Ludovic-Hermann Wanda est une insulte aux déterminismes. Il n’est pas donné à tout le monde de descendre d’une lignée aristocratique camerounaise, d’avoir grandi en banlieue puis étudié maths et philosophie, de s’être adonné au trafic de drogues avant de se convertir au judaïsme. Ce trentenaire aux allures de dandy publie un roman autobiographique, Prisons (éditions de l’Antilope) écrit en français et en « wesh-wesh » (sabir des banlieues). L’occasion de nous exposer sa vision de la langue, du judaïsme et du salut par la France. Entretien.


Daoud Boughezala. A vingt ans, vous avez été incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis pour trafic de drogue avant d’entamer une rédemption qui vous mènera à étudier les mathématiques et la philosophie. Des études ou de votre conversion au judaïsme, qu’est-ce qui vous a sauvé ?

Ludovic-Hermann Wanda. Mon rapport à la foi, à Dieu et au judaïsme m’a sauvé. Comme je l’explique dans mon livre Prisons, le simple fait d’être convaincu que je mettais les pieds en prison par la volonté divine – et non pas par châtiment – m’a installé dans une espèce d’ouverture et de découverte positive. Je ne suis pas arrivé à Fleury en broyant du noir et en me morfondant mais plutôt en me disant qu’au bout du compte, quelque chose de positif m’attendait.

Qu’est-ce qui a vous mené vers le judaïsme ?

Mon entrée dans le judaïsme a précédé de quelques mois mon incarcération. J’ai d’abord cru en Dieu avant d’associer ma croyance au judaïsme. Le déclic s’est fait au détour d’une rencontre avec un rabbin qui venait une fois par mois à l’université. J’étais en première année. A l’écoute d’un des enseignements de ce rabbin, qui tournait autour de la relation au père, thème qui m’est cher, j’ai obtenu une réponse qui sommeillait au fond de moi mais que je n’avais pas encore formulée. Moi qui n’ai pas grandi avec mon père, ça m’a permis de basculer dans un autre rapport à la paternité. Alors que j’avais été auparavant approché par des imams dans ma banlieue, la réponse du rabbin m’a sauté au visage comme une évidence. Le rabbin affirmait qu’il fallait honorer son père quels que soient ses actes.

Des siècles durant, Juifs et Noirs ont été des cobayes de l’inhumanité.

Comme le théoricien rasta Marcus Garvey et dans une certaine mesure Sammy Davis Junior après sa conversion au judaïsme, percevez-vous une communauté de destin entre Juifs et Noirs ?

Je valide à 1000% cette vision garveyiste, une vision que le film -un brin incompris- Case départ, expose. Il suffit de jeter un œil sur l’histoire pour comprendre que cette vision tient de l’évidence : nous avons deux « peuples » qui, des siècles durant, ont été des cobayes de l’inhumanité qui anime les groupes humains en position de force, deux « peuples  » qui ont été exclus de l’humanité : l’un, humainement (Le bien meuble, le singe); l’autre moralement (le peuple déicide/vampire/judas)…et ce alors même qu’ils ont offert au monde quantité d’étoiles et de modèles : d’Einstein à Pelé, de Mandela à Freud, de Césaire à Chomsky, etc. Raison pour laquelle rien ne me chagrine plus que de voir un Afro se vautrer dans l’antisémitisme. Dans son immortel Peau noire masque blanc, Fanon avait tout résumé: s’adressant aux Afros, « Si tu entends un propos antisémite, dresse l’oreille, on parle de toi ».

Je suis donc entré dans le judaïsme non pas pour quitter mon africanité mais pour mieux l’habiter. Ce faisant, j’ai compris avoir tout intérêt à mettre en lumière ce que jusque-là je négligeais : mon appartenance aristocratique dans le rapport qu’elle entretient au devoir. Le triptyque de l’ethnie à laquelle j’appartiens au Cameroun est noblesse-dignité-élégance. Avec mon ascendance aristocratique, j’ai pu assouvir pleinement ma vocation d’écrivain et ma passion de la transmission en étant convaincu d’obéir à une mission que Dieu m’a mise entre les mains.

La racaille attitude transforme un jeune en soldat – de sa cité, de son département ou de Daech.

Vous maniez d’ailleurs parfaitement le verbe. A ce sujet, vous distinguez deux France séparées par une frontière linguistique : le pays qui parle français et les territoires perdus contaminés par la « racaille attitude ». Comment définissez-vous celle-ci ?

La racaille attitude correspond trait pour trait à la définition que Durkheim donnait du fait social : une manière d’agir, de penser et de se comporter extérieure à l’individu mais qui s’impose à lui sans qu’il en ait conscience. Même si un jeune de 10 ou 12 ans adopte au départ la racaille attitude par intérêt, la testostérone bout en lui et il a besoin d’apparaître fort, viril. Dans la rue, à moins de déposer plainte, chacun est son propre Léviathan. Il est donc préférable d’apparaître comme un loup que comme un mouton – les moutons se font agresser, racketter, maltraiter. Très vite, ceux qui veulent réussir à marcher dignement dans la rue adoptent cette racaille attitude qui finit par devenir partie intégrante de leur personnalité jusqu’à forger la trajectoire de ces jeunes. La racaille attitude est vraiment une maladie sociale dont personne ne sort gagnant. Ça transforme un jeune en soldat – de sa cité, de son quartier, de son département et par extension, instrumentalisation et géopolitique aidant, soldat d’une idéologie internationaliste comme Daech.

Dans quelle banlieue avez-vous vécu ?

A Vigneux-sur-Seine, dans l’Essonne, non loin d’Evry. J’y garde un pied, mais en dehors de la cité. J’y ai vécu une dizaine d’années.

On est beaucoup plus impulsif quand on ne maîtrise pas le verbe.

Sans vous transformer en « racaille » aux 300 mots de vocabulaire. Comment se fait-ce ?

J’ai eu la chance de connaître une scolarité assez avantageuse. On m’a prêté certaines aptitudes qui me permettaient d’être premier de la classe. Du reste, ma mère était présente et m’a très tôt inculqué le virus de l’écoute du mot. Quand je prononçais une phrase mal formulée, plutôt que de me la faire répéter, elle faisait mine de ne pas l’avoir comprise. Cela me faisait me remémorer ce que je venais de dire puis rectifier. J’y ai gagné une attention toute particulière à l’égard du verbe même si, l’adolescence venue, j’ai sombré dans le langage « weche-weche ». Je me suis ainsi retrouvé handicapé verbal. Ce handicap se manifeste dans des situations très précises – entre jeunes, on reste dans les postures – face à un proviseur, un agent de police ou un juge, quand on doit adopter un langage plus châtié et que  les mots ne viennent pas.

Un jeune homme de banlieue cherche la valorisation dans tout ce qu’il peut commettre

Vous allez jusqu’à expliquer la violence des banlieues par le manque de mots et l’appauvrissement de langage. Cet argument victimaire ne dédouane-t-il pas des individus qui ont tous gratuitement accès à l’éducation et à la culture ?

Effectivement, la France est un pays de cocagne en matière de culture. À chaque coin de rue, une bibliothèque jaillit ! Ceci dit, on est beaucoup plus impulsif quand on ne maîtrise pas le verbe. Et la pression du regard extérieur n’arrange rien. Ainsi, les travaux de psychologie freudienne nous apprennent que les individus agissent souvent par mimétisme, un mimétisme qui se focalise sur des leaders d’opinion incarnant un idéal. Pour la jeunesse, il s’agit soit des parents – un parent qui lit, ce qui est plutôt une habitude bourgeoise – soit le grand frère – qui jure plus souvent par le sport, soit le rappeur – qui crachent souvent sur la lecture. Résultat des courses : les jeunes des cités sont des aveugles qui meurent de soif adossés à un puits. A force de se morfondre et de se victimiser, ils n’ont pas conscience d’être près d’un puits où ils pourraient se désaltérer. Cela renvoie aussi au récit qu’ils font d’eux-mêmes.

C’est-à-dire ?

En se présentant comme noirs ou arabes, les jeunes de cité issus de l’immigration s’enferment dans un récit colonial. Se dire que ses parents ou ses grands-parents ont souffert de la colonisation française les enferme dans un complexe d’infériorité. Si on ajoute l’absence de compliments (la culture africaine n’est pas un robinet de compliments…) et l’humiliation subie à cause de l’échec à l’école, on comprend qu’un jeune homme de banlieue cherche la valorisation dans tout ce qu’il peut commettre. Y compris un petit larcin.

Comment avez-vous échappé à cette culture du ressentiment post-colonial ?

Je n’ai pas reçu de rancune coloniale en héritage, mais le plus important est moins le récit transmis par les parents que leur attitude. A la maison, le père et la mère font figure de lions. Or, dans le monde extérieur, devant un contrôleur de train par exemple, ce lion se transforme en chaton car il a un « blanc » face à lui. Pour un jeune, la France se résume à des symboles : son maître d’école, le contrôleur… Il y a un complexe d’infériorité raciale qui lui fait baisser la tête et courber le dos face aux personnes censées incarner l’autorité parentale. Cela meurtrit plus d’un enfant qui voit ses premiers héros déchoir. Au point de le faire entrer dans une forme de rage.

Certaines batailles pour une paire de seins se terminent dans un bain de sang !

Vous mettez le doigt sur un point très important : le primat accordé à l’honneur en banlieue. Ce parti pris explique certaines réactions agressives, par exemple lorsque la virginité d’une jeune fille est en cause. Est-ce une conséquence de l’importation de cultures étrangères fondées sur l’honneur et la loi du groupe ?

N’oubliez pas que la culture individualiste est le propre de l’Occident. Elle est minoritaire à l’échelle de l’histoire et du monde. Les jeunes issus de l’immigration l’ont subie de plein fouet à cause d’un élément déterminant. Un enfant qui possède une chambre vit en moyenne sept ans dans sa chambre. Un enfant qui n’a pas de chambre individuelle a beaucoup plus tendance à sortir, à tenir le hall d’immeuble avec d’autres et n’a donc pas de temps pour se construire en tant qu’individu et se forger un avis personnel. En cela, il reste tributaire de l’avis collectif. Sa mentalité reste celle du village : il n’est qu’une particule dans un grand tout. C’est pour cela que les jeunes de cité s’habillent tous de la même manière, marchent de la même manière, partagent les mêmes postures et les mêmes codes. Leur moi profond n’a même pas eu le temps d’éclore. Ils se contentent de participer au mouvement de peur d’être montré du doigt. Dans le cas d’un triangle amoureux, lorsqu’on partage les faveurs d’une jeune fille avec un autre, si cet autre nous grille la politesse, on subira les moqueries et les quolibets du groupe, ce qui est difficilement supportable au quotidien. Certaines batailles pour une paire de seins se terminent dans un bain de sang !

Chacun pense être rejeté par l’Autre à cause de sa couleur de peau.

Vous décrivez une France fracturée sur le plan culturel, voire linguistique. Cette sécession rampante va-t-elle faire éclater le pays ?

La séparation linguistique est hélas perçue comme une séparation raciale. Elle est vécue comme telle, ce qui durcit les positions des uns et des autres. Chacun pense être rejeté par l’Autre à cause de sa couleur de peau alors que dans les rapports humains, c’est la langue qui crée cette distance. Ceux qui maîtrisent la langue française maîtrisent aussi ses codes et la politesse (comme disait Lévinas, « Avant le cogito, il y a le bonjour »). Inversement, ceux qui ne la maîtrisent pas échappent à la politesse la plus élémentaire. Dans les transports en commun ou ailleurs, quand ils se montrent polis sans maîtriser la langue, ils se sentent ridicules, donc à quoi bon s’y échiner ? Quand une dame qui ne parle pas bien français en bouscule une autre, elle sera perçue comme une sauvage. On entre alors dans ce que j’appelle le « mur d’Hitler », un mur de séparation raciale qui est la version pervertie du mur linguistique (le « mur de Molière »). Or, notre langue entretient la fluidité du vivre-ensemble.

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