Anne-France Dautheville fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines. Elle se confie dans La vieille qui conduisait des motos.


Dans une époque où le jeunisme est encensé, la vieillesse demeure l’un des derniers îlots de résistance. Comme si le souffle de vie y était plus intense, moins formaté et très éloigné de cette sagesse béate vendue dans les spots de publicité. Les fuites urinaires et les dentiers défaillants n’incitent guère à un enthousiasme exagéré. Vieillir, c’est se révolter contre un corps qui lâche sans pouvoir agir, sourire à ses errements du passé, jouir par la mémoire et surtout ne plus se voiler la face. S’accepter tel que l’on est/naît est un chemin long et tortueux comme les routes piégeuses du Pakistan dans les années 70. Parler enfin avec une liberté totale à un moment de notre histoire où l’opinion est cadenassée, verrouillée et prisonnière d’un immobilisme de l’esprit.

La jeunesse est un naufrage

Un vieux, ça peut se permettre de l’ouvrir et de foncer droit devant. À vrai dire, les jeunes m’ennuient. Leur optimisme (feint ou non) me déprime. Leur indolence mêlée à cette certitude de tout savoir a quelque chose d’un peu ridicule. J’ai toujours préféré la compagnie des vieilles personnes, tous les enfants uniques me comprendront. Dans les familles où la motocyclette animait les repas du dimanche midi, où Giacomo Agostini et Sammy Miller étaient mis sur un même plan d’égalité que Lagarde & Michard, la figure d’Anne-France Dautheville m’était familière.

Et j’ai suivi le vent, son livre paru en 1975 dans la collection « L’aventure vécue »  de Flammarion puis ressorti chez Payot en 2017, tenait crânement sa place dans notre bibliothèque. Sur les rayons, il voisinait avec des encyclopédies de jardinage et les œuvres complètes de Michel Déon. Je remercie encore mes parents pour leur éducation plus éclectique qu’académique. Nous possédions même La piste de l’or, le récit d’un périple long de six mois, soit 21 051 km en Amérique du Sud, au guidon d’une Honda 250 XLS et cette phrase d’ouverture qui me revient aujourd’hui : « J’ai eu envie de chanter et envie de vomir ». Anne-France Dautheville, protestante au visage d’ange, fut une aventurière quand ce mot avait encore un sens. Première femme à effectuer un Tour du Monde seule ou à rallier Paris-Ispahan sur de modestes bécanes japonaises avant d’enfourcher de costaudes allemandes, elle reste une légende des pistes lointaines.

Le vieux monde hostile aux frêles jeunes femmes

Aujourd’hui où les expéditions sont balisées comme les discours de technocrates, on peine à imaginer cet ancien monde totalement sauvage et hostile pour une frêle jeune femme. Avant de devenir sur le tard l’égérie de la marque Chloé, Anne-France était l’une de ses beautés inaccessibles, où le charme naturel et l’audace gamine étaient des passeports pour l’aventure. Cette petite française, ex-cadre de la réclame, allait donner un sens à sa vie en rencontrant les autres, sans peur et fausse pudeur. La moto fut son meilleur interprète. Celui qui n’a jamais vu Anne-France chevauchant sa chétive Kawa 100 cm3 avec un manteau façon lévrier afghan ou portant cette robe à fleur légère comme les blés ne connaît rien à la puissance de l’imaginaire. En escarpins à lanières ou en veste de cuir cintrée, cette fille-là était terrible !

Les années n’ont pas entravé sa séduction. Celle qui a eu mille vies et fut emportée au gré de ses reportages partout sur la planète, se confie dans La vieille qui conduisait des motos aux éditions Payot. Aucun risque de supporter un témoignage gnangnan, vaguement moralisant, cette motarde parle cash ! Dans ce bric-à-brac de souvenirs, entre morceaux d’Histoire de France, propos plus intimes et plaisir de rouler en deux roues, elle se raconte sincèrement. « Quand on conduit une moto, il est utile de savoir s’arrêter d’urgence et de se faire l’idée qu’un jour, il faudra tuer pour survivre » dit-elle, avec un humour aussi décalé que le moteur boxer bicylindres Béhème. Cette vieille n’oublie jamais d’installer son antique moto sur la béquille centrale et de se nourrir en croque-monsieur, signes de longévité pour la machine et sa pilote.

Avec le temps, va…

Toujours lucide, elle ne fait pas l’impasse sur la disparition du désir : « Je suis vieille, parce que les garçons ne me voient plus et parce que j’ai compris, que toute ma vie, la nature m’a roulée. Mais cela m’a été bien agréable ». Anne-France Dautheville ne se plaint pas et ne revendique rien. Sa dignité face aux coups durs nous élève. Elle n’a pas fait fortune. Elle a écrit des livres. Elle a ouvert les gaz pour se sentir vivante. Cette manière d’appréhender l’existence nous inspire le respect.

La vieille qui conduisait des motos, Anne-France Dautheville, Payot Voyageurs.

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