Entre Rhône et Saône, la cuisine n’est pas une simple affaire de goût. C’est une question de territoires, de pouvoirs où des dynasties s’affrontent, et aussi un lieu de mémoire. Qui gagne la bataille de l’écran, écrit l’histoire officielle de la gastronomie ! A Lyon plus qu’ailleurs, la table est un enjeu patrimonial, touristique donc économique. Avant la médiatisation des chefs étoilés, vus à la télé, qui prennent mieux la lumière que certaines de leurs cuissons approximatives, il y eut une génération de Mères courage. Elles étaient rudes, brutales pour certaines, tenant leur établissement à la force du poignet et, chaque jour, sur le métier remettaient leur ouvrage. Les guides les ont souvent oubliées, préférant encenser les toqués et les belles bacchantes.

Enquête sur la gastronomie

En France, on se fie souvent plus aux diplômés tricolores qu’à l’expérience de terrain, c’est-à-dire au chant du piano. « Toujours des produits frais. Pas de congélateur et quelquefois (chez les anciennes) pas de frigo. Elles formaient à elles seules une famille méconnue, hétéroclite et laborieuse, dessinant une géographie sociale de la ville » écrit Catherine Simon dans Mangées, un récit romancé qui paraît chez Sabine Wespieser éditeur. Pour conter cette épopée des fourneaux au féminin, ce grand reporter originaire de Lyon n’a pas choisi une narration classique et ennuyeuse. Catherine Simon met en scène Etienne Augoyard, un journaliste chargé par Le Progrès de Lyon d’une série sur ces mères cuisinières, il est accompagné de Monica Jaget, une photographe locale qui doit illustrer le feuilleton. Ce duo dispose d’une dizaine de jours pour dresser une galerie de portraits et redonner à ces femmes fortes leur place légitime. Cette enquête dans l’enquête, à la sauce Nuit américaine rend la lecture plus onctueuse qu’une fade biographie.

Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations

Ce dispositif narratif permet de jouer sur les textures : allers et retours dans le temps, digressions roboratives, présence fantomatique de Bertrand Tavernier, bribes de recettes et même extraits façon Armée des ombres. Au Panthéon des cuisinières, Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations. L’amie d’Edouard Herriot, le maire et président du Conseil, a décroché 3 étoiles au Michelin dès 1933. Celle qui a formé Bocuse et Pacaud, était de la trempe des impératrices. Sa destinée, une succession de coups de force et d’obstination pour une gamine sortie de nulle part. Catherine Simon rappelle qu’en ce temps-là, pour une femme, s’installer à son compte, faire tourner un restaurant, commander des hommes, braver tous ces interdits demandaient une foi inébranlable. Dans Mangées, elle évoque le souvenir de Léa Bidaut, célèbre pour son gratin de cardons et son tablier de sapeur ou encore de Paule Castaing dont la mousse de brochet et la matelote d’anguilles demeurent des pièces d’anthologie. Puis, l’auteur se lance sur les traces de Marie-Thé Mora, cette autre figure de la Croix-Rousse, « la plus difficile à décrire ».

Contrairement à ce qu’affirmait Bocuse : « les femmes, moi, je les aime porte-jarretelles », derrière les casseroles, elles ne manquaient ni d’allure, ni de piquant.

Mangées. Une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon, Sabine Wespieser éditeur, 2018.

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