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Du particulier à l’universel

À la recherche de l’esprit français


« L’esprit français ? » : un pléonasme ; et c’est un Allemand qui le dit. Non le moindre : Emmanuel Kant, qui, dans son Anthropologie (1798), réfléchit aux caractères des peuples. « La nation française se caractérise par le goût de la conversation ; elle est à ce point de vue un modèle pour les autres nations. » « Le Français, ajoute-t-il, est courtois, non par intérêt [contrairement à l’Anglais], mais par une exigence immédiate de son goût. Puisque le goût concerne le commerce avec les femmes du grand monde, la conversation des dames est devenue le langage commun des gens de ce milieu ; et une pareille tendance […] doit avoir son effet sur la complaisance à rendre service, sur la bonne volonté à venir en aide, et peu à peu sur la philanthropie universelle fondée sur les principes : elle rend un peuple aimable dans son ensemble… » Voilà comment on passe, sans solution de continuité, du parler au penser et du particulier à l’universel. Sans doute, ajoute Kant, y a-t-il un « revers de la médaille » : une certaine frivolité, comparée à la profondeur germanique ; un goût du paraître, face à la gravité anglaise ; et, bien sûr, l’appétit de liberté qui peut aller jusqu’à la rébellion, voire la révolution. Sommes-nous toujours fidèles à ce portrait peint au zénith des Lumières ? D’aucuns en douteront, voyant dans l’esprit français surtout celui de contradiction, voire celui qui « toujours nie », et qui, envahi par la passion de l’universel, en arrive parfois à celle de l’autodestruction.

Ben Salomo, la voix juive qui dérange le rap allemand

Né en 1977 en Israël, Jonathan Kalmanovich arrive à Berlin à l’âge de quatre ans. Il devient Ben Salomo – « fils de la paix » – lors de sa bar-mitsvah, et s’impose dès 1999 comme l’un des rares rappeurs juifs sur la scène allemande. Pendant près de vingt ans, il observe la montée d’un antisémitisme de plus en plus décomplexé dans le milieu du rap. Écœuré, il arrête sa carrière de chanteur en 2018. Depuis, il sillonne les écoles pour parler d’antisémitisme aux jeunes. Cinq ans et demi de terrain, 5 000 élèves, et un constat sans appel : toute l’Allemagne n’a pas tiré les leçons d’Auschwitz. Son livre, « Six millions, qui dit mieux ? La haine des Juifs dans les écoles allemandes »[1], paraîtra en octobre en Allemagne.


Causeur. La France est actuellement au cœur d’une polémique. Des artistes boycottent le chanteur franco-israélien Amir en raison de son identité juive et de ses prises de position, tandis que des slogans violents comme “Death to the IDF” sont scandés lors du festival Glastonbury. Comment expliquer cet antisionisme dans le milieu culturel ?

Ben Salomo. L’antisionisme culturel est le langage de l’antisémitisme moderne. Sur la scène musicale, il se manifeste par une équation assimilant Israël à l’ensemble des Juifs, par des délires conspirationnistes et par une apologie de la violence de plus en plus assumée. Ce n’est pas nouveau. À Berlin, dès 2003, le groupe de rap Battlemiliz visait les « ennemis sionistes » dans ses morceaux, avec des lignes comme : « T’es aussi inutile que le mémorial juif de la Porte de Brandebourg. » À l’époque, je voulais y voir un acte isolé. Mais les provocations se sont multipliées. En 2006, lors d’un concert à Berlin, juste après ma prestation, le rappeur Deso Dogg est monté sur scène, a brandi un drapeau du Hezbollah sorti de son sac à dos et a été ovationné par deux mille spectateurs. Quelques années après, il a rejoint Daesh, s’est engagé dans le djihad et a fini en « martyr ». C’est là que j’ai saisi l’ampleur du basculement. L’islamisme, mêlé d’un antisémitisme décomplexé, s’est d’abord imposé à Berlin puis à travers toute l’Allemagne. Comme je le dis en conférence, la scène rap est le miroir de la société de demain.

Qu’est-ce qui vous a fait tourner le dos définitivement à la scène du rap, en 2018 ?

Le point de rupture a été progressif. En 2016, j’ai fait ce que j’ai appelé mon « coming out juif ». Je suis devenu, publiquement, le premier rappeur juif d’Allemagne à assumer son identité. À partir de là, ma carrière a commencé à décliner brutalement. Les maisons de disques ont cessé de me contacter, certains partenaires ont disparu, et j’ai été la cible d’insultes et de menaces. Je n’ai reçu pratiquement aucun soutien de mes collègues rappeurs. Pire encore : certains de ceux que j’avais personnellement aidés grâce à Rap am Mittwoch le Rap du Mercredi ») — la plateforme que j’avais créée — se sont murés dans le silence. En parallèle, ma voiture a été incendiée. Tout cela m’a profondément marqué. Et en 2018, le coup de grâce est venu du rappeur Farid Bang, qui a balancé dans un morceau : « Mon corps est plus défini que celui des détenus d’Auschwitz ». Ce genre de provocation n’a pas choqué l’industrie. Il n’y a eu ni boycott, ni prise de distance significative. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de quitter définitivement la scène. Par la suite, j’ai écrit « Kampf Allein » Combat solitaire »1) pour dénoncer que le slogan Free Palestine soit devenu le nouvel Heil Hitler : un véritable appel à la guerre, à la haine et à l’anéantissement.

Vous avez mentionné que le rappeur germano-palestinien Massiv a été financé par Al-Jazeera pour son titre Blut gegen Blut (2006), où il évoque ses origines palestiniennes et se compare à une bombe. Cela suggère-t-il un entrisme islamiste dans l’industrie musicale européenne ?

Absolument. Prenez SadiQ, rappeur d’origine afghane, dont le clip Kalashnikow Flow 2[2] le montre avec un keffieh et une kalachnikov, se revendiquant taliban. Ce titre a été sponsorisé par Qatar Airlines. L’influence financière du Qatar dans la musique est évidente, ce qui explique le silence des artistes, labels et producteurs face à ce djihad culturel. Des artistes comme Kanye West ou Macklemore versent dans l’antisémitisme, tandis que d’autres, pas nécessairement antisémites, soutiennent la Palestine par peur de perdre des fans, de subir le BDS ou de s’aliéner les financements qataris.

En France, le chanteur chrétien Bruno Moneroe a défendu les Juifs[3] et Israël après le 7 octobre, ce qui a nui à sa carrière. Avec des artistes comme Amir, Bruno, ou vous-même, ne pourrait-on pas imaginer des festivals alternatifs où ceux qui sont exclus du paysage culturel islamo-gauchiste pourraient s’exprimer librement ?

Tout à fait. Et j’adresse un appel aux Juifs qui nous lisent dans Causeur. Chers Juifs de France, vous formez la plus grande communauté juive d’Europe. L’avenir des artistes juifs européens repose sur vous. Vous pouvez être une lumière pour l’Europe. Il est à présent crucial de s’organiser, de tisser des liens entre les Juifs de France, d’Angleterre, d’Allemagne… Nous devons créer des plateformes, des labels, des podcasts, des festivals, des scènes. Je rêve du jour – rêvons un peu – où je pourrai chanter librement en France, affirmer mon identité de Juif et d’Israélien sans craindre les insultes ni les agressions. Si nous ne réagissons pas dès maintenant face à ce djihad culturel, que restera-t-il de notre liberté d’expression et de notre identité dans vingt ans ?

2022, selon l’Office fédéral de police criminelle allemande (BKA), 84 % des actes antisémites étaient imputés à des groupes d’extrême droite, alors qu’Emmanuel Abramowicz, du BNVCA, déclarait que 100 % des actes antisémites[4] recensés par son organisation en France étaient d’origine musulmane. Quel est votre point de vue sur cette disparité ?

Mon expérience personnelle corrobore les observations du BNVCA. Je suis né en 1977 à Rehovot, en Israël, et c’est à l’âge de quatre ans que ma famille s’est installée à Berlin, dans le quartier populaire de Schöneberg. Dans mon vécu, 90 % des actes antisémites de mon enfance venaient de personnes d’origine musulmane et 10 % de professeurs de gauche. Les tensions les plus fréquentes étaient avec des enfants turcs. Un jour, lors d’une fête, un garçon turc m’a demandé si je connaissais « l’hymne national juif ». J’ai répondu qu’il n’existait pas, qu’il n’y avait que l’hymne israélien. Il a alors ouvert le gaz, allumé un briquet qu’il a brandi sous mon nez en disant : « Voilà l’hymne national juif. » Parmi les autres Juifs, souvent des Russes encore marqués par l’antisémitisme soviétique, beaucoup cachaient leur identité, se présentant comme Russes. J’ai essayé, moi aussi, de dissimuler qui j’étais, mais ça m’a rendu dingue. Cacher son identité, c’est se condamner à des relations superficielles, mentir, ne pas pouvoir inviter des amis à la maison pour mon anniversaire parce que mes parents parlaient hébreu. J’ai fini par assumer pleinement mon identité juive et israélienne, mais cela m’a valu des insultes et même des coups.

Après avoir quitté l’univers du rap, vous vous êtes engagé dans la lutte contre l’antisémitisme, notamment en intervenant dans les écoles allemandes. En cinq ans et demi, vous avez visité 500 établissements et rencontré environ 5 000 élèves. Quel est votre constat ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est que, pour beaucoup d’enfants, j’étais le premier Juif qu’ils rencontraient. Les Juifs se retrouvent aujourd’hui pris en étau, coincés entre deux formes d’antisémitisme : celui de l’extrême droite et celui de l’islamogauchisme. Ainsi, l’antisémitisme ne s’exprime pas de la même manière selon les régions. Dans l’est de l’Allemagne, il prend souvent la forme d’un extrémisme de droite. Mais honnêtement, ce n’est pas celui qui me préoccupe le plus. À l’ouest, en revanche, on observe un antisémitisme lié à un certain islamo-gauchisme, et c’est celui-là qui m’inquiète davantage. Quand l’agression vient de milieux néonazis, la société allemande réagit d’une seule voix pour condamner. Mais lorsque l’agresseur est d’origine musulmane, la justice devient souvent silencieuse, voire complaisante.

Avant le 7 octobre, j’estimais que 20 % des cas d’antisémitisme dans les écoles étaient signalés. Aujourd’hui, on est plutôt autour de 40 %. La bonne nouvelle, c’est que cela signifie aussi que 60 % des élèves ne posent aucun problème de ce type. Je reste convaincu que les Allemands, dans leur ensemble, ne sont pas fondamentalement antisémites. D’ailleurs, regardez le nombre de points qu’ils ont attribués à Israël lors du dernier concours de l’Eurovision : c’est un signe encourageant. Mais, dans mon quotidien, le véritable obstacle vient des institutions elles-mêmes. L’Éducation nationale allemande, très marquée à gauche, refuse souvent de financer des projets spécifiquement consacrés à la lutte contre l’antisémitisme. Il est devenu difficile de trouver des financements pour ce type d’initiatives.

Récemment, nous avons reçu Alexandre de Galzain, journaliste de droite, qui rejetait vigoureusement l’idée que Benyamin Netanyahou puisse incarner un « bouclier de la civilisation occidentale », et donc, indirectement, l’idée même d’un bouclier judéo-chrétien. Vous êtes juif et allemand. Que lui répondez-vous ?

Je lui aurais donné raison… il y a cinq siècles. Mais après la Shoah, beaucoup de choses ont changé, en particulier dans le regard que portent les chrétiens sur les juifs et sur Israël. Il faut reconnaître que, depuis cette tragédie, un véritable dialogue s’est instauré. En Europe et aux États-Unis, nous avons reçu un soutien important de la part de nombreuses communautés chrétiennes. Il suffit de regarder les évangéliques, par exemple : leur engagement en faveur des juifs et d’Israël est massif. Il faudrait être aveugle pour nier qu’il existe aujourd’hui un socle de valeurs communes, porté par des juifs et des chrétiens qui travaillent ensemble. Cela dit, je partage une partie de la critique : ce « bouclier » judéo-chrétien serait incomplet s’il n’intégrait pas d’autres peuples également menacés par l’islamisme radical. Je pense aux Druzes, aux Yézidis, aux Iraniens… Le problème, c’est que Monsieur de Galzain raisonne avec un logiciel vieux de soixante ans. Il vit dans une époque révolue. Mais il n’est jamais trop tard pour se mettre à jour. L’Histoire avance, et ce qui compte, c’est le présent et ceux qui s’unissent pour le défendre.

Dernière question. Est-ce que vous voyez votre engagement dans les écoles comme une manière d’accomplir le tikkoun olam, ce principe spirituel de réparation du monde dans la tradition juive ?

Ah, c’est une bonne question ! Vous savez, le tikkoun olam, tout le monde s’en réclame. Même ceux qui défilent dans les manifestations pro-palestiniennes sont convaincus, eux aussi, de participer à une forme de réparation du monde. Pour ma part, je ne pense pas à ce concept quand j’interviens dans les écoles. Je fais cela parce que je crois au droit des Juifs à vivre en paix. Je veux que quelqu’un puisse porter une étoile de David sans craindre les regards ou les agressions, que les propriétaires de restaurants cachères n’aient plus peur de voir leurs vitrines brisées, que les enfants juifs puissent aller à l’école sans être attaqués. Alors oui, peut-être qu’au fond, cette volonté de défendre la dignité, la liberté et la sécurité de chacun s’inscrit déjà dans l’esprit du tikkoun olam. Je crois que tikkoun olam et l’éthique de notre civilisation européenne poursuivent une même ambition : celle de transformer le monde, non par la force, mais par l’éducation, la justice et la responsabilité morale. L’un comme l’autre nous invitent à refuser l’indifférence et à ne jamais rester passifs face à la souffrance d’autrui.


[1]     Salomo, Ben. Sechs Millionen, wer bietet mehr? Judenhass an deutschen Schulen (en allemand), Juedischer Verlag, 13 octobre 2025, 170 pages.

[2]     https://www.youtube.com/watch?v=dV4cFchFJkQ&list=RDdV4cFchFJkQ&start_radio=1

[3]     https://www.streetpress.com/sujet/1750861382-bruno-moneroe-chanteur-coming-out-patriote-homonationaliste-nouvelle-star-tele-realite-extreme-droite-marine-le-pen-attal

[4]     https://ladroiteaucoeur.fr/2023/01/26/qui-actes-antisemites-france/

  1. https://www.youtube.com/watch?v=Ylc7LlKjkts&list=RDYlc7LlKjkts&start_radio=1 ↩︎

Une discrimination qui peut rapporter gros

Transmania. En Allemagne, Alina S. multiplie les actions en justice contre les entreprises refusant de l’embaucher. Non sans succès.


Originaire de Dortmund, Alina S. a postulé dernièrement à un emploi de secrétaire dans une imprimerie située à Hagen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Considérant qu’elle n’avait pas les compétences pour ce poste, l’entreprise n’a pas retenu sa candidature. Ni une ni deux, Alina S. a immédiatement porté plainte pour… discrimination. Précisons qu’Alina S. est un homme qui se définit pour le moment comme une « personne trans et intersexuelle » en raison d’une « réassignation sexuelle incomplète » en vue de devenir une femme – sa voix, non encore modifiée par une chirurgie du larynx, ne laisse par exemple aucun doute sur son sexe d’origine. Cette personne a réclamé une indemnisation de 5 000 euros et obtenu finalement 700 euros après que l’affaire a été jugée au tribunal du travail de Bielefeld, tribunal dont le président, Joachim Kleveman, a révélé à la presse qu’Alina S. avait déclenché ces dernières années 239 actions en justice contre des entreprises ayant refusé de l’embaucher. Cette créature procédurière a touché à chaque fois des dommages et intérêts dont les montants étaient parfois supérieurs à 3 000 euros. Au chômage depuis douze ans, Alina S. a eu le temps de se renseigner sur les multiples possibilités qu’offre la loi allemande. Par exemple, il suffit que l’entreprise oublie d’ajouter, dans son annonce d’emploi, un « d » pour « divers » dans la rubrique indiquant le sexe du candidat, pour qu’elle encoure le risque de se voir traîner, comme l’imprimerie de Hagen, devant un tribunal. Dans un autre cas, Alina S. a porté plainte contre une société qui parlait dans son annonce de « jeune équipe »âgé.e de 47 ans, iel s’est senti.e discriminé.e. Résultat : 3 750 euros de dommages et intérêts. L’un dans l’autre, Alina S. aurait ainsi empoché au bas mot la somme rondelette, exonérée d’impôts, de 240 000 euros, selon le président du tribunal Joachim Kleveman qui, à l’issue de son dernier procès gagné, lui a lancé un facétieux : « À la semaine prochaine ! » Cette fois, c’est une entreprise de nettoyage qui est la cible d’Alina S.

Du vent dans les keffiehs: arraisonner la déraison

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Même si la politique de Netanyahou à Gaza est de plus en plus critiquée par les chancelleries occidentales, elles se gardent bien de condamner les arraisonnements en mer des fameuses « flottilles de la liberté ». Pourquoi ?


En juin, Rima Hassan, après avoir tenté sans succès de forcer le blocus israélien à Gaza à bord du Madleen, avec une petite troupe comptant notamment Greta Thunberg, était accueillie en héroïne par Jean-Luc Mélenchon pour son retour en France.

Le 20 juillet 2025, un mois après l’interception du voilier Madleen, la « Freedom Flotilla » récidive : un nouveau bateau, le Handala, s’apprête à tenter de forcer le blocus de Gaza.

À son bord se trouvent dix-huit passagers, dont deux élues françaises : Gabrielle Cathala, députée du Val-d’Oise, et Emma Fourreau, eurodéputée. L’arraisonnement annoncé du Handala serait, selon Gabrielle Cathala « une énième violation du droit international ». La condamnation militante est prévisible. Mais est-elle fondée en droit ?

Un blocus légal du point de vue du droit de la guerre

La réponse se trouve dans le droit des conflits armés. Depuis plus de quinze ans, Israël impose un blocus maritime autour de la bande de Gaza – établi en 2007 après la prise de pouvoir du Hamas, formalisé en 2009. En droit international humanitaire, un blocus naval est une méthode licite de guerre à certaines conditions : il doit être déclaré, effectif, non discriminatoire, et ne pas viser à affamer la population civile. Un panel d’enquête de l’ONU (rapport Palmer, 2011) a d’ailleurs conclu que le blocus de Gaza avait été instauré « en conformité avec le droit international ». Autrement dit, empêcher par un blocus maritime le ravitaillement du Hamas en armes est permis dans le cadre d’un conflit armé, dès lors que ces conditions sont respectées. En somme, le blocus israélien de Gaza est légal du point de vue du droit de la guerre.

Certes, ce blocus inflige des souffrances à la population de Gaza, même si la part des détournements par le Hamas dans ces souffrances paraît essentielle. Mais sa légalité obéit à des normes objectives. Sur ce plan, le blocus demeure une méthode reconnue – tant qu’il n’a pas pour but d’affamer toute une population et qu’une aide humanitaire minimale continue d’arriver par ailleurs. D’ailleurs, aucun État n’a engagé – en tout cas avec succès – de procédure contraignante à l’encontre de ce blocus. Pas même la Grande-Bretagne et la Norvège, dont le Madleen et le Handala battent pavillon, n’accusent Israël d’agir illégalement. Londres s’est borné à demander des explications et à s’assurer du bon traitement de sa ressortissante. C’est a posteriori, après l’arraisonnement du Madleen, qu’Emmanuel Macron a dénoncé le blocus comme une « honte » et « un scandale ».

Et les arraisonnements en mer ?

Qu’en est-il d’un éventuel arraisonnement en haute mer, loin des côtes israéliennes ou gazaouies ? À première vue, selon le droit maritime en temps de paix, aucun État n’a compétence hors de ses eaux territoriales pour intervenir sur un navire étranger. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer consacre en effet le principe de la liberté de navigation en haute mer. Cependant, ce principe ne vaut pleinement qu’en l’absence de conflit. En temps de guerre, le droit de la mer cède le pas au droit des conflits armés : un belligérant peut intercepter, visiter et saisir en haute mer un navire neutre qui tente de violer un blocus légal.

A lire aussi: 83 ans après la rafle du Vel d’Hiv, la question du génocide à Gaza

En résumé, l’arraisonnement du Handala, comme auparavant celui du Madleen, en zone internationale s’expliquerait et se justifierait par le droit de la guerre, qui supplante le droit maritime ordinaire. Contrairement à la vision simpliste de LFI (qui y voit un État agissant illégalement « hors de ses eaux »), on serait bien dans le cadre d’un blocus de guerre : le navire intercepté violerait ce blocus et relèverait donc de la compétence de l’État bloquant. On peut comprendre l’émoi suscité par le fait qu’une frégate de guerre stoppe un vieux chalutier prétendument humanitaire en pleine Méditerranée, mais juridiquement ce ne serait que l’application classique, quoique rare de nos jours, du droit de la guerre sur mer. Qualifier l’opération de « kidnapping » ou de « piraterie » serait tout aussi erroné : il s’agirait d’une capture en temps de guerre, prévue par les lois et coutumes de la guerre navale.

Le caractère « humanitaire » douteux des bateaux remplis de militants médiatisés

Le Handala se revendique « navire humanitaire ». En droit pourtant, cette notion n’existe pas. Hormis les navires-hôpitaux – bâtiments sanitaires clairement identifiés par les Conventions de Genève –, aucun bâtiment civil ne jouit d’une protection spéciale s’il participe à un conflit. Or le Handala n’est évidemment pas un navire-hôpital. C’est un vieux bateau de pêche affrété par la Freedom Flotilla, un collectif militant opposé au blocus israélien. Il bat pavillon norvégien mais sera paré de drapeaux palestiniens. Ses objectifs déclarés sont doubles : apporter une aide (symbolique, au premier sens du terme) aux Gazaouis, et surtout forcer la main d’Israël en contestant publiquement le blocus. En se fixant pour but politique de « briser le blocus » (comme le confirmait Gabrielle Cathala à l’AFP, le 12 juillet), ce bateau s’exclut du cadre d’une mission humanitaire pour se placer dans celui d’un acte de rupture de blocus.

Jean-Noël Barrot, qui ne fait pas figure d’agent pro-israélien, qualifie l’initiative « d’irresponsable » et confirme qu’elle ne contribuera « en rien à résoudre la catastrophe humanitaire en cours[1] ».

Le droit international n’accorde pas de passe-droit à de telles initiatives improvisées, fût-ce au nom de causes qui se veulent nobles. La puissance bloquante conserve le droit de contrôler et de filtrer l’aide destinée à l’ennemi. Un tel contrôle – certes strict et qui peut être politiquement débattu – n’est pas illégal tant qu’une partie des secours parvient aux civils par des voies légitimes. D’ailleurs, au moment où le Handala s’apprête à appareiller, des négociations sont en cours pour faire transiter l’aide humanitaire par des mécanismes structurés. La démarche isolée de ce bateau relève donc avant tout du coup d’éclat médiatique.

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Restera à apprécier la manière dont l’arraisonnement sera mené. Sur ce point, le précédent du Madleen plaide pour Israël. On se souvient qu’en 2010, l’assaut israélien contre le navire Mavi Marmara s’était soldé par la mort de dix militants, soulevant une indignation internationale et des accusations d’usage excessif de la force. En 2025, l’opération contre le Madleen s’est déroulée sans affrontement ni effusion de sang – aucun coup de feu tiré, aucun blessé de part et d’autre. Les passagers avaient été appréhendés sains et saufs, et n’avaient été retenus que le temps de leur identification et de l’organisation de leur retour.

Le traitement réservé aux militants illustrait que l’usage de la force était resté au strict minimum. L’armée israélienne avait même pris soin de fournir de l’eau et des sandwiches aux passagers après leur arrestation. Une photo diffusée montrait Greta Thunberg, tout sourire et vêtue d’un gilet de sauvetage, en train de recevoir un sandwich d’un soldat israélien. Sans parler de la « grève de la faim » que Rima Hassan a maintenu pendant 24 heures. Des militants opposés au Hamas ou des féministes iraniennes capturés dans des circonstances analogues auraient-ils bénéficié d’une telle courtoisie de la part du Hamas ou du régime de Téhéran ? Poser la question, c’est y répondre.

En définitive, il importe peu que l’arraisonnement du Handala ait lieu en haute mer. Dès lors qu’un blocus légal est en vigueur et que sévit un conflit armé, un État belligérant peut intercepter un navire civil en zone internationale pour faire respecter ce blocus. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, le droit de la mer et le droit de la guerre offrent une base légale aux actions d’Israël pour maintenir le blocus de Gaza et intercepter les tentatives de le briser. Les proclamations de LFI et d’autres qualifiant à l’avance l’arraisonnement d’illégal relèvent davantage de la polémique que d’une quelconque analyse juridique. Mais qui s’en étonne vraiment ?


[1] https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/irresponsable-la-passe-d-armes-entre-jean-noel-barrot-et-lfi-n-a-pas-attendu-que-le-handala-s-approche-de-gaza_252825.html

Gisèle Pelicot, Nahel: jusqu’où ira la glorification des victimes?

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Demandera-t-on demain la panthéonisation de Nahel Merzouk ?


Le 23 août 1996, la Belgique effondrée assistait aux funérailles de deux petites filles dont les prénoms, Julie et Mélissa, flottaient depuis des semaines dans toutes les têtes. Tous les drapeaux étaient en berne et le palais royal avait proposé d’envoyer un représentant. Les parents s’y étaient opposés, « Le Roi ou rien ! ». 

Nombre de Belges avaient pris congé pour suivre la retransmission de la messe d’adieu ou pour assister directement à celle-ci. Mais aussi spacieuse que soit la Basilique Saint-Martin à Liège, elle ne pouvait contenir le 5 à 10 000 personnes, journalistes, célébrités ou simples citoyens venus soutenir les parents des petites filles, victimes d’une épouvantable tragédie. La rue Mont Saint-Martin qui mène à la basilique, fermée au trafic était noire de monde. Lorsqu’y pénétrèrent les corbillards, le silence se fit. Mais lorsque, suivant ceux-ci, apparurent à pas lents les parents des deux défuntes, dont plus personne n’ignorait le calvaire, la foule applaudit. Cela me laissa interloquée. On applaudit un exploit, une prestation remarquable, un héros… Mais des familles de victimes ? Ça me semblait incompréhensible. C’était il y a presque 30 ans. 

Depuis, le statut de victime – voire de simple plaignant et surtout plaignante – a pris du galon. Hissé au plus haut niveau des gloires nationales, ce sont les victimes ultra médiatisées qui tiennent le haut du pavé. Et si elles sont victimes d’une erreur d’appréciation de la police, on n’est pas loin de leur élever une statue. Ça permettra de remplacer celles que nous érigions autrefois à nos héros et que le wokisme déboulonne à tour de bras… Ainsi la ville de Nanterre prévoit d’installer une plaque commémorative au jeune délinquant Nahel[1].

A lire aussi: Nicolas Bedos ou l’ange déchu du Vieux Monde

Mais il n’y a pas que les statues et les plaques commémoratives dont il convient de détricoter tant le sens que la fierté. Depuis 1802, la France, par la loi du 29 floréal an X, récompense des militaires ou des civils pour mérites éminents en les décorant de la plus haute distinction : la Légion d’Honneur. Ce vieux gadget qui sent la France rance, qui symbolise un patriarcat blanc, une Histoire glorieuse, et surtout qui contredit l’égalitarisme mou qui sert à présent d’horizon en hissant certains au-dessus des autres, doit à son tour être l’objet d’une entreprise de démolition ou, à minima, de dissolution. 

C’est ainsi que Madame Pelicot, sexuellement abusée, victime entre les victimes et surtout victime des hommes, est proposée à la prochaine fournée de la Légion d’Honneur. Qu’a-t-elle fait pour mériter l’éternelle reconnaissance de la patrie ? Il ne se trouve pas un cœur assez sec pour nier son martyre et y compatir sincèrement. Mais en quoi cela fait-il d’elle un sauveur de la nation ? Une héroïne ? Ses terribles épreuves jusqu’au verdict final la hisse-t-elle vraiment au rang de Marie Curie ou de Jean Moulin ? La falsification sémantique que l’on voit chaque jour à l’œuvre rappelle la novlangue de George Orwell. Dans le monde effrayant décrit dans « 1984 », les mots n’ont pas simplement subi un glissement de sens, mais une inversion. La vérité est le mot pour signifier le mensonge, comme l’amour est le mot pour signifier la haine. Le temps est-il venu, en France, où le mot « héros » signifiera « victime », avant que « gloire » ne signifie « honte » ?


[1] https://www.causeur.fr/nahel-refus-d-obtemperer-plaque-raphael-adam-312887

Le macronisme s’est déjà tué lui-même…

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Dans un entretien accordé hier à Valeurs actuelles, Bruno Retailleau a prédit la fin du macronisme et fustigé l’impuissance politique du « en même temps ». Les macronistes sont furieux : ils reprochent au candidat de « la France des honnêtes gens » de faire trop de presse, de ne pas jouer collectif et de ne pas évoquer son bilan sécuritaire. Qu’ils se rassurent: Emmanuel Macron et Bruno Retailleau pourront en discuter très prochainement en tête-à-tête. Ils ont un rendez-vous prévu en fin de journée… Analyse.


Bruno Retailleau a tout dit dans un remarquable entretien accordé à Valeurs actuelles[1]. Outre sa volonté de rester au gouvernement tant qu’il s’estimera utile aux Français et nécessaire pour faire face à la menace que représente LFI, il a développé une double argumentation, s’appuyant à la fois sur sa fonction ministérielle et sur sa présidence des Républicains.

« La gauche soixante-huitarde a engendré une société permissive. Quelque part, les “déconstructeurs” ont gagné… »

La première argumentation porte sur l’obligation, pour une droite authentique, de se débarrasser de l’influence pernicieuse d’une idéologie de gauche qui l’a gangrenée dans beaucoup de domaines, notamment judiciaire et culturel. Rien de ce que la gauche a de valable ne lui appartient en propre, une droite intelligente a le devoir de le récupérer, comme Nicolas Sarkozy l’avait d’ailleurs proposé en 2007. Je ne doute pas que Bruno Retailleau a pour objectif principal de redonner à la droite dont il a pris la tête, fierté, audace, sincérité et moralité. J’insiste sur ce dernier point qui est l’angle mort de la politique française, tous partis, responsables, opposants, ministres confondus. La droite, comme le souligne le ministre de l’Intérieur, ne doit pas se contenter d’être un peu mieux ou un peu moins mal que la gauche, elle se doit d’être tout autre chose, indépendante et inventive.

A lire aussi, Jean-Jacques Netter: Le Mur des comptes

La seconde argumentation, qui a énoncé une évidence – le macronisme disparaîtra avec la fin politique d’Emmanuel Macron – a pourtant suscité une controverse et des réactions très vives de Renaissance. On comprend mal celles-ci. Dans une situation catastrophique dont l’initiateur, il ne faut jamais l’oublier, a été Emmanuel Macron, il était inévitable que la pratique gouvernementale ne ressemblât pas aux périodes ordinaires et fût secouée par des antagonismes qui n’excluent pas pour l’instant un accord de base sur l’essentiel souhaité par le Premier ministre.

Le dépassement, c’est dépassé

Je serais prêt à admettre que le macronisme, si on peut conceptuellement le définir, a d’abord, et surtout, été un dépassement affiché de la droite et de la gauche afin d’opérer une prise du pouvoir grâce à un électorat séduit par cette espérance, mais vite désabusé. Par la suite, la politique d’Emmanuel Macron a mélangé dans le désordre, avec des contradictions, des voltes voire des aberrations, des mesures plutôt libérales, une vision internationale se voulant gaulliste, beaucoup de repentance, longtemps un fiasco régalien, une manière narcissique, trop sûre de son fait, d’exercer le pouvoir, avec une indifférence totale à l’égard des critiques même les plus républicaines qui soient.

Si macronisme il y a eu, il a été tué par lui-même et depuis 2017, la seule preuve du macronisme est Emmanuel Macron lui-même, qui a tout fait par d’incessantes variations pour nous contraindre à ne considérer que lui comme point fixe. Celui-ci disparu, il n’y aura plus rien. Ce qui démontre la pertinence du point de vue de Bruno Retailleau, au demeurant déjà proféré mardi 20 mai sur un mode atténué par la porte-parole Sophie Primas.

L’action politique impose des arbitrages clairs

Bruno Retailleau affirme qu’il « ne croit pas au en même temps » et que « le macronisme alimente l’impuissance ». Il n’est plus personne, au regard des résultats nationaux ou internationaux, qui ne fustige pas cette prétendue simultanéité qui a rendu notre politique à la fois inefficace et illisible. L’action impose des choix, des arbitrages, des exclusions quand le « en même temps » conduit à la stérilité. Sa seule utilité est dans le débat intellectuel, personnel, où chacun, pour s’enrichir de plénitude, a le devoir de peser le pour et le contre, les idées et leur contradiction, son opinion et ce qui pourrait la nier.

A lire aussi, Didier Desrimais: Mesures budgétaires: Bayrou épargne l’immigration! Pourtant…

La démonstration de la faillite du « en même temps » est facile à opérer. Par exemple quand on voit le sondage écrasant (la gauche à peine moins sévère que la droite) sur le fiasco régalien du président de la République. Le régalien, longtemps un domaine trop vulgaire, trop populaire pour lui. Puis il a tenté d’en apprendre la langue mais cela a toujours été une langue étrangère. Grâce à François Bayrou, pour la première fois de notre histoire, nous avons un couple régalien exceptionnel, exactement sur la même longueur d’onde. Il masque la faiblesse présidentielle.

M. Retailleau a toute légitimité pour s’exprimer sur l’ensemble des sujets et ce n’est pas, de son chef et enfin, la première mesure de rétorsion véritable à l’encontre des autorités algériennes qui va diminuer son crédit. Quatre-vingts dignitaires algériens privés des facilités diplomatiques dues à l’accord de 1968 ! La diplomatie à la Jean-Noël Barrot a vécu ! La seule question qui vaille est non pas de savoir si Bruno Retailleau restera au gouvernement – cela dépend de paramètres qui ne relèvent pas que de lui – mais si jusqu’en 2027 la droite dont il est aujourd’hui l’incarnation éclatante saura faire bloc pour gagner. Avec un adieu sans trop de regret au macronisme !

MeTooMuch ?

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[1] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/bruno-retailleau-le-macronisme-sachevera-avec-emmanuel-macron

La justice française est-elle tombée dans le piège tendu par un oligarque kazakh?

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Les poursuites contre l’oligarque Moukhtar Abliazov ont été annulées en France pour des motifs politiques, relançant le débat sur l’accueil de figures controversées au nom des droits humains


Après plusieurs années de procédure, estimant que les tribunaux français n’étaient pas compétents, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a annulé en avril 2025 les charges pesant contre l’oligarque kazakh Moukhtar Abliazov. Cette décision constitue une victoire juridique pour l’ancien banquier et ministre kazakh, soupçonné d’avoir détourné plusieurs milliards de dollars lorsqu’il dirigeait la BTA Bank, la plus grande banque du pays. Cependant, cette décision de justice soulève une question fondamentale : la protection légitime des droits humains ne risque-t-elle pas de conduire à une complaisance coupable envers des personnalités controversées ?

Condamné à la perpétuité dans son pays

Moukhtar Abliazov est bien connu dans les chancelleries européennes. Ancien ministre de l’Energie sous la présidence de Noursoultan Nazarbaïev, il est devenu l’un de ses plus farouches opposants avant de fuir le Kazakhstan en 2009. Les autorités kazakhes l’accusent d’avoir détourné 6 milliards de dollars de la BTA Bank et d’avoir orchestré le meurtre d’un de ses associés ; des faits pour lesquels il a été condamné à perpétuité par contumace dans son pays. Pour sa part, l’Ukraine le réclamait aussi pour des détournements de 500 millions de dollars.

En 2012, la Haute Cour du Royaume-Uni l’a reconnu coupable d’outrage à la cour pour avoir menti sous serment et falsifié des documents. « Il est difficile d’imaginer autant de cynisme, d’opportunisme et de ruse de la part d’un individu impliqué dans un litige commercial » a déclaré le juge britannique Maurice Kay. Condamné à 22 mois de prison au Royaume-Uni, Abliazov s’est réfugié en France en 2013. Par la suite, une amende de 218 millions de dollars lui a été infligée par les États-Unis pour ses montages financiers douteux.

En France, il a su intelligemment tirer parti des failles du système. En septembre 2015, Manuel Valls, alors Premier ministre, a signé un décret autorisant son extradition. Mais en 2020, Abliazov a obtenu l’asile politique qui lui a été retiré deux ans plus tard. Cette décision a été confirmée par le Conseil d’État en 2024. Pourtant, il continue à plaider sa cause auprès des autorités françaises en se présentant comme victime de persécutions politiques.

L’annulation des charges pesant contre Abliazov par la Cour d’appel de Paris repose sur un argument juridique : les poursuites engagées contre M. Abliazov seraient motivées par des considérations politiques, dissimulées derrière des accusations de droit commun. Ce raisonnement s’appuie sur le refus de la France, en 2014, d’extrader l’oligarque, ainsi que sur les mises en garde du Conseil d’État contre une possible instrumentalisation de la justice par les autorités kazakhes.

Cette prudence doit-elle pour autant conduire à ignorer les accusations portées contre lui ?

M. Abliazov sait habilement faire intervenir ses relais d’influence. Des personnalités européennes telles que l’ancien eurodéputé Marco Panzeri, impliqué dans le scandale du Qatargate, ont pris sa défense. De même, basée à Bruxelles, la Fondation Open Dialogue (ODF) lui est également fidèle.

Entre 2013 et 2020, l’ODF a expliqué qu’Abliazov et ses acolytes étaient victimes de persécutions politiques. Aujourd’hui, l’ODF qui présente l’oligarque comme un de ses « consultants », publie de rapports qui attaquent ses opposants, qu’il s’agisse d’officiels kazakhs, de banques d’Asie centrale ou d’institutions traquant les fonds de la BTA.

Un OQTF pas comme les autres !

M. Abliazov n’est plus sous contrôle judiciaire. Les charges de blanchiment et d’abus de confiance qui pesaient contre lui ont été abandonnées. Il reste pourtant au cœur d’un imbroglio politico-judiciaire qui indigne certains responsables politiques français, comme la sénatrice Nathalie Goulet : pourquoi un OQTF déchu de son statut de réfugié – fut-il un oligarque – peut-il continuer à résider en France ?

Au Royaume-Uni, le Crown Prosecution Service (CPS) et la National Crime Agency ont invoqué un « manque de ressources » ou des failles juridiques pour ne pas poursuivre la procédure d’extradition qui le visait. Les avocats de la BTA Bank, menés par le cabinet Hogan Lovells, ont prié le CPS d’agir. En vain.

En annulant les poursuites pour défaut de compétence, la France n’a pas blanchi Moukhtar Abliazov. Elle a simplement pris acte du fait que l’État de droit ne permet pas de juger une affaire lorsque les motivations du plaignant peuvent être considérées comme politiques. Cette décision laisse toutefois entière une question cruciale : un personnage comme Abliazov doit-il continuer à bénéficier de la protection de la France ? En voulant protéger les droits de tous, la France n’est-elle pas en train de devenir un refuge pour ceux qui savent manipuler le droit ?

Aujourd’hui, le nom d’Abliazov figure toujours sur les listes de surveillance britanniques, mais sans volonté politique de la part de Londres et de Paris, cet oligarque insaisissable continuera à échapper à la justice.

Danièle Sallenave: républicaine toujours, quoi qu’il en coûte

Élevée dans l’amour de la République, l’Académicienne évoque, avec audace et lucidité, son parcours de femme de gauche au sein d’une époque mouvementée. Intéressant.


« Je ne me donne pas en exemple, je raconte », écrit Danièle Sallenave en quatrième de couverture de son dernier livre, La splendide promesse, sous-titré « Mon itinéraire républicain », un récit de quelque 520 pages. « Je suis une enfant des années d’après-guerre, élevée dans l’amour de la république, de ses principes, de ses symboles et de ses mythes au cœur de l’Ouest conservateur et clérical », poursuit-elle. Dans ce long texte, elle se demande ce qu’elle a fait de cet héritage et ce que ce dernier a fait d’elle. Un itinéraire ancré au sein d’une époque mouvementée ? Euphémisme que de le dire. « Fin de la guerre d’Algérie, mai 68, découverte du tiers-monde, chute du Mur, sursauts populistes d’une France en proie au mécontentement et au doute… Une rude mise à l’épreuve de l’idéal républicain », constate-elle encore non sans modestie et lucidité.

 « Être de gauche et aimer la France. »

On lit ; on progresse dans notre lecture. On finit par en convenir : elle est restée républicaine en toute circonstance, ce malgré ses doutes, ses convictions mises à mal, et les évolutions rapides, trop rapides, d’une société qu’on ne comprend pas toujours. Danièle Sallenave nous conte ses amitiés, ses voyages, ses rencontres, ses coups de cœur et ses ruptures. Tout cela pour parvenir à un sentiment général qu’elle qualifie de « têtu » : « La république n’est rien si elle oublie « la splendide promesse faite au tiers état », selon la formule de Mandelstam. Une promesse de justice, d’instruction et de progrès. » Devant cette évidence, on ne peut que s’incliner, comme on s’incline devant ce livre à la fois beau, rassérénant, sincère, bouleversant parfois, sincère toujours.

A lire aussi, du même auteur: La Baronne déracinée

Une sincérité indéniable qui ne manque ni d’audace, ni de panache, notamment quand elle aborde le délicat, si délicat aujourd’hui, sujet du féminisme : « (…) j’ai acquis pour toujours une vision égalitaire du féminisme. Rien ne doit être refusé aux femmes parce qu’elles sont des femmes ; rien ne doit leur être accordé parce qu’elles sont des femmes. » Voilà qui est clair ; on est loin, très loin, des excès d’un ultra féminisme qui finit par entretenir la guerre des sexes. De même lorsqu’elle procède à cette analyse à propos du PCF : « Durant les événements de mai 68, j’éprouve de la distance à l’égard du gauchisme, pour moi l’expression d’une jeunesse dorée. Je partage son rejet du stalinisme, mais non celui du Parti communiste parce qu’il continue d’être à mes yeux profondément français et le parti des forces populaires. » Lucide et courageuse, elle n’hésite pas à publier au début des années 90, un article dans les Temps modernes (alors dirigée par Claude Lanzmann) intitulé « L’hiver des âmes » dans lequel elle fait comprendre pourquoi la fin de l’URSS n’est pas forcément une bonne nouvelle. Il fallait quand même oser quand tout l’intelligentsia européenne, de droite et/ou de gauche, bêlait de plaisir comme un seul ovin après la tonte. D’abord envahie par les puissances ultralibérales, capitalistiques, puis mafieuses, la nouvelle Russie est aujourd’hui dirigée par un belliqueux dictateur.

Danièle Sallenave ne dissimule pas son attachement à la France qu’elle scrute droit dans les yeux : « Mais je dois vivre avec cette question : qu’est-ce qu’être de gauche et aimer la France ? Sur une ligne de crête : à gauche, le rejet de la France, comme une entité raciste, impérialiste et colonialiste ; à droite, les solutions identitaires et exaltation de la nation charnelle. » On est en droit de ne pas lui donner tort.

Elle étonne encore quand elle n’hésite pas un seul instant à soutenir le mouvement des gilets jaunes en publiant, en 2019, dans la collection « Tracts » de chez Gallimard, le savoureux Jojo, le Gilet jaune, pétillant pied de nez à la gauche caviar et aux bobos de salons qui méprisent royalement cette contestation issue du peuple qui rame et qui souffre. Pour tout cela, Danièle Sallenave et son récit méritent lecture attentive et bienveillante grâce à leurs propos éclairés et singuliers.

La splendide promesse, « Mon itinéraire républicain », Danièle Sallenave ; Gallimard ; 520 p.

La splendide promesse: Mon itinéraire républicain

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A Séville, sur les traces de Carmen…

Dans la capitale andalouse, pas à pas, et livre ou partition en main, l’occasion est trop belle de revivre la destinée de Carmen, telle qu’elle est relatée par la nouvelle de Prosper Mérimée ou telle qu’elle apparaît, acte après acte, dans le chef d’œuvre de Georges Bizet…


Premier acte. Devant la manufacture de tabac

La cloche a sonné, nous, des ouvrières,
Nous venons ici guetter le retour.
Et nous vous suivons, brunes cigarières,
En vous murmurant des propos d’amour

La cloche ne sonne plus, Calle de San Fernando, à Séville, et de la manufacture de tabac, somptueux bâtiment édifié au XVIIIe siècle sous Philippe V, le premier des Bourbons d’Espagne, les cigarières ne sortent plus pour aguicher les majos sévillans venus ici  les accoster au moment de leur pause.

Aujourd’hui, l’immense édifice, réputé être le plus grand d’Espagne après le palais-monastère de l’Escurial, est devenu le siège de l’Université de Séville et les dragons du régiment d’Almanza n’y sont plus de faction.

Plus de Don José, ni de garde montante ou descendante provenant de cette caserne ocre-brun située à quelques pas de là,Avenida de Menendez Pelayo, et aujourd’hui transformée en annexe de la Junta de Andalucia, le gouvernement andalou. On la rallie en quelques minutes en traversant los Jardines de Murillo.

C’est ici, dans cette manufacture, que venait travailler Carmen la bohémienne dans les années 1830, sous le règne d’Isabel II. Dans la chaleur étouffante des immenses salles voûtées s’entassaient par centaines les ouvrières dépoitraillées, telles que les a peintes Gonzalo Bilbao dans son tableau Las Cigarreras qui est visible au Musée des Beaux-Arts de Séville. Carmen venait du quartier des gitans, du faubourg de Triana, de l’autre côté du Guadalquivir. Au 66, Calle de la Purezza (rue de la Pureté ! elle qui eut d’innombrables amants), non loin de la chapelle des mariniers, cette maisonnette blanche à un étage et aux longs stores de bois vert sapin, était peut-être la sienne jadis. A cette époque, pour gagner la manufacture, en l’absence de ponts entre Triana et Séville, à l’exception d’un pont de bateaux, on empruntait un bac qui permettait de traverser le fleuve. Aujourd’hui, c’est du pont Isabel II, orné de sa délicieuse et minuscule chapelle et de son campanile de poupée, le premier pont de pierre à avoir relié dès 1852 Triana au centre de Séville, que l’on a la plus belle vue sur la capitale andalouse. Un paysage urbain enchanteur, dominé par la Giralda, et qui, par bonheur, n’a que peu changé depuis le temps de la zingara. Mais là où des berges douteuses bordaient le Guadalquivir, des quais ont été édifiés depuis qui enserrent les eaux du Guadalquivir.

A lire aussi, du même auteur: De Varsovie à Montparnasse: l’aventure artistique des sculptrices polonaises de Bourdelle

Du côté de Séville, s’élève l’immense palais de San Telmo où tenaient leur cour la sœur d’Isabelle II, l’infante Marie Louise Ferdinande d’Espagne, et son époux, le prince Antoine d’Orléans, duc de Montpensier, le benjamin des fils de Louis-Philippe 1er, le plus intriguant, le moins sympathique de la fratrie. Ils étaient les exacts contemporains de Carmen, mais en plus convenable tout de même. Aujourd’hui, le palais est séparé de ses immenses jardins qui ont été offerts par l’infante à la ville et sont désormais aménagés sous le nom de parque de Maria Luisa.

Du côté de Triana, les masures des gitans d’autrefois ont fait place à de petites maisons bien soignées, à ces restaurants et bars à tapas grouillant sur la calle del Betis qui borde le Guadalquivir.

L’amour est enfant de bohême,
Il n’a jamais, jamais connu de loi 

Rectorado de la Universidad de Sevilla

Non loin de l’ancienne manufacture de tabac, c’est dans la Calle de la Serpiès, raconte Mérimée, que Carmen, profitant de la passion qu’elle a fait naître chez Don José, lui fausse compagnie et s’enfuit pour éviter la prison. Cette prison militaire deSan Laureano, aménagée dans l’ancien Colegio du même nom, auparavant saccagé par l’occupation française durant les guerres napoléoniennes,  s’élève toujours à l’extrême fin de la rue Serpiès, sur la rue Alphonse XII. Désaffectée depuis, elle abrite aujourd’hui des boutiques. C’est là que sera incarcéré Don José pour avoir laissé fuir la bohémienne. L’ombre de Carmen flotte toujours sur la Calle de la Sierpiès. Ou sur la Calle Cuna qui la jouxte, avec ses innombrables tiendas, ses boutiques où abondent châles de Manille – mantones de Manilla-, éventails et robes à volants dont se parent les Carmencita du troisième millénaire durant la Feria de Abril.

Deuxième acte : près des remparts de Séville

Près des remparts de Séville
Chez mon ami Lillas Pastia,
J’irai danser la séguedille,
Boire du manzanilla

Séville a depuis bien longtemps débordé de ses antiques remparts datant du temps des Almohades, les conquérants arabes. De ces remparts près desquels, chez le cabaretier Lillas Pastia, Carmen dansait la séguedille, buvait du manzanilla et dévorait sans doute de la friture de poissons comme on en trouve aujourd’hui dans les échoppes de Santa Maria la Blanca. De ces murailles et de ces tours mauresques, abattues dès 1868 et rendues plus exotiques encore par le voisinage des palmiers plantés là au XIXe siècle, on retrouve des vestiges imposants entrela Puerta de la Macarena et la Puerta de Cordoba, non loin de la Alameda de Hercules, la promenade d’Hercule. Dans ce quartier populaire, on peut toujours croiser de ces Andalous trapus et tannés par le soleil, arrière-arrière-petits-fils des contrebandiers de jadis. Et tard dans la nuit, dans le silence des rues désertes, on croit entendre encore la voix de don José tout brûlant du désir de retrouver Carmen et qui chante Halte là ! Qui va là ? Dragon d’Alcala !

Les tringles des sistres tintaient
Avec un éclat métallique, 
Et sur cette étrange musique
Les zingarellas se levaient.

Aujourd’hui, toutefois, c’est plutôt dans le faubourg de Triana, comme au 49, Calle Pagès del Corro, chez la danseuse Anselma, qu’on retrouve quelque chose de l’atmosphère surchauffée de la taverne de Lillas Pastia. Entre des murs surchargés de figures du Christ, de la Vierge et de portraits de matadors, où chante et danse qui veut être vu et entendu, on retrouve quelque chose de la Séville de jadis.

Remparts
Taverne El Rinconcillo, 40, calle Gerona

Troisième acte : dans la sierra, le repaire des contrebandiers

Ecoute, compagnon, écoute,
La fortune est là-bas, là-bas.
Mais prends garde pendant la route,
Prends garde de faire un faux pas…

Pour mieux évoquer l’acte III, il faudrait s’éloigner de la ville et se perdre sur les chemins rocailleux serpentant dans les montagnes arides qui séparent Séville de la Méditerranée.
Cependant, depuis certains des ponts enjambant le Guadalquivir, on devine, au loin, cette campagne montueuse parcourue jadis par les contrebandiers qui traversaient des étendues quasiment désertiques déclinant jusqu’à Cadix ou Sanlucar de Barrameda, jusqu’à la Costa de la Luz, pour se charger de ballots de produits de contrebande qui arrivaient à Gibraltar par la mer. Aujourd’hui, en voiture, les distances se parcourent en moins de deux heures. A pied, à dos d’ânes ou de mulets, c’était une toute autre affaire. Et il s’agissait d’éviter les agents de la douane que Carmen, Frasquita et Mercédès étaient précisément chargées d’amadouer pendant que leurs complices filaient dans la nuit noire.

A lire ensuite, Julien San Frax : Dans les caves du Vatican…

Quatrième acte : aux portes de la Plaza de toros

Si tu m’aimes, Carmen,
Tu pourras tout à l’heure
Etre fière de moi…

A quelques pas du pont Isabel II ou pont de Triana se dresse, éclatante de blancheur, d’ocre jaune et de rouge sang de bœuf, la superbe Plaza de toros de Séville. Elle est la propriété de la Real Maestranza de Caballeria de Sevilla, une institution née dès la reconquête de la ville en 1248 par le roi Ferdinand III le Saint et remaniée sous Charles Il, le dernier des Habsbourg d’Espagne. C’est le petit-neveu et successeur de ce dernier, Philippe V, qui accorde en 1707 à la Real Maestranza le privilège de célébrer les courses de taureaux et d’édifier une arène à cet effet. Depuis Ferdinand VII, les rois d’Espagne sont Hermanos mayores (frères ainés) de la Real Corporacion. Mais le premier des Bourbons à assumer cette dignité fut l’infant Philippe d’Espagne, duc de Parme, de Plaisance et de Guastalla, fils de Philippe V et gendre de Louis XV.

D’abord construite en bois, la Plaza de toros commence à être édifiée en pierre au milieu du XVIIIe siècle. Au temps de Carmen, dans les années 1830-1840 (la nouvelle de Mérimée est rédigée en 1845 et publiée en 1847), la Plaza de toros demeure inachevée, le roi Charles III en 1786 ayant interdit les courses de taureaux. Son achèvement ne sera décidé qu’en 1876, un an après la création de l’opéra de Georges Bizet à Paris, et l’édifice n’adoptera sa forme actuelle qu’en 1881.

A lire aussi, Jonathan Siksou: Murcie sans façons

Accolé à la Plaza de toros, un musée de tauromachie conserve une tenue d’alguazil, telle qu’elle fut dessinée au XVIIIe siècle et telle qu’elle est encore portée du temps de Carmen quand le publie conspue l’alguazil à vilaine face. On y découvre encore des gravures représentant la Maestranza telle que la vit Carmen et quelques-uns de ces habits de lumière dont celui  du fringant Escamillo, torero de Grenade, qu’un portrait nous dévoile sous le nom de Rodrigez Guzman.

C’est à la Plaza de torosque se sont déroulés les derniers moments de la vie de la Carmencita. C’est là que la foule bigarrée attend l’arrivée des quadrilles dans le fracas des fanfares, le tumulte et l’exaltation, qu’elle voit passer l’alcade et les alguazils. C’est là qu’elle acclame Escamillo, le héros du jour, et Carmen accrochée à son bras. C’est de là, à la droite de l’entrée principale, à la porte 16, celle réservée aux toreros, que la flamboyante gitane ressort aussitôt à la rencontre de José dont la présence lui a été signalée par Mercedes et Frasquita. Lui s’était embusqué au fond, à droite, dans un coin de la minuscule Calle Iris, el calejon Iris, qui relie les arènes à la ville et par laquelle passent les quadrilles arrivant aux arènes. Là, devant cette porte 16, José supplie, là Carmen l’affronte, là elle jette avec colère cette bague qu’elle a au doigt et qui naguère lui a été offerte par son amant délaissé. Et c’est là que ce dernier, ivre de jalousie et de désespoir, la frappe mortellement, elle qui a ruiné sa vie. Près de deux cents ans après le drame, au pied de la muraille circulaire qui entoure les arènes, le sol est toujours étrangement marqué d’une tache sombre, une tache du sang de la bohémienne, morte aussi ingrate qu’elle fut indépendante…Mais non loin, face à la Puerta del Principe, sur les bords du Guadalquivir, se dresse une statue de Carmen, comme pour signifier que la gitane ne mourra jamais.

Mesquins, chauvins, les Andalous n’ont apposé sur le socle de la statue ni le nom de Mérimée, ni celui de Bizet, eux sans qui Carmen n’eut jamais connu la gloire universelle. Eux sans qui elle n’aurait tout simplement pas existé…


A voir prochainement en France :

Carmen, opéra de Georges Bizet. Opéra de Paris-Bastille,  du 7 février au 19 mars 2026

https://www.youtube.com/watch?v=qtZD_JctGN8

Mais aussi…

Carmen, adaptation théâtrale de la nouvelle de Prosper Mérimée. Théâtre Notre Dame, Festival off d’Avignon. Du 5 au 26 juillet 2025.
Carmen, opéra-paysage. Abbaye de Royaumont. Le 28 septembre 2025.
Carmen, version de concert, Philharmonie de Paris. Les 1er et 2 novembre 2025.
Carmen 28 janvier 2026. Spectacle chorégraphique. Théâtre de Denain. Le 28 janvier 2026.
Carmen. Chorégraphie du Ballet flamenco de Barcelona. Théâtre Confluences à Avignon. Le 7 février 2026.


A voir à Séville :

L’ancienne manufacture de tabac devant laquelle Carmen rencontre José, aujourd’hui université de Séville, calle de San Fernando.
La calle de Serpiès.
L’ancienne prison de Séville, calle de Alfonso XII.
Les remparts de Séville, calle Macarena.
Les arènes de Seville, paseo de Colon.
Le faubourg de Triana.
Le Museo de Artes y Costumbres populares, 3, plaza de America (objets et costumes du temps de Carmen).
Le Museo de la Real Maestranza de Seville, 12, paseo de Colon (musée de la tauromachie).
Le Museo de Bellas Artes, 9, plaza del Museo (représentations de matadors, bailaoras et gitanes, dont le portrait de Carmen par Garcia Ramos, mais aussi œuvres de Zurbaran, de Ribera,  de Murillo…).

Se loger à Séville :

Hotel ****Las Casas de la Juderia, 5, calle Santa Maria la Blanca ; 00-34-954-41-51-50 (juderia@casaypalacios.com) Magnifique ensemble de 27 vieilles maisons et de patios adorables  cachés derrière de hauts murs.
Hôtel Puerta de Sevilla*, 2, calle Puerta de la Carne ; 00-34-954-98-72-70. Très charmant hôtel sur une place extrêmement vivante.  
Dîner à l’andalouse : El Rinconcillo (maison fondée en 1670), 40, calle Gerona.
Manger de la friture comme chez Lilas Pastia, au 2, calle Puerta de la Carne.
Boire du manzanilla : chez Horatio, 9, calle de Antonio Diaz ou chez Los Hijos de Morales, 20, calle Garcia de Vinosa ; dans les innombrables bars autour de la cathédrale.  
Danser la séguedille : chez Anselma, 49, calle Pages del Corro, à Triana. Au Patio Sevillano, 11, paseo de Colon. A El Arenal, tablao flamenco, 7, calle Rodo.

Office du tourisme espagnol à Paris, 22, rue Saint-Augustin ; 01-45-03-82-50.

Quel antisioniste êtes-vous ?

Yachting girl comme Rima, théoricien comme Jean-Luc, compromis comme Dominique, sadique comme Ali… Et vous, quel antisioniste êtes-vous ?


Les vacances approchent et côté summer body, vous avez oublié de remplacer l’apéritif par la marche nordique. Résultat : quand vous avez essayé ce joli maillot violet, le « Oh, on dirait la vache Milka », lancé d’un ton extatique par votre ado, a blessé votre sensibilité de violette. Plus cache-tes-capitons que beauté capiteuse, vous décidez de vous rabattre sur la grâce intérieure et adoptez pour cela une posture politique censée mettre en avant votre vertu. Vous hurlez à présent « Free Palestine ! » dès le petit déjeuner et cherchez désespérément la voie à suivre pour épater vos copines. Alors que diriez-vous d’un petit test pour déterminer quel antisioniste vous êtes ?


Quelle est votre idée d’un voyage militant réussi ?

a. Vous annoncez que vous avez réactivé l’Invincible Armada, mais finissez par prendre la mer en solitaire sur un yacht plus chargé de pathos que de matos.

b. Vous rendez visite à vos potes masculinistes suprémacistes de Téhéran, Doha, etc. Des hommes dont vous appréciez la sobriété : ils accommodent les droits de l’homme en moins de 140 caractères, peine de mort incluse !

c. Vous êtes très Sud global, alors vous faites la tournée des régimes incompris pour leur dispenser des conseils d’image. Tout est dans la présentation. Un massacre d’opposants lié à des considérations ethniques ou religieuses ? Parlez plutôt de « recentrage identitaire » ! Le financement du terrorisme international ? Appelons cela : « Investissement dans la dimension tragique de la rencontre civilisationnelle ».

d. Voyager ? Mais tu crois vraiment que le community manager de l’Apocalypse prend des vacances ? Et puis le temps est mossad en ce moment.

On vous confie le soin d’organiser une série de meetings islamo-gauchistes sur les plages de nos vacances. Quel serait l’intitulé de cette tournée estivale ?

a. « Keffieh is the new black. Vers une mod.e disruptiv.e, décolonial.e et intersectionnel.le ».

b. Tournée des plages ? La révolution ne s’adapte pas, elle exige ! Et la Révolution, c’est moi ! La République, aussi ! Et son tribun, je suis ! On me reconnaît à ce que mes amis portent un sonotone. Donc ce sera : « Vaincre le sionisme, poison de la démocratie, grâce à la dictature religieuse ».

c. « Entre Orient exotique et Occident extatique, comment toujours garder un brushing impeccable ».

d. Le truc, c’est que, bien que mon feu divin soit en train d’écraser l’entité sioniste sous son courroux (#Mytho), j’ai des petits soucis de fuites urinaires. Et puis en ce moment, y’a comme un élan vers le Paradis dans mon entourage. Désolé je passe mon tour, il faut bien que quelqu’un garde la vieille maison.

Votre guide dans la vie ?

a. Evita Perón. Sa recette : pour partager une souffrance équivalente à celle des opprimés, s’opprimer soi-même.

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b. Robespierre ou Pol Pot (ce dernier étant moins occidentalo-centré) ! Who else, comme dirait la vipère impérialiste Georges Clooney, copain de l’infâme réactionnaire Jean Dujardin.

c. Quand on dépasse Victor Hugo, on cesse de se mesurer. Sinon, tu payes combien pour que je dise que toi aussi tu es un immense poète ?

d. Le type qui porte une soupière noire sur la tête dans ce long-métrage décadent qui plaît tant aux infidèles : La Guerre des étoiles. Vous ne voyez pas ?  Pendant tout le film, il veut construire un instrument de pacification des relations internationales, que des malintentionnés osent appeler « Étoile de la mort ».

Votre dernière phrase au moment de passer de vie à trépas ?

a. « Merde, j’ai coincé mon Keffieh dans la roue de la trottinette électrique de Greta. Non ! Ne démarre pas, je suis en train de prier pour la fin de l’entité sioniste ! Gretaaaaaa ! »

b. « Le jour où la mort viendra, ce sera pour me passer commande. »

c. Une dernière phrase, certainement pas ! Moi, c’est un roman épique entier que je laisserai à la postérité. Qui a dit « écrit par un comptable » ?

d. « Tiens, bizarre, mon beeper est en panne… »


Résultats

Un maximum de a. En guerre perpétuelle, surtout contre la nuance, vous visez le martyre, mais n’atteignez souvent que le ridicule. Qu’importe, vous êtes une égérie de la gauche « Chicken for KFC » et êtes devenue, depuis, une admiratrice d’Henri IV, surtout en ce qui concerne la poule-au-pot. Votre modèle : Rima Hassan.

Un maximum de b. Si vous croyez que le CRIF dirige la France et que les juifs forment un peuple qui veut et peut conquérir le monde, alors soit vous avez un problème cognitif, soit vous êtes Jean-Luc Mélenchon.

Un maximum de c. Vous aspirez à être le Chanel n° 5 de la compromission géopolitique, et avez d’ores et déjà la faculté de porter l’humanisme tellement cintré que cela en devient handicapant pour courir plus vite que les propositions de rémunération de régimes peu recommandables. Dominique de Villepin a beaucoup à vous apprendre.

Un maximum de d. Vous aspirez à être la version chiite de la fin du monde. L’incarnation de la volonté divine, option ogive et pendaisons de masse. Le tout avec le charisme d’un bulot et la barbe d’Hibernatus. On vous a déjà dit que vous ressemblez à Ali Khamenei ?

Du particulier à l’universel

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© Hassah Assouline / Causeur

À la recherche de l’esprit français


« L’esprit français ? » : un pléonasme ; et c’est un Allemand qui le dit. Non le moindre : Emmanuel Kant, qui, dans son Anthropologie (1798), réfléchit aux caractères des peuples. « La nation française se caractérise par le goût de la conversation ; elle est à ce point de vue un modèle pour les autres nations. » « Le Français, ajoute-t-il, est courtois, non par intérêt [contrairement à l’Anglais], mais par une exigence immédiate de son goût. Puisque le goût concerne le commerce avec les femmes du grand monde, la conversation des dames est devenue le langage commun des gens de ce milieu ; et une pareille tendance […] doit avoir son effet sur la complaisance à rendre service, sur la bonne volonté à venir en aide, et peu à peu sur la philanthropie universelle fondée sur les principes : elle rend un peuple aimable dans son ensemble… » Voilà comment on passe, sans solution de continuité, du parler au penser et du particulier à l’universel. Sans doute, ajoute Kant, y a-t-il un « revers de la médaille » : une certaine frivolité, comparée à la profondeur germanique ; un goût du paraître, face à la gravité anglaise ; et, bien sûr, l’appétit de liberté qui peut aller jusqu’à la rébellion, voire la révolution. Sommes-nous toujours fidèles à ce portrait peint au zénith des Lumières ? D’aucuns en douteront, voyant dans l’esprit français surtout celui de contradiction, voire celui qui « toujours nie », et qui, envahi par la passion de l’universel, en arrive parfois à celle de l’autodestruction.

Ben Salomo, la voix juive qui dérange le rap allemand

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Ben Salomo. DR.

Né en 1977 en Israël, Jonathan Kalmanovich arrive à Berlin à l’âge de quatre ans. Il devient Ben Salomo – « fils de la paix » – lors de sa bar-mitsvah, et s’impose dès 1999 comme l’un des rares rappeurs juifs sur la scène allemande. Pendant près de vingt ans, il observe la montée d’un antisémitisme de plus en plus décomplexé dans le milieu du rap. Écœuré, il arrête sa carrière de chanteur en 2018. Depuis, il sillonne les écoles pour parler d’antisémitisme aux jeunes. Cinq ans et demi de terrain, 5 000 élèves, et un constat sans appel : toute l’Allemagne n’a pas tiré les leçons d’Auschwitz. Son livre, « Six millions, qui dit mieux ? La haine des Juifs dans les écoles allemandes »[1], paraîtra en octobre en Allemagne.


Causeur. La France est actuellement au cœur d’une polémique. Des artistes boycottent le chanteur franco-israélien Amir en raison de son identité juive et de ses prises de position, tandis que des slogans violents comme “Death to the IDF” sont scandés lors du festival Glastonbury. Comment expliquer cet antisionisme dans le milieu culturel ?

Ben Salomo. L’antisionisme culturel est le langage de l’antisémitisme moderne. Sur la scène musicale, il se manifeste par une équation assimilant Israël à l’ensemble des Juifs, par des délires conspirationnistes et par une apologie de la violence de plus en plus assumée. Ce n’est pas nouveau. À Berlin, dès 2003, le groupe de rap Battlemiliz visait les « ennemis sionistes » dans ses morceaux, avec des lignes comme : « T’es aussi inutile que le mémorial juif de la Porte de Brandebourg. » À l’époque, je voulais y voir un acte isolé. Mais les provocations se sont multipliées. En 2006, lors d’un concert à Berlin, juste après ma prestation, le rappeur Deso Dogg est monté sur scène, a brandi un drapeau du Hezbollah sorti de son sac à dos et a été ovationné par deux mille spectateurs. Quelques années après, il a rejoint Daesh, s’est engagé dans le djihad et a fini en « martyr ». C’est là que j’ai saisi l’ampleur du basculement. L’islamisme, mêlé d’un antisémitisme décomplexé, s’est d’abord imposé à Berlin puis à travers toute l’Allemagne. Comme je le dis en conférence, la scène rap est le miroir de la société de demain.

Qu’est-ce qui vous a fait tourner le dos définitivement à la scène du rap, en 2018 ?

Le point de rupture a été progressif. En 2016, j’ai fait ce que j’ai appelé mon « coming out juif ». Je suis devenu, publiquement, le premier rappeur juif d’Allemagne à assumer son identité. À partir de là, ma carrière a commencé à décliner brutalement. Les maisons de disques ont cessé de me contacter, certains partenaires ont disparu, et j’ai été la cible d’insultes et de menaces. Je n’ai reçu pratiquement aucun soutien de mes collègues rappeurs. Pire encore : certains de ceux que j’avais personnellement aidés grâce à Rap am Mittwoch le Rap du Mercredi ») — la plateforme que j’avais créée — se sont murés dans le silence. En parallèle, ma voiture a été incendiée. Tout cela m’a profondément marqué. Et en 2018, le coup de grâce est venu du rappeur Farid Bang, qui a balancé dans un morceau : « Mon corps est plus défini que celui des détenus d’Auschwitz ». Ce genre de provocation n’a pas choqué l’industrie. Il n’y a eu ni boycott, ni prise de distance significative. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de quitter définitivement la scène. Par la suite, j’ai écrit « Kampf Allein » Combat solitaire »1) pour dénoncer que le slogan Free Palestine soit devenu le nouvel Heil Hitler : un véritable appel à la guerre, à la haine et à l’anéantissement.

Vous avez mentionné que le rappeur germano-palestinien Massiv a été financé par Al-Jazeera pour son titre Blut gegen Blut (2006), où il évoque ses origines palestiniennes et se compare à une bombe. Cela suggère-t-il un entrisme islamiste dans l’industrie musicale européenne ?

Absolument. Prenez SadiQ, rappeur d’origine afghane, dont le clip Kalashnikow Flow 2[2] le montre avec un keffieh et une kalachnikov, se revendiquant taliban. Ce titre a été sponsorisé par Qatar Airlines. L’influence financière du Qatar dans la musique est évidente, ce qui explique le silence des artistes, labels et producteurs face à ce djihad culturel. Des artistes comme Kanye West ou Macklemore versent dans l’antisémitisme, tandis que d’autres, pas nécessairement antisémites, soutiennent la Palestine par peur de perdre des fans, de subir le BDS ou de s’aliéner les financements qataris.

En France, le chanteur chrétien Bruno Moneroe a défendu les Juifs[3] et Israël après le 7 octobre, ce qui a nui à sa carrière. Avec des artistes comme Amir, Bruno, ou vous-même, ne pourrait-on pas imaginer des festivals alternatifs où ceux qui sont exclus du paysage culturel islamo-gauchiste pourraient s’exprimer librement ?

Tout à fait. Et j’adresse un appel aux Juifs qui nous lisent dans Causeur. Chers Juifs de France, vous formez la plus grande communauté juive d’Europe. L’avenir des artistes juifs européens repose sur vous. Vous pouvez être une lumière pour l’Europe. Il est à présent crucial de s’organiser, de tisser des liens entre les Juifs de France, d’Angleterre, d’Allemagne… Nous devons créer des plateformes, des labels, des podcasts, des festivals, des scènes. Je rêve du jour – rêvons un peu – où je pourrai chanter librement en France, affirmer mon identité de Juif et d’Israélien sans craindre les insultes ni les agressions. Si nous ne réagissons pas dès maintenant face à ce djihad culturel, que restera-t-il de notre liberté d’expression et de notre identité dans vingt ans ?

2022, selon l’Office fédéral de police criminelle allemande (BKA), 84 % des actes antisémites étaient imputés à des groupes d’extrême droite, alors qu’Emmanuel Abramowicz, du BNVCA, déclarait que 100 % des actes antisémites[4] recensés par son organisation en France étaient d’origine musulmane. Quel est votre point de vue sur cette disparité ?

Mon expérience personnelle corrobore les observations du BNVCA. Je suis né en 1977 à Rehovot, en Israël, et c’est à l’âge de quatre ans que ma famille s’est installée à Berlin, dans le quartier populaire de Schöneberg. Dans mon vécu, 90 % des actes antisémites de mon enfance venaient de personnes d’origine musulmane et 10 % de professeurs de gauche. Les tensions les plus fréquentes étaient avec des enfants turcs. Un jour, lors d’une fête, un garçon turc m’a demandé si je connaissais « l’hymne national juif ». J’ai répondu qu’il n’existait pas, qu’il n’y avait que l’hymne israélien. Il a alors ouvert le gaz, allumé un briquet qu’il a brandi sous mon nez en disant : « Voilà l’hymne national juif. » Parmi les autres Juifs, souvent des Russes encore marqués par l’antisémitisme soviétique, beaucoup cachaient leur identité, se présentant comme Russes. J’ai essayé, moi aussi, de dissimuler qui j’étais, mais ça m’a rendu dingue. Cacher son identité, c’est se condamner à des relations superficielles, mentir, ne pas pouvoir inviter des amis à la maison pour mon anniversaire parce que mes parents parlaient hébreu. J’ai fini par assumer pleinement mon identité juive et israélienne, mais cela m’a valu des insultes et même des coups.

Après avoir quitté l’univers du rap, vous vous êtes engagé dans la lutte contre l’antisémitisme, notamment en intervenant dans les écoles allemandes. En cinq ans et demi, vous avez visité 500 établissements et rencontré environ 5 000 élèves. Quel est votre constat ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est que, pour beaucoup d’enfants, j’étais le premier Juif qu’ils rencontraient. Les Juifs se retrouvent aujourd’hui pris en étau, coincés entre deux formes d’antisémitisme : celui de l’extrême droite et celui de l’islamogauchisme. Ainsi, l’antisémitisme ne s’exprime pas de la même manière selon les régions. Dans l’est de l’Allemagne, il prend souvent la forme d’un extrémisme de droite. Mais honnêtement, ce n’est pas celui qui me préoccupe le plus. À l’ouest, en revanche, on observe un antisémitisme lié à un certain islamo-gauchisme, et c’est celui-là qui m’inquiète davantage. Quand l’agression vient de milieux néonazis, la société allemande réagit d’une seule voix pour condamner. Mais lorsque l’agresseur est d’origine musulmane, la justice devient souvent silencieuse, voire complaisante.

Avant le 7 octobre, j’estimais que 20 % des cas d’antisémitisme dans les écoles étaient signalés. Aujourd’hui, on est plutôt autour de 40 %. La bonne nouvelle, c’est que cela signifie aussi que 60 % des élèves ne posent aucun problème de ce type. Je reste convaincu que les Allemands, dans leur ensemble, ne sont pas fondamentalement antisémites. D’ailleurs, regardez le nombre de points qu’ils ont attribués à Israël lors du dernier concours de l’Eurovision : c’est un signe encourageant. Mais, dans mon quotidien, le véritable obstacle vient des institutions elles-mêmes. L’Éducation nationale allemande, très marquée à gauche, refuse souvent de financer des projets spécifiquement consacrés à la lutte contre l’antisémitisme. Il est devenu difficile de trouver des financements pour ce type d’initiatives.

Récemment, nous avons reçu Alexandre de Galzain, journaliste de droite, qui rejetait vigoureusement l’idée que Benyamin Netanyahou puisse incarner un « bouclier de la civilisation occidentale », et donc, indirectement, l’idée même d’un bouclier judéo-chrétien. Vous êtes juif et allemand. Que lui répondez-vous ?

Je lui aurais donné raison… il y a cinq siècles. Mais après la Shoah, beaucoup de choses ont changé, en particulier dans le regard que portent les chrétiens sur les juifs et sur Israël. Il faut reconnaître que, depuis cette tragédie, un véritable dialogue s’est instauré. En Europe et aux États-Unis, nous avons reçu un soutien important de la part de nombreuses communautés chrétiennes. Il suffit de regarder les évangéliques, par exemple : leur engagement en faveur des juifs et d’Israël est massif. Il faudrait être aveugle pour nier qu’il existe aujourd’hui un socle de valeurs communes, porté par des juifs et des chrétiens qui travaillent ensemble. Cela dit, je partage une partie de la critique : ce « bouclier » judéo-chrétien serait incomplet s’il n’intégrait pas d’autres peuples également menacés par l’islamisme radical. Je pense aux Druzes, aux Yézidis, aux Iraniens… Le problème, c’est que Monsieur de Galzain raisonne avec un logiciel vieux de soixante ans. Il vit dans une époque révolue. Mais il n’est jamais trop tard pour se mettre à jour. L’Histoire avance, et ce qui compte, c’est le présent et ceux qui s’unissent pour le défendre.

Dernière question. Est-ce que vous voyez votre engagement dans les écoles comme une manière d’accomplir le tikkoun olam, ce principe spirituel de réparation du monde dans la tradition juive ?

Ah, c’est une bonne question ! Vous savez, le tikkoun olam, tout le monde s’en réclame. Même ceux qui défilent dans les manifestations pro-palestiniennes sont convaincus, eux aussi, de participer à une forme de réparation du monde. Pour ma part, je ne pense pas à ce concept quand j’interviens dans les écoles. Je fais cela parce que je crois au droit des Juifs à vivre en paix. Je veux que quelqu’un puisse porter une étoile de David sans craindre les regards ou les agressions, que les propriétaires de restaurants cachères n’aient plus peur de voir leurs vitrines brisées, que les enfants juifs puissent aller à l’école sans être attaqués. Alors oui, peut-être qu’au fond, cette volonté de défendre la dignité, la liberté et la sécurité de chacun s’inscrit déjà dans l’esprit du tikkoun olam. Je crois que tikkoun olam et l’éthique de notre civilisation européenne poursuivent une même ambition : celle de transformer le monde, non par la force, mais par l’éducation, la justice et la responsabilité morale. L’un comme l’autre nous invitent à refuser l’indifférence et à ne jamais rester passifs face à la souffrance d’autrui.


[1]     Salomo, Ben. Sechs Millionen, wer bietet mehr? Judenhass an deutschen Schulen (en allemand), Juedischer Verlag, 13 octobre 2025, 170 pages.

[2]     https://www.youtube.com/watch?v=dV4cFchFJkQ&list=RDdV4cFchFJkQ&start_radio=1

[3]     https://www.streetpress.com/sujet/1750861382-bruno-moneroe-chanteur-coming-out-patriote-homonationaliste-nouvelle-star-tele-realite-extreme-droite-marine-le-pen-attal

[4]     https://ladroiteaucoeur.fr/2023/01/26/qui-actes-antisemites-france/

  1. https://www.youtube.com/watch?v=Ylc7LlKjkts&list=RDYlc7LlKjkts&start_radio=1 ↩︎

Une discrimination qui peut rapporter gros

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DR.

Transmania. En Allemagne, Alina S. multiplie les actions en justice contre les entreprises refusant de l’embaucher. Non sans succès.


Originaire de Dortmund, Alina S. a postulé dernièrement à un emploi de secrétaire dans une imprimerie située à Hagen, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Considérant qu’elle n’avait pas les compétences pour ce poste, l’entreprise n’a pas retenu sa candidature. Ni une ni deux, Alina S. a immédiatement porté plainte pour… discrimination. Précisons qu’Alina S. est un homme qui se définit pour le moment comme une « personne trans et intersexuelle » en raison d’une « réassignation sexuelle incomplète » en vue de devenir une femme – sa voix, non encore modifiée par une chirurgie du larynx, ne laisse par exemple aucun doute sur son sexe d’origine. Cette personne a réclamé une indemnisation de 5 000 euros et obtenu finalement 700 euros après que l’affaire a été jugée au tribunal du travail de Bielefeld, tribunal dont le président, Joachim Kleveman, a révélé à la presse qu’Alina S. avait déclenché ces dernières années 239 actions en justice contre des entreprises ayant refusé de l’embaucher. Cette créature procédurière a touché à chaque fois des dommages et intérêts dont les montants étaient parfois supérieurs à 3 000 euros. Au chômage depuis douze ans, Alina S. a eu le temps de se renseigner sur les multiples possibilités qu’offre la loi allemande. Par exemple, il suffit que l’entreprise oublie d’ajouter, dans son annonce d’emploi, un « d » pour « divers » dans la rubrique indiquant le sexe du candidat, pour qu’elle encoure le risque de se voir traîner, comme l’imprimerie de Hagen, devant un tribunal. Dans un autre cas, Alina S. a porté plainte contre une société qui parlait dans son annonce de « jeune équipe »âgé.e de 47 ans, iel s’est senti.e discriminé.e. Résultat : 3 750 euros de dommages et intérêts. L’un dans l’autre, Alina S. aurait ainsi empoché au bas mot la somme rondelette, exonérée d’impôts, de 240 000 euros, selon le président du tribunal Joachim Kleveman qui, à l’issue de son dernier procès gagné, lui a lancé un facétieux : « À la semaine prochaine ! » Cette fois, c’est une entreprise de nettoyage qui est la cible d’Alina S.

Du vent dans les keffiehs: arraisonner la déraison

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L'équipage du Handala, le navire actuellement en route vers la bande de Gaza. RS.

Même si la politique de Netanyahou à Gaza est de plus en plus critiquée par les chancelleries occidentales, elles se gardent bien de condamner les arraisonnements en mer des fameuses « flottilles de la liberté ». Pourquoi ?


En juin, Rima Hassan, après avoir tenté sans succès de forcer le blocus israélien à Gaza à bord du Madleen, avec une petite troupe comptant notamment Greta Thunberg, était accueillie en héroïne par Jean-Luc Mélenchon pour son retour en France.

Le 20 juillet 2025, un mois après l’interception du voilier Madleen, la « Freedom Flotilla » récidive : un nouveau bateau, le Handala, s’apprête à tenter de forcer le blocus de Gaza.

À son bord se trouvent dix-huit passagers, dont deux élues françaises : Gabrielle Cathala, députée du Val-d’Oise, et Emma Fourreau, eurodéputée. L’arraisonnement annoncé du Handala serait, selon Gabrielle Cathala « une énième violation du droit international ». La condamnation militante est prévisible. Mais est-elle fondée en droit ?

Un blocus légal du point de vue du droit de la guerre

La réponse se trouve dans le droit des conflits armés. Depuis plus de quinze ans, Israël impose un blocus maritime autour de la bande de Gaza – établi en 2007 après la prise de pouvoir du Hamas, formalisé en 2009. En droit international humanitaire, un blocus naval est une méthode licite de guerre à certaines conditions : il doit être déclaré, effectif, non discriminatoire, et ne pas viser à affamer la population civile. Un panel d’enquête de l’ONU (rapport Palmer, 2011) a d’ailleurs conclu que le blocus de Gaza avait été instauré « en conformité avec le droit international ». Autrement dit, empêcher par un blocus maritime le ravitaillement du Hamas en armes est permis dans le cadre d’un conflit armé, dès lors que ces conditions sont respectées. En somme, le blocus israélien de Gaza est légal du point de vue du droit de la guerre.

Certes, ce blocus inflige des souffrances à la population de Gaza, même si la part des détournements par le Hamas dans ces souffrances paraît essentielle. Mais sa légalité obéit à des normes objectives. Sur ce plan, le blocus demeure une méthode reconnue – tant qu’il n’a pas pour but d’affamer toute une population et qu’une aide humanitaire minimale continue d’arriver par ailleurs. D’ailleurs, aucun État n’a engagé – en tout cas avec succès – de procédure contraignante à l’encontre de ce blocus. Pas même la Grande-Bretagne et la Norvège, dont le Madleen et le Handala battent pavillon, n’accusent Israël d’agir illégalement. Londres s’est borné à demander des explications et à s’assurer du bon traitement de sa ressortissante. C’est a posteriori, après l’arraisonnement du Madleen, qu’Emmanuel Macron a dénoncé le blocus comme une « honte » et « un scandale ».

Et les arraisonnements en mer ?

Qu’en est-il d’un éventuel arraisonnement en haute mer, loin des côtes israéliennes ou gazaouies ? À première vue, selon le droit maritime en temps de paix, aucun État n’a compétence hors de ses eaux territoriales pour intervenir sur un navire étranger. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer consacre en effet le principe de la liberté de navigation en haute mer. Cependant, ce principe ne vaut pleinement qu’en l’absence de conflit. En temps de guerre, le droit de la mer cède le pas au droit des conflits armés : un belligérant peut intercepter, visiter et saisir en haute mer un navire neutre qui tente de violer un blocus légal.

A lire aussi: 83 ans après la rafle du Vel d’Hiv, la question du génocide à Gaza

En résumé, l’arraisonnement du Handala, comme auparavant celui du Madleen, en zone internationale s’expliquerait et se justifierait par le droit de la guerre, qui supplante le droit maritime ordinaire. Contrairement à la vision simpliste de LFI (qui y voit un État agissant illégalement « hors de ses eaux »), on serait bien dans le cadre d’un blocus de guerre : le navire intercepté violerait ce blocus et relèverait donc de la compétence de l’État bloquant. On peut comprendre l’émoi suscité par le fait qu’une frégate de guerre stoppe un vieux chalutier prétendument humanitaire en pleine Méditerranée, mais juridiquement ce ne serait que l’application classique, quoique rare de nos jours, du droit de la guerre sur mer. Qualifier l’opération de « kidnapping » ou de « piraterie » serait tout aussi erroné : il s’agirait d’une capture en temps de guerre, prévue par les lois et coutumes de la guerre navale.

Le caractère « humanitaire » douteux des bateaux remplis de militants médiatisés

Le Handala se revendique « navire humanitaire ». En droit pourtant, cette notion n’existe pas. Hormis les navires-hôpitaux – bâtiments sanitaires clairement identifiés par les Conventions de Genève –, aucun bâtiment civil ne jouit d’une protection spéciale s’il participe à un conflit. Or le Handala n’est évidemment pas un navire-hôpital. C’est un vieux bateau de pêche affrété par la Freedom Flotilla, un collectif militant opposé au blocus israélien. Il bat pavillon norvégien mais sera paré de drapeaux palestiniens. Ses objectifs déclarés sont doubles : apporter une aide (symbolique, au premier sens du terme) aux Gazaouis, et surtout forcer la main d’Israël en contestant publiquement le blocus. En se fixant pour but politique de « briser le blocus » (comme le confirmait Gabrielle Cathala à l’AFP, le 12 juillet), ce bateau s’exclut du cadre d’une mission humanitaire pour se placer dans celui d’un acte de rupture de blocus.

Jean-Noël Barrot, qui ne fait pas figure d’agent pro-israélien, qualifie l’initiative « d’irresponsable » et confirme qu’elle ne contribuera « en rien à résoudre la catastrophe humanitaire en cours[1] ».

Le droit international n’accorde pas de passe-droit à de telles initiatives improvisées, fût-ce au nom de causes qui se veulent nobles. La puissance bloquante conserve le droit de contrôler et de filtrer l’aide destinée à l’ennemi. Un tel contrôle – certes strict et qui peut être politiquement débattu – n’est pas illégal tant qu’une partie des secours parvient aux civils par des voies légitimes. D’ailleurs, au moment où le Handala s’apprête à appareiller, des négociations sont en cours pour faire transiter l’aide humanitaire par des mécanismes structurés. La démarche isolée de ce bateau relève donc avant tout du coup d’éclat médiatique.

A lire aussi: Lève-toi et tue le premier !

Restera à apprécier la manière dont l’arraisonnement sera mené. Sur ce point, le précédent du Madleen plaide pour Israël. On se souvient qu’en 2010, l’assaut israélien contre le navire Mavi Marmara s’était soldé par la mort de dix militants, soulevant une indignation internationale et des accusations d’usage excessif de la force. En 2025, l’opération contre le Madleen s’est déroulée sans affrontement ni effusion de sang – aucun coup de feu tiré, aucun blessé de part et d’autre. Les passagers avaient été appréhendés sains et saufs, et n’avaient été retenus que le temps de leur identification et de l’organisation de leur retour.

Le traitement réservé aux militants illustrait que l’usage de la force était resté au strict minimum. L’armée israélienne avait même pris soin de fournir de l’eau et des sandwiches aux passagers après leur arrestation. Une photo diffusée montrait Greta Thunberg, tout sourire et vêtue d’un gilet de sauvetage, en train de recevoir un sandwich d’un soldat israélien. Sans parler de la « grève de la faim » que Rima Hassan a maintenu pendant 24 heures. Des militants opposés au Hamas ou des féministes iraniennes capturés dans des circonstances analogues auraient-ils bénéficié d’une telle courtoisie de la part du Hamas ou du régime de Téhéran ? Poser la question, c’est y répondre.

En définitive, il importe peu que l’arraisonnement du Handala ait lieu en haute mer. Dès lors qu’un blocus légal est en vigueur et que sévit un conflit armé, un État belligérant peut intercepter un navire civil en zone internationale pour faire respecter ce blocus. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, le droit de la mer et le droit de la guerre offrent une base légale aux actions d’Israël pour maintenir le blocus de Gaza et intercepter les tentatives de le briser. Les proclamations de LFI et d’autres qualifiant à l’avance l’arraisonnement d’illégal relèvent davantage de la polémique que d’une quelconque analyse juridique. Mais qui s’en étonne vraiment ?


[1] https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/irresponsable-la-passe-d-armes-entre-jean-noel-barrot-et-lfi-n-a-pas-attendu-que-le-handala-s-approche-de-gaza_252825.html

Gisèle Pelicot, Nahel: jusqu’où ira la glorification des victimes?

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A Madrid le 8 mars 2025, les militantes féministes disent "gracias" à Gisèle Pelicot © Bernat Armangue/AP/SIPA

Demandera-t-on demain la panthéonisation de Nahel Merzouk ?


Le 23 août 1996, la Belgique effondrée assistait aux funérailles de deux petites filles dont les prénoms, Julie et Mélissa, flottaient depuis des semaines dans toutes les têtes. Tous les drapeaux étaient en berne et le palais royal avait proposé d’envoyer un représentant. Les parents s’y étaient opposés, « Le Roi ou rien ! ». 

Nombre de Belges avaient pris congé pour suivre la retransmission de la messe d’adieu ou pour assister directement à celle-ci. Mais aussi spacieuse que soit la Basilique Saint-Martin à Liège, elle ne pouvait contenir le 5 à 10 000 personnes, journalistes, célébrités ou simples citoyens venus soutenir les parents des petites filles, victimes d’une épouvantable tragédie. La rue Mont Saint-Martin qui mène à la basilique, fermée au trafic était noire de monde. Lorsqu’y pénétrèrent les corbillards, le silence se fit. Mais lorsque, suivant ceux-ci, apparurent à pas lents les parents des deux défuntes, dont plus personne n’ignorait le calvaire, la foule applaudit. Cela me laissa interloquée. On applaudit un exploit, une prestation remarquable, un héros… Mais des familles de victimes ? Ça me semblait incompréhensible. C’était il y a presque 30 ans. 

Depuis, le statut de victime – voire de simple plaignant et surtout plaignante – a pris du galon. Hissé au plus haut niveau des gloires nationales, ce sont les victimes ultra médiatisées qui tiennent le haut du pavé. Et si elles sont victimes d’une erreur d’appréciation de la police, on n’est pas loin de leur élever une statue. Ça permettra de remplacer celles que nous érigions autrefois à nos héros et que le wokisme déboulonne à tour de bras… Ainsi la ville de Nanterre prévoit d’installer une plaque commémorative au jeune délinquant Nahel[1].

A lire aussi: Nicolas Bedos ou l’ange déchu du Vieux Monde

Mais il n’y a pas que les statues et les plaques commémoratives dont il convient de détricoter tant le sens que la fierté. Depuis 1802, la France, par la loi du 29 floréal an X, récompense des militaires ou des civils pour mérites éminents en les décorant de la plus haute distinction : la Légion d’Honneur. Ce vieux gadget qui sent la France rance, qui symbolise un patriarcat blanc, une Histoire glorieuse, et surtout qui contredit l’égalitarisme mou qui sert à présent d’horizon en hissant certains au-dessus des autres, doit à son tour être l’objet d’une entreprise de démolition ou, à minima, de dissolution. 

C’est ainsi que Madame Pelicot, sexuellement abusée, victime entre les victimes et surtout victime des hommes, est proposée à la prochaine fournée de la Légion d’Honneur. Qu’a-t-elle fait pour mériter l’éternelle reconnaissance de la patrie ? Il ne se trouve pas un cœur assez sec pour nier son martyre et y compatir sincèrement. Mais en quoi cela fait-il d’elle un sauveur de la nation ? Une héroïne ? Ses terribles épreuves jusqu’au verdict final la hisse-t-elle vraiment au rang de Marie Curie ou de Jean Moulin ? La falsification sémantique que l’on voit chaque jour à l’œuvre rappelle la novlangue de George Orwell. Dans le monde effrayant décrit dans « 1984 », les mots n’ont pas simplement subi un glissement de sens, mais une inversion. La vérité est le mot pour signifier le mensonge, comme l’amour est le mot pour signifier la haine. Le temps est-il venu, en France, où le mot « héros » signifiera « victime », avant que « gloire » ne signifie « honte » ?


[1] https://www.causeur.fr/nahel-refus-d-obtemperer-plaque-raphael-adam-312887

Le macronisme s’est déjà tué lui-même…

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Le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau photographié lors d'un déplacement consacré aux incivilités et rodéos sauvages en milieu rural, à Condécourt, dans le Val d'Oise, le 23 juillet 2025 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Dans un entretien accordé hier à Valeurs actuelles, Bruno Retailleau a prédit la fin du macronisme et fustigé l’impuissance politique du « en même temps ». Les macronistes sont furieux : ils reprochent au candidat de « la France des honnêtes gens » de faire trop de presse, de ne pas jouer collectif et de ne pas évoquer son bilan sécuritaire. Qu’ils se rassurent: Emmanuel Macron et Bruno Retailleau pourront en discuter très prochainement en tête-à-tête. Ils ont un rendez-vous prévu en fin de journée… Analyse.


Bruno Retailleau a tout dit dans un remarquable entretien accordé à Valeurs actuelles[1]. Outre sa volonté de rester au gouvernement tant qu’il s’estimera utile aux Français et nécessaire pour faire face à la menace que représente LFI, il a développé une double argumentation, s’appuyant à la fois sur sa fonction ministérielle et sur sa présidence des Républicains.

« La gauche soixante-huitarde a engendré une société permissive. Quelque part, les “déconstructeurs” ont gagné… »

La première argumentation porte sur l’obligation, pour une droite authentique, de se débarrasser de l’influence pernicieuse d’une idéologie de gauche qui l’a gangrenée dans beaucoup de domaines, notamment judiciaire et culturel. Rien de ce que la gauche a de valable ne lui appartient en propre, une droite intelligente a le devoir de le récupérer, comme Nicolas Sarkozy l’avait d’ailleurs proposé en 2007. Je ne doute pas que Bruno Retailleau a pour objectif principal de redonner à la droite dont il a pris la tête, fierté, audace, sincérité et moralité. J’insiste sur ce dernier point qui est l’angle mort de la politique française, tous partis, responsables, opposants, ministres confondus. La droite, comme le souligne le ministre de l’Intérieur, ne doit pas se contenter d’être un peu mieux ou un peu moins mal que la gauche, elle se doit d’être tout autre chose, indépendante et inventive.

A lire aussi, Jean-Jacques Netter: Le Mur des comptes

La seconde argumentation, qui a énoncé une évidence – le macronisme disparaîtra avec la fin politique d’Emmanuel Macron – a pourtant suscité une controverse et des réactions très vives de Renaissance. On comprend mal celles-ci. Dans une situation catastrophique dont l’initiateur, il ne faut jamais l’oublier, a été Emmanuel Macron, il était inévitable que la pratique gouvernementale ne ressemblât pas aux périodes ordinaires et fût secouée par des antagonismes qui n’excluent pas pour l’instant un accord de base sur l’essentiel souhaité par le Premier ministre.

Le dépassement, c’est dépassé

Je serais prêt à admettre que le macronisme, si on peut conceptuellement le définir, a d’abord, et surtout, été un dépassement affiché de la droite et de la gauche afin d’opérer une prise du pouvoir grâce à un électorat séduit par cette espérance, mais vite désabusé. Par la suite, la politique d’Emmanuel Macron a mélangé dans le désordre, avec des contradictions, des voltes voire des aberrations, des mesures plutôt libérales, une vision internationale se voulant gaulliste, beaucoup de repentance, longtemps un fiasco régalien, une manière narcissique, trop sûre de son fait, d’exercer le pouvoir, avec une indifférence totale à l’égard des critiques même les plus républicaines qui soient.

Si macronisme il y a eu, il a été tué par lui-même et depuis 2017, la seule preuve du macronisme est Emmanuel Macron lui-même, qui a tout fait par d’incessantes variations pour nous contraindre à ne considérer que lui comme point fixe. Celui-ci disparu, il n’y aura plus rien. Ce qui démontre la pertinence du point de vue de Bruno Retailleau, au demeurant déjà proféré mardi 20 mai sur un mode atténué par la porte-parole Sophie Primas.

L’action politique impose des arbitrages clairs

Bruno Retailleau affirme qu’il « ne croit pas au en même temps » et que « le macronisme alimente l’impuissance ». Il n’est plus personne, au regard des résultats nationaux ou internationaux, qui ne fustige pas cette prétendue simultanéité qui a rendu notre politique à la fois inefficace et illisible. L’action impose des choix, des arbitrages, des exclusions quand le « en même temps » conduit à la stérilité. Sa seule utilité est dans le débat intellectuel, personnel, où chacun, pour s’enrichir de plénitude, a le devoir de peser le pour et le contre, les idées et leur contradiction, son opinion et ce qui pourrait la nier.

A lire aussi, Didier Desrimais: Mesures budgétaires: Bayrou épargne l’immigration! Pourtant…

La démonstration de la faillite du « en même temps » est facile à opérer. Par exemple quand on voit le sondage écrasant (la gauche à peine moins sévère que la droite) sur le fiasco régalien du président de la République. Le régalien, longtemps un domaine trop vulgaire, trop populaire pour lui. Puis il a tenté d’en apprendre la langue mais cela a toujours été une langue étrangère. Grâce à François Bayrou, pour la première fois de notre histoire, nous avons un couple régalien exceptionnel, exactement sur la même longueur d’onde. Il masque la faiblesse présidentielle.

M. Retailleau a toute légitimité pour s’exprimer sur l’ensemble des sujets et ce n’est pas, de son chef et enfin, la première mesure de rétorsion véritable à l’encontre des autorités algériennes qui va diminuer son crédit. Quatre-vingts dignitaires algériens privés des facilités diplomatiques dues à l’accord de 1968 ! La diplomatie à la Jean-Noël Barrot a vécu ! La seule question qui vaille est non pas de savoir si Bruno Retailleau restera au gouvernement – cela dépend de paramètres qui ne relèvent pas que de lui – mais si jusqu’en 2027 la droite dont il est aujourd’hui l’incarnation éclatante saura faire bloc pour gagner. Avec un adieu sans trop de regret au macronisme !

MeTooMuch ?

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[1] https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/bruno-retailleau-le-macronisme-sachevera-avec-emmanuel-macron

La justice française est-elle tombée dans le piège tendu par un oligarque kazakh?

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Mukhtar Ablyazov, l'homme qui valait 6 milliards ! DR.

Les poursuites contre l’oligarque Moukhtar Abliazov ont été annulées en France pour des motifs politiques, relançant le débat sur l’accueil de figures controversées au nom des droits humains


Après plusieurs années de procédure, estimant que les tribunaux français n’étaient pas compétents, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a annulé en avril 2025 les charges pesant contre l’oligarque kazakh Moukhtar Abliazov. Cette décision constitue une victoire juridique pour l’ancien banquier et ministre kazakh, soupçonné d’avoir détourné plusieurs milliards de dollars lorsqu’il dirigeait la BTA Bank, la plus grande banque du pays. Cependant, cette décision de justice soulève une question fondamentale : la protection légitime des droits humains ne risque-t-elle pas de conduire à une complaisance coupable envers des personnalités controversées ?

Condamné à la perpétuité dans son pays

Moukhtar Abliazov est bien connu dans les chancelleries européennes. Ancien ministre de l’Energie sous la présidence de Noursoultan Nazarbaïev, il est devenu l’un de ses plus farouches opposants avant de fuir le Kazakhstan en 2009. Les autorités kazakhes l’accusent d’avoir détourné 6 milliards de dollars de la BTA Bank et d’avoir orchestré le meurtre d’un de ses associés ; des faits pour lesquels il a été condamné à perpétuité par contumace dans son pays. Pour sa part, l’Ukraine le réclamait aussi pour des détournements de 500 millions de dollars.

En 2012, la Haute Cour du Royaume-Uni l’a reconnu coupable d’outrage à la cour pour avoir menti sous serment et falsifié des documents. « Il est difficile d’imaginer autant de cynisme, d’opportunisme et de ruse de la part d’un individu impliqué dans un litige commercial » a déclaré le juge britannique Maurice Kay. Condamné à 22 mois de prison au Royaume-Uni, Abliazov s’est réfugié en France en 2013. Par la suite, une amende de 218 millions de dollars lui a été infligée par les États-Unis pour ses montages financiers douteux.

En France, il a su intelligemment tirer parti des failles du système. En septembre 2015, Manuel Valls, alors Premier ministre, a signé un décret autorisant son extradition. Mais en 2020, Abliazov a obtenu l’asile politique qui lui a été retiré deux ans plus tard. Cette décision a été confirmée par le Conseil d’État en 2024. Pourtant, il continue à plaider sa cause auprès des autorités françaises en se présentant comme victime de persécutions politiques.

L’annulation des charges pesant contre Abliazov par la Cour d’appel de Paris repose sur un argument juridique : les poursuites engagées contre M. Abliazov seraient motivées par des considérations politiques, dissimulées derrière des accusations de droit commun. Ce raisonnement s’appuie sur le refus de la France, en 2014, d’extrader l’oligarque, ainsi que sur les mises en garde du Conseil d’État contre une possible instrumentalisation de la justice par les autorités kazakhes.

Cette prudence doit-elle pour autant conduire à ignorer les accusations portées contre lui ?

M. Abliazov sait habilement faire intervenir ses relais d’influence. Des personnalités européennes telles que l’ancien eurodéputé Marco Panzeri, impliqué dans le scandale du Qatargate, ont pris sa défense. De même, basée à Bruxelles, la Fondation Open Dialogue (ODF) lui est également fidèle.

Entre 2013 et 2020, l’ODF a expliqué qu’Abliazov et ses acolytes étaient victimes de persécutions politiques. Aujourd’hui, l’ODF qui présente l’oligarque comme un de ses « consultants », publie de rapports qui attaquent ses opposants, qu’il s’agisse d’officiels kazakhs, de banques d’Asie centrale ou d’institutions traquant les fonds de la BTA.

Un OQTF pas comme les autres !

M. Abliazov n’est plus sous contrôle judiciaire. Les charges de blanchiment et d’abus de confiance qui pesaient contre lui ont été abandonnées. Il reste pourtant au cœur d’un imbroglio politico-judiciaire qui indigne certains responsables politiques français, comme la sénatrice Nathalie Goulet : pourquoi un OQTF déchu de son statut de réfugié – fut-il un oligarque – peut-il continuer à résider en France ?

Au Royaume-Uni, le Crown Prosecution Service (CPS) et la National Crime Agency ont invoqué un « manque de ressources » ou des failles juridiques pour ne pas poursuivre la procédure d’extradition qui le visait. Les avocats de la BTA Bank, menés par le cabinet Hogan Lovells, ont prié le CPS d’agir. En vain.

En annulant les poursuites pour défaut de compétence, la France n’a pas blanchi Moukhtar Abliazov. Elle a simplement pris acte du fait que l’État de droit ne permet pas de juger une affaire lorsque les motivations du plaignant peuvent être considérées comme politiques. Cette décision laisse toutefois entière une question cruciale : un personnage comme Abliazov doit-il continuer à bénéficier de la protection de la France ? En voulant protéger les droits de tous, la France n’est-elle pas en train de devenir un refuge pour ceux qui savent manipuler le droit ?

Aujourd’hui, le nom d’Abliazov figure toujours sur les listes de surveillance britanniques, mais sans volonté politique de la part de Londres et de Paris, cet oligarque insaisissable continuera à échapper à la justice.

Danièle Sallenave: républicaine toujours, quoi qu’il en coûte

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Danièle Sallenave photographiée en 2019 © Philippe Lacoche

Élevée dans l’amour de la République, l’Académicienne évoque, avec audace et lucidité, son parcours de femme de gauche au sein d’une époque mouvementée. Intéressant.


« Je ne me donne pas en exemple, je raconte », écrit Danièle Sallenave en quatrième de couverture de son dernier livre, La splendide promesse, sous-titré « Mon itinéraire républicain », un récit de quelque 520 pages. « Je suis une enfant des années d’après-guerre, élevée dans l’amour de la république, de ses principes, de ses symboles et de ses mythes au cœur de l’Ouest conservateur et clérical », poursuit-elle. Dans ce long texte, elle se demande ce qu’elle a fait de cet héritage et ce que ce dernier a fait d’elle. Un itinéraire ancré au sein d’une époque mouvementée ? Euphémisme que de le dire. « Fin de la guerre d’Algérie, mai 68, découverte du tiers-monde, chute du Mur, sursauts populistes d’une France en proie au mécontentement et au doute… Une rude mise à l’épreuve de l’idéal républicain », constate-elle encore non sans modestie et lucidité.

 « Être de gauche et aimer la France. »

On lit ; on progresse dans notre lecture. On finit par en convenir : elle est restée républicaine en toute circonstance, ce malgré ses doutes, ses convictions mises à mal, et les évolutions rapides, trop rapides, d’une société qu’on ne comprend pas toujours. Danièle Sallenave nous conte ses amitiés, ses voyages, ses rencontres, ses coups de cœur et ses ruptures. Tout cela pour parvenir à un sentiment général qu’elle qualifie de « têtu » : « La république n’est rien si elle oublie « la splendide promesse faite au tiers état », selon la formule de Mandelstam. Une promesse de justice, d’instruction et de progrès. » Devant cette évidence, on ne peut que s’incliner, comme on s’incline devant ce livre à la fois beau, rassérénant, sincère, bouleversant parfois, sincère toujours.

A lire aussi, du même auteur: La Baronne déracinée

Une sincérité indéniable qui ne manque ni d’audace, ni de panache, notamment quand elle aborde le délicat, si délicat aujourd’hui, sujet du féminisme : « (…) j’ai acquis pour toujours une vision égalitaire du féminisme. Rien ne doit être refusé aux femmes parce qu’elles sont des femmes ; rien ne doit leur être accordé parce qu’elles sont des femmes. » Voilà qui est clair ; on est loin, très loin, des excès d’un ultra féminisme qui finit par entretenir la guerre des sexes. De même lorsqu’elle procède à cette analyse à propos du PCF : « Durant les événements de mai 68, j’éprouve de la distance à l’égard du gauchisme, pour moi l’expression d’une jeunesse dorée. Je partage son rejet du stalinisme, mais non celui du Parti communiste parce qu’il continue d’être à mes yeux profondément français et le parti des forces populaires. » Lucide et courageuse, elle n’hésite pas à publier au début des années 90, un article dans les Temps modernes (alors dirigée par Claude Lanzmann) intitulé « L’hiver des âmes » dans lequel elle fait comprendre pourquoi la fin de l’URSS n’est pas forcément une bonne nouvelle. Il fallait quand même oser quand tout l’intelligentsia européenne, de droite et/ou de gauche, bêlait de plaisir comme un seul ovin après la tonte. D’abord envahie par les puissances ultralibérales, capitalistiques, puis mafieuses, la nouvelle Russie est aujourd’hui dirigée par un belliqueux dictateur.

Danièle Sallenave ne dissimule pas son attachement à la France qu’elle scrute droit dans les yeux : « Mais je dois vivre avec cette question : qu’est-ce qu’être de gauche et aimer la France ? Sur une ligne de crête : à gauche, le rejet de la France, comme une entité raciste, impérialiste et colonialiste ; à droite, les solutions identitaires et exaltation de la nation charnelle. » On est en droit de ne pas lui donner tort.

Elle étonne encore quand elle n’hésite pas un seul instant à soutenir le mouvement des gilets jaunes en publiant, en 2019, dans la collection « Tracts » de chez Gallimard, le savoureux Jojo, le Gilet jaune, pétillant pied de nez à la gauche caviar et aux bobos de salons qui méprisent royalement cette contestation issue du peuple qui rame et qui souffre. Pour tout cela, Danièle Sallenave et son récit méritent lecture attentive et bienveillante grâce à leurs propos éclairés et singuliers.

La splendide promesse, « Mon itinéraire républicain », Danièle Sallenave ; Gallimard ; 520 p.

La splendide promesse: Mon itinéraire républicain

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A Séville, sur les traces de Carmen…

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© Département de Communication de Tourisme de Séville

Dans la capitale andalouse, pas à pas, et livre ou partition en main, l’occasion est trop belle de revivre la destinée de Carmen, telle qu’elle est relatée par la nouvelle de Prosper Mérimée ou telle qu’elle apparaît, acte après acte, dans le chef d’œuvre de Georges Bizet…


Premier acte. Devant la manufacture de tabac

La cloche a sonné, nous, des ouvrières,
Nous venons ici guetter le retour.
Et nous vous suivons, brunes cigarières,
En vous murmurant des propos d’amour

La cloche ne sonne plus, Calle de San Fernando, à Séville, et de la manufacture de tabac, somptueux bâtiment édifié au XVIIIe siècle sous Philippe V, le premier des Bourbons d’Espagne, les cigarières ne sortent plus pour aguicher les majos sévillans venus ici  les accoster au moment de leur pause.

Aujourd’hui, l’immense édifice, réputé être le plus grand d’Espagne après le palais-monastère de l’Escurial, est devenu le siège de l’Université de Séville et les dragons du régiment d’Almanza n’y sont plus de faction.

Plus de Don José, ni de garde montante ou descendante provenant de cette caserne ocre-brun située à quelques pas de là,Avenida de Menendez Pelayo, et aujourd’hui transformée en annexe de la Junta de Andalucia, le gouvernement andalou. On la rallie en quelques minutes en traversant los Jardines de Murillo.

C’est ici, dans cette manufacture, que venait travailler Carmen la bohémienne dans les années 1830, sous le règne d’Isabel II. Dans la chaleur étouffante des immenses salles voûtées s’entassaient par centaines les ouvrières dépoitraillées, telles que les a peintes Gonzalo Bilbao dans son tableau Las Cigarreras qui est visible au Musée des Beaux-Arts de Séville. Carmen venait du quartier des gitans, du faubourg de Triana, de l’autre côté du Guadalquivir. Au 66, Calle de la Purezza (rue de la Pureté ! elle qui eut d’innombrables amants), non loin de la chapelle des mariniers, cette maisonnette blanche à un étage et aux longs stores de bois vert sapin, était peut-être la sienne jadis. A cette époque, pour gagner la manufacture, en l’absence de ponts entre Triana et Séville, à l’exception d’un pont de bateaux, on empruntait un bac qui permettait de traverser le fleuve. Aujourd’hui, c’est du pont Isabel II, orné de sa délicieuse et minuscule chapelle et de son campanile de poupée, le premier pont de pierre à avoir relié dès 1852 Triana au centre de Séville, que l’on a la plus belle vue sur la capitale andalouse. Un paysage urbain enchanteur, dominé par la Giralda, et qui, par bonheur, n’a que peu changé depuis le temps de la zingara. Mais là où des berges douteuses bordaient le Guadalquivir, des quais ont été édifiés depuis qui enserrent les eaux du Guadalquivir.

A lire aussi, du même auteur: De Varsovie à Montparnasse: l’aventure artistique des sculptrices polonaises de Bourdelle

Du côté de Séville, s’élève l’immense palais de San Telmo où tenaient leur cour la sœur d’Isabelle II, l’infante Marie Louise Ferdinande d’Espagne, et son époux, le prince Antoine d’Orléans, duc de Montpensier, le benjamin des fils de Louis-Philippe 1er, le plus intriguant, le moins sympathique de la fratrie. Ils étaient les exacts contemporains de Carmen, mais en plus convenable tout de même. Aujourd’hui, le palais est séparé de ses immenses jardins qui ont été offerts par l’infante à la ville et sont désormais aménagés sous le nom de parque de Maria Luisa.

Du côté de Triana, les masures des gitans d’autrefois ont fait place à de petites maisons bien soignées, à ces restaurants et bars à tapas grouillant sur la calle del Betis qui borde le Guadalquivir.

L’amour est enfant de bohême,
Il n’a jamais, jamais connu de loi 

Rectorado de la Universidad de Sevilla

Non loin de l’ancienne manufacture de tabac, c’est dans la Calle de la Serpiès, raconte Mérimée, que Carmen, profitant de la passion qu’elle a fait naître chez Don José, lui fausse compagnie et s’enfuit pour éviter la prison. Cette prison militaire deSan Laureano, aménagée dans l’ancien Colegio du même nom, auparavant saccagé par l’occupation française durant les guerres napoléoniennes,  s’élève toujours à l’extrême fin de la rue Serpiès, sur la rue Alphonse XII. Désaffectée depuis, elle abrite aujourd’hui des boutiques. C’est là que sera incarcéré Don José pour avoir laissé fuir la bohémienne. L’ombre de Carmen flotte toujours sur la Calle de la Sierpiès. Ou sur la Calle Cuna qui la jouxte, avec ses innombrables tiendas, ses boutiques où abondent châles de Manille – mantones de Manilla-, éventails et robes à volants dont se parent les Carmencita du troisième millénaire durant la Feria de Abril.

Deuxième acte : près des remparts de Séville

Près des remparts de Séville
Chez mon ami Lillas Pastia,
J’irai danser la séguedille,
Boire du manzanilla

Séville a depuis bien longtemps débordé de ses antiques remparts datant du temps des Almohades, les conquérants arabes. De ces remparts près desquels, chez le cabaretier Lillas Pastia, Carmen dansait la séguedille, buvait du manzanilla et dévorait sans doute de la friture de poissons comme on en trouve aujourd’hui dans les échoppes de Santa Maria la Blanca. De ces murailles et de ces tours mauresques, abattues dès 1868 et rendues plus exotiques encore par le voisinage des palmiers plantés là au XIXe siècle, on retrouve des vestiges imposants entrela Puerta de la Macarena et la Puerta de Cordoba, non loin de la Alameda de Hercules, la promenade d’Hercule. Dans ce quartier populaire, on peut toujours croiser de ces Andalous trapus et tannés par le soleil, arrière-arrière-petits-fils des contrebandiers de jadis. Et tard dans la nuit, dans le silence des rues désertes, on croit entendre encore la voix de don José tout brûlant du désir de retrouver Carmen et qui chante Halte là ! Qui va là ? Dragon d’Alcala !

Les tringles des sistres tintaient
Avec un éclat métallique, 
Et sur cette étrange musique
Les zingarellas se levaient.

Aujourd’hui, toutefois, c’est plutôt dans le faubourg de Triana, comme au 49, Calle Pagès del Corro, chez la danseuse Anselma, qu’on retrouve quelque chose de l’atmosphère surchauffée de la taverne de Lillas Pastia. Entre des murs surchargés de figures du Christ, de la Vierge et de portraits de matadors, où chante et danse qui veut être vu et entendu, on retrouve quelque chose de la Séville de jadis.

Remparts
Taverne El Rinconcillo, 40, calle Gerona

Troisième acte : dans la sierra, le repaire des contrebandiers

Ecoute, compagnon, écoute,
La fortune est là-bas, là-bas.
Mais prends garde pendant la route,
Prends garde de faire un faux pas…

Pour mieux évoquer l’acte III, il faudrait s’éloigner de la ville et se perdre sur les chemins rocailleux serpentant dans les montagnes arides qui séparent Séville de la Méditerranée.
Cependant, depuis certains des ponts enjambant le Guadalquivir, on devine, au loin, cette campagne montueuse parcourue jadis par les contrebandiers qui traversaient des étendues quasiment désertiques déclinant jusqu’à Cadix ou Sanlucar de Barrameda, jusqu’à la Costa de la Luz, pour se charger de ballots de produits de contrebande qui arrivaient à Gibraltar par la mer. Aujourd’hui, en voiture, les distances se parcourent en moins de deux heures. A pied, à dos d’ânes ou de mulets, c’était une toute autre affaire. Et il s’agissait d’éviter les agents de la douane que Carmen, Frasquita et Mercédès étaient précisément chargées d’amadouer pendant que leurs complices filaient dans la nuit noire.

A lire ensuite, Julien San Frax : Dans les caves du Vatican…

Quatrième acte : aux portes de la Plaza de toros

Si tu m’aimes, Carmen,
Tu pourras tout à l’heure
Etre fière de moi…

A quelques pas du pont Isabel II ou pont de Triana se dresse, éclatante de blancheur, d’ocre jaune et de rouge sang de bœuf, la superbe Plaza de toros de Séville. Elle est la propriété de la Real Maestranza de Caballeria de Sevilla, une institution née dès la reconquête de la ville en 1248 par le roi Ferdinand III le Saint et remaniée sous Charles Il, le dernier des Habsbourg d’Espagne. C’est le petit-neveu et successeur de ce dernier, Philippe V, qui accorde en 1707 à la Real Maestranza le privilège de célébrer les courses de taureaux et d’édifier une arène à cet effet. Depuis Ferdinand VII, les rois d’Espagne sont Hermanos mayores (frères ainés) de la Real Corporacion. Mais le premier des Bourbons à assumer cette dignité fut l’infant Philippe d’Espagne, duc de Parme, de Plaisance et de Guastalla, fils de Philippe V et gendre de Louis XV.

D’abord construite en bois, la Plaza de toros commence à être édifiée en pierre au milieu du XVIIIe siècle. Au temps de Carmen, dans les années 1830-1840 (la nouvelle de Mérimée est rédigée en 1845 et publiée en 1847), la Plaza de toros demeure inachevée, le roi Charles III en 1786 ayant interdit les courses de taureaux. Son achèvement ne sera décidé qu’en 1876, un an après la création de l’opéra de Georges Bizet à Paris, et l’édifice n’adoptera sa forme actuelle qu’en 1881.

A lire aussi, Jonathan Siksou: Murcie sans façons

Accolé à la Plaza de toros, un musée de tauromachie conserve une tenue d’alguazil, telle qu’elle fut dessinée au XVIIIe siècle et telle qu’elle est encore portée du temps de Carmen quand le publie conspue l’alguazil à vilaine face. On y découvre encore des gravures représentant la Maestranza telle que la vit Carmen et quelques-uns de ces habits de lumière dont celui  du fringant Escamillo, torero de Grenade, qu’un portrait nous dévoile sous le nom de Rodrigez Guzman.

C’est à la Plaza de torosque se sont déroulés les derniers moments de la vie de la Carmencita. C’est là que la foule bigarrée attend l’arrivée des quadrilles dans le fracas des fanfares, le tumulte et l’exaltation, qu’elle voit passer l’alcade et les alguazils. C’est là qu’elle acclame Escamillo, le héros du jour, et Carmen accrochée à son bras. C’est de là, à la droite de l’entrée principale, à la porte 16, celle réservée aux toreros, que la flamboyante gitane ressort aussitôt à la rencontre de José dont la présence lui a été signalée par Mercedes et Frasquita. Lui s’était embusqué au fond, à droite, dans un coin de la minuscule Calle Iris, el calejon Iris, qui relie les arènes à la ville et par laquelle passent les quadrilles arrivant aux arènes. Là, devant cette porte 16, José supplie, là Carmen l’affronte, là elle jette avec colère cette bague qu’elle a au doigt et qui naguère lui a été offerte par son amant délaissé. Et c’est là que ce dernier, ivre de jalousie et de désespoir, la frappe mortellement, elle qui a ruiné sa vie. Près de deux cents ans après le drame, au pied de la muraille circulaire qui entoure les arènes, le sol est toujours étrangement marqué d’une tache sombre, une tache du sang de la bohémienne, morte aussi ingrate qu’elle fut indépendante…Mais non loin, face à la Puerta del Principe, sur les bords du Guadalquivir, se dresse une statue de Carmen, comme pour signifier que la gitane ne mourra jamais.

Mesquins, chauvins, les Andalous n’ont apposé sur le socle de la statue ni le nom de Mérimée, ni celui de Bizet, eux sans qui Carmen n’eut jamais connu la gloire universelle. Eux sans qui elle n’aurait tout simplement pas existé…


A voir prochainement en France :

Carmen, opéra de Georges Bizet. Opéra de Paris-Bastille,  du 7 février au 19 mars 2026

https://www.youtube.com/watch?v=qtZD_JctGN8

Mais aussi…

Carmen, adaptation théâtrale de la nouvelle de Prosper Mérimée. Théâtre Notre Dame, Festival off d’Avignon. Du 5 au 26 juillet 2025.
Carmen, opéra-paysage. Abbaye de Royaumont. Le 28 septembre 2025.
Carmen, version de concert, Philharmonie de Paris. Les 1er et 2 novembre 2025.
Carmen 28 janvier 2026. Spectacle chorégraphique. Théâtre de Denain. Le 28 janvier 2026.
Carmen. Chorégraphie du Ballet flamenco de Barcelona. Théâtre Confluences à Avignon. Le 7 février 2026.


A voir à Séville :

L’ancienne manufacture de tabac devant laquelle Carmen rencontre José, aujourd’hui université de Séville, calle de San Fernando.
La calle de Serpiès.
L’ancienne prison de Séville, calle de Alfonso XII.
Les remparts de Séville, calle Macarena.
Les arènes de Seville, paseo de Colon.
Le faubourg de Triana.
Le Museo de Artes y Costumbres populares, 3, plaza de America (objets et costumes du temps de Carmen).
Le Museo de la Real Maestranza de Seville, 12, paseo de Colon (musée de la tauromachie).
Le Museo de Bellas Artes, 9, plaza del Museo (représentations de matadors, bailaoras et gitanes, dont le portrait de Carmen par Garcia Ramos, mais aussi œuvres de Zurbaran, de Ribera,  de Murillo…).

Se loger à Séville :

Hotel ****Las Casas de la Juderia, 5, calle Santa Maria la Blanca ; 00-34-954-41-51-50 (juderia@casaypalacios.com) Magnifique ensemble de 27 vieilles maisons et de patios adorables  cachés derrière de hauts murs.
Hôtel Puerta de Sevilla*, 2, calle Puerta de la Carne ; 00-34-954-98-72-70. Très charmant hôtel sur une place extrêmement vivante.  
Dîner à l’andalouse : El Rinconcillo (maison fondée en 1670), 40, calle Gerona.
Manger de la friture comme chez Lilas Pastia, au 2, calle Puerta de la Carne.
Boire du manzanilla : chez Horatio, 9, calle de Antonio Diaz ou chez Los Hijos de Morales, 20, calle Garcia de Vinosa ; dans les innombrables bars autour de la cathédrale.  
Danser la séguedille : chez Anselma, 49, calle Pages del Corro, à Triana. Au Patio Sevillano, 11, paseo de Colon. A El Arenal, tablao flamenco, 7, calle Rodo.

Office du tourisme espagnol à Paris, 22, rue Saint-Augustin ; 01-45-03-82-50.

Quel antisioniste êtes-vous ?

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DR.

Yachting girl comme Rima, théoricien comme Jean-Luc, compromis comme Dominique, sadique comme Ali… Et vous, quel antisioniste êtes-vous ?


Les vacances approchent et côté summer body, vous avez oublié de remplacer l’apéritif par la marche nordique. Résultat : quand vous avez essayé ce joli maillot violet, le « Oh, on dirait la vache Milka », lancé d’un ton extatique par votre ado, a blessé votre sensibilité de violette. Plus cache-tes-capitons que beauté capiteuse, vous décidez de vous rabattre sur la grâce intérieure et adoptez pour cela une posture politique censée mettre en avant votre vertu. Vous hurlez à présent « Free Palestine ! » dès le petit déjeuner et cherchez désespérément la voie à suivre pour épater vos copines. Alors que diriez-vous d’un petit test pour déterminer quel antisioniste vous êtes ?


Quelle est votre idée d’un voyage militant réussi ?

a. Vous annoncez que vous avez réactivé l’Invincible Armada, mais finissez par prendre la mer en solitaire sur un yacht plus chargé de pathos que de matos.

b. Vous rendez visite à vos potes masculinistes suprémacistes de Téhéran, Doha, etc. Des hommes dont vous appréciez la sobriété : ils accommodent les droits de l’homme en moins de 140 caractères, peine de mort incluse !

c. Vous êtes très Sud global, alors vous faites la tournée des régimes incompris pour leur dispenser des conseils d’image. Tout est dans la présentation. Un massacre d’opposants lié à des considérations ethniques ou religieuses ? Parlez plutôt de « recentrage identitaire » ! Le financement du terrorisme international ? Appelons cela : « Investissement dans la dimension tragique de la rencontre civilisationnelle ».

d. Voyager ? Mais tu crois vraiment que le community manager de l’Apocalypse prend des vacances ? Et puis le temps est mossad en ce moment.

On vous confie le soin d’organiser une série de meetings islamo-gauchistes sur les plages de nos vacances. Quel serait l’intitulé de cette tournée estivale ?

a. « Keffieh is the new black. Vers une mod.e disruptiv.e, décolonial.e et intersectionnel.le ».

b. Tournée des plages ? La révolution ne s’adapte pas, elle exige ! Et la Révolution, c’est moi ! La République, aussi ! Et son tribun, je suis ! On me reconnaît à ce que mes amis portent un sonotone. Donc ce sera : « Vaincre le sionisme, poison de la démocratie, grâce à la dictature religieuse ».

c. « Entre Orient exotique et Occident extatique, comment toujours garder un brushing impeccable ».

d. Le truc, c’est que, bien que mon feu divin soit en train d’écraser l’entité sioniste sous son courroux (#Mytho), j’ai des petits soucis de fuites urinaires. Et puis en ce moment, y’a comme un élan vers le Paradis dans mon entourage. Désolé je passe mon tour, il faut bien que quelqu’un garde la vieille maison.

Votre guide dans la vie ?

a. Evita Perón. Sa recette : pour partager une souffrance équivalente à celle des opprimés, s’opprimer soi-même.

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b. Robespierre ou Pol Pot (ce dernier étant moins occidentalo-centré) ! Who else, comme dirait la vipère impérialiste Georges Clooney, copain de l’infâme réactionnaire Jean Dujardin.

c. Quand on dépasse Victor Hugo, on cesse de se mesurer. Sinon, tu payes combien pour que je dise que toi aussi tu es un immense poète ?

d. Le type qui porte une soupière noire sur la tête dans ce long-métrage décadent qui plaît tant aux infidèles : La Guerre des étoiles. Vous ne voyez pas ?  Pendant tout le film, il veut construire un instrument de pacification des relations internationales, que des malintentionnés osent appeler « Étoile de la mort ».

Votre dernière phrase au moment de passer de vie à trépas ?

a. « Merde, j’ai coincé mon Keffieh dans la roue de la trottinette électrique de Greta. Non ! Ne démarre pas, je suis en train de prier pour la fin de l’entité sioniste ! Gretaaaaaa ! »

b. « Le jour où la mort viendra, ce sera pour me passer commande. »

c. Une dernière phrase, certainement pas ! Moi, c’est un roman épique entier que je laisserai à la postérité. Qui a dit « écrit par un comptable » ?

d. « Tiens, bizarre, mon beeper est en panne… »


Résultats

Un maximum de a. En guerre perpétuelle, surtout contre la nuance, vous visez le martyre, mais n’atteignez souvent que le ridicule. Qu’importe, vous êtes une égérie de la gauche « Chicken for KFC » et êtes devenue, depuis, une admiratrice d’Henri IV, surtout en ce qui concerne la poule-au-pot. Votre modèle : Rima Hassan.

Un maximum de b. Si vous croyez que le CRIF dirige la France et que les juifs forment un peuple qui veut et peut conquérir le monde, alors soit vous avez un problème cognitif, soit vous êtes Jean-Luc Mélenchon.

Un maximum de c. Vous aspirez à être le Chanel n° 5 de la compromission géopolitique, et avez d’ores et déjà la faculté de porter l’humanisme tellement cintré que cela en devient handicapant pour courir plus vite que les propositions de rémunération de régimes peu recommandables. Dominique de Villepin a beaucoup à vous apprendre.

Un maximum de d. Vous aspirez à être la version chiite de la fin du monde. L’incarnation de la volonté divine, option ogive et pendaisons de masse. Le tout avec le charisme d’un bulot et la barbe d’Hibernatus. On vous a déjà dit que vous ressemblez à Ali Khamenei ?