Amour propre, un roman de Sylvie Le Bihan beau comme un sursaut d’orgueil. Avec la Casa Malaparte de Capri comme dernier terrain vague.


Il est des livres qu’on ne voudrait jamais finir. Amour propre, de Sylvie Le Bihan fait partie de ceux-là. Giulia, l’héroïne du roman, divorcée, décide de prendre le large et de quitter ses trois enfants pour retrouver la femme qu’elle n’est plus. Elle affirme : « Je suis là pour oublier la mère et renouer avec la femme. » Et où se trouve-t-elle ? Dans un lieu devenu mythique depuis de tournage du Mépris, de Godard, la Casa de l’écrivain Malaparte. C’est dans cette maison gigantesque, étrange, dominant la mer bleue cernant l’ile de Capri que Giulia écrit, protégée par l’esprit de Malaparte et le fantôme de son chien, Fedo, adopté par l’écrivain lors de son exil ordonné par Mussolini sur l’île de Lipari. Cette découverte de l’intérieur de la Casa construite « come me » est grandiose. On avance pas à pas, on en oublie presque la trame romanesque, le pourquoi de cette longue visite, en novembre, sous un ciel changeant, tantôt protecteur, tantôt maléfique, à l’image de la vie et des destinées qui la façonnent. La mère de Giulia, Laura, est partie peu après la naissance de sa fille, laissant un livre, La Peau, de Curzio Malaparte. Pourquoi est-elle partie ? Ou a-t-elle fui ? C’est le moment pour Giulia de tenter de répondre à ces questions et de faire le point sur sa propre existence.

Originalité, j’écris ton nom

Les thèmes abordés demandent un certain courage. Ça change des romans qu’on ne cesse de nous proposer, charriant les bons sentiments, rédigés sous le regard implacable d’une société codifiée, verrouillée par la brutalité du primat de l’économie. Une femme est faite pour avoir des enfants, elle doit se sacrifier pour eux, ils sont la source principale de son bonheur. Dire le contraire entraînerait la mise à l’index de la femme devenue soudain « sorcière ». Giulia, pourtant, brise le silence. Elle redevient actrice d’une vie qui lui échappait totalement. Il était temps, car elle était épuisée. Et si seule, au fond. Épuisée par de grands ados incapables de se prendre en main, surprotégés, inadaptés aux bouleversements mondiaux qui s’annoncent. Il s’agit de la génération « Snowflakes », des jeunes allergiques à l’effort et à la dureté de la vie. La page 137 explique le déclin de l’Occident. L’auteur écrit : « Une génération de ‘’moi, moi’’, dorlotée, qui s’effondre et devient suicidaire quand la connexion internet tombe en rade. » Les parents sont complices. L’auteur poursuit : « Et nous les ‘’parents – hélicoptères’’, fan club de notre progéniture, qui leur tournons autour, sur la pointe des pieds, pour ne pas risquer de perturber leur bien-être tout en engueulant le service technique SFR. » Constat sans concession d’une société qui fonce dans le mur. L’auteur, par la voix de son personnage principal, Giulia, confesse : « Je me mentais à moi-même, faisant voler en éclats les valeurs sur lesquelles ma génération s’était construite. » Un suicide collectif, en somme.

Examen de conscience chez Malaparte

Tout ça écrit du haut (32 mètres) de la terrasse de la villa Malaparte (32 marches), symbole d’un homme seul, ayant osé regarder la vérité en face, ce soleil qu’il imaginait aveugle.

Giulia poursuit son examen de conscience dans le refuge de Curzio, l’enfant triste d’un pays qui s’est donné à Mussolini, avant de succomber au charme des soldats américains, avec leurs chewing-gum et bouteilles de Coca-Cola. Elle parle à Maria, la femme qui habite non loin de la Casa, en charge des écrits non publiés de l’auteur de La Peau. Giulia avoue qu’elle est une mère imparfaite, qu’elle a eu son premier enfant sous la pression sociale, par mimétisme, parce que tout le monde autour d’elle en avait. Elle transgresse la loi de la nature, bouscule les mentalités les plus conservatrices, elle scandalise par ses propos qu’elle couche sur la page vierge. Elle suit les pas de Curzio, l’écrivain inclassable, extravagant, libre, oui, libre comme le Grecco, ce vent impétueux qui gonfle les flots. Elle redevient femme en osant décrire la future mère déformée par la grossesse. « Mes dix-huit kilos pris en neuf mois, confesse Giulia, et que je mis dix-huit mois à perdre, mes crises de sciatique qui ajoutaient un boitement à ma démarche éléphantesque, mes seins qui gonflaient à en péter les veines apparentes. » Elle évoque encore, dans une démarche cathartique, son cul de babouin « à cause des hémorroïdes », après la libération par les « voies naturelles ». Dans un style violent, diablement efficace, elle dit qu’elle est la pire des mères, « celle qui aime ses enfants mais qui ne peut s’empêcher de regretter d’en avoir eu. » L’écrivain n’est pas là pour distraire, mais pour révéler certaines vérités que la société veut passer sous silence. Il refuse l’avortement mental. Malaparte est un écrivain de cette trempe. Sylvie Le Bihan aussi.

Rien n’est laissé au hasard dans ce roman. Sa construction est habile, sa fin inattendue. Amour propre devrait même trouver un réalisateur audacieux, un nouveau Godard… Mais BB ne tourne plus depuis belle lurette et Piccoli attend la mort sans s’en rendre compte. Il ne reste que la Casa Malaparte qui résiste à tout, en particulier aux béotiens qui la photographient sans jamais avoir lu une ligne de Curzio, qui disait : « Qu’ils pensent ce qu’ils veulent de moi, ils ne penseront pas ce qu’ils devraient en penser. »

Sylvie Le Bihan, Amour Propre, JC Lattès.

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