Certains observateurs regrettent que la divulgation des fichiers Epstein éclipse un peu les révélations sordides sur les agissements de Pierre-Alain Cottineau.
Hasard du calendrier, deux affaires de pédophilie, l’affaire Epstein et l’affaire Cotineau, occupent les médias depuis une semaine. Deux affaires que tout oppose par ailleurs, ou presque. La première implique un milliardaire, ami des puissants. Elle se déroule dans des villas de luxe et des îles privées. La seconde a un cadre beaucoup plus banal et rural. Son protagoniste est un minable ancien candidat Insoumis, une brebis galeuse comme on en trouve dans tous les partis.
Donald Trump : arroseur arrosé
Une autre différence saute aux yeux. Les faits dont on soupçonne Cottineau sont, dans l’échelle de l’horreur, mille fois plus abjects que les crimes commis par Epstein. Non seulement en raison de l’âge des victimes supposées (celles d’Epstein étaient des adolescentes, celles de Cotineau, des bambins). Mais aussi parce que certains détails de l’affaire Cotineau sont tellement monstrueux que le lecteur, probablement pour éviter un trop grand choc psychologique, a d’abord pour réflexe de douter de leur existence avant de regarder les preuves en face, qui donnent envie de vomir. L’affaire Epstein ne donne pas le même sentiment. Elle est, hélas, moins surprenante.
Reste une question. Pourquoi les médias parlent-il bien davantage d’Epstein ? Il faut reconnaître que la réponse ne tient pas seulement au nombre de people mouillés, de nature à exciter le voyeurisme de masse, ni à la religion du coupable numéro un, qui fait la joie mauvaise du public antisémite. Il y a aussi la conduite de Trump, qui s’est servi à fond de cette histoire pour se faire réélire en expliquant qu’elle accablait les Démocrates. S’il n’avait pas fait de l’affaire Epstein un sujet de campagne, elle ne serait pas devenue un fait politique. Et les « files » seraient restés consignés dans le secret de l’instruction.
Jack Lang en sursis à l’IMA
A contrario, si trois millions de documents relatifs au dossier Epstein (sur six millions en tout) n’avaient pas été rendus consultables par tout un chacun sur Internet, le seul vrai nouveau salaud démasqué, l’éminence travailliste britannique Peter Mandelson, aurait peut-être échappé à l’enquête qui vient d’être déclenchée dans son pays au sujet de ses divulgations présumées de secrets ministériels. Car il n’est pas certain que la justice américaine aurait transmis à son homologue britannique les éléments concernant cet ancien commissaire européen.
Jack Lang, lui aussi aussi, dormirait plus tranquille. Il ne serait pas convoqué par le Quai d’Orsay et une enquête du Parquet national financier n’aurait pas été ouverte contre lui. Il faut évidemment souhaiter que les juges creusent autant que possible cette histoire de société offshore aux Iles vierges américaines. Et on ne saurait que se réjouir d’une démission de l’Institut du monde arabe. Mais rien de cela ne rend pour autant plus agréable la petite musique jouée par bon nombre de ceux qui se déchaînent contre Jack Lang à présent. Faisant dire aux “files” ce qu’ils voudraient qu’ils disent, ils estiment pouvoir traiter, à mots plus ou moins couverts, l’ancien ministre de la Culture de pédophile. Si peu estimable soit l’intéressé, il faut dire ici de la façon le plus claire qu’aucun élément n’existe dans le dossier Epstein qui permette d’avancer de telles accusations.
Dans Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas, Jonathan Siksou restitue des ripailles mémorables de Saint Louis à Emmanuel Macron. Vue des marmites, la vie politique fourmille d’anecdotes savoureuses et de repas fins. Un récit passionnant, de l’amuse-bouche au digestif
Voilà le livre que tout amateur d’histoire et de gastronomie attendait depuis l’invention du feu et de l’écriture. Le temps est une histoire de cuisine, et assaisonné par Jonathan Siksou, l’exercice vire à l’épopée. Une cavalcade pantagruélique, dont certaines scènes semblent inspirées d’un tableau de Jérôme Bosch, ainsi cet ânon farci d’anguilles fumées et de petits oiseaux que refusa de manger le bon roi Dagobert par esprit de pénitence, ou la recette de la « sarraginée », l’une des premières écrites depuis Apicius, en 1306, « anguille frite, pain, sucre, vin, verjus, le tout bouilli ensemble et additionné de cannelle, lavande, girofle et autres épices ». À l’époque, les évêques sortent des noces le ventre « tendu comme celui d’une femme près d’accoucher ». Que dis-je, à l’époque…
Camus disait du journaliste qu’il était l’historien de l’instant. Siksou serait l’historien de l’instinct ; celui qui nous pousse à nous asseoir à table trois fois par jour, sans songer combien le simple acte de se nourrir a bouleversé les destinées du monde. L’auteur s’attache donc ici à rendre à Taillevent ce qui lui revient, dans un style limpide, enlevé, avec un léger sourire entre les lignes. L’incipit du premier chapitre consacré au repas que Saint Louis offre à Henri III d’Angleterre à Paris, du 9 au 11 décembre 1254 (les banquets duraient trois jours d’affilée), est d’une merveilleuse simplicité : « Louis IX vient de passer quelques années difficiles. » Imaginez la phrase prononcée avec gourmandise par Fabrice Luchini. Des années difficiles ? Parti en croisade en 1248 pour reprendre le tombeau du Christ aux infidèles, il est capturé en Égypte l’année suivante, ses chevaliers sont morts de fièvres et de dysenterie, et c’est un souverain chauve et amaigri qui revient en France cinq ans plus tard, après avoir erré, en simple pèlerin, sur les routes de Palestine. Mais quand on s’appelle Saint Louis, on ne se laisse pas abattre. Il offre à son beau-frère Henri III (un petit monde) des ripailles dantesques : « sur de grands plats, on apporte des rôtis gigantesques, veaux, chevreuils, cerfs, sangliers servis entiers, cernés d’oies, de perdrix, de coqs de bruyère », le tout arrosé de vins parfumés à l’absinthe, à l’aloès, au girofle, mais « les vins considérés comme les meilleurs étaient déjà ceux de Bourgogne », le tout en musique, messieurs, dames.
Les plats descendent du plafond et les musiciens jaillissent des pâtés
Pourquoi seulement vingt repas et pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Parce qu’ils bénéficient tous d’une documentation étayée. « On connaît leur date, le lieu, le menu, la diversité de leurs mets et la nouveauté de leurs recettes. » Nouveauté, dites-vous ? Prenons place à la table du duc de Bourgogne, à Lille, ce 17 février 1454. La guerre de Cent Ans s’achève à peine et Philippe le Bon s’apprête à partir en croisade contre les Ottomans. Cette décision se fête par un banquet, celui du « Vœu du Faisan », sans doute l’un des plus fastueux et exubérants de toute l’histoire de France. Le faste de la cour de Bourgogne n’a alors aucun équivalent en Europe, et peut-être dans le monde. Pour préparer l’événement, le duc mande peintres, musiciens, orfèvres et poètes, mais aussi menuisiers, verriers, horlogers, inventeurs d’automates… et évidemment cuisiniers, sauciers et rôtisseurs. Imaginez quatre services de quarante-quatre plats chacun, des plats descendant du plafond par des poulies, vingt-huit musiciens et leurs instruments jaillissant de pâtés comestibles, des chariots ornés d’or et d’azur (« quatre hommes étaient nécessaires pour pousser chacun d’eux »), tandis que dans les âtres du palais ducal les bœufs, veaux et moutons cuisent entiers ! « Un spectacle total, une salle en mouvement continu. » Philippe le Bon met en scène son pouvoir quasi illimité, mais la croisade ne sera jamais menée.
Ce luxe de détails suppose un travail de recherche étourdissant. Où on apprend pêle-mêle que Clovis raffolait tant des œufs durs qu’il en fit une indigestion un jour de carême, et que, dans la loi salique en vigueur sous son règne, « un homme jugé responsable de la mort accidentelle d’un vigneron devait s’acquitter d’une amende deux fois plus élevée que celle prescrite pour le décès malencontreux d’un laboureur ou d’un berger ». Gloire au génie français ! Jonathan Siksou a épluché archives et livres de comptes ; ainsi en l’an 1520, au Camp du Drap d’or, les cours de François Ier et de son homologue britannique consommèrent en dix-sept jours quelque 6 000 moutons et agneaux, 800 veaux, 300 bœufs, 66 000 litres de bière, 200 000 litres de vin et qu’il en coûta l’équivalent de 2,5 millions d’euros à la cour de France. Il en profite au passage pour réhabiliter Catherine de Médicis (contre Dumas et Balzac tout de même), évoque l’apparition des salades à la cour d’Henri IV, « nappées d’un mélange de confiture, de moutarde, de citron et de safran » et révèle le secret de la poule au pot. On retrouve avec gourmandise les festins immanquables, tel celui de Vaux-le-Vicomte qui provoqua la disgrâce de Fouquet le 17 août 1661 et celui que donna Paul Bocuse à l’Élysée le 25 février 1975, à l’occasion de sa remise de la Légion d’honneur. Je ne dévoile pas tout ici, tant le récit regorge d’anecdotes, de détails et de faits de table. Nul secret de cuisine n’aura résisté à l’enquête minutieuse de l’auteur, à l’exception du dîner servi par Napoléon III à la reine Victoria, à Versailles le 25 août 1855 : même un responsable des archives royales de Windsor a dû avouer sa défaite. Un vrai coup de Trafalgar.
Il est des livres qui donnent faim, celui-ci rassasie sans étourdir, et votre serviteur s’est surpris à rêver de mille-feuilles temporels et de voyages dans le temps – Bocuse et sa toque sur mesure (qui dépassait les autres de quinze centimètres) s’en allant prêter main-forte à Vatel, lui sauvant la vie ! Brillat-Savarin disait que la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent. Doit-on s’inquiéter d’être devenus les deuxièmes consommateurs de burgers au monde, derrière les États-Unis ? Les Français, note Siksou, détiennent un autre record : celui du temps passé à table. Et chaque jour, en mijotant ses plats, en dressant ses assiettes, chacun d’eux ajoute sa page à notre roman national. Parions donc que longtemps encore, l’âme française continuera de triompher en festins.
À lire
Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas, Jonathan Siksou, Perrin, 2026.
Juges, normes et baleines : le chœur des vierges antitrumpiennes passe en édition spéciale permanente
La scène la plus hilarante du Soulier de Satin de Paul Claudel se passe au milieu du XVIème siècle et de l’Atlantique. Deux universitaires de Salamanque envoyés en mission par le roi d’Espagne pour mettre un peu d’ordre conceptuel à l’Amérique, cet étrange continent récemment surgi des eaux, aperçoivent une baleine qui nourrit son baleineau. Scandale pour la raison ! Un poisson qui fait téter un autre poisson ! Aristote n’a jamais prévu pareille absurdité, la réalité doit rendre des comptes aux professeurs de Salamanque ! Bref, l’Amérique se révèle scandaleuse et inconvenante avant même qu’on n’y pose le pied.
Pétrifiés !
La baleine de 2026 se nomme Donald Trump et elle stupéfie toujours autant les Européens. Ceux-ci avaient cru atteindre le sommet de la civilisation en se créant un univers de règles, de juridictions nationales et internationales, de politesses et de bonnes conduites, tout ça à respecter sous peine d’être foudroyés par ces nouveaux dieux, les Juges. C’était une véritable rupture anthropologique : l’Europe avait créé l’homo sapiens regularis pour qui tout relève d’une norme, depuis les insecticides pour noisetiers jusqu’à la guerre ou la paix entre nations. La vie avait perdu toute fraîcheur, toute fleur de nouveauté. Et voilà que surgit aux Etats-Unis un président incompréhensible, pour qui la politesse, la bienséance, le déjà-vu, le déjà-connu ne valent rien ! Les pauvres Européens restent pétrifiés devant ce phénomène et le “condamnent avec la plus grande fermeté” comme on dit en langue de bois macronienne.
On condamne surtout en France, patrie de l’antiaméricanisme primaire où 80% des journalistes sont de gauche, selon l’approximation de Pascal Praud. Il est délectable d’écouter, de C dans l’air à LCI et ailleurs le chœur des vierges antitrumpiennes déployer ses trésors de rhétorique pour le critiquer quoi qu’il fasse. Envoie-t-il la police anti-immigration à Minneapolis ? Aussitôt Jean Quatremer de Libération nous explique que l’Amérique est devenue fasciste et que le grand blond peroxydé est la réincarnation du petit Duce brun. Retire-t-il cette police de Minneapolis ? La chorale le traite de dégonflé, et oublie de dire que finalement il n’est pas si fasciste que cela et que les Etats-Unis restent une démocratie.
Iran : record du monde !!
Parmi les antitrumpistes les plus véhéments des plateaux télé, on voit beaucoup de généraux et colonels français. Ceux-ci critiquent impitoyablement tous les efforts militaires américains et en arrivent toujours à la même conclusion : il ne faut surtout rien faire. Désagréable révélation, avec de pareils guerriers la débâcle de 40 a de l’avenir devant elle. J’estimais le général Yakovleff, intraitable sur le soutien à l’Ukraine. Voilà qu’il s’avise de dire que l’Iran n’est pas un problème existentiel pour la France : sans doute que les attentats commandités en France par les mollahs n’ont jamais existé et que notre pays doit se désintéresser de la survie d’Israël ? Par ailleurs, ce général et ses collègues pacifistes ne disent jamais un mot des menaces existentielles venues du sud. Le même Yakovleff ajoute que s’il fallait attaquer “tous les régimes qui puent des pieds, on n’en finirait pas !”. Il oublie que le régime iranien est le seul sur terre à proclamer qu’il veut exterminer un pays voisin et bat tous les records de nuisance nationale et internationale.
Un homme aussi universellement détesté en France, de Jean-Luc Mélenchon à Jordan Bardella, ne saurait être un mauvais bougre. Il est grand temps de rédiger La Diplomatie de Donald Trump pour les Nuls, ouvrageque tous les éditeurs ne manqueront de se disputer. Petite remarque liminaire que personne n’a faite : cet homme a un rictus de souffrance chaque fois qu’il évoque les morts à la guerre, qu’ils soient Ukrainiens, Russes, ou d’ailleurs. Toutes ces jeunes vies fauchées l’attristent et le scandalisent personnellement. 52 soldats français sont morts en Afrique sans aucun résultat, et je ne pense pas que leur souvenir trouble le sommeil des deux derniers présidents de la République. L’apitoiement de Trump sur ces milliers de jeunes morts ne cadrant pas avec son image de milliardaire sans cœur, on ne le voit pas.
L’audace
La diplomatie trumpienne n’est pas l’œuvre du seul président, elle s’appuie sur des équipes très techniques et formées, mais elle repose surtout sur une qualité essentielle du chef : l’audace. Qualité disparue en Europe, écrasée par les sacro-saintes normes, qualité qui existe pourtant dans notre patrimoine culturel, puisque “Audaces fortuna juvat”, “le Destin aide les audacieux” selon la formule romaine. Leur République fut ravagée au premier siècle avant J-C par de terribles guerres civiles, mais un général audacieux refusa la norme imposée aux chefs de retour de guerre de ne pas franchir le Rubicon avec leurs troupes. Cet homme, que critiquèrent vertement Jean-Michel Apathie, le général Yakovleff et le chœur des vieilles dames dignes de C dans l’air, s’appelait Jules César. Il s’élança vers Rome avec ses troupes et mit en place les bases d’un empire qui dura jusqu’en 476 en Occident et 1453 en Orient, excusez du peu.
Quatre caractéristiques marquent la diplomatie trumpienne. La première est l’énormité de la menace : demander le plus pour avoir le moins, base de l’Art du Deal. Parexemple,je conquiers le Groenland par les armes si vous ne me le donnez pas. A une journaliste qui se moquait de la reculade trumpienne qui suivit, Alain Bauer répliqua qu’il avait obtenu l’extraterritorialité totale des bases américaines, l’exploitation des terres rares et d’autres avantages visant à éloigner de ces rivages les mangeurs d’enfants ukrainiens. La Guerre du Groenland n’a pas eu lieu.
Seconde caractéristique : le changement ultra-rapide d’objectif. Ce changement n’est pas un abandon, mais une diplomatie de jongleur qui envoie les problèmes brûlants en l’air les uns après les autres et les récupère quand on ne s’y attend plus. Toute contrattaque s’en trouve désarçonnée. Le 28 janvier, notre foudre de guerre national reçoit à l’Elysée les Premiers ministres danois et groenlandais pour leur témoigner son soutien. Mais le train de l’histoire conduit par le cheminot Trump est déjà reparti ailleurs, vers la flotte américaine de l’océan Indien. Notre président reste sur le quai de la gare avec ses invités, ses valises et ses désirs narcissiques d’avoir l’air important.
Troisième caractéristique, l’effet diagonal. Le président Maduro s’envole dans les airs pour un long séjour à New York, le président Poutine ne peut s’empêcher de penser à l’hypothèse, même infime, de son envol dans le ciel de Moscou à destination d’une geôle américaine. Les immigrants illégaux sont férocement pourchassés aux Etats-Unis, tous les latinos qui rêvaient de Brooklyn vont plutôt penser à développer leur Bolivie ou leur Guatemala et à les rendre plus sûrs. Pendant ce temps, l’Afrique subsaharienne rêve à la Carte Vitale et à l’accueillant hexagone, où on arrivera bien à caser un ou deux milliards de migrants.
Quatrièmement : là où éclate le génie trumpien de la diplomatie, sans doute un mixte entre les intuitions du chef et les calculs des eggheads du Pentagone, c’est dans ce qu’on pourrait appeler la subversion par promesse d’enrichissement ou le triomphe moral du capitalisme. Une parenthèse nécessaire : les pires régimes politiques de l’histoire humaine, ceux qui oppriment le plus atrocement les malheureuses populations qui leur sont soumises, sont apparus au milieu du XXème siècle et semblent aujourd’hui inexpugnables. Ce sont les tyrannies socialisto-mafieuses (ou par exception islamistes) qui se présentent comme issues d’une révolution (il ne sert donc à rien de se révolter, c’est déjà fait). Elles ont trouvé la formule absolue du pouvoir éternel : embrigader une grande partie du peuple (10 à 15% de combattants bien entraînés avec leurs familles), les armer jusqu’aux dents et les gaver de bonne nourriture. Pour tous les autres, faim et oppression absolue. Le modèle parfait de ce système indéboulonnable est la Corée du Nord : une petite nomenklatura logée à Pyongyang s’empiffre, la main serrée sur des armes qu’elle pointe sur les foules faméliques des campagnes. J’insiste sur la faim : j’ai séjourné assez longuement à la Havane, et je revois ces tristes files d’attente à la moindre promesse d’un pauvre burger de pain rassis et de pâté pour chien. Et si on s’illusionne encore sur la liberté à Cuba, relire Avant la Nuit de Reinaldo Arenas, toujours valable. Les Iraniens sont descendus dans la rue le jour où ils n’ont plus pu acheter le riz quotidien de leurs enfants, les Parisiens sont allés chercher Louis XVI à Versailles quand ils n’ont plus eu de pain. Le rôle de la faim dans l’Histoire est trop souvent ignoré.
Subversion
Ces tyrannies s’appuient aussi sur un usage illimité de la terreur : prisons infernales, procès truqués, tortures et pendaisons en veux-tu en voilà, à Téhéran, la Havane, Caracas ou Pyongyang. La Chine et la Russie sont en marche vers ces modèles de socialisme accompli, mais il leur manque çà et là quelques caractéristiques. Rappelons quand même que les prisons chinoises sont des bagnes d’où s’échappent parfois de petits billets d’appel au secours cachés dans la camelote que fabriquent les captifs pour l’exportation. Avis aux Français : la social-démocratie est un leurre absolu et, malgré les apparences, il y a un toboggan d’Olivier Faure à Kim Jong-Un.
On croyait de tels régimes indestructibles. Mais grâce au Venezuela, Donald Trump et ses stratèges ont peut-être trouvé l’issue de secours de ces enfers dégoulinants de feu et de larmes, une issue qu’on pourrait appeler la subversion capitaliste. Simple, mais il fallait y penser. La transformation de Gaza en Côte d’Azur pleine de casinos et de palaces a fait beaucoup rire. L’idée y est pourtant en germe. Il est inutile, coûteux et improductif de faire entrer des troupes pour détruire ces régimes socialisto-islamisto-mafieux. Echec en Irak et en Afghanistan, on n’y reprendra plus les Américains. On va procéder autrement : on coupe d’abord la tête du serpent, on enlève Maduro dans le ciel de Caracas. On laisse s’installer une vice-présidente plus accommodante, on lui permet de célébrer encore le chavisme et ses bienfaits qui ont fait du libre et prospère Venezuela un stalag d’affamés. Mais on installe une ambassade américaine pour donner quelques conseils d’ami à la vice-présidente, par exemple laisser revenir les compagnies pétrolières américaines, seules à même d’enlever le soufre du pétrole vénézuelien. Cela permettra à terme de remplir toutes les poches du pays, pas seulement celles d’une étroite nomenklatura. On conseille aussi à la vice-présidente de relâcher les prisonniers politiques. Au début elle a entrouvert les portes, maintenant elle les élargit. Le Venezuela va discrètement devenir un protectorat américain sous un masque marxiste. Amusant.
Ce changement est une œuvre de longue haleine que ne voit pas le chœur des vierges antitrumpiennes, ravies de croire que l’enlèvement de Maduro n’a servi à rien. La tactique de l’enrichissement, cette promesse d’âge d’or faite en termes messianiques par Trump lors de son installation à la Maison-Blanche, vise toute la planète. Et un jour, la dernière balle du jongleur atteindra Poutine en plein front, en vertu des effets diagonaux. Déroutante leçon donnée par oncle Donald, une leçon qui fera verser bien des larmes et remplira bien des poches : le socialisme emprisonne et le capitalisme libère.
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » ; « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » ; « A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses ». Emil Cioran est l’auteur de quelques-uns des aphorismes les plus marquants et les plus définitifs de la langue française, faisant de lui un lointain descendant de La Rochefoucauld et de Chamfort, un petit-neveu (ingrat) de Paul Valéry. Dans Cioran ou le gai désespoir, Anca Visdei, qui a elle-même fui la Roumanie de Ceausescu pour Lausanne en 1973 propose le vrai premier portrait de l’archange du désespoir.
De l’inconvénient d’être né roumain
Cioran n’est même pas tout à fait né roumain, mais hongrois, dans les marges d’un empire, en 1911, qui n’en a plus pour très longtemps. Avec la forte conscience d’appartenir à une ethnie qui pour le moment n’a pas accompli grand-chose. « La Roumanie est une apparition éphémère sur la scène de l’Histoire, c’est un pays de roublards et de résignés. Bucarest ? Une « clique de sceptiques dégoûtants » qu’il faut mettre en prison, des « âmes pourries et sales dans lesquelles s’est écoulé ce qu’il y a de plus vil en Orient » » La Roumanie est à Cioran ce que la Belgique est à Baudelaire. A la différence que lui est Roumain ! L’avantage, toutefois, quand les aînés n’ont rien fait de grand, c’est que la jeune garde sait qu’elle a tout à faire. C’est ainsi qu’apparut la Jeune génération roumaine autour de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco, mais aussi Mihail Sebastian, auteur d’un journal qui relate la folle montée de l’antisémitisme en Roumanie dans les années 30 et 40. Un antisémitisme auquel Cioran ne restera pas insensible. Installé quelques temps en Allemagne, il tombe sous le charme du grand délire collectif à l’œuvre, de l’hystérie des meetings nazis où les « effets d’oriflammes, foules fraternelles, hurlements unanimes, montées d’adrénaline » font office de puissant antidépresseur et même d’euphorisant efficace contre son désespoir. Retourné au pays, ses illusions à l’égard de l’Allemagne nazie redescendent. En février 1935, il admet que l’idéologie national-socialiste est bornée, que la littérature hitlérienne est illisible, que le niveau intellectuel de l’Allemagne est bas et que le national-socialisme est un attentat contre la culture. Cela ne l’empêche pas de se compromettre avec l’équivalent roumain des nazis, la Garde de fer, un temps dirigé par le fanatique Codreanu, à qui Cioran rendit un hommage délirant à la radio. Quand les Allemands occupèrent la Roumanie, ils n’eurent pas besoin de se charger du massacre des juifs : les locaux s’en chargèrent eux-mêmes. Pendant la « rébellion » du 21 au 23 janvier 1941, véritable version roumaine de Nuit de cristal, les légionnaires de la Garde exécutent à Bucarest cent vingt-cinq juifs. Matatias Carp, avocat de Bucarest et témoin oculaire, raconta : « Ils ont été tondus au sécateur. Après leur avoir pris argent, documents, stylos, bijoux, alliances comprises, on leur a fait ingurgiter un mélange de sel de magnésie, pétrole, essence et vinaigre. On les a laissés dans une cave sans toilettes alors qu’ils étaient en proie à des vomissements et diarrhées. Ils ont été battus et pendant deux jours et deux nuits, obligés de signer des lettres de suicide ».
Simone, Boué de sauvetage
En juin 1940, Cioran se trouve être à Paris, où il croise de nouveau les Allemands. Il peut s’adonner à sa passion pour le vélo dans une capitale presque déserte : « Pendant l’Occupation, je roulais autour de la place de la Concorde et j’avais l’impression qu’un vélodrome entier était à ma seule disposition, et juste au centre de Paris. Et quel vélodrome ! Je ressentais ce fait comme une ivresse ». A deux doigts d’affirmer que « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Bientôt, il s’installe définitivement en France, se met à la langue française et développe « un amour vache » pour celle-ci. C’est simple : à ses yeux, la Roumanie avait favorisé son hystérie ; la France, en revanche, l’aurait rendu neurasthénique. La culture française manquerait de tripes. Mais la langue française lui va « comme une camisole de force va à un fou ». Il se met en tête d’écrire mieux que les Français eux-mêmes. Tant pis si des aphorismes entiers sont en réalité des citations piochées, sans guillemets, chez la marquise du Deffand. Cioran se sert chez les grands moralistes. En revanche, il évita de multiplier les entretiens filmés, trop complexé par son accent étranger. Dans ses années françaises, un personnage permit à l’écrivain d’organiser son existence chiche sous les combles de Paris. Une véritable femme pot-au-feu, comme on en trouve chez Huysmans, dont les parents, restés au pays, n’entendirent jamais parler. A Paris, Cioran vit longtemps comme un étudiant raté. A quarante ans, il est un jour convoqué par l’université qui lui annonce la fin des tarifs préférentiels au foyer des étudiants, la limite d’âge étant normalement de vingt-sept ans. Un événement vécu comme un cataclysme : « Tous mes projets, tout mon avenir se sont écroulés ce jour-là ».
Cioran n’est pas présenté comme un philanthrope dans la biographie, ce dont on aurait pu se douter. Pas un ami des femmes non plus, ni un Roumain de faible secours pour ses compatriotes restés sous le joug de Ceausescu (même si toute la diaspora défile dans son appartement). Les aphorismes de Cioran auraient-ils été meilleurs s’il avait été un brave type, toujours prêt à aider la voisine ? Le personnage est restitué dans toute sa noirceur, sans le filtre de l’humour, « politesse du désespoir » qui apparaît, si on la cherche bien, dans l’œuvre. La biographie revient sur son mauvais rôle dans l’affaire Matzneff, où Vanessa Springora a rapporté les propos du Valaque : « G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. […] Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. […] Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime ». Est-on obligé de tout croire dans cette scène ? Cioran se serait-il laissé appeler Emil (prénom de garçon coiffeur selon ses dires, qu’il détestait, au point de l’évacuer de ses ouvrages) par une jeune fille de quinze ans ? Ce que l’on sait à la sortie de la lecture de la biographie d’Anca Visdei, on le pressentait avant de l’avoir lue : 397 pages d’un effort de vérification plutôt plaisant, nonobstant quelques piques dispensables.
Après neuf ans de procès, Philippe Karsenty a été condamné pour diffamation. La justice n’a pas remis en cause son analyse méthodique des images de France 2 mais a appliqué à la lettre le droit de la diffamation. Ses deux avocats reviennent sur un jugement « technique » qui ne sert pas la vérité historique.
Le 22 novembre 2004, Philippe Karsenty publie sur le site Media-Ratings, l’agence de notation des médias qu’il a créée quelques mois plus tôt, un article intitulé « France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement », accusant la chaîne d’avoir diffusé un « faux reportage », une « imposture médiatique » basée sur une « série de scènes jouées ». Il explique que son but, en publiant ce texte, est d’être poursuivi pour lancer le débat, jusqu’alors interdit, sur le reportage contesté. Objectif atteint puisque France 2 et son correspondant à Jérusalem l’attaquent en diffamation.
Pourquoi est-ce Media-Ratings qui est poursuivi et non d’autres médias tels que le Wall Street Journal, le New York Sun ou The Atlantic Monthly, qui ont déjà publié de telles accusations ? Peut-être parce que Karsenty paraît plus faible et moins armé pour se défendre.
Après neuf ans de procès, cassation de l’arrêt précité et décision de la cour d’appel de renvoi, Philippe Karsenty est condamné le 26 juin 2013 pour diffamation… et à payer 10 001 euros aux plaignants. Cette condamnation signifie-t-elle que le reportage de Charles Enderlin était authentique ? L’analyse des décisions de justice liées à cette affaire permet d’en douter. Retraçons-les pas à pas.
Septembre 2006 : procès à la 17e chambre du tribunal de grande instance (TGI) de Paris
Devant les juges, Karsenty présente des preuves et des expertises avant de faire citer des témoins qui ont déjà vu les fameux rushes de France 2 au centre de cette affaire : Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef au Monde, l’historien Richard Landes et le psychanalyste Gérard Huber qui avait publié dès janvier 2003 un livre au titre explicite –Contre-Expertise d’une mise en scène – sans jamais avoir été poursuivi.
Pour sa part, l’avocat de la partie civile répète tout au long de l’audience que « France 2 et Charles Enderlin sont au-dessus de tout soupçon » et que « leurs réputations suffisent à les préserver des critiques ».
La procureure de la République demande la relaxe de Karsenty, jugeant ses « critiques soigneusement réfléchies et argumentées » et ses accusations étayées par une « offre de preuves convaincante, sans être parfaite » au terme d’une « enquête ni bâclée, ni partiale ». Elle reproche ensuite « à France 2 de ne pas avoir produit les 27 minutes de rushes qui auraient été une pièce maîtresse ». Ses réquisitions s’achèvent ainsi : « C’est sur les parties civiles, à l’origine de la plainte, que pèse la charge de la preuve des allégations avancées. J’éprouve un sentiment de déception, de frustration en raison de la non-présentation des rushes. »
Le 19 octobre 2006, le TGI condamne Philippe Karsenty en diffamation pour avoir « porté des allégations ou imputations de faits portant atteinte à la considération » des plaignants.
Philippe Karsenty interjette appel de cette condamnation.
Septembre 2007-mai 2008 : un appel en trois actes
Le procès en appel commence le 19 septembre 2007, mais s’interrompt lorsque la présidente de la 11e chambre de la cour d’appel de Paris, Laurence Trebucq, demande aux plaignants de fournir les vingt-sept minutes de rushes qui, selon eux, prouvent la véracité de leur reportage.
Un premier arrêt « avant dire droit » est rendu le 3 octobre 2007. Les parties sont convoquées le 14 novembre 2007 pour le visionnage des fameuses images en présence de journalistes du monde entier. Au lieu de présenter les vingt-sept minutes attendues, France 2 n’en produit que dix-huit qui, au demeurant, ne montrent rien qui accrédite la version de Charles Enderlin : nulle séquence d’agonie, mais plutôt une multitude de scènes jouées confirmant les descriptions de tous ceux qui les ont déjà visionnées et décrites.
La dépêche de l’AFP du 14 novembre 2007 se conclut ainsi : « Alors que le reportage se terminait sur une image de l’enfant inerte, laissant à penser qu’il était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, l’enfant relever un bras. C’est un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer qu’il y a eu mise en scène. Contrairement à ce qu’a déclaré Charles Enderlin, les rushes ne contiennent aucune “image insupportable” de “l’agonie de l’enfant”. »
Les plaidoiries se déroulent le 27 février 2008. Au cours d’une audience de plus de sept heures, chaque partie présente ses images, ses arguments et ses pièces.
Le 21 mai 2008, la cour d’appel relaxe Philippe Karsenty. Elle affirme que « Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information ». Or, « l’enquête de Philippe Karsenty fait ressortir deux grands types de critiques à l’encontre du reportage, soit que Charles Enderlin ait présenté à tort les tirs mortels comme délibérés, en provenance des positions israéliennes, soit que les images de la mort du jeune Mohamed al-Durah, fictives, ne correspondent pas à la réalité commentée par le journaliste ». L’arrêt évoque « les réponses contradictoires de Charles Enderlin aux interrogations relatives aux coupures existant dans son montage, comme celles de son cameraman au sujet de l’enchaînement des scènes filmées et des conditions du tournage », puis rappelle « les réticences persistantes de France 2 à laisser visionner les rushes de son cameraman » ainsi que « l’imprudente affirmation, par Charles Enderlin, qu’il aurait coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant ».
France 2 et Charles Enderlin se pourvoient en cassation.
28 février 2012 : la cassation
En novembre 2011, l’avocat général près la Cour de cassation recommande le rejet du pourvoi en cassation.
Trois mois plus tard, l’arrêt du 21 mai 2008 de la cour d’appel de Paris est cassé et les parties, renvoyées vers une nouvelle cour d’appel.
Selon la Cour de cassation, en vertu des règles très strictes qui gouvernent la loi sur la presse, la cour d’appel de Paris n’était pas juridiquement fondée à ordonner aux plaignants de montrer ses vingt-sept minutes de rushes. En revanche, les éléments juridiques de la bonne foi de Philippe Karsenty – qualité de l’enquête, absence d’animosité personnelle, légitimité du but poursuivi, prudence et mesure dans l’expression – ne sont pas remis en cause.
Il s’agit donc d’une cassation technique, procédurale qui ne remet pas en cause l’analyse des images effectuée par Philippe Karsenty. Lequel réagit ainsi : « L’arrêt de la Cour de cassation démontre toute l’absurdité du système. Je maintiens que le reportage de France 2 constitue l’une des plus grandes supercheries médiatiques de ces dernières années et tout ce que la justice trouve à nous répondre, c’est : cachez ces rushes que je ne saurais voir ! C’est pourtant le visionnage de ces images qui avait emporté la conviction de la cour d’appel de Paris. Aujourd’hui, on voudrait faire comme si personne ne les avait vus et comme s’ils n’existaient pas. »
Janvier-juin 2013 : second procès en appel
La cour d’appel de Paris se réunit pour plus de six heures de débats le 16 janvier 2013.
La décision, annoncée le 3 avril 2013, puis le 22 mai, est rendue seulement le 26 juin.
Philippe Karsenty est condamné pour avoir, selon l’arrêt, publié son article sans détenir – au moment de la publication de son article – les preuves obtenues plus tard.
Or, en 2004, Karsenty avait bien recueilli plusieurs témoignages : ceux de personnes qui, après avoir visionné les rushes, avaient affirmé que le reportage de France 2 était une mise en scène, et celui de la journaliste allemande Esther Schapira qui avait enquêté dès 2001 et lui avait fourni des pièces révélant les incohérences entre les déclarations de Charles Enderlin, du cameraman Tala Abu Rahma et de Jamal al-Durah, le père de Mohamed. Commentant cette défaite, Karsenty se dit « découragé par l’incapacité des juges à voir ce qu’ils voient » et ajoute : « Je préfère accepter ma condamnation en espérant que l’histoire me donnera raison. »
À la lumière de ce qui précède, on peut se demander si la justice est, d’une part légitime et d’autre part compétente, pour authentifier un reportage controversé. À l’arrivée, les contraintes drastiques de la loi sur la diffamation, qui exige de celui qui allègue de faits d’en avoir détenu la preuve préalablement, conduisent le juge à conclure que s’il a eu raison trop tôt, c’est qu’il avait tort. Faut-il en conclure que le formalisme juridique auquel doivent se soumettre les juges peut faire échec à la vérité historique démontrée par d’autres moyens ? Ne devrait-on pas plutôt se tourner vers des analyses d’images, balistiques, médico-légales et biométriques ?
Plus de vingt-cinq ans après la diffusion du reportage et plus de douze ans après la fin de cette épopée judiciaire, il est temps que des experts soient invités à se prononcer sur ces images sans que France Télévisions puisse exciper d’une quelconque autorité de la chose jugée pour les en empêcher.
Le président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre a rendez-vous au quai d’Orsay demain pour s’expliquer sur ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Il a jusqu’à présent exclu de démissionner.
Ce n’est pas seulement à cause de la polémique liée à l’affaire Epstein et aux liens amicaux que Jack Lang avait noués avec ce milliardaire influent, impliqué dans un système de pédocriminalité, que je souligne qu’en France on est souvent courageux par procuration.
Beaucoup de ceux qui incitent Jack Lang à démissionner, afin de sauvegarder la dignité de sa fonction et celle de l’Institut du monde arabe (IMA) qu’il préside encore au moins jusqu’à dimanche prochain, date à laquelle il rencontrera le ministre Jean-Noël Barrot, ne seraient probablement pas disposés eux-mêmes à assumer leurs responsabilités s’ils avaient échoué ou connu des revers les mettant principalement en cause.
Il est évident, à mon sens, que Jack Lang devrait, sans plus se poser de questions, quitter l’IMA, et je ne doute pas que les pays arabes représentés au sein du conseil d’administration comprendraient ce retrait.
En réalité, la grossière erreur a été commise en 2024 par le président de la République, lorsqu’il a renouvelé pour la quatrième fois le mandat de Jack Lang – alors âgé de 84 ans – à la tête de l’IMA.
J’entends bien que l’ancien ministre allègue, pour sa défense, qu’il n’était pas informé des horreurs et des turpitudes commises par le personnage dont il appréciait la culture, la séduction et l’entregent. J’ai toutefois du mal à croire que Jack Lang, fort d’une expérience aussi longue que dense, n’ait jamais eu vent de quoi que ce soit.
Il partira, mais que cela serve de leçon, demain, à tous ceux qui s’accrochent sans jamais jeter l’éponge, comme le devoir devrait pourtant leur commander de le faire. Il est clair que le courage est rare et la lâcheté surabondante. On trouve toujours d’excellentes raisons pour demeurer.
La controverse autour de Jack Lang est du pain bénit : que d’intrépides par procuration !
À en juger par le débat national, on se dit que l’imaginaire politique est au point mort. Mais au niveau local, des élus proposent des idées innovantes qui améliorent la vie quotidienne des Français. Des exemples à suivre.
Il est peu question du véritable enjeu des prochaines élections municipales. Quand on les évoque, on dépasse rarement la simple présentation des forces en présence, des alliances, des responsables politiques qui pourraient y laisser des plumes, ou pour d’autres, s’envoler. Paris, Marseille, Lyon, Nice… « Faites vos jeux, rien ne va plus. » Mais sur le tapis de ce casino électoral, quand sera-t-il enfin question de l’innovation territoriale ?
J’ai la conviction que des solutions existent d’abord au niveau local. Au plus près. Pour des transformations positives au niveau national, il faudra attendre encore un peu… beaucoup… lamentablement. Qui a tué l’imaginaire politique ? Ce nectar qui permet à un peuple de se projeter, de tisser un lien entre nous tous, plus fort que tout ce qui divise, ce qui irrite. Dans ce vaste Cluedo – dont on connaît les protagonistes, du référendum de 2005 jusqu’à la dissolution de juin 2025 –, l’espoir d’une amélioration concrète des conditions de vie de ceux qui ont le plus à attendre d’un changement politique a été liquidé.
Localement, à l’échelle de nos communes, cœur battant de notre quotidien, des élus locaux, à l’inverse du charivari national, avancent, réalisent et obtiennent des résultats. À Bordeaux, un QR code permet de guider les personnes malvoyantes via leur smartphone dans les transports. Depuis un an, l’office du pouvoir d’achat de Mornant (Rhône) offre une solution simple et peu coûteuse à ses habitants avec des achats groupés, une mutuelle communale qui fait économiser 500 à 1 000 euros par an aux familles adhérentes. À Chenevelles, commune rurale de la Vienne, la municipalité a mis en place « l’ami solidaire », un dispositif innovant pour répondre aux difficultés de mobilité des jeunes : deux véhicules électriques sont mis à leur disposition en échange de quelques heures d’engagement citoyen. À Dijon, le premier quartier à énergie positive de France réduit ses émissions de CO2 de 75 %. Nancy vient de lancer sa « maison des femmes », ouverte 24 h/24, qui réunit hébergement d’urgence, soutien psychologique et juridique. Avec le « S’Cool bus », les enfants de l’agglomération de Seine-Eure pédalent pour aller à l’école chaque jour. Il s’agit d’un « vélo-bus » à assistance électrique, premier du genre dans le pays, capable de transporter un adulte et huit enfants. Aujourd’hui, quinze vélos-bus desservent neuf circuits dans sept communes de l’agglomération, transportant environ 370 enfants et parcourant plus de 13 000 kilomètres à l’année. L’établissement public territorial Est Ensemble enregistre pour sa part une hausse de 30 % des inscriptions dans ses bibliothèques. Des inscriptions qui ont bondi de 125 % chez les enfants nés en 2018 : à la rentrée de septembre 2024, tous les élèves de CP avaient reçu une carte pour découvrir le réseau de ces établissements dans la région.
Bravo à l’équipe du site et de la revue L’Inspiration politique (linspiration-politique.fr) qui donne à voir cette richesse. Pourquoi un trop grand nombre de médias n’abordent-ils jamais cette réalité ? Pourquoi faire toujours le choix des peurs et non celui de l’espérance ?
L’image de Mohamed al-Durah tué dans les bras de son père est devenue une icône de la cause palestinienne, une justification de l’ « antisionisme ». C’est pourtant une mise en scène, comme le montre l’enquête étayée de Philippe Karsenty. Malgré des preuves tangibles, France 2 et ses nombreux soutiens n’ont jamais voulu le reconnaître.
Causeur. Pourquoi revenir sur l’affaire Al-Durah vingt-cinq ans après ?
Philippe Karsenty. Tout simplement parce que le dossier n’est pas clos. La mise en scène diffusée par France 2 n’est toujours pas reconnue comme telle alors que l’image du « petit Mohamed » est présente dans les esprits. Chaque 30 septembre, jour anniversaire de la diffusion du reportage de France 2, sa photo est republiée, tout comme lorsque la situation se tend au Proche-Orient, notamment après le pogrom du 7 octobre 2023.
Plus récemment, lorsque les corps des enfants Bibas ont été restitués, un journaliste a déclaré : « Ce matin, je suis Kfir Bibas, ce matin, je suis Mohamed al-Durah… »
Cette icône médiatique doit être dénoncée pour ce qu’elle est : le plus grand faux antisémite de notre génération, probablement l’image la plus dévastatrice jamais produite depuis la création de l’État d’Israël.
Des rues et des écoles portent le nom de Mohamed al-Durah. L’image-choc du « petit Mohamed » est reprise à la télévision, sur des monuments, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des T-shirts.
Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl prétendaient venger Mohamed al-Durah.
Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le reportage de France 2 était un faux ?
L’observation attentive des images et le simple bon sens auraient dû conduire France 2 à ne pas diffuser ces images.
Commençons par la version des faits décrite par le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, qui n’était pas sur les lieux mais qui n’a fait que monter et commenter les images de son cameraman en poste à Gaza, Talal Abu Rahma.
Selon eux, les soldats israéliens, qui se trouvaient à 80 mètres de leur « cible », auraient tiré sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes sur Mohamed et son père.
Première incohérence : il ne faut pas quarante-cinq minutes de tirs pour abattre une cible de cette taille à 80 mètres de distance. Quelques secondes suffisent.
Deuxième incohérence : le père et l’enfant auraient été touchés par 15 balles d’armes de guerre. Or, il n’y a pas de lésion, pas de sang sur les « victimes », pas plus que sur le mur. Demandez à n’importe quel reporter de guerre, à n’importe quel militaire, ils vous décriront les dégâts que causent les armes de guerre.
Est-il possible que le père et l’enfant aient reçu 15 balles d’armes de guerre et que l’on ne voie rien sur les images ? Certainement pas !
Il existe une bonne dizaine d’incohérences dans le reportage de quarante-huit secondes diffusé par France 2; et plus encore dans les rushes dont est extrait le segment diffusé.
Ainsi, France 2 a affirmé détenir vingt-sept minutes de rushes qui accréditaient sa version des faits.
Lors de mon procès en appel, ces vingt-sept minutes de rushes ont été exigées par les juges. La chaîne publique n’en a produit que dix-huit. Dix-huit minutes toutes plus accablantes les unes que les autres pour France 2.
Des jeunes gens simulaient des blessures, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.
Lors d’une interview parue dans Télérama en octobre 2000, Charles Enderlin a déclaré : « Je n’ai pas voulu montrer l’agonie de l’enfant, c’était insoutenable. » Cette scène d’agonie n’a jamais été produite par France 2 : dans les rushes, sur les images qui suivent la fin du reportage de France 2, on voit l’enfant lever le coude et jeter un regard furtif en direction de la caméra.
Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage. Est-ce parce qu’elle invalidait son récit ?
Que voulez-vous dire? Que le père et l’enfant sont vivants ?
Ils sont vivants au moment où Talal Abu Rahma coupe sa caméra : voilà pourquoi j’affirme que l’intégralité des quarante-huit secondes de son reportage était une mise en scène.
Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils sont vivants, car mon « job » s’arrête au moment où le cameraman arrête de tourner. Pour mémoire, avant que le montage de France 2 soit repris par les médias du monde entier, ses images brutes avaient été proposées à CNN qui les avait refusées et demandé des garanties d’authenticité. Prudence que n’a pas eue Charles Enderlin.
Charles Enderlin à la sortie de la cour d’appel de Paris, après une audience consacrée à l’examen des rushes du reportage de France 2 dans l’affaire Al-Durah, Paris, 14 novembre 2007. (C) EULER/AP/SIPA
Disposez-vous d’autres éléments qui accréditent vos accusations ?
Les images qui ont été filmées le même jour, au même endroit par d’autres cameramen, infirment la version des faits de France 2 et montrent surtout que ce jour-là, c’était jour de tournage de mises en scène à Gaza, ce que l’on appelle maintenant communément « Pallywood ».
Au fil des mois qui ont suivi la diffusion du reportage contesté, toutes les expertises effectuées, tant balistiques que médico-légales ou biométriques, ont confirmé cette accumulation de preuves qui aboutissent toutes à la même conclusion : le reportage de France 2 était une pure mise en scène, une mascarade.
Comment expliquez-vous que cette « mascarade » n’ait pas été découverte immédiatement ?
Lorsque les images de France 2 ont été diffusées, YouTube et les réseaux sociaux, qui auraient immédiatement permis de revoir les images en détail et de découvrir la supercherie, n’existaient pas. Du reste, qui aurait pu imaginer qu’une chaîne comme France 2 diffuserait une mise en scène ?
Est-ce vous qui avez découvert cette mise en scène ?
Absolument pas ! C’est un chercheur israélien, Nahum Shahaf. Ses travaux n’ont pas été pris au sérieux par les autorités israéliennes qui étaient pressées de passer à autre chose, ne comprenant pas l’impact historique et planétaire qu’elles allaient prendre.
D’autres ont poursuivi et prolongé son travail. Pierre Rehov, Stéphane Juffa, le regretté Gérard Huber qui avait publié en janvier 2003 Contre-Expertise d’une mise en scène, Esther Schapira et Georg Hafner qui ont réalisé deux documentaires (en 2002 et en 2009) sur l’affaire qui ont été diffusés par la chaîne publique allemande ARD, partenaire d’Arte qui, elle, ne les a jamais montrés. Ensuite, Denis Jeambar, Daniel Leconte et le regretté Luc Rosenzweig ont repris le flambeau.
Pensez-vous que le correspondant de France 2 était complice de la mise en scène, ou bien a-t-il été trompé ?
Je ne peux répondre à cette question, il est tout à fait possible qu’il ait, dans un premier temps, cru à l’authenticité des images. Par la suite, quand les premiers doutes ont surgi, les équipes de France 2 se sont arcboutées et ont refusé toute contestation. Au lieu d’affronter la réalité, Charles Enderlin s’est érigé une muraille de soutiens destinée à le protéger de toute critique.
Il faut cependant rappeler le contexte. Ce que je peux affirmer, c’est que les cameramen avec lesquels travaillait France 2 à l’époque avaient l’habitude de filmer des mises en scène… que France 2 avait malheureusement aussi coutume de diffuser. Sans doute parce qu’elles validaient son récit idéologique.
Est-ce que France 2 a collaboré honnêtement à la révélation de la vérité ?
Luc Rosenzweig résumait assez bien l’attitude de la chaîne publique dans les années 2000 : « On peut affirmer qu’à chaque stade de cette affaire, la direction de France 2 a mis tous les moyens en œuvre pour empêcher la vérité de se manifester. Dissimulation des rushes, présentation de “preuves” de blessures de Jamal al-Durah, qui se révéleront ensuite être dues à d’autres causes, diffamation des contradicteurs, qualifiés “d’extrémistes sionistes”, et enfin, sabotage conscient – et organisé ? – d’une commission d’enquête, concédée de mauvaise grâce au président du CRIF, voilà la liste – non exhaustive – des manœuvres de la chaîne publique française pour sauver sa réputation et le soldat Enderlin du déshonneur professionnel qui l’attend. »
En 2008, lorsque vous avez gagné votre procès en appel, Le Nouvel Obs a publié une pétition « Pour Charles Enderlin » signée par des centaines de journalistes, d’intellectuels et de politiques.
Je ne m’attendais pas à voir autant de gens se liguer pour défendre des images qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine d’analyser sérieusement. Par amitié ? Aveuglement idéologique ? Corporatisme ? Voir coalisés dans la même pétition des antisémites patentés, d’autres que je croyais honnêtes et certains qui ont probablement été trompés m’a beaucoup étonné.
Pascal Boniface, Hubert Védrine, Claude Askolovitch, Jean Daniel, Vincent Hugeux, Jean Lacouture, Daniel Mermet, Denis Olivennes, Maurice Szafran, Jacques Attali, Régis Debray, Jack Lang, Erik Orsenna, pour n’en citer que quelques-uns, c’était assez surprenant.
Le 19 juin 2008, Dieudonné mettait en ligne sur son site un article intitulé « Charles Enderlin et Dieudonné, cibles de la même secte sioniste française ».
La boucle était bouclée.
J’ajoute que tous ceux qui se proclamaient propalestiniens auraient dû se réjouir d’apprendre que Mohamed al-Durah n’était en fait pas mort.
Pourtant, étrangement, personne dans leur camp ne s’est réjoui de cette bonne nouvelle. Est-ce parce que la vie des enfants de Gaza leur importe peu ? N’était-ce qu’un outil destiné à diaboliser Israël et les juifs ?
Avez-vous eu de bonnes surprises ?
Oui, la meilleure surprise pour moi fut la prise de position de l’historien et ancien ambassadeur d’Israël classé très à gauche, Elie Barnavi, qui a publié dans Marianne le 7 juin 2008 une tribune intitulée « L’honneur du journalisme ». Par la suite, certains signataires de la pétition du Nouvel Obs sont revenus sur leur position. Confrontés aux images et aux évidences, des gens comme Robert Ménard ou Martine Gozlan se sont rétractés.
Qui sont ceux qui vous ont le plus manqué ?
Je pensais que Daniel Schneidermann, l’un des pionniers de la critique des médias en France, serait le premier à dénoncer la supercherie. Il n’en a rien été. Il n’avait pas un regard critique sur les médias, mais un regard idéologique.
Les organisations juives ont aussi été défaillantes. Ainsi, sauf sous la présidence de Richard Prasquier, le CRIF a fait profil bas. L’UEJF pour sa part s’est placée dès le départ et avec constance, et ce quels que soient ses dirigeants, du côté de France 2.
Des politiques sont-ils intervenus, directement ou non, dans l’affaire ?
Officiellement non, mais au cours de l’été 2009, un an après ma victoire en appel qui constituait pour le moins un camouflet pour Charles Enderlin, ce dernier a été décoré de la Légion d’honneur dans le contingent des médailles remises par le ministère des Affaires étrangères. En revanche, très peu de politiques m’ont défendu publiquement, mais pas mal m’ont dit : « Tu as raison, mais on ne peut pas le dire. »
Avez-vous saisi le CSA, ancêtre de l’Arcom ?
Oui, dès 2003, j’ai demandé au regretté Dominique Baudis – alors président du CSA – de faire la vérité sur cette affaire.
Il m’a alors demandé de le saisir officiellement. Ce que j’ai immédiatement fait.
Les choses ont traîné. N’oublions pas qu’à l’époque, Dominique Baudis avait été la victime d’une campagne infâme de dénigrement à caractère sexuel.
C’est son directeur de cabinet, Camille Pascal, qui a traité le dossier. En fait, qui l’a enterré. M’inquiétant de l’absence de réponse du CSA, je l’ai alors eu au téléphone ; conversation au cours de laquelle il m’a accusé « d’appartenir aux services secrets israéliens ». J’ai alors compris qu’il ne serait d’aucune aide. Par la suite, Camille Pascal a rejoint France Télévisions.
Plus tard, le président du CRIF, Richard Prasquier, a demandé la constitution d’une commission d’enquête indépendante destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. La présidence de France Télévisions avait changé, mais pas l’état d’esprit.
Vous avez aussi été élu. Menez-vous un combat politique ? Aujourd’hui, vous êtes porte-parole du comité Trump France. Les attaques du président américain contre notre pays ne vous gênent pas ?
Effectivement, j’ai été maire-adjoint de Neuilly sous l’étiquette UMP, puis LR.
Trump est le Viagra d’une Europe devenue impuissante et j’assume de défendre sa politique étrangère. Trump ne critique pas la France – son histoire, sa gloire passée, ses valeurs… – mais une France qui ne résiste pas, une France décadente, envahie, à plat ventre devant l’Algérie par exemple. Pour autant, je ne suis pas ravi de voir les accointances entre l’administration Trump, le Qatar et la Turquie. Pour ce qui concerne le Groenland par exemple, je conseille aux politiques français de lire The art of the deal. Trump a obtenu tout ce qu’il voulait sans tirer un coup. Dans le même temps, les Européens estiment avoir gagné la bataille. Tout le monde est donc content… sauf que Trump a atteint ses objectifs.
Risquons-nous des poursuites judiciaires en vous interviewant ?
Vous êtes des gens raisonnables. Si vous le faites, c’est parce que vous avez analysé les images et les éléments de preuve. Après tout, des personnalités bien plus connues et légitimes que moi, comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ont repris les mêmes accusations que moi sans jamais avoir été inquiétées.
Chaque seuil franchi par le dollar annonce une défaite intérieure. La dollarisation informelle s’étend, le bazar se bloque, et la peur organise les comportements. L’économie iranienne entre dans une logique de survie où l’informel devient une stratégie de sécurité. Grande analyse
Un mois après le massacre des 8 et 9 janvier, l’économie iranienne a basculé. Ce massacre, survenu au cœur de l’hiver, a agi comme un révélateur. En frappant une société déjà exténuée, il a cristallisé ce qui était en gestation depuis des années : une économie de guerre intérieure, une monnaie à l’agonie, un État policier riche se maintenant par la violence contre la volonté d’un peuple qui s’appauvrit, sans horizon d’amélioration. L’Iran d’aujourd’hui est un pays pillé et désorienté. Un pays où la rente continue de circuler, mais où l’économie réelle se délite, et où l’État s’est transformé en machine à ponctionner, puis à réprimer, sans pouvoir gouverner.
Promesses non tenues et désordre monétaire
Le mois de janvier 2026 marque ainsi une étape particulière parce qu’il vient après la grande démonstration de force répressive, mais aussi après l’effondrement simultané de deux promesses centrales du régime. La première était que l’État, malgré ses défauts et ses abus, garantissait une forme de stabilité matérielle et redistributive. La seconde était la prétention à la puissance régionale, justifiant sacrifices et privations au nom de la « résistance ». Or, au début de février, l’une comme l’autre apparaît démenties par l’expérience quotidienne.
Ce qui frappe d’abord, c’est le désordre monétaire. Le toman n’est plus une monnaie nationale. Après la révolution de 1979, la République islamique n’a pas changé de monnaie au sens strict. L’unité officielle est restée le rial et l’État s’est contenté de modifier les billets. En revanche, l’effondrement progressif de la valeur du rial a renforcé une dissociation entre la monnaie officielle et la monnaie réellement utilisée par la société. Dans la vie courante, les Iraniens (comme les Français avec la « brique ») ont continué à compter en toman, une unité plus ancienne, non officielle, équivalant traditionnellement à dix rials, parce qu’elle simplifie les transactions et permet de retirer un zéro mentalement. Cette coexistence est devenue un marqueur de désordre monétaire.
Dans les rues de Téhéran, le prix du dollar affiché sur les panneaux improvisés devient un bulletin météo de la République islamique. Chaque seuil franchi alimente une spirale de peur avec achats anticipés, fuite vers les actifs tangibles, stockage, conversion de l’épargne en or ou en dollar. Le phénomène est visible dans des comportements simples. Dans certains quartiers les commerçants refusent d’afficher les prix de biens importés, ou annoncent des « prix du jour ». Des artisans demandent désormais à être payés en dollars ou en équivalents or. Sur les plateformes de petites annonces, des appartements se négocient implicitement en devises étrangères.
Cette dollarisation informelle entraîne mécaniquement un transfert de richesse. Ceux qui ont accès au dollar, par les circuits d’import-export, les licences, les fondations ou les réseaux liés aux Gardiens de la révolution, voient leur richesse augmenter. Ceux qui vivent d’un salaire mal indexé sont écrasés. La classe moyenne urbaine est encore visible, mais elle ne pèse plus. C’est l’une des évolutions majeures de ce début 2026. En Iran, le déclassement est la norme. Un professeur, un ingénieur, un infirmier, un fonctionnaire peuvent aujourd’hui se retrouver à pratiquer une activité d’appoint informelle, un commerce de revente, des services de livraison ou des petits travaux, dans une logique de survie qui ronge le prestige social et dissout les hiérarchies de compétence.
Internet HS
Le massacre des 8 et 9 janvier intervient dans cette économie déjà fracturée, mais il y ajoute une dimension décisive en démontrant que le régime assumera, sans retenue, une gestion coercitive de la contestation. Car en coupant Internet pour étouffer les manifestations, le régime a en même temps étouffer l’économie. Dans un pays où l’inflation a imposé une indexation quasi permanente des prix sur le dollar, la connexion est devenue un outil de survie car elle permet de connaître le taux de change et d’ajuster les prix. Quand le réseau tombe, le marché se fige. À cela s’ajoute un effet plus concret encore. L’économie iranienne s’est largement adaptée aux paiements électroniques, précisément parce que la monnaie se dévalue et que manipuler du cash devient impraticable. Or sans Internet, terminaux bancaires, applications de paiement et transferts s’interrompent et le cash ne prend pas le relais. La coupure ajoute au désordre monétaire une panne logistique, et fait sentir à la population que l’État est capable de paralyser l’économie du quotidien en quelques heures. Autrement dit, Cela change la nature même des choix économiques. Dans un pays où la violence d’État devient prévisible, chacun cherche à se rendre invisible et réduire le risque. C’est ce mécanisme, plus encore que l’inflation, qui fait monter l’informel comme stratégie de sécurité personnelle.
Cette mutation se lit dans les bazars. Ce qui rend le bazar iranien si central, c’est qu’il ne renvoie pas uniquement à un marché, mais à une structure complète de société. En persan, le bāzār désigne certes un lieu, souvent couvert, inséré au cœur des grandes villes, organisé en allées spécialisées, en métiers et en corporations, où se croisent les marchandises, les services, les flux de crédit et les circuits d’approvisionnement. Mais en Iran, le bazar est aussi un milieu, presque une catégorie sociopolitique. Les bazaris ne constituent pas une classe homogène au sens marxiste, car ils vont du petit artisan au grand importateur, du détaillant au grossiste, du commerçant de quartier au notable doté de réseaux. Pourtant, ils partagent une même culture, fondée sur la confiance, la réputation, la solidarité, et l’enracinement dans des liens familiaux, professionnels et religieux. Historiquement, cette configuration a fait du bazar un acteur décisif, souvent en alliance avec le clergé chiite, non seulement parce qu’il concentre des ressources, mais parce qu’il détient une capacité rare dans un régime autoritaire, le pouvoir de bloquer. Il n’est pas rare que des familles de bazaris soient liées à des grands clercs chiites et que les fondations religieuses participent dans les réseaux de crédits pour le commerce. Fermer boutique et interrompre la circulation des biens et des prix, c’est paralyser l’économie du quotidien. Ainsi, lorsque le bazar ferme, il s’agit d’un signal social et politique, indiquant que la confiance a cessé de fonctionner.
Le bazar, épicentre du séisme
Historiquement, le bazar a été, en 1979, l’un des poumons de la révolution, et pendant longtemps l’un des relais de légitimité du régime. Mais au début 2026, le bazar fonctionne comme un sismographe de la rupture. Des fermetures ponctuelles, des journées de grève improvisées, des refus d’ouvrir après des événements répressifs sont autant de signaux. Un commerçant ne formule pas toujours une opposition idéologique mais plutôt un constat brutal d’un cul de sac économique. Lorsque les bazaris cessent de fixer les prix, ou reportent les transactions, ce n’est pas un acte politique mais l’expression d’une désorganisation profonde de l’économie. Pour vivre le commerce exige une monnaie, une confiance et un minimum de sécurité pour le bien et les personnes. Le régime n’arrive plus à assurer ce trio.
L’inflation, dans ce contexte, ce n’est pas seulement « tout augmente ». C’est la destruction de la valeur du travail et l’impossibilité de planifier et investir. La consommation bascule vers l’alimentaire, le logement. L’accès aux traitements médicaux importés ou aux équipements modernes devient erratique. Les familles mobilisent leurs réseaux, sollicitent des proches à l’étranger, recourent au marché noir. Ce point est essentiel dans l’économie iranienne contemporaine. On peut supporter l’idéologie, voire l’humiliation, tant que la vie tient. Mais lorsque l’État ne garantit plus les biens vitaux, il cesse d’être une autorité.
Pourtant, l’Iran n’est pas un pays sans ressources. L’Iran continue d’exporter du pétrole, même sous sanctions. Il continue de produire, d’importer, de contourner. Il continue d’exister. Mais le problème tient à la structure de la rente. La rente pétrolière, au lieu d’alimenter une industrialisation ou une modernisation, sert à maintenir l’appareil politique. Elle finance la sécurité, les subventions, les clientèles. Elle évite l’effondrement sans offrir un avenir.
Dans ce modèle, les sanctions jouent un rôle paradoxal. Elles affaiblissent la société, mais elles renforcent le régime. Elles détruisent l’économie formelle et enrichissent les intermédiaires. L’importation devient une prérogative politique. La distribution du dollar devient une arme. L’accès aux ressources devient une récompense de loyauté.
On le voit dans des exemples concrets. Un commerçant qui veut importer ne dépend pas seulement de la demande et du prix. Il dépend d’une chaîne opaque de licences, d’intermédiaires, de douanes, de réseaux et parfois de protection sécuritaire. Cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises. Certaines familles ont accès à des circuits privilégiés, parfois via une appartenance aux structures para-étatiques, parfois via des réseaux de Basij ou des fondations. D’autres n’y ont pas accès. Cette asymétrie produit une société double. D’un côté, une minorité qui continue de consommer, d’acheter des voitures importées, d’accéder à des produits étrangers. De l’autre, une majorité enfermée dans une économie de substitution, de basse qualité, et de renoncements.
C’est ici qu’intervient le facteur stratégique, souvent négligé. Pendant longtemps, le régime a justifié la pauvreté par la grandeur. L’« axe de la résistance » était présenté comme la preuve que l’Iran n’était pas un pays comme les autres. Or, en 2024–2025, cette histoire s’est effondrée. Les défaites et les revers militaires, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de la confrontation directe avec Israël, ont produit un effet intérieur. L’argent a été gaspillé. Les sacrifices n’ont pas construit une puissance protectrice mais, au contraire, exposé l’Iran à des attaques directes. Non seulement le pays souffre, mais il souffre pour rien.
Or, on peut accepter l’austérité au nom d’un projet. Mais lorsque le projet apparaît comme un échec coûteux, la pauvreté devient simple injustice. Et le massacre des 8 et 9 janvier ajoute à ce constat d’échec l’évidence de la violence intérieure. À quoi bon se sacrifier, si l’on est réprimé, humilié et ruiné simultanément ?
L’économie iranienne de début février 2026 est donc une économie fragmentée. D’un côté, l’Iran des insiders. De l’autre, l’Iran de l’informel et de la débrouille dans un contexte de déclassement et appauvrissement. Enfin, l’Iran de la sortie, celui des classes éduquées qui cherchent à partir, et qui, lorsqu’elles ne partent pas, vivent comme si elles devaient partir demain. Les ingénieurs, médecins, entrepreneurs, étudiants de haut niveau ne croient plus à un avenir national même lorsqu’ils restent.
La question centrale, dès lors, n’est pas de savoir si l’économie iranienne va s’effondrer demain. Elle est de savoir si elle peut encore se régénérer. Car le danger majeur pour la République islamique n’est pas un crash spectaculaire mais plutôt l’épuisement lent. L’érosion d’un système qui conserve une armature étatique, mais qui perd sa substance sociale et son capital humain.
On connaissait les écrivains piégés par des canulars philosophiques. Il faudra se faire maintenant aux discours truffés de fausses citations générées par l’intelligence artificielle.
C’est dans ce piège qu’est tombée Petra De Sutter, femme transgenre et nouvelle rectrice de l’université de Gand (Belgique) et accessoirement ancienne ministre et sénatrice Groen (écologiste). Les deux citations en cause : « Le dogme est l’ennemi du progrès » ; « La connaissance décrit et maîtrise la réalité ; la sagesse cherche des réponses à des questions existentielles – elle est liée à la culture et à l’éthique », attribuées respectivement au scientifique Albert Einstein et au professeur de psychologie Paul Verhaeghe.
On appelle ça dans le jargon des « hallucinations » : des moments d’égarement de l’IA, quand celle-ci commence à délivrer avec aplomb des informations fausses. Et voilà donc la rectrice attrapée comme un vulgaire étudiant de première année un peu paresseuse, et jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus. « Je regrette profondément d’être tombée dans ce piège. Je ne peux malheureusement plus revenir en arrière. Cette expérience est pour moi une bonne leçon et va sans aucun doute relancer le débat sur l’utilisation de l’IA ». L’affaire est fâcheuse, puisqu’à cause d’elle l’ancienne ministre et professeur de gynécologie ne recevra pas de doctorat honorifique à l’université d’Amsterdam, distinction qui devait lui revenir pour ses contributions importantes à la science médicale et à son engagement social. Pas suffisamment grave, toutefois, pour remettre en cause sa fonction au sein de l’université flamande.
Bien avant que l’utilisation de l’IA ne se banalise, un minimum de vigilance était nécessaire quand on voulait citer de grands esprits. En son temps déjà, Clemenceau disait : « Il faut se méfier des citations que l’on trouve sur internet ».
L'Américain Jeffrey Epstein et le Français Pierre-Alain Cottineau. DR.
Certains observateurs regrettent que la divulgation des fichiers Epstein éclipse un peu les révélations sordides sur les agissements de Pierre-Alain Cottineau.
Hasard du calendrier, deux affaires de pédophilie, l’affaire Epstein et l’affaire Cotineau, occupent les médias depuis une semaine. Deux affaires que tout oppose par ailleurs, ou presque. La première implique un milliardaire, ami des puissants. Elle se déroule dans des villas de luxe et des îles privées. La seconde a un cadre beaucoup plus banal et rural. Son protagoniste est un minable ancien candidat Insoumis, une brebis galeuse comme on en trouve dans tous les partis.
Donald Trump : arroseur arrosé
Une autre différence saute aux yeux. Les faits dont on soupçonne Cottineau sont, dans l’échelle de l’horreur, mille fois plus abjects que les crimes commis par Epstein. Non seulement en raison de l’âge des victimes supposées (celles d’Epstein étaient des adolescentes, celles de Cotineau, des bambins). Mais aussi parce que certains détails de l’affaire Cotineau sont tellement monstrueux que le lecteur, probablement pour éviter un trop grand choc psychologique, a d’abord pour réflexe de douter de leur existence avant de regarder les preuves en face, qui donnent envie de vomir. L’affaire Epstein ne donne pas le même sentiment. Elle est, hélas, moins surprenante.
Reste une question. Pourquoi les médias parlent-il bien davantage d’Epstein ? Il faut reconnaître que la réponse ne tient pas seulement au nombre de people mouillés, de nature à exciter le voyeurisme de masse, ni à la religion du coupable numéro un, qui fait la joie mauvaise du public antisémite. Il y a aussi la conduite de Trump, qui s’est servi à fond de cette histoire pour se faire réélire en expliquant qu’elle accablait les Démocrates. S’il n’avait pas fait de l’affaire Epstein un sujet de campagne, elle ne serait pas devenue un fait politique. Et les « files » seraient restés consignés dans le secret de l’instruction.
Jack Lang en sursis à l’IMA
A contrario, si trois millions de documents relatifs au dossier Epstein (sur six millions en tout) n’avaient pas été rendus consultables par tout un chacun sur Internet, le seul vrai nouveau salaud démasqué, l’éminence travailliste britannique Peter Mandelson, aurait peut-être échappé à l’enquête qui vient d’être déclenchée dans son pays au sujet de ses divulgations présumées de secrets ministériels. Car il n’est pas certain que la justice américaine aurait transmis à son homologue britannique les éléments concernant cet ancien commissaire européen.
Jack Lang, lui aussi aussi, dormirait plus tranquille. Il ne serait pas convoqué par le Quai d’Orsay et une enquête du Parquet national financier n’aurait pas été ouverte contre lui. Il faut évidemment souhaiter que les juges creusent autant que possible cette histoire de société offshore aux Iles vierges américaines. Et on ne saurait que se réjouir d’une démission de l’Institut du monde arabe. Mais rien de cela ne rend pour autant plus agréable la petite musique jouée par bon nombre de ceux qui se déchaînent contre Jack Lang à présent. Faisant dire aux “files” ce qu’ils voudraient qu’ils disent, ils estiment pouvoir traiter, à mots plus ou moins couverts, l’ancien ministre de la Culture de pédophile. Si peu estimable soit l’intéressé, il faut dire ici de la façon le plus claire qu’aucun élément n’existe dans le dossier Epstein qui permette d’avancer de telles accusations.
Dans Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas, Jonathan Siksou restitue des ripailles mémorables de Saint Louis à Emmanuel Macron. Vue des marmites, la vie politique fourmille d’anecdotes savoureuses et de repas fins. Un récit passionnant, de l’amuse-bouche au digestif
Voilà le livre que tout amateur d’histoire et de gastronomie attendait depuis l’invention du feu et de l’écriture. Le temps est une histoire de cuisine, et assaisonné par Jonathan Siksou, l’exercice vire à l’épopée. Une cavalcade pantagruélique, dont certaines scènes semblent inspirées d’un tableau de Jérôme Bosch, ainsi cet ânon farci d’anguilles fumées et de petits oiseaux que refusa de manger le bon roi Dagobert par esprit de pénitence, ou la recette de la « sarraginée », l’une des premières écrites depuis Apicius, en 1306, « anguille frite, pain, sucre, vin, verjus, le tout bouilli ensemble et additionné de cannelle, lavande, girofle et autres épices ». À l’époque, les évêques sortent des noces le ventre « tendu comme celui d’une femme près d’accoucher ». Que dis-je, à l’époque…
Camus disait du journaliste qu’il était l’historien de l’instant. Siksou serait l’historien de l’instinct ; celui qui nous pousse à nous asseoir à table trois fois par jour, sans songer combien le simple acte de se nourrir a bouleversé les destinées du monde. L’auteur s’attache donc ici à rendre à Taillevent ce qui lui revient, dans un style limpide, enlevé, avec un léger sourire entre les lignes. L’incipit du premier chapitre consacré au repas que Saint Louis offre à Henri III d’Angleterre à Paris, du 9 au 11 décembre 1254 (les banquets duraient trois jours d’affilée), est d’une merveilleuse simplicité : « Louis IX vient de passer quelques années difficiles. » Imaginez la phrase prononcée avec gourmandise par Fabrice Luchini. Des années difficiles ? Parti en croisade en 1248 pour reprendre le tombeau du Christ aux infidèles, il est capturé en Égypte l’année suivante, ses chevaliers sont morts de fièvres et de dysenterie, et c’est un souverain chauve et amaigri qui revient en France cinq ans plus tard, après avoir erré, en simple pèlerin, sur les routes de Palestine. Mais quand on s’appelle Saint Louis, on ne se laisse pas abattre. Il offre à son beau-frère Henri III (un petit monde) des ripailles dantesques : « sur de grands plats, on apporte des rôtis gigantesques, veaux, chevreuils, cerfs, sangliers servis entiers, cernés d’oies, de perdrix, de coqs de bruyère », le tout arrosé de vins parfumés à l’absinthe, à l’aloès, au girofle, mais « les vins considérés comme les meilleurs étaient déjà ceux de Bourgogne », le tout en musique, messieurs, dames.
Les plats descendent du plafond et les musiciens jaillissent des pâtés
Pourquoi seulement vingt repas et pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Parce qu’ils bénéficient tous d’une documentation étayée. « On connaît leur date, le lieu, le menu, la diversité de leurs mets et la nouveauté de leurs recettes. » Nouveauté, dites-vous ? Prenons place à la table du duc de Bourgogne, à Lille, ce 17 février 1454. La guerre de Cent Ans s’achève à peine et Philippe le Bon s’apprête à partir en croisade contre les Ottomans. Cette décision se fête par un banquet, celui du « Vœu du Faisan », sans doute l’un des plus fastueux et exubérants de toute l’histoire de France. Le faste de la cour de Bourgogne n’a alors aucun équivalent en Europe, et peut-être dans le monde. Pour préparer l’événement, le duc mande peintres, musiciens, orfèvres et poètes, mais aussi menuisiers, verriers, horlogers, inventeurs d’automates… et évidemment cuisiniers, sauciers et rôtisseurs. Imaginez quatre services de quarante-quatre plats chacun, des plats descendant du plafond par des poulies, vingt-huit musiciens et leurs instruments jaillissant de pâtés comestibles, des chariots ornés d’or et d’azur (« quatre hommes étaient nécessaires pour pousser chacun d’eux »), tandis que dans les âtres du palais ducal les bœufs, veaux et moutons cuisent entiers ! « Un spectacle total, une salle en mouvement continu. » Philippe le Bon met en scène son pouvoir quasi illimité, mais la croisade ne sera jamais menée.
Ce luxe de détails suppose un travail de recherche étourdissant. Où on apprend pêle-mêle que Clovis raffolait tant des œufs durs qu’il en fit une indigestion un jour de carême, et que, dans la loi salique en vigueur sous son règne, « un homme jugé responsable de la mort accidentelle d’un vigneron devait s’acquitter d’une amende deux fois plus élevée que celle prescrite pour le décès malencontreux d’un laboureur ou d’un berger ». Gloire au génie français ! Jonathan Siksou a épluché archives et livres de comptes ; ainsi en l’an 1520, au Camp du Drap d’or, les cours de François Ier et de son homologue britannique consommèrent en dix-sept jours quelque 6 000 moutons et agneaux, 800 veaux, 300 bœufs, 66 000 litres de bière, 200 000 litres de vin et qu’il en coûta l’équivalent de 2,5 millions d’euros à la cour de France. Il en profite au passage pour réhabiliter Catherine de Médicis (contre Dumas et Balzac tout de même), évoque l’apparition des salades à la cour d’Henri IV, « nappées d’un mélange de confiture, de moutarde, de citron et de safran » et révèle le secret de la poule au pot. On retrouve avec gourmandise les festins immanquables, tel celui de Vaux-le-Vicomte qui provoqua la disgrâce de Fouquet le 17 août 1661 et celui que donna Paul Bocuse à l’Élysée le 25 février 1975, à l’occasion de sa remise de la Légion d’honneur. Je ne dévoile pas tout ici, tant le récit regorge d’anecdotes, de détails et de faits de table. Nul secret de cuisine n’aura résisté à l’enquête minutieuse de l’auteur, à l’exception du dîner servi par Napoléon III à la reine Victoria, à Versailles le 25 août 1855 : même un responsable des archives royales de Windsor a dû avouer sa défaite. Un vrai coup de Trafalgar.
Il est des livres qui donnent faim, celui-ci rassasie sans étourdir, et votre serviteur s’est surpris à rêver de mille-feuilles temporels et de voyages dans le temps – Bocuse et sa toque sur mesure (qui dépassait les autres de quinze centimètres) s’en allant prêter main-forte à Vatel, lui sauvant la vie ! Brillat-Savarin disait que la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent. Doit-on s’inquiéter d’être devenus les deuxièmes consommateurs de burgers au monde, derrière les États-Unis ? Les Français, note Siksou, détiennent un autre record : celui du temps passé à table. Et chaque jour, en mijotant ses plats, en dressant ses assiettes, chacun d’eux ajoute sa page à notre roman national. Parions donc que longtemps encore, l’âme française continuera de triompher en festins.
À lire
Triompher en festins. Une histoire de France en vingt repas, Jonathan Siksou, Perrin, 2026.
Juges, normes et baleines : le chœur des vierges antitrumpiennes passe en édition spéciale permanente
La scène la plus hilarante du Soulier de Satin de Paul Claudel se passe au milieu du XVIème siècle et de l’Atlantique. Deux universitaires de Salamanque envoyés en mission par le roi d’Espagne pour mettre un peu d’ordre conceptuel à l’Amérique, cet étrange continent récemment surgi des eaux, aperçoivent une baleine qui nourrit son baleineau. Scandale pour la raison ! Un poisson qui fait téter un autre poisson ! Aristote n’a jamais prévu pareille absurdité, la réalité doit rendre des comptes aux professeurs de Salamanque ! Bref, l’Amérique se révèle scandaleuse et inconvenante avant même qu’on n’y pose le pied.
Pétrifiés !
La baleine de 2026 se nomme Donald Trump et elle stupéfie toujours autant les Européens. Ceux-ci avaient cru atteindre le sommet de la civilisation en se créant un univers de règles, de juridictions nationales et internationales, de politesses et de bonnes conduites, tout ça à respecter sous peine d’être foudroyés par ces nouveaux dieux, les Juges. C’était une véritable rupture anthropologique : l’Europe avait créé l’homo sapiens regularis pour qui tout relève d’une norme, depuis les insecticides pour noisetiers jusqu’à la guerre ou la paix entre nations. La vie avait perdu toute fraîcheur, toute fleur de nouveauté. Et voilà que surgit aux Etats-Unis un président incompréhensible, pour qui la politesse, la bienséance, le déjà-vu, le déjà-connu ne valent rien ! Les pauvres Européens restent pétrifiés devant ce phénomène et le “condamnent avec la plus grande fermeté” comme on dit en langue de bois macronienne.
On condamne surtout en France, patrie de l’antiaméricanisme primaire où 80% des journalistes sont de gauche, selon l’approximation de Pascal Praud. Il est délectable d’écouter, de C dans l’air à LCI et ailleurs le chœur des vierges antitrumpiennes déployer ses trésors de rhétorique pour le critiquer quoi qu’il fasse. Envoie-t-il la police anti-immigration à Minneapolis ? Aussitôt Jean Quatremer de Libération nous explique que l’Amérique est devenue fasciste et que le grand blond peroxydé est la réincarnation du petit Duce brun. Retire-t-il cette police de Minneapolis ? La chorale le traite de dégonflé, et oublie de dire que finalement il n’est pas si fasciste que cela et que les Etats-Unis restent une démocratie.
Iran : record du monde !!
Parmi les antitrumpistes les plus véhéments des plateaux télé, on voit beaucoup de généraux et colonels français. Ceux-ci critiquent impitoyablement tous les efforts militaires américains et en arrivent toujours à la même conclusion : il ne faut surtout rien faire. Désagréable révélation, avec de pareils guerriers la débâcle de 40 a de l’avenir devant elle. J’estimais le général Yakovleff, intraitable sur le soutien à l’Ukraine. Voilà qu’il s’avise de dire que l’Iran n’est pas un problème existentiel pour la France : sans doute que les attentats commandités en France par les mollahs n’ont jamais existé et que notre pays doit se désintéresser de la survie d’Israël ? Par ailleurs, ce général et ses collègues pacifistes ne disent jamais un mot des menaces existentielles venues du sud. Le même Yakovleff ajoute que s’il fallait attaquer “tous les régimes qui puent des pieds, on n’en finirait pas !”. Il oublie que le régime iranien est le seul sur terre à proclamer qu’il veut exterminer un pays voisin et bat tous les records de nuisance nationale et internationale.
Un homme aussi universellement détesté en France, de Jean-Luc Mélenchon à Jordan Bardella, ne saurait être un mauvais bougre. Il est grand temps de rédiger La Diplomatie de Donald Trump pour les Nuls, ouvrageque tous les éditeurs ne manqueront de se disputer. Petite remarque liminaire que personne n’a faite : cet homme a un rictus de souffrance chaque fois qu’il évoque les morts à la guerre, qu’ils soient Ukrainiens, Russes, ou d’ailleurs. Toutes ces jeunes vies fauchées l’attristent et le scandalisent personnellement. 52 soldats français sont morts en Afrique sans aucun résultat, et je ne pense pas que leur souvenir trouble le sommeil des deux derniers présidents de la République. L’apitoiement de Trump sur ces milliers de jeunes morts ne cadrant pas avec son image de milliardaire sans cœur, on ne le voit pas.
L’audace
La diplomatie trumpienne n’est pas l’œuvre du seul président, elle s’appuie sur des équipes très techniques et formées, mais elle repose surtout sur une qualité essentielle du chef : l’audace. Qualité disparue en Europe, écrasée par les sacro-saintes normes, qualité qui existe pourtant dans notre patrimoine culturel, puisque “Audaces fortuna juvat”, “le Destin aide les audacieux” selon la formule romaine. Leur République fut ravagée au premier siècle avant J-C par de terribles guerres civiles, mais un général audacieux refusa la norme imposée aux chefs de retour de guerre de ne pas franchir le Rubicon avec leurs troupes. Cet homme, que critiquèrent vertement Jean-Michel Apathie, le général Yakovleff et le chœur des vieilles dames dignes de C dans l’air, s’appelait Jules César. Il s’élança vers Rome avec ses troupes et mit en place les bases d’un empire qui dura jusqu’en 476 en Occident et 1453 en Orient, excusez du peu.
Quatre caractéristiques marquent la diplomatie trumpienne. La première est l’énormité de la menace : demander le plus pour avoir le moins, base de l’Art du Deal. Parexemple,je conquiers le Groenland par les armes si vous ne me le donnez pas. A une journaliste qui se moquait de la reculade trumpienne qui suivit, Alain Bauer répliqua qu’il avait obtenu l’extraterritorialité totale des bases américaines, l’exploitation des terres rares et d’autres avantages visant à éloigner de ces rivages les mangeurs d’enfants ukrainiens. La Guerre du Groenland n’a pas eu lieu.
Seconde caractéristique : le changement ultra-rapide d’objectif. Ce changement n’est pas un abandon, mais une diplomatie de jongleur qui envoie les problèmes brûlants en l’air les uns après les autres et les récupère quand on ne s’y attend plus. Toute contrattaque s’en trouve désarçonnée. Le 28 janvier, notre foudre de guerre national reçoit à l’Elysée les Premiers ministres danois et groenlandais pour leur témoigner son soutien. Mais le train de l’histoire conduit par le cheminot Trump est déjà reparti ailleurs, vers la flotte américaine de l’océan Indien. Notre président reste sur le quai de la gare avec ses invités, ses valises et ses désirs narcissiques d’avoir l’air important.
Troisième caractéristique, l’effet diagonal. Le président Maduro s’envole dans les airs pour un long séjour à New York, le président Poutine ne peut s’empêcher de penser à l’hypothèse, même infime, de son envol dans le ciel de Moscou à destination d’une geôle américaine. Les immigrants illégaux sont férocement pourchassés aux Etats-Unis, tous les latinos qui rêvaient de Brooklyn vont plutôt penser à développer leur Bolivie ou leur Guatemala et à les rendre plus sûrs. Pendant ce temps, l’Afrique subsaharienne rêve à la Carte Vitale et à l’accueillant hexagone, où on arrivera bien à caser un ou deux milliards de migrants.
Quatrièmement : là où éclate le génie trumpien de la diplomatie, sans doute un mixte entre les intuitions du chef et les calculs des eggheads du Pentagone, c’est dans ce qu’on pourrait appeler la subversion par promesse d’enrichissement ou le triomphe moral du capitalisme. Une parenthèse nécessaire : les pires régimes politiques de l’histoire humaine, ceux qui oppriment le plus atrocement les malheureuses populations qui leur sont soumises, sont apparus au milieu du XXème siècle et semblent aujourd’hui inexpugnables. Ce sont les tyrannies socialisto-mafieuses (ou par exception islamistes) qui se présentent comme issues d’une révolution (il ne sert donc à rien de se révolter, c’est déjà fait). Elles ont trouvé la formule absolue du pouvoir éternel : embrigader une grande partie du peuple (10 à 15% de combattants bien entraînés avec leurs familles), les armer jusqu’aux dents et les gaver de bonne nourriture. Pour tous les autres, faim et oppression absolue. Le modèle parfait de ce système indéboulonnable est la Corée du Nord : une petite nomenklatura logée à Pyongyang s’empiffre, la main serrée sur des armes qu’elle pointe sur les foules faméliques des campagnes. J’insiste sur la faim : j’ai séjourné assez longuement à la Havane, et je revois ces tristes files d’attente à la moindre promesse d’un pauvre burger de pain rassis et de pâté pour chien. Et si on s’illusionne encore sur la liberté à Cuba, relire Avant la Nuit de Reinaldo Arenas, toujours valable. Les Iraniens sont descendus dans la rue le jour où ils n’ont plus pu acheter le riz quotidien de leurs enfants, les Parisiens sont allés chercher Louis XVI à Versailles quand ils n’ont plus eu de pain. Le rôle de la faim dans l’Histoire est trop souvent ignoré.
Subversion
Ces tyrannies s’appuient aussi sur un usage illimité de la terreur : prisons infernales, procès truqués, tortures et pendaisons en veux-tu en voilà, à Téhéran, la Havane, Caracas ou Pyongyang. La Chine et la Russie sont en marche vers ces modèles de socialisme accompli, mais il leur manque çà et là quelques caractéristiques. Rappelons quand même que les prisons chinoises sont des bagnes d’où s’échappent parfois de petits billets d’appel au secours cachés dans la camelote que fabriquent les captifs pour l’exportation. Avis aux Français : la social-démocratie est un leurre absolu et, malgré les apparences, il y a un toboggan d’Olivier Faure à Kim Jong-Un.
On croyait de tels régimes indestructibles. Mais grâce au Venezuela, Donald Trump et ses stratèges ont peut-être trouvé l’issue de secours de ces enfers dégoulinants de feu et de larmes, une issue qu’on pourrait appeler la subversion capitaliste. Simple, mais il fallait y penser. La transformation de Gaza en Côte d’Azur pleine de casinos et de palaces a fait beaucoup rire. L’idée y est pourtant en germe. Il est inutile, coûteux et improductif de faire entrer des troupes pour détruire ces régimes socialisto-islamisto-mafieux. Echec en Irak et en Afghanistan, on n’y reprendra plus les Américains. On va procéder autrement : on coupe d’abord la tête du serpent, on enlève Maduro dans le ciel de Caracas. On laisse s’installer une vice-présidente plus accommodante, on lui permet de célébrer encore le chavisme et ses bienfaits qui ont fait du libre et prospère Venezuela un stalag d’affamés. Mais on installe une ambassade américaine pour donner quelques conseils d’ami à la vice-présidente, par exemple laisser revenir les compagnies pétrolières américaines, seules à même d’enlever le soufre du pétrole vénézuelien. Cela permettra à terme de remplir toutes les poches du pays, pas seulement celles d’une étroite nomenklatura. On conseille aussi à la vice-présidente de relâcher les prisonniers politiques. Au début elle a entrouvert les portes, maintenant elle les élargit. Le Venezuela va discrètement devenir un protectorat américain sous un masque marxiste. Amusant.
Ce changement est une œuvre de longue haleine que ne voit pas le chœur des vierges antitrumpiennes, ravies de croire que l’enlèvement de Maduro n’a servi à rien. La tactique de l’enrichissement, cette promesse d’âge d’or faite en termes messianiques par Trump lors de son installation à la Maison-Blanche, vise toute la planète. Et un jour, la dernière balle du jongleur atteindra Poutine en plein front, en vertu des effets diagonaux. Déroutante leçon donnée par oncle Donald, une leçon qui fera verser bien des larmes et remplira bien des poches : le socialisme emprisonne et le capitalisme libère.
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » ; « Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! » ; « A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux ; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses ». Emil Cioran est l’auteur de quelques-uns des aphorismes les plus marquants et les plus définitifs de la langue française, faisant de lui un lointain descendant de La Rochefoucauld et de Chamfort, un petit-neveu (ingrat) de Paul Valéry. Dans Cioran ou le gai désespoir, Anca Visdei, qui a elle-même fui la Roumanie de Ceausescu pour Lausanne en 1973 propose le vrai premier portrait de l’archange du désespoir.
De l’inconvénient d’être né roumain
Cioran n’est même pas tout à fait né roumain, mais hongrois, dans les marges d’un empire, en 1911, qui n’en a plus pour très longtemps. Avec la forte conscience d’appartenir à une ethnie qui pour le moment n’a pas accompli grand-chose. « La Roumanie est une apparition éphémère sur la scène de l’Histoire, c’est un pays de roublards et de résignés. Bucarest ? Une « clique de sceptiques dégoûtants » qu’il faut mettre en prison, des « âmes pourries et sales dans lesquelles s’est écoulé ce qu’il y a de plus vil en Orient » » La Roumanie est à Cioran ce que la Belgique est à Baudelaire. A la différence que lui est Roumain ! L’avantage, toutefois, quand les aînés n’ont rien fait de grand, c’est que la jeune garde sait qu’elle a tout à faire. C’est ainsi qu’apparut la Jeune génération roumaine autour de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco, mais aussi Mihail Sebastian, auteur d’un journal qui relate la folle montée de l’antisémitisme en Roumanie dans les années 30 et 40. Un antisémitisme auquel Cioran ne restera pas insensible. Installé quelques temps en Allemagne, il tombe sous le charme du grand délire collectif à l’œuvre, de l’hystérie des meetings nazis où les « effets d’oriflammes, foules fraternelles, hurlements unanimes, montées d’adrénaline » font office de puissant antidépresseur et même d’euphorisant efficace contre son désespoir. Retourné au pays, ses illusions à l’égard de l’Allemagne nazie redescendent. En février 1935, il admet que l’idéologie national-socialiste est bornée, que la littérature hitlérienne est illisible, que le niveau intellectuel de l’Allemagne est bas et que le national-socialisme est un attentat contre la culture. Cela ne l’empêche pas de se compromettre avec l’équivalent roumain des nazis, la Garde de fer, un temps dirigé par le fanatique Codreanu, à qui Cioran rendit un hommage délirant à la radio. Quand les Allemands occupèrent la Roumanie, ils n’eurent pas besoin de se charger du massacre des juifs : les locaux s’en chargèrent eux-mêmes. Pendant la « rébellion » du 21 au 23 janvier 1941, véritable version roumaine de Nuit de cristal, les légionnaires de la Garde exécutent à Bucarest cent vingt-cinq juifs. Matatias Carp, avocat de Bucarest et témoin oculaire, raconta : « Ils ont été tondus au sécateur. Après leur avoir pris argent, documents, stylos, bijoux, alliances comprises, on leur a fait ingurgiter un mélange de sel de magnésie, pétrole, essence et vinaigre. On les a laissés dans une cave sans toilettes alors qu’ils étaient en proie à des vomissements et diarrhées. Ils ont été battus et pendant deux jours et deux nuits, obligés de signer des lettres de suicide ».
Simone, Boué de sauvetage
En juin 1940, Cioran se trouve être à Paris, où il croise de nouveau les Allemands. Il peut s’adonner à sa passion pour le vélo dans une capitale presque déserte : « Pendant l’Occupation, je roulais autour de la place de la Concorde et j’avais l’impression qu’un vélodrome entier était à ma seule disposition, et juste au centre de Paris. Et quel vélodrome ! Je ressentais ce fait comme une ivresse ». A deux doigts d’affirmer que « jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Bientôt, il s’installe définitivement en France, se met à la langue française et développe « un amour vache » pour celle-ci. C’est simple : à ses yeux, la Roumanie avait favorisé son hystérie ; la France, en revanche, l’aurait rendu neurasthénique. La culture française manquerait de tripes. Mais la langue française lui va « comme une camisole de force va à un fou ». Il se met en tête d’écrire mieux que les Français eux-mêmes. Tant pis si des aphorismes entiers sont en réalité des citations piochées, sans guillemets, chez la marquise du Deffand. Cioran se sert chez les grands moralistes. En revanche, il évita de multiplier les entretiens filmés, trop complexé par son accent étranger. Dans ses années françaises, un personnage permit à l’écrivain d’organiser son existence chiche sous les combles de Paris. Une véritable femme pot-au-feu, comme on en trouve chez Huysmans, dont les parents, restés au pays, n’entendirent jamais parler. A Paris, Cioran vit longtemps comme un étudiant raté. A quarante ans, il est un jour convoqué par l’université qui lui annonce la fin des tarifs préférentiels au foyer des étudiants, la limite d’âge étant normalement de vingt-sept ans. Un événement vécu comme un cataclysme : « Tous mes projets, tout mon avenir se sont écroulés ce jour-là ».
Cioran n’est pas présenté comme un philanthrope dans la biographie, ce dont on aurait pu se douter. Pas un ami des femmes non plus, ni un Roumain de faible secours pour ses compatriotes restés sous le joug de Ceausescu (même si toute la diaspora défile dans son appartement). Les aphorismes de Cioran auraient-ils été meilleurs s’il avait été un brave type, toujours prêt à aider la voisine ? Le personnage est restitué dans toute sa noirceur, sans le filtre de l’humour, « politesse du désespoir » qui apparaît, si on la cherche bien, dans l’œuvre. La biographie revient sur son mauvais rôle dans l’affaire Matzneff, où Vanessa Springora a rapporté les propos du Valaque : « G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? (…) C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. […] Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. […] Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime ». Est-on obligé de tout croire dans cette scène ? Cioran se serait-il laissé appeler Emil (prénom de garçon coiffeur selon ses dires, qu’il détestait, au point de l’évacuer de ses ouvrages) par une jeune fille de quinze ans ? Ce que l’on sait à la sortie de la lecture de la biographie d’Anca Visdei, on le pressentait avant de l’avoir lue : 397 pages d’un effort de vérification plutôt plaisant, nonobstant quelques piques dispensables.
Après neuf ans de procès, Philippe Karsenty a été condamné pour diffamation. La justice n’a pas remis en cause son analyse méthodique des images de France 2 mais a appliqué à la lettre le droit de la diffamation. Ses deux avocats reviennent sur un jugement « technique » qui ne sert pas la vérité historique.
Le 22 novembre 2004, Philippe Karsenty publie sur le site Media-Ratings, l’agence de notation des médias qu’il a créée quelques mois plus tôt, un article intitulé « France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement », accusant la chaîne d’avoir diffusé un « faux reportage », une « imposture médiatique » basée sur une « série de scènes jouées ». Il explique que son but, en publiant ce texte, est d’être poursuivi pour lancer le débat, jusqu’alors interdit, sur le reportage contesté. Objectif atteint puisque France 2 et son correspondant à Jérusalem l’attaquent en diffamation.
Pourquoi est-ce Media-Ratings qui est poursuivi et non d’autres médias tels que le Wall Street Journal, le New York Sun ou The Atlantic Monthly, qui ont déjà publié de telles accusations ? Peut-être parce que Karsenty paraît plus faible et moins armé pour se défendre.
Après neuf ans de procès, cassation de l’arrêt précité et décision de la cour d’appel de renvoi, Philippe Karsenty est condamné le 26 juin 2013 pour diffamation… et à payer 10 001 euros aux plaignants. Cette condamnation signifie-t-elle que le reportage de Charles Enderlin était authentique ? L’analyse des décisions de justice liées à cette affaire permet d’en douter. Retraçons-les pas à pas.
Septembre 2006 : procès à la 17e chambre du tribunal de grande instance (TGI) de Paris
Devant les juges, Karsenty présente des preuves et des expertises avant de faire citer des témoins qui ont déjà vu les fameux rushes de France 2 au centre de cette affaire : Luc Rosenzweig, ancien rédacteur en chef au Monde, l’historien Richard Landes et le psychanalyste Gérard Huber qui avait publié dès janvier 2003 un livre au titre explicite –Contre-Expertise d’une mise en scène – sans jamais avoir été poursuivi.
Pour sa part, l’avocat de la partie civile répète tout au long de l’audience que « France 2 et Charles Enderlin sont au-dessus de tout soupçon » et que « leurs réputations suffisent à les préserver des critiques ».
La procureure de la République demande la relaxe de Karsenty, jugeant ses « critiques soigneusement réfléchies et argumentées » et ses accusations étayées par une « offre de preuves convaincante, sans être parfaite » au terme d’une « enquête ni bâclée, ni partiale ». Elle reproche ensuite « à France 2 de ne pas avoir produit les 27 minutes de rushes qui auraient été une pièce maîtresse ». Ses réquisitions s’achèvent ainsi : « C’est sur les parties civiles, à l’origine de la plainte, que pèse la charge de la preuve des allégations avancées. J’éprouve un sentiment de déception, de frustration en raison de la non-présentation des rushes. »
Le 19 octobre 2006, le TGI condamne Philippe Karsenty en diffamation pour avoir « porté des allégations ou imputations de faits portant atteinte à la considération » des plaignants.
Philippe Karsenty interjette appel de cette condamnation.
Septembre 2007-mai 2008 : un appel en trois actes
Le procès en appel commence le 19 septembre 2007, mais s’interrompt lorsque la présidente de la 11e chambre de la cour d’appel de Paris, Laurence Trebucq, demande aux plaignants de fournir les vingt-sept minutes de rushes qui, selon eux, prouvent la véracité de leur reportage.
Un premier arrêt « avant dire droit » est rendu le 3 octobre 2007. Les parties sont convoquées le 14 novembre 2007 pour le visionnage des fameuses images en présence de journalistes du monde entier. Au lieu de présenter les vingt-sept minutes attendues, France 2 n’en produit que dix-huit qui, au demeurant, ne montrent rien qui accrédite la version de Charles Enderlin : nulle séquence d’agonie, mais plutôt une multitude de scènes jouées confirmant les descriptions de tous ceux qui les ont déjà visionnées et décrites.
La dépêche de l’AFP du 14 novembre 2007 se conclut ainsi : « Alors que le reportage se terminait sur une image de l’enfant inerte, laissant à penser qu’il était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, l’enfant relever un bras. C’est un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer qu’il y a eu mise en scène. Contrairement à ce qu’a déclaré Charles Enderlin, les rushes ne contiennent aucune “image insupportable” de “l’agonie de l’enfant”. »
Les plaidoiries se déroulent le 27 février 2008. Au cours d’une audience de plus de sept heures, chaque partie présente ses images, ses arguments et ses pièces.
Le 21 mai 2008, la cour d’appel relaxe Philippe Karsenty. Elle affirme que « Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information ». Or, « l’enquête de Philippe Karsenty fait ressortir deux grands types de critiques à l’encontre du reportage, soit que Charles Enderlin ait présenté à tort les tirs mortels comme délibérés, en provenance des positions israéliennes, soit que les images de la mort du jeune Mohamed al-Durah, fictives, ne correspondent pas à la réalité commentée par le journaliste ». L’arrêt évoque « les réponses contradictoires de Charles Enderlin aux interrogations relatives aux coupures existant dans son montage, comme celles de son cameraman au sujet de l’enchaînement des scènes filmées et des conditions du tournage », puis rappelle « les réticences persistantes de France 2 à laisser visionner les rushes de son cameraman » ainsi que « l’imprudente affirmation, par Charles Enderlin, qu’il aurait coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant ».
France 2 et Charles Enderlin se pourvoient en cassation.
28 février 2012 : la cassation
En novembre 2011, l’avocat général près la Cour de cassation recommande le rejet du pourvoi en cassation.
Trois mois plus tard, l’arrêt du 21 mai 2008 de la cour d’appel de Paris est cassé et les parties, renvoyées vers une nouvelle cour d’appel.
Selon la Cour de cassation, en vertu des règles très strictes qui gouvernent la loi sur la presse, la cour d’appel de Paris n’était pas juridiquement fondée à ordonner aux plaignants de montrer ses vingt-sept minutes de rushes. En revanche, les éléments juridiques de la bonne foi de Philippe Karsenty – qualité de l’enquête, absence d’animosité personnelle, légitimité du but poursuivi, prudence et mesure dans l’expression – ne sont pas remis en cause.
Il s’agit donc d’une cassation technique, procédurale qui ne remet pas en cause l’analyse des images effectuée par Philippe Karsenty. Lequel réagit ainsi : « L’arrêt de la Cour de cassation démontre toute l’absurdité du système. Je maintiens que le reportage de France 2 constitue l’une des plus grandes supercheries médiatiques de ces dernières années et tout ce que la justice trouve à nous répondre, c’est : cachez ces rushes que je ne saurais voir ! C’est pourtant le visionnage de ces images qui avait emporté la conviction de la cour d’appel de Paris. Aujourd’hui, on voudrait faire comme si personne ne les avait vus et comme s’ils n’existaient pas. »
Janvier-juin 2013 : second procès en appel
La cour d’appel de Paris se réunit pour plus de six heures de débats le 16 janvier 2013.
La décision, annoncée le 3 avril 2013, puis le 22 mai, est rendue seulement le 26 juin.
Philippe Karsenty est condamné pour avoir, selon l’arrêt, publié son article sans détenir – au moment de la publication de son article – les preuves obtenues plus tard.
Or, en 2004, Karsenty avait bien recueilli plusieurs témoignages : ceux de personnes qui, après avoir visionné les rushes, avaient affirmé que le reportage de France 2 était une mise en scène, et celui de la journaliste allemande Esther Schapira qui avait enquêté dès 2001 et lui avait fourni des pièces révélant les incohérences entre les déclarations de Charles Enderlin, du cameraman Tala Abu Rahma et de Jamal al-Durah, le père de Mohamed. Commentant cette défaite, Karsenty se dit « découragé par l’incapacité des juges à voir ce qu’ils voient » et ajoute : « Je préfère accepter ma condamnation en espérant que l’histoire me donnera raison. »
À la lumière de ce qui précède, on peut se demander si la justice est, d’une part légitime et d’autre part compétente, pour authentifier un reportage controversé. À l’arrivée, les contraintes drastiques de la loi sur la diffamation, qui exige de celui qui allègue de faits d’en avoir détenu la preuve préalablement, conduisent le juge à conclure que s’il a eu raison trop tôt, c’est qu’il avait tort. Faut-il en conclure que le formalisme juridique auquel doivent se soumettre les juges peut faire échec à la vérité historique démontrée par d’autres moyens ? Ne devrait-on pas plutôt se tourner vers des analyses d’images, balistiques, médico-légales et biométriques ?
Plus de vingt-cinq ans après la diffusion du reportage et plus de douze ans après la fin de cette épopée judiciaire, il est temps que des experts soient invités à se prononcer sur ces images sans que France Télévisions puisse exciper d’une quelconque autorité de la chose jugée pour les en empêcher.
Le président de l’Institut du monde arabe et ancien ministre a rendez-vous au quai d’Orsay demain pour s’expliquer sur ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Il a jusqu’à présent exclu de démissionner.
Ce n’est pas seulement à cause de la polémique liée à l’affaire Epstein et aux liens amicaux que Jack Lang avait noués avec ce milliardaire influent, impliqué dans un système de pédocriminalité, que je souligne qu’en France on est souvent courageux par procuration.
Beaucoup de ceux qui incitent Jack Lang à démissionner, afin de sauvegarder la dignité de sa fonction et celle de l’Institut du monde arabe (IMA) qu’il préside encore au moins jusqu’à dimanche prochain, date à laquelle il rencontrera le ministre Jean-Noël Barrot, ne seraient probablement pas disposés eux-mêmes à assumer leurs responsabilités s’ils avaient échoué ou connu des revers les mettant principalement en cause.
Il est évident, à mon sens, que Jack Lang devrait, sans plus se poser de questions, quitter l’IMA, et je ne doute pas que les pays arabes représentés au sein du conseil d’administration comprendraient ce retrait.
En réalité, la grossière erreur a été commise en 2024 par le président de la République, lorsqu’il a renouvelé pour la quatrième fois le mandat de Jack Lang – alors âgé de 84 ans – à la tête de l’IMA.
J’entends bien que l’ancien ministre allègue, pour sa défense, qu’il n’était pas informé des horreurs et des turpitudes commises par le personnage dont il appréciait la culture, la séduction et l’entregent. J’ai toutefois du mal à croire que Jack Lang, fort d’une expérience aussi longue que dense, n’ait jamais eu vent de quoi que ce soit.
Il partira, mais que cela serve de leçon, demain, à tous ceux qui s’accrochent sans jamais jeter l’éponge, comme le devoir devrait pourtant leur commander de le faire. Il est clair que le courage est rare et la lâcheté surabondante. On trouve toujours d’excellentes raisons pour demeurer.
La controverse autour de Jack Lang est du pain bénit : que d’intrépides par procuration !
À en juger par le débat national, on se dit que l’imaginaire politique est au point mort. Mais au niveau local, des élus proposent des idées innovantes qui améliorent la vie quotidienne des Français. Des exemples à suivre.
Il est peu question du véritable enjeu des prochaines élections municipales. Quand on les évoque, on dépasse rarement la simple présentation des forces en présence, des alliances, des responsables politiques qui pourraient y laisser des plumes, ou pour d’autres, s’envoler. Paris, Marseille, Lyon, Nice… « Faites vos jeux, rien ne va plus. » Mais sur le tapis de ce casino électoral, quand sera-t-il enfin question de l’innovation territoriale ?
J’ai la conviction que des solutions existent d’abord au niveau local. Au plus près. Pour des transformations positives au niveau national, il faudra attendre encore un peu… beaucoup… lamentablement. Qui a tué l’imaginaire politique ? Ce nectar qui permet à un peuple de se projeter, de tisser un lien entre nous tous, plus fort que tout ce qui divise, ce qui irrite. Dans ce vaste Cluedo – dont on connaît les protagonistes, du référendum de 2005 jusqu’à la dissolution de juin 2025 –, l’espoir d’une amélioration concrète des conditions de vie de ceux qui ont le plus à attendre d’un changement politique a été liquidé.
Localement, à l’échelle de nos communes, cœur battant de notre quotidien, des élus locaux, à l’inverse du charivari national, avancent, réalisent et obtiennent des résultats. À Bordeaux, un QR code permet de guider les personnes malvoyantes via leur smartphone dans les transports. Depuis un an, l’office du pouvoir d’achat de Mornant (Rhône) offre une solution simple et peu coûteuse à ses habitants avec des achats groupés, une mutuelle communale qui fait économiser 500 à 1 000 euros par an aux familles adhérentes. À Chenevelles, commune rurale de la Vienne, la municipalité a mis en place « l’ami solidaire », un dispositif innovant pour répondre aux difficultés de mobilité des jeunes : deux véhicules électriques sont mis à leur disposition en échange de quelques heures d’engagement citoyen. À Dijon, le premier quartier à énergie positive de France réduit ses émissions de CO2 de 75 %. Nancy vient de lancer sa « maison des femmes », ouverte 24 h/24, qui réunit hébergement d’urgence, soutien psychologique et juridique. Avec le « S’Cool bus », les enfants de l’agglomération de Seine-Eure pédalent pour aller à l’école chaque jour. Il s’agit d’un « vélo-bus » à assistance électrique, premier du genre dans le pays, capable de transporter un adulte et huit enfants. Aujourd’hui, quinze vélos-bus desservent neuf circuits dans sept communes de l’agglomération, transportant environ 370 enfants et parcourant plus de 13 000 kilomètres à l’année. L’établissement public territorial Est Ensemble enregistre pour sa part une hausse de 30 % des inscriptions dans ses bibliothèques. Des inscriptions qui ont bondi de 125 % chez les enfants nés en 2018 : à la rentrée de septembre 2024, tous les élèves de CP avaient reçu une carte pour découvrir le réseau de ces établissements dans la région.
Bravo à l’équipe du site et de la revue L’Inspiration politique (linspiration-politique.fr) qui donne à voir cette richesse. Pourquoi un trop grand nombre de médias n’abordent-ils jamais cette réalité ? Pourquoi faire toujours le choix des peurs et non celui de l’espérance ?
L’image de Mohamed al-Durah tué dans les bras de son père est devenue une icône de la cause palestinienne, une justification de l’ « antisionisme ». C’est pourtant une mise en scène, comme le montre l’enquête étayée de Philippe Karsenty. Malgré des preuves tangibles, France 2 et ses nombreux soutiens n’ont jamais voulu le reconnaître.
Causeur. Pourquoi revenir sur l’affaire Al-Durah vingt-cinq ans après ?
Philippe Karsenty. Tout simplement parce que le dossier n’est pas clos. La mise en scène diffusée par France 2 n’est toujours pas reconnue comme telle alors que l’image du « petit Mohamed » est présente dans les esprits. Chaque 30 septembre, jour anniversaire de la diffusion du reportage de France 2, sa photo est republiée, tout comme lorsque la situation se tend au Proche-Orient, notamment après le pogrom du 7 octobre 2023.
Plus récemment, lorsque les corps des enfants Bibas ont été restitués, un journaliste a déclaré : « Ce matin, je suis Kfir Bibas, ce matin, je suis Mohamed al-Durah… »
Cette icône médiatique doit être dénoncée pour ce qu’elle est : le plus grand faux antisémite de notre génération, probablement l’image la plus dévastatrice jamais produite depuis la création de l’État d’Israël.
Des rues et des écoles portent le nom de Mohamed al-Durah. L’image-choc du « petit Mohamed » est reprise à la télévision, sur des monuments, dans les manuels scolaires, sur des timbres-poste et des T-shirts.
Les islamistes qui ont égorgé Daniel Pearl prétendaient venger Mohamed al-Durah.
Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que le reportage de France 2 était un faux ?
L’observation attentive des images et le simple bon sens auraient dû conduire France 2 à ne pas diffuser ces images.
Commençons par la version des faits décrite par le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, qui n’était pas sur les lieux mais qui n’a fait que monter et commenter les images de son cameraman en poste à Gaza, Talal Abu Rahma.
Selon eux, les soldats israéliens, qui se trouvaient à 80 mètres de leur « cible », auraient tiré sans discontinuer pendant quarante-cinq minutes sur Mohamed et son père.
Première incohérence : il ne faut pas quarante-cinq minutes de tirs pour abattre une cible de cette taille à 80 mètres de distance. Quelques secondes suffisent.
Deuxième incohérence : le père et l’enfant auraient été touchés par 15 balles d’armes de guerre. Or, il n’y a pas de lésion, pas de sang sur les « victimes », pas plus que sur le mur. Demandez à n’importe quel reporter de guerre, à n’importe quel militaire, ils vous décriront les dégâts que causent les armes de guerre.
Est-il possible que le père et l’enfant aient reçu 15 balles d’armes de guerre et que l’on ne voie rien sur les images ? Certainement pas !
Il existe une bonne dizaine d’incohérences dans le reportage de quarante-huit secondes diffusé par France 2; et plus encore dans les rushes dont est extrait le segment diffusé.
Ainsi, France 2 a affirmé détenir vingt-sept minutes de rushes qui accréditaient sa version des faits.
Lors de mon procès en appel, ces vingt-sept minutes de rushes ont été exigées par les juges. La chaîne publique n’en a produit que dix-huit. Dix-huit minutes toutes plus accablantes les unes que les autres pour France 2.
Des jeunes gens simulaient des blessures, d’autres accouraient et les évacuaient sans ménagement dans l’une des nombreuses ambulances qui semblaient servir d’accessoires de tournage.
Lors d’une interview parue dans Télérama en octobre 2000, Charles Enderlin a déclaré : « Je n’ai pas voulu montrer l’agonie de l’enfant, c’était insoutenable. » Cette scène d’agonie n’a jamais été produite par France 2 : dans les rushes, sur les images qui suivent la fin du reportage de France 2, on voit l’enfant lever le coude et jeter un regard furtif en direction de la caméra.
Charles Enderlin a supprimé cette séquence de son reportage. Est-ce parce qu’elle invalidait son récit ?
Que voulez-vous dire? Que le père et l’enfant sont vivants ?
Ils sont vivants au moment où Talal Abu Rahma coupe sa caméra : voilà pourquoi j’affirme que l’intégralité des quarante-huit secondes de son reportage était une mise en scène.
Aujourd’hui, je ne sais pas s’ils sont vivants, car mon « job » s’arrête au moment où le cameraman arrête de tourner. Pour mémoire, avant que le montage de France 2 soit repris par les médias du monde entier, ses images brutes avaient été proposées à CNN qui les avait refusées et demandé des garanties d’authenticité. Prudence que n’a pas eue Charles Enderlin.
Charles Enderlin à la sortie de la cour d’appel de Paris, après une audience consacrée à l’examen des rushes du reportage de France 2 dans l’affaire Al-Durah, Paris, 14 novembre 2007. (C) EULER/AP/SIPA
Disposez-vous d’autres éléments qui accréditent vos accusations ?
Les images qui ont été filmées le même jour, au même endroit par d’autres cameramen, infirment la version des faits de France 2 et montrent surtout que ce jour-là, c’était jour de tournage de mises en scène à Gaza, ce que l’on appelle maintenant communément « Pallywood ».
Au fil des mois qui ont suivi la diffusion du reportage contesté, toutes les expertises effectuées, tant balistiques que médico-légales ou biométriques, ont confirmé cette accumulation de preuves qui aboutissent toutes à la même conclusion : le reportage de France 2 était une pure mise en scène, une mascarade.
Comment expliquez-vous que cette « mascarade » n’ait pas été découverte immédiatement ?
Lorsque les images de France 2 ont été diffusées, YouTube et les réseaux sociaux, qui auraient immédiatement permis de revoir les images en détail et de découvrir la supercherie, n’existaient pas. Du reste, qui aurait pu imaginer qu’une chaîne comme France 2 diffuserait une mise en scène ?
Est-ce vous qui avez découvert cette mise en scène ?
Absolument pas ! C’est un chercheur israélien, Nahum Shahaf. Ses travaux n’ont pas été pris au sérieux par les autorités israéliennes qui étaient pressées de passer à autre chose, ne comprenant pas l’impact historique et planétaire qu’elles allaient prendre.
D’autres ont poursuivi et prolongé son travail. Pierre Rehov, Stéphane Juffa, le regretté Gérard Huber qui avait publié en janvier 2003 Contre-Expertise d’une mise en scène, Esther Schapira et Georg Hafner qui ont réalisé deux documentaires (en 2002 et en 2009) sur l’affaire qui ont été diffusés par la chaîne publique allemande ARD, partenaire d’Arte qui, elle, ne les a jamais montrés. Ensuite, Denis Jeambar, Daniel Leconte et le regretté Luc Rosenzweig ont repris le flambeau.
Pensez-vous que le correspondant de France 2 était complice de la mise en scène, ou bien a-t-il été trompé ?
Je ne peux répondre à cette question, il est tout à fait possible qu’il ait, dans un premier temps, cru à l’authenticité des images. Par la suite, quand les premiers doutes ont surgi, les équipes de France 2 se sont arcboutées et ont refusé toute contestation. Au lieu d’affronter la réalité, Charles Enderlin s’est érigé une muraille de soutiens destinée à le protéger de toute critique.
Il faut cependant rappeler le contexte. Ce que je peux affirmer, c’est que les cameramen avec lesquels travaillait France 2 à l’époque avaient l’habitude de filmer des mises en scène… que France 2 avait malheureusement aussi coutume de diffuser. Sans doute parce qu’elles validaient son récit idéologique.
Est-ce que France 2 a collaboré honnêtement à la révélation de la vérité ?
Luc Rosenzweig résumait assez bien l’attitude de la chaîne publique dans les années 2000 : « On peut affirmer qu’à chaque stade de cette affaire, la direction de France 2 a mis tous les moyens en œuvre pour empêcher la vérité de se manifester. Dissimulation des rushes, présentation de “preuves” de blessures de Jamal al-Durah, qui se révéleront ensuite être dues à d’autres causes, diffamation des contradicteurs, qualifiés “d’extrémistes sionistes”, et enfin, sabotage conscient – et organisé ? – d’une commission d’enquête, concédée de mauvaise grâce au président du CRIF, voilà la liste – non exhaustive – des manœuvres de la chaîne publique française pour sauver sa réputation et le soldat Enderlin du déshonneur professionnel qui l’attend. »
En 2008, lorsque vous avez gagné votre procès en appel, Le Nouvel Obs a publié une pétition « Pour Charles Enderlin » signée par des centaines de journalistes, d’intellectuels et de politiques.
Je ne m’attendais pas à voir autant de gens se liguer pour défendre des images qu’ils ne s’étaient même pas donné la peine d’analyser sérieusement. Par amitié ? Aveuglement idéologique ? Corporatisme ? Voir coalisés dans la même pétition des antisémites patentés, d’autres que je croyais honnêtes et certains qui ont probablement été trompés m’a beaucoup étonné.
Pascal Boniface, Hubert Védrine, Claude Askolovitch, Jean Daniel, Vincent Hugeux, Jean Lacouture, Daniel Mermet, Denis Olivennes, Maurice Szafran, Jacques Attali, Régis Debray, Jack Lang, Erik Orsenna, pour n’en citer que quelques-uns, c’était assez surprenant.
Le 19 juin 2008, Dieudonné mettait en ligne sur son site un article intitulé « Charles Enderlin et Dieudonné, cibles de la même secte sioniste française ».
La boucle était bouclée.
J’ajoute que tous ceux qui se proclamaient propalestiniens auraient dû se réjouir d’apprendre que Mohamed al-Durah n’était en fait pas mort.
Pourtant, étrangement, personne dans leur camp ne s’est réjoui de cette bonne nouvelle. Est-ce parce que la vie des enfants de Gaza leur importe peu ? N’était-ce qu’un outil destiné à diaboliser Israël et les juifs ?
Avez-vous eu de bonnes surprises ?
Oui, la meilleure surprise pour moi fut la prise de position de l’historien et ancien ambassadeur d’Israël classé très à gauche, Elie Barnavi, qui a publié dans Marianne le 7 juin 2008 une tribune intitulée « L’honneur du journalisme ». Par la suite, certains signataires de la pétition du Nouvel Obs sont revenus sur leur position. Confrontés aux images et aux évidences, des gens comme Robert Ménard ou Martine Gozlan se sont rétractés.
Qui sont ceux qui vous ont le plus manqué ?
Je pensais que Daniel Schneidermann, l’un des pionniers de la critique des médias en France, serait le premier à dénoncer la supercherie. Il n’en a rien été. Il n’avait pas un regard critique sur les médias, mais un regard idéologique.
Les organisations juives ont aussi été défaillantes. Ainsi, sauf sous la présidence de Richard Prasquier, le CRIF a fait profil bas. L’UEJF pour sa part s’est placée dès le départ et avec constance, et ce quels que soient ses dirigeants, du côté de France 2.
Des politiques sont-ils intervenus, directement ou non, dans l’affaire ?
Officiellement non, mais au cours de l’été 2009, un an après ma victoire en appel qui constituait pour le moins un camouflet pour Charles Enderlin, ce dernier a été décoré de la Légion d’honneur dans le contingent des médailles remises par le ministère des Affaires étrangères. En revanche, très peu de politiques m’ont défendu publiquement, mais pas mal m’ont dit : « Tu as raison, mais on ne peut pas le dire. »
Avez-vous saisi le CSA, ancêtre de l’Arcom ?
Oui, dès 2003, j’ai demandé au regretté Dominique Baudis – alors président du CSA – de faire la vérité sur cette affaire.
Il m’a alors demandé de le saisir officiellement. Ce que j’ai immédiatement fait.
Les choses ont traîné. N’oublions pas qu’à l’époque, Dominique Baudis avait été la victime d’une campagne infâme de dénigrement à caractère sexuel.
C’est son directeur de cabinet, Camille Pascal, qui a traité le dossier. En fait, qui l’a enterré. M’inquiétant de l’absence de réponse du CSA, je l’ai alors eu au téléphone ; conversation au cours de laquelle il m’a accusé « d’appartenir aux services secrets israéliens ». J’ai alors compris qu’il ne serait d’aucune aide. Par la suite, Camille Pascal a rejoint France Télévisions.
Plus tard, le président du CRIF, Richard Prasquier, a demandé la constitution d’une commission d’enquête indépendante destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. La présidence de France Télévisions avait changé, mais pas l’état d’esprit.
Vous avez aussi été élu. Menez-vous un combat politique ? Aujourd’hui, vous êtes porte-parole du comité Trump France. Les attaques du président américain contre notre pays ne vous gênent pas ?
Effectivement, j’ai été maire-adjoint de Neuilly sous l’étiquette UMP, puis LR.
Trump est le Viagra d’une Europe devenue impuissante et j’assume de défendre sa politique étrangère. Trump ne critique pas la France – son histoire, sa gloire passée, ses valeurs… – mais une France qui ne résiste pas, une France décadente, envahie, à plat ventre devant l’Algérie par exemple. Pour autant, je ne suis pas ravi de voir les accointances entre l’administration Trump, le Qatar et la Turquie. Pour ce qui concerne le Groenland par exemple, je conseille aux politiques français de lire The art of the deal. Trump a obtenu tout ce qu’il voulait sans tirer un coup. Dans le même temps, les Européens estiment avoir gagné la bataille. Tout le monde est donc content… sauf que Trump a atteint ses objectifs.
Risquons-nous des poursuites judiciaires en vous interviewant ?
Vous êtes des gens raisonnables. Si vous le faites, c’est parce que vous avez analysé les images et les éléments de preuve. Après tout, des personnalités bien plus connues et légitimes que moi, comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ont repris les mêmes accusations que moi sans jamais avoir été inquiétées.
Chaque seuil franchi par le dollar annonce une défaite intérieure. La dollarisation informelle s’étend, le bazar se bloque, et la peur organise les comportements. L’économie iranienne entre dans une logique de survie où l’informel devient une stratégie de sécurité. Grande analyse
Un mois après le massacre des 8 et 9 janvier, l’économie iranienne a basculé. Ce massacre, survenu au cœur de l’hiver, a agi comme un révélateur. En frappant une société déjà exténuée, il a cristallisé ce qui était en gestation depuis des années : une économie de guerre intérieure, une monnaie à l’agonie, un État policier riche se maintenant par la violence contre la volonté d’un peuple qui s’appauvrit, sans horizon d’amélioration. L’Iran d’aujourd’hui est un pays pillé et désorienté. Un pays où la rente continue de circuler, mais où l’économie réelle se délite, et où l’État s’est transformé en machine à ponctionner, puis à réprimer, sans pouvoir gouverner.
Promesses non tenues et désordre monétaire
Le mois de janvier 2026 marque ainsi une étape particulière parce qu’il vient après la grande démonstration de force répressive, mais aussi après l’effondrement simultané de deux promesses centrales du régime. La première était que l’État, malgré ses défauts et ses abus, garantissait une forme de stabilité matérielle et redistributive. La seconde était la prétention à la puissance régionale, justifiant sacrifices et privations au nom de la « résistance ». Or, au début de février, l’une comme l’autre apparaît démenties par l’expérience quotidienne.
Ce qui frappe d’abord, c’est le désordre monétaire. Le toman n’est plus une monnaie nationale. Après la révolution de 1979, la République islamique n’a pas changé de monnaie au sens strict. L’unité officielle est restée le rial et l’État s’est contenté de modifier les billets. En revanche, l’effondrement progressif de la valeur du rial a renforcé une dissociation entre la monnaie officielle et la monnaie réellement utilisée par la société. Dans la vie courante, les Iraniens (comme les Français avec la « brique ») ont continué à compter en toman, une unité plus ancienne, non officielle, équivalant traditionnellement à dix rials, parce qu’elle simplifie les transactions et permet de retirer un zéro mentalement. Cette coexistence est devenue un marqueur de désordre monétaire.
Dans les rues de Téhéran, le prix du dollar affiché sur les panneaux improvisés devient un bulletin météo de la République islamique. Chaque seuil franchi alimente une spirale de peur avec achats anticipés, fuite vers les actifs tangibles, stockage, conversion de l’épargne en or ou en dollar. Le phénomène est visible dans des comportements simples. Dans certains quartiers les commerçants refusent d’afficher les prix de biens importés, ou annoncent des « prix du jour ». Des artisans demandent désormais à être payés en dollars ou en équivalents or. Sur les plateformes de petites annonces, des appartements se négocient implicitement en devises étrangères.
Cette dollarisation informelle entraîne mécaniquement un transfert de richesse. Ceux qui ont accès au dollar, par les circuits d’import-export, les licences, les fondations ou les réseaux liés aux Gardiens de la révolution, voient leur richesse augmenter. Ceux qui vivent d’un salaire mal indexé sont écrasés. La classe moyenne urbaine est encore visible, mais elle ne pèse plus. C’est l’une des évolutions majeures de ce début 2026. En Iran, le déclassement est la norme. Un professeur, un ingénieur, un infirmier, un fonctionnaire peuvent aujourd’hui se retrouver à pratiquer une activité d’appoint informelle, un commerce de revente, des services de livraison ou des petits travaux, dans une logique de survie qui ronge le prestige social et dissout les hiérarchies de compétence.
Internet HS
Le massacre des 8 et 9 janvier intervient dans cette économie déjà fracturée, mais il y ajoute une dimension décisive en démontrant que le régime assumera, sans retenue, une gestion coercitive de la contestation. Car en coupant Internet pour étouffer les manifestations, le régime a en même temps étouffer l’économie. Dans un pays où l’inflation a imposé une indexation quasi permanente des prix sur le dollar, la connexion est devenue un outil de survie car elle permet de connaître le taux de change et d’ajuster les prix. Quand le réseau tombe, le marché se fige. À cela s’ajoute un effet plus concret encore. L’économie iranienne s’est largement adaptée aux paiements électroniques, précisément parce que la monnaie se dévalue et que manipuler du cash devient impraticable. Or sans Internet, terminaux bancaires, applications de paiement et transferts s’interrompent et le cash ne prend pas le relais. La coupure ajoute au désordre monétaire une panne logistique, et fait sentir à la population que l’État est capable de paralyser l’économie du quotidien en quelques heures. Autrement dit, Cela change la nature même des choix économiques. Dans un pays où la violence d’État devient prévisible, chacun cherche à se rendre invisible et réduire le risque. C’est ce mécanisme, plus encore que l’inflation, qui fait monter l’informel comme stratégie de sécurité personnelle.
Cette mutation se lit dans les bazars. Ce qui rend le bazar iranien si central, c’est qu’il ne renvoie pas uniquement à un marché, mais à une structure complète de société. En persan, le bāzār désigne certes un lieu, souvent couvert, inséré au cœur des grandes villes, organisé en allées spécialisées, en métiers et en corporations, où se croisent les marchandises, les services, les flux de crédit et les circuits d’approvisionnement. Mais en Iran, le bazar est aussi un milieu, presque une catégorie sociopolitique. Les bazaris ne constituent pas une classe homogène au sens marxiste, car ils vont du petit artisan au grand importateur, du détaillant au grossiste, du commerçant de quartier au notable doté de réseaux. Pourtant, ils partagent une même culture, fondée sur la confiance, la réputation, la solidarité, et l’enracinement dans des liens familiaux, professionnels et religieux. Historiquement, cette configuration a fait du bazar un acteur décisif, souvent en alliance avec le clergé chiite, non seulement parce qu’il concentre des ressources, mais parce qu’il détient une capacité rare dans un régime autoritaire, le pouvoir de bloquer. Il n’est pas rare que des familles de bazaris soient liées à des grands clercs chiites et que les fondations religieuses participent dans les réseaux de crédits pour le commerce. Fermer boutique et interrompre la circulation des biens et des prix, c’est paralyser l’économie du quotidien. Ainsi, lorsque le bazar ferme, il s’agit d’un signal social et politique, indiquant que la confiance a cessé de fonctionner.
Le bazar, épicentre du séisme
Historiquement, le bazar a été, en 1979, l’un des poumons de la révolution, et pendant longtemps l’un des relais de légitimité du régime. Mais au début 2026, le bazar fonctionne comme un sismographe de la rupture. Des fermetures ponctuelles, des journées de grève improvisées, des refus d’ouvrir après des événements répressifs sont autant de signaux. Un commerçant ne formule pas toujours une opposition idéologique mais plutôt un constat brutal d’un cul de sac économique. Lorsque les bazaris cessent de fixer les prix, ou reportent les transactions, ce n’est pas un acte politique mais l’expression d’une désorganisation profonde de l’économie. Pour vivre le commerce exige une monnaie, une confiance et un minimum de sécurité pour le bien et les personnes. Le régime n’arrive plus à assurer ce trio.
L’inflation, dans ce contexte, ce n’est pas seulement « tout augmente ». C’est la destruction de la valeur du travail et l’impossibilité de planifier et investir. La consommation bascule vers l’alimentaire, le logement. L’accès aux traitements médicaux importés ou aux équipements modernes devient erratique. Les familles mobilisent leurs réseaux, sollicitent des proches à l’étranger, recourent au marché noir. Ce point est essentiel dans l’économie iranienne contemporaine. On peut supporter l’idéologie, voire l’humiliation, tant que la vie tient. Mais lorsque l’État ne garantit plus les biens vitaux, il cesse d’être une autorité.
Pourtant, l’Iran n’est pas un pays sans ressources. L’Iran continue d’exporter du pétrole, même sous sanctions. Il continue de produire, d’importer, de contourner. Il continue d’exister. Mais le problème tient à la structure de la rente. La rente pétrolière, au lieu d’alimenter une industrialisation ou une modernisation, sert à maintenir l’appareil politique. Elle finance la sécurité, les subventions, les clientèles. Elle évite l’effondrement sans offrir un avenir.
Dans ce modèle, les sanctions jouent un rôle paradoxal. Elles affaiblissent la société, mais elles renforcent le régime. Elles détruisent l’économie formelle et enrichissent les intermédiaires. L’importation devient une prérogative politique. La distribution du dollar devient une arme. L’accès aux ressources devient une récompense de loyauté.
On le voit dans des exemples concrets. Un commerçant qui veut importer ne dépend pas seulement de la demande et du prix. Il dépend d’une chaîne opaque de licences, d’intermédiaires, de douanes, de réseaux et parfois de protection sécuritaire. Cette réalité ne concerne pas seulement les grandes entreprises. Certaines familles ont accès à des circuits privilégiés, parfois via une appartenance aux structures para-étatiques, parfois via des réseaux de Basij ou des fondations. D’autres n’y ont pas accès. Cette asymétrie produit une société double. D’un côté, une minorité qui continue de consommer, d’acheter des voitures importées, d’accéder à des produits étrangers. De l’autre, une majorité enfermée dans une économie de substitution, de basse qualité, et de renoncements.
C’est ici qu’intervient le facteur stratégique, souvent négligé. Pendant longtemps, le régime a justifié la pauvreté par la grandeur. L’« axe de la résistance » était présenté comme la preuve que l’Iran n’était pas un pays comme les autres. Or, en 2024–2025, cette histoire s’est effondrée. Les défaites et les revers militaires, qu’il s’agisse de Gaza, du Liban, de la Syrie ou de la confrontation directe avec Israël, ont produit un effet intérieur. L’argent a été gaspillé. Les sacrifices n’ont pas construit une puissance protectrice mais, au contraire, exposé l’Iran à des attaques directes. Non seulement le pays souffre, mais il souffre pour rien.
Or, on peut accepter l’austérité au nom d’un projet. Mais lorsque le projet apparaît comme un échec coûteux, la pauvreté devient simple injustice. Et le massacre des 8 et 9 janvier ajoute à ce constat d’échec l’évidence de la violence intérieure. À quoi bon se sacrifier, si l’on est réprimé, humilié et ruiné simultanément ?
L’économie iranienne de début février 2026 est donc une économie fragmentée. D’un côté, l’Iran des insiders. De l’autre, l’Iran de l’informel et de la débrouille dans un contexte de déclassement et appauvrissement. Enfin, l’Iran de la sortie, celui des classes éduquées qui cherchent à partir, et qui, lorsqu’elles ne partent pas, vivent comme si elles devaient partir demain. Les ingénieurs, médecins, entrepreneurs, étudiants de haut niveau ne croient plus à un avenir national même lorsqu’ils restent.
La question centrale, dès lors, n’est pas de savoir si l’économie iranienne va s’effondrer demain. Elle est de savoir si elle peut encore se régénérer. Car le danger majeur pour la République islamique n’est pas un crash spectaculaire mais plutôt l’épuisement lent. L’érosion d’un système qui conserve une armature étatique, mais qui perd sa substance sociale et son capital humain.
On connaissait les écrivains piégés par des canulars philosophiques. Il faudra se faire maintenant aux discours truffés de fausses citations générées par l’intelligence artificielle.
C’est dans ce piège qu’est tombée Petra De Sutter, femme transgenre et nouvelle rectrice de l’université de Gand (Belgique) et accessoirement ancienne ministre et sénatrice Groen (écologiste). Les deux citations en cause : « Le dogme est l’ennemi du progrès » ; « La connaissance décrit et maîtrise la réalité ; la sagesse cherche des réponses à des questions existentielles – elle est liée à la culture et à l’éthique », attribuées respectivement au scientifique Albert Einstein et au professeur de psychologie Paul Verhaeghe.
On appelle ça dans le jargon des « hallucinations » : des moments d’égarement de l’IA, quand celle-ci commence à délivrer avec aplomb des informations fausses. Et voilà donc la rectrice attrapée comme un vulgaire étudiant de première année un peu paresseuse, et jurant, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus. « Je regrette profondément d’être tombée dans ce piège. Je ne peux malheureusement plus revenir en arrière. Cette expérience est pour moi une bonne leçon et va sans aucun doute relancer le débat sur l’utilisation de l’IA ». L’affaire est fâcheuse, puisqu’à cause d’elle l’ancienne ministre et professeur de gynécologie ne recevra pas de doctorat honorifique à l’université d’Amsterdam, distinction qui devait lui revenir pour ses contributions importantes à la science médicale et à son engagement social. Pas suffisamment grave, toutefois, pour remettre en cause sa fonction au sein de l’université flamande.
Bien avant que l’utilisation de l’IA ne se banalise, un minimum de vigilance était nécessaire quand on voulait citer de grands esprits. En son temps déjà, Clemenceau disait : « Il faut se méfier des citations que l’on trouve sur internet ».