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Toutânkhamon était Noir, les Blancs ont tout inventé!


Des ligues de défense noire, dites associations « antiracistes », ont demandé l’interdiction de l’exposition « Toutânkhamon » à Paris. Elle dissimulerait le fait que le célèbre pharaon de l’Egypte antique était en fait Noir, et non pas plus ou moins Blanc…


Il est difficile de savoir ce qui, dans les délires racialisés en vogue et importés par la culture de masse américaine l’emporte, du grotesque, de la bêtise, de la dangerosité, à moins que tous ces facteurs soient parfaitement compatibles et complémentaires. Plus une semaine désormais ne s’écoule sans que ces ligues et associations de défense noire ou autres officines obsédées de la race ne fassent parler d’elles en visant telle ou telle manifestation culturelle et intellectuelle.

Blanc sur Noir et Noir sur Blanc

Après les Suppliantes d’Eschyle dont le patafoin antiraciste aurait pu inspirer à son antique auteur une satire du meilleur cru, c’est au tour de Toutânkhamon d’être voué aux gémonies. Entendez par là, le Toutânkhamon tel que le représente la remarquable exposition organisée à la Grande Halle de La Villette. Le motif du délire, cette fois-ci ? Toutânkhamon, ainsi que toutes les dynasties égyptiennes, auraient en réalité été noirs de peau, et l’égyptologie s’est évertuée depuis des siècles, par son racisme atavique, à en dissimuler toutes les preuves.

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Dans le psychodrame d’Eschyle à la Sorbonne, notons que c’était la jérémiade inverse, puisqu’il faut bien toujours pleurnicher pour quelque chose : on avait osé revêtir certains acteurs de masques noirs et cela n’était pas supportable car considéré comme dégradant. Ici, au contraire, on accuse des siècles d’historiographie, dans la branche historique qui a probablement attiré et fasciné le plus grand nombre de chercheurs et de scientifiques du monde entier, de faire l’inverse, de dissimuler les traces de « noiritude » (nous nous refusons à employer pour ces psychoses obsessionnelles antiracistes le beau mot de « négritude » de Léopold Sedar-Senghar qui n’avait probablement pas concentré toute sa culture et son intelligence pour la mettre au service d’incultes agités du bocal).

Pharaon, vous êtes juif ?

Une des preuves de ces malversations racistes dont l’Occident a le secret ? Le nez du Sphinx a été cassé délibérément afin de dissimuler qu’il était épaté. Epatant, non ? Un bon coup de burin dans la truffe et voici notre sphinx noir transformé en énigmatique figure gréco-oedipienne reniant ses antécédents nubiens. Ni vu ni connu, je t’embrouille, je te blanchis ton sphinx. Voici donc des armadas de scientifiques blancs armés de marteaux pilons et de polisseuses (ça tombe bien, il y a plein de sable alentour pour se livrer à cette basse besogne), qui auraient pullulé soudain dans l’Egypte ancienne pour enlever à tour de main des nez épatés, sur les statues, sur les momies, partout, tout le temps, et d’ailleurs, à bien y réfléchir, la phrase célèbre de Pascal :  « Si le nez de Cleopâtre eût été plus court, la face du monde aurait changé », trouve probablement ici son explication : c’était un nez africain et l’homme blanc a volé cette histoire en lui rallongeant l’appendice nasal comme à Pinocchio. Encore un coup de l’appropriation culturelle. L’histoire ne dit pas si les bandelettes entourant les momies étaient noires ou blanches (auquel cas Rokhaya Diallo dans une de se vies antérieures, après avoir été tour à tour peut-être un chat, un scarabée, une épouse de pharaon puis un scribe non binaire, aurait requis de toute façon des sparadraps marrons pour procéder aux embaumement)…

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Ces théories délirantes circulent sur les réseaux sociaux, trouvent une certaine audience auprès de jeunes facilement manipulables et paresseusement attirés par toute forme de complainte victimaire (c’est toujours moins fatiguant que de s’installer à un bureau, d’ouvrir des livres, et de travailler).

Des théories toujours plus exposées

Comme l’indique l’égyptologue Bénédicte Lhoyer, interrogée par Le Point, il est courant désormais d’être interpellée en cours au nom des théories abracadabrantesques d’un certain Cheikh Anta Diop (qui du reste et sans que cela ne nous semble bien étonnant s’était opposé à Léopold Sédar Senghor, pardi) et qui avait échafaudé toute une théorie sur l’Egypte pharaonique noire et, plus globalement, sur l’africanocentrisme (où il se confirme décidément que tout forme de centrisme est une abomination intellectuelle…).

Alors que toutes les recherches dignes de ce nom vont à l’encontre de ces élucubrations, tests génétiques approfondis, recherches ethno-linguistiques, connaissances pluridisciplinaires de toutes les catégories possibles, et alors qu’il a été clairement démontré que l’Egypte était un « couloir » plutôt de sang mêlé et que Toutankhamon était roux et de peau blanche (d’un style que certains qualifient de plutôt berbère), non, les antiracistes de pacotille ne veulent pas en démordre (ce qui, attention, est une expression du langage courant et ne signifie nullement que nous les soupçonnions d’anthropophagie).

Ils agitent des banderoles devant l’exposition, appellent à son interdiction.

Notons au passage, ce qui n’a rien d’anecdotique, que ce sont ces officines antiracistes qui produisent actuellement les tentatives de pressions et de censures les plus violentes sur le monde de la culture et de la réflexion scientifique si l’on met bien sûr momentanément de côté la pression islamiste aux effets désastreux sur la liberté d’expression et notamment en termes d’autocensure par crainte du meurtre.

« Européens and family, votre génome est : criminel, hypocrite, menteur »

Les antiracistes eux sont encore un petit cran (si l’on ose dire) au-dessous en termes d’intimidation, mais le fond de commerce est le même : ramener toute forme de présentation intellectuelle, culturelle, artistique à des obsessions monomaniaques de races et de religion.

Dans le cas de ces pseudo-dynasties pharaoniques africaines (en réalité, il a été démontré qu’il a existé un seul règne pharaonique noir venu du Soudan, la XXVe  dynastie dite Kouchite, illico remplacée par la suivante, non noire, lorsque les Egyptiens ont repris le contrôle de leur civilisation), ce qu’il s’agit de démontrer, c’est un afrocentrisme aussi originel que fantasmagorique – comme l’est d’ailleurs tout fantasme racial de pureté originelle, qu’il soit aryen ou africain -, et qui aurait été l’inventeur de toutes choses : architecture, philosophie, science, art, tout en fait, et que toutes ces choses merveilleusement ingénieuses auraient ensuite été purement et simplement volées par les Grecs (voilà qui fera au moins plaisir au FMI) puis donc par l’Occident. Ce qui permet aisément de déduire que l’Occident est le fruit d’un vol originel, d’un péché qui le caractérise ontologiquement. Sa nature même relèverait de la supercherie et de l’usurpation.

La banderole déployée par les agités du bocal devant la Grande Halle de La Villette est du reste à la fois explicite et pleine de finesse (accrochez-vous au pinceau, là on enlève l’échelle !) : « Européens and family, votre génome est : criminel, hypocrite, menteur ». Voici donc des gens qui, pour avoir lu quelques informations fantaisistes telles qu’il en pullule sur les réseaux sociaux, n’hésitent pas à produire un raisonnement du pire type nazi, à savoir tenter fantasmagoriquement de réduire des personnes à leur génome, puis d’induire de ce génome des caractéristiques morales (forcément dénigrantes, si l’on ose dire…).

Nous voici donc, avec nos cohortes de chercheurs, de scientifiques, d’historiens, de penseurs, réduits à n’être, pauvres hères voleurs menteurs et congénitalement hypocrites et pillards, qu’à la repentance généralisée, mais aussi contraints à faire le réexamen de toute notre civilisation, puisque celle-ci semble être le fruit d’un vol.

Qui a inventé (vraiment) l’eau chaude ?

Il n’est pas loin le moment où l’on va venir s’insurger que ce sont les civilisations africaines du Néolithique qui ont les premières marché sur la Lune, inventé la machine de Turing (probablement directement importée de quelque boulier mauritanien), configuré le premier coquetier électrique et aussi le vaccin contre la rage ou le scotch double face sans oublier la locomotive à vapeur et les mathématiques non-euclidiennes (puisque les mathématiques euclidiennes, grecques donc, étaient déjà le fruit d’un vol, comme on l’aura compris).

Tout ceci serait drôle si cela ne trouvait pas un écho pathétique et inquiétant auprès d’une frange de repentants occidentaux dans le monde étudiant avec quelques solides relais idéologiques dans le corps enseignant, qui semblent n’avoir pas grand chose d’autre à faire et surtout pas d’études sérieuses à mener, manifestement.

Le complotisme a bon dos

Beaucoup d’articles de presse relayant cette nouvelle farce du monde antiraciste ont titré sur les dégâts du « complotisme ». Nous ne partageons pas cette lecture et cette interprétation réductrice. Si, certes, les réseaux sociaux et la méfiance envers les savoirs institués permettent et amplifient ces phénomènes, les théories sur l’africanocentrisme et les dynasties pharaoniques noires remontent à plusieurs décennies et ne trouvent d’écho dans une certaine opinion un peu désaxée qu’à la faveur d’un parti pris idéologique largement promu par toute une catégorie du gauchisme culturel volontiers dominant dans de nombreux milieux liés à l’enseignement et à la culture et qui n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour s’en donner à cœur joie. Les camps d’été décoloniaux, les attitudes inadmissibles de l’UNEF sur ces questions (dans l’affaire par exemple des Suppliantes à la Sorbonne), les relais rencontrés par des initiatives racistes aussi graves que contestables telles que celles du syndicat Sud Education 93, l’oreille bienveillante portée aux théories indigénistes et racialistes du Parti des Indigènes de la République (PIR) et aux élucubrations d’une emblématique Rokhaya Diallo sont les plus solides soutiens à cette immense régression de l’intelligence collective telle que cherchent à la promouvoir ces piètres acteurs de la post-modernité décervelée.

Par chance, toutefois, ils sont aussi bruyants que finalement peu nombreux, et il semblerait que le monde universitaire, intellectuel et scientifique, longtemps idéologisé dans le sens unique du sanglot de l’homme blanc, soit en train de se ressaisir, prenant subitement conscience des dégâts commis par sa cécité, voire sa complicité, et dont il se retrouve, Gros-jean comme devant, la première victime.

Roger Scruton : le lynchage de l’hérétique

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Le philosophe conservateur britannique Sir Roger Scruton s’est fait traiter de raciste par un hebdomadaire progressiste qui s’est amusé à tronquer trois de ses citations. On achève bien les intellectuels.


Sir Roger Scruton est aujourd’hui le penseur prééminent du conservatisme britannique. Philosophe politique, spécialiste de l’esthétique, essayiste dans des domaines aussi divers que la musique, l’architecture, la religion ou l’environnement, il est aussi le pourfendeur de toutes les lubies de l’intelligentsia de gauche, y compris des mascarades idéologiques exportées par l’Hexagone sous le label « French Theory ». Son livre, L’Erreur et l’orgueil: Penseurs de la gauche moderne, vient d’être publié en français. Dans les années 80, il a soutenu de manière pratique la lutte des dissidents clandestins de l’Europe de l’Est contre la tyrannie communiste, ce qui lui a valu d’être décoré par le président tchèque, Václav Havel, en 1998. En 2016, il a été fait chevalier par la reine d’Angleterre pour ses contributions « à la philosophie, à l’enseignement et à l’éducation du public ». Autrement dit, c’est aujourd’hui un personnage qui fâche aux yeux des thuriféraires de la gauche bien-pensante et donc une cible de choix pour les plumitifs du politiquement correct.

Islamophobe, antisémite, sinophobe ?

Son lynchage médiatique possède des caractéristiques très particulières. L’attaque est venue du New Statesman, la très vénérable revue hebdomadaire fondée en 1913 pour propager les idées socialistes. Quoiqu’orientée principalement vers la politique, elle est largement ouverte à des questions culturelles. Pour comble de l’ironie, Sir Roger lui-même en était le critique œnologique entre 2001 et 2009. Le 27 mars dernier, le rédacteur en chef adjoint, George Eaton, effectue une interview avec Scruton où ils abordent un grand nombre de sujets. Une version rédigée paraît dans la version papier de la revue le 10 avril et, à la grande surprise du philosophe, porte trois accusations contre lui. D’abord, l’islamophobie, parce que Scruton maintient que le mot même d’ « islamophobie » a été inventé par les Frères musulmans à des fins de propagande : selon lui, le terme est utilisé dans le débat public pour dénoncer tout propos critique à l’égard de l’islam. Ensuite, l’antisémitisme, parce que le philosophe affirme que le milliardaire hongrois, George Soros, est à la tête d’un empire. Dans son texte, le journaliste ajoute que ce dernier est présenté par des antisémites comme étant un comploteur juif. Finalement, Scruton est trois fois raciste, car il aurait décrit les Chinois comme étant « chacun la réplique à l’identique de son proche, ce qui fait peur ». La publication du texte est accompagnée par une rafale de tweets triomphalistes de la part de George Eaton comportant des citations de Sir Roger encore plus tronquées que dans la version papier.

Bis repetita… 

La première caractéristique de ce lynchage médiatique, c’est qu’il constitue la répétition, en presque tous points semblable, d’une tentative antérieure de lynchage de la part de la presse et des parlementaires de gauche. En novembre 2018, Sir Roger a été nommé par le gouvernement de Mme May pour présider – sans salaire – une commission dont la vocation consiste à aider l’État à concevoir des logements et des habitats qui soient, esthétiquement, plus beaux. Cette première tentative a échoué car la formulation des trois accusations était plus que tendancieuse. Sans la moindre innovation, George Eaton a repris les mêmes charges. Après la parution de son interview, le journaliste a posté une photo de lui-même en train de boire du champagne pour fêter la chute d’un penseur « raciste ». Il boit à même la bouteille : peut-être une façon inconsciente de montrer qu’il rejette autant l’œnologue que le philosophe.

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La deuxième caractéristique de ce lynchage médiatique, c’est la manière totalement abusive de présenter la pensée et les paroles de Sir Roger. La référence à Soros reprend les termes d’un discours fait par le philosophe à Budapest en 2016 dans lequel il défend son idée de la nation comme une forme de « loyauté partagée » (« shared loyalty »). Il soutient que les juifs hongrois faisant partie du réseau de Georges Soros et de son empire (ici clairement au sens d’empire commercial – « business empire » en anglais) se méfient beaucoup du nationalisme contemporain – et à juste titre si l’on considère le sort tragique des juifs sous les nazis et les communistes en Hongrie.

Scruton contre l’antisémitisme

Il soutient également que le rôle que joue toujours l’antisémitisme dans la société hongroise représente un autre obstacle à l’instauration de cette « loyauté partagée » qu’il prône. Il est clair ici que Scruton, loin de cautionner l’antisémitisme, le condamne et ne voit nullement en George Soros quelque « sage de Sion ». Quant à la Chine, dont le gouvernement envisage la mise en place d’un système d’évaluation de ses citoyens en 2020, Sir Roger dit des leaders du Parti communiste : « Ils transforment leurs propres citoyens en robots, en limitant à l’extrême leur liberté d’action. » Ces remarques, qui précèdent la référence à la prétendue similitude des Chinois, montrent qu’il ne s’agit nullement d’une description raciste des traits physiques de ce peuple, mais du danger d’un contrôle étatique qui s’insinue jusque dans le moindre détail de la vie de ses citoyens. Finalement, Scruton, en tant que philosophe de la religion, ne fait preuve d’aucun préjugé contre l’Islam, mais conteste la manière dont l’accusation d’ « islamophobie » est brandie automatiquement pour bloquer tout débat sérieux sur l’intégration des musulmans dans les sociétés occidentales.

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Après la répétition des mêmes accusations mal fondées et la déformation volontaire des propos, quelle est la troisième et dernière particularité du lynchage médiatique d’un philosophe conservateur ? Moins de quatre heures après la publication du numéro du New Statesman, le ministre de tutelle de la commission de Sir Roger a relevé le philosophe de ses fonctions, tout en qualifiant ses déclarations (telles que George Eaton les avait tronquées) d’ « inacceptables ». Un gouvernement conservateur a brutalement limogé un des penseurs les plus distingués du conservatisme. Autrement dit, telle est la peur à droite d’être associé si peu que ce soit à un homme accusé de crimes contre la bien-pensance, que celui-ci est inévitablement et immédiatement livré en pâture aux chacals et hyènes du nouveau conformisme de gauche. Et au moment de l’abandonner, on lui crache dessus. Le titre de sa commission était « Construire mieux, construire plus beau » (« Building better, building beautiful »). Oui, on peut dire que tout ça, c’est très beau.


Euro: la dissolution ou la mort!


Marine Le Pen a renoncé à promettre la sortie de l’euro qui effraie les électeurs. Pourtant, de nombreux économistes pensent que la monnaie unique est responsable de la croissance molle que connaît l’Europe depuis vingt ans et qu’elle a exacerbé les tensions entre Etats membres. Si Berlin y consentait, sa dissolution nous sortirait du marasme. 


La sortie de l’euro, que Marine Le Pen prônait en 2017, figure en bonne place parmi les raisons de son échec à la présidentielle. Logiquement, et à des fins électorales mollement cachées, la fin de l’euro a disparu du programme du Rassemblement national. Cette réforme radicale inquiétait le chaland et justifiait le procès en incompétence économique que le « cercle de la raison » intente aux critiques de la monnaie unique, qu’ils se nomment Le Pen, Mélenchon ou Dupont-Aignan. Arbitrer les débats entre prix Nobel d’économie pro ou anti-euro n’étant pas à la portée du premier gilet jaune venu, on conçoit que les Français aient préféré conserver, par prudence, l’acquis de l’euro. Néanmoins, cette rentrée dans le rang des souverainistes cache sans doute un agenda secret, assis sur la conviction que l’euro, quoi qu’en disent les soutiens de la monnaie unique, demeure un rejeton débile condamné à une mort certaine. Les arguments des laudateurs français de l’euro se situent en effet plus dans le registre de la symbolique fédéraliste progressiste que dans les résultats palpables du successeur de l’ECU. Alors que du côté des experts anti-euro, loin d’avoir désarmé, les avis de décès demeurent prêts. Manque seulement la date.

« La génération perdue » par l’euro

En effet, à en croire les économistes ou les hommes d’affaires qui militaient ces dernières années pour la fin de la monnaie européenne, rien n’a changé. La plupart ne rêvent d’ailleurs pas d’une sortie unilatérale de l’euro, mais bien d’une disparition pure et simple de cette monnaie. Cette nuance entre sortie et dissolution est essentielle, notamment pour ne pas avoir à gérer des dettes en euros, une monnaie qui n’aurait alors plus cours.

Les rangs de ces contempteurs de l’euro se sont-ils clairsemés depuis qu’aucun leader politique ne soutient leur cause ? Bien au contraire. Le camp anti-euro comptait déjà des prix Nobel comme Joseph Stiglitz, mais il agrège désormais d’anciens défenseurs de la monnaie unique, à l’image de Christopher Pissarides (Nobel 2010) qui a déclaré : « Les politiques poursuivies aujourd’hui pour sauver l’euro sont en train de coûter des emplois à l’Europe, elles créent une génération perdue. Ce n’est pas ce qu’avaient promis les pères fondateurs. » Les économistes pro-euro, à tout le moins les euro-béats, donnent ainsi l’impression d’être un peu moins nombreux chaque jour.

Ce qui frappe également chez les fossoyeurs de l’euro, c’est leur diversité. Les visions du monde que défendent respectivement Jacques Sapir, économiste à la gauche de la gauche, ou Philippe Villin, banquier d’affaires proche de Nicolas Sarkozy, apparaissent à l’évidence comme irréconciliables. Patrick Artus (chef économiste chez Natexis), favorable à l’euro tout en en constatant l’échec, ou Christian Saint-Étienne (économiste partisan de la création de deux euros, un pour le Nord et un autre au Sud) n’ont rien des démagogues ou de punks à chien altermondialistes. Il paraît ainsi difficile d’assigner ces personnalités issues de tous bords à un parti pris idéologique grossier. Visiblement, ils s’attachent plutôt aux faits et ceux qu’ils égrènent ne peuvent laisser indifférents.

Les Allemands préféreront sacrifier l’euro plutôt que 10 % de leur PIB

La zone euro devait être celle de la prospérité, elle se révèle celle de la croissance molle : 13 % depuis 2002. Les États-Unis (27 %), la Grande-Bretagne (25 %), la Suède (32 %) connaissent une croissance économique très supérieure. En guise d’explication, les pro-euro évoquent le maelstrom de la crise des subprimes de 2008, dépression comparable à celle de 1929 qui, cerise sur l’euro, aurait été pire sans la monnaie unique. Ce dernier argument a le mérite évident de ne pouvoir jamais être vérifié. Quant à la crise, elle a bon dos, puisqu’elle a frappé au moins aussi lourdement les Américains ou les Anglais que l’Europe continentale. Il semble donc que l’euro pénalise ses membres, plus précisément ceux au sud de l’Allemagne. D’après le FMI, peu soupçonnable d’hérésie populiste, l’euro serait sous-évalué de 18 % pour les Allemands (une bonne affaire) et surévalué de 7 % pour les Français (un lourd handicap). Pour Paris et Rome, l’euro ne serait donc pas un échec, mais une déroute historique majeure cachée au bon peuple, à qui on continue de vanter ce « grand bond en avant ».

La raison principale pour laquelle l’euro ne peut fonctionner paraît d’ailleurs tomber sous le sens, si on compare notre monnaie au dollar. Il existe, outre-Atlantique, un budget fédéral significatif – environ 10 % du PIB – permettant d’assurer une solidarité automatique entre une Californie prospère et, par exemple, le Mississippi plus pauvre. Dans ce système fédéral, le destin des États les moins performants semble être de rester à la traîne des premiers de cordée. Une raison supplémentaire pour Philippe Villin d’en finir avec l’euro : « Je ne veux pas que l’Allemagne soit définitivement la Californie et la France, le Mississippi. » Or, pour lui, un budget fédéral graverait selon lui cette hiérarchie dans le marbre.

Certains pensent pourtant que cette fédéralisation pourrait sauver la monnaie unique. En zone euro, lorsque la Grèce va mal, faute d’automaticité comparable à la zone dollar, le Parlement allemand doit se réunir pour autoriser un minimum de solidarité. Les défenseurs de l’euro en concluent donc à la nécessité d’un budget fédéral, malheureusement oublié par les fondateurs de l’euro. Ils risquent d’attendre un moment, puisque les Allemands préféreront sacrifier l’euro plutôt que 10 % de leur PIB (une somme « Kolossal »). D’autant plus que les déséquilibres constatés au sein de la zone euro profitent depuis vingt ans à cette vertueuse Europe du Nord. Espérer les voir se saigner aux quatre veines pour renoncer à cet avantage, c’est une blague.

L’euro ne sera jamais le dollar de l’Europe

Outre-Rhin, on n’a fondamentalement jamais fait confiance à la gouvernance de l’Europe du Sud – non sans quelques bonnes raisons de se méfier. Si l’Allemagne se défiait du « Club Med » et de chefs de gouvernement comme Matteo Renzi, la confiance d’Angela Merkel en la gouvernance de Matteo Salvini approche désormais le zéro. La montée des différents courants souverainistes en Italie, en Espagne ou en France sape un peu plus la confiance des sociaux-libéraux qui gèrent le système. Qu’on s’en réjouisse ou pas, elle ruine définitivement tout espoir de budget fédéral : l’euro ne sera jamais le dollar de l’Europe. Alors qu’il souffre d’un handicap mortel à terme, on comprend mieux l’attentisme du Rassemblement national.

Le ressentiment national grec doit ainsi tout à la monnaie unique

Si les résultats en matière de croissance sont sujets à caution, peut-être l’euro a-t-il satisfait ses ambitions en termes de convergence des économies ou de fraternité continentale ? Loin de converger avec celles du Sud, les économies florissantes du nord de l’Europe creusent l’écart. Et l’euro n’a fait qu’aggraver les tensions intraeuropéennes qu’il devait résoudre. Le ressentiment national grec doit ainsi tout à la monnaie unique. Le réveil douloureux face à l’addition de dettes irresponsables a fait ressurgir des rancunes hellènes vis-à-vis de l’Allemagne enterrées depuis soixante-dix ans.

Un nouveau front s’est ouvert à Rome depuis que le trio Salvini-Di Maio-Conte a engagé un bras de fer autour de son budget 2019. Qu’il s’agisse d’ailleurs de l’Italie, de la Grèce et bien sûr de la France – et sur ce point les pro-euro ne sont contredits que par des démagogues – la zone sud-euro finance à crédit un modèle social insoutenable dans une zone monétaire rigide, mais fiscalement anarchique. Si l’on compare à nouveau le fédéralisme américain qui automatise les transferts de la Californie au profit du Mississippi, ceux-ci se font sur des bases très éloignées du modèle social français. Quelles qu’en soient donc les bonnes ou inavouables raisons, cette tension sourde entre la zone nord-euro et sud-euro se traduit par un indicateur, celui de la mobilité des capitaux entre Nord et Sud – autre atout supposé de la monnaie unique. Cette mobilité tend hélas vers zéro, c’est Patrick Artus, favorable à l’euro qui le dit. Les pays excédentaires (nord-euro) préfèrent financer la high-tech en Californie ou la robotique au Japon plutôt que des projets industriels en Espagne ou en Grèce – dont ils apprécient toutefois l’immobilier bon marché.

Les pro-euro le défendent par progressisme

La liste des griefs faits à l’euro par ses opposants ne se limite pas à une décroissance du Sud, à des transferts de solidarité inexistants ou à l’exacerbation des tensions entre États de moins en moins souverains. Cette devise désincarnée, dont les billets sont illustrés de monuments fictifs, n’a pas réussi non plus à devenir une monnaie de réserve internationale. Les difficultés à contourner le dollar dans nos relations commerciales avec l’Iran témoignent de son faible lustre et nous saurons définitivement à quoi nous en tenir si les Iraniens préfèrent commercer avec nous en monnaie chinoise…

Des éléments tangibles viennent donc étayer la thèse selon laquelle l’euro nous aurait asphyxiés. Dans ces conditions, pourquoi les Français et plus encore leurs dirigeants, affichent-ils un attachement sans faille à cette monnaie ? La concomitance entre l’arrivée de l’euro et de l’effondrement de la production automobile française (– 43% entre 2005 et 2016) ne suffit visiblement pas à les convaincre de faire le rapprochement.

La position funambulesque des pro-Européens de la zone sud-euro, tel Emmanuel Macron, se révèle très délicate. Ils peinent à se conformer réellement aux exigences européennes, ruinant peu ou prou l’intérêt de l’euro. Ils se privent de ce fait du seul argument susceptible de convaincre l’Allemagne d’accepter un budget fédéral indispensable à la survie de la zone euro. Ce faisant, ils n’enterrent pas moins la monnaie unique que les souverainistes. Ceci, bien sûr, tout en clamant leur amour pour une monnaie qui ne fait plus désormais qu’un, dans leurs discours, avec l’Europe. C’est ainsi que l’euro est devenu un symbole progressiste. Il incarne l’Europe ouverte et offre aux citoyens de 19 pays une facilité de circulation appréciée par la frange de la population qui voyage, ainsi qu’une agréable perspective pour celle qui y aspire seulement. Quel qu’en soit donc le prix à payer – 56 000 euros par Français d’après une étude allemande contestée – les dirigeants progressistes de l’Europe défendent désormais, non une devise, mais un projet, un rêve en somme. L’euro-est-une-chance-pour-l’Europe, ça ne vous rappelle rien ? Ce ne serait ainsi pas le seul terrain sur lequel les progressistes nous auraient vendu un monde merveilleux dont la réalité doit être tue. En l’occurrence, le tabou frappe l’incompatibilité entre l’euro et notre modèle social de type « panier percé ».

Alea jacta est

Une clarification s’impose donc à nous comme elle s’est imposée à la Grèce – et voilà au passage un excellent sujet de référendum. Nous avons le choix entre la potion amère de vraies réformes – au risque de mourir guéris – et celui de la dissolution de l’euro afin de retrouver l’oxygène que les dévaluations passées du franc nous donnaient. Cette mise en cohérence ne peut cependant être assimilée à une promenade de santé, car, à en juger par le Brexit, la sortie d’un club européen n’est pas une partie de plaisir. Une baisse drastique des dépenses publiques non plus. Mais, à choisir, tout sauf le mortel entre-deux dans lequel nous nous trouvons depuis vingt ans, coincés entre l’enclume de notre modèle social et le marteau de l’euro.

On prête à l’Italie l’intention d’être le trublion qui conduirait l’Allemagne à dissoudre l’euro, sauf à satisfaire aux exigences que formulerait Rome, notamment sur l’adoption d’un budget fédéral. Peut-être faut-il s’en réjouir ou se résoudre simplement à l’inéluctable, mais nous semblons n’avoir plus le choix qu’entre une crise aiguë précipitant la fin de l’euro ou une mort lente avec lui, un grossier gilet jaune en guise de linceul.

Le documentaire sur le chavisme que ses partisans français devraient voir

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Un documentaire réalisé par un opposant à Hugo Chavez, et au régime qu’il a instauré au Venezuela, s’attache à démontrer ce que fut en réalité la « révolution » socialiste de la petite sœur de Cuba. Quatre-vingt-dix minutes que devraient voir ses partisans français…


Le documentaire « Le chavisme, la peste du XXIe siècle » retrace l’altération progressive de la société vénézuélienne depuis le putsch manqué d’Hugo Chavez en 1992. Sorti en juin 2018, il a été dirigé et produit par l’avocat et militant des droits de l’homme Gustavo Tovar Arroyo. Connu dans son pays pour ses prises de positions à la fois finement rédigées et très critiques envers le chavisme, notamment dans les quotidiens nationaux El Nacional ou La Patilla, le réalisateur vit aujourd’hui en exil au Mexique, dans l’Etat du Michoacán. Tandis que ses coréalisateurs ont eux aussi été contraints à l’exil, le film a été désigné meilleur documentaire international à New-York et projeté à Bruxelles et à Rome.

Il est depuis diffusé par ses réalisateurs sur la plateforme YouTube, où il fait un carton – sauf au Venezuela, où la connexion internet est si précaire qu’il est très difficile d’y visionner des vidéos d’une heure et demi… Malheureusement, il n’est disponible qu’en espagnol ou sous-titré en anglais. Pour ceux que le webcinema ou la langue de Nicolas Maduro rebuteraient, j’en propose un aperçu. « Le documentaire cherche à faire prendre conscience du terrible drame subi lors de la période chaviste », ont déclaré ses auteurs lors de sa sortie. Alors que le Venezuela semble plus divisé que jamais, ce film est brûlant d’actualité.

Marx, Mao, Kadhafi…

Le 4 février 1992, Hugo Chavez tente d’assassiner le président Carlos Andres Perez. Le putsch échoue, Chavez va en prison. Deux ans plus tard, à peine sorti des barreaux, le commandant va à La Havane, reçu en grande pompe par Fidel Castro. Devant ce dernier et un parterre de dirigeants socialistes, il déclare : « Cuba est un bastion de la dignité latino-américaine. En cela il faut le voir, en cela il faut le suivre, en cela il faut l’alimenter », avant d’évoquer « un projet stratégique dans lequel les Cubains ont beaucoup à apporter […] un projet d’un horizon de 20 à 40 ans ». Tout est dit : le commandant entend bien concrétiser le rêve d’expansion politique du régime cubain. Fidel paraît soulagé. Pour mener à bien ce projet, Chavez adopte une rhétorique en faveur des plus démunis, un discours contre les inégalités, il est l’apôtre d’une « économie humaniste ». Soucieux de garder une apparence démocratique vis à vis des siens, peu enclins à une nouvelle révolution castriste, il concède au journal télé de son pays que « Cuba est une dictature ».

Ce n’est pas un intello, le Chavez, mais il a bien cerné le ras le bol de son peuple envers les politicards corrompus. La crise de la démocratie est réelle dans les années 1990, les élites sont coupées du pays. L’outsider se présente donc à l’élection présidentielle en 1998 et est élu. Le nouveau président se réclame à la fois de Karl Marx – qu’il connaît peu, concédera-t-il – de Mao Zedong, de Friedrich Engels, du colonel Kadhafi, du libérateur Simon Bolivar ou encore… de Jésus-Christ.

Chavez, un homme assoiffé de pouvoir

Le 5 août 1999, alors qu’il tente déjà de magouiller la Constitution pour s’arroger tous les pouvoirs, une catastrophe naturelle fait près de 50 000 victimes. Fier comme un prince, il refuse l’aide humanitaire proposée par les Etats-Unis, et prononce un discours dans lequel il appelle Dieu à se joindre à lui. Se prendrait-il lui-même pour Dieu ? En tout cas, il décide de changer le fuseau horaire du Venezuela et d’ajouter une nouvelle étoile au drapeau national.

Hugo Chavez est assoiffé de pouvoir : c’est la thèse de ce documentaire remuant où sont interviewés le grand écrivain Mario Vargas Llosa, son fils Alvaro, Felipe Gonzalez, ancien président du gouvernement espagnol, Vincente Fox et Felipe Calderon, anciens présidents du Mexique, Oscar Arias, ex-président du Costa Rica, Juan Claudio Lechin, écrivain bolivien, le politicien vénézuélien Diego Arria, ou encore l’auteur cubain en exil Carlos Alberto Montaner.

Roi du pétrole et de la répression

Pendant qu’Hugo Chavez se révèle éminemment charismatique, séducteur du peuple, ou franchement sympathique – comme le montre la scène où, coiffé d’un chapeau de ranchero, il chante devant les gens des campagnes – les dépenses pour l’armée augmentent en flèche. Le commandant l’aimait tant qu’il a dépensé beaucoup plus dans l’achat d’armes que dans l’achat de médicaments… Dans le même temps, fort heureusement, le prix du pétrole n’a cessé d’augmenter, passant de 10 dollars le baril en 1999 à 146 dollars en 2008. Pas de quoi s’étonner que le président se dresse alors une réputation en or à l’étranger, recevant royalement non seulement le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, mais aussi l’acteur Sean Penn ou le top model Naomi Campbell.

Cela semblait plutôt amusant, sauf que Chavez a alors essayé de s’accaparer tout le pouvoir sur PDVSA, la société pétrolière du pays, et là ça n’a pas plu, mais alors pas du tout : des gens du peuple sont sortis dans la rue. La répression ne s’est pas fait attendre : balles dans la tête ou dans le ventre.

Comme si cela ne suffisait pas, Chavez a ensuite concrétisé la grande peur des opposants au communisme : les expropriations. Un propriétaire agricole est mort de sa grève de la faim pour protester contre l’expropriation de ses champs. Pendant que la fille du « comandante » devient la personne la plus riche du pays, les sans-dents d’outre-Atlantique peinent de plus en plus à joindre les deux bouts. L’inflation et la dévaluation de la monnaie battent bientôt des records du monde. Le salaire minimum passe de 408 dollars en 2002 à 1 dollar en 2018. Étonnant pour un gouvernement qui prétend avoir pris les petites gens sous son aile. La suite, on la connaît : des dizaines de mètres d’attente pour une bouteille d’huile, des familles de classe moyenne qui fouillent dans les poubelles, des gens dont on tamponne l’avant-bras de numéros, tels des pions d’un système qu’il faut mettre en place à n’importe quel prix.

Blanche comme la révolution rouge ?

Les courtisans du roi ne sont pas les bons intellos rêveurs et utopistes qu’on voudrait imaginer chez nous, loin s’en faut. Ce serait plutôt des assoiffés de pouvoir et des mafieux qui auraient pu rivaliser avec Pablo Escobar. Des hauts placés de l’armée chaviste exportent eux-mêmes la mythique blanche colombienne, notamment chez nous, où leurs valises sont saisies.

Le fiston de Chavez est impliqué dans le trafic. C’est moins spectaculaire que l’évasion d’El Chapo mexicain mais tout aussi efficace. Le fameux « socialisme du XXIe siècle » serait un Etat narco ? C’est ce que soutiennent les auteurs du documentaire. De fait, les sbires du commandant sont souvent des acteurs du grand banditisme, qui n’ont jamais ouvert un ouvrage de Karl Marx. Ils ne voient donc pas la délinquance d’un mauvais œil, ils sont plutôt du genre à l’encourager. En 1999, on dénombre 5 868 morts assassinés dans le pays. En 2017, on en compte 26 616.

Encore plus que la faim, l’émigration vénézuélienne serait donc avant tout due à l’insécurité chronique du pays.

C’est là que le caudillo s’irrite, devient polarisant, vulgaire, insultant. Il s’en moque de ses contradicteurs, il est bien décidé à aller jusqu’au bout. Il devient copain comme cochon avec le colonel Kadhafi, il flirte avec Robert Mugabe ou avec Bachar El Assad. Un poil susceptible, il fait fermer RCTV, un média qui le dérange. Des étudiants sortent dans la rue, manifestent, retirent leur t-shirt rouge mais peu importe. Il révèle son vrai visage, ordonnant des peines de prisons arbitraires, notamment envers la juge Maria Lourdes Afiuni. « 30 ans de prison, nous allons lui mettre ! », clame-t-il devant ses militants qui se sentent forcés d’applaudir. Dans la foulée, sur fond de discours antisioniste, il persécute les Juifs.

Les coordonnées de ces derniers sont carrément obtenus dans les synagogues du pays… Et pour ceux qui oseraient dire qu’ils ne sont pas toujours d’accord avec lui, un peu de torture ne ferait semble-t-il pas de mal. D’après les dires de Tamara Suju, avocate du pays en exil, elle aussi, cette bonne vieille pratique a été très courante, notamment dans une prison bien nommée « La Tombe ».

Les droits de l’homme, ca suffit !

Où est donc passé tout l’argent de l’or noir ? Dans le pays qui pourrait être aussi opulent que le Qatar, des gamins dénutris, la peau sur les eaux, rappellent la Somalie, Bernard Kouchner et ses sacs de riz.

À qui la faute ? Au gouvernement colombien, évidemment. Et comme Chavez ne peut s’en prendre directement à ses dirigeants, il s’en prend à ses citoyens. Fastoche… Sous le règne du petit commandant, on traque les maisons de ces fameux colombiens. L’armée y entre, les vérifie, puis humilie : « R » est inscrit à l’extérieur, comme « repasada » (« vérifiée »), « D » est ajouté, comme « demolir », c’est à dire « à démolir » sous peu…

Pour certains, Hugo Chavez fut un philanthrope pénétré d’humanisme. Jugeons donc : « Nous nous retirons immédiatement de la tristement célèbre commission interaméricaine des droits de l’homme. Ça suffit ! »

Ou encore : « Peu importe que nous marchions nus, peu importe que nous n’ayons pas à manger, ici, il s’agit de révolution ! »

Un projet calculé dès le début d’expansion du castrisme, prenant en otage un peuple qui n’avait rien demandé. C’est ce qui ressort de ce documentaire. En vingt ans, le chavisme a apporté beaucoup plus à Cuba que l’URSS en son temps. Authentiquement populiste, le petit père du peuple s’est servi d’un discours humaniste pour mener à bien son projet, dont les Vénézuéliens payent encore le prix. Il aurait été bienvenu d’en savoir plus sur le système éducatif du pays ou sur ce système de fraude électorale, qui serait si perfectionné qu’indétectable mais peu importe, au regard de tout le reste : on ressort de ces 90 minutes avec l’étrange impression de sortir d’un mauvais rêve. Comme le dit si bien l’essayiste Ana Julia Jatar : « Les mouvement totalitaires de gauche se mettent dans ta chambre. Tu ne peux pas acheter ce dont tu as envie, tu ne peux pas éduquer tes enfants comme tu veux, tu ne peux pas voyager, tu ne peux pas avoir tes papiers, on ne te permet de prendre aucune décision librement. »

J’invite ceux qui continuent à approuver le système chaviste au nom de l’émancipation des peuples à méditer les paroles de cette femme courageuse.

Nous, musulmans, sommes les victimes de toutes et tous

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Un mème en anglais diffusé sur les réseaux sociaux a été largement repris, notamment par des Français, après l’attentat anti-musulmans de Christchurch. Il vise à faire de tous les musulmans des victimes universelles. 


Il n’y a pas de malheur parfait : l’opinion mondiale n’avait pas fini d’honorer les civils massacrés, enfants compris, à Christchurch qu’un second acte abject débutait aussitôt. En France, certains utilisaient la tragédie pour régler leurs comptes et menacer les « islamophobes » sur un mode à peine moins hystérique que le dictateur Erdogan.

Après le sempiternel « toutes les religions ont leurs extrémistes », tombé en désuétude à force de ridicule, nos islamo-gauchistes tenaient enfin la preuve que le terrorisme était le problème de toutes les religions. Que l’assassin Australien fut plutôt païen (et non chrétien) n’était qu’un détail : l’occasion était trop belle de proclamer une égalité dans la violence qui dispenserait de penser la somme inouïe de haine qui ronge le monde musulman et envenime ses relations avec toutes les autres civilisations (et non avec le seul Occident).

Debout les damnés de la Terre…

À cette occasion, le « mème » suivant est devenu viral sur les réseaux sociaux : il énumère les religions qui martyrisent les musulmans. En résumé : la Terre entière.

Propagé par des activistes musulmans, il a été repris par nombre d’Occidentaux « solidaires ». Pour l’édification des naïfs, peut-être n’est-il pas inutile de l’analyser en détail.

Notons, pour commencer, que depuis 2001 l’écrasante majorité des milliers d’attentats perpétrés dans le monde l’ont été par des islamistes – contre, à ce jour, quatre par des « Occidentaux » (Norvège, Grande-Bretagne, Canada, Nouvelle-Zélande). Mais notre récapitulatif victimaire ne tient aucun compte de cette réalité : ce qui importe ici est de faire des musulmans les victimes de la haine universelle. Voyons.

« ISIS kill me in Syria & Irak » (sic)

Selon la loi dite de Goebbels (plus c’est gros, plus ça passe !), on apprend ainsi que l’État islamique, loin d’avoir chassé, esclavagisé ou exterminé chrétiens et yézidis (sans évoquer les athées ou les gays) sur son territoire, serait en fait une entité dont la seule finalité était de persécuter les musulmans.

« Jews kill me in Palestine »

Ceux qui ont repris à leur compte ce montage ont donc mangé le morceau : on ne parle plus d’Israéliens, mais bel et bien de juifs. Que depuis 1948, 80 % des Palestiniens tués dans des combats l’aient été par d’autres musulmans (du Liban à la Jordanie ou à Gaza) n’a évidemment aucune importance.

« Hindus Kill me in Kashmir »

On atteint là le summum de l’obscénité – et on comprend le torrent de réactions d’internautes indiens. L’Inde a été pendant des siècles une colonie musulmane, et on ne peut bercer les anciens colonisés hindous avec la chansonnette d’une coexistence à l’Andalouse : les historiens, musulmans compris, estiment à plusieurs dizaines de millions de victimes le bilan de la domination musulmane sur le sous-continent. Et que dire des innombrables attentats, dont ceux de Bombay en 2008, destinés à châtier la colonie perdue ?

« Buddhists kill me in Burma »

Il y a là un fait incontestable : une minorité musulmane, les Rohingyas, est persécutée en Birmanie. Mais comment faire abstraction du climat de terreur confessionnelle que les islamistes ont répandu dans tout le Sud-Est asiatique, de la douce Thaïlande aux tranquilles Philippines, ou encore du génocide des mécréants du Timor ?

« Christians Kill me in Afghan & Africa » (sic)

Là encore, on demeure bouche bée. En Afghanistan, ce sont les chrétiens minoritaires qui vivent dans la terreur. Quant à l’Afrique subsaharienne, c’est précisément le lieu où le plus de fidèles du Christ sont massacrés chaque année, la palme revenant au Nigeria de Boko Haram. Et c’est en Afrique encore, et toujours, de la Mauritanie esclavagiste aux marchés aux esclaves de Libye, que l’islam rappelle aux Noirs quelle est la place que leur assignent les vrais croyants.

Alors, bien sûr, on pourrait sourire amèrement du succès, y compris chez nous, d’un tel argumentaire victimaire – et passer à autre chose. Comme d’habitude. Le problème est qu’il y a là une nouvelle preuve de l’incapacité absolue de la civilisation musulmane à prendre en compte d’autres souffrances que les siennes (ce qui n’est pas propice à l’apaisement…). Mais il y a beaucoup plus alarmant : ce discours victimaire ressemble à un élan pris pour tuer encore et encore. Parce que des victimes universelles, n’est-ce pas, ont le droit, sinon le devoir, de se venger.

Jacques Laurent, Morand et moi

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Les souvenirs de Pascal Louvrier sur le hussard auteur des Bêtises qui aurait eu cent ans cette année.


Très tôt j’ai lu Jacques Laurent. Je me souviens de ce passage sur l’onanisme tiré du roman Les Bêtises. Extrait : « Il est l’auxiliaire efficace d’une conquête. En imaginant seul, la future possession de la femme désirée, on s’habitue à croire le succès possible et le plaisir qu’on en tirera sera multiplié par les alluvions que les précises rêveries auront laissées. Dans ce cas, l’acte aura été un exercice, une grande manœuvre, une approche qui préparait l’assaut. » Une leçon de vie.

Un hussard qui n’est pas mort à trente ans

La première fois que je vis Jacques Laurent, je fus surpris par sa simplicité. Il m’avait fixé rendez-vous près de chez lui, dans un bistrot sans prétention, éclairé comme un commissariat, Les Mouettes, rue du Bac. Il portait un costume gris anthracite, une chemise bleue, col ouvert, cravate noire négligemment nouée. Devant lui, un whisky, du Vatt 69, dans un verre ballon. Il alluma une cigarette mentholée. C’était une époque où l’on pouvait fumer dans les cafés, conduire vite une Ford Mustang, cheveux au vent. On se sentait libre, on l’était. Il avait de petites épaules qui soutenaient une grosse tête de batracien, des yeux plissés de chinois malicieux, trafiquant d’armes dans une ville portuaire, des valises (paradoxal pour un écrivain sans bagage) sous des yeux sans cesse aux aguets, valises ridées car l’écrivain avait fait la fête avec les gens de la nuit, ses potes, les Hussards de la littérature désabusée et désinvolte, qui avaient banni l’esprit de sérieux, tout en considérant la littérature comme une affaire sérieuse. Les Hussards, une trouvaille de Bernard Frank qu’il s’empressa d’écrire dans Les Temps modernes, en décembre 1952. Le terme réunissait Michel Déon, Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent. Individualistes en diable, ils ne formèrent jamais un groupe, encore moins une école. Ils s’entendaient pour vouloir sauver en même temps le style et la morale.

Le Rimbaud de sa génération

Laurent fuma beaucoup lors de ce rendez-vous inoubliable. Peut-être pour contredire la première phrase de son premier roman, Les corps tranquilles, que je cite de mémoire : « Défense de fumer, même une gitane. » J’avais sollicité un rendez-vous, non pour commenter ses propos sur l’onanisme (mais pour évoquer Paul Morand, qui avait vu en Laurent « un Rimbaud jeune à la tête de sa génération ». J’écrivais alors une biographie sur l’auteur de Venises (titre génial). Jacques Laurent tira sur sa cigarette avec élégance, du bout des lèvres, rejetant aussitôt la fumée, et me dit : « C’est un grand styliste. J’aime particulièrement ses portraits de femmes. Quand je parlais avec lui, il contenait tous ses personnages et se comportait comme ses phrases. Par contre, je n’ai jamais trouvé Montherlant ressemblant. J’emploie volontairement « par contre » dont ce dernier contestait l’usage, à tort. » Un silence, puis il ajouta : « De Gaulle détestait Morand. » Laurent finit son whisky, et lâcha : « De Gaulle n’a jamais combattu que des Français. » Le ton était donné, celui du pamphlétaire qui avait signé Mauriac sous de Gaulle. Dans ce livre, rédigé avec une plume aiguisée comme l’épée de d’Artagnan, il reproche à François Mauriac, avec qui il déjeunait régulièrement dans un petit restaurant près du Panthéon, d’être devenu l’écrivain officiel du régime gaullien. Nous sommes en 1964. On ne peut pas écrire contre la personne sacrée du Général sans risquer de se retrouver devant les tribunaux. Laurent s’en moque. Il vient d’accuser le Général de « trahison » avec le projet d’autodétermination pour l’Algérie, en 1959, alors qu’il était revenu au pouvoir en affirmant que l’Algérie resterait française. Laurent est condamné pour « offense au chef de l’État ». 22 écrivains prennent sa défense dont Jean Anouilh, Marcel Aymé et Françoise Sagan. François Mitterrand écrit une lettre pour le soutenir. Laurent est condamné à 6000 francs. Il ne supporte pas le principe de décolonisation. C’est pour lui un signe que la France se rétrécit, qu’elle a pris le chemin du déclin. Elle sort de l’histoire par la petite porte. Laurent n’oublia jamais le traumatisme de la défaite de 40. L’armée française vaincue en quelques semaines, la débâcle, l’exode sur les routes encombrées, les officiers français arrivés dans le Sud avant les civils. La honte.

Il n’attaquait jamais aux médiocres

En 1951, Laurent avait déjà tiré au bazooka sur Sartre, dans un pamphlet intitulé Paul et Jean-Paul. Laurent ne prenait jamais pour cible des médiocres. Il compare le pape de l’intelligentsia, Jean-Paul Sartre au très conformiste Paul Bourget, auteur à succès tombé dans l’oubli aujourd’hui. Il prône une littérature du dégagement. Le roman à thèse l’ennuie.» En 1954, Laurent publie un roman court, sobre et sombre, Le petit canard, dans lequel un jeune homme s’engage dans la LVF par dépit amoureux. Bien avant le scénario de Lacombe Lucien, signé Patrick Modiano.

On se revit souvent. Il me donna son adresse, 11 bis rue Chomel et son numéro de téléphone, 45481023. Chez Lipp, nous partagions un fromage de chèvre, avec un verre de Sancerre, enfin plusieurs. Un jour, il me dit : « Regardez au-dessus de votre tête, les négresses peintes offrant à tous les regards leur poitrine dénudée. La chair et la chère. » Regard de gamin malicieux en disant cela. Une autre fois, toujours chez Lipp, il me parla encore de Morand, avec beaucoup de digressions et de verres ballon de Vatt 69. « À la mort de Paul Morand, j’ai hérité de sa cave. Il paraît qu’elle contenait des grands crus classés. Je dis, il paraît, car Blondin était passé avant moi. »

Caroline chérie

Sa voix était douce comme la chevelure de ses héroïnes, qui, par ailleurs, avaient du tempérament. Je pense en particulier à Clotilde, cette jeune résistante, belle et courageuse, don Juan au féminin, libérée, enthousiaste, sans revendication féministe, aimant simplement la vie comme on aime mordre dans un abricot juteux, l’été. Jacques Laurent signa une trilogie, Clotilde, sous le pseudonyme de Cécil Saint Laurent. Il brouillait les pistes, avançant masquer, changeant d’identité, par jeu, pour préserver le nom qui lui permettrait de se tenir droit dans la bibliothèque de l’histoire littéraire française. Cécil Saint Laurent, pour ne citer que ce pseudonyme, écrivait des romans populaires, comme la série Caroline chérie, adaptée au cinéma.

C’est enlevé, divertissant, historiquement précis. Avec le personnage de Clotilde, le lecteur voyage de Paris à Alger en passant par Londres. Il découvre les querelles intestines qui secouent Vichy, les différents réseaux de résistance, les faux collabos, les vrais fascistes ; il croise Darlan, Juin, le comte de Paris, Giraud. Laurent sait de quoi il parle. Il fut à Vichy durant la guerre, arpentant les allées de l’hôtel du Parc, travaillant pour le général Henri Giraud, anticommuniste farouche. Il essaya d’établir un contact entre le vieux Pétain et une unité des Forces françaises de l’intérieur. Le projet échoua avec le départ du maréchal pour Sigmaringen. Jacques Laurent rejoignit fin 1944 un bataillon des FFI devant opérer une jonction avec l’armée du général de Lattre de Tassigny. De retour dans la capitale, il fut incarcéré quelques semaines, puis relâché.

Avec Mitterrand à Vichy

Á Vichy, Laurent rencontre François Mitterrand. Le futur président de la République remarque le jeune homme vert, né le 5 janvier 1919, qui a étudié la philosophie, lu Maurice Barrès, Jacques Bainville, Charles Maurras, a rejoint l’Action française au début des années trente, ce qui lui permit, selon l’aveu de Laurent lui-même, d’échapper à la tentation fasciste. Fils d’un avocat parisien, neveu d’Eugène Deloncle par sa mère, l’un des fondateurs de la redoutable Cagoule, Laurent possède toutes les qualités pour plaire à Mitterrand. À propos de son adhésion à l’Action française, le romancier écrit dans Histoire égoïste : « Je n’adhérais pas à un parti, je cédais à la civilisation. »

Après la guerre, Laurent est régulièrement invité à la table de celui qui met en ballotage de Gaulle, lors de l’élection présidentielle de 1965. Mitterrand ne collectionne pas que les livres, il les lit, et sait reconnaître la valeur d’un écrivain. Laurent est de la race des grands écrivains. Lors d’un dîner au domicile de Mitterrand, rue de Bièvre, Laurent soupire et lance : « Pourquoi me traite-t-on toujours d’écrivain de droite ? » Robert Badinter, présent, répond : « Vous étiez à Vichy et pour l’Algérie française ! » Mitterrand pose sa fourchette, ses lèvres disparaissent du visage. C’est son portrait.

7 millions de livres écoulés

Mais cela n’empêche pas Laurent d’être un beau vivant. Il a vendu plus de 7 millions de livres (saga Caroline en tête), ses droits d’auteur et cinématographiques sont colossaux, il voyage, roule en Bentley avec chauffeur, enlève brunes et blondes sur la côte d’Azur. À Saint-Trop’,il dîne en compagnie de Brigitte Bardot et Catherine Deneuve. On le voit sur le pont d’un yacht, sirotant un whisky, visage hâlé, mèches sur le front, entouré de jolies femmes. Il claque tout son fric. C’est aussi un infatigable travailleur. Il fonde en 1953 la revue littéraire La Parisienne qui accueille des écrivains de tous horizons, Morand, Cocteau (il a dessiné la couverture de la revue), Vian, Aymé. L’année suivante, il dirige la revue Arts. La Parisienne lui a coûté plus cher que dix maîtresses. Le fisc le rattrape. Mais Laurent est un chanceux. Comme le janséniste, il est né avec la grâce. En 1971, à 52 ans, il obtient le prix Goncourt pour Les Bêtises. Ce titre colle parfaitement à la personnalité de l’auteur. Un gamin fait des bêtises. Laurent, éternel adolescent qui continue, avec sa plume, à couper les bretelles des cuistres.

Lors d’un dîner, chez Lipp, ou à La Closerie, je ne sais plus, avec beaucoup de Vatt 69, ça c’est certain, il me confie : « Je n’aurais pas voulu obtenir le Goncourt à 30 ans. La vie m’aurait paru insupportable, après. Il m’aurait fallu sortir de ma légende, soit à la manière de Sagan, soit à la manière d’Hemingway, au choix suivant le tempérament. Tandis qu’à 52 ans, c’était différent. Je n’avais qu’à me préoccuper de payer mes dettes. C’était, au fond, assez tranquille. »

Ses confessions d’un enfant du siècle

Pas de politique dans Les Bêtises. L’époque est à l’insouciance, pas aux combats idéologiques. Laurent écrit ce roman depuis plus de vingt ans. Il a signé un contrat avec Bernard grasset en personne. Il l’a écrit dans les bistrots, en fumant et en buvant sans cesse.  « Une certaine dose de fumée ou d’alcool, écrit Laurent dans Les Bêtises, l’enthousiasme aussi et la mélancolie (ces deux élans égaux) m’avaient également dépouillé de moi, comme une ville inconnue. »

Laurent publie en 1976 Histoire égoïste, les confessions d’un enfant du siècle. Je recommande cette autobiographie sentimentale à tous les jeunes gens curieux et à quelques autres. L’homme reste intéressant parce qu’il est nuancé, ambigu, contradictoire, secret. Laurent est attachant parce qu’il est complexe. À propos du contexte historique des années trente, il note: « La passivité du gouvernement français devant la remilitarisation de la Ruhr par Hitler que la gauche intellectuelle applaudissait m’avait exaspéré et pourtant je tenais pour évident que le nationalisme fût bon pour les goujats et qu’un homme d’esprit méprisât le sabre, fût-il pacifiste et cosmopolite comme la philosophie et l’art. »

On peut, on doit, lire Le roman du roman, autre essai remarquable où le romancier déclare, dès la première phrase : « Le roman n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter. C’est un laïque dont la roture est parfaite. » Il y a aussi ce polar social, Une sacrée salade, réédité à La Table Ronde, collection La petite Vermillon, et préfacé par Jérôme Leroy. Une jeune provinciale est interrogée par les flics, Quai des Orfèvres. Trafic de drogue ? Prostitution ? Quel crime a-t-elle commis ? Nous sommes en 1954. Il s’agit d’un avortement.

Derniers instants

La dernière fois que je le vis, il me parut très fatigué, la cortisone avait donné à son visage un aspect lunaire. Il souffrait. Il me parlait, le regard ailleurs. Il me dit : « Ne faites rien d’autre qu’aimer et écrire des livres. Et jamais de politique surtout. »  Il prit congé vers 16h30. Sa femme, Elisabeth, l’attendait. Elle était très malade, il ne la laissait pas seule trop longtemps.

Elisabeth mourut peu de temps après. Jacques Laurent devint le veuf, l’inconsolé. Il publia un ultime roman, Ja et la fin de tout. C’est très noir, désenchanté, désespéré. À l’un de ses amis, il avoua que l’homme est naturellement dépressif. C’est le contraire qui est étonnant. Ja et la fin de tout  est un magnifique roman crépusculaire.

Laurent ne voulait plus vivre, enfin, survivre. Christophe Mercier, son dernier confident, le comprit lorsque Jacques Laurent lui demanda d’acheter Le Vicomte de Bragelonne, d’Alexandre Dumas, afin de lire ce qu’il refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria. Laurent lut et pleura. Il voulut acheter une arme à feu chez un armurier qui refusa.  Il demanda à un aérostier de l’emmener en  montgolfière dans le but de se jeter dans le vide, mais là encore, il essuya un refus. C’était pourtant romanesque comme fin. Et quel pied de nez à une époque dominée par la vitesse.

Frondeur jusqu’au bout, Laurent finit par trouver le moyen de se suicider, le 29 décembre 2000. Le nouveau siècle n’aurait pas sa peau. Jacques Laurent n’est plus trop lu aujourd’hui. Ses livres sont rarement réédités, les éditions de poche sont épuisées. On ne le trouve pas dans les manuels de littérature. L’université l’ignore. Moi, je ne veux jamais l’oublier, cet éternel jeune homme. Je veux le lire et le relire. Dans Les voyeurs, un roman introuvable qu’il signe Cécil Saint Laurent, il parle beaucoup de Jacques Laurent. Il écrit : « Ecrire un roman, c’est fumer des cigarettes enchantées. On est le voyeur des voyeurs, puis on se livre au public et l’on devient le voyeur lu. » Faisons en sorte qu’il demeure le voyeur lu.



Histoire égoiste

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Ja et la fin de tout

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Jérôme Leroy et le pays qui n’existait plus

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Notre confrère Jérôme Leroy part à l’assaut des librairies. On réédite en poche Le cimetière des plaisirs, roman paru il y a vingt-cinq ans, alors que sort Nager vers la Norvège, son quatrième recueil de poésie à La Table Ronde.


Deux livres de Jérôme Leroy, sinon rien. D’abord la réédition d’un roman publié en 1994, Le cimetière des plaisirs. Récit fragmenté du narrateur qui se retrouve au début des années 90 dans une grande ville en crise du nord de la France. L’ambiance n’est pas triste, mais il y règne une mélancolie vive, celle qu’on éprouve face au crépuscule gris d’une plage déserte, fin octobre, léchée par les eaux couleur de noyades, pour reprendre l’expression de Cioran, citée par Jérôme Leroy.

L’auteur nous rappelle qu’avant d’écrire, il a beaucoup lu. Des écrivains un peu « maudits », comme Dominique de Roux. Du reste, Le cimetière des plaisirs ressemble à Immédiatement, du fondateur des Cahiers de l’Herne. On y retrouve des sortes de maximes qui font mouche, invitent à stopper la lecture pour réfléchir sur ce que la société nous empêche désormais de vivre, l’essentiel. Tout va trop vite. On regrette les trains aux fenêtres ouvertes, l’été ; les après-midis dans les cafés à jouer au flipper, en écoutant distraitement une chanson de Johnny ; les cigarettes fumées dans un lit défait à espérer l’impossible retour de la dédicataire d’un roman inachevé. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on roulait vite dans des décapotables blanches, sans se presser. Leroy note : « Ceux qui ont compris le monde sont toujours exténués, et chaque action d’éclat masque un soupir. »

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Certaines phrases de Leroy ressemblent à celles de Morand. Comme : « Un peu d’alcool, un rire de gorge : elle est à moi. » Les femmes sont présentes dans son roman. Trois se détachent sur fond de passions, ruptures, aubes sales. Elles forment un « tendre stock » (Je reste avec Morand). Il y a la jeune femme blonde, la danseuse et la belle sous-lieutenante. La jeune blonde a fait mal à l’homme, donc du bien à l’écrivain. Ce dernier précise : « L’idée de perdre son corps, sa chevelure est brutalement insupportable. » C’est un gros chagrin d’amour, dangereux, la randonnée peut être mortelle. Il faut s’accrocher. Le quai de gare sous la pluie fine est parfois pire qu’un revolver sous l’oreiller. La danseuse, elle, était libertine, nous confie Leroy. Elle aimait les aphorismes, notes et maximes. Rare chez une femme. Leroy, encore : « Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur cette incompatibilité entre l’univers féminin et la forme courte. » Elle se savait « historiquement condamnée », ajoute-t-il. « Alors, elle faisait beaucoup l’amour. » C’est nous, désormais, qui sommes condamnés. Ou, plus exactement, condamnés à être clandestins, définitivement. On veut notre peau. Mais on a un atout, on possède la carte Michelin du territoire des opérations.La sous-lieutenante, guadeloupéenne au « cul léger dessinés par le treillis », fortifiait le cœur de l’écrivain. C’est le chapitre qu’il faut avoir court, pas le souffle. Parfait.

L’époque a changé. Elle est plus contractée, violente, liberticide. La société marchande contrôle tout. Il y a très peu d’issues de secours. Peut-être faut-il Nager vers la Norvège, second livre de Jérôme Leroy. Il ose même la forme poétique. Son vers est libre, et il espère qu’il sera dans le fruit social. C’est un pari risqué, presque suicidaire. Mais le suicide est parfois une raison de vivre. Ne pas oublier que, chez Leroy, « les contradictions sont des morsures. »

La poésie, donc. De Roux : « L’acte d’amour ne se fait pas que dans un lit, mais partout, comme la poésie menacée. »

On peut ouvrir ce livre à n’importe quel page, et lire. La petite musique de Jérôme Leroy saisit l’âme, à condition d’en avoir une. Le mot d’ordre : « Voilà il va falloir vivre cette époque/que ça me plaise ou non » Pas de ponctuation, respiration libre, musique intérieure. Au hasard : « Le Portugal reste tout de même un pays possible/et même un peu plus que ça/pour ‘’désapparaître’’/comme ils disent là-bas/Je suis certain en plus d’y croiser/par un matin de brume atlantique/Daimler ou Pereira/du côté de Matosinhos à Porto/Ou de l’Estufa Fria à Lisbonne/vous pouvez écrire aux adresse ci-dessus/de toute façon on ne fera pas suivre. »

Il n’y a plus que le Trésor public qui fait suivre. Leroy cite Richard Brautigan. Il nous apprend qu’il l’a aidé à terminer un roman noir. Il a retrouvé un autocollant sorti pour une réédition de Brautigan, où était inscrit : « C’est tout ce que j’ai à déclarer ». Leroy a fini le bouquin. C’est rare les écrivains qui vous inspirent. Un soir, Michel Déon m’a avoué, dans un restaurant près de son domicile parisien, Le Perron, que c’était Rimbaud son inspirateur quand il était sec. Ah, les poètes, indispensables pour éviter de se loger une balle de 44, comme le fit Brautigan, en Septembre 1984.

Je finis mon verre de rosé. Ici, l’été oblitère le printemps en une semaine. Ici, le soleil est toujours jeune. Au nord, il est pâle et ses rayons ressemblent à des cannes. J’ai pourtant envie de le suivre, Leroy, quand il écrit : « Le réchauffement climatique/avait du bon/On boirait bientôt le dernier verre/vraiment le dernier/sur la plage de Schilksee/en regardant les filles se baigner/à Noël/nues/et/nager vers la Norvège. »

Jérôme Leroy, Nager vers la Norvège et Le cimetière des plaisirs, La Table ronde.


Scruton contre « les penseurs de la gauche moderne »


Plus de trente ans après sa parution, L’Erreur et l’Orgueil, essai décapant du philosophe conservateur britannique contre ce qu’on n’appelait pas encore la French Theory, est enfin traduit. L’intellectuel tory y tire à boulets rouges sur les prophètes de la déconstruction qui irriguent la gauche moderne (Sartre, Foucault, Badiou). Une charge jubilatoire quoique légèrement surannée. 


Relativement peu connu du grand public français, le philosophe anglais Roger Scruton est l’auteur d’une quarantaine de livres portant sur des sujets très divers, dont cinq seulement ont été traduits en français. Le dernier vient de l’être sous un titre (L’Erreur et l’Orgueil) qui édulcore quelque peu l’original anglais (Fools, Frauds and Firebrands, 2015), plus suggestif quant aux errances intellectuelles des plus illustres « penseurs de la gauche moderne ». Telle est en effet la cible de l’auteur dont les analyses, brillantes et caustiques, sont dénuées de ce sens du compromis propre au « conservatisme » culturel et politique dont il est l’ardent défenseur. Considérant que ces penseurs ont sapé les bases de la civilité sociale et intellectuelle qui fut celle de la culture européenne, Scruton ne pouvait se contenter de converser sereinement avec cette intelligentsia, qu’il accuse de s’être continûment fourvoyée en abandonnant toute lucidité critique au profit d’idéologies plus ou moins inspirées par le marxisme. Il s’inscrit ainsi dans la lignée du grand précurseur que fut en la matière Albert Camus (L’Homme révolté, 1951), suivi des quelques réfractaires qui mirent eux aussi en doute la cohérence doctrinale et les bienfaits sociaux de la « pensée 68 » (Aron, Hayek, Revel, Ferry-Renaut).

L’histoire mouvementée de ce livre mérite d’être brièvement rappelée, dans la mesure où elle permet de relativiser la critique majeure qu’on pourrait lui adresser : tirer à boulets rouges sur des penseurs qui eurent leur heure de gloire dans les années 1960-1990, mais dont l’influence s’est amoindrie dans une société où la gauche connaît aujourd’hui de sérieux revers, n’est-ce pas se condamner à une réflexion déjà obsolète ou nécessairement datée ? Dans la version récemment publiée de cet ouvrage, Scruton reprend en effet pour l’essentiel la matière première de l’essai dont la publication (1985) valut à l’universitaire qu’il était d’être ostracisé par ses pairs, et au livre d’être rapidement retiré de la vente. Un accueil plus chaleureux lui fut réservé dans les pays de l’Est où il circula clandestinement, et où l’audience de son auteur alla grandissant parmi les dissidents. De cet épisode, difficile mais instructif, Scruton conclut avec humour qu’il lui a permis de vivre une vie beaucoup plus intéressante que celle qu’il menait jusqu’alors dans un cadre académique !

Des penseurs de gauche initialement retenus, certains ont été écartés (Laing, Bahro) au motif qu’ils « n’ont rien à nous dire aujourd’hui » ; d’autres ont été ajoutés (Saïd, Badiou, Zizek) en raison de leur éclatante participation « à la ruée vers l’insignifiance postmoderne ». L’équilibre entre penseurs anglo-saxons et français s’en trouve néanmoins peu modifié, même si les Français (Sartre, Foucault) gardent le privilège d’avoir actionné durant quelques décennies, avec une particulière, visibilité la « machine à non-sens » qui avait pignon sur rue à Paris (Lacan, Althusser, Deleuze). Après avoir traversé ce « paysage lugubre », on se demande où on en est aujourd’hui avec l’idéologie de la « déconstruction ». Était-il vraiment nécessaire d’en rappeler les incohérences et les méfaits politiques et intellectuels ?

Si percutantes et nuancées soient-elles, les réflexions consacrées par Scruton à chacun de ces « penseurs de la gauche moderne » secrètent en effet ce même ennui teinté d’effroi qu’on ressentait lorsqu’on débarquait jadis dans la grisaille totalitaire des pays de l’Est. Comment est-il possible que des êtres intelligents – ces penseurs le sont tous – aient cru aux contre-vérités qu’ils énonçaient ? Conscient de ne restituer qu’en partie des systèmes de pensée parfois très complexes, Scruton en fait néanmoins apparaître les points de convergence et les obsessions communes : égalitarisme ravageur, émancipation des victimes réelles ou supposées au prix d’autres formes d’aliénation, mise à bas de toutes les « structures de domination », création d’une novlangue censément libératrice… Ces monographies mettent au jour le décalage entre le niveau d’intelligence de ces penseurs et leur capacité à produire de quoi détruire les bases sur lesquelles a toujours plus ou moins reposé la vie collective. Une « culture de la répudiation » a bel et bien vu le jour dans les années d’après-guerre, dont nos sociétés portent encore les séquelles.

Mais par quoi l’aveuglement intellectuel à ce point assumé est-il porté, sinon par l’orgueil ? Celui des « intellectuels de gauche » fut, selon Scruton, incommensurable et on en oublierait presque à le lire que d’autres intellectuels, de gauche ou pas, défendirent aussi parfois courageusement de justes causes. A-t-on par ailleurs attendu la venue quasi messianique de ces chantres de l’« engagement » pour penser, polémiquer, s’engager dans des combats d’idées ? Figures incontournables de la bien-pensance capables de « renoncer au sens commun et à l’honnêteté intellectuelle », les intellectuels dont il est ici question sont aussi coupables d’avoir installé dans les mentalités « cette asymétrie morale qui attribue à la gauche le monopole de la vertu ». Figures de la « déloyauté autosatisfaite » qui occupa au xxe siècle le haut du pavé, ces penseurs ont, du même coup, contribué à déconsidérer une intelligentsia plus discrète et mesurée, plus « conservatrice » en somme, car soucieuse de préserver les acquis du passé.

Aussi faut-il également voir dans cette anthologie des erreurs intellectuelles une archéologie des mentalités postmodernes, qui devrait nous rendre plus attentifs aux stéréotypes faussement fédérateurs qui continuent à stériliser la vie sociale et intellectuelle française. Si le communisme stalinien ne présente plus une menace réelle et si les intellectuels semblent fatigués de leur propre jargon qui ne leur assure plus un succès planétaire, le totalitarisme n’a fait que changer de visage et l’utopie égalitariste s’accommode dorénavant fort bien des inégalités réelles. Une « culture de l’aide sociale » bureaucratisée va ainsi de pair avec une pratique affichée du mépris, de la disqualification systématique et de la bassesse morale, tranquillement installée sur les décombres des anciens usages « bourgeois ». On peut donc dès lors établir une continuité entre la violence verbale des « intellectuels de gauche » à l’endroit de la bourgeoisie, du capitalisme, de la famille et de la religion, et la brutalité actuelle des échanges sur les réseaux sociaux : lynchage public, liquidation des « ennemis », usage décomplexé du mensonge et de la calomnie. Parlant du « djihad de Sartre », Scruton nous rappelle que le « terrorisme » pratiqué par certains intellectuels au nom de l’émancipation des peuples et des esprits a généré en France un climat de méfiance et de violence qui perdure encore aujourd’hui.

On comprend en tout cas mieux, après avoir lu L’Erreur et l’Orgueil, le sens et la portée du « conservatisme » prôné par Scruton dans certains de ses autres livres[tooltips content= »De l’urgence d’être conservateur (trad. Laetitia Strauch-Bonart), Paris, L’Artilleur, 2016 ; Conservatisme (trad. Astrid von Busekist), Paris, Albin Michel, 2018. »]1[/tooltips] ; et ce n’est pas son moindre mérite que d’inciter le lecteur français à réviser les idées toutes faites qu’il cultive à ce sujet, obsédé qu’il est par le souci de ne surtout pas paraître « réactionnaire » ou pire encore : fasciste, néonazi, etc. Au regard des dérives intellectuelles et politiques décrites dans ce livre, le « conservatisme » plutôt affable et consensuel de Scruton – une « philosophie de l’attachement », dit-il – rappelle l’importance des acquis culturels indispensables à la survie de la société humaine en tant que communauté civilisée. En matière de civilité et de créativité, de sens de la mesure et de l’équité, la filiation intellectuelle et spirituelle de Roger Scruton –Edmund Burke, Matthew Arnold, Thomas Stearns Eliot – mérite d’être redécouverte par les Français toujours prêts à penser que les Lumières dont ils prétendent être les dépositaires les dispensent d’avoir à se cultiver. On aura compris en lisant Scruton que, sans une certaine dose de « conservatisme », il n’est pas de transmission donc pas de culture, et que sans culture le conservatisme n’est plus que sa propre caricature. Voilà pourquoi il faut « être moderne en défense du passé, et créatif en défense de la tradition ».

Roger Scruton, L’Erreur et l’Orgueil : penseurs de la gauche moderne (trad. de Nicolas Zeimet), Paris, L’Artilleur, 2019, 496 pages.

Castaner-Trump, professeurs de contre-vérités

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Quel est le point commun entre Donald Trump et Christophe Castaner ? L’usage abusif des fake news, ces balivernes qui nous font prendre des vessies pour des lanternes, des éoliennes pour des agents cancérigènes et les gilets jaunes pour des casseurs antisémites…


On devrait proposer ce jeu dans les ateliers d’écriture : « Toi aussi, invente le mensonge le plus gros possible sur le sujet de ton choix. » On vient en effet d’apprendre, par le biais du Washington Post, que Donald Trump, depuis son élection, a menti 9451 fois. Le journal a arrêté son décompte au 1er avril dernier. Ce qui signifie que ce chiffre de 9451 est déjà dépassé. En effet, Donald Trump a menti en moyenne six fois par jour  sur sa première année de mandat pour monter à vingt deux fois par jour sur les six derniers mois. Le mensonge, pour Trump, c’est une drogue dure. Il lui en faut toujours plus pour obtenir le même plaisir. Dans son cas, on est en présence d’un mélange étonnant de bêtise, d’inculture et de paranoïa, comme chez le dernier des complotistes de bistrot. Il n’en est pas encore à dire qu’il y a une base militaire nazie sur la face cachée de la lune depuis 1945 ou que le président Kennedy a été assassiné par des Illuminati mais on s’en approche en douceur.

Plus c’est gros…

On appréciera un des derniers en date, lancé lors d’un dîner avec les élus républicains du Congrès : « Le bruit des éoliennes donne le cancer. » La phrase est belle comme une proclamation surréaliste. Il a tout de même fallu un démenti des associations américaines de médecine pour contrer la parole présidentielle. Parce que précisément, ce n’est pas sorti de la bouche d’un pilier de comptoir mais du président des Etats-Unis. Evidemment, on comprend la raison de ce mensonge dans la logique de Trump, tout entier inféodé aux lobbys du pétrole et du nucléaire. Il doit absolument discréditer les éoliennes. Mais balancer qu’un bruit donne le cancer, on reconnaîtra qu’il fait fort. Chez nous, Marine Le Pen, qui n’aime pas non plus les éoliennes, explique qu’elles coûtent 8 milliards d’euros par an. C’est faux, en fait on est plutôt dans les 1, 3 milliard. Mais au moins, ça a l’air vrai. C’est peut-être en cela que si c’est moins idiot, c’est sans doute plus dangereux.

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Encore que : on en est tout de même au stade où il faut démentir ce qui aurait autrefois fait éclater de rire n’importe quelle personne un peu sensée. Il faut croire que Trump a compris – il aura au moins compris quelque chose- le principe de Goebbels, le ministre de la Propagande du IIIème Reich : « Plus c’est gros, plus ça passe. » Ou alors que Trump illustre parfaitement la prophétie d’Idiocratie

Mensonges d’Etat made in France

Il y ajoute aussi sa propre note : « Plus un mensonge est répété, plus on a de chances de finir par le croire. » Le Washington Post relève ainsi que parmi les 9451 mensonges prononcés par Trump, ceux qui sont répétés plusieurs centaines de fois concernent l’immigration et le fameux mur qu’il rêve de construire entre le Mexique et les USA.

Ok, moquons-nous de Trump et, plus généralement, de la propension au mensonge des populistes d’extrême droite pour faire passer des « fake news ». Mais, nous, sous le règne de Macron, sommes-nous vraiment mieux lotis ?

Il y aura une histoire à faire des mensonges d’Etat qui ont été proférés à propos des gilets jaunes. Il faudra étudier, par exemple, les propos de Castaner, qui continue à nier la révolte sociale, la lutte des classes qui se répète chaque samedi pour tenter de faire passer des gens qui réclament une vie qui ne soit pas une survie, pour des casseurs antisémites, des brutes factieuses, j’en passe et des meilleures. Le système est certes plus élaboré que celui de Trump. Le Nouveau Monde macroniste n’aime pas passer pour un régime autoritaire qui mutile, qui arrête, qui vote lois d’exception sur lois d’exception. Alors, il fait mine d’ouvrir un grand débat bidon dont il a lui même fixé les sujets. Ils n’en sont pas (encore) à dire que le bruit des gilets jaunes donne le cancer mais ça pourrait venir. On nous a déjà fait comprendre que l’augmentation des morts sur la route et celle des cambriolages, c’était la faute des gilets jaunes qui cassaient les radars et occupaient trop les pandores avec leurs manifs.

Pourtant, le bruit des gilets jaunes, on a l’impression depuis six mois qu’il lutte plutôt contre un cancer bien particulier : celui du néolibéralisme imposé à marche forcée en France par ce président si jeune et si intelligent  mais qui ressemble de plus en plus à Donald Trump perdu dans son univers parallèle.

Au Cambodge: Pol Pot? Connais pas!


Dans un des pays les plus pauvres du monde, durement éprouvé par le génocide khmer rouge, tout le monde semble avoir oublié les exactions de Pol Pot et ses sbires. Nul devoir de mémoire ne rappelle aux Cambodgiens l’inhumanité du Kampuchéa démocratique (1975-1979) responsable de millions de morts. Reportage en terre d’amnésie. 


Sur les quais de Phnom Penh, des haut-parleurs nasillards poussés au maximum hurlent à l’intention des dizaines de milliers de Cambodgiens qui se sont déplacés pour le Water Festival. En contrebas du quai Sisowath, dans les pirogues géantes qui s’affrontent sur le Tonlé Sap, cent rameurs monochromes caressent les eaux brunâtres de l’affluent du Mékong, en évitant toutefois de trop agiter la boue.

Remuer la vase, ce n’est pas trop le truc des Cambodgiens. Dans la foule joyeuse, dont la peau sombre trahit souvent l’origine campagnarde, combien savent que Nuon Chea et Khieu Samphan, deux anciens hauts dignitaires Khmers rouges viennent d’être condamnés pour génocide ? Aucun. Cette indifférence n’est pas un hasard des circonstances. Le désintérêt pour les quatre années de terreur khmer rouge semble bien constitutif de la nouvelle identité cambodgienne.

Les « Killing Fields » : une excursion comme les autres

Les Occidentaux qui visitent les lieux témoignant de l’horreur du « Kampuchea démocratique » y connaissent des effarements successifs. Ainsi, le camp S21 de sinistre mémoire a-t-il conservé les allures du paisible lycée qu’il était à l’origine. Dès l’entrée pourtant, l’absurdité du règlement intérieur du camp de torture – rédigé en français – glace le sang, tant on sent à sa lecture que respirer, c’était déjà l’enfreindre. Après avoir pris conscience qu’il foule la terre de l’un des régimes les plus atroces d’une humanité pourtant créative, le voyageur, s’il jette un coup d’œil circulaire aux gens qui l’entourent, ne trouvera que ses semblables. Des touristes déposés là par des tuk-tuk souriants pour qui le souvenir des crimes est devenu un business. Ces « Killing Fields » sont un peu à l’image du Père Lachaise, un cimetière privé d’émotion. « C’est effectivement une excursion comme les autres », glisse ce conseiller du gouvernement dont la famille, après la chute du régime, a miraculeusement récupéré sa maison sur l’élégante rue 240 qui longe le palais royal. S’il est impossible d’imaginer concrètement la vie sous la férule démoniaque de l’Angkar, il reste en revanche loisible aux Occidentaux de faire une expérience à des années-lumière de leur culture : l’amnésie collective du Cambodge. Lorsque l’on vient d’un pays qui ressasse à l’envi ses heures les plus sombres, comme si elles étaient les seules à avoir existé, cette mémoire déficiente a quelque chose d’exotique.

Contrairement à l’impression que le cinéma de Rithy Panh ou de Neary Adeline Hay peut donner, le « devoir de mémoire » n’a en réalité aucune légitimité au Cambodge. Les auteurs de ces œuvres remarquables ont tous été imprégnés de culture occidentale et leur travail de mémoire reflète ce métissage. Le père de Neary Adeline Hay, esclave des Khmers rouges, fait d’ailleurs ce constat amer de retour dans son pays en 2016 : « C’est comme si ces trois ans, huit mois et vingt jours de ma vie n’avaient jamais existé ! »

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On notera avec lui que le calendrier officiel cambodgien est vierge de toute commémoration des crimes khmers rouges – seul le 7 janvier, « jour de la victoire », est ici célébré. « Une curieuse victoire d’ailleurs », souffle avec un sourire gêné le conseiller du gouvernement, puisqu’il s’agit de celle des Vietnamiens – libérateurs, mais détestés – sur le régime défait de Pol Pot. Un monument à la mémoire des victimes des massacres a bien été tardivement installé dans la capitale en 2016, mais il a été prestement démonté dans les semaines qui ont suivi, pour être « déménagé » dans un endroit dont les autorités n’ont pas jugé utile de communiquer les coordonnées…

En 1963, Bertrand Blier, après avoir interviewé huit jeunes Français, avait défrayé la chronique en en tirant un documentaire au titre provocateur : Hitler, connais pas. Un remake cambodgien n’aurait certainement pas le même retentissement à Phnom Penh. La jeunesse, qui flâne en jeans sous les choucrouteries lumineuses de la façade des Naga World, les deux immenses casinos chinois où officient des croupières aux manières de danseuses Apsara, ne connaît pas Pol Pot.

Que transmettre des crimes de Pol Pot ?… Rien

Cela semble incroyable, mais à l’école, les jeunes Cambodgiens n’ont reçu aucun enseignement éclairant les quatre années terribles qu’a traversées leur pays. « Mes étudiants n’évoquent absolument jamais ce passé », confirme Jean-Michel Filippi, professeur à l’université royale de Phnom Penh. Tous les témoins rencontrés sur place confirment cette indifférence collective à ce terrible héritage, qu’ils expliquent par le poids écrasant de la famille dans la société cambodgienne. Le respect du silence de leurs aînés est tel qu’il ne serait pas concevable pour des enfants curieux d’histoire – hypothèse déjà improbable – d’interroger les anciens. À la maison, où trois à quatre générations cohabitent, les plus âgés ne leur ont rien transmis du chaos mortifère qui a dévasté un quart de la population de l’époque.

De prime abord, la pyramide des âges constitue au demeurant une explication plausible de cette amnésie collective. Les saignées subies par les générations nées avant 1975 sont telles que les plus de 65 ans sont deux fois moins nombreux ici qu’au Vietnam – malgré trente années de guerre contre les Français, puis les Américains ! Sur le boulevard Norodom, la mémoire semble aussi rare que les vieillards. Parmi eux, statistiquement, quelques petits bourreaux retraités, peu portés sur la contrition et moins encore sur la transmission d’une mémoire honteuse.

Mais la démographie n’explique pas seule ce trou noir mémoriel. Il faut se souvenir des forces géopolitiques écrasantes qui se sont soudainement abattues, dans les années 1970, sur cet ancien protectorat français de quelques millions d’habitants. Situé au confluent des luttes d’influence soviétique et chinoise pour le contrôle des différents mouvements communistes asiatiques, le Cambodge subissait également les retombées du conflit américano-vietnamien voisin.

Derrière le Kampuchea démocratique, se profilait en effet la gigantesque ombre de la Chine de Mao Zedong. Les Khmers rouges offraient somme toute une version à peine plus hardcore des Gardes rouges. En 1975, les « conseillers » chinois du régime avaient d’ailleurs investi différents lieux de Phnom Penh. Ils réquisitionnèrent ainsi la superbe Bibliothèque nationale construite par les Français. La Révolution culturelle inspira les soldats de Mao qui transformèrent ce temple des livres en authentique porcherie, où porcs, truies et porcelets déambulaient entre les rayonnages. Les trésors de la bibliothèque furent transformés en combustible ou recouverts de déjections porcines. Le Petit Livre rouge suffisait visiblement à la soif de lecture de l’avant-garde du prolétariat.

Lorsqu’à la chute de Pol Pot en 1979, le pays fut d’abord mis sous tutelle vietnamienne, donc russe, c’est évidemment avec l’aide des Chinois que le « Frère numéro un » put prendre le maquis et lutter contre la nouvelle République populaire du Kampuchea d’obédience soviétique. Ses crimes n’avaient pas fait ciller l’oncle Mao.

Complicité des Chinois donc, mais également aveuglement des Occidentaux, les Américains voyant dans l’arrivée du Viêt-minh à Phnom Penh non pas la fin d’un cauchemar humanitaire, mais une humiliation supplémentaire. Il fallut attendre 1991 et les accords de Paris pour une réunification de façade des différentes factions cambodgiennes. C’est à ce moment seulement, vingt ans après les massacres, que la question du jugement des crimes khmers rouges fut enfin posée. Inutile de dire que l’enthousiasme des Chinois pour le travail d’enquête que ces procès supposaient fut extrêmement limité…

Et que dire de celui des autorités cambodgiennes, quand on sait que Hun Sen, l’homme fort du pays, inamovible Premier ministre depuis 1997, est lui même – certes sans passé génocidaire – un ancien Khmer rouge ? Despote brutal pour le moins, chef d’un clan avide à l’évidence, on peut tout de même le créditer d’un assez stupéfiant instinct politique. Au milieu de ce maelstrom, il a su desserrer progressivement la mainmise du Vietnam sur le pays, restaurer la monarchie, et se débarrasser des derniers Khmers rouges revanchards en échangeant une immorale amnistie contre leur disparition de la vie publique. Combien de sociaux-démocrates suédois auraient survécu à une telle conjonction de paramètres ? Seule la prise en compte de ce contexte local peut donc permettre à un Européen d’admettre que la présence de Hun Sen au pouvoir n’a rien de choquant. Pour nous, c’est pourtant un peu comme si un chancelier allemand encarté au NSDAP avait pu s’installer à Bonn en 1975…

La mémoire, un luxe pour Occidentaux ?

Et puis il y a les contingences matérielles. Le devoir de mémoire s’accomplit sans doute mieux le ventre plein. En 1979, le Cambodge a faim et tout est à (re)construire. Aujourd’hui encore, bien que bénéficiant depuis vingt ans du dynamisme de cette région du monde, le Cambodge reste l’un des pays les plus pauvres de la planète – même si on trouve ici des Rolls dernier cri coincées au milieu des tuk-tuk. Qui plus est, le modèle de développement économique inspiré par la Chine n’est pas spontanément tourné vers les droits de l’homme et ses déclinaisons, au nombre desquelles figure le devoir de mémoire.

Les promoteurs d’une version khmère rouge des procès de Nuremberg se sont donc heurtés à de nombreux obstacles, dont certains ont été érigés par les Occidentaux. À leur indifférence initiale a succédé un activisme des droits de l’homme à l’initiative d’ONG qui ont paradoxalement contribué à ralentir les enquêtes. L’Occident a ainsi involontairement retardé la tenue de procès aux ambitions démesurées – et jugées dangereuses à Phnom Penh et Pékin.

Mais l’origine de cette inappétence mémorielle est sans doute nichée au sein de la culture khmère, imprégnée par le bouddhisme dit du « Petit Véhicule ». Le fatalisme qu’il défend fait porter sur chaque individu la responsabilité des malheurs qui le frappent, sans chercher à mettre en cause des bourreaux, simples bras armés d’un mauvais karma. Le professeur Filippi insiste : « Il n’existe aucune dimension collective des années khmères rouges, car les malheurs sont ici toujours individuels. » Et comme toutes les personnes rencontrées à Phnom Penh, il confirme ce précepte central de la spiritualité khmère : ne pas évoquer les mauvais souvenirs pour ne pas avoir à les revivre. Au Rwanda, des ONG avaient dû arrêter  un programme de soutien aux jeunes rescapés du génocide, en raison des souffrances supplémentaires que semblait générer une thérapie basée sur la verbalisation des atrocités vécues. Les Cambodgiens, à l’instar des Rwandais, ne veulent pas ajouter du malheur au malheur. De plus, les rivalités victimaires qui nourrissent l’hypertrophie mémorielle en Europe sont inconnues en Asie du Sud-Est.

Notre parti pris pour le souvenir – et son négatif cambodgien, celui de l’amnésie – doit être jugé non sur ses intentions, mais sur ses résultats. Pour un Occidental, il semble impossible de ne pas souscrire aux objectifs moralement incontestables du devoir de mémoire. L’honnêteté conduit cependant à constater qu’il aura fallu quarante ans à la justice internationale (c’est-à-dire à la justice occidentale) pour condamner Khieu Samphan. Ce délai explique l’indifférence complète des victimes et de leurs descendants dont on prétendait défendre les intérêts. Est-il scandaleux de penser que ces derniers auraient sans doute préféré dépenser autrement les millions de dollars consacrés à l’ensemble des procédures ? Dès 1979, les Cambodgiens, alors sous domination vietnamienne et soviétique avaient, de leur côté, jugé par contumace et condamné à mort Pol Pot, lors d’un procès expéditif – ce que les Occidentaux ont échoué à faire. « Pol Pot a d’ailleurs été éduqué à Paris », rappelle ironiquement le conseiller du gouvernement. C’est bien ainsi que les autorités veulent voir leur ancien maître : une espèce de marionnette des Chinois, déformée par la rationalité européenne. Plus vraiment un Cambodgien en somme.

En Europe, soixante ans de mémoire « vigilante » n’ont pas empêché l’émergence du « nouvel antisémitisme ». Le Cambodge lui, cahin-caha, a fait de l’oubli un mode de réconciliation. Reste qu’on peut se demander si cette chape de plomb posée sur le passé n’expose pas le « Pays du sourire » à une nouvelle crise de folie.

Toutânkhamon était Noir, les Blancs ont tout inventé!

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Photo: STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Des ligues de défense noire, dites associations « antiracistes », ont demandé l’interdiction de l’exposition « Toutânkhamon » à Paris. Elle dissimulerait le fait que le célèbre pharaon de l’Egypte antique était en fait Noir, et non pas plus ou moins Blanc…


Il est difficile de savoir ce qui, dans les délires racialisés en vogue et importés par la culture de masse américaine l’emporte, du grotesque, de la bêtise, de la dangerosité, à moins que tous ces facteurs soient parfaitement compatibles et complémentaires. Plus une semaine désormais ne s’écoule sans que ces ligues et associations de défense noire ou autres officines obsédées de la race ne fassent parler d’elles en visant telle ou telle manifestation culturelle et intellectuelle.

Blanc sur Noir et Noir sur Blanc

Après les Suppliantes d’Eschyle dont le patafoin antiraciste aurait pu inspirer à son antique auteur une satire du meilleur cru, c’est au tour de Toutânkhamon d’être voué aux gémonies. Entendez par là, le Toutânkhamon tel que le représente la remarquable exposition organisée à la Grande Halle de La Villette. Le motif du délire, cette fois-ci ? Toutânkhamon, ainsi que toutes les dynasties égyptiennes, auraient en réalité été noirs de peau, et l’égyptologie s’est évertuée depuis des siècles, par son racisme atavique, à en dissimuler toutes les preuves.

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Dans le psychodrame d’Eschyle à la Sorbonne, notons que c’était la jérémiade inverse, puisqu’il faut bien toujours pleurnicher pour quelque chose : on avait osé revêtir certains acteurs de masques noirs et cela n’était pas supportable car considéré comme dégradant. Ici, au contraire, on accuse des siècles d’historiographie, dans la branche historique qui a probablement attiré et fasciné le plus grand nombre de chercheurs et de scientifiques du monde entier, de faire l’inverse, de dissimuler les traces de « noiritude » (nous nous refusons à employer pour ces psychoses obsessionnelles antiracistes le beau mot de « négritude » de Léopold Sedar-Senghar qui n’avait probablement pas concentré toute sa culture et son intelligence pour la mettre au service d’incultes agités du bocal).

Pharaon, vous êtes juif ?

Une des preuves de ces malversations racistes dont l’Occident a le secret ? Le nez du Sphinx a été cassé délibérément afin de dissimuler qu’il était épaté. Epatant, non ? Un bon coup de burin dans la truffe et voici notre sphinx noir transformé en énigmatique figure gréco-oedipienne reniant ses antécédents nubiens. Ni vu ni connu, je t’embrouille, je te blanchis ton sphinx. Voici donc des armadas de scientifiques blancs armés de marteaux pilons et de polisseuses (ça tombe bien, il y a plein de sable alentour pour se livrer à cette basse besogne), qui auraient pullulé soudain dans l’Egypte ancienne pour enlever à tour de main des nez épatés, sur les statues, sur les momies, partout, tout le temps, et d’ailleurs, à bien y réfléchir, la phrase célèbre de Pascal :  « Si le nez de Cleopâtre eût été plus court, la face du monde aurait changé », trouve probablement ici son explication : c’était un nez africain et l’homme blanc a volé cette histoire en lui rallongeant l’appendice nasal comme à Pinocchio. Encore un coup de l’appropriation culturelle. L’histoire ne dit pas si les bandelettes entourant les momies étaient noires ou blanches (auquel cas Rokhaya Diallo dans une de se vies antérieures, après avoir été tour à tour peut-être un chat, un scarabée, une épouse de pharaon puis un scribe non binaire, aurait requis de toute façon des sparadraps marrons pour procéder aux embaumement)…

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Ces théories délirantes circulent sur les réseaux sociaux, trouvent une certaine audience auprès de jeunes facilement manipulables et paresseusement attirés par toute forme de complainte victimaire (c’est toujours moins fatiguant que de s’installer à un bureau, d’ouvrir des livres, et de travailler).

Des théories toujours plus exposées

Comme l’indique l’égyptologue Bénédicte Lhoyer, interrogée par Le Point, il est courant désormais d’être interpellée en cours au nom des théories abracadabrantesques d’un certain Cheikh Anta Diop (qui du reste et sans que cela ne nous semble bien étonnant s’était opposé à Léopold Sédar Senghor, pardi) et qui avait échafaudé toute une théorie sur l’Egypte pharaonique noire et, plus globalement, sur l’africanocentrisme (où il se confirme décidément que tout forme de centrisme est une abomination intellectuelle…).

Alors que toutes les recherches dignes de ce nom vont à l’encontre de ces élucubrations, tests génétiques approfondis, recherches ethno-linguistiques, connaissances pluridisciplinaires de toutes les catégories possibles, et alors qu’il a été clairement démontré que l’Egypte était un « couloir » plutôt de sang mêlé et que Toutankhamon était roux et de peau blanche (d’un style que certains qualifient de plutôt berbère), non, les antiracistes de pacotille ne veulent pas en démordre (ce qui, attention, est une expression du langage courant et ne signifie nullement que nous les soupçonnions d’anthropophagie).

Ils agitent des banderoles devant l’exposition, appellent à son interdiction.

Notons au passage, ce qui n’a rien d’anecdotique, que ce sont ces officines antiracistes qui produisent actuellement les tentatives de pressions et de censures les plus violentes sur le monde de la culture et de la réflexion scientifique si l’on met bien sûr momentanément de côté la pression islamiste aux effets désastreux sur la liberté d’expression et notamment en termes d’autocensure par crainte du meurtre.

« Européens and family, votre génome est : criminel, hypocrite, menteur »

Les antiracistes eux sont encore un petit cran (si l’on ose dire) au-dessous en termes d’intimidation, mais le fond de commerce est le même : ramener toute forme de présentation intellectuelle, culturelle, artistique à des obsessions monomaniaques de races et de religion.

Dans le cas de ces pseudo-dynasties pharaoniques africaines (en réalité, il a été démontré qu’il a existé un seul règne pharaonique noir venu du Soudan, la XXVe  dynastie dite Kouchite, illico remplacée par la suivante, non noire, lorsque les Egyptiens ont repris le contrôle de leur civilisation), ce qu’il s’agit de démontrer, c’est un afrocentrisme aussi originel que fantasmagorique – comme l’est d’ailleurs tout fantasme racial de pureté originelle, qu’il soit aryen ou africain -, et qui aurait été l’inventeur de toutes choses : architecture, philosophie, science, art, tout en fait, et que toutes ces choses merveilleusement ingénieuses auraient ensuite été purement et simplement volées par les Grecs (voilà qui fera au moins plaisir au FMI) puis donc par l’Occident. Ce qui permet aisément de déduire que l’Occident est le fruit d’un vol originel, d’un péché qui le caractérise ontologiquement. Sa nature même relèverait de la supercherie et de l’usurpation.

La banderole déployée par les agités du bocal devant la Grande Halle de La Villette est du reste à la fois explicite et pleine de finesse (accrochez-vous au pinceau, là on enlève l’échelle !) : « Européens and family, votre génome est : criminel, hypocrite, menteur ». Voici donc des gens qui, pour avoir lu quelques informations fantaisistes telles qu’il en pullule sur les réseaux sociaux, n’hésitent pas à produire un raisonnement du pire type nazi, à savoir tenter fantasmagoriquement de réduire des personnes à leur génome, puis d’induire de ce génome des caractéristiques morales (forcément dénigrantes, si l’on ose dire…).

Nous voici donc, avec nos cohortes de chercheurs, de scientifiques, d’historiens, de penseurs, réduits à n’être, pauvres hères voleurs menteurs et congénitalement hypocrites et pillards, qu’à la repentance généralisée, mais aussi contraints à faire le réexamen de toute notre civilisation, puisque celle-ci semble être le fruit d’un vol.

Qui a inventé (vraiment) l’eau chaude ?

Il n’est pas loin le moment où l’on va venir s’insurger que ce sont les civilisations africaines du Néolithique qui ont les premières marché sur la Lune, inventé la machine de Turing (probablement directement importée de quelque boulier mauritanien), configuré le premier coquetier électrique et aussi le vaccin contre la rage ou le scotch double face sans oublier la locomotive à vapeur et les mathématiques non-euclidiennes (puisque les mathématiques euclidiennes, grecques donc, étaient déjà le fruit d’un vol, comme on l’aura compris).

Tout ceci serait drôle si cela ne trouvait pas un écho pathétique et inquiétant auprès d’une frange de repentants occidentaux dans le monde étudiant avec quelques solides relais idéologiques dans le corps enseignant, qui semblent n’avoir pas grand chose d’autre à faire et surtout pas d’études sérieuses à mener, manifestement.

Le complotisme a bon dos

Beaucoup d’articles de presse relayant cette nouvelle farce du monde antiraciste ont titré sur les dégâts du « complotisme ». Nous ne partageons pas cette lecture et cette interprétation réductrice. Si, certes, les réseaux sociaux et la méfiance envers les savoirs institués permettent et amplifient ces phénomènes, les théories sur l’africanocentrisme et les dynasties pharaoniques noires remontent à plusieurs décennies et ne trouvent d’écho dans une certaine opinion un peu désaxée qu’à la faveur d’un parti pris idéologique largement promu par toute une catégorie du gauchisme culturel volontiers dominant dans de nombreux milieux liés à l’enseignement et à la culture et qui n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour s’en donner à cœur joie. Les camps d’été décoloniaux, les attitudes inadmissibles de l’UNEF sur ces questions (dans l’affaire par exemple des Suppliantes à la Sorbonne), les relais rencontrés par des initiatives racistes aussi graves que contestables telles que celles du syndicat Sud Education 93, l’oreille bienveillante portée aux théories indigénistes et racialistes du Parti des Indigènes de la République (PIR) et aux élucubrations d’une emblématique Rokhaya Diallo sont les plus solides soutiens à cette immense régression de l’intelligence collective telle que cherchent à la promouvoir ces piètres acteurs de la post-modernité décervelée.

Par chance, toutefois, ils sont aussi bruyants que finalement peu nombreux, et il semblerait que le monde universitaire, intellectuel et scientifique, longtemps idéologisé dans le sens unique du sanglot de l’homme blanc, soit en train de se ressaisir, prenant subitement conscience des dégâts commis par sa cécité, voire sa complicité, et dont il se retrouve, Gros-jean comme devant, la première victime.

Roger Scruton : le lynchage de l’hérétique

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Roger Scruton. 28 minutes

Le philosophe conservateur britannique Sir Roger Scruton s’est fait traiter de raciste par un hebdomadaire progressiste qui s’est amusé à tronquer trois de ses citations. On achève bien les intellectuels.


Sir Roger Scruton est aujourd’hui le penseur prééminent du conservatisme britannique. Philosophe politique, spécialiste de l’esthétique, essayiste dans des domaines aussi divers que la musique, l’architecture, la religion ou l’environnement, il est aussi le pourfendeur de toutes les lubies de l’intelligentsia de gauche, y compris des mascarades idéologiques exportées par l’Hexagone sous le label « French Theory ». Son livre, L’Erreur et l’orgueil: Penseurs de la gauche moderne, vient d’être publié en français. Dans les années 80, il a soutenu de manière pratique la lutte des dissidents clandestins de l’Europe de l’Est contre la tyrannie communiste, ce qui lui a valu d’être décoré par le président tchèque, Václav Havel, en 1998. En 2016, il a été fait chevalier par la reine d’Angleterre pour ses contributions « à la philosophie, à l’enseignement et à l’éducation du public ». Autrement dit, c’est aujourd’hui un personnage qui fâche aux yeux des thuriféraires de la gauche bien-pensante et donc une cible de choix pour les plumitifs du politiquement correct.

Islamophobe, antisémite, sinophobe ?

Son lynchage médiatique possède des caractéristiques très particulières. L’attaque est venue du New Statesman, la très vénérable revue hebdomadaire fondée en 1913 pour propager les idées socialistes. Quoiqu’orientée principalement vers la politique, elle est largement ouverte à des questions culturelles. Pour comble de l’ironie, Sir Roger lui-même en était le critique œnologique entre 2001 et 2009. Le 27 mars dernier, le rédacteur en chef adjoint, George Eaton, effectue une interview avec Scruton où ils abordent un grand nombre de sujets. Une version rédigée paraît dans la version papier de la revue le 10 avril et, à la grande surprise du philosophe, porte trois accusations contre lui. D’abord, l’islamophobie, parce que Scruton maintient que le mot même d’ « islamophobie » a été inventé par les Frères musulmans à des fins de propagande : selon lui, le terme est utilisé dans le débat public pour dénoncer tout propos critique à l’égard de l’islam. Ensuite, l’antisémitisme, parce que le philosophe affirme que le milliardaire hongrois, George Soros, est à la tête d’un empire. Dans son texte, le journaliste ajoute que ce dernier est présenté par des antisémites comme étant un comploteur juif. Finalement, Scruton est trois fois raciste, car il aurait décrit les Chinois comme étant « chacun la réplique à l’identique de son proche, ce qui fait peur ». La publication du texte est accompagnée par une rafale de tweets triomphalistes de la part de George Eaton comportant des citations de Sir Roger encore plus tronquées que dans la version papier.

Bis repetita… 

La première caractéristique de ce lynchage médiatique, c’est qu’il constitue la répétition, en presque tous points semblable, d’une tentative antérieure de lynchage de la part de la presse et des parlementaires de gauche. En novembre 2018, Sir Roger a été nommé par le gouvernement de Mme May pour présider – sans salaire – une commission dont la vocation consiste à aider l’État à concevoir des logements et des habitats qui soient, esthétiquement, plus beaux. Cette première tentative a échoué car la formulation des trois accusations était plus que tendancieuse. Sans la moindre innovation, George Eaton a repris les mêmes charges. Après la parution de son interview, le journaliste a posté une photo de lui-même en train de boire du champagne pour fêter la chute d’un penseur « raciste ». Il boit à même la bouteille : peut-être une façon inconsciente de montrer qu’il rejette autant l’œnologue que le philosophe.

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La deuxième caractéristique de ce lynchage médiatique, c’est la manière totalement abusive de présenter la pensée et les paroles de Sir Roger. La référence à Soros reprend les termes d’un discours fait par le philosophe à Budapest en 2016 dans lequel il défend son idée de la nation comme une forme de « loyauté partagée » (« shared loyalty »). Il soutient que les juifs hongrois faisant partie du réseau de Georges Soros et de son empire (ici clairement au sens d’empire commercial – « business empire » en anglais) se méfient beaucoup du nationalisme contemporain – et à juste titre si l’on considère le sort tragique des juifs sous les nazis et les communistes en Hongrie.

Scruton contre l’antisémitisme

Il soutient également que le rôle que joue toujours l’antisémitisme dans la société hongroise représente un autre obstacle à l’instauration de cette « loyauté partagée » qu’il prône. Il est clair ici que Scruton, loin de cautionner l’antisémitisme, le condamne et ne voit nullement en George Soros quelque « sage de Sion ». Quant à la Chine, dont le gouvernement envisage la mise en place d’un système d’évaluation de ses citoyens en 2020, Sir Roger dit des leaders du Parti communiste : « Ils transforment leurs propres citoyens en robots, en limitant à l’extrême leur liberté d’action. » Ces remarques, qui précèdent la référence à la prétendue similitude des Chinois, montrent qu’il ne s’agit nullement d’une description raciste des traits physiques de ce peuple, mais du danger d’un contrôle étatique qui s’insinue jusque dans le moindre détail de la vie de ses citoyens. Finalement, Scruton, en tant que philosophe de la religion, ne fait preuve d’aucun préjugé contre l’Islam, mais conteste la manière dont l’accusation d’ « islamophobie » est brandie automatiquement pour bloquer tout débat sérieux sur l’intégration des musulmans dans les sociétés occidentales.

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Après la répétition des mêmes accusations mal fondées et la déformation volontaire des propos, quelle est la troisième et dernière particularité du lynchage médiatique d’un philosophe conservateur ? Moins de quatre heures après la publication du numéro du New Statesman, le ministre de tutelle de la commission de Sir Roger a relevé le philosophe de ses fonctions, tout en qualifiant ses déclarations (telles que George Eaton les avait tronquées) d’ « inacceptables ». Un gouvernement conservateur a brutalement limogé un des penseurs les plus distingués du conservatisme. Autrement dit, telle est la peur à droite d’être associé si peu que ce soit à un homme accusé de crimes contre la bien-pensance, que celui-ci est inévitablement et immédiatement livré en pâture aux chacals et hyènes du nouveau conformisme de gauche. Et au moment de l’abandonner, on lui crache dessus. Le titre de sa commission était « Construire mieux, construire plus beau » (« Building better, building beautiful »). Oui, on peut dire que tout ça, c’est très beau.


l'Erreur et l'orgueil: penseurs de la gauche moderne

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Euro: la dissolution ou la mort!

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©John Thys/AFP

Marine Le Pen a renoncé à promettre la sortie de l’euro qui effraie les électeurs. Pourtant, de nombreux économistes pensent que la monnaie unique est responsable de la croissance molle que connaît l’Europe depuis vingt ans et qu’elle a exacerbé les tensions entre Etats membres. Si Berlin y consentait, sa dissolution nous sortirait du marasme. 


La sortie de l’euro, que Marine Le Pen prônait en 2017, figure en bonne place parmi les raisons de son échec à la présidentielle. Logiquement, et à des fins électorales mollement cachées, la fin de l’euro a disparu du programme du Rassemblement national. Cette réforme radicale inquiétait le chaland et justifiait le procès en incompétence économique que le « cercle de la raison » intente aux critiques de la monnaie unique, qu’ils se nomment Le Pen, Mélenchon ou Dupont-Aignan. Arbitrer les débats entre prix Nobel d’économie pro ou anti-euro n’étant pas à la portée du premier gilet jaune venu, on conçoit que les Français aient préféré conserver, par prudence, l’acquis de l’euro. Néanmoins, cette rentrée dans le rang des souverainistes cache sans doute un agenda secret, assis sur la conviction que l’euro, quoi qu’en disent les soutiens de la monnaie unique, demeure un rejeton débile condamné à une mort certaine. Les arguments des laudateurs français de l’euro se situent en effet plus dans le registre de la symbolique fédéraliste progressiste que dans les résultats palpables du successeur de l’ECU. Alors que du côté des experts anti-euro, loin d’avoir désarmé, les avis de décès demeurent prêts. Manque seulement la date.

« La génération perdue » par l’euro

En effet, à en croire les économistes ou les hommes d’affaires qui militaient ces dernières années pour la fin de la monnaie européenne, rien n’a changé. La plupart ne rêvent d’ailleurs pas d’une sortie unilatérale de l’euro, mais bien d’une disparition pure et simple de cette monnaie. Cette nuance entre sortie et dissolution est essentielle, notamment pour ne pas avoir à gérer des dettes en euros, une monnaie qui n’aurait alors plus cours.

Les rangs de ces contempteurs de l’euro se sont-ils clairsemés depuis qu’aucun leader politique ne soutient leur cause ? Bien au contraire. Le camp anti-euro comptait déjà des prix Nobel comme Joseph Stiglitz, mais il agrège désormais d’anciens défenseurs de la monnaie unique, à l’image de Christopher Pissarides (Nobel 2010) qui a déclaré : « Les politiques poursuivies aujourd’hui pour sauver l’euro sont en train de coûter des emplois à l’Europe, elles créent une génération perdue. Ce n’est pas ce qu’avaient promis les pères fondateurs. » Les économistes pro-euro, à tout le moins les euro-béats, donnent ainsi l’impression d’être un peu moins nombreux chaque jour.

Ce qui frappe également chez les fossoyeurs de l’euro, c’est leur diversité. Les visions du monde que défendent respectivement Jacques Sapir, économiste à la gauche de la gauche, ou Philippe Villin, banquier d’affaires proche de Nicolas Sarkozy, apparaissent à l’évidence comme irréconciliables. Patrick Artus (chef économiste chez Natexis), favorable à l’euro tout en en constatant l’échec, ou Christian Saint-Étienne (économiste partisan de la création de deux euros, un pour le Nord et un autre au Sud) n’ont rien des démagogues ou de punks à chien altermondialistes. Il paraît ainsi difficile d’assigner ces personnalités issues de tous bords à un parti pris idéologique grossier. Visiblement, ils s’attachent plutôt aux faits et ceux qu’ils égrènent ne peuvent laisser indifférents.

Les Allemands préféreront sacrifier l’euro plutôt que 10 % de leur PIB

La zone euro devait être celle de la prospérité, elle se révèle celle de la croissance molle : 13 % depuis 2002. Les États-Unis (27 %), la Grande-Bretagne (25 %), la Suède (32 %) connaissent une croissance économique très supérieure. En guise d’explication, les pro-euro évoquent le maelstrom de la crise des subprimes de 2008, dépression comparable à celle de 1929 qui, cerise sur l’euro, aurait été pire sans la monnaie unique. Ce dernier argument a le mérite évident de ne pouvoir jamais être vérifié. Quant à la crise, elle a bon dos, puisqu’elle a frappé au moins aussi lourdement les Américains ou les Anglais que l’Europe continentale. Il semble donc que l’euro pénalise ses membres, plus précisément ceux au sud de l’Allemagne. D’après le FMI, peu soupçonnable d’hérésie populiste, l’euro serait sous-évalué de 18 % pour les Allemands (une bonne affaire) et surévalué de 7 % pour les Français (un lourd handicap). Pour Paris et Rome, l’euro ne serait donc pas un échec, mais une déroute historique majeure cachée au bon peuple, à qui on continue de vanter ce « grand bond en avant ».

La raison principale pour laquelle l’euro ne peut fonctionner paraît d’ailleurs tomber sous le sens, si on compare notre monnaie au dollar. Il existe, outre-Atlantique, un budget fédéral significatif – environ 10 % du PIB – permettant d’assurer une solidarité automatique entre une Californie prospère et, par exemple, le Mississippi plus pauvre. Dans ce système fédéral, le destin des États les moins performants semble être de rester à la traîne des premiers de cordée. Une raison supplémentaire pour Philippe Villin d’en finir avec l’euro : « Je ne veux pas que l’Allemagne soit définitivement la Californie et la France, le Mississippi. » Or, pour lui, un budget fédéral graverait selon lui cette hiérarchie dans le marbre.

Certains pensent pourtant que cette fédéralisation pourrait sauver la monnaie unique. En zone euro, lorsque la Grèce va mal, faute d’automaticité comparable à la zone dollar, le Parlement allemand doit se réunir pour autoriser un minimum de solidarité. Les défenseurs de l’euro en concluent donc à la nécessité d’un budget fédéral, malheureusement oublié par les fondateurs de l’euro. Ils risquent d’attendre un moment, puisque les Allemands préféreront sacrifier l’euro plutôt que 10 % de leur PIB (une somme « Kolossal »). D’autant plus que les déséquilibres constatés au sein de la zone euro profitent depuis vingt ans à cette vertueuse Europe du Nord. Espérer les voir se saigner aux quatre veines pour renoncer à cet avantage, c’est une blague.

L’euro ne sera jamais le dollar de l’Europe

Outre-Rhin, on n’a fondamentalement jamais fait confiance à la gouvernance de l’Europe du Sud – non sans quelques bonnes raisons de se méfier. Si l’Allemagne se défiait du « Club Med » et de chefs de gouvernement comme Matteo Renzi, la confiance d’Angela Merkel en la gouvernance de Matteo Salvini approche désormais le zéro. La montée des différents courants souverainistes en Italie, en Espagne ou en France sape un peu plus la confiance des sociaux-libéraux qui gèrent le système. Qu’on s’en réjouisse ou pas, elle ruine définitivement tout espoir de budget fédéral : l’euro ne sera jamais le dollar de l’Europe. Alors qu’il souffre d’un handicap mortel à terme, on comprend mieux l’attentisme du Rassemblement national.

Le ressentiment national grec doit ainsi tout à la monnaie unique

Si les résultats en matière de croissance sont sujets à caution, peut-être l’euro a-t-il satisfait ses ambitions en termes de convergence des économies ou de fraternité continentale ? Loin de converger avec celles du Sud, les économies florissantes du nord de l’Europe creusent l’écart. Et l’euro n’a fait qu’aggraver les tensions intraeuropéennes qu’il devait résoudre. Le ressentiment national grec doit ainsi tout à la monnaie unique. Le réveil douloureux face à l’addition de dettes irresponsables a fait ressurgir des rancunes hellènes vis-à-vis de l’Allemagne enterrées depuis soixante-dix ans.

Un nouveau front s’est ouvert à Rome depuis que le trio Salvini-Di Maio-Conte a engagé un bras de fer autour de son budget 2019. Qu’il s’agisse d’ailleurs de l’Italie, de la Grèce et bien sûr de la France – et sur ce point les pro-euro ne sont contredits que par des démagogues – la zone sud-euro finance à crédit un modèle social insoutenable dans une zone monétaire rigide, mais fiscalement anarchique. Si l’on compare à nouveau le fédéralisme américain qui automatise les transferts de la Californie au profit du Mississippi, ceux-ci se font sur des bases très éloignées du modèle social français. Quelles qu’en soient donc les bonnes ou inavouables raisons, cette tension sourde entre la zone nord-euro et sud-euro se traduit par un indicateur, celui de la mobilité des capitaux entre Nord et Sud – autre atout supposé de la monnaie unique. Cette mobilité tend hélas vers zéro, c’est Patrick Artus, favorable à l’euro qui le dit. Les pays excédentaires (nord-euro) préfèrent financer la high-tech en Californie ou la robotique au Japon plutôt que des projets industriels en Espagne ou en Grèce – dont ils apprécient toutefois l’immobilier bon marché.

Les pro-euro le défendent par progressisme

La liste des griefs faits à l’euro par ses opposants ne se limite pas à une décroissance du Sud, à des transferts de solidarité inexistants ou à l’exacerbation des tensions entre États de moins en moins souverains. Cette devise désincarnée, dont les billets sont illustrés de monuments fictifs, n’a pas réussi non plus à devenir une monnaie de réserve internationale. Les difficultés à contourner le dollar dans nos relations commerciales avec l’Iran témoignent de son faible lustre et nous saurons définitivement à quoi nous en tenir si les Iraniens préfèrent commercer avec nous en monnaie chinoise…

Des éléments tangibles viennent donc étayer la thèse selon laquelle l’euro nous aurait asphyxiés. Dans ces conditions, pourquoi les Français et plus encore leurs dirigeants, affichent-ils un attachement sans faille à cette monnaie ? La concomitance entre l’arrivée de l’euro et de l’effondrement de la production automobile française (– 43% entre 2005 et 2016) ne suffit visiblement pas à les convaincre de faire le rapprochement.

La position funambulesque des pro-Européens de la zone sud-euro, tel Emmanuel Macron, se révèle très délicate. Ils peinent à se conformer réellement aux exigences européennes, ruinant peu ou prou l’intérêt de l’euro. Ils se privent de ce fait du seul argument susceptible de convaincre l’Allemagne d’accepter un budget fédéral indispensable à la survie de la zone euro. Ce faisant, ils n’enterrent pas moins la monnaie unique que les souverainistes. Ceci, bien sûr, tout en clamant leur amour pour une monnaie qui ne fait plus désormais qu’un, dans leurs discours, avec l’Europe. C’est ainsi que l’euro est devenu un symbole progressiste. Il incarne l’Europe ouverte et offre aux citoyens de 19 pays une facilité de circulation appréciée par la frange de la population qui voyage, ainsi qu’une agréable perspective pour celle qui y aspire seulement. Quel qu’en soit donc le prix à payer – 56 000 euros par Français d’après une étude allemande contestée – les dirigeants progressistes de l’Europe défendent désormais, non une devise, mais un projet, un rêve en somme. L’euro-est-une-chance-pour-l’Europe, ça ne vous rappelle rien ? Ce ne serait ainsi pas le seul terrain sur lequel les progressistes nous auraient vendu un monde merveilleux dont la réalité doit être tue. En l’occurrence, le tabou frappe l’incompatibilité entre l’euro et notre modèle social de type « panier percé ».

Alea jacta est

Une clarification s’impose donc à nous comme elle s’est imposée à la Grèce – et voilà au passage un excellent sujet de référendum. Nous avons le choix entre la potion amère de vraies réformes – au risque de mourir guéris – et celui de la dissolution de l’euro afin de retrouver l’oxygène que les dévaluations passées du franc nous donnaient. Cette mise en cohérence ne peut cependant être assimilée à une promenade de santé, car, à en juger par le Brexit, la sortie d’un club européen n’est pas une partie de plaisir. Une baisse drastique des dépenses publiques non plus. Mais, à choisir, tout sauf le mortel entre-deux dans lequel nous nous trouvons depuis vingt ans, coincés entre l’enclume de notre modèle social et le marteau de l’euro.

On prête à l’Italie l’intention d’être le trublion qui conduirait l’Allemagne à dissoudre l’euro, sauf à satisfaire aux exigences que formulerait Rome, notamment sur l’adoption d’un budget fédéral. Peut-être faut-il s’en réjouir ou se résoudre simplement à l’inéluctable, mais nous semblons n’avoir plus le choix qu’entre une crise aiguë précipitant la fin de l’euro ou une mort lente avec lui, un grossier gilet jaune en guise de linceul.

Le documentaire sur le chavisme que ses partisans français devraient voir

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Manifestation pro-chaviste à Caracas au Venezuela, mars 2019. ©Ariana Cubillos/AP/SIPA / AP22321463_000003

Un documentaire réalisé par un opposant à Hugo Chavez, et au régime qu’il a instauré au Venezuela, s’attache à démontrer ce que fut en réalité la « révolution » socialiste de la petite sœur de Cuba. Quatre-vingt-dix minutes que devraient voir ses partisans français…


Le documentaire « Le chavisme, la peste du XXIe siècle » retrace l’altération progressive de la société vénézuélienne depuis le putsch manqué d’Hugo Chavez en 1992. Sorti en juin 2018, il a été dirigé et produit par l’avocat et militant des droits de l’homme Gustavo Tovar Arroyo. Connu dans son pays pour ses prises de positions à la fois finement rédigées et très critiques envers le chavisme, notamment dans les quotidiens nationaux El Nacional ou La Patilla, le réalisateur vit aujourd’hui en exil au Mexique, dans l’Etat du Michoacán. Tandis que ses coréalisateurs ont eux aussi été contraints à l’exil, le film a été désigné meilleur documentaire international à New-York et projeté à Bruxelles et à Rome.

Il est depuis diffusé par ses réalisateurs sur la plateforme YouTube, où il fait un carton – sauf au Venezuela, où la connexion internet est si précaire qu’il est très difficile d’y visionner des vidéos d’une heure et demi… Malheureusement, il n’est disponible qu’en espagnol ou sous-titré en anglais. Pour ceux que le webcinema ou la langue de Nicolas Maduro rebuteraient, j’en propose un aperçu. « Le documentaire cherche à faire prendre conscience du terrible drame subi lors de la période chaviste », ont déclaré ses auteurs lors de sa sortie. Alors que le Venezuela semble plus divisé que jamais, ce film est brûlant d’actualité.

Marx, Mao, Kadhafi…

Le 4 février 1992, Hugo Chavez tente d’assassiner le président Carlos Andres Perez. Le putsch échoue, Chavez va en prison. Deux ans plus tard, à peine sorti des barreaux, le commandant va à La Havane, reçu en grande pompe par Fidel Castro. Devant ce dernier et un parterre de dirigeants socialistes, il déclare : « Cuba est un bastion de la dignité latino-américaine. En cela il faut le voir, en cela il faut le suivre, en cela il faut l’alimenter », avant d’évoquer « un projet stratégique dans lequel les Cubains ont beaucoup à apporter […] un projet d’un horizon de 20 à 40 ans ». Tout est dit : le commandant entend bien concrétiser le rêve d’expansion politique du régime cubain. Fidel paraît soulagé. Pour mener à bien ce projet, Chavez adopte une rhétorique en faveur des plus démunis, un discours contre les inégalités, il est l’apôtre d’une « économie humaniste ». Soucieux de garder une apparence démocratique vis à vis des siens, peu enclins à une nouvelle révolution castriste, il concède au journal télé de son pays que « Cuba est une dictature ».

Ce n’est pas un intello, le Chavez, mais il a bien cerné le ras le bol de son peuple envers les politicards corrompus. La crise de la démocratie est réelle dans les années 1990, les élites sont coupées du pays. L’outsider se présente donc à l’élection présidentielle en 1998 et est élu. Le nouveau président se réclame à la fois de Karl Marx – qu’il connaît peu, concédera-t-il – de Mao Zedong, de Friedrich Engels, du colonel Kadhafi, du libérateur Simon Bolivar ou encore… de Jésus-Christ.

Chavez, un homme assoiffé de pouvoir

Le 5 août 1999, alors qu’il tente déjà de magouiller la Constitution pour s’arroger tous les pouvoirs, une catastrophe naturelle fait près de 50 000 victimes. Fier comme un prince, il refuse l’aide humanitaire proposée par les Etats-Unis, et prononce un discours dans lequel il appelle Dieu à se joindre à lui. Se prendrait-il lui-même pour Dieu ? En tout cas, il décide de changer le fuseau horaire du Venezuela et d’ajouter une nouvelle étoile au drapeau national.

Hugo Chavez est assoiffé de pouvoir : c’est la thèse de ce documentaire remuant où sont interviewés le grand écrivain Mario Vargas Llosa, son fils Alvaro, Felipe Gonzalez, ancien président du gouvernement espagnol, Vincente Fox et Felipe Calderon, anciens présidents du Mexique, Oscar Arias, ex-président du Costa Rica, Juan Claudio Lechin, écrivain bolivien, le politicien vénézuélien Diego Arria, ou encore l’auteur cubain en exil Carlos Alberto Montaner.

Roi du pétrole et de la répression

Pendant qu’Hugo Chavez se révèle éminemment charismatique, séducteur du peuple, ou franchement sympathique – comme le montre la scène où, coiffé d’un chapeau de ranchero, il chante devant les gens des campagnes – les dépenses pour l’armée augmentent en flèche. Le commandant l’aimait tant qu’il a dépensé beaucoup plus dans l’achat d’armes que dans l’achat de médicaments… Dans le même temps, fort heureusement, le prix du pétrole n’a cessé d’augmenter, passant de 10 dollars le baril en 1999 à 146 dollars en 2008. Pas de quoi s’étonner que le président se dresse alors une réputation en or à l’étranger, recevant royalement non seulement le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, mais aussi l’acteur Sean Penn ou le top model Naomi Campbell.

Cela semblait plutôt amusant, sauf que Chavez a alors essayé de s’accaparer tout le pouvoir sur PDVSA, la société pétrolière du pays, et là ça n’a pas plu, mais alors pas du tout : des gens du peuple sont sortis dans la rue. La répression ne s’est pas fait attendre : balles dans la tête ou dans le ventre.

Comme si cela ne suffisait pas, Chavez a ensuite concrétisé la grande peur des opposants au communisme : les expropriations. Un propriétaire agricole est mort de sa grève de la faim pour protester contre l’expropriation de ses champs. Pendant que la fille du « comandante » devient la personne la plus riche du pays, les sans-dents d’outre-Atlantique peinent de plus en plus à joindre les deux bouts. L’inflation et la dévaluation de la monnaie battent bientôt des records du monde. Le salaire minimum passe de 408 dollars en 2002 à 1 dollar en 2018. Étonnant pour un gouvernement qui prétend avoir pris les petites gens sous son aile. La suite, on la connaît : des dizaines de mètres d’attente pour une bouteille d’huile, des familles de classe moyenne qui fouillent dans les poubelles, des gens dont on tamponne l’avant-bras de numéros, tels des pions d’un système qu’il faut mettre en place à n’importe quel prix.

Blanche comme la révolution rouge ?

Les courtisans du roi ne sont pas les bons intellos rêveurs et utopistes qu’on voudrait imaginer chez nous, loin s’en faut. Ce serait plutôt des assoiffés de pouvoir et des mafieux qui auraient pu rivaliser avec Pablo Escobar. Des hauts placés de l’armée chaviste exportent eux-mêmes la mythique blanche colombienne, notamment chez nous, où leurs valises sont saisies.

Le fiston de Chavez est impliqué dans le trafic. C’est moins spectaculaire que l’évasion d’El Chapo mexicain mais tout aussi efficace. Le fameux « socialisme du XXIe siècle » serait un Etat narco ? C’est ce que soutiennent les auteurs du documentaire. De fait, les sbires du commandant sont souvent des acteurs du grand banditisme, qui n’ont jamais ouvert un ouvrage de Karl Marx. Ils ne voient donc pas la délinquance d’un mauvais œil, ils sont plutôt du genre à l’encourager. En 1999, on dénombre 5 868 morts assassinés dans le pays. En 2017, on en compte 26 616.

Encore plus que la faim, l’émigration vénézuélienne serait donc avant tout due à l’insécurité chronique du pays.

C’est là que le caudillo s’irrite, devient polarisant, vulgaire, insultant. Il s’en moque de ses contradicteurs, il est bien décidé à aller jusqu’au bout. Il devient copain comme cochon avec le colonel Kadhafi, il flirte avec Robert Mugabe ou avec Bachar El Assad. Un poil susceptible, il fait fermer RCTV, un média qui le dérange. Des étudiants sortent dans la rue, manifestent, retirent leur t-shirt rouge mais peu importe. Il révèle son vrai visage, ordonnant des peines de prisons arbitraires, notamment envers la juge Maria Lourdes Afiuni. « 30 ans de prison, nous allons lui mettre ! », clame-t-il devant ses militants qui se sentent forcés d’applaudir. Dans la foulée, sur fond de discours antisioniste, il persécute les Juifs.

Les coordonnées de ces derniers sont carrément obtenus dans les synagogues du pays… Et pour ceux qui oseraient dire qu’ils ne sont pas toujours d’accord avec lui, un peu de torture ne ferait semble-t-il pas de mal. D’après les dires de Tamara Suju, avocate du pays en exil, elle aussi, cette bonne vieille pratique a été très courante, notamment dans une prison bien nommée « La Tombe ».

Les droits de l’homme, ca suffit !

Où est donc passé tout l’argent de l’or noir ? Dans le pays qui pourrait être aussi opulent que le Qatar, des gamins dénutris, la peau sur les eaux, rappellent la Somalie, Bernard Kouchner et ses sacs de riz.

À qui la faute ? Au gouvernement colombien, évidemment. Et comme Chavez ne peut s’en prendre directement à ses dirigeants, il s’en prend à ses citoyens. Fastoche… Sous le règne du petit commandant, on traque les maisons de ces fameux colombiens. L’armée y entre, les vérifie, puis humilie : « R » est inscrit à l’extérieur, comme « repasada » (« vérifiée »), « D » est ajouté, comme « demolir », c’est à dire « à démolir » sous peu…

Pour certains, Hugo Chavez fut un philanthrope pénétré d’humanisme. Jugeons donc : « Nous nous retirons immédiatement de la tristement célèbre commission interaméricaine des droits de l’homme. Ça suffit ! »

Ou encore : « Peu importe que nous marchions nus, peu importe que nous n’ayons pas à manger, ici, il s’agit de révolution ! »

Un projet calculé dès le début d’expansion du castrisme, prenant en otage un peuple qui n’avait rien demandé. C’est ce qui ressort de ce documentaire. En vingt ans, le chavisme a apporté beaucoup plus à Cuba que l’URSS en son temps. Authentiquement populiste, le petit père du peuple s’est servi d’un discours humaniste pour mener à bien son projet, dont les Vénézuéliens payent encore le prix. Il aurait été bienvenu d’en savoir plus sur le système éducatif du pays ou sur ce système de fraude électorale, qui serait si perfectionné qu’indétectable mais peu importe, au regard de tout le reste : on ressort de ces 90 minutes avec l’étrange impression de sortir d’un mauvais rêve. Comme le dit si bien l’essayiste Ana Julia Jatar : « Les mouvement totalitaires de gauche se mettent dans ta chambre. Tu ne peux pas acheter ce dont tu as envie, tu ne peux pas éduquer tes enfants comme tu veux, tu ne peux pas voyager, tu ne peux pas avoir tes papiers, on ne te permet de prendre aucune décision librement. »

J’invite ceux qui continuent à approuver le système chaviste au nom de l’émancipation des peuples à méditer les paroles de cette femme courageuse.

Nous, musulmans, sommes les victimes de toutes et tous

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Manifestation à Lahore au Pakistan après l'attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande, 16 mars 2019. ©K.M. Chaudary/AP/SIPA / AP22313984_000001

Un mème en anglais diffusé sur les réseaux sociaux a été largement repris, notamment par des Français, après l’attentat anti-musulmans de Christchurch. Il vise à faire de tous les musulmans des victimes universelles. 


Il n’y a pas de malheur parfait : l’opinion mondiale n’avait pas fini d’honorer les civils massacrés, enfants compris, à Christchurch qu’un second acte abject débutait aussitôt. En France, certains utilisaient la tragédie pour régler leurs comptes et menacer les « islamophobes » sur un mode à peine moins hystérique que le dictateur Erdogan.

Après le sempiternel « toutes les religions ont leurs extrémistes », tombé en désuétude à force de ridicule, nos islamo-gauchistes tenaient enfin la preuve que le terrorisme était le problème de toutes les religions. Que l’assassin Australien fut plutôt païen (et non chrétien) n’était qu’un détail : l’occasion était trop belle de proclamer une égalité dans la violence qui dispenserait de penser la somme inouïe de haine qui ronge le monde musulman et envenime ses relations avec toutes les autres civilisations (et non avec le seul Occident).

Debout les damnés de la Terre…

À cette occasion, le « mème » suivant est devenu viral sur les réseaux sociaux : il énumère les religions qui martyrisent les musulmans. En résumé : la Terre entière.

Propagé par des activistes musulmans, il a été repris par nombre d’Occidentaux « solidaires ». Pour l’édification des naïfs, peut-être n’est-il pas inutile de l’analyser en détail.

Notons, pour commencer, que depuis 2001 l’écrasante majorité des milliers d’attentats perpétrés dans le monde l’ont été par des islamistes – contre, à ce jour, quatre par des « Occidentaux » (Norvège, Grande-Bretagne, Canada, Nouvelle-Zélande). Mais notre récapitulatif victimaire ne tient aucun compte de cette réalité : ce qui importe ici est de faire des musulmans les victimes de la haine universelle. Voyons.

« ISIS kill me in Syria & Irak » (sic)

Selon la loi dite de Goebbels (plus c’est gros, plus ça passe !), on apprend ainsi que l’État islamique, loin d’avoir chassé, esclavagisé ou exterminé chrétiens et yézidis (sans évoquer les athées ou les gays) sur son territoire, serait en fait une entité dont la seule finalité était de persécuter les musulmans.

« Jews kill me in Palestine »

Ceux qui ont repris à leur compte ce montage ont donc mangé le morceau : on ne parle plus d’Israéliens, mais bel et bien de juifs. Que depuis 1948, 80 % des Palestiniens tués dans des combats l’aient été par d’autres musulmans (du Liban à la Jordanie ou à Gaza) n’a évidemment aucune importance.

« Hindus Kill me in Kashmir »

On atteint là le summum de l’obscénité – et on comprend le torrent de réactions d’internautes indiens. L’Inde a été pendant des siècles une colonie musulmane, et on ne peut bercer les anciens colonisés hindous avec la chansonnette d’une coexistence à l’Andalouse : les historiens, musulmans compris, estiment à plusieurs dizaines de millions de victimes le bilan de la domination musulmane sur le sous-continent. Et que dire des innombrables attentats, dont ceux de Bombay en 2008, destinés à châtier la colonie perdue ?

« Buddhists kill me in Burma »

Il y a là un fait incontestable : une minorité musulmane, les Rohingyas, est persécutée en Birmanie. Mais comment faire abstraction du climat de terreur confessionnelle que les islamistes ont répandu dans tout le Sud-Est asiatique, de la douce Thaïlande aux tranquilles Philippines, ou encore du génocide des mécréants du Timor ?

« Christians Kill me in Afghan & Africa » (sic)

Là encore, on demeure bouche bée. En Afghanistan, ce sont les chrétiens minoritaires qui vivent dans la terreur. Quant à l’Afrique subsaharienne, c’est précisément le lieu où le plus de fidèles du Christ sont massacrés chaque année, la palme revenant au Nigeria de Boko Haram. Et c’est en Afrique encore, et toujours, de la Mauritanie esclavagiste aux marchés aux esclaves de Libye, que l’islam rappelle aux Noirs quelle est la place que leur assignent les vrais croyants.

Alors, bien sûr, on pourrait sourire amèrement du succès, y compris chez nous, d’un tel argumentaire victimaire – et passer à autre chose. Comme d’habitude. Le problème est qu’il y a là une nouvelle preuve de l’incapacité absolue de la civilisation musulmane à prendre en compte d’autres souffrances que les siennes (ce qui n’est pas propice à l’apaisement…). Mais il y a beaucoup plus alarmant : ce discours victimaire ressemble à un élan pris pour tuer encore et encore. Parce que des victimes universelles, n’est-ce pas, ont le droit, sinon le devoir, de se venger.

Jacques Laurent, Morand et moi

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Jacques Laurent, 1971 © Sipa.

Les souvenirs de Pascal Louvrier sur le hussard auteur des Bêtises qui aurait eu cent ans cette année.


Très tôt j’ai lu Jacques Laurent. Je me souviens de ce passage sur l’onanisme tiré du roman Les Bêtises. Extrait : « Il est l’auxiliaire efficace d’une conquête. En imaginant seul, la future possession de la femme désirée, on s’habitue à croire le succès possible et le plaisir qu’on en tirera sera multiplié par les alluvions que les précises rêveries auront laissées. Dans ce cas, l’acte aura été un exercice, une grande manœuvre, une approche qui préparait l’assaut. » Une leçon de vie.

Un hussard qui n’est pas mort à trente ans

La première fois que je vis Jacques Laurent, je fus surpris par sa simplicité. Il m’avait fixé rendez-vous près de chez lui, dans un bistrot sans prétention, éclairé comme un commissariat, Les Mouettes, rue du Bac. Il portait un costume gris anthracite, une chemise bleue, col ouvert, cravate noire négligemment nouée. Devant lui, un whisky, du Vatt 69, dans un verre ballon. Il alluma une cigarette mentholée. C’était une époque où l’on pouvait fumer dans les cafés, conduire vite une Ford Mustang, cheveux au vent. On se sentait libre, on l’était. Il avait de petites épaules qui soutenaient une grosse tête de batracien, des yeux plissés de chinois malicieux, trafiquant d’armes dans une ville portuaire, des valises (paradoxal pour un écrivain sans bagage) sous des yeux sans cesse aux aguets, valises ridées car l’écrivain avait fait la fête avec les gens de la nuit, ses potes, les Hussards de la littérature désabusée et désinvolte, qui avaient banni l’esprit de sérieux, tout en considérant la littérature comme une affaire sérieuse. Les Hussards, une trouvaille de Bernard Frank qu’il s’empressa d’écrire dans Les Temps modernes, en décembre 1952. Le terme réunissait Michel Déon, Roger Nimier, Antoine Blondin et Jacques Laurent. Individualistes en diable, ils ne formèrent jamais un groupe, encore moins une école. Ils s’entendaient pour vouloir sauver en même temps le style et la morale.

Le Rimbaud de sa génération

Laurent fuma beaucoup lors de ce rendez-vous inoubliable. Peut-être pour contredire la première phrase de son premier roman, Les corps tranquilles, que je cite de mémoire : « Défense de fumer, même une gitane. » J’avais sollicité un rendez-vous, non pour commenter ses propos sur l’onanisme (mais pour évoquer Paul Morand, qui avait vu en Laurent « un Rimbaud jeune à la tête de sa génération ». J’écrivais alors une biographie sur l’auteur de Venises (titre génial). Jacques Laurent tira sur sa cigarette avec élégance, du bout des lèvres, rejetant aussitôt la fumée, et me dit : « C’est un grand styliste. J’aime particulièrement ses portraits de femmes. Quand je parlais avec lui, il contenait tous ses personnages et se comportait comme ses phrases. Par contre, je n’ai jamais trouvé Montherlant ressemblant. J’emploie volontairement « par contre » dont ce dernier contestait l’usage, à tort. » Un silence, puis il ajouta : « De Gaulle détestait Morand. » Laurent finit son whisky, et lâcha : « De Gaulle n’a jamais combattu que des Français. » Le ton était donné, celui du pamphlétaire qui avait signé Mauriac sous de Gaulle. Dans ce livre, rédigé avec une plume aiguisée comme l’épée de d’Artagnan, il reproche à François Mauriac, avec qui il déjeunait régulièrement dans un petit restaurant près du Panthéon, d’être devenu l’écrivain officiel du régime gaullien. Nous sommes en 1964. On ne peut pas écrire contre la personne sacrée du Général sans risquer de se retrouver devant les tribunaux. Laurent s’en moque. Il vient d’accuser le Général de « trahison » avec le projet d’autodétermination pour l’Algérie, en 1959, alors qu’il était revenu au pouvoir en affirmant que l’Algérie resterait française. Laurent est condamné pour « offense au chef de l’État ». 22 écrivains prennent sa défense dont Jean Anouilh, Marcel Aymé et Françoise Sagan. François Mitterrand écrit une lettre pour le soutenir. Laurent est condamné à 6000 francs. Il ne supporte pas le principe de décolonisation. C’est pour lui un signe que la France se rétrécit, qu’elle a pris le chemin du déclin. Elle sort de l’histoire par la petite porte. Laurent n’oublia jamais le traumatisme de la défaite de 40. L’armée française vaincue en quelques semaines, la débâcle, l’exode sur les routes encombrées, les officiers français arrivés dans le Sud avant les civils. La honte.

Il n’attaquait jamais aux médiocres

En 1951, Laurent avait déjà tiré au bazooka sur Sartre, dans un pamphlet intitulé Paul et Jean-Paul. Laurent ne prenait jamais pour cible des médiocres. Il compare le pape de l’intelligentsia, Jean-Paul Sartre au très conformiste Paul Bourget, auteur à succès tombé dans l’oubli aujourd’hui. Il prône une littérature du dégagement. Le roman à thèse l’ennuie.» En 1954, Laurent publie un roman court, sobre et sombre, Le petit canard, dans lequel un jeune homme s’engage dans la LVF par dépit amoureux. Bien avant le scénario de Lacombe Lucien, signé Patrick Modiano.

On se revit souvent. Il me donna son adresse, 11 bis rue Chomel et son numéro de téléphone, 45481023. Chez Lipp, nous partagions un fromage de chèvre, avec un verre de Sancerre, enfin plusieurs. Un jour, il me dit : « Regardez au-dessus de votre tête, les négresses peintes offrant à tous les regards leur poitrine dénudée. La chair et la chère. » Regard de gamin malicieux en disant cela. Une autre fois, toujours chez Lipp, il me parla encore de Morand, avec beaucoup de digressions et de verres ballon de Vatt 69. « À la mort de Paul Morand, j’ai hérité de sa cave. Il paraît qu’elle contenait des grands crus classés. Je dis, il paraît, car Blondin était passé avant moi. »

Caroline chérie

Sa voix était douce comme la chevelure de ses héroïnes, qui, par ailleurs, avaient du tempérament. Je pense en particulier à Clotilde, cette jeune résistante, belle et courageuse, don Juan au féminin, libérée, enthousiaste, sans revendication féministe, aimant simplement la vie comme on aime mordre dans un abricot juteux, l’été. Jacques Laurent signa une trilogie, Clotilde, sous le pseudonyme de Cécil Saint Laurent. Il brouillait les pistes, avançant masquer, changeant d’identité, par jeu, pour préserver le nom qui lui permettrait de se tenir droit dans la bibliothèque de l’histoire littéraire française. Cécil Saint Laurent, pour ne citer que ce pseudonyme, écrivait des romans populaires, comme la série Caroline chérie, adaptée au cinéma.

C’est enlevé, divertissant, historiquement précis. Avec le personnage de Clotilde, le lecteur voyage de Paris à Alger en passant par Londres. Il découvre les querelles intestines qui secouent Vichy, les différents réseaux de résistance, les faux collabos, les vrais fascistes ; il croise Darlan, Juin, le comte de Paris, Giraud. Laurent sait de quoi il parle. Il fut à Vichy durant la guerre, arpentant les allées de l’hôtel du Parc, travaillant pour le général Henri Giraud, anticommuniste farouche. Il essaya d’établir un contact entre le vieux Pétain et une unité des Forces françaises de l’intérieur. Le projet échoua avec le départ du maréchal pour Sigmaringen. Jacques Laurent rejoignit fin 1944 un bataillon des FFI devant opérer une jonction avec l’armée du général de Lattre de Tassigny. De retour dans la capitale, il fut incarcéré quelques semaines, puis relâché.

Avec Mitterrand à Vichy

Á Vichy, Laurent rencontre François Mitterrand. Le futur président de la République remarque le jeune homme vert, né le 5 janvier 1919, qui a étudié la philosophie, lu Maurice Barrès, Jacques Bainville, Charles Maurras, a rejoint l’Action française au début des années trente, ce qui lui permit, selon l’aveu de Laurent lui-même, d’échapper à la tentation fasciste. Fils d’un avocat parisien, neveu d’Eugène Deloncle par sa mère, l’un des fondateurs de la redoutable Cagoule, Laurent possède toutes les qualités pour plaire à Mitterrand. À propos de son adhésion à l’Action française, le romancier écrit dans Histoire égoïste : « Je n’adhérais pas à un parti, je cédais à la civilisation. »

Après la guerre, Laurent est régulièrement invité à la table de celui qui met en ballotage de Gaulle, lors de l’élection présidentielle de 1965. Mitterrand ne collectionne pas que les livres, il les lit, et sait reconnaître la valeur d’un écrivain. Laurent est de la race des grands écrivains. Lors d’un dîner au domicile de Mitterrand, rue de Bièvre, Laurent soupire et lance : « Pourquoi me traite-t-on toujours d’écrivain de droite ? » Robert Badinter, présent, répond : « Vous étiez à Vichy et pour l’Algérie française ! » Mitterrand pose sa fourchette, ses lèvres disparaissent du visage. C’est son portrait.

7 millions de livres écoulés

Mais cela n’empêche pas Laurent d’être un beau vivant. Il a vendu plus de 7 millions de livres (saga Caroline en tête), ses droits d’auteur et cinématographiques sont colossaux, il voyage, roule en Bentley avec chauffeur, enlève brunes et blondes sur la côte d’Azur. À Saint-Trop’,il dîne en compagnie de Brigitte Bardot et Catherine Deneuve. On le voit sur le pont d’un yacht, sirotant un whisky, visage hâlé, mèches sur le front, entouré de jolies femmes. Il claque tout son fric. C’est aussi un infatigable travailleur. Il fonde en 1953 la revue littéraire La Parisienne qui accueille des écrivains de tous horizons, Morand, Cocteau (il a dessiné la couverture de la revue), Vian, Aymé. L’année suivante, il dirige la revue Arts. La Parisienne lui a coûté plus cher que dix maîtresses. Le fisc le rattrape. Mais Laurent est un chanceux. Comme le janséniste, il est né avec la grâce. En 1971, à 52 ans, il obtient le prix Goncourt pour Les Bêtises. Ce titre colle parfaitement à la personnalité de l’auteur. Un gamin fait des bêtises. Laurent, éternel adolescent qui continue, avec sa plume, à couper les bretelles des cuistres.

Lors d’un dîner, chez Lipp, ou à La Closerie, je ne sais plus, avec beaucoup de Vatt 69, ça c’est certain, il me confie : « Je n’aurais pas voulu obtenir le Goncourt à 30 ans. La vie m’aurait paru insupportable, après. Il m’aurait fallu sortir de ma légende, soit à la manière de Sagan, soit à la manière d’Hemingway, au choix suivant le tempérament. Tandis qu’à 52 ans, c’était différent. Je n’avais qu’à me préoccuper de payer mes dettes. C’était, au fond, assez tranquille. »

Ses confessions d’un enfant du siècle

Pas de politique dans Les Bêtises. L’époque est à l’insouciance, pas aux combats idéologiques. Laurent écrit ce roman depuis plus de vingt ans. Il a signé un contrat avec Bernard grasset en personne. Il l’a écrit dans les bistrots, en fumant et en buvant sans cesse.  « Une certaine dose de fumée ou d’alcool, écrit Laurent dans Les Bêtises, l’enthousiasme aussi et la mélancolie (ces deux élans égaux) m’avaient également dépouillé de moi, comme une ville inconnue. »

Laurent publie en 1976 Histoire égoïste, les confessions d’un enfant du siècle. Je recommande cette autobiographie sentimentale à tous les jeunes gens curieux et à quelques autres. L’homme reste intéressant parce qu’il est nuancé, ambigu, contradictoire, secret. Laurent est attachant parce qu’il est complexe. À propos du contexte historique des années trente, il note: « La passivité du gouvernement français devant la remilitarisation de la Ruhr par Hitler que la gauche intellectuelle applaudissait m’avait exaspéré et pourtant je tenais pour évident que le nationalisme fût bon pour les goujats et qu’un homme d’esprit méprisât le sabre, fût-il pacifiste et cosmopolite comme la philosophie et l’art. »

On peut, on doit, lire Le roman du roman, autre essai remarquable où le romancier déclare, dès la première phrase : « Le roman n’est pas sorti de la cuisse de Jupiter. C’est un laïque dont la roture est parfaite. » Il y a aussi ce polar social, Une sacrée salade, réédité à La Table Ronde, collection La petite Vermillon, et préfacé par Jérôme Leroy. Une jeune provinciale est interrogée par les flics, Quai des Orfèvres. Trafic de drogue ? Prostitution ? Quel crime a-t-elle commis ? Nous sommes en 1954. Il s’agit d’un avortement.

Derniers instants

La dernière fois que je le vis, il me parut très fatigué, la cortisone avait donné à son visage un aspect lunaire. Il souffrait. Il me parlait, le regard ailleurs. Il me dit : « Ne faites rien d’autre qu’aimer et écrire des livres. Et jamais de politique surtout. »  Il prit congé vers 16h30. Sa femme, Elisabeth, l’attendait. Elle était très malade, il ne la laissait pas seule trop longtemps.

Elisabeth mourut peu de temps après. Jacques Laurent devint le veuf, l’inconsolé. Il publia un ultime roman, Ja et la fin de tout. C’est très noir, désenchanté, désespéré. À l’un de ses amis, il avoua que l’homme est naturellement dépressif. C’est le contraire qui est étonnant. Ja et la fin de tout  est un magnifique roman crépusculaire.

Laurent ne voulait plus vivre, enfin, survivre. Christophe Mercier, son dernier confident, le comprit lorsque Jacques Laurent lui demanda d’acheter Le Vicomte de Bragelonne, d’Alexandre Dumas, afin de lire ce qu’il refusait de lire depuis toujours : le récit de la mort de Porthos dans la grotte de Locmaria. Laurent lut et pleura. Il voulut acheter une arme à feu chez un armurier qui refusa.  Il demanda à un aérostier de l’emmener en  montgolfière dans le but de se jeter dans le vide, mais là encore, il essuya un refus. C’était pourtant romanesque comme fin. Et quel pied de nez à une époque dominée par la vitesse.

Frondeur jusqu’au bout, Laurent finit par trouver le moyen de se suicider, le 29 décembre 2000. Le nouveau siècle n’aurait pas sa peau. Jacques Laurent n’est plus trop lu aujourd’hui. Ses livres sont rarement réédités, les éditions de poche sont épuisées. On ne le trouve pas dans les manuels de littérature. L’université l’ignore. Moi, je ne veux jamais l’oublier, cet éternel jeune homme. Je veux le lire et le relire. Dans Les voyeurs, un roman introuvable qu’il signe Cécil Saint Laurent, il parle beaucoup de Jacques Laurent. Il écrit : « Ecrire un roman, c’est fumer des cigarettes enchantées. On est le voyeur des voyeurs, puis on se livre au public et l’on devient le voyeur lu. » Faisons en sorte qu’il demeure le voyeur lu.



Histoire égoiste

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Ja et la fin de tout

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Jérôme Leroy et le pays qui n’existait plus

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jerome leroy norvege nager
Jérôme Leroy. Auteurs : Alain ROBERT/Sipa/SIPA. Numéro de reportage : 00883851_000069

Notre confrère Jérôme Leroy part à l’assaut des librairies. On réédite en poche Le cimetière des plaisirs, roman paru il y a vingt-cinq ans, alors que sort Nager vers la Norvège, son quatrième recueil de poésie à La Table Ronde.


Deux livres de Jérôme Leroy, sinon rien. D’abord la réédition d’un roman publié en 1994, Le cimetière des plaisirs. Récit fragmenté du narrateur qui se retrouve au début des années 90 dans une grande ville en crise du nord de la France. L’ambiance n’est pas triste, mais il y règne une mélancolie vive, celle qu’on éprouve face au crépuscule gris d’une plage déserte, fin octobre, léchée par les eaux couleur de noyades, pour reprendre l’expression de Cioran, citée par Jérôme Leroy.

L’auteur nous rappelle qu’avant d’écrire, il a beaucoup lu. Des écrivains un peu « maudits », comme Dominique de Roux. Du reste, Le cimetière des plaisirs ressemble à Immédiatement, du fondateur des Cahiers de l’Herne. On y retrouve des sortes de maximes qui font mouche, invitent à stopper la lecture pour réfléchir sur ce que la société nous empêche désormais de vivre, l’essentiel. Tout va trop vite. On regrette les trains aux fenêtres ouvertes, l’été ; les après-midis dans les cafés à jouer au flipper, en écoutant distraitement une chanson de Johnny ; les cigarettes fumées dans un lit défait à espérer l’impossible retour de la dédicataire d’un roman inachevé. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on roulait vite dans des décapotables blanches, sans se presser. Leroy note : « Ceux qui ont compris le monde sont toujours exténués, et chaque action d’éclat masque un soupir. »

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Certaines phrases de Leroy ressemblent à celles de Morand. Comme : « Un peu d’alcool, un rire de gorge : elle est à moi. » Les femmes sont présentes dans son roman. Trois se détachent sur fond de passions, ruptures, aubes sales. Elles forment un « tendre stock » (Je reste avec Morand). Il y a la jeune femme blonde, la danseuse et la belle sous-lieutenante. La jeune blonde a fait mal à l’homme, donc du bien à l’écrivain. Ce dernier précise : « L’idée de perdre son corps, sa chevelure est brutalement insupportable. » C’est un gros chagrin d’amour, dangereux, la randonnée peut être mortelle. Il faut s’accrocher. Le quai de gare sous la pluie fine est parfois pire qu’un revolver sous l’oreiller. La danseuse, elle, était libertine, nous confie Leroy. Elle aimait les aphorismes, notes et maximes. Rare chez une femme. Leroy, encore : « Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur cette incompatibilité entre l’univers féminin et la forme courte. » Elle se savait « historiquement condamnée », ajoute-t-il. « Alors, elle faisait beaucoup l’amour. » C’est nous, désormais, qui sommes condamnés. Ou, plus exactement, condamnés à être clandestins, définitivement. On veut notre peau. Mais on a un atout, on possède la carte Michelin du territoire des opérations.La sous-lieutenante, guadeloupéenne au « cul léger dessinés par le treillis », fortifiait le cœur de l’écrivain. C’est le chapitre qu’il faut avoir court, pas le souffle. Parfait.

L’époque a changé. Elle est plus contractée, violente, liberticide. La société marchande contrôle tout. Il y a très peu d’issues de secours. Peut-être faut-il Nager vers la Norvège, second livre de Jérôme Leroy. Il ose même la forme poétique. Son vers est libre, et il espère qu’il sera dans le fruit social. C’est un pari risqué, presque suicidaire. Mais le suicide est parfois une raison de vivre. Ne pas oublier que, chez Leroy, « les contradictions sont des morsures. »

La poésie, donc. De Roux : « L’acte d’amour ne se fait pas que dans un lit, mais partout, comme la poésie menacée. »

On peut ouvrir ce livre à n’importe quel page, et lire. La petite musique de Jérôme Leroy saisit l’âme, à condition d’en avoir une. Le mot d’ordre : « Voilà il va falloir vivre cette époque/que ça me plaise ou non » Pas de ponctuation, respiration libre, musique intérieure. Au hasard : « Le Portugal reste tout de même un pays possible/et même un peu plus que ça/pour ‘’désapparaître’’/comme ils disent là-bas/Je suis certain en plus d’y croiser/par un matin de brume atlantique/Daimler ou Pereira/du côté de Matosinhos à Porto/Ou de l’Estufa Fria à Lisbonne/vous pouvez écrire aux adresse ci-dessus/de toute façon on ne fera pas suivre. »

Il n’y a plus que le Trésor public qui fait suivre. Leroy cite Richard Brautigan. Il nous apprend qu’il l’a aidé à terminer un roman noir. Il a retrouvé un autocollant sorti pour une réédition de Brautigan, où était inscrit : « C’est tout ce que j’ai à déclarer ». Leroy a fini le bouquin. C’est rare les écrivains qui vous inspirent. Un soir, Michel Déon m’a avoué, dans un restaurant près de son domicile parisien, Le Perron, que c’était Rimbaud son inspirateur quand il était sec. Ah, les poètes, indispensables pour éviter de se loger une balle de 44, comme le fit Brautigan, en Septembre 1984.

Je finis mon verre de rosé. Ici, l’été oblitère le printemps en une semaine. Ici, le soleil est toujours jeune. Au nord, il est pâle et ses rayons ressemblent à des cannes. J’ai pourtant envie de le suivre, Leroy, quand il écrit : « Le réchauffement climatique/avait du bon/On boirait bientôt le dernier verre/vraiment le dernier/sur la plage de Schilksee/en regardant les filles se baigner/à Noël/nues/et/nager vers la Norvège. »

Jérôme Leroy, Nager vers la Norvège et Le cimetière des plaisirs, La Table ronde.


Scruton contre « les penseurs de la gauche moderne »

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Roger Scruton. ©Guillem Lopez/Photoshot/NurPhoto/AFP

Plus de trente ans après sa parution, L’Erreur et l’Orgueil, essai décapant du philosophe conservateur britannique contre ce qu’on n’appelait pas encore la French Theory, est enfin traduit. L’intellectuel tory y tire à boulets rouges sur les prophètes de la déconstruction qui irriguent la gauche moderne (Sartre, Foucault, Badiou). Une charge jubilatoire quoique légèrement surannée. 


Relativement peu connu du grand public français, le philosophe anglais Roger Scruton est l’auteur d’une quarantaine de livres portant sur des sujets très divers, dont cinq seulement ont été traduits en français. Le dernier vient de l’être sous un titre (L’Erreur et l’Orgueil) qui édulcore quelque peu l’original anglais (Fools, Frauds and Firebrands, 2015), plus suggestif quant aux errances intellectuelles des plus illustres « penseurs de la gauche moderne ». Telle est en effet la cible de l’auteur dont les analyses, brillantes et caustiques, sont dénuées de ce sens du compromis propre au « conservatisme » culturel et politique dont il est l’ardent défenseur. Considérant que ces penseurs ont sapé les bases de la civilité sociale et intellectuelle qui fut celle de la culture européenne, Scruton ne pouvait se contenter de converser sereinement avec cette intelligentsia, qu’il accuse de s’être continûment fourvoyée en abandonnant toute lucidité critique au profit d’idéologies plus ou moins inspirées par le marxisme. Il s’inscrit ainsi dans la lignée du grand précurseur que fut en la matière Albert Camus (L’Homme révolté, 1951), suivi des quelques réfractaires qui mirent eux aussi en doute la cohérence doctrinale et les bienfaits sociaux de la « pensée 68 » (Aron, Hayek, Revel, Ferry-Renaut).

L’histoire mouvementée de ce livre mérite d’être brièvement rappelée, dans la mesure où elle permet de relativiser la critique majeure qu’on pourrait lui adresser : tirer à boulets rouges sur des penseurs qui eurent leur heure de gloire dans les années 1960-1990, mais dont l’influence s’est amoindrie dans une société où la gauche connaît aujourd’hui de sérieux revers, n’est-ce pas se condamner à une réflexion déjà obsolète ou nécessairement datée ? Dans la version récemment publiée de cet ouvrage, Scruton reprend en effet pour l’essentiel la matière première de l’essai dont la publication (1985) valut à l’universitaire qu’il était d’être ostracisé par ses pairs, et au livre d’être rapidement retiré de la vente. Un accueil plus chaleureux lui fut réservé dans les pays de l’Est où il circula clandestinement, et où l’audience de son auteur alla grandissant parmi les dissidents. De cet épisode, difficile mais instructif, Scruton conclut avec humour qu’il lui a permis de vivre une vie beaucoup plus intéressante que celle qu’il menait jusqu’alors dans un cadre académique !

Des penseurs de gauche initialement retenus, certains ont été écartés (Laing, Bahro) au motif qu’ils « n’ont rien à nous dire aujourd’hui » ; d’autres ont été ajoutés (Saïd, Badiou, Zizek) en raison de leur éclatante participation « à la ruée vers l’insignifiance postmoderne ». L’équilibre entre penseurs anglo-saxons et français s’en trouve néanmoins peu modifié, même si les Français (Sartre, Foucault) gardent le privilège d’avoir actionné durant quelques décennies, avec une particulière, visibilité la « machine à non-sens » qui avait pignon sur rue à Paris (Lacan, Althusser, Deleuze). Après avoir traversé ce « paysage lugubre », on se demande où on en est aujourd’hui avec l’idéologie de la « déconstruction ». Était-il vraiment nécessaire d’en rappeler les incohérences et les méfaits politiques et intellectuels ?

Si percutantes et nuancées soient-elles, les réflexions consacrées par Scruton à chacun de ces « penseurs de la gauche moderne » secrètent en effet ce même ennui teinté d’effroi qu’on ressentait lorsqu’on débarquait jadis dans la grisaille totalitaire des pays de l’Est. Comment est-il possible que des êtres intelligents – ces penseurs le sont tous – aient cru aux contre-vérités qu’ils énonçaient ? Conscient de ne restituer qu’en partie des systèmes de pensée parfois très complexes, Scruton en fait néanmoins apparaître les points de convergence et les obsessions communes : égalitarisme ravageur, émancipation des victimes réelles ou supposées au prix d’autres formes d’aliénation, mise à bas de toutes les « structures de domination », création d’une novlangue censément libératrice… Ces monographies mettent au jour le décalage entre le niveau d’intelligence de ces penseurs et leur capacité à produire de quoi détruire les bases sur lesquelles a toujours plus ou moins reposé la vie collective. Une « culture de la répudiation » a bel et bien vu le jour dans les années d’après-guerre, dont nos sociétés portent encore les séquelles.

Mais par quoi l’aveuglement intellectuel à ce point assumé est-il porté, sinon par l’orgueil ? Celui des « intellectuels de gauche » fut, selon Scruton, incommensurable et on en oublierait presque à le lire que d’autres intellectuels, de gauche ou pas, défendirent aussi parfois courageusement de justes causes. A-t-on par ailleurs attendu la venue quasi messianique de ces chantres de l’« engagement » pour penser, polémiquer, s’engager dans des combats d’idées ? Figures incontournables de la bien-pensance capables de « renoncer au sens commun et à l’honnêteté intellectuelle », les intellectuels dont il est ici question sont aussi coupables d’avoir installé dans les mentalités « cette asymétrie morale qui attribue à la gauche le monopole de la vertu ». Figures de la « déloyauté autosatisfaite » qui occupa au xxe siècle le haut du pavé, ces penseurs ont, du même coup, contribué à déconsidérer une intelligentsia plus discrète et mesurée, plus « conservatrice » en somme, car soucieuse de préserver les acquis du passé.

Aussi faut-il également voir dans cette anthologie des erreurs intellectuelles une archéologie des mentalités postmodernes, qui devrait nous rendre plus attentifs aux stéréotypes faussement fédérateurs qui continuent à stériliser la vie sociale et intellectuelle française. Si le communisme stalinien ne présente plus une menace réelle et si les intellectuels semblent fatigués de leur propre jargon qui ne leur assure plus un succès planétaire, le totalitarisme n’a fait que changer de visage et l’utopie égalitariste s’accommode dorénavant fort bien des inégalités réelles. Une « culture de l’aide sociale » bureaucratisée va ainsi de pair avec une pratique affichée du mépris, de la disqualification systématique et de la bassesse morale, tranquillement installée sur les décombres des anciens usages « bourgeois ». On peut donc dès lors établir une continuité entre la violence verbale des « intellectuels de gauche » à l’endroit de la bourgeoisie, du capitalisme, de la famille et de la religion, et la brutalité actuelle des échanges sur les réseaux sociaux : lynchage public, liquidation des « ennemis », usage décomplexé du mensonge et de la calomnie. Parlant du « djihad de Sartre », Scruton nous rappelle que le « terrorisme » pratiqué par certains intellectuels au nom de l’émancipation des peuples et des esprits a généré en France un climat de méfiance et de violence qui perdure encore aujourd’hui.

On comprend en tout cas mieux, après avoir lu L’Erreur et l’Orgueil, le sens et la portée du « conservatisme » prôné par Scruton dans certains de ses autres livres[tooltips content= »De l’urgence d’être conservateur (trad. Laetitia Strauch-Bonart), Paris, L’Artilleur, 2016 ; Conservatisme (trad. Astrid von Busekist), Paris, Albin Michel, 2018. »]1[/tooltips] ; et ce n’est pas son moindre mérite que d’inciter le lecteur français à réviser les idées toutes faites qu’il cultive à ce sujet, obsédé qu’il est par le souci de ne surtout pas paraître « réactionnaire » ou pire encore : fasciste, néonazi, etc. Au regard des dérives intellectuelles et politiques décrites dans ce livre, le « conservatisme » plutôt affable et consensuel de Scruton – une « philosophie de l’attachement », dit-il – rappelle l’importance des acquis culturels indispensables à la survie de la société humaine en tant que communauté civilisée. En matière de civilité et de créativité, de sens de la mesure et de l’équité, la filiation intellectuelle et spirituelle de Roger Scruton –Edmund Burke, Matthew Arnold, Thomas Stearns Eliot – mérite d’être redécouverte par les Français toujours prêts à penser que les Lumières dont ils prétendent être les dépositaires les dispensent d’avoir à se cultiver. On aura compris en lisant Scruton que, sans une certaine dose de « conservatisme », il n’est pas de transmission donc pas de culture, et que sans culture le conservatisme n’est plus que sa propre caricature. Voilà pourquoi il faut « être moderne en défense du passé, et créatif en défense de la tradition ».

Roger Scruton, L’Erreur et l’Orgueil : penseurs de la gauche moderne (trad. de Nicolas Zeimet), Paris, L’Artilleur, 2019, 496 pages.

Castaner-Trump, professeurs de contre-vérités

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trump castaner gilets jaunes
Donald Trump. Auteurs : Evan Vucci/AP/SIPA. Numéro de reportage : AP22323625_000043. Christophe Castaner. Auteurs : JC Tardivon/SIPA. Numéro de reportage : 00898813_000054.

Quel est le point commun entre Donald Trump et Christophe Castaner ? L’usage abusif des fake news, ces balivernes qui nous font prendre des vessies pour des lanternes, des éoliennes pour des agents cancérigènes et les gilets jaunes pour des casseurs antisémites…


On devrait proposer ce jeu dans les ateliers d’écriture : « Toi aussi, invente le mensonge le plus gros possible sur le sujet de ton choix. » On vient en effet d’apprendre, par le biais du Washington Post, que Donald Trump, depuis son élection, a menti 9451 fois. Le journal a arrêté son décompte au 1er avril dernier. Ce qui signifie que ce chiffre de 9451 est déjà dépassé. En effet, Donald Trump a menti en moyenne six fois par jour  sur sa première année de mandat pour monter à vingt deux fois par jour sur les six derniers mois. Le mensonge, pour Trump, c’est une drogue dure. Il lui en faut toujours plus pour obtenir le même plaisir. Dans son cas, on est en présence d’un mélange étonnant de bêtise, d’inculture et de paranoïa, comme chez le dernier des complotistes de bistrot. Il n’en est pas encore à dire qu’il y a une base militaire nazie sur la face cachée de la lune depuis 1945 ou que le président Kennedy a été assassiné par des Illuminati mais on s’en approche en douceur.

Plus c’est gros…

On appréciera un des derniers en date, lancé lors d’un dîner avec les élus républicains du Congrès : « Le bruit des éoliennes donne le cancer. » La phrase est belle comme une proclamation surréaliste. Il a tout de même fallu un démenti des associations américaines de médecine pour contrer la parole présidentielle. Parce que précisément, ce n’est pas sorti de la bouche d’un pilier de comptoir mais du président des Etats-Unis. Evidemment, on comprend la raison de ce mensonge dans la logique de Trump, tout entier inféodé aux lobbys du pétrole et du nucléaire. Il doit absolument discréditer les éoliennes. Mais balancer qu’un bruit donne le cancer, on reconnaîtra qu’il fait fort. Chez nous, Marine Le Pen, qui n’aime pas non plus les éoliennes, explique qu’elles coûtent 8 milliards d’euros par an. C’est faux, en fait on est plutôt dans les 1, 3 milliard. Mais au moins, ça a l’air vrai. C’est peut-être en cela que si c’est moins idiot, c’est sans doute plus dangereux.

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Encore que : on en est tout de même au stade où il faut démentir ce qui aurait autrefois fait éclater de rire n’importe quelle personne un peu sensée. Il faut croire que Trump a compris – il aura au moins compris quelque chose- le principe de Goebbels, le ministre de la Propagande du IIIème Reich : « Plus c’est gros, plus ça passe. » Ou alors que Trump illustre parfaitement la prophétie d’Idiocratie

Mensonges d’Etat made in France

Il y ajoute aussi sa propre note : « Plus un mensonge est répété, plus on a de chances de finir par le croire. » Le Washington Post relève ainsi que parmi les 9451 mensonges prononcés par Trump, ceux qui sont répétés plusieurs centaines de fois concernent l’immigration et le fameux mur qu’il rêve de construire entre le Mexique et les USA.

Ok, moquons-nous de Trump et, plus généralement, de la propension au mensonge des populistes d’extrême droite pour faire passer des « fake news ». Mais, nous, sous le règne de Macron, sommes-nous vraiment mieux lotis ?

Il y aura une histoire à faire des mensonges d’Etat qui ont été proférés à propos des gilets jaunes. Il faudra étudier, par exemple, les propos de Castaner, qui continue à nier la révolte sociale, la lutte des classes qui se répète chaque samedi pour tenter de faire passer des gens qui réclament une vie qui ne soit pas une survie, pour des casseurs antisémites, des brutes factieuses, j’en passe et des meilleures. Le système est certes plus élaboré que celui de Trump. Le Nouveau Monde macroniste n’aime pas passer pour un régime autoritaire qui mutile, qui arrête, qui vote lois d’exception sur lois d’exception. Alors, il fait mine d’ouvrir un grand débat bidon dont il a lui même fixé les sujets. Ils n’en sont pas (encore) à dire que le bruit des gilets jaunes donne le cancer mais ça pourrait venir. On nous a déjà fait comprendre que l’augmentation des morts sur la route et celle des cambriolages, c’était la faute des gilets jaunes qui cassaient les radars et occupaient trop les pandores avec leurs manifs.

Pourtant, le bruit des gilets jaunes, on a l’impression depuis six mois qu’il lutte plutôt contre un cancer bien particulier : celui du néolibéralisme imposé à marche forcée en France par ce président si jeune et si intelligent  mais qui ressemble de plus en plus à Donald Trump perdu dans son univers parallèle.

Au Cambodge: Pol Pot? Connais pas!

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Des policiers cambodgiens attendent à Phnom Penh l'ouverture du procès des criminels de guerre, août 2011. ©Heng Sinith/AP/SIPA / AP21081859_000006

Dans un des pays les plus pauvres du monde, durement éprouvé par le génocide khmer rouge, tout le monde semble avoir oublié les exactions de Pol Pot et ses sbires. Nul devoir de mémoire ne rappelle aux Cambodgiens l’inhumanité du Kampuchéa démocratique (1975-1979) responsable de millions de morts. Reportage en terre d’amnésie. 


Sur les quais de Phnom Penh, des haut-parleurs nasillards poussés au maximum hurlent à l’intention des dizaines de milliers de Cambodgiens qui se sont déplacés pour le Water Festival. En contrebas du quai Sisowath, dans les pirogues géantes qui s’affrontent sur le Tonlé Sap, cent rameurs monochromes caressent les eaux brunâtres de l’affluent du Mékong, en évitant toutefois de trop agiter la boue.

Remuer la vase, ce n’est pas trop le truc des Cambodgiens. Dans la foule joyeuse, dont la peau sombre trahit souvent l’origine campagnarde, combien savent que Nuon Chea et Khieu Samphan, deux anciens hauts dignitaires Khmers rouges viennent d’être condamnés pour génocide ? Aucun. Cette indifférence n’est pas un hasard des circonstances. Le désintérêt pour les quatre années de terreur khmer rouge semble bien constitutif de la nouvelle identité cambodgienne.

Les « Killing Fields » : une excursion comme les autres

Les Occidentaux qui visitent les lieux témoignant de l’horreur du « Kampuchea démocratique » y connaissent des effarements successifs. Ainsi, le camp S21 de sinistre mémoire a-t-il conservé les allures du paisible lycée qu’il était à l’origine. Dès l’entrée pourtant, l’absurdité du règlement intérieur du camp de torture – rédigé en français – glace le sang, tant on sent à sa lecture que respirer, c’était déjà l’enfreindre. Après avoir pris conscience qu’il foule la terre de l’un des régimes les plus atroces d’une humanité pourtant créative, le voyageur, s’il jette un coup d’œil circulaire aux gens qui l’entourent, ne trouvera que ses semblables. Des touristes déposés là par des tuk-tuk souriants pour qui le souvenir des crimes est devenu un business. Ces « Killing Fields » sont un peu à l’image du Père Lachaise, un cimetière privé d’émotion. « C’est effectivement une excursion comme les autres », glisse ce conseiller du gouvernement dont la famille, après la chute du régime, a miraculeusement récupéré sa maison sur l’élégante rue 240 qui longe le palais royal. S’il est impossible d’imaginer concrètement la vie sous la férule démoniaque de l’Angkar, il reste en revanche loisible aux Occidentaux de faire une expérience à des années-lumière de leur culture : l’amnésie collective du Cambodge. Lorsque l’on vient d’un pays qui ressasse à l’envi ses heures les plus sombres, comme si elles étaient les seules à avoir existé, cette mémoire déficiente a quelque chose d’exotique.

Contrairement à l’impression que le cinéma de Rithy Panh ou de Neary Adeline Hay peut donner, le « devoir de mémoire » n’a en réalité aucune légitimité au Cambodge. Les auteurs de ces œuvres remarquables ont tous été imprégnés de culture occidentale et leur travail de mémoire reflète ce métissage. Le père de Neary Adeline Hay, esclave des Khmers rouges, fait d’ailleurs ce constat amer de retour dans son pays en 2016 : « C’est comme si ces trois ans, huit mois et vingt jours de ma vie n’avaient jamais existé ! »

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On notera avec lui que le calendrier officiel cambodgien est vierge de toute commémoration des crimes khmers rouges – seul le 7 janvier, « jour de la victoire », est ici célébré. « Une curieuse victoire d’ailleurs », souffle avec un sourire gêné le conseiller du gouvernement, puisqu’il s’agit de celle des Vietnamiens – libérateurs, mais détestés – sur le régime défait de Pol Pot. Un monument à la mémoire des victimes des massacres a bien été tardivement installé dans la capitale en 2016, mais il a été prestement démonté dans les semaines qui ont suivi, pour être « déménagé » dans un endroit dont les autorités n’ont pas jugé utile de communiquer les coordonnées…

En 1963, Bertrand Blier, après avoir interviewé huit jeunes Français, avait défrayé la chronique en en tirant un documentaire au titre provocateur : Hitler, connais pas. Un remake cambodgien n’aurait certainement pas le même retentissement à Phnom Penh. La jeunesse, qui flâne en jeans sous les choucrouteries lumineuses de la façade des Naga World, les deux immenses casinos chinois où officient des croupières aux manières de danseuses Apsara, ne connaît pas Pol Pot.

Que transmettre des crimes de Pol Pot ?… Rien

Cela semble incroyable, mais à l’école, les jeunes Cambodgiens n’ont reçu aucun enseignement éclairant les quatre années terribles qu’a traversées leur pays. « Mes étudiants n’évoquent absolument jamais ce passé », confirme Jean-Michel Filippi, professeur à l’université royale de Phnom Penh. Tous les témoins rencontrés sur place confirment cette indifférence collective à ce terrible héritage, qu’ils expliquent par le poids écrasant de la famille dans la société cambodgienne. Le respect du silence de leurs aînés est tel qu’il ne serait pas concevable pour des enfants curieux d’histoire – hypothèse déjà improbable – d’interroger les anciens. À la maison, où trois à quatre générations cohabitent, les plus âgés ne leur ont rien transmis du chaos mortifère qui a dévasté un quart de la population de l’époque.

De prime abord, la pyramide des âges constitue au demeurant une explication plausible de cette amnésie collective. Les saignées subies par les générations nées avant 1975 sont telles que les plus de 65 ans sont deux fois moins nombreux ici qu’au Vietnam – malgré trente années de guerre contre les Français, puis les Américains ! Sur le boulevard Norodom, la mémoire semble aussi rare que les vieillards. Parmi eux, statistiquement, quelques petits bourreaux retraités, peu portés sur la contrition et moins encore sur la transmission d’une mémoire honteuse.

Mais la démographie n’explique pas seule ce trou noir mémoriel. Il faut se souvenir des forces géopolitiques écrasantes qui se sont soudainement abattues, dans les années 1970, sur cet ancien protectorat français de quelques millions d’habitants. Situé au confluent des luttes d’influence soviétique et chinoise pour le contrôle des différents mouvements communistes asiatiques, le Cambodge subissait également les retombées du conflit américano-vietnamien voisin.

Derrière le Kampuchea démocratique, se profilait en effet la gigantesque ombre de la Chine de Mao Zedong. Les Khmers rouges offraient somme toute une version à peine plus hardcore des Gardes rouges. En 1975, les « conseillers » chinois du régime avaient d’ailleurs investi différents lieux de Phnom Penh. Ils réquisitionnèrent ainsi la superbe Bibliothèque nationale construite par les Français. La Révolution culturelle inspira les soldats de Mao qui transformèrent ce temple des livres en authentique porcherie, où porcs, truies et porcelets déambulaient entre les rayonnages. Les trésors de la bibliothèque furent transformés en combustible ou recouverts de déjections porcines. Le Petit Livre rouge suffisait visiblement à la soif de lecture de l’avant-garde du prolétariat.

Lorsqu’à la chute de Pol Pot en 1979, le pays fut d’abord mis sous tutelle vietnamienne, donc russe, c’est évidemment avec l’aide des Chinois que le « Frère numéro un » put prendre le maquis et lutter contre la nouvelle République populaire du Kampuchea d’obédience soviétique. Ses crimes n’avaient pas fait ciller l’oncle Mao.

Complicité des Chinois donc, mais également aveuglement des Occidentaux, les Américains voyant dans l’arrivée du Viêt-minh à Phnom Penh non pas la fin d’un cauchemar humanitaire, mais une humiliation supplémentaire. Il fallut attendre 1991 et les accords de Paris pour une réunification de façade des différentes factions cambodgiennes. C’est à ce moment seulement, vingt ans après les massacres, que la question du jugement des crimes khmers rouges fut enfin posée. Inutile de dire que l’enthousiasme des Chinois pour le travail d’enquête que ces procès supposaient fut extrêmement limité…

Et que dire de celui des autorités cambodgiennes, quand on sait que Hun Sen, l’homme fort du pays, inamovible Premier ministre depuis 1997, est lui même – certes sans passé génocidaire – un ancien Khmer rouge ? Despote brutal pour le moins, chef d’un clan avide à l’évidence, on peut tout de même le créditer d’un assez stupéfiant instinct politique. Au milieu de ce maelstrom, il a su desserrer progressivement la mainmise du Vietnam sur le pays, restaurer la monarchie, et se débarrasser des derniers Khmers rouges revanchards en échangeant une immorale amnistie contre leur disparition de la vie publique. Combien de sociaux-démocrates suédois auraient survécu à une telle conjonction de paramètres ? Seule la prise en compte de ce contexte local peut donc permettre à un Européen d’admettre que la présence de Hun Sen au pouvoir n’a rien de choquant. Pour nous, c’est pourtant un peu comme si un chancelier allemand encarté au NSDAP avait pu s’installer à Bonn en 1975…

La mémoire, un luxe pour Occidentaux ?

Et puis il y a les contingences matérielles. Le devoir de mémoire s’accomplit sans doute mieux le ventre plein. En 1979, le Cambodge a faim et tout est à (re)construire. Aujourd’hui encore, bien que bénéficiant depuis vingt ans du dynamisme de cette région du monde, le Cambodge reste l’un des pays les plus pauvres de la planète – même si on trouve ici des Rolls dernier cri coincées au milieu des tuk-tuk. Qui plus est, le modèle de développement économique inspiré par la Chine n’est pas spontanément tourné vers les droits de l’homme et ses déclinaisons, au nombre desquelles figure le devoir de mémoire.

Les promoteurs d’une version khmère rouge des procès de Nuremberg se sont donc heurtés à de nombreux obstacles, dont certains ont été érigés par les Occidentaux. À leur indifférence initiale a succédé un activisme des droits de l’homme à l’initiative d’ONG qui ont paradoxalement contribué à ralentir les enquêtes. L’Occident a ainsi involontairement retardé la tenue de procès aux ambitions démesurées – et jugées dangereuses à Phnom Penh et Pékin.

Mais l’origine de cette inappétence mémorielle est sans doute nichée au sein de la culture khmère, imprégnée par le bouddhisme dit du « Petit Véhicule ». Le fatalisme qu’il défend fait porter sur chaque individu la responsabilité des malheurs qui le frappent, sans chercher à mettre en cause des bourreaux, simples bras armés d’un mauvais karma. Le professeur Filippi insiste : « Il n’existe aucune dimension collective des années khmères rouges, car les malheurs sont ici toujours individuels. » Et comme toutes les personnes rencontrées à Phnom Penh, il confirme ce précepte central de la spiritualité khmère : ne pas évoquer les mauvais souvenirs pour ne pas avoir à les revivre. Au Rwanda, des ONG avaient dû arrêter  un programme de soutien aux jeunes rescapés du génocide, en raison des souffrances supplémentaires que semblait générer une thérapie basée sur la verbalisation des atrocités vécues. Les Cambodgiens, à l’instar des Rwandais, ne veulent pas ajouter du malheur au malheur. De plus, les rivalités victimaires qui nourrissent l’hypertrophie mémorielle en Europe sont inconnues en Asie du Sud-Est.

Notre parti pris pour le souvenir – et son négatif cambodgien, celui de l’amnésie – doit être jugé non sur ses intentions, mais sur ses résultats. Pour un Occidental, il semble impossible de ne pas souscrire aux objectifs moralement incontestables du devoir de mémoire. L’honnêteté conduit cependant à constater qu’il aura fallu quarante ans à la justice internationale (c’est-à-dire à la justice occidentale) pour condamner Khieu Samphan. Ce délai explique l’indifférence complète des victimes et de leurs descendants dont on prétendait défendre les intérêts. Est-il scandaleux de penser que ces derniers auraient sans doute préféré dépenser autrement les millions de dollars consacrés à l’ensemble des procédures ? Dès 1979, les Cambodgiens, alors sous domination vietnamienne et soviétique avaient, de leur côté, jugé par contumace et condamné à mort Pol Pot, lors d’un procès expéditif – ce que les Occidentaux ont échoué à faire. « Pol Pot a d’ailleurs été éduqué à Paris », rappelle ironiquement le conseiller du gouvernement. C’est bien ainsi que les autorités veulent voir leur ancien maître : une espèce de marionnette des Chinois, déformée par la rationalité européenne. Plus vraiment un Cambodgien en somme.

En Europe, soixante ans de mémoire « vigilante » n’ont pas empêché l’émergence du « nouvel antisémitisme ». Le Cambodge lui, cahin-caha, a fait de l’oubli un mode de réconciliation. Reste qu’on peut se demander si cette chape de plomb posée sur le passé n’expose pas le « Pays du sourire » à une nouvelle crise de folie.