Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), Olivier Maillart regarde d’un peu loin sa province d’adoption qui lui a inspiré Les Dieux Cachés, un premier roman noir et fantasque. 


Il y a dans toutes les petites villes, et il y a à Cherbourg en particulier, une classe de professeurs cinquantenaires qui grignotent trois mille euros de traitement fonctionnarial comme leurs pareils hauts fonctionnaires en dévorent à Paris huit mille. Ce sont les résidus de feu l’instruction publique : croupissants, assistés, improductifs, stériles ; ils possèdent un peu de bien, de la culture, des restes de foie, pas mal d’esprit et beaucoup de candeur ; se croient Diogène au Bistrot et Socrate à la médiathèque ; ils disent : mes cours, mes terminales, ma cave, mon ex, mon roman inachevé… vont au théâtre pour prouver qu’ils sont des gens de lettres mais conduisent bourrés pour montrer qu’ils sont des gens de foire, boivent, fument, croûtent, se rasent autant qu’ils se lavent, payent des pensions alimentaires, attendent les vacances, négligent leurs enfants comme leurs élèves, engueulent la machine à café dans la salle des profs, ne répondent plus à l’inspection, regardent le rugby, lisent des romans noirs, admirent Woody Allen, tiennent un carnet, restent abonnés à Libé mais ne croient plus en la gauche, partent en préretraite, ne servent plus à rien, ne nuisent pas à grand-chose1.

S’ils avaient plus de brio, on dirait : ce sont des incompris ; s’ils en avaient moins, on dirait ce sont des débris. Ce sont tout simplement des ratés, et parmi ces ratés, on trouve des érudits et des cuistres, des baroques et des fatigués et quelques drôles. Henri R. et Henri G. sont de ces hommes là. Si archétypiques qu’on peine à croire qu’ils aient survécu jusqu’à nous, ils se souviennent avoir enseigné la philosophie dans des lycées où les professeurs ne font plus que tenir leur classe. Avec Les Dieux Cachés, Olivier Maillart les place au cœur de l’intrigue d’un bon roman noir ; et ceci au milieu de nulle part – plus exactement de la vieille ville de Cherbourg, nucléarisée pour l’occasion littéraire en « Hirocherbourg »…

Des chemins policiers qui ne mènent nulle part

Nos deux personnages, profs de leur état, bavent dans les salons provinciaux pour tuer le temps ; là où le pasteur Lechat fait paître la faune érudite du tout Hirocherbourg. Les Bouvard et Pécuchet du bocage causent réincarnation, gros livres ou pensées complexes… et il arrive que les demi-habiles énervent. Toutes affaires cessantes, le personnage Henri G., d’ennuyé devient ennuyeux et jette des mets d’apéritif à la barbe d’un archiviste et d’un libraire un peu trop cuistres. Chaudronnier et Carentan, pour les nommer, vendent ou gribouillent des livres ésotériques. Drôles de paroissiens, ils sacrifient aux anciens dieux, sentent couler leur sang viking, racontent des histoires à dormir debout et militent pour une Normandie purifiée.

Plus tard, le bon prof retrouve un tag sur son mur : « LE DASEIN VOUS ECHAPPE HENRI R. » Curieuse rencontre entre Heidegger et le street art qui l’invite à en savoir plus. Perdu sur les chemins qui ne mènent nulle part d’une enquête policière, le personnage découvre une lande urbaine parcourue de fantômes, de rumeurs, d’ensorcelées, de cadavres dans le placard et de sectes folles : la ci-dessus païenne donc, mais aussi l’antoiniste, la franc-maçonne, bientôt le djihad laïque des bibliothécaires ou autres oracles pour antigones archiconnes de sous-préfectures… et finalement beaucoup de cabanes à superstitions sur un grand marché de la masturbation intellectuelle dont les personnages ignoraient la luxuriance.

Tout est vrai, même l’invraisemblable

Premier roman, première emmerde : provincial, éthylique, policier et moqueur, Olivier Maillart connaît son monde. Vivant à Paris mais enseignant dans une classe préparatoire cherbourgeoise (car il en existe), il regarde d’un peu loin sa province d’adoption. Une telle prescience de cherbourgeois étonne chez ce novice. Un habitué des lieux – et l’auteur de cet article en est un – vous le garantirait : tout est vrai dans l’ouvrage – même (ou surtout) l’invraisemblable.

On y parle vaguement d’agressions commises il y a quelque temps ; puisqu’un tel lieu prête à de telles rumeurs. Pays de brume que voûte l’ombre des dieux cachés, il bout d’imaginaire, de ridicule, d’exagération mais aussi d’alcool. Aussi n’en perçoit-on la vérité (et l’intérêt) qu’une fois sorti de la taverne.

Souvent à Hirocherbourg, on complote pour tromper l’ennui. Alors que se prépare un mauvais coup, une intrigue policière permet de confronter de manière très convaincante et romanesque deux provinces érudites ; la culture des notables contre celle des fonctionnaires insoumis ; les bourgeois face aux bobos ; les conservateurs du patrimoine contre les animateurs culturels ; la foire aux livres du Rotary contre celle d’Amnesty International ; la médiathèque face aux restes des sociétés savantes. De Flaubert, le régional de l’étape, l’auteur retient la connotation ironique dont est toujours teinté le milieu érudit. Mais on lui sait gré d’avoir tenté – sinon de lui rendre justice – du moins de le faire un peu aimer, fût-ce au prix d’une sympathique condescendance.

Des emmerdes qui occupent

Définitivement anthropologue, l’auteur emprunte à Barbey (l’autre régional) une voie sociale d’accès au surnaturel : en plein Cotentin, les dieux n’existent qu’au son bavard des commères et des dames blanches qu’un tonton certifie avoir vu passer. La religion n’est plus qu’un souvenir de rumeurs baroques mal dilué dans le crâne normand par la liqueur de pommes. Et les verbeux se font chaire. Signe que l’auteur vise le désordre spirituel de l’Occident, le christianisme résiste à son grand bûcher littéraire des spiritualités de Monoprix. En le lisant, on comprend que le milieu des savants – et la Normandie est née avec générosité en la matière – a sérieusement dégénéré… D’érudits locaux, certains se sont crus druides, berserkers, loup-garous ou tout ce qu’ils n’étaient pas. Alors qu’un bienfaisant rôle de passeur culturel aurait suffi. Mais il semble qu’être simplement, uniquement et sobrement soi n’est plus trop à la mode.

Entre vapeurs d’un tragique velléitaire et réalité d’un comique de situation, l’auteur nous montre que les emmerdes, finalement, ça occupe; tout comme les mauvais bruits, les cerveaux malades et les illusions qu’on n’a pas encore perdues. Ce trou cherbourgeois, même battu par le vent et les éléments – lesquels nous sont connus grâce aux parapluies de Jacques Demy – possède une valeur profonde et loufoque pour qui sait encore voir l’humble, parfois secrète et trop souvent cachée, nature des choses.

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