Il était deux heures du matin quand je suis arrivé à Mexico, dans la cité mythique de 22 millions d’habitants. Les rues étaient quasi désertes dans un centre historique où flottait une odeur familière. Un doux parfum d’Espagne sur une terre exotique. Des rues sombres, dignes et sérieuses où seuls des itinérants éméchés semblaient vouloir passer la nuit. Les lampadaires du Palais national ne suffisaient pas à éclairer l’immense place du Zócalo : inutile de pénétrer les arcanes de sa majesté colorée.

Mais comme dans toutes les villes du monde, les jours et les nuits ne se ressemblent pas. Le jour, une foule colossale surgit des confins précolombiens. Un air de fête malgré la pauvreté ambiante, la population mexicaine participe pleinement, intensément, à l’esprit latino-américain. Les Mexicains retournent la vie dure dans le sens du bonheur, ils transforment les malheurs en euphémismes moins lourds. L’optimisme n’est pas une option, mais le reflet de la sagesse populaire.

Une Nouvelle-Espagne

Quand l’Espagnol Hernán Cortés est arrivé, aurait-il pu prévoir son triomphe ? C’est une question que je me suis souvent posée en parcourant le « centro ». Le 10 février 1519, quelques années après l’arrivée de Christophe Colomb, il débarquait sur la côte du Mexique depuis La Havane avec 10 navires, 400 soldats, 16 chevaux et une poignée de canons. En quelques mois seulement, le conquistador parvenait à faire tomber l’Empire aztèque et tous les peuples indiens qui s’étaient rangés derrière lui. Très rapidement, la modeste armée allait vaincre plusieurs milliers d’Indiens subjugués par l’allure chevaleresque et la technologie des combattants espagnols.

Le sang a coulé, mais il s’est mélangé. La fusion de deux peuples a donné naissance à la Nouvelle-Espagne. En ce sens, ce pays résulte moins de la conquête que de l’union forcée qui en a découlé. Il est moins le résultat d’une seule guerre que d’une relation amour-haine entre deux grands ennemis. Pour comprendre le Mexique, il faut toujours revenir à sa dualité fondatrice. Aujourd’hui, dans ce pays, les divisions ne sont pas vraiment culturelles ou religieuses : elles sont encore avant tout économiques. D’ailleurs, la vieille pyramide aztèque de la hiérarchie divine s’est fort bien adaptée au capitalisme…

Le vivre-ensemble est un fait

Mexico est donc une ville de mélanges qu’il ne faut pas confondre avec nos grandes mégalopoles rongées par le désenchantement. Mélanges de genres et de styles, mais surtout de peuples. Le métissage, le vrai, celui qui réunit et non folklorise, est une réalité observable à chaque coin de rue. En Amérique latine, le vivre-ensemble n’est pas une théorie inventée dans les universités. Ce n’est pas une lubie d’utopistes branchés. C’est un fait, une réalité tangible, quelque chose qui se vit au jour le jour. L’air sera toutefois moins lourd quand on trouvera les moyens d’enrayer la violence.

Le Mexique n’est pas, pour autant, épargné par le phénomène du racisme. Loin de là. Les postes importants sont rarement occupés par les héritiers directs des autochtones. Il suffit d’allumer la télévision ou de lire les journaux pour le constater. Dommage, car rien n’est plus beau que ce spectacle grandiose, que ce théâtre urbain de la mixité corporelle. Rouge à lèvres carmin sur des bouches aztèques. Tatouages ancestraux sur des jambes « espagnoles ». Regards castillans issus d’yeux en amandes. Mexico est une femme de braise, une passion qui dérange. C’est Victoria Sánchez, une fleur rouge dans les cheveux, que vous voulez combler de louanges.

L’Eldorado de la douceur violente

Mexico, c’est aussi quatre membres d’une famille sur une même mobylette. Des niños de 6 ou 7 ans, apparemment seuls, qui jouent de la guitare dans la rue pour gagner de quoi vivre ou faire vivre. Des vendeurs de cigarettes à l’unité qui vous sollicitent sur les terrasses des restos. Des pitbulls en liberté que des gens caressent au passage. Des vendeurs d’icônes de la Vierge et des hordes de policiers répartis aux quatre coins de la ville. Ce sont des taxis rose et blanc, des joueurs de musique en boîte et des ruelles fatiguées qu’il vaut mieux ne pas emprunter trop tard. De longues files d’attente devant les guichets automatiques.

Eldorado de la douceur violente, Mexico est une ville immense, gargantuesque, qui est restée fidèle à son double héritage. Un pied en Espagne, un pied dans les Amériques. C’est la capitale d’une civilisation en soi, à part entière, blottie sous un empire américain qui la craint. Que tous les regards se tournent vers elle, car Mexico incarne un monde qui ne doit jamais mourir.

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