Il n’y a qu’en France qu’une telle polémique pouvait surgir: on fait aux riches donateurs pour la reconstruction de Notre-Dame des procès d’intention, au lieu de se réjouir qu’ils la financent.


A quelques encablures de Notre-Dame, il y a la place de la Concorde et s’il a fallu baptiser ainsi l’endroit, c’est parce que ladite concorde était loin d’être acquise après les tumultes et soubresauts meurtriers de l’histoire notamment révolutionnaire (mais pas que…).

La concorde n’est pas une vertu française, ou alors elle l’est rarement. Cet art de se disputer, de n’être jamais d’accord, de générer des polémiques sur des sujets apparemment anodins ou futiles ou consensuels, au contraire, est so french. On peut juger cet esprit querelleur insupportable. Il l’est parfois en effet. On peut également considérer qu’il contribue au libre exercice de l’esprit critique dans l’espace de débat public, celui-ci se trouvant naturellement renforcé par les possibilités offertes par les réseaux sociaux.

L’union sacrée…

Le dramatique incendie de Notre-Dame, dont on ignore encore tout des causes et dont on ne peut exclure aucune, a ému les Français et le monde entier.

Beaucoup déjà a été dit et écrit sur la nature profonde de cette émotion et du symbole représenté par ce déchirement en plein cœur de la nation : symbole des outrages subis par l’Eglise chrétienne assaillie d’attaques depuis des mois et souvent mal aimée de la République qui n’a jamais tout à fait renoncé à son vieux fond bouffe curé (pas trop dangereux, en outre, par les temps qui courent) ; symbole d’une France qui va mal et dont l’identité millénaire semble partir en fumée ; symbole d’un patrimoine mal entretenu par un Etat qui ne répond plus à ses devoirs en la matière au point de devoir organiser des loteries pour en assurer la promotion…

Pourtant, dans un pays profondément fracturé, comme le montre depuis des mois le très grave conflit des gilets jaunes, l’émotion a été très largement partagée par l’immense majorité du peuple français, de toutes croyances, de toutes convictions politiques, de toutes origines. Et cette émotion était palpable, tangible, concrète.

…et les autres

Alors, bien sûr, il y a eu les quelques abrutis de service auxquels on accorde beaucoup trop d’importance (et beaucoup plus qu’ils n’en ont en réalité), tels ces représentants de l’Unef, bouffis d’inculture crasse et qui ont trouvé là encore une belle occasion d’étaler leur bêtise. Après tout, tant mieux, on ne les identifie que mieux… Bien sûr il y a eu les racailles de service, elles aussi toujours promptes à la besogne lorsqu’il s’agit de cracher sur le pays dont on se demande pourquoi elles l’habitent puisqu’elles le détestent tant, et qui se sont empressées de se réjouir de l’incendie. Leurs arguments ? Une sorte de vengeance divine après la blague pas même méchante du jeune Hugo sur la circumambulation à la Mecque. Leur réaction a permis de souligner combien, précisément, ils n’étaient pas mentalement en capacité de distinguer entre une plaisanterie, un mot, un fait de l’esprit, et un acte concret (criminel ou accidentel) destructeur. Entre le mot et la chose, ces imbéciles ne font pas la différence puisque, précisément, ils sont dans l’hystérie propre à toute absence de coupure sémiotique. Pour eux, le mot « chien » mord. Eux aussi, on a pu les identifier, ce n’est pas plus mal.

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On a beaucoup insisté sur ces quelques cas navrants, soit. Et, après tout, rien en France n’a jamais fait en totalité le consensus parfait, la Concorde absolue. Les guerres de religion, par exemple, ce n’était pas la fraîche ambiance, tandis que la Seine qui coulait sous Notre-Dame était rouge du sang des protestants passés par le fil de l’épée. Pourtant, l’écrasante majorité des témoignages, l’a été de soutien.

« Plus belle » la « vite » ?

Si l’on peut regretter, comme à chaque fois, l’empressement de l’exécutif à dire n’importe quoi sur de nombreux sujets et donc sur celui-ci comme sur d’autres (voir à ce sujet le magistral article de l’indispensable Didier Rykner dans la Tribune de l’Art, si l’on peut se gausser de l’ubris imbécile qui voudrait que l’on rebâtisse cette cathédrale « plus belle » (pourquoi ?) et si vite (pourquoi ? pourquoi pas de grands beaux chantiers qui occupent et forment une génération voire plusieurs générations d’artisans et compagnons ?), si l’on peut redouter avec un léger effroi le lancement de ce grand concours international d’architecture (pourquoi international ? pourquoi pas, de la part d’un certain nombre d’édiles plus ou moins incultes, faire enfin confiance aux éminents spécialistes de la conservation et de la restauration du patrimoine dont notre pays dispose ?), bref, si tout pousse à réagir de façon épidermique au traitement de l’événement par un exécutif contesté depuis des mois, ne peut-on pas aussi mettre momentanément cela de côté pour ne valoriser que le bien supérieur de la nation ?

De Macron, de Philippe, de Castaner, dans quelques décennies, dans quelques siècles, il ne restera rien. De Paris, de la France, de Notre-Dame, il restera tout, tout ce que le peuple français décidera de bien vouloir faire pour transmettre ce patrimoine qu’il a reçu aux générations qui lui succéderont.

Pour une fois qu’on nous aime…

Dans ce contexte, plutôt que de pointer les réactions navrantes des imbéciles islamo-gauchistes et/ou islamistes de circonstance, pourquoi ne pas pointer les réactions remarquables de très nombreux représentants du monde musulman ? Sur les appels aux dons lancés par le CFCM ? Sur les déclarations exemplaires de Dalil Boubakeur, le grand recteur de la mosquée de Paris et sur tant d’imams qui, à travers la France, ont appelé les musulmans à prier pour Notre-Dame et à donner pour qu’elle soit reconstruite ?

Pourquoi ne pas apprécier le don consenti par le roi du Maroc, plutôt que de toujours ricaner et grincer des dents ? Que n’aurait-on dit si l’islam de France ou d’ailleurs n’avait pas fait ces appels à la solidarité ?

Pourquoi ne pas souligner les appels de la communauté juive, celui par exemple de Haïm Korsia, Grand rabbin de France, de la communauté protestante ? Les nombreux soutiens aussi des laïcs pour qui Notre-Dame fait de toute façon partie du patrimoine national ?

Et, surtout, pourquoi ne pas prendre la question du mécénat autrement que comme une hystérie réactivant la lutte des classes de manière imbécile et aveugle ?

Une polémique à deux balles

Car la voilà, la bonne grosse polémique à la française, bien stupide, bien moche, bien peu à la hauteur de la situation : les méchants riches donnent leur argent pour rebâtir Notre-Dame ! Doux Jésus, quelle sainte horreur !

Alors, bien sûr, on peut comprendre qu’en plein contexte de crise sociale et aussi de débat sur l’évasion fiscale de nombreuses grosses fortunes, cet afflux soudain d’argent choque certains. On peut, stricto sensu, le comprendre. Mais c’est avoir courte vue.

C’est mésestimer, tout d’abord, l’importance fondamentale du mécénat dans le monde de l’art, dans l’histoire de l’art, dans les moyens indispensables mis par le secteur privé au service de la conservation et de la restauration. C’est avoir une vision complètement obtuse et exclusivement étatiste du patrimoine mais aussi de la création, et ce n’est pas réaliste. Par chance pour le monde, les Médicis étaient moins encombrés de ce genre de scrupules.

Et que ne dirait-on si ces fortunes n’avaient pas proposé de donner ? Ces polémiques ne sont ni raisonnables ni dignes de l’événement auquel la France fait face.

Alors, vient l’argument selon lequel il est choquant de donner de l’argent pour des pierres plutôt que pour des hommes. Là encore, quelle bêtise !

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Bien sûr que ces dons ne changent en rien la légitimité des conflits sociaux et politiques conduits par le peuple français depuis des semaines pour davantage de justice sociale et fiscale. Mais, précisément, si nous défendons ce mouvement comme étant représentatif du peuple de France, de son identité, il serait bon alors que ce peuple se souvienne que c’est aussi à travers des symboles comme l’est Notre-Dame que son histoire, sa mémoire, son capital culturel, sa grandeur, se transmettent, et que ceci dépasse très largement la question de nos conditions de vie contingentes.

Dans aucun pays du monde on ne verrait des généreux donateurs (peu importent leurs motifs profonds et les avantages éventuels qu’ils en retirent, symboliques ou matériels) se faire traiter de la sorte parce qu’ils donnent de l’argent pour reconstruire le bâtiment le plus visité d’Europe et le cœur de la France.

Pourquoi n’avoir pas, au contraire, saisi ce geste spontané pour renouer le dialogue rompu entre ces grandes fortunes et une partie du peuple qui ne les comprend plus ?

Les réactions de haine qui, au contraire, se sont déchaînées sont indignes et politiquement stupides.

Allons enfants de la Concorde…

Ajoutons enfin que, partout, les grands projets qui dépassent le traitement des questions contingentes, matérielles, sociales, immédiates, font l’objet de critiques. Les grands projets d’astronomie, d’astrophysique, par exemple, sont fréquemment critiqués pour leur coût faramineux. Pourtant, c’est cela la grandeur de l’homme et la grandeur des peuples : voir plus haut que soi, plus loin que soi, et, aussi, être capable de sacrifice.

Sinon, à ce raisonnement, pourquoi donner même de l’argent pour l’art, puisque des gens meurent de faim ?

Que le peuple français, même révolté, se montre par conséquent à la hauteur, lui aussi, de l’événement, que tout le monde se retrousse les manches : ce n’est pas à Macron ou à ses apôtres de circonstance que cela bénéficiera, mais à la France, qui le mérite.

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