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Alberto Lattuada, le grand Italien méconnu

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La sortie en DVD de Venez donc prendre le café… chez nous  est l’occasion de découvrir un des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, qui aimait la critique sociale …  et les jeunes filles.


A la faveur d’une récente rétrospective à la Cinémathèque française, l’œuvre d’Alberto Lattuada a bénéficié d’un petit et salutaire coup de projecteur. Il faut dire que dans la longue liste des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, le cinéaste ne fut jamais le plus célébré. Peut-être parce qu’il n’est pas associé à un « genre » particulier et que sa fin de carrière ne fut pas vraiment glorieuse (on a en mémoire la purge absolue qu’est Une épine dans le cœur, roman-photo vaguement déshabillé avec l’endive Anthony Delon et la belle Sophie Duez.

Le cinéaste qui aimait les (très) jeunes filles

De Lattuada, on garde généralement l’image d’un cinéaste assez sulfureux, notamment pour son attrait pour les (très) jeunes filles (La Cicala, La Bambina, La Fille…) alors qu’il a aussi, visiblement, porté un regard audacieux sur la sexualité comme le souligne Jean-François Rauger, « c’est le sexe lui-même qui, fondamentalement, détermine à la fois les actions des hommes et la situation de femmes s’accommodant, en apparence, des appétits masculins tout en les contournant ou en les exploitant à leur profit ».

Cette analyse concorde parfaitement avec les enjeux de Venez donc prendre le café…chez nous, comédie de mœurs acerbe qui n’hésite pas à utiliser les codes de la gaudriole grivoise pour porter un regard finement satirique sur une société qui tente, par le biais de ses institutions, de réprimer les désirs et le sexe.

Paronzini (Ugo Tognazzi) est un fonctionnaire zélé, ancien blessé de guerre et très à cheval sur les principes. Machiavélique, il concocte un plan pour contracter un mariage avantageux en approchant trois sœurs, vieilles filles vivant seules dans leur somptueux domaine depuis la mort de leur père. Il parvient à épouser Fortunata la bien-nommée mais, bientôt, il va devoir satisfaire ses deux sœurs…

Entomologiste du sexe

La séquence qui ouvre le film, la mort du père – naturaliste de profession – des trois sœurs relève quasiment du giallo avec son atmosphère nocturne, sa musique entêtante et un montage assez virtuose qui découpe les gestes du taxidermiste par une succession d’inserts sur des instruments tranchants et des plans rapides animaux devenus inquiétants (l’inévitable chouette). Un peu plus tard, l’image d’un coq chevauchant une poule indiquera bien la teneur de l’œuvre : Lattuada entend disséquer sardoniquement les comportements d’individus et leurs instincts sexuels à la manière d’un entomologiste.

La première partie du film est très drôle, presque chabrolienne avec ce Paronzini arc-bouté sur les convenances et qui dissimule sous des apparences austères et « respectables » des trésors de machiavélisme pour assouvir sa soif de pouvoir et d’argent. Face à lui, les trois vieilles filles incarnent parfaitement la mise sous le joug des désirs, des pulsions sexuelles par une société patriarcale guindée et une église archaïque. La scène où la délicieuse Francesca Romana Coluzzi cherche à se confesser par téléphone après avoir pris un certain plaisir à éveiller le désir chez un homme est très drôle. Il y a du Wilhelm Reich chez Lattuada : l’ordre social le plus hypocrite et le plus inique (que Paronzini soit un ancien militaire n’est pas un hasard) est rendu possible par l’étouffement et la répression de la sexualité. Tersilla s’émancipe peu à peu de ce joug en consultant des gravures érotiques et en dévorant Histoire d’O de Pauline Réage.

Les femmes se libèrent de leurs chaînes

La beauté du film, c’est qu’il imprime un mouvement contraire à ce qu’il semble être en apparence, à savoir une comédie phallocrate où l’homme s’épanouit dans un harem de femmes forcément soumises. Or Lattuada montre le contraire : l’éveil à la sexualité et au plaisir des femmes, qui prennent des habitudes de plus en plus libres, cheveux détachés, tenues plus affriolantes,  a des effets dévastateurs et permet de desserrer les coutures d’un ordre social corseté. Alors que Paronzini semble tirer les ficelles du jeu, régnant sans partage sur son gynécée, ce sont les femmes qui se libèrent de leurs chaînes : Tersilla refuse un mariage qui aurait pu « sauver » sa réputation selon les lois de l’église (elle a couché avec un jeune homme du coin) et leurs désirs finissent par prendre le dessus. Lorsque Tognazzi finit en fauteuil roulant entouré par ses trois grâces infiniment plus vivantes, on perçoit une ironie toute buñuelienne pour montrer la supériorité de la jouissance féminine capable de mettre à bas un ordre social rétrograde.

Même sans être sensible à cet aspect satirique et à l’idée que les tensions sexuelles puissent faire vaciller l’ordre social, Venez donc prendre le café…chez nous pourra séduire tout le monde autant par la qualité de son écriture que par son interprétation. Tognazzi est impérial, à la fois mielleux et monstrueux et les trois actrices (Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic et Angela Goodwin) sont parfaites.

De quoi donner envie de découvrir un peu plus l’œuvre du mystérieux Alberto Lattuada…

Venez donc prendre le café… chez nous (1970) d’Alberto Lattuada avec Ugo Tognazzi, Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic. (Editions Tamasa Diffusion).

La gauche: un boulet pour le peuple, une chance pour Macron

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Alors qu’elle se bouchait le nez à la simple évocation du mouvement « populiste » des gilets jaunes, toute une partie de la gauche a réussi à imposer ses problématiques au mouvement, et ainsi à le marginaliser…


Alors que la gauche s’apprête à subir une défaite électorale historique qui amplifiera le nouveau cycle de la vie politique française ouvert en 2017, il est intéressant de noter que, faute de convaincre, elle détient encore un fort pouvoir de nuisance qui s’exerce principalement sur les classes populaires et moyennes.

Au fond du couloir à gauche

Elle a su, entre casse gauchiste et slogans gauchos, dévier, récupérer et stériliser, le premier grand mouvement de révolte populaire de la Ve République ; un mouvement spontané, parti de la base, hors de l’encadrement des partis, des syndicats et des institutions subventionnées. Elle a finement joué le « sparring partner » du pouvoir en place, lui décrochant ses coups pour mieux le renforcer. La gauche, comme nous l’avions écrit ici-même au début du mouvement, « joue bien son rôle de garde chiourme de la colère populaire ». « La gauche m’a tuer », pourraient déclarer, sans rire, les derniers gilets jaunes des ronds points, laissés pour compte des périphéries oubliées.

A lire aussi: Gilets jaunes et immigration: comment la gauche détourne la tension

La gauche a enkysté le mouvement dans une contestation sociale centrée sur l’ISF et les cadeaux faits aux riches, oubliant au passage que la révolte des gilets jaunes exprimait d’abord un ras-le-bol du poids des prélèvements obligatoires et de l’appauvrissement général des revenus du travail, plutôt qu’un désir de punir et faire payer les « riches ». Un désir populaire de revalorisation du travail, qui peut, certes, viser les dérives d’un capitalisme prédateur, mais qui s’adresse tout aussi bien à ceux qui sont considérés comme des profiteurs du système sans que leur utilité sociale puisse le justifier ; politiques, syndicalistes, journalistes en vue, figures médiatiques, hauts-fonctionnaires, administrations impotentes ou répressives… En clair, une expression anti-système qui déborde largement une simple lecture sociale de lutte des classes que la récupération de gauche a fini par imposer, alors que le pouvoir de gauche, sous toutes ses formes, est un acteur majeur du système depuis bientôt quarante ans.

Un bon pauvre est un pauvre de gauche

Il y a quelque chose d’indécent à voir la CGT s’incruster, drapeaux rouges au vent, au sein des manifs de gilets jaunes, quand on se souvient, au début du mouvement, des propos très durs de son secrétaire général sur cette contestation « populiste ».

Jean-Luc Mélenchon, à cet égard, s’est montré plus malin, prenant le train au départ pour mieux le manœuvrer de l’intérieur. Oubliés en chemin, le RIC, la démocratie directe et la crise identitaire.

Avec une naïveté déconcertante, Danielle Simonnet, représentante de la France insoumise (LFI), ne revendiquait-elle pas, sur les plateaux de télé, le fait glorieux d’avoir, grâce à l’action de LFI sur le terrain, empêché la montée en puissance de la question migratoire au sein des gilets jaunes. Merci pour l’aveu ; d’un côté le pouvoir cogne, de l’autre la gauche fixe les bornes. Pris en sandwich entre l’image d’une violence nihiliste portée par l’ultra gauche, et un discours de contestation sociale dénaturé, la flamme de la révolte populaire vacille sans pour autant totalement s’éteindre.

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures déconfitures 

Appelée à disparaître politiquement pour cause de sénilité idéologique, la gauche, désespérément, faute de pouvoir se réinventer, s’accroche aux vieilles recettes concoctées sous l’air Mitterrand, ce cocktail pavlovien d’ « anti-racisme » médiatique, d’antifascisme fantasmé et de libertarisme sociétal, auxquels s’ajoute désormais le sacré environnemental. Oui, mais les temps ont changé, et le délitement social se confond aujourd’hui avec le délitement identitaire amplifié par la crise migratoire. Les études d’opinion sont claires sur ce constat, quoiqu’en disent les injonctions de la bien-pensance.

A lire aussi: Scruton contre « es penseurs de la gauche moderne »

L’incendie de Notre-Dame de Paris, dans cette tension crépusculaire, rallume l’inconscient collectif des origines. La France, d’un coup, découvre qu’elle est submergée par l’émotion de voir brûler sa « dame », sa mère, sa matrice; celle qui vient de ce Moyen-Âge mystique que la doxa « progressiste » nous apprend à considérer comme une époque de violence, d’obscurantisme et de barbarie, depuis plus de deux siècles. Tout d’un coup, on parle de sa beauté lumineuse et de sa hauteur d’esprit ; le cœur de notre histoire, l’âme de notre identité. Décidément, on n’en a jamais fini avec le mystère de l’identité des peuples ! L’histoire n’a jamais dit son dernier mot.

La gauche, suite et fin ?

L’enfermement schizophrénique de la gauche face à la question identitaire la condamne à un processus de déclin irréversible ; l’exemple de l’effondrement du Parti communiste des années 90 est l’horizon balisé de la gauche française. Quand les arguments pour convaincre relèvent essentiellement du registre de la surenchère émotionnelle et normative – telle que les têtes de liste de gauche l’ont exprimé dans le premier débat télévisé des européennes – la fin n’est plus très loin.

Faut-il rappeler, sans cruauté excessive, que durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon, avec l’emphase qu’on lui connait, annonçait, urbi et orbi, qu’il était absolument certain que son courant politique serait « au pouvoir avant 10 ans » ; son parti, aujourd’hui s’apprête à franchir la barre des 10%… à la baisse ! Toujours pour sourire et détendre l’atmosphère, Christophe Cambadélis, n’annonçait-il pas, en décembre 2016, juste avant la déroute de 2017, qu’il allait remettre le PS en marche pour en faire une grande force politique pour l’avenir, avec un objectif, dans l’année qui venait, de 500 000 militants. La gauche : un boulet pour le peuple, une chance pour Macron.

La Gauche et le peuple

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Boulgakov: Dieu, Staline, Le Maître et Marguerite


Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) est l’un des grands romans de ce siècle. Sa parution dans une nouvelle traduction est l’occasion de redécouvrir ce texte total où le fantastique et le picaresque interrogent le mail et le totalitarisme à l’ombre du Kremlin.


Pour prendre la mesure de ce chef-d’œuvre total qu’est Le Maître et Marguerite, un de ces romans-monde comme Ulysse de Joyce, La Recherche de Proust, le Gargantua de Rabelais ou le Quichotte de Cervantès, il faut imaginer son auteur, Mikhaïl Boulgakov, dans le Moscou des années 1930, au plus fort du règne de Staline. Prenons 1933, par exemple. Depuis le 12 janvier, une purge sans précédent a été déclenchée. Boulgakov envoie une lettre à son frère pour dire qu’il va renoncer à l’écriture pour une période indéterminée, que c’est devenu trop dangereux. Il ne dit pas la vérité. Un écrivain écrit toujours, mais au moins, si on ouvre son courrier, on ne le suspectera pas de préparer un de ces textes à double sens dont il a le secret, comme Les Œufs fatidiques, qui agacent en haut lieu. Boulgakov a aussi refusé de refondre La Vie de monsieur de Molière, comme lui demandait l’éditeur, et le roman ne sort pas. Il voit un des contrats signés avec le théâtre de Leningrad annulé et deux de ses confrères, écrivains satiriques comme lui, arrêtés. Sa femme commence à tenir un journal. Il trouve ça imprudent. Bref, ça ne va pas fort.

Et pourtant, en 1933, isolé, il continue à faire la seule chose que sait faire un écrivain : il écrit. Il écrit encore, il écrit toujours, même s’il brûle des pages du Maître et Marguerite, dans un instant de panique. Ce n’est pas si grave, le roman est en lui depuis longtemps, au moins 1928. Il ira au bout, de toute façon. Déjà, il s’y remet. La conclusion du diable, dans Le Maître et Marguerite est d’ailleurs sans appel : « Les manuscrits ne brûlent pas. »

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Connu essentiellement comme auteur de théâtre, Boulgakov est dans le collimateur du régime, ce qui équivaut, à l’époque, à une manière d’attente dans un couloir de la mort. Ses pires ennemis, comme souvent, sont ses pairs. La jalousie littéraire peut se transformer assez vite en délation. Dans Le Maître et Marguerite, Boulgakov ne les épargne pas, ces médiocres stipendiés qui occupent des sinécures dans les unions et autres associations, qui sont davantage des organismes de censure que d’aimables cénacles. Il se venge, notamment au travers du personnage de Berlioz, « rédacteur en chef d’une revue littéraire épaisse et président d’une de ces associations de gens de lettres les plus importantes de Moscou, dénommée en abrégé le Massolit » : Berlioz aura la tête tranchée dans un accident de tramway. Pourtant, dans le jardin des Étangs du Patriarche, le diable l’avait prévenu. À moins que ce ne soit l’écrivain. Allez savoir, ces deux-là ont tendance à se confondre.

Pour Boulgakov, écrire, c’est encore vivre, c’est encore rire. Ne jamais sous-estimer le rire des écrivains, même dans l’épouvante, surtout dans l’épouvante. Les grands auteurs sont de grands comiques et toutes les admirations littéraires de Boulgakov sont des écrivains au rire salvateur et subversif : il aime le rire de Rabelais, de Molière, de Gogol, de Dickens, de Mark Twain.

Il saura ainsi dans Le Maître et Marguerite mélanger les téléphones et les aérodromes aux balais des sorcières et aux chats qui boivent de la vodka – et qu’on dirait sortis tout droit d’un livre de Lewis Carroll. Sans compter sa manière désinvolte de localiser l’enfer, mais un enfer grand-guignolesque, dans le ciel de Moscou.

Quand les bureaucrates des associations d’écrivains ou la police politique demandent à cette époque à Boulgakov ce qu’il écrit, il ne répond pas, comme Gide : « J’écris Paludes. » Il ne répond rien, il se tait. Il ne dit pas : « J’écris Le Maître et Marguerite. » Il ne dit pas : « J’ai commencé ce gros roman sur le diable en 1928, je vais y mettre tout, l’irruption du mal, le temps, la folie, la création, l’amour, la Russie, la dictature, la rédemption, une relecture insolente des textes évangéliques et, croyez-moi, vous allez rire, et vous allez pleurer, et vous allez vous émouvoir. »

On a tendance à survaloriser, dans l’histoire littéraire, l’écrivain rare. Un Mallarmé hier, ou un Pascal Quignard aujourd’hui. C’est sans doute qu’on a oublié que ce genre de posture est un luxe pour époque apaisée ou classes privilégiées. Les écrivains qui sont menacés de l’extérieur, par une guerre ou un système totalitaire, ou bien de l’intérieur, par une santé précaire et un corps défaillant ne peuvent pas s’offrir les plaisirs raffinés de la page blanche ou de la rétention précieuse du bibelot d’inanité sonore. Ils se savent fragiles et sont hantés par l’angoisse de ne pas pouvoir dire tout ce qu’ils avaient à dire. Proust se livre ainsi à une course de vitesse pour retrouver le Temps avant que l’asthme, au sens littéral, ne lui coupe le souffle. Boulgakov, lui, est cet homme qui s’attend à être arrêté d’un moment à l’autre ou à être démasqué, comme un personnage de Kafka. On pourrait dire de Boulgakov qu’il est un personnage de Kafka dans le monde prévu par Kafka, mais que Kafka n’a pas eu le temps de voir.

Boulgakov écrit Le Maître et Marguerite en clandestin, évidemment, ce qui donne à cet ample roman quelque chose de nocturne et d’affolé, tel un compte à rebours qui est aussi celui d’une enquête policière foutraque cherchant à savoir pourquoi la ville sombre dans la démence. Pilate condamnera-t-il à mort le Christ ? Marguerite retrouvera-t-elle le Maître ? Woland fera-t-il advenir le règne de Satan alors que Staline se charge déjà très bien de le faire ?

Il est aussi, comme tous les romans écrits sous des dictatures, un roman qui a su transformer la contrainte en jouissance. On pourrait penser, quand on lit Le Maître et Marguerite, pourtant tellement russe, à ces romanciers latino-américains qui, de Cortázar à Vargas Llosa en passant par Miguel Angel Asturias ou Augusto Roa Bastos, ont redoublé d’inventivité langagière et formelle pour passer entre les mailles du filet, créant au passage un genre à part entière qu’on appelle le « roman du dictateur ».

Boulgakov ne finira Le Maître et Marguerite qu’à la fin de sa vie, en 1940, en dictant les dernières phrases à son épouse, à cause de sa cécité. Boulgakov écrit comme le Winston de 1984, qui profite d’un angle mort dans son appartement pour tenir son journal intime sans être vu de Big Brother. Dans le cas de Boulgakov, le rôle de Big Brother pourrait bien être tenu par Satan. Ou par Dieu. Ou par Staline. On ne sait plus. Encore une fois, on ruse.

Cette incertitude qui prend ici des allures de farce est aussi angoissante que drôle. Si Orwell évite la métaphysique quand il parle du totalitarisme, Boulgakov, lui, la prend à bras le corps. C’est son côté slave. Enchanteur paradoxal qui sait varier ses métamorphoses, y compris en prenant les allures banales d’un promeneur dans un jardin public, le démon est un personnage familier de la littérature russe, de Gogol à Dostoïevski. Sans doute parce qu’il est aussi l’écrivain.

Le raisonnement de Boulgakov est imparable. La question du totalitarisme renvoie toujours à celle du mal. Le mal à celle du diable et le diable à celle de Dieu qui permet tout ça, on se demande bien pourquoi. À moins que Dieu ait un sens de l’humour bien particulier, comme Staline qui téléphone en personne à Boulgakov un jour de 1930 pour lui dire qu’il ne songe pas à partir à l’étranger, qu’on pourrait mal le prendre…

Boulgakov sursaute au moindre coup de téléphone et son cœur s’accélère quand on frappe à sa porte. Comme les personnages du Maître et Marguerite, qui voient se superposer à une réalité trop ordonnée un monde parallèle qui est peut-être l’enfer, peut-être une porte de sortie.

Regardez Marguerite : elle est amoureuse et désespérée, elle accepte la proposition de Woland et devient sorcière pour retrouver celui qu’elle aime. Elle fait le pari de la porte de sortie. Comme Faust, qui accepte de redevenir jeune et de changer de corps. Mais pour Faust, ce sera pour son malheur. Alors comment savoir ? Boulgakov n’a pas de réponse. Sinon, il serait philosophe comme Kant. Dans une scène hilarante, le diable raconte qu’il a rencontré Kant qui lui a donné des preuves de l’existence de Dieu et l’ignare Berlioz de vouloir déporter Kant aux îles Solovki pour crime contre l’athéisme.

De corps, on en change souvent dans Le Maître et Marguerite. On oublie trop souvent, sauf le diable, qu’un écrivain, c’est d’abord un corps, et pas un pur esprit. Boulgakov, né en 1891, était médecin comme son contemporain Louis-Ferdinand Céline, né en 1894. Tous les deux en savaient quelque chose, du corps. Le corps jouit, souffre, exulte et il faut l’apprivoiser pour écrire, voire pour inventer son écriture en fonction de ses faiblesses : la vue pour Boulgakov qui finira aveugle, l’ouïe pour Céline, blessé en 1914. Voyage au bout de la nuit est ainsi travaillé par le vertige permanent d’un Céline ancien combattant, souffrant d’acouphènes qui déséquilibrent sa phrase, la hachent, comme si la réception était mauvaise, de sorte que les mots semblent entrecoupés par le grésillement des points de suspension.

Significativement, Le Maître et Marguerite commence par une hallucination visuelle : « À cet instant l’air torride s’épaissit devant ses yeux, et cette matière gazeuse donna corps à un citoyen d’un aspect fort étrange. » C’est la première d’une longue série. Le grand écrivain surcompense son handicap de départ, le transforme en avantage décisif, judoka de son corps et de son temps.

Voyage au bout de la nuit est un roman sur le bruit, les cris, les explosions, les coups de feu, les éructations, un silence impossible et pourtant désespérément souhaité. Le Maître et Marguerite est un roman de la vue, de la couleur, des contrastes violents, des hallucinations précises, des cauchemars qui se matérialisent, des chevelures de femmes qui s’estompent. Qu’il se passe dans la Jérusalem où l’on s’apprête à sacrifier le Christ ou dans le Moscou des purges staliniennes, il rend compte du fantastique de manière hyperréaliste : c’est d’ailleurs pour cela qu’en Russie, il est considéré comme un roman pour la jeunesse. Seul un maître de la vision, de la mise en scène (Boulgakov, rappelons-le, est d’abord un homme de théâtre) peut rendre crédible ce débarquement du démon et de ses lieutenants en costume cravate dans Moscou ; et nous faire entrer et vivre dans cette ville caniculaire placée sous une surveillance généralisée, panoptique, qui va soudain voir se multiplier les phénomènes surnaturels, inadmissibles au pays du matérialisme dialectique.

Cette puissance mystérieuse se livre à un joyeux travail du négatif qui décapite les fausses gloires, confronte des poètes à leur reflet en plus âgé, organise des orgies, des orages, des bals et des spectacles étranges dans des théâtres horrifiés. Cette espèce d’innocence heureuse dans la narration, héritée du roman picaresque, multiplie les chemins de traverse et permet l’extravagance au sens étymologique du terme – vaguer hors des sentiers battus, c’est la plus belle revanche de Boulgakov sur la fiction calibrée imposée par le régime.

Le totalitarisme a ceci de terrifiant qu’il transforme la vie des hommes en conte, c’est-à-dire en histoire menteuse. Mais il n’y a pas de fin heureuse avec beaucoup d’enfants et la mort du méchant dictateur. Ça ne disparaît jamais, même mort, un dictateur. C’est une des intuitions fondatrices de Boulgakov : on n’échappe pas au dictateur et encore moins au mal. On peut, avec de la chance, trouver des accommodements raisonnables pour survivre. C’est peut-être pour cela que Boulgakov a refusé, comme ses deux frères, d’émigrer. On dit sans trop y croire que ce refus est celui de la fidélité à sa patrie. On peut aussi penser à cette propension russe à la fatalité : advienne que pourra ! D’ailleurs, l’histoire lui donne raison : Boulgakov meurt en 1940 de maladie, pas dans un abattoir de la police politique ni un goulag lointain.

Le diable n’est pas dépourvu d’un humour monstrueux. Le Christ que Boulgakov met en scène n’est pas protégé par sa sainteté mais, osons le dire, par sa bêtise et son manque d’imagination. Et c’est ce côté « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » qui énerve le cruel Pilate, fin politique. À l’inverse, le psychiatre Stravinski a beau être un humaniste sincère, il vous transforme au bout du compte, par ses traitements, en zombie hébété et il le fait avec une bonne conscience qui fait bien rire du côté de l’enfer.

Si l’on peut qualifier Le Maître et Marguerite, entre autres, de fantastique, ce n’est pas seulement parce qu’il récrit le mythe de Faust à l’ombre du Kremlin, c’est parce qu’il est, comme Le Horla de Maupassant, ce lieu, ce moment où il devient impossible de croire au monde, où toutes les perspectives sont faussées comme dans les cauchemars. Où on ne peut même pas se fier à soi-même. Les personnages ne savent plus qui ils sont au juste, à force d’avoir dû emprunter des masques pour échapper à la censure, à la police, au destin. Et c’est, assez logiquement, un hôpital psychiatrique qui est un des carrefours stratégiques du roman : on y retrouve le Maître, ce grand écrivain qui a baissé les bras et brûlé son manuscrit, mais aussi le poète de la scène inaugurale, Biezdomny, et pas mal d’autres victimes des facéties sataniques.

Alors, évidemment, il reste l’amour. Celui qui unit le Maître et Marguerite purifiera tout dans une fin merveilleusement ambiguë, puisque c’est le diable qui permet ces retrouvailles romantiques et éternelles. Autant dire que c’est bien lui qui mène le bal…

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite (trad. et éd. de Françoise Flamant), Folio classique, 2019.

Olivier Maillart, la possibilité d’une presqu’île

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Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), Olivier Maillart regarde d’un peu loin sa province d’adoption qui lui a inspiré Les Dieux Cachés, un premier roman noir et fantasque. 


Il y a dans toutes les petites villes, et il y a à Cherbourg en particulier, une classe de professeurs cinquantenaires qui grignotent trois mille euros de traitement fonctionnarial comme leurs pareils hauts fonctionnaires en dévorent à Paris huit mille. Ce sont les résidus de feu l’instruction publique : croupissants, assistés, improductifs, stériles ; ils possèdent un peu de bien, de la culture, des restes de foie, pas mal d’esprit et beaucoup de candeur ; se croient Diogène au Bistrot et Socrate à la médiathèque ; ils disent : mes cours, mes terminales, ma cave, mon ex, mon roman inachevé… vont au théâtre pour prouver qu’ils sont des gens de lettres mais conduisent bourrés pour montrer qu’ils sont des gens de foire, boivent, fument, croûtent, se rasent autant qu’ils se lavent, payent des pensions alimentaires, attendent les vacances, négligent leurs enfants comme leurs élèves, engueulent la machine à café dans la salle des profs, ne répondent plus à l’inspection, regardent le rugby, lisent des romans noirs, admirent Woody Allen, tiennent un carnet, restent abonnés à Libé mais ne croient plus en la gauche, partent en préretraite, ne servent plus à rien, ne nuisent pas à grand-chose[tooltips content= »Comme vous l’aurez noté, ce premier paragraphe est un pastiche des Misérables« ]1[/tooltips].

S’ils avaient plus de brio, on dirait : ce sont des incompris ; s’ils en avaient moins, on dirait ce sont des débris. Ce sont tout simplement des ratés, et parmi ces ratés, on trouve des érudits et des cuistres, des baroques et des fatigués et quelques drôles. Henri R. et Henri G. sont de ces hommes là. Si archétypiques qu’on peine à croire qu’ils aient survécu jusqu’à nous, ils se souviennent avoir enseigné la philosophie dans des lycées où les professeurs ne font plus que tenir leur classe. Avec Les Dieux Cachés, Olivier Maillart les place au cœur de l’intrigue d’un bon roman noir ; et ceci au milieu de nulle part – plus exactement de la vieille ville de Cherbourg, nucléarisée pour l’occasion littéraire en « Hirocherbourg »…

Des chemins policiers qui ne mènent nulle part

Nos deux personnages, profs de leur état, bavent dans les salons provinciaux pour tuer le temps ; là où le pasteur Lechat fait paître la faune érudite du tout Hirocherbourg. Les Bouvard et Pécuchet du bocage causent réincarnation, gros livres ou pensées complexes… et il arrive que les demi-habiles énervent. Toutes affaires cessantes, le personnage Henri G., d’ennuyé devient ennuyeux et jette des mets d’apéritif à la barbe d’un archiviste et d’un libraire un peu trop cuistres. Chaudronnier et Carentan, pour les nommer, vendent ou gribouillent des livres ésotériques. Drôles de paroissiens, ils sacrifient aux anciens dieux, sentent couler leur sang viking, racontent des histoires à dormir debout et militent pour une Normandie purifiée.

Plus tard, le bon prof retrouve un tag sur son mur : « LE DASEIN VOUS ECHAPPE HENRI R. » Curieuse rencontre entre Heidegger et le street art qui l’invite à en savoir plus. Perdu sur les chemins qui ne mènent nulle part d’une enquête policière, le personnage découvre une lande urbaine parcourue de fantômes, de rumeurs, d’ensorcelées, de cadavres dans le placard et de sectes folles : la ci-dessus païenne donc, mais aussi l’antoiniste, la franc-maçonne, bientôt le djihad laïque des bibliothécaires ou autres oracles pour antigones archiconnes de sous-préfectures… et finalement beaucoup de cabanes à superstitions sur un grand marché de la masturbation intellectuelle dont les personnages ignoraient la luxuriance.

Tout est vrai, même l’invraisemblable

Premier roman, première emmerde : provincial, éthylique, policier et moqueur, Olivier Maillart connaît son monde. Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), il regarde d’un peu loin sa province d’adoption. Une telle prescience de cherbourgeois étonne chez ce novice. Un habitué des lieux – et l’auteur de cet article en est un – vous le garantirait : tout est vrai dans l’ouvrage – même (ou surtout) l’invraisemblable.

On y parle vaguement d’agressions commises il y a quelque temps ; puisqu’un tel lieu prête à de telles rumeurs. Pays de brume que voûte l’ombre des dieux cachés, il bout d’imaginaire, de ridicule, d’exagération mais aussi d’alcool. Aussi n’en perçoit-on la vérité (et l’intérêt) qu’une fois sorti de la taverne.

Souvent à Hirocherbourg, on complote pour tromper l’ennui. Alors que se prépare un mauvais coup, une intrigue policière permet de confronter de manière très convaincante et romanesque deux provinces érudites ; la culture des notables contre celle des fonctionnaires insoumis ; les bourgeois face aux bobos ; les conservateurs du patrimoine contre les animateurs culturels ; la foire aux livres du Rotary contre celle d’Amnesty International ; la médiathèque face aux restes des sociétés savantes. De Flaubert, le régional de l’étape, l’auteur retient la connotation ironique dont est toujours teinté le milieu érudit. Mais on lui sait gré d’avoir tenté – sinon de lui rendre justice – du moins de le faire un peu aimer, fût-ce au prix d’une sympathique condescendance.

Des emmerdes qui occupent

Définitivement anthropologue, l’auteur emprunte à Barbey (l’autre régional) une voie sociale d’accès au surnaturel : en plein Cotentin, les dieux n’existent qu’au son bavard des commères et des dames blanches qu’un tonton certifie avoir vu passer. La religion n’est plus qu’un souvenir de rumeurs baroques mal dilué dans le crâne normand par la liqueur de pommes. Et les verbeux se font chaire. Signe que l’auteur vise le désordre spirituel de l’Occident, le christianisme résiste à son grand bûcher littéraire des spiritualités de Monoprix. En le lisant, on comprend que le milieu des savants – et la Normandie est née avec générosité en la matière – a sérieusement dégénéré… D’érudits locaux, certains se sont crus druides, berserkers, loup-garous ou tout ce qu’ils n’étaient pas. Alors qu’un bienfaisant rôle de passeur culturel aurait suffi. Mais il semble qu’être simplement, uniquement et sobrement soi n’est plus trop à la mode.

Entre vapeurs d’un tragique velléitaire et réalité d’un comique de situation, l’auteur nous montre que les emmerdes, finalement, ça occupe; tout comme les mauvais bruits, les cerveaux malades et les illusions qu’on n’a pas encore perdues. Ce trou cherbourgeois, même battu par le vent et les éléments – lesquels nous sont connus grâce aux parapluies de Jacques Demy – possède une valeur profonde et loufoque pour qui sait encore voir l’humble, parfois secrète et trop souvent cachée, nature des choses.

Morales, le magnifique

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Thomas Morales livre son recueil de chroniques annuel Tais-toi quand tu écris. Sur son podium défile, comme à l’accoutumée, de l’indémodable.


Chaque semaine, Thomas Morales nous poste sa petite lettre, affranchie à l’ancien franc, dans des boîtes moins jaunes que des syndicats, et moins voyantes qu’un gilet de sauvetage routier.

Punk pour le no futur, milord pour le travail de sape

A la fin de l’année dernière, l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux a pris l’habitude de les réunir dans un volume que l’on peut mettre au pied du sapin au moment des vœux, au  fond du jardin, quand vient l’heure des œufs.

L’avantage des chroniques de Thomas, c’est qu’elles résistent à toutes les basses saisons et n’ont donc aucune date limite de consommation.

Ce dernier recueil, Tais toi quand tu écris, est pourtant un peu plus millésimé que les précédents, couvrant la période de la dernière pestilentielle érection, et de sa campagne rase, rasante et harassante.

Élégant, enlevé, tranchant double, notre Morales toujours en berne, toujours punk pour le no futur et milord pour le travail de sape ! Côté pile : on endosse le Barbour ou la veste Renoma. Côté face: Never Mind the Bollocks version live en bande son.

Du temps où Paris était encore dans Paris

Nous voilà donc encore transportés en des temps plus légers, où le marteau-pilon ne faisait pas les trois huit. Paris était encore dans Paris, les demoiselles à Rochefort et les parapluies à Cherbourg, le Break Volvo et le tweed dans le garage et le dressing du paternel. Flics et voyous trinquaient même encore au pastaga dans des troquets du vieux Nice : un semblant d’ordre régnait, tout ne cramait pas, lon était en plein dans ce qu’on surnommerait plus tard les Trente Glorieuses.

Les fleuves jaunes laissent aujourd’hui un goût bien plus amer sur les langues. Mais Thomas considère qu’il ne sert à rien de gueuler comme un veau sauce de Gaulle. Il écrit sans trop élever le ton. La pente prise offre souvent des pourcentages hors catégorie niveau connerie, mais en maillot jaune ou à pois, notre Charly Gaul chronicoeur ne change ni son braquet ni son vieux fusil d’épaule. Sans trop de mots plus hauts que les autres, notre Tom Pouce (si pratique pour faire du stop) offre sa tranche de sédition à la hussarde et à la coule, tournant le dos à la start-up nation sans avenir et aux autostrades de la propagande continue.

Il voulait faire Bébel

Tout ce qui n’a pas été patiné par le temps, rodé sur toutes les nationales ou départementales de l’Hexagone, tout ce qui n’a pas pris la poussière sur une platine vinyle, été tourné au 16 millimètres ou réchauffé directement dans des vieux pots, l’indiffère.  On lui envie de savoir mener une guerre aussi froide que sa colère de tout voir partir en couille dans le vieux pays.

Oncle Tom repasse toujours le même (micro) sillon dans les champs cotonneux du rêve, de la nostalgie et de la mélancolie. Celui-ci laisse des traces aussi profondes que la France entre Paris et Berry. Le refrain d’«Ouh, là, là Land» tourne en boucle. Et le disque craque un peu sous les diamants d’antan…

Cavaleur sans moustache à la Rochefort ou à la Marielle, et sans espoir de conquête, l’âge des Rastignacqueries étant passé, notre camarade, quand il s’épanche sur son passé, révèle parfois une anecdote éclairante. Ainsi nous confia-t-il un jour que lorsque l’on lui demandait, gamin ce qu’il souhaitait faire plus tard, ce n’était ni cosmonaute, ni pompier, ni flic, ni voyou mais un peu tout cela à la fois : Jean-Paul Belmondo ! Oui, Thomas voulait simplement faire « Bébel » quand il serait grand. Les ambitions enfantines ne sont jamais dénuées de noblesse.

L’avenir de nos souvenirs 

Notre ami rejoue d’ailleurs au quotidien quelques scènes du Magnifique de son très cher Philippe de Broca. Laissant Bob Saint-Clar et ses cascades à une doublure, il peut camper un François Merlin fort crédible : comme celui-ci, Thomas aime le voyage en solitaire, en marginal, en la bouclant et en cognant comme un sourd sur le clavier de la Remington portative.

Et qui d’autre que lui pour reprendre à son compte – d’auteur – cet extrait de la lettre originale à France, d’un autre exilé, aux yeux sensibles, à oreille absolue et à pétoulet si ferme qu’il l’afficha un jour au nez et à la barbe de la France pompidolienne : « Mais qui peut dire l’avenir de nos souvenirs ? »

En pinçant autant pour la ligne claire de Chardonne que celle de Pascal Thomas ou Polnareff, Thomas Morales vit en chimérique…

Tais-toi quand tu écris, Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux)

Tais-toi quand tu écris : Les tribulations d'un chroniqueur

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Les riches financent Notre-Dame: une polémique bien française…


Il n’y a qu’en France qu’une telle polémique pouvait surgir: on fait aux riches donateurs pour la reconstruction de Notre-Dame des procès d’intention, au lieu de se réjouir qu’ils la financent.


A quelques encablures de Notre-Dame, il y a la place de la Concorde et s’il a fallu baptiser ainsi l’endroit, c’est parce que ladite concorde était loin d’être acquise après les tumultes et soubresauts meurtriers de l’histoire notamment révolutionnaire (mais pas que…).

La concorde n’est pas une vertu française, ou alors elle l’est rarement. Cet art de se disputer, de n’être jamais d’accord, de générer des polémiques sur des sujets apparemment anodins ou futiles ou consensuels, au contraire, est so french. On peut juger cet esprit querelleur insupportable. Il l’est parfois en effet. On peut également considérer qu’il contribue au libre exercice de l’esprit critique dans l’espace de débat public, celui-ci se trouvant naturellement renforcé par les possibilités offertes par les réseaux sociaux.

L’union sacrée…

Le dramatique incendie de Notre-Dame, dont on ignore encore tout des causes et dont on ne peut exclure aucune, a ému les Français et le monde entier.

Beaucoup déjà a été dit et écrit sur la nature profonde de cette émotion et du symbole représenté par ce déchirement en plein cœur de la nation : symbole des outrages subis par l’Eglise chrétienne assaillie d’attaques depuis des mois et souvent mal aimée de la République qui n’a jamais tout à fait renoncé à son vieux fond bouffe curé (pas trop dangereux, en outre, par les temps qui courent) ; symbole d’une France qui va mal et dont l’identité millénaire semble partir en fumée ; symbole d’un patrimoine mal entretenu par un Etat qui ne répond plus à ses devoirs en la matière au point de devoir organiser des loteries pour en assurer la promotion…

Pourtant, dans un pays profondément fracturé, comme le montre depuis des mois le très grave conflit des gilets jaunes, l’émotion a été très largement partagée par l’immense majorité du peuple français, de toutes croyances, de toutes convictions politiques, de toutes origines. Et cette émotion était palpable, tangible, concrète.

…et les autres

Alors, bien sûr, il y a eu les quelques abrutis de service auxquels on accorde beaucoup trop d’importance (et beaucoup plus qu’ils n’en ont en réalité), tels ces représentants de l’Unef, bouffis d’inculture crasse et qui ont trouvé là encore une belle occasion d’étaler leur bêtise. Après tout, tant mieux, on ne les identifie que mieux… Bien sûr il y a eu les racailles de service, elles aussi toujours promptes à la besogne lorsqu’il s’agit de cracher sur le pays dont on se demande pourquoi elles l’habitent puisqu’elles le détestent tant, et qui se sont empressées de se réjouir de l’incendie. Leurs arguments ? Une sorte de vengeance divine après la blague pas même méchante du jeune Hugo sur la circumambulation à la Mecque. Leur réaction a permis de souligner combien, précisément, ils n’étaient pas mentalement en capacité de distinguer entre une plaisanterie, un mot, un fait de l’esprit, et un acte concret (criminel ou accidentel) destructeur. Entre le mot et la chose, ces imbéciles ne font pas la différence puisque, précisément, ils sont dans l’hystérie propre à toute absence de coupure sémiotique. Pour eux, le mot « chien » mord. Eux aussi, on a pu les identifier, ce n’est pas plus mal.

A lire aussi: Ces citoyens français qui ne sont pas « Notre-Dame »

On a beaucoup insisté sur ces quelques cas navrants, soit. Et, après tout, rien en France n’a jamais fait en totalité le consensus parfait, la Concorde absolue. Les guerres de religion, par exemple, ce n’était pas la fraîche ambiance, tandis que la Seine qui coulait sous Notre-Dame était rouge du sang des protestants passés par le fil de l’épée. Pourtant, l’écrasante majorité des témoignages, l’a été de soutien.

« Plus belle » la « vite » ?

Si l’on peut regretter, comme à chaque fois, l’empressement de l’exécutif à dire n’importe quoi sur de nombreux sujets et donc sur celui-ci comme sur d’autres (voir à ce sujet le magistral article de l’indispensable Didier Rykner dans la Tribune de l’Art, si l’on peut se gausser de l’ubris imbécile qui voudrait que l’on rebâtisse cette cathédrale « plus belle » (pourquoi ?) et si vite (pourquoi ? pourquoi pas de grands beaux chantiers qui occupent et forment une génération voire plusieurs générations d’artisans et compagnons ?), si l’on peut redouter avec un léger effroi le lancement de ce grand concours international d’architecture (pourquoi international ? pourquoi pas, de la part d’un certain nombre d’édiles plus ou moins incultes, faire enfin confiance aux éminents spécialistes de la conservation et de la restauration du patrimoine dont notre pays dispose ?), bref, si tout pousse à réagir de façon épidermique au traitement de l’événement par un exécutif contesté depuis des mois, ne peut-on pas aussi mettre momentanément cela de côté pour ne valoriser que le bien supérieur de la nation ?

De Macron, de Philippe, de Castaner, dans quelques décennies, dans quelques siècles, il ne restera rien. De Paris, de la France, de Notre-Dame, il restera tout, tout ce que le peuple français décidera de bien vouloir faire pour transmettre ce patrimoine qu’il a reçu aux générations qui lui succéderont.

Pour une fois qu’on nous aime…

Dans ce contexte, plutôt que de pointer les réactions navrantes des imbéciles islamo-gauchistes et/ou islamistes de circonstance, pourquoi ne pas pointer les réactions remarquables de très nombreux représentants du monde musulman ? Sur les appels aux dons lancés par le CFCM ? Sur les déclarations exemplaires de Dalil Boubakeur, le grand recteur de la mosquée de Paris et sur tant d’imams qui, à travers la France, ont appelé les musulmans à prier pour Notre-Dame et à donner pour qu’elle soit reconstruite ?

Pourquoi ne pas apprécier le don consenti par le roi du Maroc, plutôt que de toujours ricaner et grincer des dents ? Que n’aurait-on dit si l’islam de France ou d’ailleurs n’avait pas fait ces appels à la solidarité ?

Pourquoi ne pas souligner les appels de la communauté juive, celui par exemple de Haïm Korsia, Grand rabbin de France, de la communauté protestante ? Les nombreux soutiens aussi des laïcs pour qui Notre-Dame fait de toute façon partie du patrimoine national ?

Et, surtout, pourquoi ne pas prendre la question du mécénat autrement que comme une hystérie réactivant la lutte des classes de manière imbécile et aveugle ?

Une polémique à deux balles

Car la voilà, la bonne grosse polémique à la française, bien stupide, bien moche, bien peu à la hauteur de la situation : les méchants riches donnent leur argent pour rebâtir Notre-Dame ! Doux Jésus, quelle sainte horreur !

Alors, bien sûr, on peut comprendre qu’en plein contexte de crise sociale et aussi de débat sur l’évasion fiscale de nombreuses grosses fortunes, cet afflux soudain d’argent choque certains. On peut, stricto sensu, le comprendre. Mais c’est avoir courte vue.

C’est mésestimer, tout d’abord, l’importance fondamentale du mécénat dans le monde de l’art, dans l’histoire de l’art, dans les moyens indispensables mis par le secteur privé au service de la conservation et de la restauration. C’est avoir une vision complètement obtuse et exclusivement étatiste du patrimoine mais aussi de la création, et ce n’est pas réaliste. Par chance pour le monde, les Médicis étaient moins encombrés de ce genre de scrupules.

Et que ne dirait-on si ces fortunes n’avaient pas proposé de donner ? Ces polémiques ne sont ni raisonnables ni dignes de l’événement auquel la France fait face.

Alors, vient l’argument selon lequel il est choquant de donner de l’argent pour des pierres plutôt que pour des hommes. Là encore, quelle bêtise !

A lire aussi: Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

Bien sûr que ces dons ne changent en rien la légitimité des conflits sociaux et politiques conduits par le peuple français depuis des semaines pour davantage de justice sociale et fiscale. Mais, précisément, si nous défendons ce mouvement comme étant représentatif du peuple de France, de son identité, il serait bon alors que ce peuple se souvienne que c’est aussi à travers des symboles comme l’est Notre-Dame que son histoire, sa mémoire, son capital culturel, sa grandeur, se transmettent, et que ceci dépasse très largement la question de nos conditions de vie contingentes.

Dans aucun pays du monde on ne verrait des généreux donateurs (peu importent leurs motifs profonds et les avantages éventuels qu’ils en retirent, symboliques ou matériels) se faire traiter de la sorte parce qu’ils donnent de l’argent pour reconstruire le bâtiment le plus visité d’Europe et le cœur de la France.

Pourquoi n’avoir pas, au contraire, saisi ce geste spontané pour renouer le dialogue rompu entre ces grandes fortunes et une partie du peuple qui ne les comprend plus ?

Les réactions de haine qui, au contraire, se sont déchaînées sont indignes et politiquement stupides.

Allons enfants de la Concorde…

Ajoutons enfin que, partout, les grands projets qui dépassent le traitement des questions contingentes, matérielles, sociales, immédiates, font l’objet de critiques. Les grands projets d’astronomie, d’astrophysique, par exemple, sont fréquemment critiqués pour leur coût faramineux. Pourtant, c’est cela la grandeur de l’homme et la grandeur des peuples : voir plus haut que soi, plus loin que soi, et, aussi, être capable de sacrifice.

Sinon, à ce raisonnement, pourquoi donner même de l’argent pour l’art, puisque des gens meurent de faim ?

Que le peuple français, même révolté, se montre par conséquent à la hauteur, lui aussi, de l’événement, que tout le monde se retrousse les manches : ce n’est pas à Macron ou à ses apôtres de circonstance que cela bénéficiera, mais à la France, qui le mérite.

Le spleen d'Apollon: Musées, fric et mondialisation

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Je me souviens de Notre-Dame…

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En regardant Notre-Dame brûler, lundi soir, trois souvenirs me sont revenus en mémoire. Entre des pierres criantes et un vieux prêtre ému, j’ai même contemplé le rire de Dieu…


Lundi soir, en regardant, sidéré, les larmes aux yeux, Notre-Dame brûler du haut du parc de Belleville, au milieu d’une foule stupéfiée et anéantie, les souvenirs de « ma » Notre-Dame ont resurgi, comme chez beaucoup d’entre nous. Souvenirs banals : l’interminable montée des escaliers pour accéder au beffroi, visiter le bourdon « Emmanuel » et, de la terrasse, admirer Paris et côtoyer les gargouilles du Moyen-Âge et les « Chimères » de Viollet-Le-Duc…

Foi de bois, foi de pierre

Mais ma Notre-Dame, mes souvenirs les plus personnels, ceux qui me serrent aujourd’hui le cœur comme une douloureuse nostalgie intime, sont au nombre de trois, et tous liés à une « visite guidée » comme on dit, que j’avais effectuée il y a une vingtaine d’année. J’ai toujours été fasciné par les cathédrales, monuments extravagants et sublimes d’espérance en ce qui nous dépasse, bâtis sur des décennies par des personnes qui, pour beaucoup, savaient qu’elles ne les verraient pas achevés…

A lire aussi: Notre-Dame, pourquoi m’as-tu abandonné?

Le premier choc, petit, devant la cathédrale Saint-Etienne de Bourges aux tours asymétriques, dans le Berry de mon enfance. Puis, adolescent et rêvant déjà de littérature, le pèlerinage à Notre-Dame pour me tenir près du second pilier de l’entrée du chœur, celui où se trouvait Claudel quand il reçut le foudroiement de la foi… Je n’avais rien ressenti, peut-être parce que j’étais déjà « croyant » comme on dit (expression curieuse qui m’a toujours laissé dubitatif, comme s’il s’agissait de « croire » ou non à une histoire racontée par un inconnu, alors qu’il est question de conscience – ou non – de la présence du mystère dans l’univers et dans nos vies).

Le vieil homme et la Vierge

Cette « visite guidée » n’était pas du genre « car de touristes ». J’avais appris par hasard qu’un prêtre de la paroisse de Notre-Dame proposait, une fois par semaine, une visite « informelle » de la cathédrale aux amoureux de cet édifice. Je m’étais renseigné, puis m’étais rendu au jour et à l’heure du rendez-vous, sur le parvis devant les sculptures de la façade et des portails. Un bonhomme de taille moyenne, un peu voûté mais vif, s’était approché, s’était présenté, puis avait allumé une gitane maïs… C’était lui notre prête-guide, ancien missionnaire en Afrique, mille anecdotes drôles à raconter, un appétit de l’humain toujours pas rassasié, et tendrement amoureux de cette grande église à nulle autre pareille qui était maintenant sa paroisse. Le vieux curé nous avait détaillé et commenté les figures de la façade, avant de nous entraîner à l’intérieur.

A lire aussi: Notre-Dame: faire plier « la fille aînée », ils en rêvaient…

Négligeant les figures imposées de la visite classique, nous l’avions suivi jusqu’au pilier sud-est du transept où il avait arrêté notre petit groupe devant la statue de la vierge à l’enfant du XIVe siècle. Puis, loin des élégies et adorations convenues à « La Vierge », l’ancien missionnaire nous avait fait ressentir et partagé son émotion, son remuement admiratif, devant « la féminité » de cette mère de Jésus, devant « la sensualité » du drapé de sa robe et de sa pose, devant la « troublante » ambiguïté de son expression… J’avais vu un homme de chair pétri de foi aimer d’un désir sans honte une femme de pierre, et à travers elle toutes les femmes de chair qu’il nous encourageait, par sa joie, à aimer et désirer. J’avais aimé à ce moment une Eglise catholique à laquelle j’avais suffisamment de choses à reprocher, pour ne plus m’en sentir membre, mais qui comptait encore parmi ces prêtre de pareils énergumènes.

La tension de la pierre

Celui-ci avait continué, nous entraînant près de l’un des piliers du chœur, nous avait demandé de toucher, de caresser la pierre. Puis il avait sorti de sa poche un trousseau de clés (j’avais craint un instant qu’il s’agisse de son paquet de Gitanes et qu’il allume une maïs à un cierge), et nous avait fait coller l’oreille au pilier, à tour de rôle. En frappant légèrement la pierre de son trousseau de clés, il nous avait donné à entendre le son étonnant, comme celui d’un câble métallique puissant résonnant dans les superstructures d’un immense paquebot, qui était celui de la tension extraordinaire, parfaitement calculée par les bâtisseurs du Moyen-Âge, résultant des innombrables forces jouant et s’équilibrant parmi l’ensemble des parties de sa structure. Je n’avais jamais imaginé auparavant qu’une telle tension puisse se cacher au cœur d’un édifice aussi formidable, à l’aspect aussi inébranlable.

Le rire de Dieu

L’ancien missionnaire, après quelques considérations architecturales et une station admirative devant les vitraux, nous aligna devant l’autel et le fauteuil de l’évêque. Au lieu de nous parler du Saint-Esprit et du mystère de la communion, celui-ci entama une étonnante évocation de la « fête des fous » qui, au Moyen-Âge, voyait chaque année la cathédrale à peine achevée livrée à toutes les farces, chacun libre d’y entrer et de se moquer à son gré, et il nous expliqua qu’à cette occasion le fauteuil de l’évêque était occupé par un bouffon plus fou que nature, singeant les manières et le ministère de l’évêque, tandis que le peuple rassemblé devant riait à gorge déployée… « Et alors – ajouta notre guide ancien missionnaire – c’était le rire même de Dieu que l’on entendait résonner dans la cathédrale »

Ce jour-là, Notre-Dame est devenue une amie de cœur, une complice qui m’avait fait rencontrer un chrétien authentique, si loin des clichés et des bondieuseries. Ces trois souvenirs : la vierge à l’enfant, la tension de la pierre et le rire de Dieu pendant la fête des fous, je les ai mis dans le premier roman que j’ai écrit, roman d’apprentissage jamais publié, mais jamais oublié.

Tout ça me revenait, lundi soir, en regardant les flammes mutiler Notre-Dame. J’étais trop loin pour entendre les larmes de Dieu au-dessus de la cathédrale. J’espère que son rire y résonnera à nouveau un jour.

Le Triangle d'incertitude

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Rosé-des-Riceys, le nectar du roi-soleil


Né au XVIIe siècle, le Rosé-des-Riceys est un vin de Champagne bon marché quoique extrêmement difficile à élaborer. Ce rosé prisé de Louis XIV a traversé le temps en échappant aux calibrages du marché et de l’œnologie dominante. 


Connaissez-vous le Rosé des Riceys ? L’un des vins les plus rares, confidentiels et insolites de France. Peu de cavistes en ont et ses amateurs fervents, triés sur le volet, font d’ailleurs tout pour ne pas divulguer son nom, tant sa production est minuscule et son prix encore très étonnamment accessible (de 14 à 25 euros la bouteille pour un millésime récent). Bernard Pivot, en 1987, fut le premier journaliste à en parler à la télévision, lors d’un « Apostrophes » mémorable digne d’un film de Claude Sautet, où vignerons et hommes de lettres n’hésitèrent pas à boire, à trinquer et à fumer en direct, l’œil pétillant, le nez rose et la lippe humide. Rétrospectivement, ce spectacle paraît hallucinant et inimaginable, maintenant que la sinistre et stupide loi Évin (du 10 janvier 1991) interdit que l’on fasse l’apologie du vin à la télévision (alors qu’en Espagne, la promotion télévisuelle des terroirs est non seulement autorisée, mais aussi encouragée par le gouvernement), celui-ci étant assimilé à une vulgaire drogue. Moyennant quoi, nos « d’jeunes », maintenus dans l’ignorance de ce qui est bon, et ne pouvant être initiés à la dimension culturelle du vin, se rabattent sur des cocktails violents à base de vodka, bus le plus longtemps possible sur le trottoir, dans des bouteilles en plastique : on appelle ça le « binge drinking »).

Inclassable et unique, difficile à fabriquer, non rentable financièrement, le Rosé des Riceys a bien failli disparaître au xxe siècle. Car, bien que produit en Champagne, ce vin n’est ni un champagne (au sens conventionnel du terme : c’est-à-dire un vin mousseux) ni un rosé pâlichon sans saveur (comme on nous en vend des palettes entières l’été venu) ! Allez donc y comprendre quelque chose… Non. Le Rosé des Riceys est un mutant, né au Grand Siècle, quand la Champagne et la Bourgogne se livraient une guerre à mort pour le contrôle du commerce des vins rouges à base de pinot noir, un champagne tranquille, sans bulles, à la belle couleur vermeille, et, selon la légende, l’un des vins préférés de Louis XIV. C’est pour cela qu’on l’aime…

Pour trouver ce vestige archéologique singulier, le plus simple est encore de se rendre sur place, au beau village médiéval des Riceys, niché au fond d’une vallée entourée de forêts et de coteaux qui comptent parmi les plus pentus et ensoleillés de toute la Champagne.

On est ici dans la Côte des Bar (Aube), à 50 km au sud de Troyes. Avec ses 866 hectares dédiés au seul pinot noir, cette commune est la plus vaste du territoire champenois. Mais, dans cet océan de vignes, 50 petits hectares seulement bénéficient de la confidentielle AOC Rosé-des-Riceys qui date de 1947. Relisons les termes choisis par lesquels le Comité national des appellations d’origine (CNAO) consacra alors, en plein marasme viticole (après-guerre, les Français n’avaient plus un rond pour s’offrir du champagne), cette appellation méconnue de « notoriété très ancienne, attachée à des vins colorés, excellents, et d’un type spécial que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en France, des rosés de grande classe, très différents des rosés des autres régions, et inimitables. » Tout est dit…

Sur les 60 vignerons que compte ce charmant village de carte postale, à proximité duquel Pierre-Auguste Renoir venait passer l’été avec sa femme et ses enfants, en s’adonnant à la bicyclette et à la pêche à la ligne, la plupart se contentent d’élaborer du champagne pétillant de bonne facture. Une vingtaine seulement (les plus passionnés) continuent à produire le fameux Rosé, mais en très petite quantité (60 000 bouteilles pour tout le village, chaque année). Voici en effet un vin extrêmement difficile à élaborer, exigeant un vrai savoir-faire, une sensibilité d’artiste et, disons-le, une certaine forme de passion affranchie des impératifs mercantiles. Pour ces vignerons d’exception, le travail commence déjà en amont, à la vigne, où le but est de produire un raisin un peu différent, avec des petits grains, bien concentrés, et moins acides que ceux utilisés pour le champagne habituel. La vigne est donc cultivée différemment, avec des tailles particulières (dites « en royat ») favorisant de petits rendements. On distingue les parcelles, comme en Bourgogne, pour élaborer des cuvées séparées qui auront chacune un goût et une couleur spécifiques. On identifie la nature géologique des sols, et on privilégie les pentes très fortes à plus de 30 %, bien exposées au soleil (là où les raisins arriveront le mieux à maturité), ce qui entraîne un travail de labourage harassant et pénible, à la pioche ou avec le cheval… Certains vignerons partent ainsi labourer la nuit, pour ne pas cuire au soleil, et rentrent le matin, fourbus. La récolte suppose aussi une attention de tous les instants, les raisins devant être transportés entiers très rapidement, dans des paniers ou des cagettes percées permettant l’écoulement rapide du jus des baies déjà écrasées. La vinification qui s’ensuit, fondée sur la macération des grappes entières, dure entre deux et cinq jours, et n’a pas d’équivalent ailleurs.

Antique cabane de vignerons des Riceys construite à partir des pierres extraites lors des labours. On vient y prendre le frais et casser la croûte lorsque le soleil tape fort... ©Olivier Douard
Antique cabane de vignerons des Riceys construite à partir des pierres extraites lors des labours. On vient y prendre le frais et casser la croûte lorsque le soleil tape fort… ©Olivier Douard

Mais avant d’aller plus loin, revenons d’abord aux origines de ce nectar oublié. Dans les années 1680, alors que le château de Versailles était en construction, ce sont les terrassiers originaires des Riceys (les Ricetons) qui, creusant les bassins de Versailles, et buvant leur vin au goulot, en plein cagnard, l’auraient fait découvrir à Louis XIV, venu inspecter le chantier, et qui, ravi par sa couleur, son goût et sa délicate fraîcheur, en serait tombé immédiatement amoureux au point de le faire servir à sa table, au même titre que les plus grands crus de Bourgogne. Le Roi-Soleil, en effet, détestait le champagne effervescent qui commençait à faire parler de lui dans toute les cours d’Europe, en Angleterre en particulier, mais d’une façon encore totalement embryonnaire (c’est un fait peu connu, mais certain : le champagne mousseux n’éclipsera définitivement le vin rouge tranquille de Champagne et ne deviendra le symbole universel de cette région qu’au milieu du xxe siècle).

Pierre-Auguste Renoir, qui possédait une maison au village d’Essoyes, à 17 km des Riceys, adorait, l’été, faire des pique-niques au cours desquels il buvait ce vin léger et délicat, à la belle robe brillante (comme les joues de ses modèles), au nez de fraise et de cerise, et à la bouche bien vineuse.

À la fin du xixe siècle et au début du xxe, toutefois, c’est l’apocalypse : le village se dépeuple, le mildiou et le phylloxera ravagent ses vignes, la guerre de 14-18 tue ses hommes, pendant que les grands négociants de champagne de la Marne s’efforcent de marginaliser la production de Rosé-des-Riceys au profit du seul vin mousseux. Pourtant, le fait est là : une poignée d’irréductibles Gaulois continuent à élaborer le fameux vin rosé sans bulles… contre toute raison ? Pas sûr. En 2012, une découverte extraordinaire a défrayé la chronique locale et jeté un éclairage nouveau sur l’obstination « déraisonnable » des Ricetons à vouloir exister coûte que coûte : au cours de travaux, on découvrit un trésor caché dans la charpente d’une maison du bourg, 497 pièces d’or américaines frappées des années 1850 à 1928 ! Preuve que le Rosé-des-Riceys, oublié chez nous, était exporté et apprécié aux États-Unis, jusqu’à la crise de 1929…

Voici pour le flash-back. Où en étions-nous ? Aux vendanges. Gorgés de soleil, petits, serrés et concentrés, les raisins, donc, ont été récoltés à la main un par un (et non à la machine qui ramasse aveuglément baies pourries, feuilles, brindilles et insectes). Il arrive que l’on voie encore de nos jours d’appétissantes jeunes femmes, sorties d’un tableau de Renoir, fouler les grappes avec les pieds, jambes nues, dans les cuves. Le jus qui s’écoule va lancer la macération qui permettra d’extraire la couleur. Pendant quatre ou cinq jours, on remonte le jus pour le faire redescendre à travers le chapeau. Certains vignerons dorment même près des cuves… Car il faut goûter sans cesse et savoir exactement, presque à l’heure près, quand stopper la macération : trop tôt, le vin serait trop pâle et léger, trop tard, ce serait un vulgaire vin rouge… Pour faire du Rosé-des-Riceys, la couleur est déterminante, car elle est aussi facteur de goût. Il faut savoir capturer l’instant au cours duquel le goût et le parfum de raisin frais seront à leur summum. Une fois sa décision prise, le vigneron sort le raisin de la presse et verse le jus dans des cuves pour que se déroule la fermentation. L’élevage en fût dure jusqu’au mois de juillet. Après, le vin doit reposer au moins trois ou quatre ans en bouteille.

Le goût du Rosé-des-Riceys est unique au monde, fruité, frais, vineux, puissant parfois, mais sans le côté tannique des vins rouges habituels.

Quel plaisir de descendre dans les caves voûtées du xiie siècle de ces vignerons hors norme, qui parlent de leur vin chéri avec amour. Sa force est en effet de pouvoir traverser le temps et d’être un grand vin de garde, comme le prouvent ces incroyables millésimes de 1911 (à base de gamay, plus acide et plus fruité que le pinot noir), de 1964, de 1975 et de 1982 que nous avons eu la joie de pouvoir goûter sur place, en décembre dernier : quelle fraîcheur ! Avec le temps, ces nectars prennent une couleur ambrée et orangée, avec un nez de tabac, de chocolat et de coing. Des vins de fêtes taillés pour accompagner une belle volaille rôtie aux champignons, un foie gras d’oie au chutney d’abricot et au pain d’épices, ou même un bon chaource crémeux qui est le fromage de la Champagne.

Cette excursion au village des Riceys nous a plongés dans l’univers des vins insolites et différents, non calibrés par le marché et l’œnologie dominante, nectars qui ont échappé à la standardisation du goût et qui, se faisant, exigent une grande ouverture d’esprit et une intelligence des papilles. Nous aurions pu tout aussi bien aller dans le Jura à la découverte du sublime vin jaune, ou en Andalousie, où se fabrique son lointain cousin, le xérès, que l’on déguste à l’apéritif avec des tranches de jambon pata negra, ou en Hongrie, à Tokay, ou en Afrique du Sud, dont le vin de Constance est une merveille absolue… Enracinés dans des terroirs et des traditions séculaires, tous ces vins font un pied de nez à la bêtise ambiante, dont la chaîne BFM est devenue le symbole (n’importe qui y venant pérorer pour dire n’importe quoi). On rêverait ainsi de pouvoir initier nos lycéens à ce monde fabuleux du vin qui est, depuis Athènes, Rome et Jérusalem, l’un des piliers de notre civilisation. Mais le puritanisme actuel, relayé par nos élites politiques et médiatiques, pour qui le vin n’est qu’un alcool parmi d’autres, aussi nocif que n’importe quelle anisette, rend impossible ce genre d’initiative, alors qu’il n’y a pas de meilleur antidote à l’alcoolisme que l’amour et la connaissance du vin : boit-on du Clos-de-Vougeot ou du Rosé-des-Riceys pour se bourrer la gueule ou pour éprouver une émotion particulière dans le cadre d’un bon repas partagé avec des proches ? Lorsqu’il transforma l’eau en vin, lors des noces de Cana, pour manifester sa puissance et honorer ses hôtes, le Christ prit-il la précaution ridicule de dire : « Voici le vin de Dieu, mais… consommez-le avec modération » ?

Pour en avoir plus, lire : Claudine et Serge Wolikow, « Rosé des Riceys : tradition et exception en Champagne », 2018.

Merci aux vignerons des Riceys pour leur hospitalité : champagne-gallimard.com, champagnejacquesdefrance.com, champagnemorel.com, champagnemorize.com, pascal-manchin.com, horiot.fr (cultivés en biodynamie).

Sur place, accords mets et vins au restaurant Le Magny (menu à 35 euros, hotel-lemagny.com).

 

 

Ces citoyens français qui ne sont pas « Notre-Dame »

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L’incendie de Notre-Dame de Paris a, une nouvelle fois, mis en lumière l’existence plusieurs France. Dans des collèges et sur les réseaux, nombreuses ont été les réactions pour se moquer ou se démarquer de ce drame national. La République aussi va devoir se reconstruire. 


C’est avec une immense tristesse et un certain dégoût que nous avons assisté impuissants, lundi soir, à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris qui a notamment emporté la charpente médiévale et la flèche bâtie par Viollet-le-Duc au XIXe siècle. Plus qu’un chef d’œuvre de l’art gothique, cet édifice quasi millénaire est au cœur de notre histoire, de notre identité et de notre civilisation. Il constitue l’un des plus beaux symboles de notre histoire nationale, et incarne, plus que n’importe quel autre monument, l’âme de la France.

Notre-Dame, c’était la France…

L’émotion suscitée, aussi bien en France qu’à l’étranger, par cette tragédie fut à la hauteur du préjudice patrimonial, civilisationnel et moral subi par le peuple français, et plus largement par tous ceux qui aiment la France, aussi bien dans sa dimension culturelle, spirituelle, historique qu’artistique. Oui, à travers l’incendie de Notre-Dame de Paris, c’est bien une part de notre identité qui est partie en fumée, une part de ce que nous avons été et de ce que nous sommes encore qui s’est volatilisée.

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Hélas, l’émoi populaire provoqué par ce douloureux cataclysme a très vite été gâché, notamment sur les réseaux sociaux, par des réactions aussi sottes que nauséeuses d’un bon nombre de nos compatriotes, en partie de confession musulmane, qui se sont empressés de se moquer de la catastrophe ou de crier leur indifférence, voire leur jubilation, face à la décomposition de ce symbole de notre culture chrétienne et nationale.

…mais une France n’est pas Notre-Dame

« Vous vous êtes foutue de la gueule de la Mecque, regarder votre dame de Paris mtn. Dieu est grand » (sic), pouvait-on par exemple lire, le soir-même, sur Twitter. « Vous vous êtes moqué dla Mecque ? Aller hop votre cathédrale dans la sauce, Allah est grand. » (sic), a quant à elle tweeté au même moment une internaute qui a depuis supprimé son compte. « On dirait qu’un être humain est mort c’est juste de la ferraille faut arrêter désolé moi je préfère donner pour les pauvres », a pour sa part réagi une certaine Naïma sur Facebook après l’appel à la solidarité nationale du recteur de la Grande Mosquée de Lyon. « Aider à reconstruire un lieu où l’on associe à Allah une famille, du shikr etc.. franchement n’importe quoi, on dirait que le musulman fait plus pour les mécréants que pour les gens de sa communauté », a surenchéri Rhama sur le même réseau social.

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Ces réactions, qui sont loin d’être marginales et qui ne sont que des exemples parmi tant d’autres, en disent long sur le ressentiment qui anime des individus qui, même s’ils vivent sur le territoire français et ont le plus souvent la nationalité française, n’ont aucun respect pour le pays au sein duquel ils sont nés ou au sein duquel ils ont élu domicile.

« C’est un truc de chrétiens, moi je suis musulman »

Il suffit en effet d’interroger des enseignants qui travaillent dans certains établissements de la région parisienne pour se rendre compte à quel point l’incendie de Notre-Dame a été perçu par beaucoup de jeunes musulmans comme un événement sans aucun intérêt, voire comme une certaine source de satisfaction. « Cet incendie, on s’en fiche, Monsieur. La cathédrale, c’est un truc de chrétiens, moi je suis musulman, je m’en fiche. La France pleure, eh bien moi, je pleure pas, même si j’ai les papiers, ce n’est pas mon pays, la France », a par exemple répondu un élève de troisième à un professeur de français du Val d’Oise qui abordait l’incendie en classe. « Wallah, les Français pleurent, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Personne n’a pleuré après les attentats de Christchurch, alors les églises et les cathédrales de Babtous, nous musulmans, on s’en fout. A la limite, ça me réjouit ! Qu’on s’occupe de nos frères en Palestine et qu’on arrête avec Notre-Dame de Paris », a quant à lui affirmé un élève de sixième d’un collège de Seine-Saint-Denis quand son professeur d’histoire-géographie a évoqué le drame.

Il ne s’agit évidemment pas ici de stigmatiser une partie de nos compatriotes musulmans dont beaucoup se sont montrés, à cette occasion, solidaires des chrétiens, et plus largement du peuple français dont ils font partie (l’appel du recteur de la Grande Mosquée de Lyon à la solidarité nationale en témoigne), mais de mettre en avant à quel point l’incendie de Notre-Dame de Paris a réveillé les fractures communautaires qui traversent en profondeur la société française. En effet, comme il y a eu, il y a quatre ans, des citoyens français qui n’étaient pas « Charlie », il y en a aujourd’hui qui ne sont pas « Notre-Dame » et qui l’affirment, comme pour mieux nous montrer leur volonté de ne pas s’assimiler et de ne pas s’identifier à la culture française, et plus largement à la civilisation occidentale.

L’échec du multiculturalisme

Derrière le refus de certains de pleurer Notre-Dame de Paris, c’est bien l’incapacité de la société française à assimiler les populations d’origine étrangère et immigrée dont il est question. Le fait que la France soit aujourd’hui incapable de fédérer l’ensemble de sa population autour d’une cause commune et d’un même hommage national en dit long sur la montée de ces dérives identitaires qui ont transformé notre pays en un patchwork de communautés aux visions et aux intérêts complètement divergents, voire carrément antagonistes. Oui, c’est bien notre laxisme vis-à-vis de populations qui ont tout fait pour importer sur notre territoire leurs croyances, leurs valeurs et leurs manières de vivre sans se soucier si elles étaient compatibles avec celles du pays d’accueil, qui, à chaque fois que nous connaissons une tragédie nationale, se manifeste en grande pompe.

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Combien de jeunes vivant en France et issus de l’immigration ne se sentent pas aujourd’hui Français et vont même jusqu’à développer un sentiment de haine vis-à-vis du pays d’accueil ? Assurément, des milliers. Combien de jeunes musulmans ne se reconnaissent absolument pas dans la culture française, qui est d’abord et avant tout pour eux une culture judéo-chrétienne incompatible avec les valeurs et les règles de l’islam ? Des milliers, également. Derrière les réactions hargneuses qui sont apparues à la suite de l’incendie de Notre-Dame, c’est bien l’échec du multiculturalisme et les conséquences de la destruction progressive du modèle assimilationniste qui sont à l’œuvre.

Îles de France

Comment voulons-nous que tous les Français de confession musulmane honorent Notre-Dame de Paris quand une étude réalisée en septembre 2016 par l’Ifop révèle que 29% des musulmans pensent que « la loi islamique est plus importante que la loi de la République » ? Comment voulons-nous que tous les Français d’origine musulmane déplorent la portée de ce tragique incendie quand beaucoup d’entre eux se sentent d’abord Algériens, Tunisiens, Marocains ou encore Turcs avant de se sentir Français ? Ce sont bien «plusieurs France», ne partageant entre-elles ni la même manière de vivre ni la même identité ni la même façon de voir l’avenir qui se sont manifestées quelques minutes et quelques heures après l’embrasement de la cathédrale.

En voulant exalter les différences, au détriment de ce qui nous rassemble, nous avons anéanti petit à petit ce ciment commun pourtant indispensable au vivre-ensemble. Or, c’est l’assimilation qui permet l’intégration. Sans assimilation, il n’y a pas d’intégration. Le multiculturalisme est un mythe qui a créé les conflits communautaires et les tensions identitaires qu’il prétend contrôler.

Reconstruire la République

A l’heure où nous devons réédifier Notre-Dame de Paris, à l’heure où la société française n’a jamais été aussi fragmentée et gangrenée par les revendications identitaires et communautaires, il apparaît comme essentiel de renouer avec le modèle assimilationniste qui a fait pendant des siècles l’honneur et la grandeur de la France. Oui, il apparaît comme primordial de remettre au goût du jour nos valeurs patriotiques et nationales et de faire preuve de beaucoup plus de fermeté à l’égard de ceux qui insultent quotidiennement notre pays et qui n’hésitent pas à exploiter un drame national pour nous cracher en pleine face leur haine de notre pays, de notre culture, et de notre identité. Que tous ces Français, souvent d’origine musulmane, qui n’ont jamais été « Charlie » et qui ne seront jamais « Notre-Dame » prennent conscience que ce n’est pas à la France de s’adapter à l’islam mais à l’islam de s’adapter à ses valeurs, à ses principes et à sa manière de vivre.

La charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris est aujourd’hui à terre ; veillons à ce que demain, ce ne soit pas celle qui structure notre édifice républicain qui connaisse le même sort. Ce n’est pas seulement Notre-Dame que nous devons restaurer, ce sont notre pacte républicain, notre modèle d’intégration et notre contrat social que nous devons entièrement rebâtir. Le chantier est immense et le défi est de taille, mais c’est bien de l’avenir de notre pays, et plus largement de notre civilisation, dont il est ici question.

Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

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Notre-Dame ne doit pas être abandonnée aux lubies des artistes d’aujourd’hui. Le projet de sa reconstruction doit être français et populaire, elle doit redevenir celle qu’elle était. 


L’érection de monuments par souscription publique est une tradition ancienne qui en fait un acte civique. Mais je ne donnerai certainement pas à n’importe quel organisme.

Notre-Dame de la diversité ?

Je ne tiens pas à découvrir, quand il sera trop tard, que ledit organisme est dirigé par un copain d’un copain ou la femme d’un copain de quelque politicien qui se sera vu octroyer un salaire de 15 000 euros mensuels pour compter les biftons. Je ne tiens pas à voir ce qui reste de Notre-Dame défigurée par les lubies de l’art contemporain apportées par M. François Pinault. On annonce déjà un concours d’architectes pour reconstruire une nouvelle flèche « adaptée aux techniques et enjeux de notre époque ». Je ne veux pas voir la flèche de Viollet-le-Duc remplacée par un phallus stylisé que Christo pourra emballer à l’occasion de quelque gaypride. Je ne veux pas voir Notre-Dame remplie de statues de la Vierge en boites de conserve concassées. Je ne donnerai pas d’argent à un organisme rempli des créatures à la Jack Lang.

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On annonce une reconstruction en cinq ans : pour refaire le toit en poutrelles d’acier et en verre, comme le Reichstag ? On ne va pas tarder à voir apparaître les propositions les plus farfelues : pourquoi pas un sous-sol avec galerie marchande et un parking ? Pourquoi pas, au nom de la diversité, une mosquée intégrée à l’édifice ou un espace LGBTQI++ ?

Tu étais Notre-Dame et tu redeviendras Notre-Dame

Annoncer la reconstruction en cinq ans annonce le crime : Dieu merci, grâce à Colbert qui a planté la forêt de Tronçais, nous avons les chênes pour reconstruire la toiture à l’identique. Mais il faut les faire vieillir au moins deux ans. Il faudra former de nouveaux artisans, de nouveaux compagnons maîtrisant les métiers traditionnels des monuments historiques.

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Notre-Dame devra être reconstruite à l’identique. Ce sera une grande aventure humaine, spirituelle et technologique. Et politique : ne laissons pas l’argent entre les mains de pseudo-artistes, d’affairistes et de politiciens à l’ego démesuré, faisons de la reconstruction un projet populaire. Créons des fondations indépendantes du pouvoir et des puissants, gérées de manière transparente sur le plan financier et pouvant assurer le suivi des choix artistiques et protéger le projet de renaissance de Notre-Dame de l’avidité des oligarques et de la mégalomanie de politiciens éphémères.

Voilà un beau projet civique et national. Alors là, oui je donnerai, et beaucoup.

Alberto Lattuada, le grand Italien méconnu

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alberto lattuada ugno tognazzi venez
«Venez donc prendre le café chez nous», un film d’Alberto Lattuada.

La sortie en DVD de Venez donc prendre le café… chez nous  est l’occasion de découvrir un des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, qui aimait la critique sociale …  et les jeunes filles.


A la faveur d’une récente rétrospective à la Cinémathèque française, l’œuvre d’Alberto Lattuada a bénéficié d’un petit et salutaire coup de projecteur. Il faut dire que dans la longue liste des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, le cinéaste ne fut jamais le plus célébré. Peut-être parce qu’il n’est pas associé à un « genre » particulier et que sa fin de carrière ne fut pas vraiment glorieuse (on a en mémoire la purge absolue qu’est Une épine dans le cœur, roman-photo vaguement déshabillé avec l’endive Anthony Delon et la belle Sophie Duez.

Le cinéaste qui aimait les (très) jeunes filles

De Lattuada, on garde généralement l’image d’un cinéaste assez sulfureux, notamment pour son attrait pour les (très) jeunes filles (La Cicala, La Bambina, La Fille…) alors qu’il a aussi, visiblement, porté un regard audacieux sur la sexualité comme le souligne Jean-François Rauger, « c’est le sexe lui-même qui, fondamentalement, détermine à la fois les actions des hommes et la situation de femmes s’accommodant, en apparence, des appétits masculins tout en les contournant ou en les exploitant à leur profit ».

Cette analyse concorde parfaitement avec les enjeux de Venez donc prendre le café…chez nous, comédie de mœurs acerbe qui n’hésite pas à utiliser les codes de la gaudriole grivoise pour porter un regard finement satirique sur une société qui tente, par le biais de ses institutions, de réprimer les désirs et le sexe.

Paronzini (Ugo Tognazzi) est un fonctionnaire zélé, ancien blessé de guerre et très à cheval sur les principes. Machiavélique, il concocte un plan pour contracter un mariage avantageux en approchant trois sœurs, vieilles filles vivant seules dans leur somptueux domaine depuis la mort de leur père. Il parvient à épouser Fortunata la bien-nommée mais, bientôt, il va devoir satisfaire ses deux sœurs…

Entomologiste du sexe

La séquence qui ouvre le film, la mort du père – naturaliste de profession – des trois sœurs relève quasiment du giallo avec son atmosphère nocturne, sa musique entêtante et un montage assez virtuose qui découpe les gestes du taxidermiste par une succession d’inserts sur des instruments tranchants et des plans rapides animaux devenus inquiétants (l’inévitable chouette). Un peu plus tard, l’image d’un coq chevauchant une poule indiquera bien la teneur de l’œuvre : Lattuada entend disséquer sardoniquement les comportements d’individus et leurs instincts sexuels à la manière d’un entomologiste.

La première partie du film est très drôle, presque chabrolienne avec ce Paronzini arc-bouté sur les convenances et qui dissimule sous des apparences austères et « respectables » des trésors de machiavélisme pour assouvir sa soif de pouvoir et d’argent. Face à lui, les trois vieilles filles incarnent parfaitement la mise sous le joug des désirs, des pulsions sexuelles par une société patriarcale guindée et une église archaïque. La scène où la délicieuse Francesca Romana Coluzzi cherche à se confesser par téléphone après avoir pris un certain plaisir à éveiller le désir chez un homme est très drôle. Il y a du Wilhelm Reich chez Lattuada : l’ordre social le plus hypocrite et le plus inique (que Paronzini soit un ancien militaire n’est pas un hasard) est rendu possible par l’étouffement et la répression de la sexualité. Tersilla s’émancipe peu à peu de ce joug en consultant des gravures érotiques et en dévorant Histoire d’O de Pauline Réage.

Les femmes se libèrent de leurs chaînes

La beauté du film, c’est qu’il imprime un mouvement contraire à ce qu’il semble être en apparence, à savoir une comédie phallocrate où l’homme s’épanouit dans un harem de femmes forcément soumises. Or Lattuada montre le contraire : l’éveil à la sexualité et au plaisir des femmes, qui prennent des habitudes de plus en plus libres, cheveux détachés, tenues plus affriolantes,  a des effets dévastateurs et permet de desserrer les coutures d’un ordre social corseté. Alors que Paronzini semble tirer les ficelles du jeu, régnant sans partage sur son gynécée, ce sont les femmes qui se libèrent de leurs chaînes : Tersilla refuse un mariage qui aurait pu « sauver » sa réputation selon les lois de l’église (elle a couché avec un jeune homme du coin) et leurs désirs finissent par prendre le dessus. Lorsque Tognazzi finit en fauteuil roulant entouré par ses trois grâces infiniment plus vivantes, on perçoit une ironie toute buñuelienne pour montrer la supériorité de la jouissance féminine capable de mettre à bas un ordre social rétrograde.

Même sans être sensible à cet aspect satirique et à l’idée que les tensions sexuelles puissent faire vaciller l’ordre social, Venez donc prendre le café…chez nous pourra séduire tout le monde autant par la qualité de son écriture que par son interprétation. Tognazzi est impérial, à la fois mielleux et monstrueux et les trois actrices (Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic et Angela Goodwin) sont parfaites.

De quoi donner envie de découvrir un peu plus l’œuvre du mystérieux Alberto Lattuada…

Venez donc prendre le café… chez nous (1970) d’Alberto Lattuada avec Ugo Tognazzi, Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic. (Editions Tamasa Diffusion).

La gauche: un boulet pour le peuple, une chance pour Macron

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Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon à l'Elysée, février 2019. ©NICOLAS MESSYASZ/SIPA / 00893902_000013

Alors qu’elle se bouchait le nez à la simple évocation du mouvement « populiste » des gilets jaunes, toute une partie de la gauche a réussi à imposer ses problématiques au mouvement, et ainsi à le marginaliser…


Alors que la gauche s’apprête à subir une défaite électorale historique qui amplifiera le nouveau cycle de la vie politique française ouvert en 2017, il est intéressant de noter que, faute de convaincre, elle détient encore un fort pouvoir de nuisance qui s’exerce principalement sur les classes populaires et moyennes.

Au fond du couloir à gauche

Elle a su, entre casse gauchiste et slogans gauchos, dévier, récupérer et stériliser, le premier grand mouvement de révolte populaire de la Ve République ; un mouvement spontané, parti de la base, hors de l’encadrement des partis, des syndicats et des institutions subventionnées. Elle a finement joué le « sparring partner » du pouvoir en place, lui décrochant ses coups pour mieux le renforcer. La gauche, comme nous l’avions écrit ici-même au début du mouvement, « joue bien son rôle de garde chiourme de la colère populaire ». « La gauche m’a tuer », pourraient déclarer, sans rire, les derniers gilets jaunes des ronds points, laissés pour compte des périphéries oubliées.

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La gauche a enkysté le mouvement dans une contestation sociale centrée sur l’ISF et les cadeaux faits aux riches, oubliant au passage que la révolte des gilets jaunes exprimait d’abord un ras-le-bol du poids des prélèvements obligatoires et de l’appauvrissement général des revenus du travail, plutôt qu’un désir de punir et faire payer les « riches ». Un désir populaire de revalorisation du travail, qui peut, certes, viser les dérives d’un capitalisme prédateur, mais qui s’adresse tout aussi bien à ceux qui sont considérés comme des profiteurs du système sans que leur utilité sociale puisse le justifier ; politiques, syndicalistes, journalistes en vue, figures médiatiques, hauts-fonctionnaires, administrations impotentes ou répressives… En clair, une expression anti-système qui déborde largement une simple lecture sociale de lutte des classes que la récupération de gauche a fini par imposer, alors que le pouvoir de gauche, sous toutes ses formes, est un acteur majeur du système depuis bientôt quarante ans.

Un bon pauvre est un pauvre de gauche

Il y a quelque chose d’indécent à voir la CGT s’incruster, drapeaux rouges au vent, au sein des manifs de gilets jaunes, quand on se souvient, au début du mouvement, des propos très durs de son secrétaire général sur cette contestation « populiste ».

Jean-Luc Mélenchon, à cet égard, s’est montré plus malin, prenant le train au départ pour mieux le manœuvrer de l’intérieur. Oubliés en chemin, le RIC, la démocratie directe et la crise identitaire.

Avec une naïveté déconcertante, Danielle Simonnet, représentante de la France insoumise (LFI), ne revendiquait-elle pas, sur les plateaux de télé, le fait glorieux d’avoir, grâce à l’action de LFI sur le terrain, empêché la montée en puissance de la question migratoire au sein des gilets jaunes. Merci pour l’aveu ; d’un côté le pouvoir cogne, de l’autre la gauche fixe les bornes. Pris en sandwich entre l’image d’une violence nihiliste portée par l’ultra gauche, et un discours de contestation sociale dénaturé, la flamme de la révolte populaire vacille sans pour autant totalement s’éteindre.

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures déconfitures 

Appelée à disparaître politiquement pour cause de sénilité idéologique, la gauche, désespérément, faute de pouvoir se réinventer, s’accroche aux vieilles recettes concoctées sous l’air Mitterrand, ce cocktail pavlovien d’ « anti-racisme » médiatique, d’antifascisme fantasmé et de libertarisme sociétal, auxquels s’ajoute désormais le sacré environnemental. Oui, mais les temps ont changé, et le délitement social se confond aujourd’hui avec le délitement identitaire amplifié par la crise migratoire. Les études d’opinion sont claires sur ce constat, quoiqu’en disent les injonctions de la bien-pensance.

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L’incendie de Notre-Dame de Paris, dans cette tension crépusculaire, rallume l’inconscient collectif des origines. La France, d’un coup, découvre qu’elle est submergée par l’émotion de voir brûler sa « dame », sa mère, sa matrice; celle qui vient de ce Moyen-Âge mystique que la doxa « progressiste » nous apprend à considérer comme une époque de violence, d’obscurantisme et de barbarie, depuis plus de deux siècles. Tout d’un coup, on parle de sa beauté lumineuse et de sa hauteur d’esprit ; le cœur de notre histoire, l’âme de notre identité. Décidément, on n’en a jamais fini avec le mystère de l’identité des peuples ! L’histoire n’a jamais dit son dernier mot.

La gauche, suite et fin ?

L’enfermement schizophrénique de la gauche face à la question identitaire la condamne à un processus de déclin irréversible ; l’exemple de l’effondrement du Parti communiste des années 90 est l’horizon balisé de la gauche française. Quand les arguments pour convaincre relèvent essentiellement du registre de la surenchère émotionnelle et normative – telle que les têtes de liste de gauche l’ont exprimé dans le premier débat télévisé des européennes – la fin n’est plus très loin.

Faut-il rappeler, sans cruauté excessive, que durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon, avec l’emphase qu’on lui connait, annonçait, urbi et orbi, qu’il était absolument certain que son courant politique serait « au pouvoir avant 10 ans » ; son parti, aujourd’hui s’apprête à franchir la barre des 10%… à la baisse ! Toujours pour sourire et détendre l’atmosphère, Christophe Cambadélis, n’annonçait-il pas, en décembre 2016, juste avant la déroute de 2017, qu’il allait remettre le PS en marche pour en faire une grande force politique pour l’avenir, avec un objectif, dans l’année qui venait, de 500 000 militants. La gauche : un boulet pour le peuple, une chance pour Macron.

La Gauche et le peuple

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Boulgakov: Dieu, Staline, Le Maître et Marguerite

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Mikhaïl Boulgakov en 1928. ©Lebrecht/Leemage

Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) est l’un des grands romans de ce siècle. Sa parution dans une nouvelle traduction est l’occasion de redécouvrir ce texte total où le fantastique et le picaresque interrogent le mail et le totalitarisme à l’ombre du Kremlin.


Pour prendre la mesure de ce chef-d’œuvre total qu’est Le Maître et Marguerite, un de ces romans-monde comme Ulysse de Joyce, La Recherche de Proust, le Gargantua de Rabelais ou le Quichotte de Cervantès, il faut imaginer son auteur, Mikhaïl Boulgakov, dans le Moscou des années 1930, au plus fort du règne de Staline. Prenons 1933, par exemple. Depuis le 12 janvier, une purge sans précédent a été déclenchée. Boulgakov envoie une lettre à son frère pour dire qu’il va renoncer à l’écriture pour une période indéterminée, que c’est devenu trop dangereux. Il ne dit pas la vérité. Un écrivain écrit toujours, mais au moins, si on ouvre son courrier, on ne le suspectera pas de préparer un de ces textes à double sens dont il a le secret, comme Les Œufs fatidiques, qui agacent en haut lieu. Boulgakov a aussi refusé de refondre La Vie de monsieur de Molière, comme lui demandait l’éditeur, et le roman ne sort pas. Il voit un des contrats signés avec le théâtre de Leningrad annulé et deux de ses confrères, écrivains satiriques comme lui, arrêtés. Sa femme commence à tenir un journal. Il trouve ça imprudent. Bref, ça ne va pas fort.

Et pourtant, en 1933, isolé, il continue à faire la seule chose que sait faire un écrivain : il écrit. Il écrit encore, il écrit toujours, même s’il brûle des pages du Maître et Marguerite, dans un instant de panique. Ce n’est pas si grave, le roman est en lui depuis longtemps, au moins 1928. Il ira au bout, de toute façon. Déjà, il s’y remet. La conclusion du diable, dans Le Maître et Marguerite est d’ailleurs sans appel : « Les manuscrits ne brûlent pas. »

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Connu essentiellement comme auteur de théâtre, Boulgakov est dans le collimateur du régime, ce qui équivaut, à l’époque, à une manière d’attente dans un couloir de la mort. Ses pires ennemis, comme souvent, sont ses pairs. La jalousie littéraire peut se transformer assez vite en délation. Dans Le Maître et Marguerite, Boulgakov ne les épargne pas, ces médiocres stipendiés qui occupent des sinécures dans les unions et autres associations, qui sont davantage des organismes de censure que d’aimables cénacles. Il se venge, notamment au travers du personnage de Berlioz, « rédacteur en chef d’une revue littéraire épaisse et président d’une de ces associations de gens de lettres les plus importantes de Moscou, dénommée en abrégé le Massolit » : Berlioz aura la tête tranchée dans un accident de tramway. Pourtant, dans le jardin des Étangs du Patriarche, le diable l’avait prévenu. À moins que ce ne soit l’écrivain. Allez savoir, ces deux-là ont tendance à se confondre.

Pour Boulgakov, écrire, c’est encore vivre, c’est encore rire. Ne jamais sous-estimer le rire des écrivains, même dans l’épouvante, surtout dans l’épouvante. Les grands auteurs sont de grands comiques et toutes les admirations littéraires de Boulgakov sont des écrivains au rire salvateur et subversif : il aime le rire de Rabelais, de Molière, de Gogol, de Dickens, de Mark Twain.

Il saura ainsi dans Le Maître et Marguerite mélanger les téléphones et les aérodromes aux balais des sorcières et aux chats qui boivent de la vodka – et qu’on dirait sortis tout droit d’un livre de Lewis Carroll. Sans compter sa manière désinvolte de localiser l’enfer, mais un enfer grand-guignolesque, dans le ciel de Moscou.

Quand les bureaucrates des associations d’écrivains ou la police politique demandent à cette époque à Boulgakov ce qu’il écrit, il ne répond pas, comme Gide : « J’écris Paludes. » Il ne répond rien, il se tait. Il ne dit pas : « J’écris Le Maître et Marguerite. » Il ne dit pas : « J’ai commencé ce gros roman sur le diable en 1928, je vais y mettre tout, l’irruption du mal, le temps, la folie, la création, l’amour, la Russie, la dictature, la rédemption, une relecture insolente des textes évangéliques et, croyez-moi, vous allez rire, et vous allez pleurer, et vous allez vous émouvoir. »

On a tendance à survaloriser, dans l’histoire littéraire, l’écrivain rare. Un Mallarmé hier, ou un Pascal Quignard aujourd’hui. C’est sans doute qu’on a oublié que ce genre de posture est un luxe pour époque apaisée ou classes privilégiées. Les écrivains qui sont menacés de l’extérieur, par une guerre ou un système totalitaire, ou bien de l’intérieur, par une santé précaire et un corps défaillant ne peuvent pas s’offrir les plaisirs raffinés de la page blanche ou de la rétention précieuse du bibelot d’inanité sonore. Ils se savent fragiles et sont hantés par l’angoisse de ne pas pouvoir dire tout ce qu’ils avaient à dire. Proust se livre ainsi à une course de vitesse pour retrouver le Temps avant que l’asthme, au sens littéral, ne lui coupe le souffle. Boulgakov, lui, est cet homme qui s’attend à être arrêté d’un moment à l’autre ou à être démasqué, comme un personnage de Kafka. On pourrait dire de Boulgakov qu’il est un personnage de Kafka dans le monde prévu par Kafka, mais que Kafka n’a pas eu le temps de voir.

Boulgakov écrit Le Maître et Marguerite en clandestin, évidemment, ce qui donne à cet ample roman quelque chose de nocturne et d’affolé, tel un compte à rebours qui est aussi celui d’une enquête policière foutraque cherchant à savoir pourquoi la ville sombre dans la démence. Pilate condamnera-t-il à mort le Christ ? Marguerite retrouvera-t-elle le Maître ? Woland fera-t-il advenir le règne de Satan alors que Staline se charge déjà très bien de le faire ?

Il est aussi, comme tous les romans écrits sous des dictatures, un roman qui a su transformer la contrainte en jouissance. On pourrait penser, quand on lit Le Maître et Marguerite, pourtant tellement russe, à ces romanciers latino-américains qui, de Cortázar à Vargas Llosa en passant par Miguel Angel Asturias ou Augusto Roa Bastos, ont redoublé d’inventivité langagière et formelle pour passer entre les mailles du filet, créant au passage un genre à part entière qu’on appelle le « roman du dictateur ».

Boulgakov ne finira Le Maître et Marguerite qu’à la fin de sa vie, en 1940, en dictant les dernières phrases à son épouse, à cause de sa cécité. Boulgakov écrit comme le Winston de 1984, qui profite d’un angle mort dans son appartement pour tenir son journal intime sans être vu de Big Brother. Dans le cas de Boulgakov, le rôle de Big Brother pourrait bien être tenu par Satan. Ou par Dieu. Ou par Staline. On ne sait plus. Encore une fois, on ruse.

Cette incertitude qui prend ici des allures de farce est aussi angoissante que drôle. Si Orwell évite la métaphysique quand il parle du totalitarisme, Boulgakov, lui, la prend à bras le corps. C’est son côté slave. Enchanteur paradoxal qui sait varier ses métamorphoses, y compris en prenant les allures banales d’un promeneur dans un jardin public, le démon est un personnage familier de la littérature russe, de Gogol à Dostoïevski. Sans doute parce qu’il est aussi l’écrivain.

Le raisonnement de Boulgakov est imparable. La question du totalitarisme renvoie toujours à celle du mal. Le mal à celle du diable et le diable à celle de Dieu qui permet tout ça, on se demande bien pourquoi. À moins que Dieu ait un sens de l’humour bien particulier, comme Staline qui téléphone en personne à Boulgakov un jour de 1930 pour lui dire qu’il ne songe pas à partir à l’étranger, qu’on pourrait mal le prendre…

Boulgakov sursaute au moindre coup de téléphone et son cœur s’accélère quand on frappe à sa porte. Comme les personnages du Maître et Marguerite, qui voient se superposer à une réalité trop ordonnée un monde parallèle qui est peut-être l’enfer, peut-être une porte de sortie.

Regardez Marguerite : elle est amoureuse et désespérée, elle accepte la proposition de Woland et devient sorcière pour retrouver celui qu’elle aime. Elle fait le pari de la porte de sortie. Comme Faust, qui accepte de redevenir jeune et de changer de corps. Mais pour Faust, ce sera pour son malheur. Alors comment savoir ? Boulgakov n’a pas de réponse. Sinon, il serait philosophe comme Kant. Dans une scène hilarante, le diable raconte qu’il a rencontré Kant qui lui a donné des preuves de l’existence de Dieu et l’ignare Berlioz de vouloir déporter Kant aux îles Solovki pour crime contre l’athéisme.

De corps, on en change souvent dans Le Maître et Marguerite. On oublie trop souvent, sauf le diable, qu’un écrivain, c’est d’abord un corps, et pas un pur esprit. Boulgakov, né en 1891, était médecin comme son contemporain Louis-Ferdinand Céline, né en 1894. Tous les deux en savaient quelque chose, du corps. Le corps jouit, souffre, exulte et il faut l’apprivoiser pour écrire, voire pour inventer son écriture en fonction de ses faiblesses : la vue pour Boulgakov qui finira aveugle, l’ouïe pour Céline, blessé en 1914. Voyage au bout de la nuit est ainsi travaillé par le vertige permanent d’un Céline ancien combattant, souffrant d’acouphènes qui déséquilibrent sa phrase, la hachent, comme si la réception était mauvaise, de sorte que les mots semblent entrecoupés par le grésillement des points de suspension.

Significativement, Le Maître et Marguerite commence par une hallucination visuelle : « À cet instant l’air torride s’épaissit devant ses yeux, et cette matière gazeuse donna corps à un citoyen d’un aspect fort étrange. » C’est la première d’une longue série. Le grand écrivain surcompense son handicap de départ, le transforme en avantage décisif, judoka de son corps et de son temps.

Voyage au bout de la nuit est un roman sur le bruit, les cris, les explosions, les coups de feu, les éructations, un silence impossible et pourtant désespérément souhaité. Le Maître et Marguerite est un roman de la vue, de la couleur, des contrastes violents, des hallucinations précises, des cauchemars qui se matérialisent, des chevelures de femmes qui s’estompent. Qu’il se passe dans la Jérusalem où l’on s’apprête à sacrifier le Christ ou dans le Moscou des purges staliniennes, il rend compte du fantastique de manière hyperréaliste : c’est d’ailleurs pour cela qu’en Russie, il est considéré comme un roman pour la jeunesse. Seul un maître de la vision, de la mise en scène (Boulgakov, rappelons-le, est d’abord un homme de théâtre) peut rendre crédible ce débarquement du démon et de ses lieutenants en costume cravate dans Moscou ; et nous faire entrer et vivre dans cette ville caniculaire placée sous une surveillance généralisée, panoptique, qui va soudain voir se multiplier les phénomènes surnaturels, inadmissibles au pays du matérialisme dialectique.

Cette puissance mystérieuse se livre à un joyeux travail du négatif qui décapite les fausses gloires, confronte des poètes à leur reflet en plus âgé, organise des orgies, des orages, des bals et des spectacles étranges dans des théâtres horrifiés. Cette espèce d’innocence heureuse dans la narration, héritée du roman picaresque, multiplie les chemins de traverse et permet l’extravagance au sens étymologique du terme – vaguer hors des sentiers battus, c’est la plus belle revanche de Boulgakov sur la fiction calibrée imposée par le régime.

Le totalitarisme a ceci de terrifiant qu’il transforme la vie des hommes en conte, c’est-à-dire en histoire menteuse. Mais il n’y a pas de fin heureuse avec beaucoup d’enfants et la mort du méchant dictateur. Ça ne disparaît jamais, même mort, un dictateur. C’est une des intuitions fondatrices de Boulgakov : on n’échappe pas au dictateur et encore moins au mal. On peut, avec de la chance, trouver des accommodements raisonnables pour survivre. C’est peut-être pour cela que Boulgakov a refusé, comme ses deux frères, d’émigrer. On dit sans trop y croire que ce refus est celui de la fidélité à sa patrie. On peut aussi penser à cette propension russe à la fatalité : advienne que pourra ! D’ailleurs, l’histoire lui donne raison : Boulgakov meurt en 1940 de maladie, pas dans un abattoir de la police politique ni un goulag lointain.

Le diable n’est pas dépourvu d’un humour monstrueux. Le Christ que Boulgakov met en scène n’est pas protégé par sa sainteté mais, osons le dire, par sa bêtise et son manque d’imagination. Et c’est ce côté « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » qui énerve le cruel Pilate, fin politique. À l’inverse, le psychiatre Stravinski a beau être un humaniste sincère, il vous transforme au bout du compte, par ses traitements, en zombie hébété et il le fait avec une bonne conscience qui fait bien rire du côté de l’enfer.

Si l’on peut qualifier Le Maître et Marguerite, entre autres, de fantastique, ce n’est pas seulement parce qu’il récrit le mythe de Faust à l’ombre du Kremlin, c’est parce qu’il est, comme Le Horla de Maupassant, ce lieu, ce moment où il devient impossible de croire au monde, où toutes les perspectives sont faussées comme dans les cauchemars. Où on ne peut même pas se fier à soi-même. Les personnages ne savent plus qui ils sont au juste, à force d’avoir dû emprunter des masques pour échapper à la censure, à la police, au destin. Et c’est, assez logiquement, un hôpital psychiatrique qui est un des carrefours stratégiques du roman : on y retrouve le Maître, ce grand écrivain qui a baissé les bras et brûlé son manuscrit, mais aussi le poète de la scène inaugurale, Biezdomny, et pas mal d’autres victimes des facéties sataniques.

Alors, évidemment, il reste l’amour. Celui qui unit le Maître et Marguerite purifiera tout dans une fin merveilleusement ambiguë, puisque c’est le diable qui permet ces retrouvailles romantiques et éternelles. Autant dire que c’est bien lui qui mène le bal…

Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite (trad. et éd. de Françoise Flamant), Folio classique, 2019.

Olivier Maillart, la possibilité d’une presqu’île

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olivier maillart dieux
Olivier Maillart. Photo : Nicolas Gony.

Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), Olivier Maillart regarde d’un peu loin sa province d’adoption qui lui a inspiré Les Dieux Cachés, un premier roman noir et fantasque. 


Il y a dans toutes les petites villes, et il y a à Cherbourg en particulier, une classe de professeurs cinquantenaires qui grignotent trois mille euros de traitement fonctionnarial comme leurs pareils hauts fonctionnaires en dévorent à Paris huit mille. Ce sont les résidus de feu l’instruction publique : croupissants, assistés, improductifs, stériles ; ils possèdent un peu de bien, de la culture, des restes de foie, pas mal d’esprit et beaucoup de candeur ; se croient Diogène au Bistrot et Socrate à la médiathèque ; ils disent : mes cours, mes terminales, ma cave, mon ex, mon roman inachevé… vont au théâtre pour prouver qu’ils sont des gens de lettres mais conduisent bourrés pour montrer qu’ils sont des gens de foire, boivent, fument, croûtent, se rasent autant qu’ils se lavent, payent des pensions alimentaires, attendent les vacances, négligent leurs enfants comme leurs élèves, engueulent la machine à café dans la salle des profs, ne répondent plus à l’inspection, regardent le rugby, lisent des romans noirs, admirent Woody Allen, tiennent un carnet, restent abonnés à Libé mais ne croient plus en la gauche, partent en préretraite, ne servent plus à rien, ne nuisent pas à grand-chose[tooltips content= »Comme vous l’aurez noté, ce premier paragraphe est un pastiche des Misérables« ]1[/tooltips].

S’ils avaient plus de brio, on dirait : ce sont des incompris ; s’ils en avaient moins, on dirait ce sont des débris. Ce sont tout simplement des ratés, et parmi ces ratés, on trouve des érudits et des cuistres, des baroques et des fatigués et quelques drôles. Henri R. et Henri G. sont de ces hommes là. Si archétypiques qu’on peine à croire qu’ils aient survécu jusqu’à nous, ils se souviennent avoir enseigné la philosophie dans des lycées où les professeurs ne font plus que tenir leur classe. Avec Les Dieux Cachés, Olivier Maillart les place au cœur de l’intrigue d’un bon roman noir ; et ceci au milieu de nulle part – plus exactement de la vieille ville de Cherbourg, nucléarisée pour l’occasion littéraire en « Hirocherbourg »…

Des chemins policiers qui ne mènent nulle part

Nos deux personnages, profs de leur état, bavent dans les salons provinciaux pour tuer le temps ; là où le pasteur Lechat fait paître la faune érudite du tout Hirocherbourg. Les Bouvard et Pécuchet du bocage causent réincarnation, gros livres ou pensées complexes… et il arrive que les demi-habiles énervent. Toutes affaires cessantes, le personnage Henri G., d’ennuyé devient ennuyeux et jette des mets d’apéritif à la barbe d’un archiviste et d’un libraire un peu trop cuistres. Chaudronnier et Carentan, pour les nommer, vendent ou gribouillent des livres ésotériques. Drôles de paroissiens, ils sacrifient aux anciens dieux, sentent couler leur sang viking, racontent des histoires à dormir debout et militent pour une Normandie purifiée.

Plus tard, le bon prof retrouve un tag sur son mur : « LE DASEIN VOUS ECHAPPE HENRI R. » Curieuse rencontre entre Heidegger et le street art qui l’invite à en savoir plus. Perdu sur les chemins qui ne mènent nulle part d’une enquête policière, le personnage découvre une lande urbaine parcourue de fantômes, de rumeurs, d’ensorcelées, de cadavres dans le placard et de sectes folles : la ci-dessus païenne donc, mais aussi l’antoiniste, la franc-maçonne, bientôt le djihad laïque des bibliothécaires ou autres oracles pour antigones archiconnes de sous-préfectures… et finalement beaucoup de cabanes à superstitions sur un grand marché de la masturbation intellectuelle dont les personnages ignoraient la luxuriance.

Tout est vrai, même l’invraisemblable

Premier roman, première emmerde : provincial, éthylique, policier et moqueur, Olivier Maillart connaît son monde. Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), il regarde d’un peu loin sa province d’adoption. Une telle prescience de cherbourgeois étonne chez ce novice. Un habitué des lieux – et l’auteur de cet article en est un – vous le garantirait : tout est vrai dans l’ouvrage – même (ou surtout) l’invraisemblable.

On y parle vaguement d’agressions commises il y a quelque temps ; puisqu’un tel lieu prête à de telles rumeurs. Pays de brume que voûte l’ombre des dieux cachés, il bout d’imaginaire, de ridicule, d’exagération mais aussi d’alcool. Aussi n’en perçoit-on la vérité (et l’intérêt) qu’une fois sorti de la taverne.

Souvent à Hirocherbourg, on complote pour tromper l’ennui. Alors que se prépare un mauvais coup, une intrigue policière permet de confronter de manière très convaincante et romanesque deux provinces érudites ; la culture des notables contre celle des fonctionnaires insoumis ; les bourgeois face aux bobos ; les conservateurs du patrimoine contre les animateurs culturels ; la foire aux livres du Rotary contre celle d’Amnesty International ; la médiathèque face aux restes des sociétés savantes. De Flaubert, le régional de l’étape, l’auteur retient la connotation ironique dont est toujours teinté le milieu érudit. Mais on lui sait gré d’avoir tenté – sinon de lui rendre justice – du moins de le faire un peu aimer, fût-ce au prix d’une sympathique condescendance.

Des emmerdes qui occupent

Définitivement anthropologue, l’auteur emprunte à Barbey (l’autre régional) une voie sociale d’accès au surnaturel : en plein Cotentin, les dieux n’existent qu’au son bavard des commères et des dames blanches qu’un tonton certifie avoir vu passer. La religion n’est plus qu’un souvenir de rumeurs baroques mal dilué dans le crâne normand par la liqueur de pommes. Et les verbeux se font chaire. Signe que l’auteur vise le désordre spirituel de l’Occident, le christianisme résiste à son grand bûcher littéraire des spiritualités de Monoprix. En le lisant, on comprend que le milieu des savants – et la Normandie est née avec générosité en la matière – a sérieusement dégénéré… D’érudits locaux, certains se sont crus druides, berserkers, loup-garous ou tout ce qu’ils n’étaient pas. Alors qu’un bienfaisant rôle de passeur culturel aurait suffi. Mais il semble qu’être simplement, uniquement et sobrement soi n’est plus trop à la mode.

Entre vapeurs d’un tragique velléitaire et réalité d’un comique de situation, l’auteur nous montre que les emmerdes, finalement, ça occupe; tout comme les mauvais bruits, les cerveaux malades et les illusions qu’on n’a pas encore perdues. Ce trou cherbourgeois, même battu par le vent et les éléments – lesquels nous sont connus grâce aux parapluies de Jacques Demy – possède une valeur profonde et loufoque pour qui sait encore voir l’humble, parfois secrète et trop souvent cachée, nature des choses.

Morales, le magnifique

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thomas morales belmondo chardonne
Jean-Paul Belmondo dans "Le Magnifique" de Philippe de Broca. LES FILMS ARIANE / COLLECTION CHRISTOPHEL

Thomas Morales livre son recueil de chroniques annuel Tais-toi quand tu écris. Sur son podium défile, comme à l’accoutumée, de l’indémodable.


Chaque semaine, Thomas Morales nous poste sa petite lettre, affranchie à l’ancien franc, dans des boîtes moins jaunes que des syndicats, et moins voyantes qu’un gilet de sauvetage routier.

Punk pour le no futur, milord pour le travail de sape

A la fin de l’année dernière, l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux a pris l’habitude de les réunir dans un volume que l’on peut mettre au pied du sapin au moment des vœux, au  fond du jardin, quand vient l’heure des œufs.

L’avantage des chroniques de Thomas, c’est qu’elles résistent à toutes les basses saisons et n’ont donc aucune date limite de consommation.

Ce dernier recueil, Tais toi quand tu écris, est pourtant un peu plus millésimé que les précédents, couvrant la période de la dernière pestilentielle érection, et de sa campagne rase, rasante et harassante.

Élégant, enlevé, tranchant double, notre Morales toujours en berne, toujours punk pour le no futur et milord pour le travail de sape ! Côté pile : on endosse le Barbour ou la veste Renoma. Côté face: Never Mind the Bollocks version live en bande son.

Du temps où Paris était encore dans Paris

Nous voilà donc encore transportés en des temps plus légers, où le marteau-pilon ne faisait pas les trois huit. Paris était encore dans Paris, les demoiselles à Rochefort et les parapluies à Cherbourg, le Break Volvo et le tweed dans le garage et le dressing du paternel. Flics et voyous trinquaient même encore au pastaga dans des troquets du vieux Nice : un semblant d’ordre régnait, tout ne cramait pas, lon était en plein dans ce qu’on surnommerait plus tard les Trente Glorieuses.

Les fleuves jaunes laissent aujourd’hui un goût bien plus amer sur les langues. Mais Thomas considère qu’il ne sert à rien de gueuler comme un veau sauce de Gaulle. Il écrit sans trop élever le ton. La pente prise offre souvent des pourcentages hors catégorie niveau connerie, mais en maillot jaune ou à pois, notre Charly Gaul chronicoeur ne change ni son braquet ni son vieux fusil d’épaule. Sans trop de mots plus hauts que les autres, notre Tom Pouce (si pratique pour faire du stop) offre sa tranche de sédition à la hussarde et à la coule, tournant le dos à la start-up nation sans avenir et aux autostrades de la propagande continue.

Il voulait faire Bébel

Tout ce qui n’a pas été patiné par le temps, rodé sur toutes les nationales ou départementales de l’Hexagone, tout ce qui n’a pas pris la poussière sur une platine vinyle, été tourné au 16 millimètres ou réchauffé directement dans des vieux pots, l’indiffère.  On lui envie de savoir mener une guerre aussi froide que sa colère de tout voir partir en couille dans le vieux pays.

Oncle Tom repasse toujours le même (micro) sillon dans les champs cotonneux du rêve, de la nostalgie et de la mélancolie. Celui-ci laisse des traces aussi profondes que la France entre Paris et Berry. Le refrain d’«Ouh, là, là Land» tourne en boucle. Et le disque craque un peu sous les diamants d’antan…

Cavaleur sans moustache à la Rochefort ou à la Marielle, et sans espoir de conquête, l’âge des Rastignacqueries étant passé, notre camarade, quand il s’épanche sur son passé, révèle parfois une anecdote éclairante. Ainsi nous confia-t-il un jour que lorsque l’on lui demandait, gamin ce qu’il souhaitait faire plus tard, ce n’était ni cosmonaute, ni pompier, ni flic, ni voyou mais un peu tout cela à la fois : Jean-Paul Belmondo ! Oui, Thomas voulait simplement faire « Bébel » quand il serait grand. Les ambitions enfantines ne sont jamais dénuées de noblesse.

L’avenir de nos souvenirs 

Notre ami rejoue d’ailleurs au quotidien quelques scènes du Magnifique de son très cher Philippe de Broca. Laissant Bob Saint-Clar et ses cascades à une doublure, il peut camper un François Merlin fort crédible : comme celui-ci, Thomas aime le voyage en solitaire, en marginal, en la bouclant et en cognant comme un sourd sur le clavier de la Remington portative.

Et qui d’autre que lui pour reprendre à son compte – d’auteur – cet extrait de la lettre originale à France, d’un autre exilé, aux yeux sensibles, à oreille absolue et à pétoulet si ferme qu’il l’afficha un jour au nez et à la barbe de la France pompidolienne : « Mais qui peut dire l’avenir de nos souvenirs ? »

En pinçant autant pour la ligne claire de Chardonne que celle de Pascal Thomas ou Polnareff, Thomas Morales vit en chimérique…

Tais-toi quand tu écris, Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux)

Tais-toi quand tu écris : Les tribulations d'un chroniqueur

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Les riches financent Notre-Dame: une polémique bien française…

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François-Henri Pinault, Bernard Arnault. ©ROMUALD MEIGNEUX/SIPA / 00860715_000016 - 00894638_000037

Il n’y a qu’en France qu’une telle polémique pouvait surgir: on fait aux riches donateurs pour la reconstruction de Notre-Dame des procès d’intention, au lieu de se réjouir qu’ils la financent.


A quelques encablures de Notre-Dame, il y a la place de la Concorde et s’il a fallu baptiser ainsi l’endroit, c’est parce que ladite concorde était loin d’être acquise après les tumultes et soubresauts meurtriers de l’histoire notamment révolutionnaire (mais pas que…).

La concorde n’est pas une vertu française, ou alors elle l’est rarement. Cet art de se disputer, de n’être jamais d’accord, de générer des polémiques sur des sujets apparemment anodins ou futiles ou consensuels, au contraire, est so french. On peut juger cet esprit querelleur insupportable. Il l’est parfois en effet. On peut également considérer qu’il contribue au libre exercice de l’esprit critique dans l’espace de débat public, celui-ci se trouvant naturellement renforcé par les possibilités offertes par les réseaux sociaux.

L’union sacrée…

Le dramatique incendie de Notre-Dame, dont on ignore encore tout des causes et dont on ne peut exclure aucune, a ému les Français et le monde entier.

Beaucoup déjà a été dit et écrit sur la nature profonde de cette émotion et du symbole représenté par ce déchirement en plein cœur de la nation : symbole des outrages subis par l’Eglise chrétienne assaillie d’attaques depuis des mois et souvent mal aimée de la République qui n’a jamais tout à fait renoncé à son vieux fond bouffe curé (pas trop dangereux, en outre, par les temps qui courent) ; symbole d’une France qui va mal et dont l’identité millénaire semble partir en fumée ; symbole d’un patrimoine mal entretenu par un Etat qui ne répond plus à ses devoirs en la matière au point de devoir organiser des loteries pour en assurer la promotion…

Pourtant, dans un pays profondément fracturé, comme le montre depuis des mois le très grave conflit des gilets jaunes, l’émotion a été très largement partagée par l’immense majorité du peuple français, de toutes croyances, de toutes convictions politiques, de toutes origines. Et cette émotion était palpable, tangible, concrète.

…et les autres

Alors, bien sûr, il y a eu les quelques abrutis de service auxquels on accorde beaucoup trop d’importance (et beaucoup plus qu’ils n’en ont en réalité), tels ces représentants de l’Unef, bouffis d’inculture crasse et qui ont trouvé là encore une belle occasion d’étaler leur bêtise. Après tout, tant mieux, on ne les identifie que mieux… Bien sûr il y a eu les racailles de service, elles aussi toujours promptes à la besogne lorsqu’il s’agit de cracher sur le pays dont on se demande pourquoi elles l’habitent puisqu’elles le détestent tant, et qui se sont empressées de se réjouir de l’incendie. Leurs arguments ? Une sorte de vengeance divine après la blague pas même méchante du jeune Hugo sur la circumambulation à la Mecque. Leur réaction a permis de souligner combien, précisément, ils n’étaient pas mentalement en capacité de distinguer entre une plaisanterie, un mot, un fait de l’esprit, et un acte concret (criminel ou accidentel) destructeur. Entre le mot et la chose, ces imbéciles ne font pas la différence puisque, précisément, ils sont dans l’hystérie propre à toute absence de coupure sémiotique. Pour eux, le mot « chien » mord. Eux aussi, on a pu les identifier, ce n’est pas plus mal.

A lire aussi: Ces citoyens français qui ne sont pas « Notre-Dame »

On a beaucoup insisté sur ces quelques cas navrants, soit. Et, après tout, rien en France n’a jamais fait en totalité le consensus parfait, la Concorde absolue. Les guerres de religion, par exemple, ce n’était pas la fraîche ambiance, tandis que la Seine qui coulait sous Notre-Dame était rouge du sang des protestants passés par le fil de l’épée. Pourtant, l’écrasante majorité des témoignages, l’a été de soutien.

« Plus belle » la « vite » ?

Si l’on peut regretter, comme à chaque fois, l’empressement de l’exécutif à dire n’importe quoi sur de nombreux sujets et donc sur celui-ci comme sur d’autres (voir à ce sujet le magistral article de l’indispensable Didier Rykner dans la Tribune de l’Art, si l’on peut se gausser de l’ubris imbécile qui voudrait que l’on rebâtisse cette cathédrale « plus belle » (pourquoi ?) et si vite (pourquoi ? pourquoi pas de grands beaux chantiers qui occupent et forment une génération voire plusieurs générations d’artisans et compagnons ?), si l’on peut redouter avec un léger effroi le lancement de ce grand concours international d’architecture (pourquoi international ? pourquoi pas, de la part d’un certain nombre d’édiles plus ou moins incultes, faire enfin confiance aux éminents spécialistes de la conservation et de la restauration du patrimoine dont notre pays dispose ?), bref, si tout pousse à réagir de façon épidermique au traitement de l’événement par un exécutif contesté depuis des mois, ne peut-on pas aussi mettre momentanément cela de côté pour ne valoriser que le bien supérieur de la nation ?

De Macron, de Philippe, de Castaner, dans quelques décennies, dans quelques siècles, il ne restera rien. De Paris, de la France, de Notre-Dame, il restera tout, tout ce que le peuple français décidera de bien vouloir faire pour transmettre ce patrimoine qu’il a reçu aux générations qui lui succéderont.

Pour une fois qu’on nous aime…

Dans ce contexte, plutôt que de pointer les réactions navrantes des imbéciles islamo-gauchistes et/ou islamistes de circonstance, pourquoi ne pas pointer les réactions remarquables de très nombreux représentants du monde musulman ? Sur les appels aux dons lancés par le CFCM ? Sur les déclarations exemplaires de Dalil Boubakeur, le grand recteur de la mosquée de Paris et sur tant d’imams qui, à travers la France, ont appelé les musulmans à prier pour Notre-Dame et à donner pour qu’elle soit reconstruite ?

Pourquoi ne pas apprécier le don consenti par le roi du Maroc, plutôt que de toujours ricaner et grincer des dents ? Que n’aurait-on dit si l’islam de France ou d’ailleurs n’avait pas fait ces appels à la solidarité ?

Pourquoi ne pas souligner les appels de la communauté juive, celui par exemple de Haïm Korsia, Grand rabbin de France, de la communauté protestante ? Les nombreux soutiens aussi des laïcs pour qui Notre-Dame fait de toute façon partie du patrimoine national ?

Et, surtout, pourquoi ne pas prendre la question du mécénat autrement que comme une hystérie réactivant la lutte des classes de manière imbécile et aveugle ?

Une polémique à deux balles

Car la voilà, la bonne grosse polémique à la française, bien stupide, bien moche, bien peu à la hauteur de la situation : les méchants riches donnent leur argent pour rebâtir Notre-Dame ! Doux Jésus, quelle sainte horreur !

Alors, bien sûr, on peut comprendre qu’en plein contexte de crise sociale et aussi de débat sur l’évasion fiscale de nombreuses grosses fortunes, cet afflux soudain d’argent choque certains. On peut, stricto sensu, le comprendre. Mais c’est avoir courte vue.

C’est mésestimer, tout d’abord, l’importance fondamentale du mécénat dans le monde de l’art, dans l’histoire de l’art, dans les moyens indispensables mis par le secteur privé au service de la conservation et de la restauration. C’est avoir une vision complètement obtuse et exclusivement étatiste du patrimoine mais aussi de la création, et ce n’est pas réaliste. Par chance pour le monde, les Médicis étaient moins encombrés de ce genre de scrupules.

Et que ne dirait-on si ces fortunes n’avaient pas proposé de donner ? Ces polémiques ne sont ni raisonnables ni dignes de l’événement auquel la France fait face.

Alors, vient l’argument selon lequel il est choquant de donner de l’argent pour des pierres plutôt que pour des hommes. Là encore, quelle bêtise !

A lire aussi: Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

Bien sûr que ces dons ne changent en rien la légitimité des conflits sociaux et politiques conduits par le peuple français depuis des semaines pour davantage de justice sociale et fiscale. Mais, précisément, si nous défendons ce mouvement comme étant représentatif du peuple de France, de son identité, il serait bon alors que ce peuple se souvienne que c’est aussi à travers des symboles comme l’est Notre-Dame que son histoire, sa mémoire, son capital culturel, sa grandeur, se transmettent, et que ceci dépasse très largement la question de nos conditions de vie contingentes.

Dans aucun pays du monde on ne verrait des généreux donateurs (peu importent leurs motifs profonds et les avantages éventuels qu’ils en retirent, symboliques ou matériels) se faire traiter de la sorte parce qu’ils donnent de l’argent pour reconstruire le bâtiment le plus visité d’Europe et le cœur de la France.

Pourquoi n’avoir pas, au contraire, saisi ce geste spontané pour renouer le dialogue rompu entre ces grandes fortunes et une partie du peuple qui ne les comprend plus ?

Les réactions de haine qui, au contraire, se sont déchaînées sont indignes et politiquement stupides.

Allons enfants de la Concorde…

Ajoutons enfin que, partout, les grands projets qui dépassent le traitement des questions contingentes, matérielles, sociales, immédiates, font l’objet de critiques. Les grands projets d’astronomie, d’astrophysique, par exemple, sont fréquemment critiqués pour leur coût faramineux. Pourtant, c’est cela la grandeur de l’homme et la grandeur des peuples : voir plus haut que soi, plus loin que soi, et, aussi, être capable de sacrifice.

Sinon, à ce raisonnement, pourquoi donner même de l’argent pour l’art, puisque des gens meurent de faim ?

Que le peuple français, même révolté, se montre par conséquent à la hauteur, lui aussi, de l’événement, que tout le monde se retrousse les manches : ce n’est pas à Macron ou à ses apôtres de circonstance que cela bénéficiera, mais à la France, qui le mérite.

Le spleen d'Apollon: Musées, fric et mondialisation

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Je me souviens de Notre-Dame…

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©Stéphane ALLAMAN/SIPA / 00903781_000042

En regardant Notre-Dame brûler, lundi soir, trois souvenirs me sont revenus en mémoire. Entre des pierres criantes et un vieux prêtre ému, j’ai même contemplé le rire de Dieu…


Lundi soir, en regardant, sidéré, les larmes aux yeux, Notre-Dame brûler du haut du parc de Belleville, au milieu d’une foule stupéfiée et anéantie, les souvenirs de « ma » Notre-Dame ont resurgi, comme chez beaucoup d’entre nous. Souvenirs banals : l’interminable montée des escaliers pour accéder au beffroi, visiter le bourdon « Emmanuel » et, de la terrasse, admirer Paris et côtoyer les gargouilles du Moyen-Âge et les « Chimères » de Viollet-Le-Duc…

Foi de bois, foi de pierre

Mais ma Notre-Dame, mes souvenirs les plus personnels, ceux qui me serrent aujourd’hui le cœur comme une douloureuse nostalgie intime, sont au nombre de trois, et tous liés à une « visite guidée » comme on dit, que j’avais effectuée il y a une vingtaine d’année. J’ai toujours été fasciné par les cathédrales, monuments extravagants et sublimes d’espérance en ce qui nous dépasse, bâtis sur des décennies par des personnes qui, pour beaucoup, savaient qu’elles ne les verraient pas achevés…

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Le premier choc, petit, devant la cathédrale Saint-Etienne de Bourges aux tours asymétriques, dans le Berry de mon enfance. Puis, adolescent et rêvant déjà de littérature, le pèlerinage à Notre-Dame pour me tenir près du second pilier de l’entrée du chœur, celui où se trouvait Claudel quand il reçut le foudroiement de la foi… Je n’avais rien ressenti, peut-être parce que j’étais déjà « croyant » comme on dit (expression curieuse qui m’a toujours laissé dubitatif, comme s’il s’agissait de « croire » ou non à une histoire racontée par un inconnu, alors qu’il est question de conscience – ou non – de la présence du mystère dans l’univers et dans nos vies).

Le vieil homme et la Vierge

Cette « visite guidée » n’était pas du genre « car de touristes ». J’avais appris par hasard qu’un prêtre de la paroisse de Notre-Dame proposait, une fois par semaine, une visite « informelle » de la cathédrale aux amoureux de cet édifice. Je m’étais renseigné, puis m’étais rendu au jour et à l’heure du rendez-vous, sur le parvis devant les sculptures de la façade et des portails. Un bonhomme de taille moyenne, un peu voûté mais vif, s’était approché, s’était présenté, puis avait allumé une gitane maïs… C’était lui notre prête-guide, ancien missionnaire en Afrique, mille anecdotes drôles à raconter, un appétit de l’humain toujours pas rassasié, et tendrement amoureux de cette grande église à nulle autre pareille qui était maintenant sa paroisse. Le vieux curé nous avait détaillé et commenté les figures de la façade, avant de nous entraîner à l’intérieur.

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Négligeant les figures imposées de la visite classique, nous l’avions suivi jusqu’au pilier sud-est du transept où il avait arrêté notre petit groupe devant la statue de la vierge à l’enfant du XIVe siècle. Puis, loin des élégies et adorations convenues à « La Vierge », l’ancien missionnaire nous avait fait ressentir et partagé son émotion, son remuement admiratif, devant « la féminité » de cette mère de Jésus, devant « la sensualité » du drapé de sa robe et de sa pose, devant la « troublante » ambiguïté de son expression… J’avais vu un homme de chair pétri de foi aimer d’un désir sans honte une femme de pierre, et à travers elle toutes les femmes de chair qu’il nous encourageait, par sa joie, à aimer et désirer. J’avais aimé à ce moment une Eglise catholique à laquelle j’avais suffisamment de choses à reprocher, pour ne plus m’en sentir membre, mais qui comptait encore parmi ces prêtre de pareils énergumènes.

La tension de la pierre

Celui-ci avait continué, nous entraînant près de l’un des piliers du chœur, nous avait demandé de toucher, de caresser la pierre. Puis il avait sorti de sa poche un trousseau de clés (j’avais craint un instant qu’il s’agisse de son paquet de Gitanes et qu’il allume une maïs à un cierge), et nous avait fait coller l’oreille au pilier, à tour de rôle. En frappant légèrement la pierre de son trousseau de clés, il nous avait donné à entendre le son étonnant, comme celui d’un câble métallique puissant résonnant dans les superstructures d’un immense paquebot, qui était celui de la tension extraordinaire, parfaitement calculée par les bâtisseurs du Moyen-Âge, résultant des innombrables forces jouant et s’équilibrant parmi l’ensemble des parties de sa structure. Je n’avais jamais imaginé auparavant qu’une telle tension puisse se cacher au cœur d’un édifice aussi formidable, à l’aspect aussi inébranlable.

Le rire de Dieu

L’ancien missionnaire, après quelques considérations architecturales et une station admirative devant les vitraux, nous aligna devant l’autel et le fauteuil de l’évêque. Au lieu de nous parler du Saint-Esprit et du mystère de la communion, celui-ci entama une étonnante évocation de la « fête des fous » qui, au Moyen-Âge, voyait chaque année la cathédrale à peine achevée livrée à toutes les farces, chacun libre d’y entrer et de se moquer à son gré, et il nous expliqua qu’à cette occasion le fauteuil de l’évêque était occupé par un bouffon plus fou que nature, singeant les manières et le ministère de l’évêque, tandis que le peuple rassemblé devant riait à gorge déployée… « Et alors – ajouta notre guide ancien missionnaire – c’était le rire même de Dieu que l’on entendait résonner dans la cathédrale »

Ce jour-là, Notre-Dame est devenue une amie de cœur, une complice qui m’avait fait rencontrer un chrétien authentique, si loin des clichés et des bondieuseries. Ces trois souvenirs : la vierge à l’enfant, la tension de la pierre et le rire de Dieu pendant la fête des fous, je les ai mis dans le premier roman que j’ai écrit, roman d’apprentissage jamais publié, mais jamais oublié.

Tout ça me revenait, lundi soir, en regardant les flammes mutiler Notre-Dame. J’étais trop loin pour entendre les larmes de Dieu au-dessus de la cathédrale. J’espère que son rire y résonnera à nouveau un jour.

Le Triangle d'incertitude

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Notre-Dame de Paris

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Rosé-des-Riceys, le nectar du roi-soleil

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Bien qu'il soit produit en Champagne, le Rosé-des-Riceys est dépourvu de bulles et ne peut compter que sur son caractère vineux pour plaire. C'est un vin rare, exigeant, dont le goût subtil n'affleure que fugitivement au cours de sa vinification, raison pour laquelle certains vignerons dorment près des cuves pour s'en emparer, au bon moment ! ©Olivier Douard

Né au XVIIe siècle, le Rosé-des-Riceys est un vin de Champagne bon marché quoique extrêmement difficile à élaborer. Ce rosé prisé de Louis XIV a traversé le temps en échappant aux calibrages du marché et de l’œnologie dominante. 


Connaissez-vous le Rosé des Riceys ? L’un des vins les plus rares, confidentiels et insolites de France. Peu de cavistes en ont et ses amateurs fervents, triés sur le volet, font d’ailleurs tout pour ne pas divulguer son nom, tant sa production est minuscule et son prix encore très étonnamment accessible (de 14 à 25 euros la bouteille pour un millésime récent). Bernard Pivot, en 1987, fut le premier journaliste à en parler à la télévision, lors d’un « Apostrophes » mémorable digne d’un film de Claude Sautet, où vignerons et hommes de lettres n’hésitèrent pas à boire, à trinquer et à fumer en direct, l’œil pétillant, le nez rose et la lippe humide. Rétrospectivement, ce spectacle paraît hallucinant et inimaginable, maintenant que la sinistre et stupide loi Évin (du 10 janvier 1991) interdit que l’on fasse l’apologie du vin à la télévision (alors qu’en Espagne, la promotion télévisuelle des terroirs est non seulement autorisée, mais aussi encouragée par le gouvernement), celui-ci étant assimilé à une vulgaire drogue. Moyennant quoi, nos « d’jeunes », maintenus dans l’ignorance de ce qui est bon, et ne pouvant être initiés à la dimension culturelle du vin, se rabattent sur des cocktails violents à base de vodka, bus le plus longtemps possible sur le trottoir, dans des bouteilles en plastique : on appelle ça le « binge drinking »).

Inclassable et unique, difficile à fabriquer, non rentable financièrement, le Rosé des Riceys a bien failli disparaître au xxe siècle. Car, bien que produit en Champagne, ce vin n’est ni un champagne (au sens conventionnel du terme : c’est-à-dire un vin mousseux) ni un rosé pâlichon sans saveur (comme on nous en vend des palettes entières l’été venu) ! Allez donc y comprendre quelque chose… Non. Le Rosé des Riceys est un mutant, né au Grand Siècle, quand la Champagne et la Bourgogne se livraient une guerre à mort pour le contrôle du commerce des vins rouges à base de pinot noir, un champagne tranquille, sans bulles, à la belle couleur vermeille, et, selon la légende, l’un des vins préférés de Louis XIV. C’est pour cela qu’on l’aime…

Pour trouver ce vestige archéologique singulier, le plus simple est encore de se rendre sur place, au beau village médiéval des Riceys, niché au fond d’une vallée entourée de forêts et de coteaux qui comptent parmi les plus pentus et ensoleillés de toute la Champagne.

On est ici dans la Côte des Bar (Aube), à 50 km au sud de Troyes. Avec ses 866 hectares dédiés au seul pinot noir, cette commune est la plus vaste du territoire champenois. Mais, dans cet océan de vignes, 50 petits hectares seulement bénéficient de la confidentielle AOC Rosé-des-Riceys qui date de 1947. Relisons les termes choisis par lesquels le Comité national des appellations d’origine (CNAO) consacra alors, en plein marasme viticole (après-guerre, les Français n’avaient plus un rond pour s’offrir du champagne), cette appellation méconnue de « notoriété très ancienne, attachée à des vins colorés, excellents, et d’un type spécial que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en France, des rosés de grande classe, très différents des rosés des autres régions, et inimitables. » Tout est dit…

Sur les 60 vignerons que compte ce charmant village de carte postale, à proximité duquel Pierre-Auguste Renoir venait passer l’été avec sa femme et ses enfants, en s’adonnant à la bicyclette et à la pêche à la ligne, la plupart se contentent d’élaborer du champagne pétillant de bonne facture. Une vingtaine seulement (les plus passionnés) continuent à produire le fameux Rosé, mais en très petite quantité (60 000 bouteilles pour tout le village, chaque année). Voici en effet un vin extrêmement difficile à élaborer, exigeant un vrai savoir-faire, une sensibilité d’artiste et, disons-le, une certaine forme de passion affranchie des impératifs mercantiles. Pour ces vignerons d’exception, le travail commence déjà en amont, à la vigne, où le but est de produire un raisin un peu différent, avec des petits grains, bien concentrés, et moins acides que ceux utilisés pour le champagne habituel. La vigne est donc cultivée différemment, avec des tailles particulières (dites « en royat ») favorisant de petits rendements. On distingue les parcelles, comme en Bourgogne, pour élaborer des cuvées séparées qui auront chacune un goût et une couleur spécifiques. On identifie la nature géologique des sols, et on privilégie les pentes très fortes à plus de 30 %, bien exposées au soleil (là où les raisins arriveront le mieux à maturité), ce qui entraîne un travail de labourage harassant et pénible, à la pioche ou avec le cheval… Certains vignerons partent ainsi labourer la nuit, pour ne pas cuire au soleil, et rentrent le matin, fourbus. La récolte suppose aussi une attention de tous les instants, les raisins devant être transportés entiers très rapidement, dans des paniers ou des cagettes percées permettant l’écoulement rapide du jus des baies déjà écrasées. La vinification qui s’ensuit, fondée sur la macération des grappes entières, dure entre deux et cinq jours, et n’a pas d’équivalent ailleurs.

Antique cabane de vignerons des Riceys construite à partir des pierres extraites lors des labours. On vient y prendre le frais et casser la croûte lorsque le soleil tape fort... ©Olivier Douard
Antique cabane de vignerons des Riceys construite à partir des pierres extraites lors des labours. On vient y prendre le frais et casser la croûte lorsque le soleil tape fort… ©Olivier Douard

Mais avant d’aller plus loin, revenons d’abord aux origines de ce nectar oublié. Dans les années 1680, alors que le château de Versailles était en construction, ce sont les terrassiers originaires des Riceys (les Ricetons) qui, creusant les bassins de Versailles, et buvant leur vin au goulot, en plein cagnard, l’auraient fait découvrir à Louis XIV, venu inspecter le chantier, et qui, ravi par sa couleur, son goût et sa délicate fraîcheur, en serait tombé immédiatement amoureux au point de le faire servir à sa table, au même titre que les plus grands crus de Bourgogne. Le Roi-Soleil, en effet, détestait le champagne effervescent qui commençait à faire parler de lui dans toute les cours d’Europe, en Angleterre en particulier, mais d’une façon encore totalement embryonnaire (c’est un fait peu connu, mais certain : le champagne mousseux n’éclipsera définitivement le vin rouge tranquille de Champagne et ne deviendra le symbole universel de cette région qu’au milieu du xxe siècle).

Pierre-Auguste Renoir, qui possédait une maison au village d’Essoyes, à 17 km des Riceys, adorait, l’été, faire des pique-niques au cours desquels il buvait ce vin léger et délicat, à la belle robe brillante (comme les joues de ses modèles), au nez de fraise et de cerise, et à la bouche bien vineuse.

À la fin du xixe siècle et au début du xxe, toutefois, c’est l’apocalypse : le village se dépeuple, le mildiou et le phylloxera ravagent ses vignes, la guerre de 14-18 tue ses hommes, pendant que les grands négociants de champagne de la Marne s’efforcent de marginaliser la production de Rosé-des-Riceys au profit du seul vin mousseux. Pourtant, le fait est là : une poignée d’irréductibles Gaulois continuent à élaborer le fameux vin rosé sans bulles… contre toute raison ? Pas sûr. En 2012, une découverte extraordinaire a défrayé la chronique locale et jeté un éclairage nouveau sur l’obstination « déraisonnable » des Ricetons à vouloir exister coûte que coûte : au cours de travaux, on découvrit un trésor caché dans la charpente d’une maison du bourg, 497 pièces d’or américaines frappées des années 1850 à 1928 ! Preuve que le Rosé-des-Riceys, oublié chez nous, était exporté et apprécié aux États-Unis, jusqu’à la crise de 1929…

Voici pour le flash-back. Où en étions-nous ? Aux vendanges. Gorgés de soleil, petits, serrés et concentrés, les raisins, donc, ont été récoltés à la main un par un (et non à la machine qui ramasse aveuglément baies pourries, feuilles, brindilles et insectes). Il arrive que l’on voie encore de nos jours d’appétissantes jeunes femmes, sorties d’un tableau de Renoir, fouler les grappes avec les pieds, jambes nues, dans les cuves. Le jus qui s’écoule va lancer la macération qui permettra d’extraire la couleur. Pendant quatre ou cinq jours, on remonte le jus pour le faire redescendre à travers le chapeau. Certains vignerons dorment même près des cuves… Car il faut goûter sans cesse et savoir exactement, presque à l’heure près, quand stopper la macération : trop tôt, le vin serait trop pâle et léger, trop tard, ce serait un vulgaire vin rouge… Pour faire du Rosé-des-Riceys, la couleur est déterminante, car elle est aussi facteur de goût. Il faut savoir capturer l’instant au cours duquel le goût et le parfum de raisin frais seront à leur summum. Une fois sa décision prise, le vigneron sort le raisin de la presse et verse le jus dans des cuves pour que se déroule la fermentation. L’élevage en fût dure jusqu’au mois de juillet. Après, le vin doit reposer au moins trois ou quatre ans en bouteille.

Le goût du Rosé-des-Riceys est unique au monde, fruité, frais, vineux, puissant parfois, mais sans le côté tannique des vins rouges habituels.

Quel plaisir de descendre dans les caves voûtées du xiie siècle de ces vignerons hors norme, qui parlent de leur vin chéri avec amour. Sa force est en effet de pouvoir traverser le temps et d’être un grand vin de garde, comme le prouvent ces incroyables millésimes de 1911 (à base de gamay, plus acide et plus fruité que le pinot noir), de 1964, de 1975 et de 1982 que nous avons eu la joie de pouvoir goûter sur place, en décembre dernier : quelle fraîcheur ! Avec le temps, ces nectars prennent une couleur ambrée et orangée, avec un nez de tabac, de chocolat et de coing. Des vins de fêtes taillés pour accompagner une belle volaille rôtie aux champignons, un foie gras d’oie au chutney d’abricot et au pain d’épices, ou même un bon chaource crémeux qui est le fromage de la Champagne.

Cette excursion au village des Riceys nous a plongés dans l’univers des vins insolites et différents, non calibrés par le marché et l’œnologie dominante, nectars qui ont échappé à la standardisation du goût et qui, se faisant, exigent une grande ouverture d’esprit et une intelligence des papilles. Nous aurions pu tout aussi bien aller dans le Jura à la découverte du sublime vin jaune, ou en Andalousie, où se fabrique son lointain cousin, le xérès, que l’on déguste à l’apéritif avec des tranches de jambon pata negra, ou en Hongrie, à Tokay, ou en Afrique du Sud, dont le vin de Constance est une merveille absolue… Enracinés dans des terroirs et des traditions séculaires, tous ces vins font un pied de nez à la bêtise ambiante, dont la chaîne BFM est devenue le symbole (n’importe qui y venant pérorer pour dire n’importe quoi). On rêverait ainsi de pouvoir initier nos lycéens à ce monde fabuleux du vin qui est, depuis Athènes, Rome et Jérusalem, l’un des piliers de notre civilisation. Mais le puritanisme actuel, relayé par nos élites politiques et médiatiques, pour qui le vin n’est qu’un alcool parmi d’autres, aussi nocif que n’importe quelle anisette, rend impossible ce genre d’initiative, alors qu’il n’y a pas de meilleur antidote à l’alcoolisme que l’amour et la connaissance du vin : boit-on du Clos-de-Vougeot ou du Rosé-des-Riceys pour se bourrer la gueule ou pour éprouver une émotion particulière dans le cadre d’un bon repas partagé avec des proches ? Lorsqu’il transforma l’eau en vin, lors des noces de Cana, pour manifester sa puissance et honorer ses hôtes, le Christ prit-il la précaution ridicule de dire : « Voici le vin de Dieu, mais… consommez-le avec modération » ?

Pour en avoir plus, lire : Claudine et Serge Wolikow, « Rosé des Riceys : tradition et exception en Champagne », 2018.

Merci aux vignerons des Riceys pour leur hospitalité : champagne-gallimard.com, champagnejacquesdefrance.com, champagnemorel.com, champagnemorize.com, pascal-manchin.com, horiot.fr (cultivés en biodynamie).

Sur place, accords mets et vins au restaurant Le Magny (menu à 35 euros, hotel-lemagny.com).

 

 

Ces citoyens français qui ne sont pas « Notre-Dame »

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Un gargouille de Notre-Dame contemple Paris. ©REMY JEAN-FRANCOIS/SIPA / 00672013_000005

L’incendie de Notre-Dame de Paris a, une nouvelle fois, mis en lumière l’existence plusieurs France. Dans des collèges et sur les réseaux, nombreuses ont été les réactions pour se moquer ou se démarquer de ce drame national. La République aussi va devoir se reconstruire. 


C’est avec une immense tristesse et un certain dégoût que nous avons assisté impuissants, lundi soir, à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris qui a notamment emporté la charpente médiévale et la flèche bâtie par Viollet-le-Duc au XIXe siècle. Plus qu’un chef d’œuvre de l’art gothique, cet édifice quasi millénaire est au cœur de notre histoire, de notre identité et de notre civilisation. Il constitue l’un des plus beaux symboles de notre histoire nationale, et incarne, plus que n’importe quel autre monument, l’âme de la France.

Notre-Dame, c’était la France…

L’émotion suscitée, aussi bien en France qu’à l’étranger, par cette tragédie fut à la hauteur du préjudice patrimonial, civilisationnel et moral subi par le peuple français, et plus largement par tous ceux qui aiment la France, aussi bien dans sa dimension culturelle, spirituelle, historique qu’artistique. Oui, à travers l’incendie de Notre-Dame de Paris, c’est bien une part de notre identité qui est partie en fumée, une part de ce que nous avons été et de ce que nous sommes encore qui s’est volatilisée.

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Hélas, l’émoi populaire provoqué par ce douloureux cataclysme a très vite été gâché, notamment sur les réseaux sociaux, par des réactions aussi sottes que nauséeuses d’un bon nombre de nos compatriotes, en partie de confession musulmane, qui se sont empressés de se moquer de la catastrophe ou de crier leur indifférence, voire leur jubilation, face à la décomposition de ce symbole de notre culture chrétienne et nationale.

…mais une France n’est pas Notre-Dame

« Vous vous êtes foutue de la gueule de la Mecque, regarder votre dame de Paris mtn. Dieu est grand » (sic), pouvait-on par exemple lire, le soir-même, sur Twitter. « Vous vous êtes moqué dla Mecque ? Aller hop votre cathédrale dans la sauce, Allah est grand. » (sic), a quant à elle tweeté au même moment une internaute qui a depuis supprimé son compte. « On dirait qu’un être humain est mort c’est juste de la ferraille faut arrêter désolé moi je préfère donner pour les pauvres », a pour sa part réagi une certaine Naïma sur Facebook après l’appel à la solidarité nationale du recteur de la Grande Mosquée de Lyon. « Aider à reconstruire un lieu où l’on associe à Allah une famille, du shikr etc.. franchement n’importe quoi, on dirait que le musulman fait plus pour les mécréants que pour les gens de sa communauté », a surenchéri Rhama sur le même réseau social.

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Ces réactions, qui sont loin d’être marginales et qui ne sont que des exemples parmi tant d’autres, en disent long sur le ressentiment qui anime des individus qui, même s’ils vivent sur le territoire français et ont le plus souvent la nationalité française, n’ont aucun respect pour le pays au sein duquel ils sont nés ou au sein duquel ils ont élu domicile.

« C’est un truc de chrétiens, moi je suis musulman »

Il suffit en effet d’interroger des enseignants qui travaillent dans certains établissements de la région parisienne pour se rendre compte à quel point l’incendie de Notre-Dame a été perçu par beaucoup de jeunes musulmans comme un événement sans aucun intérêt, voire comme une certaine source de satisfaction. « Cet incendie, on s’en fiche, Monsieur. La cathédrale, c’est un truc de chrétiens, moi je suis musulman, je m’en fiche. La France pleure, eh bien moi, je pleure pas, même si j’ai les papiers, ce n’est pas mon pays, la France », a par exemple répondu un élève de troisième à un professeur de français du Val d’Oise qui abordait l’incendie en classe. « Wallah, les Français pleurent, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Personne n’a pleuré après les attentats de Christchurch, alors les églises et les cathédrales de Babtous, nous musulmans, on s’en fout. A la limite, ça me réjouit ! Qu’on s’occupe de nos frères en Palestine et qu’on arrête avec Notre-Dame de Paris », a quant à lui affirmé un élève de sixième d’un collège de Seine-Saint-Denis quand son professeur d’histoire-géographie a évoqué le drame.

Il ne s’agit évidemment pas ici de stigmatiser une partie de nos compatriotes musulmans dont beaucoup se sont montrés, à cette occasion, solidaires des chrétiens, et plus largement du peuple français dont ils font partie (l’appel du recteur de la Grande Mosquée de Lyon à la solidarité nationale en témoigne), mais de mettre en avant à quel point l’incendie de Notre-Dame de Paris a réveillé les fractures communautaires qui traversent en profondeur la société française. En effet, comme il y a eu, il y a quatre ans, des citoyens français qui n’étaient pas « Charlie », il y en a aujourd’hui qui ne sont pas « Notre-Dame » et qui l’affirment, comme pour mieux nous montrer leur volonté de ne pas s’assimiler et de ne pas s’identifier à la culture française, et plus largement à la civilisation occidentale.

L’échec du multiculturalisme

Derrière le refus de certains de pleurer Notre-Dame de Paris, c’est bien l’incapacité de la société française à assimiler les populations d’origine étrangère et immigrée dont il est question. Le fait que la France soit aujourd’hui incapable de fédérer l’ensemble de sa population autour d’une cause commune et d’un même hommage national en dit long sur la montée de ces dérives identitaires qui ont transformé notre pays en un patchwork de communautés aux visions et aux intérêts complètement divergents, voire carrément antagonistes. Oui, c’est bien notre laxisme vis-à-vis de populations qui ont tout fait pour importer sur notre territoire leurs croyances, leurs valeurs et leurs manières de vivre sans se soucier si elles étaient compatibles avec celles du pays d’accueil, qui, à chaque fois que nous connaissons une tragédie nationale, se manifeste en grande pompe.

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Combien de jeunes vivant en France et issus de l’immigration ne se sentent pas aujourd’hui Français et vont même jusqu’à développer un sentiment de haine vis-à-vis du pays d’accueil ? Assurément, des milliers. Combien de jeunes musulmans ne se reconnaissent absolument pas dans la culture française, qui est d’abord et avant tout pour eux une culture judéo-chrétienne incompatible avec les valeurs et les règles de l’islam ? Des milliers, également. Derrière les réactions hargneuses qui sont apparues à la suite de l’incendie de Notre-Dame, c’est bien l’échec du multiculturalisme et les conséquences de la destruction progressive du modèle assimilationniste qui sont à l’œuvre.

Îles de France

Comment voulons-nous que tous les Français de confession musulmane honorent Notre-Dame de Paris quand une étude réalisée en septembre 2016 par l’Ifop révèle que 29% des musulmans pensent que « la loi islamique est plus importante que la loi de la République » ? Comment voulons-nous que tous les Français d’origine musulmane déplorent la portée de ce tragique incendie quand beaucoup d’entre eux se sentent d’abord Algériens, Tunisiens, Marocains ou encore Turcs avant de se sentir Français ? Ce sont bien «plusieurs France», ne partageant entre-elles ni la même manière de vivre ni la même identité ni la même façon de voir l’avenir qui se sont manifestées quelques minutes et quelques heures après l’embrasement de la cathédrale.

En voulant exalter les différences, au détriment de ce qui nous rassemble, nous avons anéanti petit à petit ce ciment commun pourtant indispensable au vivre-ensemble. Or, c’est l’assimilation qui permet l’intégration. Sans assimilation, il n’y a pas d’intégration. Le multiculturalisme est un mythe qui a créé les conflits communautaires et les tensions identitaires qu’il prétend contrôler.

Reconstruire la République

A l’heure où nous devons réédifier Notre-Dame de Paris, à l’heure où la société française n’a jamais été aussi fragmentée et gangrenée par les revendications identitaires et communautaires, il apparaît comme essentiel de renouer avec le modèle assimilationniste qui a fait pendant des siècles l’honneur et la grandeur de la France. Oui, il apparaît comme primordial de remettre au goût du jour nos valeurs patriotiques et nationales et de faire preuve de beaucoup plus de fermeté à l’égard de ceux qui insultent quotidiennement notre pays et qui n’hésitent pas à exploiter un drame national pour nous cracher en pleine face leur haine de notre pays, de notre culture, et de notre identité. Que tous ces Français, souvent d’origine musulmane, qui n’ont jamais été « Charlie » et qui ne seront jamais « Notre-Dame » prennent conscience que ce n’est pas à la France de s’adapter à l’islam mais à l’islam de s’adapter à ses valeurs, à ses principes et à sa manière de vivre.

La charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris est aujourd’hui à terre ; veillons à ce que demain, ce ne soit pas celle qui structure notre édifice républicain qui connaisse le même sort. Ce n’est pas seulement Notre-Dame que nous devons restaurer, ce sont notre pacte républicain, notre modèle d’intégration et notre contrat social que nous devons entièrement rebâtir. Le chantier est immense et le défi est de taille, mais c’est bien de l’avenir de notre pays, et plus largement de notre civilisation, dont il est ici question.

Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

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François-Henri Pinault, la flèche de Viollet-le-Duc et Bernard Arnault. ©ROMUALD MEIGNEUX/SIPA - HOUPLINE RENARD/SIPA - Christophe Ena/AP/SIPA (AP22296343_000003 - 00894638_000044 - 00903157_000001)

Notre-Dame ne doit pas être abandonnée aux lubies des artistes d’aujourd’hui. Le projet de sa reconstruction doit être français et populaire, elle doit redevenir celle qu’elle était. 


L’érection de monuments par souscription publique est une tradition ancienne qui en fait un acte civique. Mais je ne donnerai certainement pas à n’importe quel organisme.

Notre-Dame de la diversité ?

Je ne tiens pas à découvrir, quand il sera trop tard, que ledit organisme est dirigé par un copain d’un copain ou la femme d’un copain de quelque politicien qui se sera vu octroyer un salaire de 15 000 euros mensuels pour compter les biftons. Je ne tiens pas à voir ce qui reste de Notre-Dame défigurée par les lubies de l’art contemporain apportées par M. François Pinault. On annonce déjà un concours d’architectes pour reconstruire une nouvelle flèche « adaptée aux techniques et enjeux de notre époque ». Je ne veux pas voir la flèche de Viollet-le-Duc remplacée par un phallus stylisé que Christo pourra emballer à l’occasion de quelque gaypride. Je ne veux pas voir Notre-Dame remplie de statues de la Vierge en boites de conserve concassées. Je ne donnerai pas d’argent à un organisme rempli des créatures à la Jack Lang.

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On annonce une reconstruction en cinq ans : pour refaire le toit en poutrelles d’acier et en verre, comme le Reichstag ? On ne va pas tarder à voir apparaître les propositions les plus farfelues : pourquoi pas un sous-sol avec galerie marchande et un parking ? Pourquoi pas, au nom de la diversité, une mosquée intégrée à l’édifice ou un espace LGBTQI++ ?

Tu étais Notre-Dame et tu redeviendras Notre-Dame

Annoncer la reconstruction en cinq ans annonce le crime : Dieu merci, grâce à Colbert qui a planté la forêt de Tronçais, nous avons les chênes pour reconstruire la toiture à l’identique. Mais il faut les faire vieillir au moins deux ans. Il faudra former de nouveaux artisans, de nouveaux compagnons maîtrisant les métiers traditionnels des monuments historiques.

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Notre-Dame devra être reconstruite à l’identique. Ce sera une grande aventure humaine, spirituelle et technologique. Et politique : ne laissons pas l’argent entre les mains de pseudo-artistes, d’affairistes et de politiciens à l’ego démesuré, faisons de la reconstruction un projet populaire. Créons des fondations indépendantes du pouvoir et des puissants, gérées de manière transparente sur le plan financier et pouvant assurer le suivi des choix artistiques et protéger le projet de renaissance de Notre-Dame de l’avidité des oligarques et de la mégalomanie de politiciens éphémères.

Voilà un beau projet civique et national. Alors là, oui je donnerai, et beaucoup.