Après les déclarations polémiques d’Agnès Buzyn, il est préférable de refuser d’ajouter une crise politique à la crise sanitaire.


Un article publié dans le Monde du mardi 17 mars a déclenché la colère de nombre de Français. Agnès Buzyn y dit que le premier tour des élections municipales n’aurait jamais dû avoir lieu et que le gouvernement, malgré ses alertes, n’a pas voulu prendre la mesure du danger lié au coronavirus. À juste titre : nul ne sait encore combien de morts seront à déplorer, et tandis que l’angoisse monte, que les conséquences de la propagation du virus sur la vie quotidienne et l’économie du pays sont terribles, on nous donne à voir, de l’intérieur, l’incompétence et le cynisme de ceux qui sont censés être en responsabilité. De quoi exciter la colère et nourrir la panique.

Le Monde fait dans la presse à sensation

L’article fait sensation mais pourtant il a de quoi mettre très mal à l’aise. Car dans les faits on est bien loin du journalisme redresseur de torts. Pour cela, encore faut-il prendre des risques, s’attaquer aux puissants au terme d’enquêtes rigoureuses, s’en prendre à celui qui trône indûment en haut de la pyramide, établir la vérité pour éviter le pire. Là, il s’agit plutôt d’achever une femme à terre. Or, cette femme n’est plus en poste et n’est plus aujourd’hui en situation de peser sur quoi que ce soit. Pire même, Agnès Buzyn est une femme en train de s’effondrer, tout l’article le montre, elle est vulnérable, ne se protège plus, ne calcule plus rien. Elle est en train de couler et semble ne pas se rendre compte que ses excuses l’enfoncent encore plus. Elle est dans un moment que nous avons tous connu, celui où la conscience de la faute nous taraude et où, aveuglés par l’égo et le besoin de se trouver des excuses, on refait l’histoire et on se persuade que l’extérieur ne saura rester insensible à notre drame intime. Chaque mot devient alors une balle que l’on se tire soi-même dans le pied.

Du coup pour le journaliste, pas la peine d’enquêter, il suffit de tendre un micro et d’organiser l’article de façon à ce que l’ex-ministre se détruise toute seule. La question de l’utilité objective de l’information et du contexte ne se pose même plus, ce journalisme-là pratique la prédation pour le plaisir. Il lynche ceux qu’on lâche.

Il y a beaucoup à dire sur la gestion de cette crise, mais nous avons maintenant mieux à faire : être aux côtés de ceux qui nous sauvent et nous protègent vraiment, les soignants. Alors pour cela, différons notre colère et respectons les consignes

En la période, ces pratiques sont d’autant plus dommageables qu’elles n’ont d’autre objet ou conséquence que de semer les germes d’une crise politique au cœur même de la crise sanitaire. Cela au moment où l’impératif est de faire comprendre aux Français qu’ils peuvent aussi être acteurs de la résolution de la crise, en acceptant les règles du confinement. Il est donc parfaitement contreproductif de semer doute, chaos et déstabilisation, à l’heure même où la vague de l’épidémie arrive.

À part augmenter le nombre de morts et le découragement de ceux qui sont au front, l’indignation affichée par nombre de soi-disant responsables politiques et de totems médiatiques témoigne avant tout de leur manque de sang-froid et de sens du devoir. Pourtant, difficile d’ignorer que, quand la tempête est là, mieux vaut ne pas tout faire pour déclencher une mutinerie. Même si le capitaine est contestable, c’est le meilleur moyen de couler le bateau et de noyer les marins.

Confinement, vous avez bien dit confinement ?

Il est douloureux de constater que le déni des politiques face à cette crise sanitaire a surtout été nourri de calculs électoraux mal placés et que l’épidémie, qui pourtant était inéluctable, a été traitée avec désinvolture, comme si un miracle allait nous sauver en dernière minute. Au-delà de la situation particulière d’Agnès Buzyn, ce gouvernement apparait une fois de plus hors sol, ne sachant plus mettre dans le bon ordre les priorités et faisant systématiquement primer ses intérêts tribaux ou personnels avant l’intérêt général. Mais cela était récurrent bien avant la crise. Et pour preuve que la crise n’allait pas tout changer, nous avons assisté aux curieux déhanchements verbaux du président faisant tout lundi pour éviter de prononcer le mot « confinement », alors qu’il était attendu, important et nécessaire.

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Mais encore une fois, ce n’est pas le moment de dresser l’acte d’accusation de nos dirigeants, mais de conforter et d’appuyer ceux qui assurent et sont au front. Or nous avons la chance d’avoir gagné au change avec le départ d’Agnès Buzyn : le ministre Olivier Véran, se montre à la fois humble et engagé, pédagogue et déterminé et prend très au sérieux sa nouvelle mission. Cette fois-ci, on a le sentiment qu’il y a bien un pilote dans l’avion et Emmanuel Macron comme Edouard Philippe feraient mieux de lui laisser le micro car il rassure et mobilise, là où eux agacent et décontenancent souvent. Mais surtout il est temps de penser à ceux qui sont en première ligne, chercheurs, épidémiologistes, médecins, infirmiers, aide-soignants… Tous ceux qui se battent aux côtés des malades et honorent au quotidien leur serment d’Hippocrate. Un serment qui leur incombe de faire passer l’autre avant eux-mêmes. Aujourd’hui ils répondent quasiment tous présents alors qu’ils savent qu’ils s’exposent à un virus potentiellement mortel et qu’ils n’en retireront pas de gloire individuelle ni d’avantages matériels. Et ils le font alors qu’ils n’ignorent pas que le manque de masques et de certains matériels sont liés à de mauvaises décisions. Seulement, eux savent où sont les priorités aujourd’hui, et ils jugulent leur colère au nom du bien commun. Ils serrent les poings mais savent que ce n’est pas encore le moment de s’en servir. Ils ont l’intelligence du temps et du moment, celle qui fait les grands hommes et les grands peuples. Face à la crise ils font passer leurs devoirs avant leurs intérêts. Cela n’a pas été le cas de ce gouvernement si on en croit les confessions de Madame Buzyn, mais aujourd’hui, le pire des services que nous puissions rendre à nos soignants serait d’ajouter la crise à la crise, de nous déchirer et de mettre en doute les consignes de confinement en les traitant comme une forme de manipulation politique. Quand la vague sera là et si nous connaissons les mêmes difficultés que l’Italie, mieux vaut éviter d’exacerber l’aigreur et le ressentiment si nous voulons choisir la solidarité et l’union plutôt que la colère et la rancœur.

Remettre la colère à plus tard

Il ne s’agit pas d’oublier cependant, juste de suspendre. Sauver d’abord les vies, régler ensuite les comptes. L’heure du bilan arrivera et, avec lui, l’heure de juger l’ex-ministre, le président et le gouvernement sur pièces. Alors cette interview-là, soyons en sûrs, pèsera lourd dans le dossier. Si certains scientifiques étaient accrochés à la sonnette d’alarme dès janvier et si elle avant pris conscience de la gravité de ce qui se jouait, comment expliquer l’envoi mi-février de 17 tonnes de matériels, dont les précieux masques vers la Chine ?

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Différons notre colère et respectons les consignes. Le personnel médical, qui se sacrifie au quotidien adorerait sûrement faire face à une crise politique qui paralyserait le pays, se traduirait par une défiance généralisée et l’augmentation du nombre de morts. Et c’est ce qui se passera si ce sont les furieux, ceux qui font passer leur rage avant leur raison et l’intérêt collectif qui donnent le ton. Ils auront aussi une partie des morts sur la conscience, mais ce sera trop tard. Nous avons besoin de garder notre sang-froid, si nous voulons sauver un maximum des nôtres. Pour autant il ne s’agit pas d’oublier, juste de surseoir, car au nom de ceux qui vont tomber, il faudra qu’à l’heure du bilan notre personnel politique tire toutes les conséquences de son comportement face à la crise, sinon c’est la révolte qui risque de l’y aider.

Nous aurons à affronter d’autres crises sanitaires, il faut en prendre conscience. Notre monde devient plus violent, moins maîtrisable et nous pouvons craindre que ce que nous affrontons aujourd’hui annonce d’autres désordres. Nous nous pensions démiurges, nous nous révélons faibles, nous nous vivions créateurs, nous nous réveillons créatures et nous constatons dans le même temps que face à la crise, la plupart de nos élites flanchent. Cela nous fait oublier ceux qui tiennent et savent faire face aux vrais enjeux : nos blouses blanches et tous ceux qui sauront garder leur sang-froid dans une période qui exacerbe tous les conflits. Quant à Agnès Buzyn, qui avant d’être ministre, fut un médecin apprécié et respecté, si elle veut faire amende honorable, qu’elle revête une blouse blanche et aille aider dans les hôpitaux au lieu de s’épancher dans la presse. C’est la meilleure façon de revenir sur terre et d’accéder à une forme de rédemption.

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