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Colombie: les FARC pourraient tromper leur monde

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Pour leur première participation à des élections en Colombie, les FARC, désormais parti politique, ont enregistré un score ridicule : 0.21% des voix aux législatives et 0.34% aux sénatoriales. Le 11 mars dernier, sur 18 millions de votants, 100 000 à peine ont daigné confier leur suffrage aux FARC. Un échec cuisant après soixante ans de maquis dans des conditions sanitaires effroyables. Une humiliation pour une force politique qui, il y à peine cinq ans, contrôlait un bon tiers du pays. Mais au lendemain du scrutin, il était difficile de trouver un représentant des FARC pour se plaindre ou crier à l’injustice. «Certaines défaites ne sont pas déshonorantes, et celle-ci en fait partie », Lisandro Duque, cinéaste et candidat malheureux au poste de sénateur, ne risque pas le coup de blues post-campagne électorale.

Qui perd gagne la respectabilité

Et si cette défaite était tout sauf un revers ?  Et s’il s’agissait d’un résultat attendu voire prémédité, rien qu’une étape dans une stratégie qui promet d’emmener ceux qui savent attendre leur heure jusqu’aux portes du pouvoir suprême ? Telle est la conviction d’une partie de l’establishment militaire colombien (et de l’administration Trump selon les bruits de couloir entendus dans les milieux autorisés à Bogota). L’aile conservatrice de l’armée n’a jamais cru un seul instant aux accords de paix signés à La Havane en juin 2016 entre les FARC et le président Juan Manuel Santos.  Le peuple colombien non plus, à en croire les résultats du référendum organisé en octobre de la même année et censé ratifier l’accord pour de bon.

Le « J’accuse » de l’armée

Retiré du service actif, le colonel Luis Villamarin, un ancien des forces spéciales, ne mâche pas ses mots et accuse ouvertement Santos et les « vieilles élites » qui le soutiennent d’être tombées dans le piège tendu par les FARC. Pressé d’obtenir le Prix Nobel de la Paix, le président sortant aurait bâclé une négociation où son gouvernement avait toutes les cartes en main, ayant engrangé une série de victoires décisives sur le plan militaire. Au lieu de pousser son avantage, Santos, mû par une « vanité sans limites » et « incapable d’écouter un avis contraire » entérine le passage des FARC du statut de guérilla narcoterroriste à celui d’acteur politique légitime. Par un coup de baguette magique, elles deviennent, elles aussi, une victime de la guerre. Elles exigent donc des droits qui découlent d’une violence de masse causée par les « injustices historiques » que l’Etat colombien n’a jamais su résorber. Exit les prises d’otage, exit les tortures et les captivités inhumaines dans la jungle, exit attentats et autres mines antipersonnel plantées à travers champs et prairies. Les FARC ont lavé leurs pêchés sans avoir eu à faire amende honorable.

Une structure clandestine intacte

Devenu un parti politique comme un autre, les FARC donnent l’illusion, toujours selon Villamarin, de vouloir jouer le jeu de la démocratie parlementaire. Or, le visage aimable offert par les leaders communistes, tout juste sortis de clandestinité, n’est que la pointe émergée de l’iceberg. La structure clandestine est restée intacte : milices de paysans, caches d’armes et de devises, réseaux d’informateurs, adolescents-soldats prêts à se battre. Le tout financé par le trafic de cocaïne qui ne s’est jamais arrêté, il serait conduit par des dissidentes , des renégats dont les FARC se lavent les mains et qui refusent de déposer les armes.  La démobilisation ne serait donc que méprise et mensonge selon Villamarin et une bonne partie de la droite colombienne qui a emporté haut la main les élections du mois de mars.

Entrisme tous azimuts

Alors que le monde entier et la société colombienne considèrent la paix comme un état désirable, les FARC y trouvent un espace pour manœuvrer et poursuivre la guerre sous d’autres formes. En tant que « victimes du conflit », les ex-guérilleros sont autorisés à parler le langage du vivre-ensemble et des droits de l’homme. Indigènes, paysans sans terre, communautés noires isolées de la côte pacifique, LGBT, autant de segments de la population que les FARC prétendent encadrer. Pour ce faire, ils feront usage de séduction mais aussi d’intimidation à travers milices et hommes de main. En navigant dans les eaux calmes des causes sociales et sociétales, les communistes révolutionnaires peuvent s’infiltrer n’importe où, même au cœur des grandes villes où l’action conjointe de l’armée et de la police les avait chassés. Et à partir des centres urbains, ils peuvent prendre pied dans les institutions.  Corps diplomatique, syndicats, écoles, médias de masse. A terme et si le grand dessein est suivi avec la discipline qu’il exige, les FARC auront leur chance de porter le coup fatal. Le jour venu, elles tomberont le masque pour mettre le pays devant le fait accompli. Il sera alors trop tard pour réagir car les institutions manqueront de souffle et de volonté de se battre. Comme une proie qui s’est laissée surprendre et envelopper par l’anaconda, elle n’aura d’autre choix que d’accepter naturellement une alternance nommée FARC.

Les plantations de coca en pullulent

Est-ce un pur délire de militaires et de politiciens de droite imbibés d’anticommunisme ? ou bien un signe de clairvoyance que les élites colombiennes feraient bien de saisir en plein vol tant qu’il est encore temps ? Une chose est sûre : depuis la signature des accords, la surface plantée en coca a explosé, provoquant une grande inquiétude à Washington ; ce qui donne une idée des liquidités que les FARC, au cœur du trafic, continuent à capter.

Interrogé en marge de ce sujet, le chercheur et géopoliticien colombien Ricardo Velez Rodriguez, estime que l’accord de paix sera inévitablement revu dans le futur et ce dans un sens moins favorable aux insurgés. Il dénonce aussi le fait d’avoir négocié la paix sous la houlette des Cubains et non en territoire neutre. Il donne toutefois une chance au processus de réconciliation estimant qu’il faut bien discuter avec les ennemis d’hier.

La paix se construit sur la confiance. L’armée qui a vaincu une insurrection exceptionnellement féroce et riche aura-t-elle envie de laisser faire un processus qui, au bout du tunnel, réduira ses budgets et offrira aux guérilleros une nouvelle virginité ? Il y a fort à parier que l’aigle continuera à garder un œil sur l’anaconda.

Un printemps casqué

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Et ce qui devait arriver arriva. Quand un ancien banquier réunit 18% des inscrits au premier tour, fait mine de prendre les 66% de bulletins en sa faveur au second contre le repoussoir Marine Le Pen pour une adhésion à son projet de mise aux normes néolibérales de l’exception française, on se retrouve avec une France au bord de la crise de nerfs.

2500 CRS pour une ZAD

Lundi 9 avril, confronté à un mouvement social qui se durcit, le pouvoir a fait donner la troupe. Dans la même journée, il y a d’abord eu 2500 CRS qui sont intervenus sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Quand bien même au mois d’avril, la loi permet les expulsions,  comme si ça ne pouvait pas attendre dans un contexte de tension sociale,  on a détruit des lieux de vie, et refusant la distinction entre les simples squatters, les paysans historiques et les néo-ruraux porteurs de projet alternatifs et au deuxième jours les premiers blessés, chez la police et les zadistes ont fait leur apparition. Les affrontements assez logiquement se durcissent de part et d’autre, hélicoptère et blindé de la gendarmerie visés d’un côtés, premiers blessés graves de l’autre.

C’est d’ailleurs étonnant de la part du macronisme qui n’a cessé de vanter les mérites de l’expérimentation dans tous les domaines devant des élus locaux à la fin de l’année que de nier qu’une partie non négligeable des zadistes tentent d’inventer une autre façon de vivre sur un territoire. Imaginez un peu le désastre si cela, comme cela a été le cas il y a quelques décennies au Larzac, la chose réussissait. Quoi, des auto-entrepreneurs qui en plus prendraient le temps de réfléchir à la façon d’entreprendre ?

Le macronisme, ce bonapartiste autoritaire

C’est juste inacceptable pour un gouvernement dans lequel les technocrates non-élus Buzyn, Blanquer, Borne, Pénicaud œuvrent dans des domaines aussi peu importants que la santé, l’éducation, les transports et le travail et n’auront jamais à redescendre dans une circonscription pour voir, si par hasard, le jour du marché, les électeurs ne seraient pas légèrement agacés qu’on les fasse changer de type de société sans trop leur demander leur avis. Mais qu’ils se rassurent, les électeurs, ils ne sont pas beaucoup plus respectés que les élus, ces dinosaures clientélistes issus du vieux monde. Gérard Larcher, président du Sénat, l’a appris à ses dépens quand il a tenté de nuancer, seulement nuancer, le projet de réforme constitutionnelle qui accentue la présidentialisation du régime, parfaite illustration du double langage constant du macronisme qui se veut girondin dans les mots et relève du bonapartisme autoritaire dans les faits. Même Bayrou, l’allié, doit manger son chapeau devant l’injection homéopathique de la proportionnelle qui sert de cache-sexe à une marginalisation accrue du rôle du Parlement.

Nanterre évacuée

Comme si ça ne suffisait pas, c’est aussi la fac de Nanterre qui ce même lundi 9 avril, a été investie par les CRS. On a eu le droit à quelques photos d’étudiants menottés du meilleur effet. Ceux-là ont sans doute été punis à cause de leur orthographe défaillante. Même en étant partisan acharné de la pédagogie à l’ancienne, on peut trouver tout de même un peu rugueux de répondre à des fautes d’accord par des coups de matraque.

Et encore, on a eu de la chance, de les entrevoir ces photos. Le pouvoir semble aimer moyennement la presse quand elle n’est pas tout à fait aux ordres. Elle s’est retrouvée interdite à Notre-Dame-des-Landes comme elle est désormais interdite de salle de presse dans l’enceinte de l’Elysée. Et quand la ministre des Transports daigne répondre sur la réforme de la SNCF à un organe aussi bolchévique que Les Echos, à la mi-mars, l’entretien a tellement été relu et amendé que le quotidien a préféré ne pas le passer, estimant qu’il n’avait pas à être le simple relais d’un communiqué officiel.

La grogne En marche

Apparemment, cette méthode trouve ses limites. Les deux démonstrations de forces de lundi, dont on peut penser qu’elles étaient plus à l’usage des grévistes de la SNCF que pour la défense de l’état de droit, n’ont pas vraiment portées leurs fruits. La grève, dite perlée, après les dernières AG de grévistes vient de se transformer en grève reconductible à la Gare du Nord qui est tout de même la plus grande d’Europe. Et, ô surprise, un député LREM de Loire-Atlantique, Matthieu Orphelin, s’est rappelé qu’il n’était pas simplement un godillot et a osé exprimé ses réserves sur l’opération de Notre Dames des Landes : « Je suivrai avec inquiétude l’opération qui vient de commencer. J’espère qu’elle sera centrée sur sa réelle raison d’être : finaliser la remise en service de la route RD281 et démonter les quelques lieux de vie qui bordent cette route, pour que tous les habitants de la zone puissent circuler comme avant. Une opération plus vaste ne réglerait rien d’autre. »

On ne le lui fait pas dire et on espère pour lui qu’il ne sera pas foudroyé par Jupiter.

Peggy Sastre: « La peur du loup asservit les femmes »


Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (2/2)


Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Les féministes vous rétorqueront que nous ne sommes plus dans la savane et que ce rappel des origines ne vise qu’à valider les stéréotypes sociaux qui poussent les petites filles vers les poupées quand les petits garçons préfèrent les G.I. Joe ?

Peggy Sastre. Tout un discours féministe, et plus largement progressiste, de déconstruction des stéréotypes de genre prétend qu’ils sont faux parce que socialement construits. Or, les stéréotypes, engendrés par des structures et des processus biologiques, reposent sur un fond de vérité ! De nombreux chercheurs travaillent sur la véracité des stéréotypes, à l’instar de Lee Jussim qui démonte de surcroît leur caractère prédictif. L’idée féministe selon laquelle une petite fille jouant à la Barbie deviendra une connasse battue par son mari n’a aucun fondement. Il est probable que même sans contrainte sociale ou parentale, elle se portera plutôt vers la poupée que sur le fusil et le camion de pompiers. Pour autant, il ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes. Ce sont des hypothèses probabilistes qui n’obligent nullement les individus à se reconnaître en eux. Beaucoup de femmes ne s’intéressent pas aux vêtements et il serait malvenu de les y contraindre. Mais quand hommes et femmes ont toute liberté de choix et d’action, ils semblent confirmer ces stéréotypes. C’est ce qu’on appelle le paradoxe norvégien : c’est dans les pays les plus libres au niveau de l’égalité sociale entre les sexes que le fossé comportemental entre hommes et femmes est le plus important.

Dans ce cas, pourquoi n’acceptez-vous pas complètement la séparation des tâches entre les sexes ?

Parce que cela contraint la variabilité individuelle et aussi tout simplement parce que notre environnement a changé. Le partage des tâches entre deux pôles bien définis était adapté à des sociétés archaïques où l’on mourait à 30 ans. Or, depuis quelques siècles, avec les progrès de la science, notre environnement a énormément changé. Logiquement, les femmes ont de moins en moins besoin de protection et de dépendance par rapport à un homme. Tous les comportements qui découlaient de cette dépendance perdent donc en pertinence.

Vous semblez nuancer votre système de pensée. De notre vieux passé génétique, fera-t-on bientôt table rase ?

N’allons pas plus vite que la musique. Même si l’individu contemporain s’émancipe des grandes structures collectives que sont les religions ou la famille, même si notre liberté individuelle s’épanouit à mesure que notre environnement permet l’individualisme, les processus biologiques traditionnels restent prégnants, voire moteurs. Par exemple, dans les cas de violence conjugale, le différentiel économique entre la femme et l’homme est encore l’un des facteurs les plus prédictifs. Quand une femme dépend économiquement de son mec, elle court plus de risques de se faire frapper.

La violence serait-elle consubstantielle au mâle ?

Dans des environnements ancestraux, évidemment. Mais à notre époque où les femmes accèdent de plus en plus aux postes de pouvoir, elles adoptent des comportements violents similaires à ceux des hommes. Autrefois, un environnement moins favorable aux carrières féminines les incitait à développer des stratégies de compétition larvées comme la diffusion de ragots pour éviter les risques de représailles. Désormais, elles se battent bien plus ouvertement.

Pourtant, le cliché veut que les femmes soient plus empathiques et bienveillantes que les hommes dans la vie professionnelle ou en politique…

C’est une idée assez fausse. Quand des femmes arrivent au pouvoir, on observe plutôt le syndrome reine des abeilles : elles veulent exclure d’autres femmes, si nécessaire violemment.

En réalité, nombre de féministes, sous prétexte de traquer les comportements genrés, veulent en finir avec la différence des sexes. L’évolution pourrait-elle leur faire ce cadeau et mettre fin à un partage biologique des rôles devenu inutile dans notre environnement ?

Avec l’évolution, par principe, tout est possible. Mais si c’était le cas, on verrait les femmes devenir des hommes comme les autres, pas l’inverse.

Dans ces conditions, aura-t-on dans un siècle une population carcérale plus égalitaire ?

La population carcérale féminine augmente déjà depuis cinquante ans. Récemment, le phénomène des femmes djihadistes a été très mal compris. Dans un premier temps, on a pensé qu’elles agissaient sous l’autorité ou la contrainte de leur mari. Cela rappelle l’argument fallacieux utilisé par la République contre le droit de vote des femmes : « Elles vont voter comme leur mari ! » En fait, les femmes de l’État islamique portent souvent la culotte et les hommes sont bien davantage leurs pions que l’inverse.

À propos de chipies, vous citez fréquemment Valérie Trierweiler et à son sujet, vous accusez un certain féminisme victimaire de fragiliser les femmes en les poussant à choisir le mauvais conjoint. Pourquoi ?

Je reprends une hypothèse scientifique dite « hypothèse du garde du corps » selon laquelle les femmes ont tendance à se choisir un conjoint fort, puissant et dominateur parce que, du point de vue de l’évolution, mieux vaut avoir un partenaire capable de vous protéger des attaques extérieures. Mais c’est à double tranchant, car une femme assassinée a 50% de chances d’avoir été tuée par son propre conjoint. Bref, un partenaire fort pourra retourner sa violence contre vous-même.

Les féministes incitent plutôt à choisir un conjoint faible, compréhensif, voire… féministe !

Eh bien, l’inconscient des femmes leur dit autre chose. Beaucoup de femmes me disent : « Ah, moi je ne pourrais pas me mettre en couple avec une chiffe molle ! » Il y a quelques années, alors que la mode était soi-disant aux métrosexuels, la majorité des femmes que je connaissais rejetait l’idée même d’un mec qui se maquillerait. C’était une réaction très instinctive. On peut rationaliser ce rejet : l’homme qui met du mascara est perçu comme faible.

Le plus amusant, c’est que des féministes farouches peuvent tenir ce genre de discours en privé. Au fond, quel projet de vie défend le néoféminisme ?

Le néoféminisme me fait penser aux processus d’inertie qu’observe Robert Muchembled dans son Histoire de la violence. Quand la violence baisse, nous aurions du mal à nous y habituer et nous chercherions à compenser par des formes symboliques et cathartiques. C’est ce qui s’est passé en Occident. Malgré les crises, nos sociétés sont en effet de plus en plus pacifiées et prospères. Les femmes ont beau ne plus avoir grand-chose à conquérir, une espèce d’inconscient archaïque nous dit que la vie est terrible, que des jeunes filles se font tuer à chaque coin de rue, etc. C’est une manière de chercher des raisons d’être mal. De jouer en quelque sorte à se faire peur.

Mais lorsque certaines féministes s’indignent en disant que l’insulte est une violence et que le mot « chienne » mord, elles se fourrent le doigt dans l’œil. Au niveau de l’avancée civilisationnelle, mieux vaut traiter quelqu’un de « gros connard » que de lui planter un couteau dans le bide.

Avons-nous atteint le sommet du progrès en termes d’égalité hommes/femmes ?

Du point de vue que je défends, l’égalité en droit, les femmes ont globalement gagné en France : il n’y a aucune différence de droit entre les individus, quel que soit leur sexe.

En conséquence, faut-il abandonner le mot féminisme ?

À voir comment il ne cesse de dégoûter des gens qui pourtant l’appliquent, peut-être qu’il n’est effectivement plus adapté. Est-ce qu’il ne faudrait surtout pas mieux le définir et, pour cela, sans doute revenir à sa définition très classique – le féminisme est l’idéologie favorisant et valorisant l’égalité en droits des hommes et des femmes ? Une égalité qui n’est pas synonyme d’identité et d’indifférenciation.

Une autre tendance actuelle du néoféminisme consiste à transformer le viol – un crime odieux – en sorte de crime ultime. Cette souffrance des souffrances déclencherait un traumatisme imprescriptible dont une femme normale ne devrait jamais se remettre. 

C’est vrai. Violée à 13 ans par Roman Polanski, Samantha Geimer, qui a signé notre tribune puis publié un second texte dans Le Monde, a très bien décortiqué cette injonction à la souffrance. Effectivement, le viol est aujourd’hui le seul crime dont on attend de la victime qu’elle ne s’en sorte jamais. L’idée sous-jacente est qu’une agression contre le sexe des femmes constitue une atteinte exceptionnelle. Pour ma part, si je réprouve évidemment les viols, je considère que leurs victimes peuvent garder la force de dire : « En fin de compte, ça ne m’a rien fait. » Certains violeurs psychopathes n’expriment pas seulement un désir sexuel, mais aussi un désir de destruction et de domination totale sur leur victime. Leur faire ce genre de pied-de-nez est une façon de reprendre la main.

Cette forme nouvelle de sacralisation du corps féminin paraît incohérente quand on soutient la FIV, la PMA et la GPA.

Sans doute, alors qu’on peut acheter un enfant à l’étranger par GPA, prétendre en même temps que mettre une main sur le genou est le dernier des affronts est peu cohérent. Mais je crains que la cohérence, voire la plus évidente des logiques, soit le cadet des soucis de bien des féministes contemporaines.

Vous êtes en revanche fort conséquente. Libérale intégrale, vous soutenez la GPA et même le projet d’un utérus artificiel tant vous semblez rejeter les fonctions biologiques de la femme. Pourquoi nourrissez-vous tant de haine envers votre utérus ?

À tout prendre, ce n’est pas tant de la haine que de la rancœur que j’éprouve, mais je n’impose pas mon ressenti personnel. Certes, quand j’étais enceinte, j’avais l’impression atroce d’avoir été trahie par mon corps, d’avoir un alien en moi. Inversement, d’autres femmes n’ont jamais été aussi heureuses que pendant leur grossesse. Grand bien leur fasse ! Partisane de la liberté, je n’entends imposer aucun choix. Je cherche simplement à élargir le champ des possibles. À l’avenir, la gestation artificielle pourrait éviter aux femmes qui le souhaitent de devoir porter leur enfant.

Vous allez un peu plus loin que la liberté de choix en écrivant : « Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous » !

C’est le titre-blague d’un de mes chapitres. J’y montre que les enfants sont l’un des premiers facteurs de dissolution du couple parce que leur irruption correspond au moment où la différence comportementale entre hommes et femmes se creuse. Naissent alors très souvent des conflits que les couples sans enfants ne connaissent pas. Et ceux qui n’arrivent pas à résoudre ces conflits se séparent ou divorcent.

Pour ne pas désespérer nos lectrices, pouvez-vous nous affirmer que la passion amoureuse et ses dévastations ne vont pas disparaître ?

Je ne crois pas à la disparition de l’amour, mais il n’est pas impossible que ses formes les plus toxiques s’atténuent. À l’avenir, on pourra sûrement guérir d’un chagrin d’amour en ingérant des médicaments adaptés.

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Higelin, la vie en rose théâtral


Jacques Higelin avait raflé tous les suffrages dans les années 70 et 80 avec sa musique aux pétulances théâtrales, sa variété rock exubérante, voire emphatique. Parfois, rien ne distinguait ses chansons de celles d’un Gérard Blanchard, d’un Jean Guidoni, ou encore d’un Capdevielle. Hommage au disparu.


Il se revendiquait de Trenet – auquel il a consacré un album live de reprises, Higelin enchante Trenet – et de Vian. En bon mitterrandien, il voyait la vie en rose, même perdu dans le désert socialiste : « J’ai une solide dose intérieure de plaisir de vivre. Histoire de sauter de joie en pleine rue, de siffloter des airs pas possibles à mes robinets. C’est ancré dans ma peau. J’ai envie de faire face à la déprime. J’aime vivre. Il faut refuser la morosité, l’angoisse ambiante. Et nourrir, diffuser tes richesses naturelles », disait-il dans les pages de Libération au début des années 80. Dans la même interview, il confessait que la musique l’avait sauvé du désespoir : « Elle a fait sortir mes monstres. » Pas faux, rétorqueront les allergiques à ses démons musicaux.

Gouailleur, cabotin, grandiloquent, il l’était aussi sur les plateaux télé, parfois jusqu’au grotesque. Lalanne et Cali n’ont rien à lui envier de ce côté-là. Mais heureusement pour lui, Higelin avait ce truc en plus : le sens de la mélodie populaire qui fait mouche, tombée du ciel donc, et l’inflexible propension à serpenter sur la gamme des sentiments, avec une gracilité constante, en funambule de la vie. Bien perché quand même.

En cinquante ans de carrière, le chanteur – auteur et compositeur – a chevauché tous les styles musicaux pour étoffer son théâtre baroque, sa machine à frapper les mots.

Le grand public l’a découvert en 1978 avec « Pars », son premier tube, une chanson d’amour autobiographique.

Cet enfant de mai 68 – il a fait du théâtre de rue en forme de happenings peu après les événements – s’était auparavant fait remarquer auprès des initiés par son association avec Brigitte Fontaine notamment (« Cet enfant que je t’avais fait », « Fleur de pavot », etc.). Cette période baba cool laissera place à un cycle rock, à partir de 1974. En effet, Higelin a découvert entre-temps les Rolling Stones et le groupe de Detroit MC5, influences qui permettront au musicien de trouver ses marques et son public, avec l’album BBH 75. Le disque résonnera chez Bashung, Couture, Lavilliers, Bill Deraime, Thiéfaine, Téléphone et bien d’autres.

D’ailleurs, Louis Bertignac ou encore Eric Serra ont fait leurs armes chez lui : le guitariste de Téléphone est crédité sur l’album Irradié (1975), Eric Serra sur le double (1985), à la basse et au « Drum computer progr.».

Précurseur d’un rock français urbain, en forme de manifeste social, de tranches de vie (énervées) du morne quotidien – préfigurant ainsi le mouvement punk -, BBH 75 s’est vu attribuer la 5ème place du classement des « 100 Disques essentiels du rock français » établi par le mensuel Rolling Stone en 2010, juste derrière l’Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg.

A partir du single « Pars », Higelin squatte les ondes allègrement jusqu’au milieu des années 90 : « Champagne » (1979), « La Croisade des enfants » (1985) – dont l’empreinte sonore s’entendra chez Bachelet, « Tombé du ciel » (1988) – à la production bleu azur, « Poil dans la main » (1989) – poilante ode à la paresse, « Ce qui est dit doit être fait » (1991) – chant d’amour paternel pour célébrer en beauté l’arrivé de sa fille Izia, née l’année précédente, « Le Berceau de la vie » (1994) – profession de foi tournée vers l’amour de la vie digne et jolie.

Après cette faste et longue période de succès, discographique et scénique, Higelin se fera plus discret, produisant toujours des albums exigeants et malicieux, dont trois relèveront d’une collaboration avec l’ex-Kat Onoma Rodolphe Burger.

En 2016, le septuagénaire (75 ans) sortait un ultime enregistrement studio, Higelin 75, titre renvoyant aussi au disque qui l’avait révélé, comme pour boucler la boucle de son numéro de voltige, avant le baisser du rideau.

Précurseur sur le terrain musical français, l’artiste à la voix éraillée pouvait également se montrer visionnaire, pointant il y a près de quarante ans les travers d’une société devenus règle aujourd’hui : « Tout le monde se confesse actuellement : on se vide comme des sacs chez les autres au lieu d’assumer un minimum. Comme s’il n’y avait pas d’autres moyens de se soigner ! (…) Regarde tous ces canards dans les kiosques, des kilos de paperasse où chacun raconte, explique, déblatère sur sa vie, ses malheurs. Ras le bol que les journaux vivent par procuration ! » (Libé, 23/12/1980).

Jacques Higelin croyait au paradis païen (« Nous sommes qui nous sommes / Un dragon, une lionne / Enlacés nus, dans le jardin du paradis païen »). Espérons que le dragon ait trouvé son dieu Pan, dans son nouveau jardin extraordinaire.

Belgique: Wallons et Flamands (presque) unis contre l’immigration

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D’ici à quelques mois, les Belges et les étrangers résidant en Belgique se rendront aux urnes afin d’élire leurs conseillers communaux. Cette élection préfigure celle, très attendue, de 2019, qui verra le renouvellement des gouvernements régionaux et fédéral.

Les postures de bouledogue s’érodent

Comme dans toute l’Europe de l’Ouest, les partis traditionnels sont à bout de souffle et peinent à se situer sur un échiquier politique bouleversé où les clivages anciens ne signifient plus grand-chose, à force de coalition et de pensée unique, de libéralisme social et de « vivre-ensemble ». Les enjeux sont pourtant de taille, le paquebot Europe prend l’eau de toute part, les populations sécularisées se cherchent de nouveaux dieux, l’ère post-industrielle a profondément modifié le rapport au travail, les étendards de l’islam bourgeonnent à chaque coin de rue, les familles se délitent et le savoir s’empoussière.

C’est sur ce terrain marécageux que prolifèrent des partis nouveaux ou autrefois insignifiants. Et si la Belgique n’échappe pas à la règle, elle y ajoute un particularisme folklorique : le clivage flamands-francophones qui, jusqu’il y a peu, figeait chacun dans une posture de bouledogue de part et d’autre d’une très artificielle frontière linguistique. Toutefois, depuis les dernières élections, ces tensions communautaires s’étaient largement apaisées. C’est même une chose assez paradoxale car c’est justement suite à ces élections que, pour la première fois, et par la grâce d’un Premier ministre francophone – Charles Michel, centre-droit – la N-VA, fer de lance du flamingantisme combattant, populaire en Flandre mais négligeable au plan national, entrait au gouvernement fédéral.

Un croquemitaine secrétaire d’Etat aux migrations

Depuis, plus la moindre échauffourée linguistique, au grand désespoir d’Olivier Maingain, Président du FDF, le parti défenseur des francophones de Bruxelles, rebaptisé DéFi afin de courtiser l’électeur wallon nullement menacé dans l’emploi du français. Cette alliance avec la N-VA devait d’ailleurs en faire blêmir d’autres, à commencer par les partis de gauche (PS), de centre-gauche (CDH) et d’extrême gauche (PTB). Car la N-VA est réputée d’extrême droite et les heures les plus sombres de notre histoire n’allaient sans doute pas tarder à résonner dans nos villes et nos campagnes. Pire encore, la N-VA envoya au gouvernement Théo Francken, croquemitaine sanglant, mélange effrayant d’Hitler et d’Attila, raciste invétéré et dévoreur de chatons. Armés de leur compte Twitter, les militants des partis traditionnels, sentant bouillonner en eux le sang glorieux de Jean Moulin, étaient bien décidés à ne pas se laisser faire. D’autant plus que le facétieux gouvernement de Charles Michel assigna à Théo Francken un portefeuille où il pourrait déployer ses talents : le secrétariat d’Etat à l’Asile et aux Migrations. Tout était en place pour une guerre opposant les Justes à la bête immonde.

Mais non. Dans le respect tant des lois que des droits de l’homme, Théo Francken installa une politique de retour des migrants illégaux délinquants, ferraillant avec succès contre le MRAX, la Ligue des Droits de l’Homme et autres Amnesty International.  Et cela eut l’heur de plaire à la population, en ce compris la population francophone, pourtant régulièrement qualifiée par la N-VA de feignasse et de parasite. A telle enseigne qu’à Bruxelles, lieu des tensions linguistiques où les francophones, très largement majoritaires (90%), doivent sans cesse laisser la préséance au flamand, la N-VA, qui y fut toujours reléguée dans l’opposition, devrait prochainement y conquérir nombre de sièges. Et cela par la grâce du vote des francophones, ces derniers se sentant plus menacés par les amis de Salah Abdeslam que par ceux de Bart De Wever, le Président de la N-VA.

Des maos à la sauce wallonne

Mais la N-VA n’est pas le seul parti que l’effondrement des clivages politiques obsolètes propulse au pouvoir. A l’autre bout de l’échiquier politique, le PTB, marxiste pur jus, reprend des couleurs, et son Président, Raoul Hedebouw, est devenu l’invité chronique des émissions politiques. Son « petit livre rouge », prenant pour exemple incontournable la Russie de Staline et la Chine de Mao, a pourtant de quoi glacer le sang. Peu importe, le PS en pleine déroute et rejeté dans l’opposition, ce qui n’est ni dans ses habitudes, ni dans son ADN, s’acoquinerait volontiers avec lui, drainant dans son sillage Ecolo, CDH et DéFi qui n’y verraient que des oppositions cosmétiques. Autrefois bouée de secours pour les grands partis cherchant un appoint afin de créer une coalition, l’extrême gauche marxiste pourrait devenir en Wallonie la clé de voûte du gouvernement en 2019.

Toujours du côté francophone, le PP, Parti Populaire, libéral et conservateur, avait un temps séduit une partie de l’électorat, lassée de l’hégémonie socialiste et déçue des contorsions du MR qui semblait, jusqu’il y a peu, répugner à s’affirmer de droite. Las ! Ce petit parti vola rapidement en éclats, ses membres les plus brillants claquant la porte les uns après les autres et formant chacun son groupuscule.

Deux partis coraniques, une charia

Le parti Islam, dont le programme n’est autre qu’un copier-coller de la charia, fort de deux élus à Molenbeek, présente des candidats dans d’autres « territoires perdus », tels Verviers, Dison,… où il sera concurrencé par un autre parti coranique, le MPE.  La question n’est plus de savoir s’il y aura des représentants de la vaste communauté musulmane dans les assemblées, mais plutôt dans quel compartiments des bus devront prendre place les transgenres. C’est dans cette configuration que se présentera devant l’isoloir l’électeur belge. Car il se présentera, en Belgique, le vote est obligatoire.

Peggy Sastre: « La majorité des hommes ont moins de pouvoir que les femmes »


Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (1/2)


Causeur. D’un naturel plutôt discret, vous avez décidé d’intervenir dans le débat en réaction à la campagne #balancetonporc qui a suivi l’affaire Weinstein. Vous avez corédigé la tribune en faveur de la « liberté d’importuner » publiée dans Le Monde et signée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve. Pourquoi avoir choisi de monter au créneau et de mobiliser toutes ces femmes célèbres ?

Peggy Sastre[tooltips content= »Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018). « ]1[/tooltips]. Je précise que cette tribune s’intitulait « Des femmes libèrent une autre parole », titre que Le Monde a conservé dans le journal, mais changé sur son site internet. Ce texte avait notamment pour objet de défendre la liberté sexuelle, dont la liberté d’importuner n’est qu’une des conditions d’exercice. Autrement dit, on ne peut pas colorer simplement en noir et blanc un phénomène complexe qui, dans la réalité, est gris. Car dans le jeu de la séduction, hommes et femmes ne partagent pas forcément la même définition des comportements acceptables. Plusieurs études sur le harcèlement au travail ont révélé l’existence de profondes divergences d’appréciation entre hommes et femmes quant à ce qui relève de la drague lourde, du harcèlement sexuel, voire de l’agression. Il n’y a donc pas de définition objective du « porc », ce qui rend la campagne #balancetonporc problématique.

Pensez-vous que la domination masculine, et ses abus sur les femmes, n’existe pas ?

Mon précédent livre s’appelait justement La domination masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015). Le discours féministe sur la domination masculine invente de toutes pièces une espèce d’hydre de science-fiction dont il serait vain de couper un bras parce qu’il repousserait aussitôt. Comme l’expliquent Gérald Bronner et Étienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), les discours qui nous serinent « c’est la faute à la société, c’est la faute à la domination masculine, c’est la faute au patriarcat » sont totalement hors-sol. Ce sont des imprécations reposant sur des entités mal définies auxquelles on prête des intentions qu’elles n’ont pas, selon un biais d’agentivité ou d’intentionnalité illusoire. En réalité, si des hommes ont le pouvoir dans notre société, les hommes n’y ont pas le pouvoir.

Que voulez-vous dire ? 

Aujourd’hui, y compris dans les sociétés occidentales, la plupart des postes de pouvoir sont aux mains d’hommes. Pour autant, non seulement la majorité des hommes n’a pas le pouvoir, mais ils ont moins de pouvoir que les femmes. Quoi qu’en dise la vulgate féministe, les hommes sont plus nombreux dans les positions très basses de la société. La majorité des exclus, des SDF, des prisonniers et des suicidés sont des hommes ! Dans un État providence comme la France, les femmes disposent en prime d’un avantage économique sur les hommes car l’enfant est devenu une rente.

Jusqu’à nouvel ordre, le beau sexe garde aussi le pouvoir de vie et de mort sur l’embryon. Reste que, à en croire l’ensemble des commentateurs enthousiastes, le grand déballage qui a suivi l’affaire Weinstein serait en train de révolutionner la société. Croyez-vous à ce lendemain qui chante ?

Non. Cela me paraît très difficile de dire qu’on vit un événement historique sans aucun recul sur notre époque. Le mouvement #balancetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des milliards de microfeux avant lui. J’entrevois cependant un risque dans #balancetonporc : les hommes un peu gentils et maladroits risquent de s’écraser encore un peu plus tandis que les vrais prédateurs s’adapteront encore mieux et iront chercher des proies féminines encore plus vulnérables. Ce processus a déjà commencé.

Entre tout révolutionner et ne rien changer, il y a une marge. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

La révolution anthropologique que j’aperçois est hyper réactionnaire : la campagne #balancetonporc risque de provoquer un retour à la ségrégation d’avant la libération sexuelle. Entre les années 1950 et 1970, une véritable révolution des mœurs s’était produite, notamment grâce à la légalisation de la pilule contraceptive. La femme obtenait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pilule, droit à l’avortement et changement des mentalités ont permis aux femmes d’assumer leur sexualité sans être socialement réprouvées. Cinquante plus tard, j’observe une terrible régression. Sandra Muller, la créatrice du mot d’ordre #balancetonporc, s’est déclarée traumatisée par le dragueur qui lui a dit : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ! » Elle suggère ainsi que l’expression d’un désir sexuel est destructrice pour les femmes. Un tel message nous fait revenir à la société des chaperons.

Mais cette victimisation outrancière permettra peut-être de protéger les véritables victimes.

Au contraire, elle place les femmes dans une situation de vulnérabilité permanente. Génétiquement, nos environnements ancestraux ont poussé les femmes à être très alertes et sensibles au danger. En criant au loup, Muller et les autres exploitent cette sensibilité et, au passage, justifient l’un des errements du féminisme depuis les années 1980-1990 qui consiste à revendiquer des droits spécifiques plutôt que l’égalité. Il n’y a pas mieux que la peur du loup pour asservir les femmes.

Comment conciliez-vous la revendication de l’égalité entre les sexes et votre approche darwinienne des rapports hommes/femmes ? Les explications biologiques des différences de salaires ou de l’inégal partage des tâches ménagères peuvent être entendues comme des justifications.

On ne saurait accuser un chercheur en cancérologie de justifier le cancer. Au contraire, comprendre le cancer est la condition pour le combattre. J’essaie de retracer l’histoire de notre évolution biologique, qui s’est faite dans des environnements très dangereux où des inégalités se sont révélées profitables à tous dans la lutte pour la survie. Je constate la persistance d’inégalités qui sont devenues inutiles dans notre environnement. Et cela me plaît d’autant moins que, selon de grandes institutions internationales comme l’ONU, la prospérité et le bonheur des sociétés sont corrélés à leur niveau d’égalité entre les sexes. Reste que ces inégalités sont bien davantage le fruit de l’évolution que de la méchanceté gratuite des hommes.

Mais si nous sommes génétiquement programmés, quelle est notre marge de manœuvre ?

Ne confondez pas programmation et prédisposition. L’évolution n’est pas finaliste. Il n’y a pas de grand plan défini à l’avance qui commanderait les individus. Pardon d’être un peu technique, mais il faut différencier causes proximales et causes distales. Prenons l’exemple classique de l’orgasme. Sa cause proximale, c’est-à-dire la plus immédiate, c’est le plaisir – la raison qui incite les gens à en avoir envie. Mais sa cause ultime, c’est qu’il favorise l’attachement entre les êtres, l’investissement parental et en fin de compte le succès reproductif – la raison pour laquelle la sélection naturelle l’aura perpétué.

Mais Goethe n’a pas écrit Les Souffrances du jeune Werther ni Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine pour s’inscrire dans la chaîne de l’évolution !

Détrompez-vous ! Beaucoup d’études et de livres, en particulier The Mating Mind (qu’on pourrait traduire par « l’esprit copulateur ») de Geoffrey Miller, montrent que l’art, la danse, la littérature et tous les objets et comportements artistiques sont des moyens d’accès à des partenaires sexuels. L’évolution passe donc forcément par là. Ceci étant, je ne m’oppose pas du tout aux explications socio-culturelles. Simplement, elles ont un point aveugle : le poids des facteurs biologiques. Sans prétendre remplacer la métaphysique, nier la culture ou la liberté individuelle, j’essaie de donner un autre angle. Mon éclairage darwinien apporte une perspective différente, beaucoup moins connue, mais aux fondements scientifiques autrement plus solides que ceux de la psychanalyse, par exemple.

Mais vous parvenez à des conclusions souvent proches. La biologie, comme l’inconscient, relativise la liberté de l’homme. Quelle place laissez-vous au libre-arbitre ?

Je ne nie pas l’existence d’une marge de libre-arbitre, même s’il est parfaitement plausible qu’elle ne corresponde qu’à des causes ignorées. L’évolution, c’est toujours une interaction entre l’organisme et son environnement qui va pousser chaque espèce et chaque individu à trouver leur niche pour s’en sortir le mieux possible. C’est pourquoi la dichotomie nature-culture est fallacieuse.

Justement, dans votre dernier livre, Comment l’amour empoisonne les femmes, vous expliquez comment notre environnement a fait que les femmes sont beaucoup plus amouro-centrées et dépendantes à l’amour que les hommes. Comment cela s’est-il produit ?

La reproduction étant dès le départ beaucoup plus lourde pour les femmes que pour les hommes, nous ne partons pas sur un pied d’égalité. Un seul ovule est beaucoup plus coûteux à produire que des millions de spermatozoïdes. Cette disproportion originelle s’appelle l’anisogamie, laquelle produit le différentiel d’investissement parental minimal. Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. Les femmes sont plus susceptibles d’être dans le surinvestissement sentimental alors que les hommes sont plus enclins au sous-investissement. En revanche, la jalousie sexuelle d’un homme peut le pousser à tuer car il court le risque d’élever un enfant qui n’est pas le sien, une perte génétique totale qui peut le rendre fou !

A suivre…

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Le danger sociologique

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L’art contemporain vous aime-t-il?


Artiste plasticien et chanteur du groupe Musique post-bourgeoise, Olivier Urman avait installé fin mars une sculpture éphémère devant le Palais de Tokyo. Par ce geste, il entendait contester le projet de Jeff Koons qui « offre » à la ville de Paris un bouquet de tulipes sculpté moyennant quelques millions d’euros pour honorer les victimes du terrorisme. Cent ans après Marcel Duchamp, un certain art contemporain n’est-il qu’une vaste escroquerie? L’art a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Est-il acceptable de saccager certaines œuvres? Entretien avec un artiste (vraiment) subversif.


Daoud Boughezala. Dans la nuit du 29 au 30 mars, vous avez clandestinement installé devant le Musée d’art moderne de Paris une sculpture figurant une main avec un micro et l’inscription « L’art vous aime-t-il ? » Cette œuvre a été posée là où trônera  le bouquet de fleurs que Jeff Koons « offre » à Paris, moyennant quelques millions d’euros. Quel est le sens de votre geste ?

Olivier Urman[tooltips content= »Olivier Urman est artiste plasticien et fondateur du groupe Musique post-bourgeoise.« ]1[/tooltips]. C’est une réponse personnelle à la polémique autour de Jeff Koons. Un geste de panache. Sa démarche autour du « bouquet of tulips » manque tellement de générosité que j’ai décidé d’agir. Lorsqu’il veut nous faire avaler que son œuvre serait un hommage aux victimes du Bataclan, il est fourbe. En plus, ce sera en partie financé par le contribuable parisien puisqu’il n’offre que l’idée. Il est pourtant suffisamment riche pour faire un vrai cadeau. Quand on offre des fleurs, on ne va pas demander à la personne d’aller les chercher chez le fleuriste et de payer le bouquet !

Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.

J’ai décidé de mettre une sculpture à la place de la sienne pour lui clouer le bec car je trouve son geste vraiment mesquin et pingre. D’abord, parce que son bouquet de tulipes existe déjà: ce n’est même pas une œuvre originale. Koons se contente d’un petit dessin sur un bout de table avec sa photo de Monsieur loyal triomphant. Ensuite, il décide lui même du lieu. Imaginez que je vous offre un portrait de moi et que je mette au-dessus de votre lit en disant que vous dormirez mieux comme ça.

Votre sculpture a-t-elle vocation à s’éterniser devant le Musée d’art moderne en geste de protestation anti-Koons ?

Non, à la demande du Palais de Tokyo, je l’ai retirée au bout de quelques jours. Mon souhait n’était pas de créer un scandale. Le Palais de Tokyo était ennuyé par la pose de ma sculpture, l’absence d’assurance devenant problématique. Or, mon but n’était pas de m’adresser au musée mais à Jeff Koons et à Paris. « L’art vous aime-t-il ? » est une question que j’adresse directement à Koons que je compare à une star américaine jouant dans des blockbusters.
Il est tellement célèbre et riche qu’on n’ose réviser sa position dans l’histoire de l’art. J’apprécie son œuvre de manière générale mais pas la place qu’on lui accorde : Koons pourrait ne pas exister, l’art ne s’en porterait pas plus mal, il n’influence personne. Il est un produit américain comme n’importe quelle star de cinéma, même si j’apprécie son travail en aluminium.

Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque.

Koons pare son geste d’un vernis humanitariste : les tulipes rendent hommage aux victimes du Bataclan…

C’est une caution morale du genre « Moi, je vais donner aux pauvres ». Qu’est-ce que le projet de Koons change pour les victimes du Bataclan ? Rien. Le bouquet de fleur semi-fanées façon les-fleurs-c’est-pour-les-ploucs ne sera même pas exposé au Bataclan, les personnes concernées qui reviendront sur les lieux du drame ne le verront même pas. Pire, dans quelques années, les touristes qui prendront le taxi pour le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo diront « Je voudrais aller au musée des tulipes. » Le musée perdra son nom. Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque. Il rachète la place en prenant prétexte d’un hommage – c’est vraiment tarte !
Il se trouve que j’ai participé à une exposition pour la tragédie du Bataclan organisé par Jacques Fivel, personnage notoire parisien de 80 ans qui possédait quantité d’affiches d’origine du Bataclan des années 1970. Il a demandé à une centaine d’artistes de les transformer en travaillant directement dessus. Fivel en a fait une exposition dans une galerie près de République. Cela n’a d’ailleurs malheureusement pas été relayé par la mairie de Paris. Aucun artiste n’a cherché à faire parler de lui, toutes les affiches avaient toutes la même taille et nos noms sans importances dans ce cadre. Aucun d’entre nous n’a essayé de gagner de l’argent ou de se faire de la publicité, ce qui aurait évidemment été déplacé.

Votre démarche artistique s’apparente à celle de Marcel Duchamp. Pourquoi déniez-vous aux McCarthy, Kapoor ou Koons toute légitimité à se réclamer de Duchamp ?

Ils font la même chose mais dans un contexte et des circonstances totalement différentes. En 1917 donc en pleine guerre mondiale, vivant aux Etats-Unis, Marcel Duchamp propose un urinoir dans une salon d’art sous un pseudonyme allemand. Les organisateurs l’ont  refusé pour vulgarité. Il est recalé par le jury. Cent ans plus tard, les pseudo-héritiers de Duchamp copient le même acte produit par le jury lui-même. La seule nouveauté, c’est de refaire du Duchamp en énorme, à l’image des œuvres gonflables de McCarthy. Leurs œuvres sont incroyablement démodées. Chez les artistes que vous citez, ce ne sont pas les œuvres mais leur mise en place qui me dérange. Ils sont adoubés par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture ainsi que par la mairie de Paris pour mettre en scène une subversion qui vient d’en haut. Ce sont des artistes extrêmement chers, mis en place avec le soutien de la finance avec des mécènes comme Bernard Arnault ou François Pinault. Et ces artistes proches du pouvoir créent des œuvres soi-disant subversives.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau.

Mais à qui s’adressent-elles ? Le plug anal de McCarthy, ça choque qui ? Dans quel cul va-t-il s’enfoncer ?

Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.
Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau. S’il se fait gauler, il a quatre heures de colle. Ça c’est un acte subversif ! Mais dans le cas de ces artistes, au-delà de la question du goût et du Beau, des qualités plastiques ou matérielles des œuvres, cet art est-il bienveillant ?

C’est la question que pose ma sculpture, « L’art vous aime-t-il ? » Est-il là pour notre soutien, notre bonheur, pour notre avenir, pour notre éveil, pour nous encourager à nous épanouir ? Ou bien est-il là pour nous accabler, nous culpabiliser, pour nous ridiculiser et nous faire des doigts d’honneur ? Les gens ont des vies pénibles et on les entube pour fait d’ignorance aggravée, les puissants se moquent. C’est néronien.

McCarthy nous dit : « Moi, artiste, je pèse des milliards et en plus je vous mets un plug dans les fesses ! » A qui s’adresse ces œuvres délivrées au public et aux passants ? Ce plug ne s’en prend pas au système puisqu’il en vient. Donc le plug vise celui qui le regarde, mais pas les puissants qui s’amusent comme des enfants à produire des graffitis destinés aux toilettes de centre-ville. De telles œuvres ne me satisfont pas et ne me rendent pas heureux. Elles ne m’éveillent pas et ne me donnent pas envie de les imiter. Au fond, Jeff Koons est le même genre de personnage que Donald Trump : ce sont des gens sans scrupules qui depuis la maternelle veulent écraser l’autre et rigolent quand ils l’ont bien enflé. « Koons, you’re fired ! »

J’attends de l’art qu’il me choque, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

J’ai bien compris que vous pourfendiez la subversion autorisée et subventionnée. Mais pourquoi voyez-vous dans le « Hitler » de Maurizio Cattelan une œuvre majeure et dérangeante ?

"Hitler" de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.
« Hitler » de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.

Cette œuvre humanise le monstre alors que notre société l’interdit. Le vrai travail subversif est justement d’ouvrir l’esprit à quelque chose de dérangeant. En faisant ce petit Hitler à l’air enfantin qui est en train de prier et semble se repentir, Maurizio Cattelan place ce personnage dans une situation inimaginable car jusqu’au bout, Hitler a refusé tout repentir. Juste avant de se tuer, il a déclaré : « Si j’ai perdu la guerre c’est parce que l’Allemagne n’était pas digne de moi ! » Or, Cattelan nous montre un enfant tout mignon qui s’adresse à Dieu pour lui demander pardon. C’est subversif car cela choque et va à l’encontre de tout. Quand on voit cette œuvre, on ne peut plus penser de la même façon le personnage d’Hitler qui acquiert une dimension humaine. Il est représenté comme un bambin  attendrissant, c’est donc totalement subversif, car inadmissible. Ce qui pour moi en fait une œuvre extraordinaire. J’attends de l’art qu’il me choque dans mes retranchements les plus ancrés, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

À la recherche d’icônes et de divinités, l’art obéit aux règles d’une religion.

Nous discuterons de l’humanité des bourreaux une prochaine fois. Une autre de vos réflexions m’a interpellé : la semaine dernière sur Europe 1, vous remarquiez que les comptes Facebook survivent désormais à la mort biologique de leur propriétaire. Drôle d’époque que celle où nos données virtuelles deviennent immortelles et l’art aussi obsolescent que l’industrie…

Au contraire, l’art d’aujourd’hui n’est absolument pas obsolescent. Quand McCarthy fait son plug anal, il doit le dégonfler et aller l’exposer ailleurs. Même si elle est pliée dans une boîte, l’œuvre est stockée, repliée ailleurs et rentabilisée comme le faisait Christo qui vendait des cartes postales et des livres de ses installations sauf que Christo était une entreprise indépendante. Ça participe d’une économie dépourvue d’obsolescence qu’il faut entretenir et arroser régulièrement.

Toute cette machinerie est à la recherche d’icônes et de divinités. L’art obéit aux règles d’une religion. Les plus puissants en possèdent et le prix d’une œuvre est infini pour qu’elle soit la plus protégée possible. Le prix d’une œuvre, c’est son indice de protection. Si quelque chose vaut dix balles, on peut aussi  le mettre à la poubelle, mais si on décrète qu’elle vaut 100 millions, elle sera stockée dans un coffre et entourée de quinze gardiens. Cela ne peut pas s’arrêter et cela ne pourra que s’effondrer sous son poids.

Contre ce soin extrême apportée à la conservation des œuvres, vous prônez le droit au saccage. Le sabotage du plug anal de McCarthy il y a quelques années ne vous avait d’ailleurs guère ému. Pourquoi ?

Quand on achète une œuvre, on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut. Si demain j’achète un vêtement de designer à 4 000 euros, je peux en raccourcir les manches et en changer les boutons sans qu’aucun droit moral ne me contraigne. Pourtant, c’est une œuvre de créateur. En architecture, on a aussi le droit de démolir des immeubles (Horta , Majorelle) sans s’imposer un devoir de mémoire historique. Autrefois, c‘étaient les guerres et les bombardements qui démolissaient les œuvres. J’ai aussi pris le risque que mon œuvre soit détruite et je l’aurai accepté.

Je ne critiquerai jamais quelqu’un qui saboterait ou urinerait sur les oeuvres de Koons, McCarthy et Shapoor.

Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.

C’est le propre de l’humanité que de construire, de détruire et de reconstruire. Allons-nous finir ensevelis sous des tonnes d’art contemporain ? Je suis évidemment favorable à l’art, pour que les œuvres de Koons, McCarthy et Catellan existent mais je ne critiquerai jamais quelqu’un qui va essayer de les saboter ou va uriner dessus ou puisque leur créateur le fait déjà sur nous.

A vous entendre, les Koons, McCarthy et Shapoor jouent sur tous les tableaux, voulant à la fois incarner la subversion et l’art officiel, bénéficier de la consécration par le « néo-dadaïsme d’Etat » (Jaime Semprun) et de l’étiquette de provocateur. Mais, à l’instar des révolutionnaires, tout artiste n’est-il pas voué à être récupéré ?

Le problème, c’est qu’ils veulent tout tout de suite. Proudhon a eu droit à sa sculpture républicaine cinquante ans après sa mort alors que c’était  un précurseur anarchiste qui avait écrit « La propriété c’est le vol. »  C’est dire si l’opération d’habilitation de la subversion se fait naturellement dans le temps.

Ces artistes ne sont pas récupérés, ils sont directement issu du pouvoir en place. Mais c’est la vocation de l’art que de servir. C’est en cela que l’art reste religieux et l’a toujours été. L’Antiquité représentait ses divinités, le Moyen Âge le martyr chrétien, notre art contemporain sert notre modèle économique. Les artistes semblent en effet récupérés mais ils en sont en fait les agents de promotion. Ce sont des planqués !

Le directeur des Inrocks : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut »

N’exagérez-vous pas un chouïa ? Koons est pas épargné par la critique, y compris dans le camp progressiste…

Des critiques en forme de messes basses existent mais les critiques officielles se taisent. La ministre de la Culture ne sait pas pas comment agir, elle demande conseil à qui veut, elle a peur de faire un faux pas. Ma thèse est que nos sociétés occidentales ayant perdu la pratique de la religion, celle-ci étant intégrée dans les codes républicains, la foi s’est reportée sur l’art. Les plus grandes marques de luxe comme Vuitton ou BMW promeuvent des artistes contemporains dans des lieux sublimes qui leur sont consacrés telles des cathédrales et nous n’avons si ce n’est l’obligation d’y prier, l’interdiction d’émettre des critiques au risque d’être punis ou de passer pour un idiot. Il faut participer ! Et si vous critiquez un artiste, sa cote baisse donc vous perdez votre argent, vous ne pouvez qu’être enthousiaste ou vous taire. J’ai eu cette discussion avec le directeur de rédaction des Inrocks qui m’a dit soutenir le projet du bouquet de tulipes pour une seule raison : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut, il est chez lui » J’étais complètement abasourdi. On est dans une soumission divine et incontestable, imposée par le ciel. Les Inrocks expriment une pensée commune qu’on doit digérer. Il faut penser avec eux, sinon gare à vous ! Gloire à Koons au plus haut des cieux !

Le marché

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Grève SNCF: rendez-vous en terrain médiatique bien connu

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On dépense beaucoup d’encre et de salive dans des débats excités visant à déterminer si les journalistes sont hostiles ou favorables à la grève des cheminots.

On a même inventé l’atroce terme de « grève-bashing ». Les médias à qui l’on fait ce procès répondent qu’il s’agit là d’un honteux média-bashing. Le bashing rejoint donc officiellement les phobies dans la catégorie: criminalisation débile des oppositions.

Le Huffington Post a réalisé une compilation de propos tenus par des personnalités très à gauche, critiquant le traitement médiatique de la grève. Inséré au milieu de ces citations, l’extrait du reportage de BFMTV (voir à 0:35) est assurément accablant.

Lors d’un micro-trottoir, l’autre jour, un monsieur expliquait sans honte : « mon épouse et moi-même étions plutôt opposés à cette grève, mais nous avons réussi à avoir notre train alors finalement, on les soutient ». On peut trouver cela affligeant mais je crois que ce type de positionnement totalement égoïste se retrouve dans l’attitude de bien des gens. Ils ne se demandent pas s’ils sont favorables à cette grève, à ses motivations, à ses moyens, éventuellement aux unes mais pas aux autres. Ils formulent leur jugement en fonction de l’impact que le mouvement a sur leur quotidien.

On nous parle des sondages : un Français sur deux soutiendrait le mouvement de grève. Pour être véritablement intéressants et susceptibles d’interprétations pertinentes, ces sondages devraient faire apparaître si les personnes interrogées sont, ou non, directement concernées par cette grève. Parmi les personnes qui prennent régulièrement le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Parmi les personnes qui ne prennent jamais le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Il est facile de soutenir un mouvement dont on ne ressent aucun effet. Il est très difficile de ne pas manifester hostilité et agacement face à une grève qui perturbe totalement votre organisation personnelle. Mêler les deux points de vue ôte toute pertinence à l’enquête d’opinion.

Lisez la version originale de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Sur l’antisémitisme, l’ère du déni touche à sa fin » : l’explication d’Alain Finkielkraut


Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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Peggy Sastre, la femme cette inconnue

Il est réputé sexiste de réduire les représentantes du beau sexe à leur apparence physique. Décrire notre cover girl comme un joli brin de femme aux yeux mordorés serait donc du dernier mauvais goût. Mais il en faut beaucoup plus pour choquer cette trentenaire à l’humour dévastateur. Si Peggy Sastre est en une de Causeur, c’est parce qu’elle est libre, drôle et talentueuse. Alors que la plainte semble être devenue l’ultime avatar du combat des femmes, elle donne donc un visage, et des plus avenants, au féminisme joyeux – et victorieux – des enfants des Lumières.

« L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation, gardant toujours à l’esprit le mot de l’éthologue Konrad Lorenz : « L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Ainsi, comme elle l’explique longuement dans notre entretien (à lire dans le mag), son approche darwinienne des comportements sexuels ne suggère pas que tous les petits garçons s’habillent en bleu pendant que les filles jouent à la Barbie. La longue histoire de l’évolution nous apprend plutôt, selon elle, que nos organismes se sont adaptés à leur environnement naturel en oscillant entre deux grands pôles : le féminin, prédisposé à la gestation puis à l’éducation des petits ; le masculin, dont la fonction reproductrice peut parfois se résumer à une simple éjaculation.

Comment l’amour empoisonne les femmes

Qu’on ne croie pas, cependant, que Sastre apporte de l’eau au moulin conservateur ou réactionnaire. Notre environnement, désormais bienveillant et technologique, ne justifiant plus, évidemment, l’antique partage des tâches, elle rêve d’un futur droit à l’utérus artificiel qui pourrait libérer les femmes de la grossesse, mais aussi d’un nouveau pacte sexuel qui les affranchirait enfin de l’emprise des sentiments. À rebours du cliché de l’amoureuse transie, elle confesse à Marie-Claire que « le mot tendresse l’angoisse », et qu’elle se sent plus à l’aise avec des machines ou des animaux qu’avec ses semblables.

Son dernier essai, Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018), nous parle d’un temps que les fans de YouPorn peuvent encore connaître. Ainsi y découvre-t-on que la passion qui consume les Emma, Anna et Ariane des grands romans d’amour répond en grande partie à des facteurs biologiques. Sastre espère même qu’un simple shoot chimique soignera bientôt les chagrins d’amour aussi facilement qu’un rhume. On peut trouver effrayante cette perspective hygiéniste et on ne partagera pas forcément son enthousiasme pour les technologies qui, après avoir autorisé le sexe sans reproduction, permettent aujourd’hui de réaliser la reproduction sans sexe. Reste que, dans le paysage déprimant d’un féminisme à la fois policier et pleurnichard, cette pensée tranchante ne laisse pas d’être réjouissante, et pas seulement parce qu’elle fait enrager les cyberféministes en tous genres qui ne la lisent pas ou mal. Se faire mitrailler de tous les côtés, n’est-ce pas le propre de l’intellectuelle ?

Comment l'amour empoisonne les femmes

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La domination masculine n'existe pas

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Colombie: les FARC pourraient tromper leur monde

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Conférence de presse du parti FARC, février 2018, Bogota. SIpa. Numéro de reportage : 00843937_000003.

Pour leur première participation à des élections en Colombie, les FARC, désormais parti politique, ont enregistré un score ridicule : 0.21% des voix aux législatives et 0.34% aux sénatoriales. Le 11 mars dernier, sur 18 millions de votants, 100 000 à peine ont daigné confier leur suffrage aux FARC. Un échec cuisant après soixante ans de maquis dans des conditions sanitaires effroyables. Une humiliation pour une force politique qui, il y à peine cinq ans, contrôlait un bon tiers du pays. Mais au lendemain du scrutin, il était difficile de trouver un représentant des FARC pour se plaindre ou crier à l’injustice. «Certaines défaites ne sont pas déshonorantes, et celle-ci en fait partie », Lisandro Duque, cinéaste et candidat malheureux au poste de sénateur, ne risque pas le coup de blues post-campagne électorale.

Qui perd gagne la respectabilité

Et si cette défaite était tout sauf un revers ?  Et s’il s’agissait d’un résultat attendu voire prémédité, rien qu’une étape dans une stratégie qui promet d’emmener ceux qui savent attendre leur heure jusqu’aux portes du pouvoir suprême ? Telle est la conviction d’une partie de l’establishment militaire colombien (et de l’administration Trump selon les bruits de couloir entendus dans les milieux autorisés à Bogota). L’aile conservatrice de l’armée n’a jamais cru un seul instant aux accords de paix signés à La Havane en juin 2016 entre les FARC et le président Juan Manuel Santos.  Le peuple colombien non plus, à en croire les résultats du référendum organisé en octobre de la même année et censé ratifier l’accord pour de bon.

Le « J’accuse » de l’armée

Retiré du service actif, le colonel Luis Villamarin, un ancien des forces spéciales, ne mâche pas ses mots et accuse ouvertement Santos et les « vieilles élites » qui le soutiennent d’être tombées dans le piège tendu par les FARC. Pressé d’obtenir le Prix Nobel de la Paix, le président sortant aurait bâclé une négociation où son gouvernement avait toutes les cartes en main, ayant engrangé une série de victoires décisives sur le plan militaire. Au lieu de pousser son avantage, Santos, mû par une « vanité sans limites » et « incapable d’écouter un avis contraire » entérine le passage des FARC du statut de guérilla narcoterroriste à celui d’acteur politique légitime. Par un coup de baguette magique, elles deviennent, elles aussi, une victime de la guerre. Elles exigent donc des droits qui découlent d’une violence de masse causée par les « injustices historiques » que l’Etat colombien n’a jamais su résorber. Exit les prises d’otage, exit les tortures et les captivités inhumaines dans la jungle, exit attentats et autres mines antipersonnel plantées à travers champs et prairies. Les FARC ont lavé leurs pêchés sans avoir eu à faire amende honorable.

Une structure clandestine intacte

Devenu un parti politique comme un autre, les FARC donnent l’illusion, toujours selon Villamarin, de vouloir jouer le jeu de la démocratie parlementaire. Or, le visage aimable offert par les leaders communistes, tout juste sortis de clandestinité, n’est que la pointe émergée de l’iceberg. La structure clandestine est restée intacte : milices de paysans, caches d’armes et de devises, réseaux d’informateurs, adolescents-soldats prêts à se battre. Le tout financé par le trafic de cocaïne qui ne s’est jamais arrêté, il serait conduit par des dissidentes , des renégats dont les FARC se lavent les mains et qui refusent de déposer les armes.  La démobilisation ne serait donc que méprise et mensonge selon Villamarin et une bonne partie de la droite colombienne qui a emporté haut la main les élections du mois de mars.

Entrisme tous azimuts

Alors que le monde entier et la société colombienne considèrent la paix comme un état désirable, les FARC y trouvent un espace pour manœuvrer et poursuivre la guerre sous d’autres formes. En tant que « victimes du conflit », les ex-guérilleros sont autorisés à parler le langage du vivre-ensemble et des droits de l’homme. Indigènes, paysans sans terre, communautés noires isolées de la côte pacifique, LGBT, autant de segments de la population que les FARC prétendent encadrer. Pour ce faire, ils feront usage de séduction mais aussi d’intimidation à travers milices et hommes de main. En navigant dans les eaux calmes des causes sociales et sociétales, les communistes révolutionnaires peuvent s’infiltrer n’importe où, même au cœur des grandes villes où l’action conjointe de l’armée et de la police les avait chassés. Et à partir des centres urbains, ils peuvent prendre pied dans les institutions.  Corps diplomatique, syndicats, écoles, médias de masse. A terme et si le grand dessein est suivi avec la discipline qu’il exige, les FARC auront leur chance de porter le coup fatal. Le jour venu, elles tomberont le masque pour mettre le pays devant le fait accompli. Il sera alors trop tard pour réagir car les institutions manqueront de souffle et de volonté de se battre. Comme une proie qui s’est laissée surprendre et envelopper par l’anaconda, elle n’aura d’autre choix que d’accepter naturellement une alternance nommée FARC.

Les plantations de coca en pullulent

Est-ce un pur délire de militaires et de politiciens de droite imbibés d’anticommunisme ? ou bien un signe de clairvoyance que les élites colombiennes feraient bien de saisir en plein vol tant qu’il est encore temps ? Une chose est sûre : depuis la signature des accords, la surface plantée en coca a explosé, provoquant une grande inquiétude à Washington ; ce qui donne une idée des liquidités que les FARC, au cœur du trafic, continuent à capter.

Interrogé en marge de ce sujet, le chercheur et géopoliticien colombien Ricardo Velez Rodriguez, estime que l’accord de paix sera inévitablement revu dans le futur et ce dans un sens moins favorable aux insurgés. Il dénonce aussi le fait d’avoir négocié la paix sous la houlette des Cubains et non en territoire neutre. Il donne toutefois une chance au processus de réconciliation estimant qu’il faut bien discuter avec les ennemis d’hier.

La paix se construit sur la confiance. L’armée qui a vaincu une insurrection exceptionnellement féroce et riche aura-t-elle envie de laisser faire un processus qui, au bout du tunnel, réduira ses budgets et offrira aux guérilleros une nouvelle virginité ? Il y a fort à parier que l’aigle continuera à garder un œil sur l’anaconda.

Un printemps casqué

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ZAD CRS macron universite
Evacuation de Notre-dame-des-Landes, 10 avril 2018. Sipa. Numéro de reportage : 00853727_000059.

Et ce qui devait arriver arriva. Quand un ancien banquier réunit 18% des inscrits au premier tour, fait mine de prendre les 66% de bulletins en sa faveur au second contre le repoussoir Marine Le Pen pour une adhésion à son projet de mise aux normes néolibérales de l’exception française, on se retrouve avec une France au bord de la crise de nerfs.

2500 CRS pour une ZAD

Lundi 9 avril, confronté à un mouvement social qui se durcit, le pouvoir a fait donner la troupe. Dans la même journée, il y a d’abord eu 2500 CRS qui sont intervenus sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Quand bien même au mois d’avril, la loi permet les expulsions,  comme si ça ne pouvait pas attendre dans un contexte de tension sociale,  on a détruit des lieux de vie, et refusant la distinction entre les simples squatters, les paysans historiques et les néo-ruraux porteurs de projet alternatifs et au deuxième jours les premiers blessés, chez la police et les zadistes ont fait leur apparition. Les affrontements assez logiquement se durcissent de part et d’autre, hélicoptère et blindé de la gendarmerie visés d’un côtés, premiers blessés graves de l’autre.

C’est d’ailleurs étonnant de la part du macronisme qui n’a cessé de vanter les mérites de l’expérimentation dans tous les domaines devant des élus locaux à la fin de l’année que de nier qu’une partie non négligeable des zadistes tentent d’inventer une autre façon de vivre sur un territoire. Imaginez un peu le désastre si cela, comme cela a été le cas il y a quelques décennies au Larzac, la chose réussissait. Quoi, des auto-entrepreneurs qui en plus prendraient le temps de réfléchir à la façon d’entreprendre ?

Le macronisme, ce bonapartiste autoritaire

C’est juste inacceptable pour un gouvernement dans lequel les technocrates non-élus Buzyn, Blanquer, Borne, Pénicaud œuvrent dans des domaines aussi peu importants que la santé, l’éducation, les transports et le travail et n’auront jamais à redescendre dans une circonscription pour voir, si par hasard, le jour du marché, les électeurs ne seraient pas légèrement agacés qu’on les fasse changer de type de société sans trop leur demander leur avis. Mais qu’ils se rassurent, les électeurs, ils ne sont pas beaucoup plus respectés que les élus, ces dinosaures clientélistes issus du vieux monde. Gérard Larcher, président du Sénat, l’a appris à ses dépens quand il a tenté de nuancer, seulement nuancer, le projet de réforme constitutionnelle qui accentue la présidentialisation du régime, parfaite illustration du double langage constant du macronisme qui se veut girondin dans les mots et relève du bonapartisme autoritaire dans les faits. Même Bayrou, l’allié, doit manger son chapeau devant l’injection homéopathique de la proportionnelle qui sert de cache-sexe à une marginalisation accrue du rôle du Parlement.

Nanterre évacuée

Comme si ça ne suffisait pas, c’est aussi la fac de Nanterre qui ce même lundi 9 avril, a été investie par les CRS. On a eu le droit à quelques photos d’étudiants menottés du meilleur effet. Ceux-là ont sans doute été punis à cause de leur orthographe défaillante. Même en étant partisan acharné de la pédagogie à l’ancienne, on peut trouver tout de même un peu rugueux de répondre à des fautes d’accord par des coups de matraque.

Et encore, on a eu de la chance, de les entrevoir ces photos. Le pouvoir semble aimer moyennement la presse quand elle n’est pas tout à fait aux ordres. Elle s’est retrouvée interdite à Notre-Dame-des-Landes comme elle est désormais interdite de salle de presse dans l’enceinte de l’Elysée. Et quand la ministre des Transports daigne répondre sur la réforme de la SNCF à un organe aussi bolchévique que Les Echos, à la mi-mars, l’entretien a tellement été relu et amendé que le quotidien a préféré ne pas le passer, estimant qu’il n’avait pas à être le simple relais d’un communiqué officiel.

La grogne En marche

Apparemment, cette méthode trouve ses limites. Les deux démonstrations de forces de lundi, dont on peut penser qu’elles étaient plus à l’usage des grévistes de la SNCF que pour la défense de l’état de droit, n’ont pas vraiment portées leurs fruits. La grève, dite perlée, après les dernières AG de grévistes vient de se transformer en grève reconductible à la Gare du Nord qui est tout de même la plus grande d’Europe. Et, ô surprise, un député LREM de Loire-Atlantique, Matthieu Orphelin, s’est rappelé qu’il n’était pas simplement un godillot et a osé exprimé ses réserves sur l’opération de Notre Dames des Landes : « Je suivrai avec inquiétude l’opération qui vient de commencer. J’espère qu’elle sera centrée sur sa réelle raison d’être : finaliser la remise en service de la route RD281 et démonter les quelques lieux de vie qui bordent cette route, pour que tous les habitants de la zone puissent circuler comme avant. Une opération plus vaste ne réglerait rien d’autre. »

On ne le lui fait pas dire et on espère pour lui qu’il ne sera pas foudroyé par Jupiter.

Peggy Sastre: « La peur du loup asservit les femmes »

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Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier "Comment l'amour empoisonne les femmes" (Anne Carrière, 2018).

Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (2/2)


Retrouvez la première partie de l’entretien ici.

Causeur. Les féministes vous rétorqueront que nous ne sommes plus dans la savane et que ce rappel des origines ne vise qu’à valider les stéréotypes sociaux qui poussent les petites filles vers les poupées quand les petits garçons préfèrent les G.I. Joe ?

Peggy Sastre. Tout un discours féministe, et plus largement progressiste, de déconstruction des stéréotypes de genre prétend qu’ils sont faux parce que socialement construits. Or, les stéréotypes, engendrés par des structures et des processus biologiques, reposent sur un fond de vérité ! De nombreux chercheurs travaillent sur la véracité des stéréotypes, à l’instar de Lee Jussim qui démonte de surcroît leur caractère prédictif. L’idée féministe selon laquelle une petite fille jouant à la Barbie deviendra une connasse battue par son mari n’a aucun fondement. Il est probable que même sans contrainte sociale ou parentale, elle se portera plutôt vers la poupée que sur le fusil et le camion de pompiers. Pour autant, il ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes. Ce sont des hypothèses probabilistes qui n’obligent nullement les individus à se reconnaître en eux. Beaucoup de femmes ne s’intéressent pas aux vêtements et il serait malvenu de les y contraindre. Mais quand hommes et femmes ont toute liberté de choix et d’action, ils semblent confirmer ces stéréotypes. C’est ce qu’on appelle le paradoxe norvégien : c’est dans les pays les plus libres au niveau de l’égalité sociale entre les sexes que le fossé comportemental entre hommes et femmes est le plus important.

Dans ce cas, pourquoi n’acceptez-vous pas complètement la séparation des tâches entre les sexes ?

Parce que cela contraint la variabilité individuelle et aussi tout simplement parce que notre environnement a changé. Le partage des tâches entre deux pôles bien définis était adapté à des sociétés archaïques où l’on mourait à 30 ans. Or, depuis quelques siècles, avec les progrès de la science, notre environnement a énormément changé. Logiquement, les femmes ont de moins en moins besoin de protection et de dépendance par rapport à un homme. Tous les comportements qui découlaient de cette dépendance perdent donc en pertinence.

Vous semblez nuancer votre système de pensée. De notre vieux passé génétique, fera-t-on bientôt table rase ?

N’allons pas plus vite que la musique. Même si l’individu contemporain s’émancipe des grandes structures collectives que sont les religions ou la famille, même si notre liberté individuelle s’épanouit à mesure que notre environnement permet l’individualisme, les processus biologiques traditionnels restent prégnants, voire moteurs. Par exemple, dans les cas de violence conjugale, le différentiel économique entre la femme et l’homme est encore l’un des facteurs les plus prédictifs. Quand une femme dépend économiquement de son mec, elle court plus de risques de se faire frapper.

La violence serait-elle consubstantielle au mâle ?

Dans des environnements ancestraux, évidemment. Mais à notre époque où les femmes accèdent de plus en plus aux postes de pouvoir, elles adoptent des comportements violents similaires à ceux des hommes. Autrefois, un environnement moins favorable aux carrières féminines les incitait à développer des stratégies de compétition larvées comme la diffusion de ragots pour éviter les risques de représailles. Désormais, elles se battent bien plus ouvertement.

Pourtant, le cliché veut que les femmes soient plus empathiques et bienveillantes que les hommes dans la vie professionnelle ou en politique…

C’est une idée assez fausse. Quand des femmes arrivent au pouvoir, on observe plutôt le syndrome reine des abeilles : elles veulent exclure d’autres femmes, si nécessaire violemment.

En réalité, nombre de féministes, sous prétexte de traquer les comportements genrés, veulent en finir avec la différence des sexes. L’évolution pourrait-elle leur faire ce cadeau et mettre fin à un partage biologique des rôles devenu inutile dans notre environnement ?

Avec l’évolution, par principe, tout est possible. Mais si c’était le cas, on verrait les femmes devenir des hommes comme les autres, pas l’inverse.

Dans ces conditions, aura-t-on dans un siècle une population carcérale plus égalitaire ?

La population carcérale féminine augmente déjà depuis cinquante ans. Récemment, le phénomène des femmes djihadistes a été très mal compris. Dans un premier temps, on a pensé qu’elles agissaient sous l’autorité ou la contrainte de leur mari. Cela rappelle l’argument fallacieux utilisé par la République contre le droit de vote des femmes : « Elles vont voter comme leur mari ! » En fait, les femmes de l’État islamique portent souvent la culotte et les hommes sont bien davantage leurs pions que l’inverse.

À propos de chipies, vous citez fréquemment Valérie Trierweiler et à son sujet, vous accusez un certain féminisme victimaire de fragiliser les femmes en les poussant à choisir le mauvais conjoint. Pourquoi ?

Je reprends une hypothèse scientifique dite « hypothèse du garde du corps » selon laquelle les femmes ont tendance à se choisir un conjoint fort, puissant et dominateur parce que, du point de vue de l’évolution, mieux vaut avoir un partenaire capable de vous protéger des attaques extérieures. Mais c’est à double tranchant, car une femme assassinée a 50% de chances d’avoir été tuée par son propre conjoint. Bref, un partenaire fort pourra retourner sa violence contre vous-même.

Les féministes incitent plutôt à choisir un conjoint faible, compréhensif, voire… féministe !

Eh bien, l’inconscient des femmes leur dit autre chose. Beaucoup de femmes me disent : « Ah, moi je ne pourrais pas me mettre en couple avec une chiffe molle ! » Il y a quelques années, alors que la mode était soi-disant aux métrosexuels, la majorité des femmes que je connaissais rejetait l’idée même d’un mec qui se maquillerait. C’était une réaction très instinctive. On peut rationaliser ce rejet : l’homme qui met du mascara est perçu comme faible.

Le plus amusant, c’est que des féministes farouches peuvent tenir ce genre de discours en privé. Au fond, quel projet de vie défend le néoféminisme ?

Le néoféminisme me fait penser aux processus d’inertie qu’observe Robert Muchembled dans son Histoire de la violence. Quand la violence baisse, nous aurions du mal à nous y habituer et nous chercherions à compenser par des formes symboliques et cathartiques. C’est ce qui s’est passé en Occident. Malgré les crises, nos sociétés sont en effet de plus en plus pacifiées et prospères. Les femmes ont beau ne plus avoir grand-chose à conquérir, une espèce d’inconscient archaïque nous dit que la vie est terrible, que des jeunes filles se font tuer à chaque coin de rue, etc. C’est une manière de chercher des raisons d’être mal. De jouer en quelque sorte à se faire peur.

Mais lorsque certaines féministes s’indignent en disant que l’insulte est une violence et que le mot « chienne » mord, elles se fourrent le doigt dans l’œil. Au niveau de l’avancée civilisationnelle, mieux vaut traiter quelqu’un de « gros connard » que de lui planter un couteau dans le bide.

Avons-nous atteint le sommet du progrès en termes d’égalité hommes/femmes ?

Du point de vue que je défends, l’égalité en droit, les femmes ont globalement gagné en France : il n’y a aucune différence de droit entre les individus, quel que soit leur sexe.

En conséquence, faut-il abandonner le mot féminisme ?

À voir comment il ne cesse de dégoûter des gens qui pourtant l’appliquent, peut-être qu’il n’est effectivement plus adapté. Est-ce qu’il ne faudrait surtout pas mieux le définir et, pour cela, sans doute revenir à sa définition très classique – le féminisme est l’idéologie favorisant et valorisant l’égalité en droits des hommes et des femmes ? Une égalité qui n’est pas synonyme d’identité et d’indifférenciation.

Une autre tendance actuelle du néoféminisme consiste à transformer le viol – un crime odieux – en sorte de crime ultime. Cette souffrance des souffrances déclencherait un traumatisme imprescriptible dont une femme normale ne devrait jamais se remettre. 

C’est vrai. Violée à 13 ans par Roman Polanski, Samantha Geimer, qui a signé notre tribune puis publié un second texte dans Le Monde, a très bien décortiqué cette injonction à la souffrance. Effectivement, le viol est aujourd’hui le seul crime dont on attend de la victime qu’elle ne s’en sorte jamais. L’idée sous-jacente est qu’une agression contre le sexe des femmes constitue une atteinte exceptionnelle. Pour ma part, si je réprouve évidemment les viols, je considère que leurs victimes peuvent garder la force de dire : « En fin de compte, ça ne m’a rien fait. » Certains violeurs psychopathes n’expriment pas seulement un désir sexuel, mais aussi un désir de destruction et de domination totale sur leur victime. Leur faire ce genre de pied-de-nez est une façon de reprendre la main.

Cette forme nouvelle de sacralisation du corps féminin paraît incohérente quand on soutient la FIV, la PMA et la GPA.

Sans doute, alors qu’on peut acheter un enfant à l’étranger par GPA, prétendre en même temps que mettre une main sur le genou est le dernier des affronts est peu cohérent. Mais je crains que la cohérence, voire la plus évidente des logiques, soit le cadet des soucis de bien des féministes contemporaines.

Vous êtes en revanche fort conséquente. Libérale intégrale, vous soutenez la GPA et même le projet d’un utérus artificiel tant vous semblez rejeter les fonctions biologiques de la femme. Pourquoi nourrissez-vous tant de haine envers votre utérus ?

À tout prendre, ce n’est pas tant de la haine que de la rancœur que j’éprouve, mais je n’impose pas mon ressenti personnel. Certes, quand j’étais enceinte, j’avais l’impression atroce d’avoir été trahie par mon corps, d’avoir un alien en moi. Inversement, d’autres femmes n’ont jamais été aussi heureuses que pendant leur grossesse. Grand bien leur fasse ! Partisane de la liberté, je n’entends imposer aucun choix. Je cherche simplement à élargir le champ des possibles. À l’avenir, la gestation artificielle pourrait éviter aux femmes qui le souhaitent de devoir porter leur enfant.

Vous allez un peu plus loin que la liberté de choix en écrivant : « Le mariage est un cercueil dont les enfants sont les clous » !

C’est le titre-blague d’un de mes chapitres. J’y montre que les enfants sont l’un des premiers facteurs de dissolution du couple parce que leur irruption correspond au moment où la différence comportementale entre hommes et femmes se creuse. Naissent alors très souvent des conflits que les couples sans enfants ne connaissent pas. Et ceux qui n’arrivent pas à résoudre ces conflits se séparent ou divorcent.

Pour ne pas désespérer nos lectrices, pouvez-vous nous affirmer que la passion amoureuse et ses dévastations ne vont pas disparaître ?

Je ne crois pas à la disparition de l’amour, mais il n’est pas impossible que ses formes les plus toxiques s’atténuent. À l’avenir, on pourra sûrement guérir d’un chagrin d’amour en ingérant des médicaments adaptés.

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Higelin, la vie en rose théâtral

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jacques higelin tombe ciel
Jacques Higelin, 1989. Sipa. Numéro de reportage : 00853261_000001.

Jacques Higelin avait raflé tous les suffrages dans les années 70 et 80 avec sa musique aux pétulances théâtrales, sa variété rock exubérante, voire emphatique. Parfois, rien ne distinguait ses chansons de celles d’un Gérard Blanchard, d’un Jean Guidoni, ou encore d’un Capdevielle. Hommage au disparu.


Il se revendiquait de Trenet – auquel il a consacré un album live de reprises, Higelin enchante Trenet – et de Vian. En bon mitterrandien, il voyait la vie en rose, même perdu dans le désert socialiste : « J’ai une solide dose intérieure de plaisir de vivre. Histoire de sauter de joie en pleine rue, de siffloter des airs pas possibles à mes robinets. C’est ancré dans ma peau. J’ai envie de faire face à la déprime. J’aime vivre. Il faut refuser la morosité, l’angoisse ambiante. Et nourrir, diffuser tes richesses naturelles », disait-il dans les pages de Libération au début des années 80. Dans la même interview, il confessait que la musique l’avait sauvé du désespoir : « Elle a fait sortir mes monstres. » Pas faux, rétorqueront les allergiques à ses démons musicaux.

Gouailleur, cabotin, grandiloquent, il l’était aussi sur les plateaux télé, parfois jusqu’au grotesque. Lalanne et Cali n’ont rien à lui envier de ce côté-là. Mais heureusement pour lui, Higelin avait ce truc en plus : le sens de la mélodie populaire qui fait mouche, tombée du ciel donc, et l’inflexible propension à serpenter sur la gamme des sentiments, avec une gracilité constante, en funambule de la vie. Bien perché quand même.

En cinquante ans de carrière, le chanteur – auteur et compositeur – a chevauché tous les styles musicaux pour étoffer son théâtre baroque, sa machine à frapper les mots.

Le grand public l’a découvert en 1978 avec « Pars », son premier tube, une chanson d’amour autobiographique.

Cet enfant de mai 68 – il a fait du théâtre de rue en forme de happenings peu après les événements – s’était auparavant fait remarquer auprès des initiés par son association avec Brigitte Fontaine notamment (« Cet enfant que je t’avais fait », « Fleur de pavot », etc.). Cette période baba cool laissera place à un cycle rock, à partir de 1974. En effet, Higelin a découvert entre-temps les Rolling Stones et le groupe de Detroit MC5, influences qui permettront au musicien de trouver ses marques et son public, avec l’album BBH 75. Le disque résonnera chez Bashung, Couture, Lavilliers, Bill Deraime, Thiéfaine, Téléphone et bien d’autres.

D’ailleurs, Louis Bertignac ou encore Eric Serra ont fait leurs armes chez lui : le guitariste de Téléphone est crédité sur l’album Irradié (1975), Eric Serra sur le double (1985), à la basse et au « Drum computer progr.».

Précurseur d’un rock français urbain, en forme de manifeste social, de tranches de vie (énervées) du morne quotidien – préfigurant ainsi le mouvement punk -, BBH 75 s’est vu attribuer la 5ème place du classement des « 100 Disques essentiels du rock français » établi par le mensuel Rolling Stone en 2010, juste derrière l’Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg.

A partir du single « Pars », Higelin squatte les ondes allègrement jusqu’au milieu des années 90 : « Champagne » (1979), « La Croisade des enfants » (1985) – dont l’empreinte sonore s’entendra chez Bachelet, « Tombé du ciel » (1988) – à la production bleu azur, « Poil dans la main » (1989) – poilante ode à la paresse, « Ce qui est dit doit être fait » (1991) – chant d’amour paternel pour célébrer en beauté l’arrivé de sa fille Izia, née l’année précédente, « Le Berceau de la vie » (1994) – profession de foi tournée vers l’amour de la vie digne et jolie.

Après cette faste et longue période de succès, discographique et scénique, Higelin se fera plus discret, produisant toujours des albums exigeants et malicieux, dont trois relèveront d’une collaboration avec l’ex-Kat Onoma Rodolphe Burger.

En 2016, le septuagénaire (75 ans) sortait un ultime enregistrement studio, Higelin 75, titre renvoyant aussi au disque qui l’avait révélé, comme pour boucler la boucle de son numéro de voltige, avant le baisser du rideau.

Précurseur sur le terrain musical français, l’artiste à la voix éraillée pouvait également se montrer visionnaire, pointant il y a près de quarante ans les travers d’une société devenus règle aujourd’hui : « Tout le monde se confesse actuellement : on se vide comme des sacs chez les autres au lieu d’assumer un minimum. Comme s’il n’y avait pas d’autres moyens de se soigner ! (…) Regarde tous ces canards dans les kiosques, des kilos de paperasse où chacun raconte, explique, déblatère sur sa vie, ses malheurs. Ras le bol que les journaux vivent par procuration ! » (Libé, 23/12/1980).

Jacques Higelin croyait au paradis païen (« Nous sommes qui nous sommes / Un dragon, une lionne / Enlacés nus, dans le jardin du paradis païen »). Espérons que le dragon ait trouvé son dieu Pan, dans son nouveau jardin extraordinaire.

Belgique: Wallons et Flamands (presque) unis contre l’immigration

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Manifestation nationaliste flamande contre la construction d'une nouvelle mosquée (Gand, Belgique), novembre 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00831141_000002.

D’ici à quelques mois, les Belges et les étrangers résidant en Belgique se rendront aux urnes afin d’élire leurs conseillers communaux. Cette élection préfigure celle, très attendue, de 2019, qui verra le renouvellement des gouvernements régionaux et fédéral.

Les postures de bouledogue s’érodent

Comme dans toute l’Europe de l’Ouest, les partis traditionnels sont à bout de souffle et peinent à se situer sur un échiquier politique bouleversé où les clivages anciens ne signifient plus grand-chose, à force de coalition et de pensée unique, de libéralisme social et de « vivre-ensemble ». Les enjeux sont pourtant de taille, le paquebot Europe prend l’eau de toute part, les populations sécularisées se cherchent de nouveaux dieux, l’ère post-industrielle a profondément modifié le rapport au travail, les étendards de l’islam bourgeonnent à chaque coin de rue, les familles se délitent et le savoir s’empoussière.

C’est sur ce terrain marécageux que prolifèrent des partis nouveaux ou autrefois insignifiants. Et si la Belgique n’échappe pas à la règle, elle y ajoute un particularisme folklorique : le clivage flamands-francophones qui, jusqu’il y a peu, figeait chacun dans une posture de bouledogue de part et d’autre d’une très artificielle frontière linguistique. Toutefois, depuis les dernières élections, ces tensions communautaires s’étaient largement apaisées. C’est même une chose assez paradoxale car c’est justement suite à ces élections que, pour la première fois, et par la grâce d’un Premier ministre francophone – Charles Michel, centre-droit – la N-VA, fer de lance du flamingantisme combattant, populaire en Flandre mais négligeable au plan national, entrait au gouvernement fédéral.

Un croquemitaine secrétaire d’Etat aux migrations

Depuis, plus la moindre échauffourée linguistique, au grand désespoir d’Olivier Maingain, Président du FDF, le parti défenseur des francophones de Bruxelles, rebaptisé DéFi afin de courtiser l’électeur wallon nullement menacé dans l’emploi du français. Cette alliance avec la N-VA devait d’ailleurs en faire blêmir d’autres, à commencer par les partis de gauche (PS), de centre-gauche (CDH) et d’extrême gauche (PTB). Car la N-VA est réputée d’extrême droite et les heures les plus sombres de notre histoire n’allaient sans doute pas tarder à résonner dans nos villes et nos campagnes. Pire encore, la N-VA envoya au gouvernement Théo Francken, croquemitaine sanglant, mélange effrayant d’Hitler et d’Attila, raciste invétéré et dévoreur de chatons. Armés de leur compte Twitter, les militants des partis traditionnels, sentant bouillonner en eux le sang glorieux de Jean Moulin, étaient bien décidés à ne pas se laisser faire. D’autant plus que le facétieux gouvernement de Charles Michel assigna à Théo Francken un portefeuille où il pourrait déployer ses talents : le secrétariat d’Etat à l’Asile et aux Migrations. Tout était en place pour une guerre opposant les Justes à la bête immonde.

Mais non. Dans le respect tant des lois que des droits de l’homme, Théo Francken installa une politique de retour des migrants illégaux délinquants, ferraillant avec succès contre le MRAX, la Ligue des Droits de l’Homme et autres Amnesty International.  Et cela eut l’heur de plaire à la population, en ce compris la population francophone, pourtant régulièrement qualifiée par la N-VA de feignasse et de parasite. A telle enseigne qu’à Bruxelles, lieu des tensions linguistiques où les francophones, très largement majoritaires (90%), doivent sans cesse laisser la préséance au flamand, la N-VA, qui y fut toujours reléguée dans l’opposition, devrait prochainement y conquérir nombre de sièges. Et cela par la grâce du vote des francophones, ces derniers se sentant plus menacés par les amis de Salah Abdeslam que par ceux de Bart De Wever, le Président de la N-VA.

Des maos à la sauce wallonne

Mais la N-VA n’est pas le seul parti que l’effondrement des clivages politiques obsolètes propulse au pouvoir. A l’autre bout de l’échiquier politique, le PTB, marxiste pur jus, reprend des couleurs, et son Président, Raoul Hedebouw, est devenu l’invité chronique des émissions politiques. Son « petit livre rouge », prenant pour exemple incontournable la Russie de Staline et la Chine de Mao, a pourtant de quoi glacer le sang. Peu importe, le PS en pleine déroute et rejeté dans l’opposition, ce qui n’est ni dans ses habitudes, ni dans son ADN, s’acoquinerait volontiers avec lui, drainant dans son sillage Ecolo, CDH et DéFi qui n’y verraient que des oppositions cosmétiques. Autrefois bouée de secours pour les grands partis cherchant un appoint afin de créer une coalition, l’extrême gauche marxiste pourrait devenir en Wallonie la clé de voûte du gouvernement en 2019.

Toujours du côté francophone, le PP, Parti Populaire, libéral et conservateur, avait un temps séduit une partie de l’électorat, lassée de l’hégémonie socialiste et déçue des contorsions du MR qui semblait, jusqu’il y a peu, répugner à s’affirmer de droite. Las ! Ce petit parti vola rapidement en éclats, ses membres les plus brillants claquant la porte les uns après les autres et formant chacun son groupuscule.

Deux partis coraniques, une charia

Le parti Islam, dont le programme n’est autre qu’un copier-coller de la charia, fort de deux élus à Molenbeek, présente des candidats dans d’autres « territoires perdus », tels Verviers, Dison,… où il sera concurrencé par un autre parti coranique, le MPE.  La question n’est plus de savoir s’il y aura des représentants de la vaste communauté musulmane dans les assemblées, mais plutôt dans quel compartiments des bus devront prendre place les transgenres. C’est dans cette configuration que se présentera devant l’isoloir l’électeur belge. Car il se présentera, en Belgique, le vote est obligatoire.

Peggy Sastre: « La majorité des hommes ont moins de pouvoir que les femmes »

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Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier "Comment l'amour empoisonne les femmes" (Anne Carrière, 2018).

Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (1/2)


Causeur. D’un naturel plutôt discret, vous avez décidé d’intervenir dans le débat en réaction à la campagne #balancetonporc qui a suivi l’affaire Weinstein. Vous avez corédigé la tribune en faveur de la « liberté d’importuner » publiée dans Le Monde et signée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve. Pourquoi avoir choisi de monter au créneau et de mobiliser toutes ces femmes célèbres ?

Peggy Sastre[tooltips content= »Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018). « ]1[/tooltips]. Je précise que cette tribune s’intitulait « Des femmes libèrent une autre parole », titre que Le Monde a conservé dans le journal, mais changé sur son site internet. Ce texte avait notamment pour objet de défendre la liberté sexuelle, dont la liberté d’importuner n’est qu’une des conditions d’exercice. Autrement dit, on ne peut pas colorer simplement en noir et blanc un phénomène complexe qui, dans la réalité, est gris. Car dans le jeu de la séduction, hommes et femmes ne partagent pas forcément la même définition des comportements acceptables. Plusieurs études sur le harcèlement au travail ont révélé l’existence de profondes divergences d’appréciation entre hommes et femmes quant à ce qui relève de la drague lourde, du harcèlement sexuel, voire de l’agression. Il n’y a donc pas de définition objective du « porc », ce qui rend la campagne #balancetonporc problématique.

Pensez-vous que la domination masculine, et ses abus sur les femmes, n’existe pas ?

Mon précédent livre s’appelait justement La domination masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015). Le discours féministe sur la domination masculine invente de toutes pièces une espèce d’hydre de science-fiction dont il serait vain de couper un bras parce qu’il repousserait aussitôt. Comme l’expliquent Gérald Bronner et Étienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), les discours qui nous serinent « c’est la faute à la société, c’est la faute à la domination masculine, c’est la faute au patriarcat » sont totalement hors-sol. Ce sont des imprécations reposant sur des entités mal définies auxquelles on prête des intentions qu’elles n’ont pas, selon un biais d’agentivité ou d’intentionnalité illusoire. En réalité, si des hommes ont le pouvoir dans notre société, les hommes n’y ont pas le pouvoir.

Que voulez-vous dire ? 

Aujourd’hui, y compris dans les sociétés occidentales, la plupart des postes de pouvoir sont aux mains d’hommes. Pour autant, non seulement la majorité des hommes n’a pas le pouvoir, mais ils ont moins de pouvoir que les femmes. Quoi qu’en dise la vulgate féministe, les hommes sont plus nombreux dans les positions très basses de la société. La majorité des exclus, des SDF, des prisonniers et des suicidés sont des hommes ! Dans un État providence comme la France, les femmes disposent en prime d’un avantage économique sur les hommes car l’enfant est devenu une rente.

Jusqu’à nouvel ordre, le beau sexe garde aussi le pouvoir de vie et de mort sur l’embryon. Reste que, à en croire l’ensemble des commentateurs enthousiastes, le grand déballage qui a suivi l’affaire Weinstein serait en train de révolutionner la société. Croyez-vous à ce lendemain qui chante ?

Non. Cela me paraît très difficile de dire qu’on vit un événement historique sans aucun recul sur notre époque. Le mouvement #balancetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des milliards de microfeux avant lui. J’entrevois cependant un risque dans #balancetonporc : les hommes un peu gentils et maladroits risquent de s’écraser encore un peu plus tandis que les vrais prédateurs s’adapteront encore mieux et iront chercher des proies féminines encore plus vulnérables. Ce processus a déjà commencé.

Entre tout révolutionner et ne rien changer, il y a une marge. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

La révolution anthropologique que j’aperçois est hyper réactionnaire : la campagne #balancetonporc risque de provoquer un retour à la ségrégation d’avant la libération sexuelle. Entre les années 1950 et 1970, une véritable révolution des mœurs s’était produite, notamment grâce à la légalisation de la pilule contraceptive. La femme obtenait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pilule, droit à l’avortement et changement des mentalités ont permis aux femmes d’assumer leur sexualité sans être socialement réprouvées. Cinquante plus tard, j’observe une terrible régression. Sandra Muller, la créatrice du mot d’ordre #balancetonporc, s’est déclarée traumatisée par le dragueur qui lui a dit : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ! » Elle suggère ainsi que l’expression d’un désir sexuel est destructrice pour les femmes. Un tel message nous fait revenir à la société des chaperons.

Mais cette victimisation outrancière permettra peut-être de protéger les véritables victimes.

Au contraire, elle place les femmes dans une situation de vulnérabilité permanente. Génétiquement, nos environnements ancestraux ont poussé les femmes à être très alertes et sensibles au danger. En criant au loup, Muller et les autres exploitent cette sensibilité et, au passage, justifient l’un des errements du féminisme depuis les années 1980-1990 qui consiste à revendiquer des droits spécifiques plutôt que l’égalité. Il n’y a pas mieux que la peur du loup pour asservir les femmes.

Comment conciliez-vous la revendication de l’égalité entre les sexes et votre approche darwinienne des rapports hommes/femmes ? Les explications biologiques des différences de salaires ou de l’inégal partage des tâches ménagères peuvent être entendues comme des justifications.

On ne saurait accuser un chercheur en cancérologie de justifier le cancer. Au contraire, comprendre le cancer est la condition pour le combattre. J’essaie de retracer l’histoire de notre évolution biologique, qui s’est faite dans des environnements très dangereux où des inégalités se sont révélées profitables à tous dans la lutte pour la survie. Je constate la persistance d’inégalités qui sont devenues inutiles dans notre environnement. Et cela me plaît d’autant moins que, selon de grandes institutions internationales comme l’ONU, la prospérité et le bonheur des sociétés sont corrélés à leur niveau d’égalité entre les sexes. Reste que ces inégalités sont bien davantage le fruit de l’évolution que de la méchanceté gratuite des hommes.

Mais si nous sommes génétiquement programmés, quelle est notre marge de manœuvre ?

Ne confondez pas programmation et prédisposition. L’évolution n’est pas finaliste. Il n’y a pas de grand plan défini à l’avance qui commanderait les individus. Pardon d’être un peu technique, mais il faut différencier causes proximales et causes distales. Prenons l’exemple classique de l’orgasme. Sa cause proximale, c’est-à-dire la plus immédiate, c’est le plaisir – la raison qui incite les gens à en avoir envie. Mais sa cause ultime, c’est qu’il favorise l’attachement entre les êtres, l’investissement parental et en fin de compte le succès reproductif – la raison pour laquelle la sélection naturelle l’aura perpétué.

Mais Goethe n’a pas écrit Les Souffrances du jeune Werther ni Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine pour s’inscrire dans la chaîne de l’évolution !

Détrompez-vous ! Beaucoup d’études et de livres, en particulier The Mating Mind (qu’on pourrait traduire par « l’esprit copulateur ») de Geoffrey Miller, montrent que l’art, la danse, la littérature et tous les objets et comportements artistiques sont des moyens d’accès à des partenaires sexuels. L’évolution passe donc forcément par là. Ceci étant, je ne m’oppose pas du tout aux explications socio-culturelles. Simplement, elles ont un point aveugle : le poids des facteurs biologiques. Sans prétendre remplacer la métaphysique, nier la culture ou la liberté individuelle, j’essaie de donner un autre angle. Mon éclairage darwinien apporte une perspective différente, beaucoup moins connue, mais aux fondements scientifiques autrement plus solides que ceux de la psychanalyse, par exemple.

Mais vous parvenez à des conclusions souvent proches. La biologie, comme l’inconscient, relativise la liberté de l’homme. Quelle place laissez-vous au libre-arbitre ?

Je ne nie pas l’existence d’une marge de libre-arbitre, même s’il est parfaitement plausible qu’elle ne corresponde qu’à des causes ignorées. L’évolution, c’est toujours une interaction entre l’organisme et son environnement qui va pousser chaque espèce et chaque individu à trouver leur niche pour s’en sortir le mieux possible. C’est pourquoi la dichotomie nature-culture est fallacieuse.

Justement, dans votre dernier livre, Comment l’amour empoisonne les femmes, vous expliquez comment notre environnement a fait que les femmes sont beaucoup plus amouro-centrées et dépendantes à l’amour que les hommes. Comment cela s’est-il produit ?

La reproduction étant dès le départ beaucoup plus lourde pour les femmes que pour les hommes, nous ne partons pas sur un pied d’égalité. Un seul ovule est beaucoup plus coûteux à produire que des millions de spermatozoïdes. Cette disproportion originelle s’appelle l’anisogamie, laquelle produit le différentiel d’investissement parental minimal. Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. Les femmes sont plus susceptibles d’être dans le surinvestissement sentimental alors que les hommes sont plus enclins au sous-investissement. En revanche, la jalousie sexuelle d’un homme peut le pousser à tuer car il court le risque d’élever un enfant qui n’est pas le sien, une perte génétique totale qui peut le rendre fou !

A suivre…

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Le danger sociologique

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L’art contemporain vous aime-t-il?

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Jeff Koons et Anne Hidalgo. ©Michel Euler/AP/SIPA. Sculpture et portrait d'Olivier Urman. Photo : Orélie Grimaldi.

Artiste plasticien et chanteur du groupe Musique post-bourgeoise, Olivier Urman avait installé fin mars une sculpture éphémère devant le Palais de Tokyo. Par ce geste, il entendait contester le projet de Jeff Koons qui « offre » à la ville de Paris un bouquet de tulipes sculpté moyennant quelques millions d’euros pour honorer les victimes du terrorisme. Cent ans après Marcel Duchamp, un certain art contemporain n’est-il qu’une vaste escroquerie? L’art a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Est-il acceptable de saccager certaines œuvres? Entretien avec un artiste (vraiment) subversif.


Daoud Boughezala. Dans la nuit du 29 au 30 mars, vous avez clandestinement installé devant le Musée d’art moderne de Paris une sculpture figurant une main avec un micro et l’inscription « L’art vous aime-t-il ? » Cette œuvre a été posée là où trônera  le bouquet de fleurs que Jeff Koons « offre » à Paris, moyennant quelques millions d’euros. Quel est le sens de votre geste ?

Olivier Urman[tooltips content= »Olivier Urman est artiste plasticien et fondateur du groupe Musique post-bourgeoise.« ]1[/tooltips]. C’est une réponse personnelle à la polémique autour de Jeff Koons. Un geste de panache. Sa démarche autour du « bouquet of tulips » manque tellement de générosité que j’ai décidé d’agir. Lorsqu’il veut nous faire avaler que son œuvre serait un hommage aux victimes du Bataclan, il est fourbe. En plus, ce sera en partie financé par le contribuable parisien puisqu’il n’offre que l’idée. Il est pourtant suffisamment riche pour faire un vrai cadeau. Quand on offre des fleurs, on ne va pas demander à la personne d’aller les chercher chez le fleuriste et de payer le bouquet !

Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.

J’ai décidé de mettre une sculpture à la place de la sienne pour lui clouer le bec car je trouve son geste vraiment mesquin et pingre. D’abord, parce que son bouquet de tulipes existe déjà: ce n’est même pas une œuvre originale. Koons se contente d’un petit dessin sur un bout de table avec sa photo de Monsieur loyal triomphant. Ensuite, il décide lui même du lieu. Imaginez que je vous offre un portrait de moi et que je mette au-dessus de votre lit en disant que vous dormirez mieux comme ça.

Votre sculpture a-t-elle vocation à s’éterniser devant le Musée d’art moderne en geste de protestation anti-Koons ?

Non, à la demande du Palais de Tokyo, je l’ai retirée au bout de quelques jours. Mon souhait n’était pas de créer un scandale. Le Palais de Tokyo était ennuyé par la pose de ma sculpture, l’absence d’assurance devenant problématique. Or, mon but n’était pas de m’adresser au musée mais à Jeff Koons et à Paris. « L’art vous aime-t-il ? » est une question que j’adresse directement à Koons que je compare à une star américaine jouant dans des blockbusters.
Il est tellement célèbre et riche qu’on n’ose réviser sa position dans l’histoire de l’art. J’apprécie son œuvre de manière générale mais pas la place qu’on lui accorde : Koons pourrait ne pas exister, l’art ne s’en porterait pas plus mal, il n’influence personne. Il est un produit américain comme n’importe quelle star de cinéma, même si j’apprécie son travail en aluminium.

Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque.

Koons pare son geste d’un vernis humanitariste : les tulipes rendent hommage aux victimes du Bataclan…

C’est une caution morale du genre « Moi, je vais donner aux pauvres ». Qu’est-ce que le projet de Koons change pour les victimes du Bataclan ? Rien. Le bouquet de fleur semi-fanées façon les-fleurs-c’est-pour-les-ploucs ne sera même pas exposé au Bataclan, les personnes concernées qui reviendront sur les lieux du drame ne le verront même pas. Pire, dans quelques années, les touristes qui prendront le taxi pour le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo diront « Je voudrais aller au musée des tulipes. » Le musée perdra son nom. Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque. Il rachète la place en prenant prétexte d’un hommage – c’est vraiment tarte !
Il se trouve que j’ai participé à une exposition pour la tragédie du Bataclan organisé par Jacques Fivel, personnage notoire parisien de 80 ans qui possédait quantité d’affiches d’origine du Bataclan des années 1970. Il a demandé à une centaine d’artistes de les transformer en travaillant directement dessus. Fivel en a fait une exposition dans une galerie près de République. Cela n’a d’ailleurs malheureusement pas été relayé par la mairie de Paris. Aucun artiste n’a cherché à faire parler de lui, toutes les affiches avaient toutes la même taille et nos noms sans importances dans ce cadre. Aucun d’entre nous n’a essayé de gagner de l’argent ou de se faire de la publicité, ce qui aurait évidemment été déplacé.

Votre démarche artistique s’apparente à celle de Marcel Duchamp. Pourquoi déniez-vous aux McCarthy, Kapoor ou Koons toute légitimité à se réclamer de Duchamp ?

Ils font la même chose mais dans un contexte et des circonstances totalement différentes. En 1917 donc en pleine guerre mondiale, vivant aux Etats-Unis, Marcel Duchamp propose un urinoir dans une salon d’art sous un pseudonyme allemand. Les organisateurs l’ont  refusé pour vulgarité. Il est recalé par le jury. Cent ans plus tard, les pseudo-héritiers de Duchamp copient le même acte produit par le jury lui-même. La seule nouveauté, c’est de refaire du Duchamp en énorme, à l’image des œuvres gonflables de McCarthy. Leurs œuvres sont incroyablement démodées. Chez les artistes que vous citez, ce ne sont pas les œuvres mais leur mise en place qui me dérange. Ils sont adoubés par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture ainsi que par la mairie de Paris pour mettre en scène une subversion qui vient d’en haut. Ce sont des artistes extrêmement chers, mis en place avec le soutien de la finance avec des mécènes comme Bernard Arnault ou François Pinault. Et ces artistes proches du pouvoir créent des œuvres soi-disant subversives.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau.

Mais à qui s’adressent-elles ? Le plug anal de McCarthy, ça choque qui ? Dans quel cul va-t-il s’enfoncer ?

Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.
Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau. S’il se fait gauler, il a quatre heures de colle. Ça c’est un acte subversif ! Mais dans le cas de ces artistes, au-delà de la question du goût et du Beau, des qualités plastiques ou matérielles des œuvres, cet art est-il bienveillant ?

C’est la question que pose ma sculpture, « L’art vous aime-t-il ? » Est-il là pour notre soutien, notre bonheur, pour notre avenir, pour notre éveil, pour nous encourager à nous épanouir ? Ou bien est-il là pour nous accabler, nous culpabiliser, pour nous ridiculiser et nous faire des doigts d’honneur ? Les gens ont des vies pénibles et on les entube pour fait d’ignorance aggravée, les puissants se moquent. C’est néronien.

McCarthy nous dit : « Moi, artiste, je pèse des milliards et en plus je vous mets un plug dans les fesses ! » A qui s’adresse ces œuvres délivrées au public et aux passants ? Ce plug ne s’en prend pas au système puisqu’il en vient. Donc le plug vise celui qui le regarde, mais pas les puissants qui s’amusent comme des enfants à produire des graffitis destinés aux toilettes de centre-ville. De telles œuvres ne me satisfont pas et ne me rendent pas heureux. Elles ne m’éveillent pas et ne me donnent pas envie de les imiter. Au fond, Jeff Koons est le même genre de personnage que Donald Trump : ce sont des gens sans scrupules qui depuis la maternelle veulent écraser l’autre et rigolent quand ils l’ont bien enflé. « Koons, you’re fired ! »

J’attends de l’art qu’il me choque, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

J’ai bien compris que vous pourfendiez la subversion autorisée et subventionnée. Mais pourquoi voyez-vous dans le « Hitler » de Maurizio Cattelan une œuvre majeure et dérangeante ?

"Hitler" de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.
« Hitler » de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.

Cette œuvre humanise le monstre alors que notre société l’interdit. Le vrai travail subversif est justement d’ouvrir l’esprit à quelque chose de dérangeant. En faisant ce petit Hitler à l’air enfantin qui est en train de prier et semble se repentir, Maurizio Cattelan place ce personnage dans une situation inimaginable car jusqu’au bout, Hitler a refusé tout repentir. Juste avant de se tuer, il a déclaré : « Si j’ai perdu la guerre c’est parce que l’Allemagne n’était pas digne de moi ! » Or, Cattelan nous montre un enfant tout mignon qui s’adresse à Dieu pour lui demander pardon. C’est subversif car cela choque et va à l’encontre de tout. Quand on voit cette œuvre, on ne peut plus penser de la même façon le personnage d’Hitler qui acquiert une dimension humaine. Il est représenté comme un bambin  attendrissant, c’est donc totalement subversif, car inadmissible. Ce qui pour moi en fait une œuvre extraordinaire. J’attends de l’art qu’il me choque dans mes retranchements les plus ancrés, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

À la recherche d’icônes et de divinités, l’art obéit aux règles d’une religion.

Nous discuterons de l’humanité des bourreaux une prochaine fois. Une autre de vos réflexions m’a interpellé : la semaine dernière sur Europe 1, vous remarquiez que les comptes Facebook survivent désormais à la mort biologique de leur propriétaire. Drôle d’époque que celle où nos données virtuelles deviennent immortelles et l’art aussi obsolescent que l’industrie…

Au contraire, l’art d’aujourd’hui n’est absolument pas obsolescent. Quand McCarthy fait son plug anal, il doit le dégonfler et aller l’exposer ailleurs. Même si elle est pliée dans une boîte, l’œuvre est stockée, repliée ailleurs et rentabilisée comme le faisait Christo qui vendait des cartes postales et des livres de ses installations sauf que Christo était une entreprise indépendante. Ça participe d’une économie dépourvue d’obsolescence qu’il faut entretenir et arroser régulièrement.

Toute cette machinerie est à la recherche d’icônes et de divinités. L’art obéit aux règles d’une religion. Les plus puissants en possèdent et le prix d’une œuvre est infini pour qu’elle soit la plus protégée possible. Le prix d’une œuvre, c’est son indice de protection. Si quelque chose vaut dix balles, on peut aussi  le mettre à la poubelle, mais si on décrète qu’elle vaut 100 millions, elle sera stockée dans un coffre et entourée de quinze gardiens. Cela ne peut pas s’arrêter et cela ne pourra que s’effondrer sous son poids.

Contre ce soin extrême apportée à la conservation des œuvres, vous prônez le droit au saccage. Le sabotage du plug anal de McCarthy il y a quelques années ne vous avait d’ailleurs guère ému. Pourquoi ?

Quand on achète une œuvre, on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut. Si demain j’achète un vêtement de designer à 4 000 euros, je peux en raccourcir les manches et en changer les boutons sans qu’aucun droit moral ne me contraigne. Pourtant, c’est une œuvre de créateur. En architecture, on a aussi le droit de démolir des immeubles (Horta , Majorelle) sans s’imposer un devoir de mémoire historique. Autrefois, c‘étaient les guerres et les bombardements qui démolissaient les œuvres. J’ai aussi pris le risque que mon œuvre soit détruite et je l’aurai accepté.

Je ne critiquerai jamais quelqu’un qui saboterait ou urinerait sur les oeuvres de Koons, McCarthy et Shapoor.

Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.

C’est le propre de l’humanité que de construire, de détruire et de reconstruire. Allons-nous finir ensevelis sous des tonnes d’art contemporain ? Je suis évidemment favorable à l’art, pour que les œuvres de Koons, McCarthy et Catellan existent mais je ne critiquerai jamais quelqu’un qui va essayer de les saboter ou va uriner dessus ou puisque leur créateur le fait déjà sur nous.

A vous entendre, les Koons, McCarthy et Shapoor jouent sur tous les tableaux, voulant à la fois incarner la subversion et l’art officiel, bénéficier de la consécration par le « néo-dadaïsme d’Etat » (Jaime Semprun) et de l’étiquette de provocateur. Mais, à l’instar des révolutionnaires, tout artiste n’est-il pas voué à être récupéré ?

Le problème, c’est qu’ils veulent tout tout de suite. Proudhon a eu droit à sa sculpture républicaine cinquante ans après sa mort alors que c’était  un précurseur anarchiste qui avait écrit « La propriété c’est le vol. »  C’est dire si l’opération d’habilitation de la subversion se fait naturellement dans le temps.

Ces artistes ne sont pas récupérés, ils sont directement issu du pouvoir en place. Mais c’est la vocation de l’art que de servir. C’est en cela que l’art reste religieux et l’a toujours été. L’Antiquité représentait ses divinités, le Moyen Âge le martyr chrétien, notre art contemporain sert notre modèle économique. Les artistes semblent en effet récupérés mais ils en sont en fait les agents de promotion. Ce sont des planqués !

Le directeur des Inrocks : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut »

N’exagérez-vous pas un chouïa ? Koons est pas épargné par la critique, y compris dans le camp progressiste…

Des critiques en forme de messes basses existent mais les critiques officielles se taisent. La ministre de la Culture ne sait pas pas comment agir, elle demande conseil à qui veut, elle a peur de faire un faux pas. Ma thèse est que nos sociétés occidentales ayant perdu la pratique de la religion, celle-ci étant intégrée dans les codes républicains, la foi s’est reportée sur l’art. Les plus grandes marques de luxe comme Vuitton ou BMW promeuvent des artistes contemporains dans des lieux sublimes qui leur sont consacrés telles des cathédrales et nous n’avons si ce n’est l’obligation d’y prier, l’interdiction d’émettre des critiques au risque d’être punis ou de passer pour un idiot. Il faut participer ! Et si vous critiquez un artiste, sa cote baisse donc vous perdez votre argent, vous ne pouvez qu’être enthousiaste ou vous taire. J’ai eu cette discussion avec le directeur de rédaction des Inrocks qui m’a dit soutenir le projet du bouquet de tulipes pour une seule raison : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut, il est chez lui » J’étais complètement abasourdi. On est dans une soumission divine et incontestable, imposée par le ciel. Les Inrocks expriment une pensée commune qu’on doit digérer. Il faut penser avec eux, sinon gare à vous ! Gloire à Koons au plus haut des cieux !

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Grève SNCF: rendez-vous en terrain médiatique bien connu

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Débat sur LCI entre députés LFI et LREM.

On dépense beaucoup d’encre et de salive dans des débats excités visant à déterminer si les journalistes sont hostiles ou favorables à la grève des cheminots.

On a même inventé l’atroce terme de « grève-bashing ». Les médias à qui l’on fait ce procès répondent qu’il s’agit là d’un honteux média-bashing. Le bashing rejoint donc officiellement les phobies dans la catégorie: criminalisation débile des oppositions.

Le Huffington Post a réalisé une compilation de propos tenus par des personnalités très à gauche, critiquant le traitement médiatique de la grève. Inséré au milieu de ces citations, l’extrait du reportage de BFMTV (voir à 0:35) est assurément accablant.

Lors d’un micro-trottoir, l’autre jour, un monsieur expliquait sans honte : « mon épouse et moi-même étions plutôt opposés à cette grève, mais nous avons réussi à avoir notre train alors finalement, on les soutient ». On peut trouver cela affligeant mais je crois que ce type de positionnement totalement égoïste se retrouve dans l’attitude de bien des gens. Ils ne se demandent pas s’ils sont favorables à cette grève, à ses motivations, à ses moyens, éventuellement aux unes mais pas aux autres. Ils formulent leur jugement en fonction de l’impact que le mouvement a sur leur quotidien.

On nous parle des sondages : un Français sur deux soutiendrait le mouvement de grève. Pour être véritablement intéressants et susceptibles d’interprétations pertinentes, ces sondages devraient faire apparaître si les personnes interrogées sont, ou non, directement concernées par cette grève. Parmi les personnes qui prennent régulièrement le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Parmi les personnes qui ne prennent jamais le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Il est facile de soutenir un mouvement dont on ne ressent aucun effet. Il est très difficile de ne pas manifester hostilité et agacement face à une grève qui perturbe totalement votre organisation personnelle. Mêler les deux points de vue ôte toute pertinence à l’enquête d’opinion.

Lisez la version originale de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Sur l’antisémitisme, l’ère du déni touche à sa fin » : l’explication d’Alain Finkielkraut

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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Peggy Sastre, la femme cette inconnue

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Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel

Il est réputé sexiste de réduire les représentantes du beau sexe à leur apparence physique. Décrire notre cover girl comme un joli brin de femme aux yeux mordorés serait donc du dernier mauvais goût. Mais il en faut beaucoup plus pour choquer cette trentenaire à l’humour dévastateur. Si Peggy Sastre est en une de Causeur, c’est parce qu’elle est libre, drôle et talentueuse. Alors que la plainte semble être devenue l’ultime avatar du combat des femmes, elle donne donc un visage, et des plus avenants, au féminisme joyeux – et victorieux – des enfants des Lumières.

« L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation, gardant toujours à l’esprit le mot de l’éthologue Konrad Lorenz : « L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Ainsi, comme elle l’explique longuement dans notre entretien (à lire dans le mag), son approche darwinienne des comportements sexuels ne suggère pas que tous les petits garçons s’habillent en bleu pendant que les filles jouent à la Barbie. La longue histoire de l’évolution nous apprend plutôt, selon elle, que nos organismes se sont adaptés à leur environnement naturel en oscillant entre deux grands pôles : le féminin, prédisposé à la gestation puis à l’éducation des petits ; le masculin, dont la fonction reproductrice peut parfois se résumer à une simple éjaculation.

Comment l’amour empoisonne les femmes

Qu’on ne croie pas, cependant, que Sastre apporte de l’eau au moulin conservateur ou réactionnaire. Notre environnement, désormais bienveillant et technologique, ne justifiant plus, évidemment, l’antique partage des tâches, elle rêve d’un futur droit à l’utérus artificiel qui pourrait libérer les femmes de la grossesse, mais aussi d’un nouveau pacte sexuel qui les affranchirait enfin de l’emprise des sentiments. À rebours du cliché de l’amoureuse transie, elle confesse à Marie-Claire que « le mot tendresse l’angoisse », et qu’elle se sent plus à l’aise avec des machines ou des animaux qu’avec ses semblables.

Son dernier essai, Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018), nous parle d’un temps que les fans de YouPorn peuvent encore connaître. Ainsi y découvre-t-on que la passion qui consume les Emma, Anna et Ariane des grands romans d’amour répond en grande partie à des facteurs biologiques. Sastre espère même qu’un simple shoot chimique soignera bientôt les chagrins d’amour aussi facilement qu’un rhume. On peut trouver effrayante cette perspective hygiéniste et on ne partagera pas forcément son enthousiasme pour les technologies qui, après avoir autorisé le sexe sans reproduction, permettent aujourd’hui de réaliser la reproduction sans sexe. Reste que, dans le paysage déprimant d’un féminisme à la fois policier et pleurnichard, cette pensée tranchante ne laisse pas d’être réjouissante, et pas seulement parce qu’elle fait enrager les cyberféministes en tous genres qui ne la lisent pas ou mal. Se faire mitrailler de tous les côtés, n’est-ce pas le propre de l’intellectuelle ?

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La domination masculine n'existe pas

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