Ça commence bien. Enfin pour le lecteur, son plaisir. Jugez plutôt. Première phrase coup de poing : « J’écris parce que je vais crever. » Les écrivains américains savent faire, pas les français, ou très rarement, trop de graisse dès le début. Ça me rappelle, du reste,  un autre roman, avec un début aussi violent, celui du regretté Fritz Zorn, Mars. Un seul livre, et puis emporté par le cancer à trente deux ans. Peut-être y a-t-il songé en écrivant son incipit, le cultivé Nicolas Rey.

Ne rien laisser en héritage

Dans Dos au mur, il avoue tout, le plagiat d’une nouvelle en 2016, les mensonges réitérés depuis l’enfance, les triches au bac et au permis de conduire, les faiblesses, les petites et grandes trahisons, le manque d’argent, les remords, etc. Il se met à nu, il est à vif. Il nous trouble, nous touche. On a envie de le prendre dans les bras, de lui dire que tout ça, ce n’est pas grave, que ça passera. Même le pancréas peut finir par oublier la drogue, l’alcool, la mauvaise bouffe. On a envie de boire un Perrier tranche avec lui, au « Cépage », un bistrot sympa de la rue Caulaincourt, où j’ai lu Dos au mur, face à face que je ne suis pas prêt d’oublier. Dehors, il faisait froid, et la neige tenait au sol.

Donc Rey passe aux aveux. Avec lui, pas besoin de garde à vue. Rey, il est depuis toujours dans l’autodestruction. Trop beau à vingt ans, trop de talent, embarrassé par la notoriété immédiate. Il dit, dans son roman qui se lit d’une traite, sachez-le, qu’il aime Sagan. Normal, c’est son fils spirituel. Elle aussi, elle a flingué son corps. Bonjour tristesse. Dès le début, sa musique s’est imposée, celle de Brahms. Lucide, elle a compris que la mort était un scandale, qu’on ne pouvait pas y échapper, que la vie était une farce, qu’il fallait conduire vite, fumer jour et nuit, boire sans soif, prendre de la coke pour accélérer la phrase molle et surtout claquer tout son fric avant même de l’avoir encaissé. Ne rien laisser en héritage. Que les livres, et encore. Un héritage, ça fout toujours la merde.

Ce roman sur le mensonge est plein de vérité

Rey aurait dû mourir à 27 ans. Il aurait fait la fête avec Jim Morrison et Amy Winehouse. Et en France, petit pays devenu paralytique, il serait considéré comme un écrivain culte. On le citerait chaque semaine, des jeunes filles se rouleraient sur sa tombe, bref, il serait intouchable. Il est en survie. Il écrit de mieux en mieux. C’est léger et profond à la fois. Il n’ennuie pas une seconde. Des passages, avides de sentiments, sont inoubliables. Le chapitre 101 est à chialer, vraiment. Extrait : « Jusqu’à l’aube, nous nous sommes murmuré des mots fous, embrassés jusqu’à plus soif tout en étant enlacés comme des possédés. Nous n’avons pas fait l’amour. Nous avons fait mieux. Nous avons commencé à faire l’amour. » C’est la première rencontre avec Joséphine, l’amour de sa vie. C’est la plus belle page du roman. Parce qu’elle est pleine de vérité. Ce roman sur le mensonge est plein de vérité. C’est pour ça qu’il est terriblement émouvant. Le mensonge, lui, assèche.

Nicolas Rey est désormais un corps en souffrance. Le jeune homme vert s’est épaissi, ses mains tremblent, sa diction est lente. Mais le corps de l’écrivain, c’est sa came. On n’écrit pas sans lui. Regardez, pour ne citer qu’eux, Céline, Hemingway, Capote. Ce dernier a détesté son corps gras. Il n’a plus rien écrit. Hemingway l’a aimé jusqu’au moment où il ne lui a plus permis de se tenir droit devant une femme. Alors, il s’est fait sauté la cervelle d’un coup de fusil. Céline a été au bout de sa douleur généralisée, de sa nuit d’épouvante, car il était médecin, et il avait, dans son chef-d’œuvre, posé le bon diagnostic. Rey va devoir composer avec ce corps affaibli. Mais c’est sa force, justement, ce corps ruiné. Ça se voit dans son regard qui est resté celui d’un enfant.

Nicolas Rey, Dos au mur, Au diable vauvert, 2018.

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