La pastille Vichy de Guillaume Nicolas-Brion, 10 CV Dix chevaux-vapeur d’Ilya Ehrenbourg, Les Métamorphoses du Vide de Maurice Henry: trois livres pour un week-end de trois jours.


Vous en avez marre du tout-venant, du livre saturé de gras, du produit de saison bourré aux additifs et aux bons sentiments, du manuscrit déjà faisandé le jour de son office, du périmé à l’usage des masses bien pensantes. Au printemps, seriez-vous prêt à vous risquer sur les bizarreries ? Ces livres qui refusent les cadres et les rayons de la grande distribution. Ils proviennent de petites officines qui n’ont jamais droit aux plateaux de Busnel ou aux suppléments littéraires de fin de semaine. Ces réprouvés du système, pas aigris pour un sou, se moquent des modes et des combines. Ils travaillent à la lampe à pétrole. Ils ne font pas la course au rendement. Ils préfèrent les lettres aux chiffres. La fabrication « echo a mano » aux impressions grossières et expéditives. Leur tirage est souvent anecdotique. Leur diffusion intimiste et leur pouvoir d’attraction infini.

La rareté étant une nouvelle forme de snobisme, ils flattent l’ego des lecteurs par leur qualité esthétique et l’imaginaire par leur contenu étrange. Ils sont doux et pénétrants comme un rêve de bibliophile. Ces pépites éditoriales ont le charme des voitures de collection qui prennent la lumière après une longue hibernation. Des mois durant, leur mécanique est restée inerte, leur carrosserie seulement protégée par une couverture en mohair, ces vieilles dames attendent les floralies pour avaler de nouveau le bitume. Aux premiers rayons du soleil, ces belles endormies pétaradent dans la campagne française et chantent la mélodie du bonheur. Cette sélection pascale ressemble à ces échappées motorisées.

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Trois livres qui sortent des sentiers balisés et des embrigadements intellectuels. Guillaume Nicolas-Brion, fin lettré au service d’une chaîne d’info en continu, aime les paradoxes et les pas de côté. Si l’actualité est son carburant quotidien, il déploie sa culture encyclopédique du vin à l’usage de ses proches. Il se risque même à faire l’éloge de Vichy, commune de l’Allier, célèbre pour sa source thermale et sa pastille octogonale. La pastille Vichy – dix façons de la préparer aux Éditions de l’Épure a tout d’un objet d’art, emmailloté dans une couverture à carreaux Sixties, on dirait B.B en bikini sur le port de Saint-Tropez. Nicolas-Brion possède la folie sérieuse d’Alexandre Vialatte, il floute les frontières du vrai et du faux. « Le régime de Vichy se caractérise en réalité par une abondance de confiseries » écrit-il, dans sa préface taquine. S’en suivent de vraies recettes, Saumon gravlax, porc au caramel, quatre-quarts, chèvre chaud et même gin tonic, toutes agrémentées de l’ingrédient star, la pastille plébiscitée pour ses vertus digestives. Ce cahier de recettes testées par le journaliste a un parfum de poésie, une divagation aux accents Toporiens. Après l’indigestion de lapins au chocolat blanc, essayez plutôt le gâteau de carottes Vichy cuites bien évidemment dans l’eau de source des Célestins.

Les éditions Héros-Limite, maison genevoise qui bénéficie du soutien du Canton et de l’Office fédéral de la culture, viennent de remettre la main sur un brûlot anti-productiviste. Les décroissants applaudissent. Les libéraux-libertaires font grise mine. 10 CV, Dix chevaux-vapeur d’Ilya Ehrenbourg n’avait pas reparu depuis 1930. A la manière d’une longue chronique du temps présent, l’auteur né à Kiev en 1891 raconte l’histoire de l’automobile naissante. Comment le moteur à explosion et le travail à la chaîne ont changé la face du monde capitaliste. L’auto condense la violence sociale, les désirs de liberté et la propagation de cette globalisation dont nous avons fait notre lit. « Le nouveau bonheur 10 CV et des nuages de poussières où luit l’argent » souligne-t-il avec un sens de la formule qui fait penser aux reportages de Kessel. On est au cœur de la matrice industrielle qui va étendre sa toile, chez Citroën, Ford ou Michelin, un document d’époque plein de hargne et de misère, de souffrances et de dollars. Vous pouvez également vous offrir un voyage extraordinaire pour 20 euros seulement en acquérant Les Métamorphoses du Vide, livre-objet surréaliste de Maurice Henry paru en 1955 aux Éditions de Minuit et ressorti aux Éditions du Sandre dans une splendide version. Tout est dans l’ajour et les transparences, là où les songes s’entremêlent dans une fresque mythologique. C’est somptueusement réalisé et chaque lecture plonge dans une apnée féerique.

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