Derrière la revendication du RIC, il y a le non-dit de l’immigration. Mal à l’aise sur la question, la gauche de Mélenchon tente de recentrer les gilets jaunes sur le social. Et se fait l’idiote utile du pouvoir…


Engagée contre la taxe carbone, vécue comme une atteinte insupportable à un mode de vie étroitement dépendant de la voiture, la révolte des gilets jaunes s’est vite élargie à la question sociale, c’est-à-dire le pouvoir d’achat et l’injustice des prélèvements obligatoires. Ce sujet a rencontré un large écho auprès de l’ensemble de la population qui a profondément déstabilisé le gouvernement. Il est difficile de délégitimer un mouvement social soutenu par une large majorité des citoyens. Il est pourtant clair aujourd’hui que quelle que soit la pertinence des revendications exprimées autour du pouvoir d’achat, elles ne peuvent suffire à prolonger durablement la révolte en cours.

Mélenchon, roi du bâillon

Par ailleurs, la polarisation sur la question sociale et le pouvoir d’achat entretient une ambiguïté qui pèse sur le mouvement et dévie imperceptiblement sa trajectoire. Si l’on admet comme une réalité déterminante que la révolte des gilets jaunes est beaucoup plus qu’un classique mouvement de revendication sociale, mais une forme nouvelle de contestation politique, susceptible de redéfinir les principes démocratiques des sociétés occidentales, la question unique du pouvoir d’achat l’enferme dans une thématique classique et trop bien balisée. En clair, elle permet à la gauche, c’est-à-dire principalement le parti de Mélenchon, de s’accaparer du drapeau de la révolte.

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En vieux routier de la politique, Mélenchon a compris qu’il ne pouvait se tenir à distance du mouvement, malgré ses marqueurs identitaires qui le situent largement dans la famille des « populismes de droite », si ce terme a vraiment un sens. Il ne pouvait laisser cet espace libre pour Marine Le Pen et affaiblir aussi son image pâlissante de défenseur du peuple. Le gauchisme boboïsant d’une Clémentine Autain qui refusait de se joindre à une révolte populaire bleu blanc rouge était un piège fatal pour les « insoumis ». Conduite par le dogmatisme épais de son leader, la CGT s’est lancée tête baissée dans ce piège, perdant encore du peu de crédibilité qui lui reste. L’engagement de la gauche mélenchoniste, que François Ruffin a tout particulièrement incarné, a renforcé la visibilité du mouvement mais également limité son champ d’expression.

Parle à mon ISF, ton RIC est malade

La gauche, quelles que soient ses composantes, insoumises, socialistes ou groupusculaires, soutient le mouvement comme la corde le pendu. Elle perçoit d’instinct sa dimension identitaire et s’engage à ses côtés, autant pour se refaire une santé politique que pour l’empêcher de déployer sa pleine nature. Sa surenchère dans la question sociale, notamment sur le thème de l’ISF, a aussi pour but d’enfermer le mouvement dans une configuration classique de contestation de « gauche », type lutte des classes, qui recouvre et étouffe toute forme d’expression politique qui déborde ses propres références.

La contestation de gauche, très présente dans les médias, mais apparemment peu décisive sur le terrain, est, au-delà des apparences, une alliée du pouvoir en place, à l’heure où celui-ci durcit sa réaction face à la révolte populaire. Le gouvernement peut trouver des marges de manœuvre sur la question sociale, et redoute avant tout les sujets politiques qui mettent en jeu sa légitimité et ses moyens d’action. Le grand défi des gilets jaunes est bien de passer d’une forme de contestation essentiellement sociale à une action qui assume sa dimension politique ; une dimension omniprésente mais, jusque là, diffuse et insaisissable.

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Le thème du référendum d’initiative citoyenne (RIC) est à cet égard un enjeu décisif. Les modalités de son soutien, ou de son refus, sont un test qui décante les positions des protagonistes. Nombre de commentateurs de gauche l’abordent avec distance, voire hostilité, soulignant volontiers les risques de dérives populistes qu’il représente. Chacun comprend qu’en arrière plan se joue la question de l’immigration et de sa charge explosive. Avec la complicité de toute la gauche et des instances « morales » autoproclamées, le gouvernement a fini par exclure l’immigration des thèmes soumis au grand débat national. La gauche a bien joué son rôle de garde-chiourme de la colère populaire. La question migratoire reste l’impensé de la révolte en cours.

L’immigration, le grand débat qui gêne tout le monde

Elle laisse ouvert un espace béant, un vide vertigineux, que personne n’ose encore investir, tant sa puissance explosive est grande. Elle est le trou noir où le système peut s’engloutir. Le pouvoir en place, et tous ceux qui l’accompagnent depuis des décennies, peuvent y laisser les dernières forces qui les tiennent encore debout. La gauche a beaucoup à perdre dans cette affaire. Elle se retrouverait immanquablement repoussée dans le camp du système, obligée alors de se retourner contre un mouvement populaire de masse au nom de son immigrationnisme idéologique. La rupture entre elle et le peuple serait ainsi définitivement consommée. Quant à la droite, dite classique ou républicaine, elle serait placée en situation de tension extrême entre les attentes de la majorité de ses électeurs et la prudence serpentine de ses dirigeants qui a toujours accompagné leur soumission à l’idéologie de l’autre.

Le non-dit cache la souffrance la plus forte

Le gouvernement en évacuant la question de l’immigration et celle de l’identité de la France  du grand débat, a finalement désigné lui-même le sujet fondamental qui clive de manière irréparable la société française. Il n’est pas dit encore que ce sujet s’impose comme un thème majeur de la contestation en cours, mais, en toute logique, on voit mal comment les tenants de l’exclusion peuvent rationnellement maintenir leur position quand les thématiques liées à l’immigration, dans toutes les études d’opinion, apparaissent comme le premier sujet de préoccupation des Français, à coté du chômage et du pouvoir d’achat. L’argument, avancé par certains, que le sujet n’a pas lieu d’être parce que les gilets jaunes ne l’évoquent pas eux-mêmes ne tient pas debout. Le fait de ne pas en parler est avant tout la preuve du poids écrasant du sujet et de la puissance de l’interdit qui l’accompagne. Tout néophyte en psychologie sait que le non-dit cache la souffrance la plus forte, le point de tension le plus intense.

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