Yves-Marie Bercé est historien médiéviste, ancien directeur de l’Ecole nationale des chartes et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A 80 ans passés, il publie Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective. Dans cet essai aussi instructif que plaisant à lire, il analyse le contexte d’apparition de phénomènes d’hystérie nés dans des communautés fermées, de l’Italie traditionnelle à la Palestine en passant par la Colombie. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Qu’est-ce qu’une « hystérie collective » ? Ce phénomène est-il plus courant chez les femmes, comme le prétendait Charcot que vous citez dans votre livre ?

Yves-Marie Bercé. Le terme « hystérie » a dans cette étude historique été envisagé d’un point de vue médical. L’hystérie n’est pas forcément une maladie caractérisée mais une collection de symptômes qui ne peuvent pas être simulés mais se rattachent parfois à des désordres différents. Ces symptômes intriguent les médecins depuis la plus haute Antiquité. Confrontés à des délires physiques féminins qui s’expriment notamment par des postures impossibles, des convulsions, des mouvements incontrôlés, une sorte de scission de la personnalité, ces médecins ont cru y reconnaître des divagations de l’utérus. Ils supposaient que l’utérus, organe féminin par excellence, avide de semence masculine, se déplace à l’intérieur du corps selon les frustrations et les désirs. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que des médecins français, italiens, anglais dont le plus célèbre fut Sydenham, surnommé « l’Hippocrate de l’Angleterre » changent l’interprétation. Dans les années 1680, il a exprimé une idée qui relevait du bon sens mais n’avait pas été théorisée : les troubles de l’esprit peuvent se répercuter dans le corps. Par exemple, la peur engendre le tremblement, la chair de poule, ou le claquement de dents. A cette époque, les médecins ont constaté qu’entre 10% et 20% d’hystériques étaient des hommes. Dans le tableau nosologique, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations maladives d’une époque, l’hystérie a donc été transférée de la gynécologie aux maladies nerveuses.

Comme exemples d’hystérie collective, vous citez et analysez longuement la tarentule, un phénomène apparu dans le Sud de l’Italie. En quoi consiste cette pathologie provoquée par une piqûre d’araignée ?

Dans cette histoire, la piqûre de tarentule est un prétexte. Il est possible qu’un type d’araignée, par exemple la veuve noire en Corse, provoque des vomissements chez ceux qu’elle pique. La piqûre supposée de la tarentule a créé un modèle physique ensuite transformé en rite populaire dans les Pouilles, c’est à dire dans le talon de la botte italienne. Comme le diable dans les cas de possession, la tarentule légitime un traitement psychologique. Le malaise serait guéri par la musique de la tarentelle. Cette construction culturelle de très longue durée, apparue dans l’Antiquité, s’est évanouie de nos jours. Dans les années 1960, des ethnographes italiens ont recueilli des témoignages sur ces symptômes observé jusqu’aux années 1980 et évoqués  aujourd’hui comme une manifestation folklorique.

En Allemagne et en Alsace, au croisement des XVIe et XVIIe siècles, des processions de flagellants, de danseurs compulsifs se sont également répandus à la façon d’épidémies psychologiques.

Vous énumérez d’autres exemples plus politiques et contemporains d’hystérie collective. Dans les Territoires palestiniens où le bouc émissaire n’est pas un animal mais les Etats-Unis ou Israël…

A Jénine, au début des années 2000, plutôt que d’avouer que leurs filles étaient prises d’accidents hystériques – autrement dit qu’elles perdaient la raison, ce qui est déshonorant -, des parents palestiniens ont cherché une raison satisfaisante d’expliquer leur malheur. Ce genre de scènes contagieuses naît dans des communautés fermées, comme un couvent, un atelier féminin, une salle de classe ou un groupe social refermé sur lui même. Les écolières palestiniennes avaient été indisposées par des odeurs nauséabondes. Dans d’autres cas, une personne sujette à un chagrin, à un moment de faiblesse, de vertige vient à s’agiter ou à s’évanouir, une compagne à son tour est prise de convulsions et au bout de quelques minutes, toute une classe subit la même contagion. Evidemment, dans l’exemple de Jénine, une cause politique était toute trouvée, l’armée israélienne a été accusée d’être à l’origine de ces dérèglements.

Une question un brin provocatrice : les excès paranoïaques de la campagne #Balance ton porc peuvent-ils être assimilés à une forme d’hystérie collective ?

Métaphoriquement. Car les épisodes que j’évoque dans mon livre sont, eux, vraiment médicaux. Les féministes n’ont pas de convulsions, ne s’arquent pas avec les talons et la tête, ne sont pas prises de gonflements du visage ou des seins qui sont des symptômes d’hystérie non-simulables. Je m’en suis tenu aux désordres médicaux. L’hystérie collective est tombée dans le langage courant car la métaphore a sa valeur. Elle décrit une collectivité, partageant les mêmes croyances , victime d’un malaise dont elle cherche l’origine. Par exemple, en Colombie, l’industrie pharmaceutique américaine a servi de bouc émissaire supposé faire des profits en expérimentant des vaccins sur des malheureuses populations cobayes. Il est beaucoup plus crédible d’incriminer la puissance américaine que d’avouer le malaise de ses filles à l’infirmerie de l’école.

Pareils phénomènes pourraient-ils se reproduire de nos jours dans nos sociétés libérales occidentales ?

Il est facile d’imaginer, dans toute société, en tout temps, des circonstances favorables, comme des intoxications inexplicables, des craintes paniques survenant dans un milieu clos, où va se trouver un premier sujet vulnérable qui communiquera l’expression corporelle de son malaise. Le diable n’est plus accusé de posséder les corps, d’autres coupables peuvent prendre sa place dans les opinions.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective, Yves-Marie Bercé, Librairie Vuibert, 2018.

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