La sortie en DVD de Venez donc prendre le café… chez nous  est l’occasion de découvrir un des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, qui aimait la critique sociale …  et les jeunes filles.


A la faveur d’une récente rétrospective à la Cinémathèque française, l’œuvre d’Alberto Lattuada a bénéficié d’un petit et salutaire coup de projecteur. Il faut dire que dans la longue liste des grands cinéastes italiens de l’après-guerre, le cinéaste ne fut jamais le plus célébré. Peut-être parce qu’il n’est pas associé à un « genre » particulier et que sa fin de carrière ne fut pas vraiment glorieuse (on a en mémoire la purge absolue qu’est Une épine dans le cœur, roman-photo vaguement déshabillé avec l’endive Anthony Delon et la belle Sophie Duez.

Le cinéaste qui aimait les (très) jeunes filles

De Lattuada, on garde généralement l’image d’un cinéaste assez sulfureux, notamment pour son attrait pour les (très) jeunes filles (La Cicala, La Bambina, La Fille…) alors qu’il a aussi, visiblement, porté un regard audacieux sur la sexualité comme le souligne Jean-François Rauger, « c’est le sexe lui-même qui, fondamentalement, détermine à la fois les actions des hommes et la situation de femmes s’accommodant, en apparence, des appétits masculins tout en les contournant ou en les exploitant à leur profit ».

Cette analyse concorde parfaitement avec les enjeux de Venez donc prendre le café…chez nous, comédie de mœurs acerbe qui n’hésite pas à utiliser les codes de la gaudriole grivoise pour porter un regard finement satirique sur une société qui tente, par le biais de ses institutions, de réprimer les désirs et le sexe.

Paronzini (Ugo Tognazzi) est un fonctionnaire zélé, ancien blessé de guerre et très à cheval sur les principes. Machiavélique, il concocte un plan pour contracter un mariage avantageux en approchant trois sœurs, vieilles filles vivant seules dans leur somptueux domaine depuis la mort de leur père. Il parvient à épouser Fortunata la bien-nommée mais, bientôt, il va devoir satisfaire ses deux sœurs…

Entomologiste du sexe

La séquence qui ouvre le film, la mort du père – naturaliste de profession – des trois sœurs relève quasiment du giallo avec son atmosphère nocturne, sa musique entêtante et un montage assez virtuose qui découpe les gestes du taxidermiste par une succession d’inserts sur des instruments tranchants et des plans rapides animaux devenus inquiétants (l’inévitable chouette). Un peu plus tard, l’image d’un coq chevauchant une poule indiquera bien la teneur de l’œuvre : Lattuada entend disséquer sardoniquement les comportements d’individus et leurs instincts sexuels à la manière d’un entomologiste.

La première partie du film est très drôle, presque chabrolienne avec ce Paronzini arc-bouté sur les convenances et qui dissimule sous des apparences austères et « respectables » des trésors de machiavélisme pour assouvir sa soif de pouvoir et d’argent. Face à lui, les trois vieilles filles incarnent parfaitement la mise sous le joug des désirs, des pulsions sexuelles par une société patriarcale guindée et une église archaïque. La scène où la délicieuse Francesca Romana Coluzzi cherche à se confesser par téléphone après avoir pris un certain plaisir à éveiller le désir chez un homme est très drôle. Il y a du Wilhelm Reich chez Lattuada : l’ordre social le plus hypocrite et le plus inique (que Paronzini soit un ancien militaire n’est pas un hasard) est rendu possible par l’étouffement et la répression de la sexualité. Tersilla s’émancipe peu à peu de ce joug en consultant des gravures érotiques et en dévorant Histoire d’O de Pauline Réage.

Les femmes se libèrent de leurs chaînes

La beauté du film, c’est qu’il imprime un mouvement contraire à ce qu’il semble être en apparence, à savoir une comédie phallocrate où l’homme s’épanouit dans un harem de femmes forcément soumises. Or Lattuada montre le contraire : l’éveil à la sexualité et au plaisir des femmes, qui prennent des habitudes de plus en plus libres, cheveux détachés, tenues plus affriolantes,  a des effets dévastateurs et permet de desserrer les coutures d’un ordre social corseté. Alors que Paronzini semble tirer les ficelles du jeu, régnant sans partage sur son gynécée, ce sont les femmes qui se libèrent de leurs chaînes : Tersilla refuse un mariage qui aurait pu « sauver » sa réputation selon les lois de l’église (elle a couché avec un jeune homme du coin) et leurs désirs finissent par prendre le dessus. Lorsque Tognazzi finit en fauteuil roulant entouré par ses trois grâces infiniment plus vivantes, on perçoit une ironie toute buñuelienne pour montrer la supériorité de la jouissance féminine capable de mettre à bas un ordre social rétrograde.

Même sans être sensible à cet aspect satirique et à l’idée que les tensions sexuelles puissent faire vaciller l’ordre social, Venez donc prendre le café…chez nous pourra séduire tout le monde autant par la qualité de son écriture que par son interprétation. Tognazzi est impérial, à la fois mielleux et monstrueux et les trois actrices (Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic et Angela Goodwin) sont parfaites.

De quoi donner envie de découvrir un peu plus l’œuvre du mystérieux Alberto Lattuada…

Venez donc prendre le café… chez nous (1970) d’Alberto Lattuada avec Ugo Tognazzi, Francesca Romana Coluzzi, Milena Vukotic. (Editions Tamasa Diffusion).

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