Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) est l’un des grands romans de ce siècle. Sa parution dans une nouvelle traduction est l’occasion de redécouvrir ce texte total où le fantastique et le picaresque interrogent le mail et le totalitarisme à l’ombre du Kremlin.


Pour prendre la mesure de ce chef-d’œuvre total qu’est Le Maître et Marguerite, un de ces romans-monde comme Ulysse de Joyce, La Recherche de Proust, le Gargantua de Rabelais ou le Quichotte de Cervantès, il faut imaginer son auteur, Mikhaïl Boulgakov, dans le Moscou des années 1930, au plus fort du règne de Staline. Prenons 1933, par exemple. Depuis le 12 janvier, une purge sans précédent a été déclenchée. Boulgakov envoie une lettre à son frère pour dire qu’il va renoncer à l’écriture pour une période indéterminée, que c’est devenu trop dangereux. Il ne dit pas la vérité. Un écrivain écrit toujours, mais au moins, si on ouvre son courrier, on ne le suspectera pas de préparer un de ces textes à double sens dont il a le secret, comme Les Œufs fatidiques, qui agacent en haut lieu. Boulgakov a aussi refusé de refondre La Vie de monsieur de Molière, comme lui demandait l’éditeur, et le roman ne sort pas. Il voit un des contrats signés avec le théâtre de Leningrad annulé et deux de ses confrères, écrivains satiriques comme lui, arrêtés. Sa femme commence à tenir un journal. Il trouve ça imprudent. Bref, ça ne va pas fort.

Et pourtant, en 1933, isolé, il continue à faire la seule chose que sait faire un écrivain : il écrit. Il écrit encore, il écrit toujours, même s’il brûle des pages du Maître et Marguerite, dans un instant de panique. Ce n’est pas si grave, le roman est en lui depuis longtemps, au moins 1928. Il ira au bout, de toute façon. Déjà, il s’y remet. La conclusion du diable, dans Le Maître et Marguerite est d’ailleurs sans appel : « Les manuscrits ne brûlent pas. »

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Connu essentiellement comme auteur de théâtre, Boulgakov est dans le collimateur du régime, ce qui équivaut, à l’époque, à une manière d’attente dans un couloir de la mort. Ses pires ennemis, comme souvent, sont ses pairs. La jalousie littéraire peut se transformer assez vite en délation. Dans Le Maître et Marguerite, Boulgakov ne les épargne pas, ces médiocres stipendiés qui occupent des sinécures dans les unions et autres associations, qui sont davantage des organismes de censure que d’aimables cénacles. Il se venge, notamment au travers du personnage de Berlioz, « rédacteur en chef d’une revue littéraire épaisse et président d’une de ces associations de gens de lettres les plus importantes de Moscou, dénommée en abrégé le Massolit » : Berlioz aura la tête tranchée dans un accident de tramway. Pourtant, dans le jardin des Étangs du Patriarche, le diable l’avait prévenu. À moins que ce ne soit l’écrivain. Allez savoir, ces deux-là ont tendance à se confondre.

Pour Boulgakov, écrire, c’est encore vivre, c’est encore rire. Ne jamais sous-estimer le rire des écrivains, même dans l’épouvante, surtout dans l’épouvante. Les grands auteurs sont de grands comiques et toutes les admirations littéraires de Boulgakov sont des écrivains au rire salvateur et subversif : il aime le rire de Rabelais, de Molière, de Gogol, de Dickens, de Mark Twain.

Il saura ainsi dans Le Maître et Marguerite mélanger les téléphones et les aérodromes aux balais des sorcières et aux chats qui boivent de la vodka – et qu’on dirait sortis tout droit d’un livre de Lewis Carroll. Sans compter sa manière désinvolte de localiser l’enfer, mais un enfer grand-guignolesque, dans le ciel de Moscou.

Quand les bureaucrates des associations d’écrivains ou la police politique demandent à cette époque à Boulgakov ce qu’il écrit, il ne répond pas, comme Gide : « J’écris Paludes. » Il ne répond rien, il se tait. Il ne dit pas : « J’écris Le Maître et Marguerite. » Il ne dit pas : « J’ai commencé ce gros roman sur le diable en 1928, je vais y mettre tout, l’irruption du mal, le temps, la folie, la création, l’amour, la Russie, la dictature, la rédemption, une relecture insolente des textes évangéliques et, croyez-moi, vous allez rire, et vous allez pleurer, et vous allez vous émouvoir. »

On a tendance à survaloriser, dans l’histoire littéraire, l’écrivain rare. Un Mallarmé hier, ou un Pascal Quignard aujourd’hui. C’est sans doute qu’on a oublié que ce genre de posture est un luxe pour époque apaisée ou classes privilégiées. Les écrivains qui sont menacés de l’extérieur, par une guerre ou un système totalitaire, ou bien de l’intérieur, par une santé précaire et un corps défaillant ne peuvent pas s’offrir les plaisirs raffinés de la page blanche ou de la rétention précieuse du bibelot d’inanité sonore. Ils se savent fragiles et sont hantés par l’angoisse de ne pas pouvoir dire tout ce qu’ils avaient à dire. Proust se livre ainsi à une course de vitesse pour retrouver le Temps avant que l’asthme, au sens littéral, ne lui coupe le souffle. Boulgakov, lui, est cet homme qui s’attend à être arrêté d’un moment à l’autre ou à être démasqué, comme un personnage de Kafka. On pourrait dire de Boulgakov qu’il est un personnage de Kafka dans le monde prévu par Kafka, mais que Kafka n’a pas eu le temps de voir.

Boulgakov écrit Le Maître et Marguerite en clandestin, évidemment, ce qui donne à cet ample roman quelque chose de nocturne et d’affolé, tel un compte à rebours qui est aussi celui d’une enquête policière foutraque cherchant à savoir pourquoi la ville sombre dans la démence. Pilate condamnera-t-il à mort le Christ ? Marguerite retrouvera-t-elle le Maître ? Woland fera-t-il advenir le règne de Satan alors que Staline se charge déjà

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