Réclamé par les gilets jaunes, le référendum d’initiative populaire (RIC) aggravera l’inflation législative et le pouvoir des technocrates chargés d’appliquer la loi.


Le mouvement des gilets jaunes, peu organisé, décentralisé à l’extrême et recouvrant une multitude de situations incompatibles et changeantes au gré des « Actes », semble n’être capable que d’une seule réclamation concrète, plus petit dénominateur commun entre les différentes nuances de jaune: le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Il s’agit d’une demande de démocratie plus directe, plus proche des citoyens.

La démocratie représentative, telle qu’elle est appliquée en Ve République, a échoué à prendre en compte toutes les composantes de la société, elle a trahi la souveraineté populaire. Les institutions qui confondent vote et élection, les représentants qui sont considérés tour à tour comme corrompus, pas assez responsables ou même incompétents, le financement des partis politiques, les lobbies, les médias – on en oublie – seraient en cause. Et donc, pour résoudre les problèmes de la démocratie, il faudrait exiger plus de démocratie ! Et qui peut être contre plus de démocratie ? Les élus certainement pas, ils en sont le produit. Les électeurs pas plus. Parce que la démocratie est justement le régime qui leur donne, au moins formellement, la parole et en conséquence, si on devait avouer que la démocratie pose des problèmes par nature, la première piste d’explication deviendrait l’électeur lui-même. Ainsi, le débat sur les limites de la démocratie, conséquences de sa nature même, ne peut pas exister faute d’orateurs. Et c’est pour cette raison que si la démocratie malfonctionne, seule une dose plus grande encore de démocratie peut être exigée.

Aggraver le mal

Suivant la même logique, Staline justifiait la répression des opposants en formulant la thèse de l’accentuation de la lutte des classes pendant l’étape de construction du socialisme: plus le régime s’installait profondément dans le pays, plus ses ennemis se faisaient menaçants et empêchaient sa victoire finale. Ainsi, pour résoudre les problèmes inhérents au système communiste, la réponse était qu’il était nécessaire d’aller toujours plus loin dans la mise en place de ce système. Rien, pas même l’absurde, ne pouvait arrêter cette fuite en avant, au moins tant que des opposants pouvaient être inventés.

Il n’existe bien sûr aucun point de comparaison entre les gilets jaunes et Staline, entre un régime démocratique même que partiellement représentatif et la dictature du prolétariat. Sinon celui que les critiques des échecs de ces deux systèmes appellent une fuite en avant sans possibilité de faire demi-tour.

Le problème est que les preuves ou indices montrant que la démocratie mènerait ou ait jamais mené, à grande échelle, à l’expression de la souveraineté populaire sont très faibles pour ne pas dire inexistants. Et pour la démocratie représentative autant que pour la démocratie directe.

L’hypothèse principale derrière la justification de la démocratie est un modèle reposant sur des individus libres, clairvoyants, rationnels et informés qui ont le choix entre des partis ou des individus clairement situés sur un axe idéologique et sans autre but que d’appliquer ce pour quoi ils ont été choisis. Autant d’hypothèses de travail – jamais validées empiriquement, il va sans dire – qui devraient à peine servir de cadre de réflexion pour un cours magistral à Sciences Po. En fait, le citoyen – chacun de nous – est un acteur social, limité cognitivement, poussé par une construction culturelle, répondant de manière contradictoire à de nombreuses incitations et contraintes et dont la participation à la vie politique est donc extrêmement compliquée à comprendre et dont nous ne connaissons que peu d’aspects aujourd’hui. Autant de raisons qui rendent totalement spéculative l’affirmation que la démocratie serait une manière de révéler les aspirations populaires.

Le règne des lobbies

En l’absence de cadre théorique et de données empiriques, tentons quand même une projection. La façon dont a été récupéré le mouvement initial des gilets jaunes, le fait que les participants au grand débat national leurs soient totalement étrangers et ce qu’on peut imaginer de la fin de cette même consultation géante, tout indique que le résultat de l’application du RIC serait très différent des promesses qu’on nous tient aujourd’hui. Tout d’abord, en diluant les rendez-vous électoraux et en disjoignant les dimensions politiques, le RIC sera sûrement le jouet de tous les groupes de pression, qu’ils soient industriels ou commerciaux, idéologiques, religieux, identitaires… Bref, tous ceux contre lesquels, naïvement et de manière confuse, se dressait le mouvement initial des gilets jaunes.

En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’une bataille électorale est toujours une lutte – rendue pacifique – et dans cette lutte, les plus forts sont souvent les plus concernés, les plus conscients, les plus disponibles et finalement ceux qui ont le plus à gagner. Effectivement un portrait des minoritaires outrés, des élites ayant accès aux médias, des lobbies en tout genre. L’habitant de la périphérie en situation d’insécurité culturelle, le travailleur pauvre, l’indépendant ou le commerçant croulant sous les taxes et impôts, l’heureux qui est né quelque part, de lui, il ne sera plus question. Son seul espoir sera alors le deuxième vainqueur de l’application du RIC: l’administration technocratique. C’est en effet elle qui sera en charge de la mise en pratique de la décision d’un électorat qui ne lui aura donné comme instruction qu’un « oui » ou un « non » autorisant toutes les nuances dans l’interprétation. Et en choisissant parmi ces nuances, les « technos », responsables devant personne et élus par personne, pourront imposer en grande partie leurs vues. Le piège se sera refermé !

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