens, anglais dont le plus célèbre fut Sydenham, surnommé « l’Hippocrate de l’Angleterre » changent l’interprétation. Dans les années 1680, il a exprimé une idée qui relevait du bon sens mais n’avait pas été théorisée : les troubles de l’esprit peuvent se répercuter dans le corps. Par exemple, la peur engendre le tremblement, la chair de poule, ou le claquement de dents. A cette époque, les médecins ont constaté qu’entre 10% et 20% d’hystériques étaient des hommes. Dans le tableau nosologique, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations maladives d’une époque, l’hystérie a donc été transférée de la gynécologie aux maladies nerveuses.

Comme exemples d’hystérie collective, vous citez et analysez longuement la tarentule, un phénomène apparu dans le Sud de l’Italie. En quoi consiste cette pathologie provoquée par une piqûre d’araignée ?

Dans cette histoire, la piqûre de tarentule est un prétexte. Il est possible qu’un type d’araignée, par exemple la veuve noire en Corse, provoque des vomissements chez ceux qu’elle pique. La piqûre supposée de la tarentule a créé un modèle physique ensuite transformé en rite populaire dans les Pouilles, c’est à dire dans le talon de la botte italienne. Comme le diable dans les cas de possession, la tarentule légitime un traitement psychologique. Le malaise serait guéri par la musique de la tarentelle. Cette construction culturelle de très longue durée, apparue dans l’Antiquité, s’est évanouie de nos jours. Dans les années 1960, des ethnographes italiens ont recueilli des témoignages sur ces symptômes observé jusqu’aux années 1980 et évoqués  aujourd’hui comme une manifestation folklorique.

En Allemagne et en Alsace, au croisement des XVIe et XVIIe siècles, des processions de flagellants, de danseurs compulsifs se sont également répandus à la façon d’épidémies psychologiques.

Vous énumérez d’autres exemples plus politiques et contemporains d’hystérie collective. Dans les Territoires palestiniens où le bouc émissaire n’est pas un animal mais les Etats-Unis ou Israël…

A Jénine, au début des années 2000, plutôt que d’avouer que leurs filles étaient prises d’accidents hystériques – autrement dit qu’elles perdaient la raison, ce qui est déshonorant -, des parents palestiniens ont cherché une raison satisfaisante d’expliquer leur malheur. Ce genre de scènes contagieuses naît dans des communautés fermées, comme un couvent, un atelier féminin, une salle de classe ou un groupe social refermé sur lui même. Les écolières palestiniennes avaient été indisposées par des odeurs nauséabondes. Dans d’autres cas, une personne sujette à un chagrin, à un moment de faiblesse, de vertige vient à s’agiter ou à s’évanouir, une compagne à son tour est prise de convulsions et au bout de quelques minutes, toute une classe subit la même contagion. Evidemment, dans l’exemple de Jénine, une cause politique était toute trouvée, l’armée israélienne a été accusée d’être à l’origine de ces dérèglements.

Une question un brin provocatrice : les excès paranoïaques de la campagne #Balance ton porc peuvent-ils être assimilés à une forme d’hystérie collective ?

Métaphoriquement. Car les épisodes que j’évoque dans mon livre sont, eux, vraiment médicaux. Les féministes n’ont pas de convulsions, ne s’arquent pas avec les talons et la tête, ne sont pas prises de gonflements du visage ou des seins qui sont des symptômes d’hystérie non-simulables. Je m’en suis tenu aux désordres médicaux. L’hystérie collective est tombée dans le langage courant car la métaphore a sa valeur. Elle décrit une collectivité, partageant les mêmes croyances , victime d’un malaise dont elle cherche l’origine. Par exemple, en Colombie, l’industrie pharmaceutique américaine a servi de bouc émissaire supposé faire des profits en expérimentant des vaccins sur des malheureuses populations cobayes. Il est beaucoup plus crédible d’incriminer la puissance américaine que d’avouer le malaise de ses filles à l’infirmerie de l’école.

Pareils phénomènes pourraient-ils se reproduire de nos jours dans nos sociétés libérales occidentales ?

Il est facile d’imaginer, dans toute société, en tout temps, des circonstances favorables, comme des intoxications inexplicables, des craintes paniques survenant dans un milieu clos, où va se trouver un premier sujet vulnérable qui communiquera l’expression corporelle de son malaise. Le diable n’est plus accusé de posséder les corps, d’autres coupables peuvent prendre sa place dans les opinions.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective, Yves-Marie Bercé, Librairie Vuibert, 2018.

Laïcité et traditions chrétiennes: des liaisons pas si dangereuses

Le 3 décembre dernier, des gendarmes en uniforme assistaient à une messe en l’honneur de Sainte-Geneviève, patronne de la gendarmerie, dans l’église de Carling, en Moselle. Une photo de cet événement, publiée dans Le Républicain Lorrain, faisait réagir la fédération de Moselle de la libre-pensée qui décidait en mars (trois mois plus tard) d’interpeller le Préfet pour dénoncer « une rupture de la neutralité qui s’impose aux personnels de l’Etat ».

Il existe effectivement en droit français une application différenciée du principe de laïcité selon que l’on est usager ou agent du service public. Là où les usagers bénéficient, dans les limites de l’ordre public, de la libre manifestation de leurs convictions religieuses, les agents du service public sont, quant à eux, tenus à une stricte obligation de neutralité.

La République prend en compte les particularismes locaux

Dans le département de la Moselle, notons que si le principe de laïcité s’applique, c’est cependant avec un certain tempérament en raison du maintien du régime concordataire (l’Alsace et la Moselle étant intégrées à l’Empire allemand en 1905, la loi du 9 décembre 1905 n’y est pas appliquée). Ainsi, les ministres du culte en Alsace et en Moselle sont nommés et payés par l’Etat en application de l’article 14 du Concordat et récemment, le Tribunal administratif de Strasbourg a considéré que les principes de neutralité et de laïcité ne s’opposaient pas à l’éligibilité d’un prêtre catholique en qualité de président d’université.

La neutralité de l’Etat, notamment en Moselle, ne peut donc s’apprécier en faisant fi de tout particularisme local (juridique et traditionnel) ou en se bornant à alléguer des valeurs universalistes abstraites déconnectées de la réalité. En matière de laïcité, la République prend en compte les particularismes locaux. Un même principe ne trouve pas nécessairement même application partout dès lors que des circonstances locales particulières le justifient. Le Conseil d’Etat a ainsi une jurisprudence nuancée s’agissant des crèches de Noël dans les bâtiments publics. Elles sont, par exemple, autorisées au sein de l’Hôtel du département de Vendée, terre contre-révolutionnaire à forte tradition catholique (la Vendée est d’ailleurs le seul département dont le logotype comporte un symbole religieux, le cœur vendéen). Elles ne le sont pas en revanche en région Auvergne Rhône-Alpes où il n’existe aucune tradition auvergnorhonalpine particulière qui justifierait l’installation d’une crèche dans l’Hôtel de Région de la confluence.

La République prend également en compte la dimension historique ou culturelle attachée à la religion. Il y a quelques années, le Conseil d’Etat avait jugé légales les subventions publiques allouées à la rénovation de l’ascenseur de la basilique de Fourvière à Lyon (qui n’est pas un bâtiment public) dès lors que cela concourait à un objectif de mise en valeur de la ville ; l’ascenseur étant utilisé par des touristes et non au bénéfice du culte.

Le christianisme en France est aussi une tradition

Récemment, l’ambiguïté entre fait religieux et fait historique et culturel aura trouvé son point d’orgue avec l’affaire de la statue de Jean Paul II à Ploërmel. La Bretagne en général et Ploërmel en particulier, entretiennent avec le christianisme un rapport très singulier. On dit qu’à la Révolution, le mouvement chouan du département du Morbihan n’épargna pas Ploërmel et que Bougainville lui-même y coupa des arbres de la liberté. La solution pour le moins alambiquée rendue par le Conseil d’Etat dans l’affaire de la statue (consistant concrètement à couper une œuvre d’art en deux) aura toutefois eu le mérite de créer un débat entre Pierrick Gardien, Roland Hureaux et Régis de Castelnau dans les colonnes de Causeur.

On ne saurait donc par principe considérer la religion uniquement en tant que telle en lui ôtant artificiellement toute dimension traditionnelle, historique et culturelle.

S’agissant des gendarmes de Carling, la fédération de la libre pensée de Moselle posait la question suivante : « que serait-il advenu s’ils avaient participé à une cérémonie bouddhiste ou à un rite maçonnique » ? Il ne peut y avoir de bonne réponse que si l’on pose une bonne question. Qui peut le savoir puisque, justement, les gendarmes n’ont participé ni à une cérémonie bouddhiste ni à un rite maçonnique. La patronne des gendarmes est Sainte-Geneviève, ce n’est pas Bouddha, et l’ancrage du christianisme en France n’est pas le même que celui du bouddhisme ou celui de la franc-maçonnerie. On ne peut raisonner, comme le font les libres penseurs, systématiquement dans l’abstrait, en mettant tout sur le même plan.

Il faut dépasser cette réflexion à laquelle ils nous invitent. En France, le christianisme n’est pas qu’une religion, il s’agit également d’une tradition, d’une histoire, d’une culture. Au-delà d’une question de principe doit se poser une question de bon sens. Est-on choqué du croissant musulman sur le drapeau de la Turquie (officiellement) laïque ? Alors, est-ce choquant de voir un uniforme à l’église ? Le général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, a assisté, en uniforme, à un Te Deum à Notre-Dame, le 25 août 1944, pour célébrer la Libération de Paris. Doit-on gommer la croix de Lorraine qu’il donnât comme emblème à la France libre et dont le symbole est évidemment religieux ? Au nom de la laïcité, faut-il s’offusquer de tout au risque de censurer culture, histoire et tradition ?

Comme nous le rappelle Régis de Castelnau dans son très beau texte, le gendarme Arnaud Beltrame, mort la veille des Rameaux, est allé bien au-delà de son seul devoir d’officier. Il y a du Maximilien Kolbe dans son action. Les valeurs qui ont guidé cet homme, devoir, engagement, désintéressement, honneur, sacrifice, étaient empruntes de sa foi chrétienne. Leur manifestation par un gendarme ne saurait être critiquable pour des seules considérations idéologiques.

La laïcité n’est pas en péril parce que quelques gendarmes sont dans une église. Elle le serait davantage si ces mêmes gendarmes n’empêchaient pas des prières illégales de se tenir dans la rue.

Trop de « mâles blancs quadragénaires »: Emmanuel Macron ou le racialisme d’Etat


Lors de son discours en faveur de l’intelligence artificielle, le 29 mars, au Collège de France, Emmanuel Macron a regretté l’omniprésence de « mâles blancs quadragénaires » comme lui dans ce domaine des sciences. Un « dérapage » contrôlé symptomatique de sa vision de la France, et donc du monde.  


« Il ne faut pas que les acteurs de l’IA soient tous des mâles blancs quadragénaires formés dans les universités européennes ou américaines. #AIforhumanity »

Ce tweet du 29 mars pourrait presque passer inaperçu tant nous nous sommes habitués à cette rhétorique sur les réseaux sociaux. A cela près que son auteur n’est autre… qu’Emmanuel Macron. Il devient dès lors particulièrement révélateur des évolutions qui attendent et menacent pour partie la France telle que nous la connaissons, avec son histoire et ses spécificités. Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces 153 caractères?

De la novlangue mondiale…

Certains auront sans doute relevé en premier lieu ce hashtag dans la langue de Shakespeare, dont notre président LinkedIn fait grand usage. Cette novlangue, malgré son caractère peu solennel, peut à certains égards être portée à son crédit : l’économie, surtout depuis qu’elle est financiarisée, repose sur une certaine dose d’irrationalité ; elle est sensible aux notions de confiance et de communication. Dans ce domaine, force est de constater que nous disposons à l’international d’un VRP optimiste et énergique, qui parle la langue du business et aspire à changer l’image de la France pour le bien de notre économie nationale. Mais en se désolant de la prééminence des universités occidentales plutôt que de s’en féliciter, le président se glisse sans vergogne dans le costume d’un président global, au-delà de nos intérêts nationaux. Leader of the Free World comme disent les Américains, voilà un rôle qui siérait à Emmanuel Macron, parfait exemple de l’élite mondialisée exempte de sentiment national.

…au racialisme assumé

Ceci explique peut-être cela, il en a profité pour jeter l’anathème contre les « mâles blancs quadragénaires ». Avec quelle rapidité et quelle force l’opprobre aurait-il, à raison, couvert quiconque aurait regretté « une trop forte proportion de minorités visibles dans certains sports », « l’omniprésence de noirs et d’arabes dans les meilleures ventes de disques » ou la « féminisation massive de la magistrature » ? Mais non, nul orage n’a grondé à l’horizon. Notre président précoce a tranquillement stigmatisé une catégorie jugée majoritaire de chercheurs déjà en place plutôt que de les soutenir, malgré le tarissement des budgets qui grève leurs recherches et tandis que la France n’est pas dans le « top 5 » mondial de l’intelligence artificielle, selon l’aveu même du mathématicien de renom et député de la majorité, Cédric Villani. Le président aurait pourtant pu formuler cette phrase différemment et appeler de ses vœux « une plus grande diversité ».

On imagine volontiers le président entouré de bataillons de conseillers en communication et de spin doctors ; toute sortie de route incontrôlée est donc à exclure et il ne faut voir ici que l’illustration des idées qui l’animent et une des applications concrètes du principe théorique que je nommerais « gulf stream politique ». L’observation du monde anglo-saxon, États-Unis en tête, nous indique ce qui attend l’Europe continentale dans les dix ou vingt années à venir dans la plupart des domaines, notamment les valeurs culturelles et les combats politiques. Alors que ce bref sursis nous permettrait de renforcer notre propre vision, tout autant universaliste, le plus souvent nous ne faisons que retarder l’échéance. Macron, chantre de la « disruption » va plus loin, nous propulsant à toute vapeur dans le champ anglo-saxon des valeurs communautaristes, se plaçant de plain-pied dans un discours en vogue, teinté de racisme, de misandrie et d’âgisme, dans le sillage du Premier ministre canadien « feel-good » Justin Trudeau.

Une République vendue à la pièce

Emmanuel Macron croit sans doute donner des gages à ces mouvements de lutte intersectionnels qui font tant fureur dans les pays anglo-saxons et qui se multiplient chez nous : ces néoféministes (Lallab), indigénistes (PIR), syndicalistes (SUD-Éducation) qui prennent le contrepied des féministes universalistes telles qu’Élisabeth Badinter et interdisent leurs ateliers « non-mixtes » de « libération de la parole » aux hommes, aux non-racisés (c’est-à-dire aux blancs) et aux cisgenres. Ce sont ces apologistes du « vivrensemble » à tout crin qui souhaitent le retournement des rapports de force plutôt que l’égalité. Ce sont les mêmes qui promeuvent le port du voile islamique au nom de la liberté des femmes, au mépris de la lutte actuelle des femmes iraniennes. Ce sont les mêmes qui justifient l’antisémitisme au nom de l’antisionisme.

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L’intersectionalité, concept créé aux États-Unis il y a moins de trente ans, dont Macron se revendique désormais consciemment ou non, ne présente-t-il pas l’avantage de légitimer un électoralisme paresseux et efficace, celui d’une « vente à la découpe » moins laborieuse que de réunir les Français autour de valeurs partagées et d’un destin commun ? Le passé de banquier d’affaires du président joue sans doute un rôle dans la segmentation de la population en marchés plus ou moins porteurs et dans son positionnement supranational. Les concessions au profit des communautaristes, ces nouveaux identitaires, et parfois même des islamistes, qui sont pourtant nos ennemis les plus dangereux actuellement, sont particulièrement emblématiques du renoncement et de l’hypocrisie d’une présidence attrape-tout.

Emmanuel « Rokhaya » Macron

Parmi les exemples les plus récents, on peut trouver l’invitation faite à Sherin Khankan, femme imam danoise aucunement représentative de sa religion, à s’asseoir dans le fauteuil du président de la République sous l’objectif d’un appareil photo, donnant lieu à une flagrante démonstration de prosélytisme. Khankan a déclara : « Il faut un président bien sage pour défendre le féminisme islamique et considérer la religion comme une partie de la solution et non du problème ». Il y a quelques mois, entre deux attentats islamistes, Emmanuel Macron épinglait la « radicalisation de la laïcité ». La République indivisible et laïque appréciera.

On pense également à la nomination au Conseil présidentiel des villes de Yassine Belattar, « comique » proche du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et donc des Frères musulmans, professionnel de l’identité blessée qui aurait reçu par SMS les mots de réconfort de son « frère » Emmanuel : « Continue. Les critiques suivent le talent. » On se rappelle il y a quelques mois le maintien de Mohamed Saou, finalement « blanchi », en tant que référent LREM dans le Val-d’Oise. C’est un « radical mais un type bien » disait Emmanuel Macron dans un oxymore digne de sa « pensée complexe », de celui qui clamait pourtant qu’il ne serait « jamais Charlie » et qui relayait les propos de Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Dans la même veine, la néoféministe identitaire Rokhaya Diallo, fondatrice des bien mal nommés Indivisibles et proche du Parti des Indigènes de la République, ayant construit son fonds de commerce sur la dénonciation du « racisme d’État », fut nommée au Conseil national du numérique par un arrêté du Premier ministre, Édouard Philippe. Finalement débarquée de cette assemblée devant la bronca, Diallo se contente désormais d’un rôle de chroniqueuse dans une émission d’une médiocrité crasse où son dernier fait d’armes consiste à avoir houspillé le courageux Bernard de la Villardière. Numéro 2 de Macron, Édouard Philippe est quant à lui connu pour sa gestion très accommodante à la mairie du Havre : prêt d’un terrain et inauguration d’une mosquée radicale, destruction de milliers de desserts destinés aux cantines car contenant de la gélatine de porc…

Macron, une politique hors sol

La nature humaine et les systèmes politiques étant ce qu’ils sont, l’histoire oscille entre des extrêmes et peine à trouver l’équilibre pérenne que permettrait un progressisme raisonnable. Les tenants du progressisme à bride abattue, auréolés de bonne volonté, ne veulent pas voir que leurs excès pavent la voie du retour brutal, à terme, d’un conservatisme qu’ils abhorrent. Emmanuel Macron a beau vouloir prêter à son leitmotiv « en même temps » les accents ricœuriens de la pensée complexe, il ne conjugue en réalité la conduite d’une des plus vieilles démocraties occidentales qu’à l’application d’une idéologie anglo-saxonne communautariste contraire à nos traditions politiques.

Il nous en avait déjà livré les prémisses inquiétantes, laissant entendre qu’il n’y avait pas de particularisme ni de génie français : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France », « l’art français, je ne l’ai jamais vu », son lieutenant Castaner renchérissant que le savoir est l’apanage des élites mondialisées : « on peut être cultivé et parler comme les Français ». Macron ne nous offre pas une politique située au barycentre des partis traditionnels comme il voudrait nous le faire croire, mais il mène résolument une politique déracinée en laissant essaimer avec sa complicité bienveillante des concepts radicaux, initialement minoritaires chez nous, qui commencent déjà à faire florès.

Cheminots-étudiants: pour la divergence des luttes!


Le combat pour le service public est trop sérieux pour le laisser nuitdeboutiser par les consternantes revendications étudiantes.


À France Inter, on y croit. Chaque jour, depuis le début du mouvement de grève à la SNCF, on voit frémir la Vierge, la fameuse convergence des luttes dont on espère qu’elle opèrera la transsubstantiation de diverses contestations en remake réussi de Mai 68, c’est-à-dire en Grand soir anticapitaliste – « Ouvriers, étudiants, paysans », ça ne vous rappelle rien ? C’est aussi le fantasme du député France insoumise François Ruffin qui, mercredi soir, a appelé la foule rassemblée à la Bourse du Travail à Paris (500 personnes à l’intérieur, autant dehors) à un « grand débordement », le 5 mai, pour faire « la fête à Macron ».

Les sous-doués à la fac

Admiratrice éperdue de Jeremy Corbyn (en dépit de la complaisance avec l’antisémitisme qu’on prête, et à raison, au très gauchiste patron du Labour) et tête pensante du radical-chic français, Chantal Mouffe s’extasie dans Le Monde sur « la centralité attribuée à la lutte contre toutes les formes de domination et de discrimination, tant dans les rapports économiques que dans d’autres domaines comme celui des luttes féministes, antiracistes ou LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans] ». Un salmigondis qui rappelle furieusement celui des représentants étudiants défendant dans un français aussi approximatif que leur orthographe leur droit au diplôme sans effort (Le Canard Enchaîné publie des extraits d’un dossier de presse de l’UNEF truffé de fautes ahurissantes. Ainsi, le syndicat étudiant craint que les femmes choisissent des filières, accrochez-vous, « avec des qualités ou des prérequis dont elles pensent disposer actuellement ou étant à l’heure portée ».).

Pour ces jeunes gens, qui ont tous dû lire la même fiche sur Les Héritiers de Bourdieu (et Passeron), que l’on puisse exiger d’eux, à chaque étape de leur scolarité, des résultats et des acquis correspondants à leur niveau supposé, voilà qui est le comble de la discrimination sociale. La méritocratie, c’est vraiment trop injuste ! Ainsi ne veulent-ils pas voir ce qui crève les yeux de tous : même dans les pays où le bac (ou son équivalent) garantit encore un niveau de connaissances et une aptitude à en acquérir d’autres, toutes les bonnes formations universitaires sont sélectives, et pas qu’un peu. Quant à leur exigence d’obtenir la moyenne à leurs examens, elle a laissé « rêveur » le Premier ministre pourtant trop empressé à ne pas froisser « la jeunesse », en réalité, sa frange politisée et largement dieudonnisée.

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Cette minorité active et ignorante est nourrie de clichés à deux balles sur « le racisme d’Etat » et « les stéréotypes de genre » (qu’il faut déconstruire), qu’elle gobe avec une jobardise qui me fait penser que, les jeunes, c’était mieux avant. La pire chose qui pourrait lui arriver serait qu’on lui cède et qu’on la laisse croupir dans des facs dortoirs pour y obtenir des diplômes sans valeur. Je l’avoue, par instants, cela me tente, je suis même prête à payer pour ne plus les entendre. Et puis, je me rappelle que ce n’est pas de leur faute s’ils sont les enfants d’une école qui semble avoir adopté comme programme la médiocrité pour tous, d’une gauche qui méprise tellement les enfants de pauvres qu’elle a fermé les internats d’excellence et supprimé les bourses au mérite, et des médias qui caressent leurs lubies dans le sens du poil.

Les cheminots ne doivent pas se « privé »

Comparé au verbiage de l’UNEF ânonné comme un catéchisme, et comparé aux éléments de langage débiles du mouvement contre la loi El Khomry (qui prétendaient que le renversement de la hiérarchie des normes entre l’entreprise et la branche allait nous ramener au temps de Dickens), le discours des syndicalistes cheminots est empreint de bon sens et de responsabilité. Quand ils disent que ce n’est pas leurs droits particuliers de salariés qu’ils défendent, mais le service public dans le sens singulier qu’il a en France, je les crois.

Le gouvernement est peut-être de bonne foi quand il jure qu’au bout de sa réforme, il n’y a pas la privatisation. Au début, la SNCF sera une entreprise privée-publique, c’est-à-dire à fonctionnement privé et capitaux publics. Et dans quelques années, pour cause de disette budgétaire ou d’idéologie anti-interventionniste, on débaptisera la SNCF (pour faire jeune et effacer ce vilain « N ») et on ouvrira son capital, avant de conclure que l’Etat n’a rien à faire dans les transports. On me dira que le contribuable, aujourd’hui, n’en a pas pour son argent. C’est un peu injuste, dès lors que chacun d’entre nous se rappelle les trains qui ne sont pas arrivés à l’heure et oublie les milliers de trajets sans histoires. Surtout, les choix stratégiques contestables de l’actionnaire, c’est-à-dire de l’Etat, sont évidemment responsables d’une grande partie de la dette, bien plus que le fameux statut des cheminots.

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Les syndicats cheminots ont bossé et, sur pas mal de points, leurs arguments sont très convaincants. Preuve qu’ils ne sont pas vraiment jusqu’au-boutistes, aucun ne réclame la renégociation de la directive sur l’ouverture des transports à la concurrence, qui serait peut-être une option à étudier alors que l’enthousiasme des peuples européens pour la libéralisation à outrance est pour le moins vacillant. Quoi qu’il en soit, on peut, comme votre servante, être raisonnablement libérale et souhaiter ardemment la persistance de ce pied de nez au dogme libéral qu’est le service public. Du reste, si on n’observe pas pour l’instant de rejet massif de la grève, cela signifie peut-être que même la France macronisée des start-up et des métropoles qui prend l’avion plus souvent que le train est attachée à une entreprise qui incarne à la fois la République et le monde d’avant.

La convergence des luttes est un mirage

S’ils ont la conviction que l’intérêt général y gagne, beaucoup de Français sont sans doute prêts à payer cette exception. Par leurs impôts et par les heures de vie que la grève leur fait perdre en piétinements attentes, angoisses et énervements. Mais ils veulent aussi que leurs enfants puissent étudier et passer leurs examens. Et ils l’ont montré en se révoltant contre la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, ils ne sont pas assez benêts pour croire aux promesses de l’excellence sans efforts.

La convergence des luttes est un mirage. « Il ne s’agit pas de rejouer Nuit debout », a proclamé François Ruffin. En réalité, il s’agit exactement de cela, d’établir un continuum de la contre-domination allant des cheminots à la Palestine. Le service public mérite mieux que des billevesées extrême gauchistes. On peut considérer que la normalisation par le marché va dans le sens de l’Histoire et, partant, être opposé au point de vue des syndicats de la SNCF. Mais confondre leur combat avec les pauvres slogans des organisations étudiantes, c’est passer à côté de l’essentiel : les cheminots défendent notre monde commun, les étudiants incultes de l’UNEF veulent sa liquidation.

Les Rien-pensants

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Lyon, capitale des mères nourricières

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lyon brazier catherine simon bocuse
Restaurant "La Mère Brazier" à Lyon, Sipa. Numéro de reportage : 00573232_000003.

Entre Rhône et Saône, la cuisine n’est pas une simple affaire de goût. C’est une question de territoires, de pouvoirs où des dynasties s’affrontent, et aussi un lieu de mémoire. Qui gagne la bataille de l’écran, écrit l’histoire officielle de la gastronomie ! A Lyon plus qu’ailleurs, la table est un enjeu patrimonial, touristique donc économique. Avant la médiatisation des chefs étoilés, vus à la télé, qui prennent mieux la lumière que certaines de leurs cuissons approximatives, il y eut une génération de Mères courage. Elles étaient rudes, brutales pour certaines, tenant leur établissement à la force du poignet et, chaque jour, sur le métier remettaient leur ouvrage. Les guides les ont souvent oubliées, préférant encenser les toqués et les belles bacchantes.

Enquête sur la gastronomie

En France, on se fie souvent plus aux diplômés tricolores qu’à l’expérience de terrain, c’est-à-dire au chant du piano. « Toujours des produits frais. Pas de congélateur et quelquefois (chez les anciennes) pas de frigo. Elles formaient à elles seules une famille méconnue, hétéroclite et laborieuse, dessinant une géographie sociale de la ville » écrit Catherine Simon dans Mangées, un récit romancé qui paraît chez Sabine Wespieser éditeur. Pour conter cette épopée des fourneaux au féminin, ce grand reporter originaire de Lyon n’a pas choisi une narration classique et ennuyeuse. Catherine Simon met en scène Etienne Augoyard, un journaliste chargé par Le Progrès de Lyon d’une série sur ces mères cuisinières, il est accompagné de Monica Jaget, une photographe locale qui doit illustrer le feuilleton. Ce duo dispose d’une dizaine de jours pour dresser une galerie de portraits et redonner à ces femmes fortes leur place légitime. Cette enquête dans l’enquête, à la sauce Nuit américaine rend la lecture plus onctueuse qu’une fade biographie.

Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations

Ce dispositif narratif permet de jouer sur les textures : allers et retours dans le temps, digressions roboratives, présence fantomatique de Bertrand Tavernier, bribes de recettes et même extraits façon Armée des ombres. Au Panthéon des cuisinières, Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations. L’amie d’Edouard Herriot, le maire et président du Conseil, a décroché 3 étoiles au Michelin dès 1933. Celle qui a formé Bocuse et Pacaud, était de la trempe des impératrices. Sa destinée, une succession de coups de force et d’obstination pour une gamine sortie de nulle part. Catherine Simon rappelle qu’en ce temps-là, pour une femme, s’installer à son compte, faire tourner un restaurant, commander des hommes, braver tous ces interdits demandaient une foi inébranlable. Dans Mangées, elle évoque le souvenir de Léa Bidaut, célèbre pour son gratin de cardons et son tablier de sapeur ou encore de Paule Castaing dont la mousse de brochet et la matelote d’anguilles demeurent des pièces d’anthologie. Puis, l’auteur se lance sur les traces de Marie-Thé Mora, cette autre figure de la Croix-Rousse, « la plus difficile à décrire ».

Contrairement à ce qu’affirmait Bocuse : « les femmes, moi, je les aime porte-jarretelles », derrière les casseroles, elles ne manquaient ni d’allure, ni de piquant.

Mangées. Une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon, Sabine Wespieser éditeur, 2018.

Mangées: Une histoire des mères lyonnaises

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Matzneff, professeur de morale

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gabriel matzneff maitres
Gabriel Matzneff, Sipa. Numéro de reportage : 00587422_000014.

J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » répondit un jour Gabriel Matzneff à un lecteur tenté par le désespoir. La réédition bienvenue de ses Maîtres et complices, à mes yeux l’un de ses tout beaux livres avec La Diététique de Lord Byron et Le Taureau de Phalaris, confirme, s’il le fallait encore, la place, centrale, qu’occupe cet écrivain majeur dans la littérature française.

Maîtres et complices est le premier livre de Gabriel que, vers 1994, j’ai reçu en S.P. (les fameux « service de presse, ces exemplaires gratuits que vous adressent – ou non – les éditeurs et que les critiques exhibent comme des trophées … ou revendent à la sauvette). Avec un bel envoi, le premier d’une longue série, le plus souvent à l’encre turquoise.

Vingt ans après (et des poussières), je reprends mon exemplaire annoté au crayon pour, très vite, me laisser bercer par la langue sans fausse note ni fausse monnaie de Matzneff, toute de limpidité, tour à tour savante et familière, si ferme et fluide à la fois – adamantine.

Là réside le génie de ce franc-tireur qui, quoiqu’il écrive, parvient à communiquer au lecteur une ferveur, un enthousiasme que peu de contemporains seraient aptes à susciter. En trois cents pages, Gabriel Matzneff salue les auteurs qui l’ont révélé à lui-même et qui lui ont permis d’édifier sa citadelle intérieure : il s’agit bien d’exercices d’admiration. Sénèque et Hergé, Nietzsche et Pétrone, Chestov et Schopenhauer, Littré et Casanova  composent ce panthéon où se croisent ceux qu’invoquait Byron, l’un des Dieux de Matzneff : « Ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et (qui), du fond de leur urnes, gouvernent nos âmes ».

Son propos est d’une exemplaire piété : si l’Eglise (orthodoxe) prie pour les morts, si Mnémosyne, Dame Mémoire, enfante les neuf Muses, un clerc digne de ce nom doit lui aussi dire sa dette. D’où ce livre à la miraculeuse séduction, ce parfait témoignage de dandysme.

Pour ma part, j’adore à la folie cette fidélité à ses maîtres, cette manière inimitable, civilisée au suprême, de transmettre une flamme – lux perpetua.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, La Petite Vermillon, 2018.

Maîtres et complices

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Mémoires d’un porc

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Image tirée du film "500 jours ensemble" de Marc Webb, 2009. ©FoxSearchlight Pictures

Jeune homme en mai 68, André Perrin nous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Dans cette France disparue, même les timides devaient faire les premiers pas et, à chaque étape de la séduction, risquer d’humiliants refus pour arracher baisers ou caresses. Aujourd’hui, cette drague embarrassée serait dénoncée comme du harcèlement.


Lorsque dans la foulée de l’affaire Weinstein a débuté la campagne « Balance ton porc », je me suis tout d’abord cru totalement à l’abri. Non seulement je n’avais jamais violé personne, pas même en rêve, mais ni le harcèlement sexuel ni la drague lourde n’étaient dans mes manières, et si peu que pas la drague légère. Ce n’est pas que le mérite en revînt tout entier à ma bonne éducation, à mes convictions féministes ni à ma vertu : ma timidité avec les femmes y avait sa part ainsi qu’un amour-propre qui, dès mes jeunes années, me faisait souvent renoncer à quémander une faveur pour ne pas courir le risque de me la voir refuser.

« J’aimerais qu’elle fasse le premier pas »

Je me sentais donc de plain-pied avec les paroles de cette chanson qui connut un vif succès au début des années 1970 : « Le premier pas / J’aimerais qu’elle fasse le premier pas / Je sais, cela ne se fait pas / Pourtant j’aimerais que ce soit elle qui vienne à moi / Car voyez-vous je n’ose pas / Rechercher la manière / De la voir, de lui plaire / L’approcher lui parler / Et ne pas la brusquer / Lui dire des mots d’amour / Sans savoir en retour / Si elle aimera / Ou refusera ce premier pas[tooltips content= »Claude-Michel Schönberg, Le Premier pas, 1974. »]1[/tooltips]. »

Ayant entendu dire – sans avoir pu le vérifier par moi-même – qu’au Danemark c’est à la femme qu’il revenait de prendre l’initiative en amour, je m’émerveillais que ce peuple scandinave ait réussi à bouleverser les codes les plus solidement ancrés dans la tradition européenne pour s’élever à un si haut degré de civilisation. N’eussé-je pas été heureux sous les brumes d’Elseneur ? Il reste que chaque société a ses codes en matière de séduction amoureuse et les travaux de Kenneth Dover[tooltips content= »Kenneth James Dover, Homosexualité grecque, La Pensée sauvage, 1980. »]2[/tooltips] ont montré, avant que Michel Foucault[tooltips content= »Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984. »]3[/tooltips] les popularise, que ceux qui régissaient les relations de l’éraste et de l’éromène dans le cadre de la pédérastie grecque n’étaient pas très différents de ceux qui ont longtemps gouverné les rapports de l’homme et de la femme dans les sociétés européennes ultérieures. L’éraste – l’amant – est le plus âgé des deux partenaires, c’est lui qui poursuit, qui « drague », qui conquiert l’éromène. Il occupe la position active dans la relation. L’éromène – l’aimé – occupe la position passive, ce par quoi il risque d’être assimilé à la femme ou à l’esclave. Comme en même temps il est un garçon de naissance libre appelé à jouer un rôle actif dans la cité, il se trouve pris dans une contradiction que Foucault appelle l’« antinomie du garçon » et dont il ne peut sortir qu’au moyen de « pratiques de cour » qui lui permettront de sauver son honneur : ne pas céder à tous, ne pas céder facilement, commencer par refuser, se faire prier. On le voit, ces conventions sont celles qui seront plus tard attendues de la jeune fille européenne, à ceci près qu’elles viseront à préserver son honneur en vue de son futur mariage et non de son statut à venir dans la cité.

Je confesse à Caroline de Haas 

Tous ceux qui avaient entre 15 et 20 ans dans les années qui ont immédiatement précédé Mai 68 se souviennent – et Jean-Pierre Le Goff nous le rappelle dans un livre récent[tooltips content= »Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier, récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68, Stock, 2018. »]4[/tooltips] – que ces conventions étaient toujours en vigueur à cette époque. Je dois donc confesser que, lorsque pour la première fois, vainquant ma timidité et surmontant mon appréhension, j’embrassai une fille, je le fis sans avoir sollicité ni obtenu son consentement préalable. La chance fit qu’elle ne s’y déroba pas, mais si par malheur elle avait repoussé mes avances, ne me fussé-je pas rendu coupable d’une agression sexuelle ? Hélas, j’ai bien pire à avouer, puisse Caroline De Haas me pardonner. Dans ces années-là, une fois le premier baiser accepté et le flirt entamé, il n’était pas rare qu’on entraînât sa conquête au cinéma, toute cinéphilie à part, parce que l’obscurité complice ouvrait la voie à diverses explorations. La première étape consistait à glisser la main sous le chemisier d’abord, sous le soutien-gorge ensuite. Elle n’était pas aisée à franchir. Rares étaient celles qui consentaient dès la première tentative : il fallait donc la renouveler encore et encore. N’était-ce pas du harcèlement ? Lorsque la jeune personne avait jugé le nombre de refus suffisant pour que l’honneur fût sauf, l’indiscret attouchement était accepté et le moment était venu, poussant son avantage, de franchir l’étape suivante, selon la suggestion de Ronsard : « Tu fuis comme un faon qui tremble. / Au moins souffre que ma main / S’ébatte un peu dans ton sein, / Ou plus bas, si bon te semble[tooltips content= »Ronsard, « Quand au temple nous serons », Premier Livre des amours, Amours de Cassandre, Stances. »]5[/tooltips]. »

Cette seconde étape était encore plus difficile à franchir que la première et exigeait à son tour des sollicitations réitérées. De toutes ces horreurs, je confesse m’être rendu coupable il y a cinquante ans. Je suis, me direz-vous, protégé par la prescription. Voire. Diverses associations réclament que les agressions sexuelles soient désormais imprescriptibles, à l’égal des crimes contre l’humanité. Si elles le deviennent, je ne serai plus protégé que par la non-rétroactivité des lois. Et si celle-ci est à son tour abolie, alors c’en sera fait de moi. Non seulement j’aurai été un porc, mais je serai cuit.

Zemmour, La Pléiade, l’essence de l’art, etc.

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Nicolas Rey passe aux aveux

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nicolas rey dos mur
Nicolas Rey. Sipa. Numéro de reportage : 00832176_000030

Ça commence bien. Enfin pour le lecteur, son plaisir. Jugez plutôt. Première phrase coup de poing : « J’écris parce que je vais crever. » Les écrivains américains savent faire, pas les français, ou très rarement, trop de graisse dès le début. Ça me rappelle, du reste,  un autre roman, avec un début aussi violent, celui du regretté Fritz Zorn, Mars. Un seul livre, et puis emporté par le cancer à trente deux ans. Peut-être y a-t-il songé en écrivant son incipit, le cultivé Nicolas Rey.

Ne rien laisser en héritage

Dans Dos au mur, il avoue tout, le plagiat d’une nouvelle en 2016, les mensonges réitérés depuis l’enfance, les triches au bac et au permis de conduire, les faiblesses, les petites et grandes trahisons, le manque d’argent, les remords, etc. Il se met à nu, il est à vif. Il nous trouble, nous touche. On a envie de le prendre dans les bras, de lui dire que tout ça, ce n’est pas grave, que ça passera. Même le pancréas peut finir par oublier la drogue, l’alcool, la mauvaise bouffe. On a envie de boire un Perrier tranche avec lui, au « Cépage », un bistrot sympa de la rue Caulaincourt, où j’ai lu Dos au mur, face à face que je ne suis pas prêt d’oublier. Dehors, il faisait froid, et la neige tenait au sol.

Donc Rey passe aux aveux. Avec lui, pas besoin de garde à vue. Rey, il est depuis toujours dans l’autodestruction. Trop beau à vingt ans, trop de talent, embarrassé par la notoriété immédiate. Il dit, dans son roman qui se lit d’une traite, sachez-le, qu’il aime Sagan. Normal, c’est son fils spirituel. Elle aussi, elle a flingué son corps. Bonjour tristesse. Dès le début, sa musique s’est imposée, celle de Brahms. Lucide, elle a compris que la mort était un scandale, qu’on ne pouvait pas y échapper, que la vie était une farce, qu’il fallait conduire vite, fumer jour et nuit, boire sans soif, prendre de la coke pour accélérer la phrase molle et surtout claquer tout son fric avant même de l’avoir encaissé. Ne rien laisser en héritage. Que les livres, et encore. Un héritage, ça fout toujours la merde.

Ce roman sur le mensonge est plein de vérité

Rey aurait dû mourir à 27 ans. Il aurait fait la fête avec Jim Morrison et Amy Winehouse. Et en France, petit pays devenu paralytique, il serait considéré comme un écrivain culte. On le citerait chaque semaine, des jeunes filles se rouleraient sur sa tombe, bref, il serait intouchable. Il est en survie. Il écrit de mieux en mieux. C’est léger et profond à la fois. Il n’ennuie pas une seconde. Des passages, avides de sentiments, sont inoubliables. Le chapitre 101 est à chialer, vraiment. Extrait : « Jusqu’à l’aube, nous nous sommes murmuré des mots fous, embrassés jusqu’à plus soif tout en étant enlacés comme des possédés. Nous n’avons pas fait l’amour. Nous avons fait mieux. Nous avons commencé à faire l’amour. » C’est la première rencontre avec Joséphine, l’amour de sa vie. C’est la plus belle page du roman. Parce qu’elle est pleine de vérité. Ce roman sur le mensonge est plein de vérité. C’est pour ça qu’il est terriblement émouvant. Le mensonge, lui, assèche.

Nicolas Rey est désormais un corps en souffrance. Le jeune homme vert s’est épaissi, ses mains tremblent, sa diction est lente. Mais le corps de l’écrivain, c’est sa came. On n’écrit pas sans lui. Regardez, pour ne citer qu’eux, Céline, Hemingway, Capote. Ce dernier a détesté son corps gras. Il n’a plus rien écrit. Hemingway l’a aimé jusqu’au moment où il ne lui a plus permis de se tenir droit devant une femme. Alors, il s’est fait sauté la cervelle d’un coup de fusil. Céline a été au bout de sa douleur généralisée, de sa nuit d’épouvante, car il était médecin, et il avait, dans son chef-d’œuvre, posé le bon diagnostic. Rey va devoir composer avec ce corps affaibli. Mais c’est sa force, justement, ce corps ruiné. Ça se voit dans son regard qui est resté celui d’un enfant.

Nicolas Rey, Dos au mur, Au diable vauvert, 2018.

Dos au mur

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Réformes: Macron ne veut bousculer ni les Français ni l’Allemagne

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Visite d'Emmanuel Macron dans l'usine Whirlpool, Amiens, 3 octobre 2017. ©Philippe Wojazer/AP/SIPA

Droit du travail, statut des cheminots, taxe d’habitation: les timides réformes engagées par l’exécutif cachent le refus de bousculer les Français et l’incapacité à faire fléchir l’Allemagne. Fonctionnaires et élus locaux sont loin d’avoir renoncé à leurs fromages.


Voilà neuf mois révolus que Macron, installé à l’Élysée avec la bénédiction des bureaucraties médiatique et financière, peut gouverner en s’appuyant sur sa majorité parlementaire. Comme c’est un homme pressé que le gars Emmanuel – sous cet angle, il rappelle Sarkozy et Renzi –, il est déjà temps de dresser un premier état des lieux[tooltips content= »Je laisse volontairement de côté l’évolution du système éducatif malgré son extrême importance : on ne saurait parler de tout. »]1[/tooltips]. Ce caractère d’homme pressé convient à un système qui veut des serviteurs affichant leur bonne volonté jour après jour sous le regard des médias et des marchés. Les réformes pleuvent sur nous comme les balles sur les soldats français à la bataille de Gravelotte[tooltips content= »Commune de Moselle célèbre pour la violence des combats qui s’y sont déroulés en août 1870. »]2[/tooltips] : réforme du droit du travail, de la taxe d’habitation et de l’ISF, taxation des retraites, gel des dépenses d’infrastructure, réforme de la SNCF, nouveau super impôt foncier à l’horizon.

Il y a deux façons de traiter le sujet : à l’endroit, les réformes engagées ; à l’envers, les changements auxquels on se refuse.

Les réformes de rupture

Réformes de structure, c’est un terme fétiche de la littérature libérale depuis trente ans. Il exprime la volonté des élites de rompre avec le système public et social issu des années favorables d’après-guerre. Autant parler alors de réformes de rupture. Je ne traiterai que trois d’entre elles : la réforme du droit du travail, la réforme du statut des cheminots et la suppression de la taxe d’habitation.

La réforme du travail

Sur la réforme du droit du travail, la chose essentielle, jamais vraiment dite, est qu’elle vise à réduire le pouvoir des syndicats de négocier les salaires. Le postulat de la rigidité du marché du travail dissimule celui de la rigidité des salaires. De fait, l’Espagne et le Portugal ont obtenu une baisse significative de leurs salaires après avoir « libéré » leur droit du travail. Plus anciennement, l’Allemagne a réduit son coût global du travail de 15% au terme des réformes Schröder faites en 2004 et 2005. L’Allemagne, la surpuissante Allemagne !

Or, la France présente un niveau de salaires qui la place au sommet mondial, avec la Belgique et les pays scandinaves. La chose est des plus déconcertantes. Premièrement, l’industrie française, la moins robotisée du monde développé, n’est pas à même de supporter un coût salarial aussi élevé. Deuxièmement, les patrons laissent dériver les salaires année après année, et, avec eux, les charges sociales dont ils soutiennent, non sans raison, qu’elles sont excessives ! Sont-ils schizophrènes ?

A lire aussi: La France servile du président Macron

Laissons de côté les aspects idéologiques de la question. La réussite éventuelle de cette réforme, déjà utilisée par de grands groupes comme Peugeot, dépend d’un facteur proprement économique : un progrès notable de l’investissement productif des entreprises. Sans une progression de l’ordre de 30% sur la durée du mandat présidentiel, qui serait gage de compétitivité retrouvée, il n’y a guère à espérer.

Autant dire que la question de l’euro est sous-jacente à celle du travail. Je soutiens mordicus que l’investissement reste conditionné à la compétitivité monétaire, à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone. Or, cette compétitivité nous a été retirée par l’euro. Macron et son équipe de pieds nickelés prennent les choses à l’envers : ils veulent atteindre la compétitivité par la voie du coût salarial afin de nous maintenir dans la souricière monétaire.

La réforme du statut des cheminots

La réforme du statut des cheminots a dû réveiller les souvenirs de ceux qui ont subi les grèves de décembre 1995. Vingt-deux ans après, aurait titré Alexandre Dumas. Je ne joue pas sur les mots. Si Chirac et Juppé avaient mené à bien la réforme d’ensemble des retraites du public, nous en connaîtrions aujourd’hui les effets. Il faut très longtemps avant que les effets financiers apparaissent vraiment dans les comptes publics[tooltips content= »La réforme des retraites du privé de 1993 a permis d’économiser plus de 20 milliards d’euros. »]3[/tooltips]. C’est à une démonstration de zèle que nous convient l’homme de l’Élysée et son escorte politique et médiatique, sans effet notable sur la dépense concernée. Avec un objectif politique : casser l’État dans l’État qu’est la SNCF. Et un objectif symbolique : prouver que Macron est bien l’homme providentiel qui déplace les lignes.

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La quasi-suppression de la taxe d’habitation

Les ossements de Margaret Thatcher ont dû cliqueter dans la tombe. La Dame de fer a quitté le pouvoir en 1990, après avoir été mise en minorité dans son parti du fait de son projet de poll tax destiné à faire acquitter un impôt local à tous les Britanniques, quels que soient leurs revenus. La réforme initiée par Macron en sens inverse relève plus du populisme que du libéralisme[tooltips content= »C’est le diagnostic posé par Emmanuel Todd. »]4[/tooltips]. Cette quasi-suppression allégera certaines catégories de contribuables, mais au risque certain d’exposer les classes moyennes à une aggravation de leur taxe foncière. Nous pouvons apercevoir en filigrane une séparation entre la « périphérie » de la société, qui sera exonérée, et son « centre » représenté par les professions libérales et les cadres.

Macron déplace peut-être les lignes, mais il brouille aussi les cartes. La contribution de chacun à la charge publique est un pilier de la République. La suppression de la taxe d’habitation est donc bien une réforme de rupture, de rupture avec la tradition républicaine. Nous devrions être d’autant plus sensibles à la chose que les personnes exonérées bénéficient par ailleurs de la protection sociale la plus coûteuse du monde.

Plus importants peut-être sont les changements dont on ne veut pas. J’ai mis en avant[tooltips content= »« La facture sociale, un tabou français », Causeur, n° 49, septembre 2017. »]5[/tooltips] quelques mesures simples à forte incidence financière dont l’adoption rétablirait l’équilibre des comptes publics en l’espace d’un an : carte Vitale biométrique – en attente depuis vingt ans –, suppression de la masse des prestations sociales versées à partir de déclarations sur l’honneur – à très haut taux de fraude –, indemnisation du chômage volontaire – une singularité française –, limitation des allocations familiales au nombre d’enfants désirés par les femmes françaises – trois au plus –, rétablissement du contrôle de l’État central sur les marchés publics territoriaux – support d’une gabegie sans précédent dans l’histoire républicaine –, action contre la fraude à la TVA qui grève le budget de 17 milliards annuels – en suivant l’exemple de la Belgique. Et j’en passe.

Mais il ne faut pas désespérer les banlieues, ni stigmatiser les élus locaux.

Macron, un président philosophe

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Au début des années 2000, de jeunes palestiniennes ont accusé à tort Tsahal de les empoisonner

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yves marcie berce hysterie
Palestiniennes sur le chemin de l'école, Jénine, avril 2002. Sipa. Numéro de reportage : AP20042598_000016.

Yves-Marie Bercé est historien médiéviste, ancien directeur de l’Ecole nationale des chartes et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A 80 ans passés, il publie Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective. Dans cet essai aussi instructif que plaisant à lire, il analyse le contexte d’apparition de phénomènes d’hystérie nés dans des communautés fermées, de l’Italie traditionnelle à la Palestine en passant par la Colombie. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Qu’est-ce qu’une « hystérie collective » ? Ce phénomène est-il plus courant chez les femmes, comme le prétendait Charcot que vous citez dans votre livre ?

Yves-Marie Bercé. Le terme « hystérie » a dans cette étude historique été envisagé d’un point de vue médical. L’hystérie n’est pas forcément une maladie caractérisée mais une collection de symptômes qui ne peuvent pas être simulés mais se rattachent parfois à des désordres différents. Ces symptômes intriguent les médecins depuis la plus haute Antiquité. Confrontés à des délires physiques féminins qui s’expriment notamment par des postures impossibles, des convulsions, des mouvements incontrôlés, une sorte de scission de la personnalité, ces médecins ont cru y reconnaître des divagations de l’utérus. Ils supposaient que l’utérus, organe féminin par excellence, avide de semence masculine, se déplace à l’intérieur du corps selon les frustrations et les désirs. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que des médecins français, italiens, anglais dont le plus célèbre fut Sydenham, surnommé « l’Hippocrate de l’Angleterre » changent l’interprétation. Dans les années 1680, il a exprimé une idée qui relevait du bon sens mais n’avait pas été théorisée : les troubles de l’esprit peuvent se répercuter dans le corps. Par exemple, la peur engendre le tremblement, la chair de poule, ou le claquement de dents. A cette époque, les médecins ont constaté qu’entre 10% et 20% d’hystériques étaient des hommes. Dans le tableau nosologique, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations maladives d’une époque, l’hystérie a donc été transférée de la gynécologie aux maladies nerveuses.

Comme exemples d’hystérie collective, vous citez et analysez longuement la tarentule, un phénomène apparu dans le Sud de l’Italie. En quoi consiste cette pathologie provoquée par une piqûre d’araignée ?

Dans cette histoire, la piqûre de tarentule est un prétexte. Il est possible qu’un type d’araignée, par exemple la veuve noire en Corse, provoque des vomissements chez ceux qu’elle pique. La piqûre supposée de la tarentule a créé un modèle physique ensuite transformé en rite populaire dans les Pouilles, c’est à dire dans le talon de la botte italienne. Comme le diable dans les cas de possession, la tarentule légitime un traitement psychologique. Le malaise serait guéri par la musique de la tarentelle. Cette construction culturelle de très longue durée, apparue dans l’Antiquité, s’est évanouie de nos jours. Dans les années 1960, des ethnographes italiens ont recueilli des témoignages sur ces symptômes observé jusqu’aux années 1980 et évoqués  aujourd’hui comme une manifestation folklorique.

En Allemagne et en Alsace, au croisement des XVIe et XVIIe siècles, des processions de flagellants, de danseurs compulsifs se sont également répandus à la façon d’épidémies psychologiques.

Vous énumérez d’autres exemples plus politiques et contemporains d’hystérie collective. Dans les Territoires palestiniens où le bouc émissaire n’est pas un animal mais les Etats-Unis ou Israël…

A Jénine, au début des années 2000, plutôt que d’avouer que leurs filles étaient prises d’accidents hystériques – autrement dit qu’elles perdaient la raison, ce qui est déshonorant -, des parents palestiniens ont cherché une raison satisfaisante d’expliquer leur malheur. Ce genre de scènes contagieuses naît dans des communautés fermées, comme un couvent, un atelier féminin, une salle de classe ou un groupe social refermé sur lui même. Les écolières palestiniennes avaient été indisposées par des odeurs nauséabondes. Dans d’autres cas, une personne sujette à un chagrin, à un moment de faiblesse, de vertige vient à s’agiter ou à s’évanouir, une compagne à son tour est prise de convulsions et au bout de quelques minutes, toute une classe subit la même contagion. Evidemment, dans l’exemple de Jénine, une cause politique était toute trouvée, l’armée israélienne a été accusée d’être à l’origine de ces dérèglements.

Une question un brin provocatrice : les excès paranoïaques de la campagne #Balance ton porc peuvent-ils être assimilés à une forme d’hystérie collective ?

Métaphoriquement. Car les épisodes que j’évoque dans mon livre sont, eux, vraiment médicaux. Les féministes n’ont pas de convulsions, ne s’arquent pas avec les talons et la tête, ne sont pas prises de gonflements du visage ou des seins qui sont des symptômes d’hystérie non-simulables. Je m’en suis tenu aux désordres médicaux. L’hystérie collective est tombée dans le langage courant car la métaphore a sa valeur. Elle décrit une collectivité, partageant les mêmes croyances , victime d’un malaise dont elle cherche l’origine. Par exemple, en Colombie, l’industrie pharmaceutique américaine a servi de bouc émissaire supposé faire des profits en expérimentant des vaccins sur des malheureuses populations cobayes. Il est beaucoup plus crédible d’incriminer la puissance américaine que d’avouer le malaise de ses filles à l’infirmerie de l’école.

Pareils phénomènes pourraient-ils se reproduire de nos jours dans nos sociétés libérales occidentales ?

Il est facile d’imaginer, dans toute société, en tout temps, des circonstances favorables, comme des intoxications inexplicables, des craintes paniques survenant dans un milieu clos, où va se trouver un premier sujet vulnérable qui communiquera l’expression corporelle de son malaise. Le diable n’est plus accusé de posséder les corps, d’autres coupables peuvent prendre sa place dans les opinions.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective, Yves-Marie Bercé, Librairie Vuibert, 2018.

Laïcité et traditions chrétiennes: des liaisons pas si dangereuses

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La croix de Lorraine du mémorial De Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises a vu le passage du Tour de France en juillet 2017. SIPA. AP22074545_000029

Le 3 décembre dernier, des gendarmes en uniforme assistaient à une messe en l’honneur de Sainte-Geneviève, patronne de la gendarmerie, dans l’église de Carling, en Moselle. Une photo de cet événement, publiée dans Le Républicain Lorrain, faisait réagir la fédération de Moselle de la libre-pensée qui décidait en mars (trois mois plus tard) d’interpeller le Préfet pour dénoncer « une rupture de la neutralité qui s’impose aux personnels de l’Etat ».

Il existe effectivement en droit français une application différenciée du principe de laïcité selon que l’on est usager ou agent du service public. Là où les usagers bénéficient, dans les limites de l’ordre public, de la libre manifestation de leurs convictions religieuses, les agents du service public sont, quant à eux, tenus à une stricte obligation de neutralité.

La République prend en compte les particularismes locaux

Dans le département de la Moselle, notons que si le principe de laïcité s’applique, c’est cependant avec un certain tempérament en raison du maintien du régime concordataire (l’Alsace et la Moselle étant intégrées à l’Empire allemand en 1905, la loi du 9 décembre 1905 n’y est pas appliquée). Ainsi, les ministres du culte en Alsace et en Moselle sont nommés et payés par l’Etat en application de l’article 14 du Concordat et récemment, le Tribunal administratif de Strasbourg a considéré que les principes de neutralité et de laïcité ne s’opposaient pas à l’éligibilité d’un prêtre catholique en qualité de président d’université.

La neutralité de l’Etat, notamment en Moselle, ne peut donc s’apprécier en faisant fi de tout particularisme local (juridique et traditionnel) ou en se bornant à alléguer des valeurs universalistes abstraites déconnectées de la réalité. En matière de laïcité, la République prend en compte les particularismes locaux. Un même principe ne trouve pas nécessairement même application partout dès lors que des circonstances locales particulières le justifient. Le Conseil d’Etat a ainsi une jurisprudence nuancée s’agissant des crèches de Noël dans les bâtiments publics. Elles sont, par exemple, autorisées au sein de l’Hôtel du département de Vendée, terre contre-révolutionnaire à forte tradition catholique (la Vendée est d’ailleurs le seul département dont le logotype comporte un symbole religieux, le cœur vendéen). Elles ne le sont pas en revanche en région Auvergne Rhône-Alpes où il n’existe aucune tradition auvergnorhonalpine particulière qui justifierait l’installation d’une crèche dans l’Hôtel de Région de la confluence.

La République prend également en compte la dimension historique ou culturelle attachée à la religion. Il y a quelques années, le Conseil d’Etat avait jugé légales les subventions publiques allouées à la rénovation de l’ascenseur de la basilique de Fourvière à Lyon (qui n’est pas un bâtiment public) dès lors que cela concourait à un objectif de mise en valeur de la ville ; l’ascenseur étant utilisé par des touristes et non au bénéfice du culte.

Le christianisme en France est aussi une tradition

Récemment, l’ambiguïté entre fait religieux et fait historique et culturel aura trouvé son point d’orgue avec l’affaire de la statue de Jean Paul II à Ploërmel. La Bretagne en général et Ploërmel en particulier, entretiennent avec le christianisme un rapport très singulier. On dit qu’à la Révolution, le mouvement chouan du département du Morbihan n’épargna pas Ploërmel et que Bougainville lui-même y coupa des arbres de la liberté. La solution pour le moins alambiquée rendue par le Conseil d’Etat dans l’affaire de la statue (consistant concrètement à couper une œuvre d’art en deux) aura toutefois eu le mérite de créer un débat entre Pierrick Gardien, Roland Hureaux et Régis de Castelnau dans les colonnes de Causeur.

On ne saurait donc par principe considérer la religion uniquement en tant que telle en lui ôtant artificiellement toute dimension traditionnelle, historique et culturelle.

S’agissant des gendarmes de Carling, la fédération de la libre pensée de Moselle posait la question suivante : « que serait-il advenu s’ils avaient participé à une cérémonie bouddhiste ou à un rite maçonnique » ? Il ne peut y avoir de bonne réponse que si l’on pose une bonne question. Qui peut le savoir puisque, justement, les gendarmes n’ont participé ni à une cérémonie bouddhiste ni à un rite maçonnique. La patronne des gendarmes est Sainte-Geneviève, ce n’est pas Bouddha, et l’ancrage du christianisme en France n’est pas le même que celui du bouddhisme ou celui de la franc-maçonnerie. On ne peut raisonner, comme le font les libres penseurs, systématiquement dans l’abstrait, en mettant tout sur le même plan.

Il faut dépasser cette réflexion à laquelle ils nous invitent. En France, le christianisme n’est pas qu’une religion, il s’agit également d’une tradition, d’une histoire, d’une culture. Au-delà d’une question de principe doit se poser une question de bon sens. Est-on choqué du croissant musulman sur le drapeau de la Turquie (officiellement) laïque ? Alors, est-ce choquant de voir un uniforme à l’église ? Le général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, a assisté, en uniforme, à un Te Deum à Notre-Dame, le 25 août 1944, pour célébrer la Libération de Paris. Doit-on gommer la croix de Lorraine qu’il donnât comme emblème à la France libre et dont le symbole est évidemment religieux ? Au nom de la laïcité, faut-il s’offusquer de tout au risque de censurer culture, histoire et tradition ?

Comme nous le rappelle Régis de Castelnau dans son très beau texte, le gendarme Arnaud Beltrame, mort la veille des Rameaux, est allé bien au-delà de son seul devoir d’officier. Il y a du Maximilien Kolbe dans son action. Les valeurs qui ont guidé cet homme, devoir, engagement, désintéressement, honneur, sacrifice, étaient empruntes de sa foi chrétienne. Leur manifestation par un gendarme ne saurait être critiquable pour des seules considérations idéologiques.

La laïcité n’est pas en péril parce que quelques gendarmes sont dans une église. Elle le serait davantage si ces mêmes gendarmes n’empêchaient pas des prières illégales de se tenir dans la rue.

Trop de « mâles blancs quadragénaires »: Emmanuel Macron ou le racialisme d’Etat

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Emmanuel Macron lors de son discours de cloture de "Artificial intelligence for humanity", le 29 mars, au Collège de France à Paris. SIPA. 00852122_000005

Lors de son discours en faveur de l’intelligence artificielle, le 29 mars, au Collège de France, Emmanuel Macron a regretté l’omniprésence de « mâles blancs quadragénaires » comme lui dans ce domaine des sciences. Un « dérapage » contrôlé symptomatique de sa vision de la France, et donc du monde.  


« Il ne faut pas que les acteurs de l’IA soient tous des mâles blancs quadragénaires formés dans les universités européennes ou américaines. #AIforhumanity »

Ce tweet du 29 mars pourrait presque passer inaperçu tant nous nous sommes habitués à cette rhétorique sur les réseaux sociaux. A cela près que son auteur n’est autre… qu’Emmanuel Macron. Il devient dès lors particulièrement révélateur des évolutions qui attendent et menacent pour partie la France telle que nous la connaissons, avec son histoire et ses spécificités. Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces 153 caractères?

De la novlangue mondiale…

Certains auront sans doute relevé en premier lieu ce hashtag dans la langue de Shakespeare, dont notre président LinkedIn fait grand usage. Cette novlangue, malgré son caractère peu solennel, peut à certains égards être portée à son crédit : l’économie, surtout depuis qu’elle est financiarisée, repose sur une certaine dose d’irrationalité ; elle est sensible aux notions de confiance et de communication. Dans ce domaine, force est de constater que nous disposons à l’international d’un VRP optimiste et énergique, qui parle la langue du business et aspire à changer l’image de la France pour le bien de notre économie nationale. Mais en se désolant de la prééminence des universités occidentales plutôt que de s’en féliciter, le président se glisse sans vergogne dans le costume d’un président global, au-delà de nos intérêts nationaux. Leader of the Free World comme disent les Américains, voilà un rôle qui siérait à Emmanuel Macron, parfait exemple de l’élite mondialisée exempte de sentiment national.

…au racialisme assumé

Ceci explique peut-être cela, il en a profité pour jeter l’anathème contre les « mâles blancs quadragénaires ». Avec quelle rapidité et quelle force l’opprobre aurait-il, à raison, couvert quiconque aurait regretté « une trop forte proportion de minorités visibles dans certains sports », « l’omniprésence de noirs et d’arabes dans les meilleures ventes de disques » ou la « féminisation massive de la magistrature » ? Mais non, nul orage n’a grondé à l’horizon. Notre président précoce a tranquillement stigmatisé une catégorie jugée majoritaire de chercheurs déjà en place plutôt que de les soutenir, malgré le tarissement des budgets qui grève leurs recherches et tandis que la France n’est pas dans le « top 5 » mondial de l’intelligence artificielle, selon l’aveu même du mathématicien de renom et député de la majorité, Cédric Villani. Le président aurait pourtant pu formuler cette phrase différemment et appeler de ses vœux « une plus grande diversité ».

On imagine volontiers le président entouré de bataillons de conseillers en communication et de spin doctors ; toute sortie de route incontrôlée est donc à exclure et il ne faut voir ici que l’illustration des idées qui l’animent et une des applications concrètes du principe théorique que je nommerais « gulf stream politique ». L’observation du monde anglo-saxon, États-Unis en tête, nous indique ce qui attend l’Europe continentale dans les dix ou vingt années à venir dans la plupart des domaines, notamment les valeurs culturelles et les combats politiques. Alors que ce bref sursis nous permettrait de renforcer notre propre vision, tout autant universaliste, le plus souvent nous ne faisons que retarder l’échéance. Macron, chantre de la « disruption » va plus loin, nous propulsant à toute vapeur dans le champ anglo-saxon des valeurs communautaristes, se plaçant de plain-pied dans un discours en vogue, teinté de racisme, de misandrie et d’âgisme, dans le sillage du Premier ministre canadien « feel-good » Justin Trudeau.

Une République vendue à la pièce

Emmanuel Macron croit sans doute donner des gages à ces mouvements de lutte intersectionnels qui font tant fureur dans les pays anglo-saxons et qui se multiplient chez nous : ces néoféministes (Lallab), indigénistes (PIR), syndicalistes (SUD-Éducation) qui prennent le contrepied des féministes universalistes telles qu’Élisabeth Badinter et interdisent leurs ateliers « non-mixtes » de « libération de la parole » aux hommes, aux non-racisés (c’est-à-dire aux blancs) et aux cisgenres. Ce sont ces apologistes du « vivrensemble » à tout crin qui souhaitent le retournement des rapports de force plutôt que l’égalité. Ce sont les mêmes qui promeuvent le port du voile islamique au nom de la liberté des femmes, au mépris de la lutte actuelle des femmes iraniennes. Ce sont les mêmes qui justifient l’antisémitisme au nom de l’antisionisme.

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L’intersectionalité, concept créé aux États-Unis il y a moins de trente ans, dont Macron se revendique désormais consciemment ou non, ne présente-t-il pas l’avantage de légitimer un électoralisme paresseux et efficace, celui d’une « vente à la découpe » moins laborieuse que de réunir les Français autour de valeurs partagées et d’un destin commun ? Le passé de banquier d’affaires du président joue sans doute un rôle dans la segmentation de la population en marchés plus ou moins porteurs et dans son positionnement supranational. Les concessions au profit des communautaristes, ces nouveaux identitaires, et parfois même des islamistes, qui sont pourtant nos ennemis les plus dangereux actuellement, sont particulièrement emblématiques du renoncement et de l’hypocrisie d’une présidence attrape-tout.

Emmanuel « Rokhaya » Macron

Parmi les exemples les plus récents, on peut trouver l’invitation faite à Sherin Khankan, femme imam danoise aucunement représentative de sa religion, à s’asseoir dans le fauteuil du président de la République sous l’objectif d’un appareil photo, donnant lieu à une flagrante démonstration de prosélytisme. Khankan a déclara : « Il faut un président bien sage pour défendre le féminisme islamique et considérer la religion comme une partie de la solution et non du problème ». Il y a quelques mois, entre deux attentats islamistes, Emmanuel Macron épinglait la « radicalisation de la laïcité ». La République indivisible et laïque appréciera.

On pense également à la nomination au Conseil présidentiel des villes de Yassine Belattar, « comique » proche du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et donc des Frères musulmans, professionnel de l’identité blessée qui aurait reçu par SMS les mots de réconfort de son « frère » Emmanuel : « Continue. Les critiques suivent le talent. » On se rappelle il y a quelques mois le maintien de Mohamed Saou, finalement « blanchi », en tant que référent LREM dans le Val-d’Oise. C’est un « radical mais un type bien » disait Emmanuel Macron dans un oxymore digne de sa « pensée complexe », de celui qui clamait pourtant qu’il ne serait « jamais Charlie » et qui relayait les propos de Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Dans la même veine, la néoféministe identitaire Rokhaya Diallo, fondatrice des bien mal nommés Indivisibles et proche du Parti des Indigènes de la République, ayant construit son fonds de commerce sur la dénonciation du « racisme d’État », fut nommée au Conseil national du numérique par un arrêté du Premier ministre, Édouard Philippe. Finalement débarquée de cette assemblée devant la bronca, Diallo se contente désormais d’un rôle de chroniqueuse dans une émission d’une médiocrité crasse où son dernier fait d’armes consiste à avoir houspillé le courageux Bernard de la Villardière. Numéro 2 de Macron, Édouard Philippe est quant à lui connu pour sa gestion très accommodante à la mairie du Havre : prêt d’un terrain et inauguration d’une mosquée radicale, destruction de milliers de desserts destinés aux cantines car contenant de la gélatine de porc…

Macron, une politique hors sol

La nature humaine et les systèmes politiques étant ce qu’ils sont, l’histoire oscille entre des extrêmes et peine à trouver l’équilibre pérenne que permettrait un progressisme raisonnable. Les tenants du progressisme à bride abattue, auréolés de bonne volonté, ne veulent pas voir que leurs excès pavent la voie du retour brutal, à terme, d’un conservatisme qu’ils abhorrent. Emmanuel Macron a beau vouloir prêter à son leitmotiv « en même temps » les accents ricœuriens de la pensée complexe, il ne conjugue en réalité la conduite d’une des plus vieilles démocraties occidentales qu’à l’application d’une idéologie anglo-saxonne communautariste contraire à nos traditions politiques.

Il nous en avait déjà livré les prémisses inquiétantes, laissant entendre qu’il n’y avait pas de particularisme ni de génie français : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France », « l’art français, je ne l’ai jamais vu », son lieutenant Castaner renchérissant que le savoir est l’apanage des élites mondialisées : « on peut être cultivé et parler comme les Français ». Macron ne nous offre pas une politique située au barycentre des partis traditionnels comme il voudrait nous le faire croire, mais il mène résolument une politique déracinée en laissant essaimer avec sa complicité bienveillante des concepts radicaux, initialement minoritaires chez nous, qui commencent déjà à faire florès.

Cheminots-étudiants: pour la divergence des luttes!

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Manifestation étudiante à Nantes, avril 2018. SIPA. 00852725_000001

Le combat pour le service public est trop sérieux pour le laisser nuitdeboutiser par les consternantes revendications étudiantes.


À France Inter, on y croit. Chaque jour, depuis le début du mouvement de grève à la SNCF, on voit frémir la Vierge, la fameuse convergence des luttes dont on espère qu’elle opèrera la transsubstantiation de diverses contestations en remake réussi de Mai 68, c’est-à-dire en Grand soir anticapitaliste – « Ouvriers, étudiants, paysans », ça ne vous rappelle rien ? C’est aussi le fantasme du député France insoumise François Ruffin qui, mercredi soir, a appelé la foule rassemblée à la Bourse du Travail à Paris (500 personnes à l’intérieur, autant dehors) à un « grand débordement », le 5 mai, pour faire « la fête à Macron ».

Les sous-doués à la fac

Admiratrice éperdue de Jeremy Corbyn (en dépit de la complaisance avec l’antisémitisme qu’on prête, et à raison, au très gauchiste patron du Labour) et tête pensante du radical-chic français, Chantal Mouffe s’extasie dans Le Monde sur « la centralité attribuée à la lutte contre toutes les formes de domination et de discrimination, tant dans les rapports économiques que dans d’autres domaines comme celui des luttes féministes, antiracistes ou LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans] ». Un salmigondis qui rappelle furieusement celui des représentants étudiants défendant dans un français aussi approximatif que leur orthographe leur droit au diplôme sans effort (Le Canard Enchaîné publie des extraits d’un dossier de presse de l’UNEF truffé de fautes ahurissantes. Ainsi, le syndicat étudiant craint que les femmes choisissent des filières, accrochez-vous, « avec des qualités ou des prérequis dont elles pensent disposer actuellement ou étant à l’heure portée ».).

Pour ces jeunes gens, qui ont tous dû lire la même fiche sur Les Héritiers de Bourdieu (et Passeron), que l’on puisse exiger d’eux, à chaque étape de leur scolarité, des résultats et des acquis correspondants à leur niveau supposé, voilà qui est le comble de la discrimination sociale. La méritocratie, c’est vraiment trop injuste ! Ainsi ne veulent-ils pas voir ce qui crève les yeux de tous : même dans les pays où le bac (ou son équivalent) garantit encore un niveau de connaissances et une aptitude à en acquérir d’autres, toutes les bonnes formations universitaires sont sélectives, et pas qu’un peu. Quant à leur exigence d’obtenir la moyenne à leurs examens, elle a laissé « rêveur » le Premier ministre pourtant trop empressé à ne pas froisser « la jeunesse », en réalité, sa frange politisée et largement dieudonnisée.

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Cette minorité active et ignorante est nourrie de clichés à deux balles sur « le racisme d’Etat » et « les stéréotypes de genre » (qu’il faut déconstruire), qu’elle gobe avec une jobardise qui me fait penser que, les jeunes, c’était mieux avant. La pire chose qui pourrait lui arriver serait qu’on lui cède et qu’on la laisse croupir dans des facs dortoirs pour y obtenir des diplômes sans valeur. Je l’avoue, par instants, cela me tente, je suis même prête à payer pour ne plus les entendre. Et puis, je me rappelle que ce n’est pas de leur faute s’ils sont les enfants d’une école qui semble avoir adopté comme programme la médiocrité pour tous, d’une gauche qui méprise tellement les enfants de pauvres qu’elle a fermé les internats d’excellence et supprimé les bourses au mérite, et des médias qui caressent leurs lubies dans le sens du poil.

Les cheminots ne doivent pas se « privé »

Comparé au verbiage de l’UNEF ânonné comme un catéchisme, et comparé aux éléments de langage débiles du mouvement contre la loi El Khomry (qui prétendaient que le renversement de la hiérarchie des normes entre l’entreprise et la branche allait nous ramener au temps de Dickens), le discours des syndicalistes cheminots est empreint de bon sens et de responsabilité. Quand ils disent que ce n’est pas leurs droits particuliers de salariés qu’ils défendent, mais le service public dans le sens singulier qu’il a en France, je les crois.

Le gouvernement est peut-être de bonne foi quand il jure qu’au bout de sa réforme, il n’y a pas la privatisation. Au début, la SNCF sera une entreprise privée-publique, c’est-à-dire à fonctionnement privé et capitaux publics. Et dans quelques années, pour cause de disette budgétaire ou d’idéologie anti-interventionniste, on débaptisera la SNCF (pour faire jeune et effacer ce vilain « N ») et on ouvrira son capital, avant de conclure que l’Etat n’a rien à faire dans les transports. On me dira que le contribuable, aujourd’hui, n’en a pas pour son argent. C’est un peu injuste, dès lors que chacun d’entre nous se rappelle les trains qui ne sont pas arrivés à l’heure et oublie les milliers de trajets sans histoires. Surtout, les choix stratégiques contestables de l’actionnaire, c’est-à-dire de l’Etat, sont évidemment responsables d’une grande partie de la dette, bien plus que le fameux statut des cheminots.

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Les syndicats cheminots ont bossé et, sur pas mal de points, leurs arguments sont très convaincants. Preuve qu’ils ne sont pas vraiment jusqu’au-boutistes, aucun ne réclame la renégociation de la directive sur l’ouverture des transports à la concurrence, qui serait peut-être une option à étudier alors que l’enthousiasme des peuples européens pour la libéralisation à outrance est pour le moins vacillant. Quoi qu’il en soit, on peut, comme votre servante, être raisonnablement libérale et souhaiter ardemment la persistance de ce pied de nez au dogme libéral qu’est le service public. Du reste, si on n’observe pas pour l’instant de rejet massif de la grève, cela signifie peut-être que même la France macronisée des start-up et des métropoles qui prend l’avion plus souvent que le train est attachée à une entreprise qui incarne à la fois la République et le monde d’avant.

La convergence des luttes est un mirage

S’ils ont la conviction que l’intérêt général y gagne, beaucoup de Français sont sans doute prêts à payer cette exception. Par leurs impôts et par les heures de vie que la grève leur fait perdre en piétinements attentes, angoisses et énervements. Mais ils veulent aussi que leurs enfants puissent étudier et passer leurs examens. Et ils l’ont montré en se révoltant contre la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, ils ne sont pas assez benêts pour croire aux promesses de l’excellence sans efforts.

La convergence des luttes est un mirage. « Il ne s’agit pas de rejouer Nuit debout », a proclamé François Ruffin. En réalité, il s’agit exactement de cela, d’établir un continuum de la contre-domination allant des cheminots à la Palestine. Le service public mérite mieux que des billevesées extrême gauchistes. On peut considérer que la normalisation par le marché va dans le sens de l’Histoire et, partant, être opposé au point de vue des syndicats de la SNCF. Mais confondre leur combat avec les pauvres slogans des organisations étudiantes, c’est passer à côté de l’essentiel : les cheminots défendent notre monde commun, les étudiants incultes de l’UNEF veulent sa liquidation.

Les Rien-pensants

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