La scène se déroule sur les hauteurs de Nice au début du mois de mars 1974. Alors qu’il se rend chez des amis, Clément Rosset reçoit une mystérieuse boulette comme dans la BD de Robert Crumb Head Comix, où de mystérieuses boulettes, venues d’on ne sait où, frappent des personnages au hasard. Cette boulette est de nature philosophique. Son message est d’une clarté aveuglante et Clément Rosset le déclinera sous toutes ses formes dans son œuvre. Il le résume ainsi : « Ce que nous prenons pour une version perverse de la réalité est la réalité même ». La tautologie comme philosophie prend forme et Clément nous en offrira au fil des ans des versions hilarantes.

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Clément Rosset nous raconte un soir, à Michel Polac et à moi, qu’il fait souvent le rêve suivant : il reçoit dans son courrier un imprimé élégant qui est, en fait, une convocation officielle : « Le dénommé Clément Rosset, demeurant à Picadilly Circus, est prié de se rendre à la prison centrale de Londres, demain matin à dix heures pour y être pendu ». Il ne fait aucun doute, ajoute Clément, que le destinataire de la lettre se rendra de plein gré à son exécution. Il s’y rendra d’autant plus volontiers que le cirque de la vie (Picadilly Circus), la ronde des désirs, lui pèsent et qu’il aspire à leur échapper.

Accusé de réception

Ce rêve confirme mon intuition que l’ami Clément est un nihiliste – terme qu’il exécrait – qui s’ignore. Il a résolu trop jeune l’énigme de l’existence en s’imbibant de Schopenhauer et s’est laissé ensuite embobiner par Nietzsche, expert dans l’art de lancer des boulettes.

Ce que j’ai le plus apprécié chez ce cher Clément, c’est son humour très british, son sens du burlesque et son inaltérable bonne humeur en compagnie. Mais il ne serait pas tout à fait lui-même, s’il n’attendait pas, s’il n’espérait pas chaque nuit la lettre lui annonçant avec une politesse exquise son exécution pour le lendemain. Il l’a enfin reçue.

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