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Grâce à Carsen, la Cour d’Ecosse étincelle


Le lit comme élément moteur du décor, divan où se couche le désir charnel, revient avec insistance dans les mises en scènes de Robert Carsen : le baldaquin à courtines à carreaux sur lequel s’ouvre le premier acte d’Ariodante n’y fait pas exception. Tiré de l’Orlando furioso, immortel poème de l’Arioste, cet opera seria créé en 1735 à Covent Garden, soit la même année que Alcina, du même Haendel, aura été frappé par l’oubli pendant près de deux siècles, avant de devenir sur le tard un must absolu de la musique baroque. Le metteur en scène canadien n’est pas étranger à la reconquête de cette faveur auprès du public d’aujourd’hui : Orlando, Semele, Rinaldo, Alcina… – une affinité de longue date attache Carsen à l’œuvre de l’immense compositeur saxon. La reprise de cet Ariodante, coproduction avec le Metropolitan Opera qui a déjà triomphé il y a deux ans au Palais Garnier, était, il faut le dire, extrêmement attendue. L’impatience s’est encore accrue du fait de l’annulation intempestive des deux premières représentations, pour cause de grève. Il est vrai que nous sommes en France, pays de la douche écossaise.

Pas de magie

Ginevra, fille du roi d’Ecosse, va-t-elle, comme elle l’avoue à Dalinda, sa dame d’honneur, convoler avec le prince Ariodante selon le vœu de son père ? Ce serait pratiquement chose faite si Polinesso, le diabolique duc d’Albany (avec y, s’il vous plaît), fieffé manipulateur, lui-même aimé de la candide Dalinda mais secrètement épris de Ginevra, n’ourdissait un plan pour ravir cette dernière à Ariodante, et hériter du trône à la place du fiancé… Canevas inhabituellement réaliste pour un dramma per musica (ici, pas de fée, pas de magie, pas d’intervention divine), auquel sera mêlé Lurciano, le frère d’Ariodante, lui-même amoureux de Dalinda, et dont les rebondissements vont se traduire par duel, tentative de suicide, disparition, crise de folie, etc. Ariodante se dénoue, Thank God, par un happy end.

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Carsen a donc eu l’inspiration –  comme toujours, chez lui, aussi lisible et pertinente qu’élégante et ultra-soignée dans le détail – de transposer l’intrigue médiévale du livret au cœur de l’actuelle monarchie Windsor, dans l’écrin tapissé de vert d’un décor (signé Luis F. Carvalho) qui, au fil de ses transformations, devient chambre, salle de gardes, salon bibliothèque d’un château tour à tour investi de cerfs vivants puis empaillés, d’une rutilante panoplie d’armures, d’un fier alignement de trophées de chasse, et dont les occupants princiers, assiégés par des hordes de paparazzis, continument envahis par la meute des journalistes, traqués par les torchons de la presse people, se meuvent dans de seyants kilts chamarrés. Lesquels se soulèveront aux virevoltes des danseurs, jusqu’à laisser entrevoir leurs dessous noirs très apprêtés, dans les fougueux, éblouissants ballets par quoi se referment, par un heureux caprice de Carsen, deux des trois actes de l’opéra. Ballets qui irradient donc cette régie de haut vol (en particulier celui par lequel se termine le deuxième acte, illustrant, dans une lumière funèbre, le cauchemar et l’égarement de Ginevra).

Cecilia Molinari idéalement androgyne

Mais ce qui parachève la réussite absolue de ce spectacle, c’est un cast vocal éblouissant, à commencer par la mezzo italienne Cecilia Molinari, idéalement androgyne avec ses cheveux coupés courts, dans ce rôle-titre travesti primitivement écrit par Haendel pour un castrat, et que tenait Emily d’Angelo en 2023 : vocalises fabuleuses, jeu de scène d’une grâce infinie, délicatesse et clarté du phrasé. Découverte l’an passé sur ce même plateau de la Bastille dans l’opéra du compositeur contemporain Thomas Adès, The Exterminating Angel, la soprano Jacquelyn Stucker campe de façon tout aussi admirable le personnage de Ginevra, tandis que notre compatriote Sabine Devieilhe incarne quant à elle la dame d’honneur Dalinda de manière à la fois touchante et virtuose (on retrouvera la merveilleuse chanteuse en février prochain au Théâtre des Champs-Élysées, en Cléopâtre dans Giulio Cesare, autre chef-d’œuvre de Haendel). A la basse Luca Tittoto revient de s’imposer comme « il Re di Scozia » avec toute l’autorité vocale requise. Le ténor britannique Ru Charlesworth, familier du répertoire baroque, fait un Lurciano (le frère d’Ariodante épris de Dalinda) scéniquement agile. La palme revient sans conteste au contre-ténor Christophe Dumaux, lequel reprend ici une nouvelle fois le redoutable emploi du duplice Polinesso, dardant des aigus ciselés dans un pur métal.

Last but not least, à la tête de l’Ensemble Pygmalion qu’il enveloppe, sans baguette, d’une gestique éloquente et précise, le jeune chef Raphaël Pichon, qu’on découvrait à l’Opéra de Paris, développe de bout en bout, pendant ces quatre heures de spectacle (les deux entractes de 20 mn compris, tout de même !) une tension, une énergie, un souffle continus, sans la moindre baisse de régime. Un Ariodante étincelant, en somme, magnifié par la finesse et l’humour de Robert Carsen, qui trouve d’ailleurs  son apothéose dans le final inattendu de l’opéra : votre serviteur vous en réserve la surprise.    


Ariodante. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Händel. Avec Luca Tittoto, Jacquelyn Stucker, Cecilia Molinari, Ru Charlesworth, Chistophe Dumaux, Sabine Devieilhe, Enrico Casari. Direction Raphaël Pichon. Mise en scène Robert Carsen. Chœurs de l’Opéra national de Paris. Ensemble Pygmalion.

Durée : 4h

Palais Garnier, les 29 septembre, 1, 3, 7, 9 octobre à 19h, le 12 octobre à 14h.

New York rend fou!

Le Département d’État américain n’a pas mâché ses mots: Gustavo Petro a commis des «actions téméraires et incendiaires» à Times Square. Résultat? Le président colombien se retrouve privé de visa. Tout ça pour avoir transformé une gentille manif pro-Gaza en petit one-man show? Non, du haut de sa tribune improvisée, il avait carrément invité à la révolution les soldats américains: «Rangez vos fusils, désobéissez à Trump, obéissez à l’humanité!», le tout après avoir fait un petit amalgame douteux entre nazisme et armée israélienne. Un inquiétant front anti-américain se dessine en Amérique du Sud, composé du Brésil, du Venezuela, de la Colombie, du Nicaragua et de Cuba. Driss Ghali raconte.


Oui, New York rend fou. Ou peut-être que c’est l’Assemblée générale des Nations unies qui rend fou à en croire les écarts de conduite risibles et pathétiques de certains chefs d’Etat conviés à cette grande messe. Ça a commencé avec notre cher président Macron qui s’est mis en scène devant les caméras de télévision en train de passer un coup de fil à Trump pour lui dire qu’il était retenu à un barrage de police sur le chemin de l’ambassade de France. Quelques instants plus tôt, il essayait de persuader un policier de la circulation de le laisser passer.  « Let me cross, let me negotiate with you ! » Plutôt honteux ! Quelle conduite indigne d’un président à la tête d’une puissance nucléaire…

Gustavo Petro, le clown de Bogota

Gustavo Petro, le président colombien, d’extrême-gauche, a réussi à faire pire. Devant une foule éparse à Times Square, il a traité les Israéliens de nazis et il a appelé les soldats américains à se mutiner contre Trump. Immédiatement, son visa a été annulé par les autorités américaines, ce qui l’a poussé à dénoncer une atteinte à sa liberté d’expression et à surenchérir en exigeant que le siège des Nations unies soit déplacé de New York à Doha. On est chez les fous.

Rendez-vous compte vous-mêmes au fil du verbatim des déclarations de Gustavo Petro à Times Square, reproduit ci-après. Auparavant, imaginez la scène… Un président colombien sur un piédestal ou une espèce de plateforme surélevée hors du champ de la caméra, il porte une chemise blanche en lin et des Ray-Ban comme un personnage de Garcia Marquez qui s’apprête à descendre une bouteille de rhum par une après-midi chaude et moite à Santa Marta. Des gardes-du-corps en costume cravate le ceinturent de tous les côtés. Un traducteur à l’accent douteux en anglais et qui a de l’interprétation une notion suffisamment vague pour se permettre quelques glissements ici et là. Une foule d’une centaine de personnes, tout au plus. Et même quelques femmes voilées.

« Nous avons beaucoup de sang arabe dans nos veines, les marins de 1492 partis du sud de l’Espagne étaient des Arabes, le Califat de Cordoue fait partie de la Colombie, nous avons donc des cultures similaires les Arabes et nous les Colombiens, pour cela le peuple colombien appuie la cause palestinienne […] ce qui se passe à Gaza est un génocide similaire à ce qu’a vécu le peuple juif à cause des nazis, les nazis aujourd’hui se servent d’un drapeau et d’une histoire qui ne leur appartiennent pas, c’est l’histoire d’Israël […] l’humanité doit réagir, avec les mots et avec les armes, il faut former une armée plus forte que celle des Etats-Unis et d’Israël réunies […] quand nous étions jeunes, nous nous sommes entraînés avec des combattants de l’organisation de la libération de la Palestine dans les déserts de Libye, leur cause comme celle du Congrès National Africain et du Polisario auront toujours notre soutien, nous allons présenter une résolution qui demande la constitution d’une armée de salvation du monde dont la première tâche sera la libération de la Palestine […] je demande à tous les soldats de l’armée des Etats-Unis de ne pas pointer leurs fusils contre l’humanité, désobéissez à Trump, obéissez à l’humanité ! […] A l’instar de la Première Guerre mondiale, je veux que les jeunes travailleurs et paysans israéliens pointent leurs fusils non contre l’humanité mais contre les tyrans et les fascistes ! »

On croirait entendre Maître Gims commenter les innovations scientifiques des Pharaons égyptiens qui auraient inventé l’électricité. Gustavo Petro réussit à mélanger le marxisme (les travailleurs et les paysans) avec le n’importe-quoi typique des conversations d’ivrogne et des fumeurs de narguilé au cannabis. Il fait naître le fascisme en 1914-1918, quelques années avant son émergence réelle. Il voit un Califat de Cordoue en Colombie. Demain, il va confondre Shakira avec Sherazade et Pablo Escobar avec Tarik Ibn Zyad.

Le peuple colombien est plus sérieux que son président. La Colombie est plus belle et plus harmonieuse que les déclarations confuses et incendiaires de son chef. Elle n’est pas une république bananière en dépit de ce que peut porter à croire son président qui se comporte comme un clown. Il y a quelques mois, il a déclaré que « la cocaïne n’est pas pire que le whisky ». Et en 2022, à New York aussi, il a appelé à légaliser le commerce de la cocaïne, selon lui moins dangereuse pour la planète que le charbon et le pétrole.

Petro n’est pas un phénomène isolé. Il fait partie d’un axe de la résistance qui s’agite de plus en plus et qui ne manque pas d’audace.  Il se compose du Brésil, du Venezuela et de la Colombie en premier lieu. Le Nicaragua et Cuba en font partie, mais ils sont trop petits et trop faibles pour réellement peser. Cet axe s’oppose à Trump pour ce qu’il est et s’aligne sur l’antisionisme le plus excessif et le plus assimilable à l’antisémitisme. Il navigue à contre-courant des trois obsessions qui conduisent la politique de Washington pour l’hémisphère occidental : empêcher la Chine de s’installer en Amérique du Sud, lutter contre l’immigration clandestine et arrêter le déluge de cocaïne et de fentanyl qui inonde les Etats-Unis.

Le Mexique fait jeu à part

Lula appuie l’Iran et le Hamas (qui en retour le considère comme un « allié »). Il a été un des premiers leaders mondiaux à parler d’un génocide à Gaza. Il défend la Russie face à l’Ukraine et a accompagné le président Petro en Chine récemment, où ce dernier a fait le premier pas envers une adhésion à l’initiative des Routes de la Soie. Lors de la campagne électorale américaine, Lula a ouvertement appuyé Biden et a traité Trump de fasciste. Sa femme, Janja, a même osé déclarer en public : « Fuck Elon Musk ».  Plusieurs entreprises américaines ont été prises pour cibles au Brésil : X a été suspendu durant des mois, Rumble est tout simplement banni de ce pays et Google et Meta se plaignent de pressions et des menaces émises par la justice brésilienne, bien décidée à censurer (« réguler ») les réseaux sociaux. Les Américains ont répliqué en infligeant au Brésil des droits de douane de 50% pour nombre de ses exportations phares comme le café et la viande. Maduro, lui, est bien plus virulent que Lula. Aligné sur l’Iran, la Russie et la Chine, il va plus loin et se positionne comme un opposant aux Etats-Unis en Amérique du Sud. Il refuse de rapatrier ses ressortissants arraisonnés par les autorités américaines, même s’ils sont réputés dangereux comme les membres du Tren de Aragua, un gang extrêmement violent, né au Venezuela, et qui s’implante aux Etats-Unis grâce à l’immigration illégale. Aujourd’hui, les deux pays sont presque en état de guerre. Les Américains ont déployé l’US Navy aux portes du Venezuela et ont placé une récompense de 50 millions de dollars sur la tête de Maduro. Ils l’accusent de diriger un cartel de la drogue, le Cartel de los Soles. Récemment, deux navires transportant de la cocaïne depuis le Venezuela vers les Etats-Unis ont été bombardés et coulés en pleine mer par l’armée américaine, dans un geste inédit dans les annales de la lutte antidrogue.

Lula et Maduro sont plus en pointe contre l’Oncle Sam que Boric, le nouveau président chilien, communiste pourtant. Ils sont plus intransigeants que la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, de gauche et qui n’est pas née de la dernière pluie. Elle a mis de l’eau dans son vin et accepte de négocier avec les Etats-Unis. Elle a beau être du camp progressiste, elle collabore dans la lutte contre les narco-trafiquants et l’immigration clandestine. Très intégrée à l’économie américaine, contrairement aux Vénézuéliens et aux Brésiliens, elle ne peut pas se permettre de saboter l’économie de son pays pour les beaux yeux de l’idéologie. Trump et son secrétaire d’Etat, Marco Rubio, lui expriment leur respect et leur appréciation.  Ils ont plus de leviers de pression sur elle que sur MM. Lula et Maduro qui pour l’instant mettent au défi les Etats-Unis. Le président brésilien n’a même pas voulu passer un coup de fil à Trump pour entamer un dialogue sur les tarifs douaniers de 50% imposés unilatéralement par les Etats-Unis. Il est le seul chef d’Etat au monde à avoir refusé de prendre langue avec les Américains sur ce sujet, à contre-courant de ses homologues d’Europe, du Canada, de l’Inde et de la Chine. M. Maduro, de son côté, passe son temps à la télévision en train de mettre en scène des entraînements militaires censés contrecarrer un potentiel débarquement américain. Il exhibe ses milices populaires, formées de civils volontaires prêts à se battre contre le péril yankee. On est loin d’une capitulation en rase campagne.

La diplomatie américaine n’est pas à son aise en Amérique latine. Ce n’est plus son jardin ou son arrière-cour, loin de là. Cuba est à terre, mais d’autres pays, moins anecdotiques, portent le fer contre les intérêts américains.

Dans le camp yankee, on ne compte pas beaucoup de poids lourds. L’Argentine de Milei est le seul grand pays à ouvertement défendre les thèses de Trump et de Rubio. Mais, au-delà de Buenos Aires, il n’y a que des poids plumes dans l’orbite américaine. Le Salvador de Bukele fait parler beaucoup de lui, mais il s’agit d’un confetti territorial et démographique. Le Panama a chassé les Chinois de la gestion de son canal mais, là aussi, il s’agit d’un petit pays. L’Equateur du président libéral Noboa suit le chemin de Bukele dans sa lutte contre les narcos mais il n’est rien d’autre que la base-arrière des organisations qui agissent en Colombie.  S’il y a une solution au problème de la drogue, elle passe par la Colombie.

Et tout n’est peut-être pas perdu sur ce front, car la Colombie ne va pas bien du tout et a besoin des Etats-Unis

Gustavo Petro est un président faible, plus à l’aise à l’étranger dans des forums acquis à sa cause que dans son propre pays. L’économie va mal et la violence est de retour. Les accords de paix avec les FARC, signés en 2016, déraillent. Les guérilleros de gauche ne se sont pas tous démobilisés. Une part importante continue la guerre au mépris des engagements pris devant la communauté internationale. Elle fait la guerre et elle cultive et commercialise la cocaïne, en même temps.  Il y a quelques jours, un hélicoptère de la police a été abattu par un drone de la guérilla. Bilan : douze morts. Une bombe a explosé devant une base militaire en plein centre-ville de Cali. Bilan : six morts. Petro en est à appeler à l’aide internationale pour lutter contre le terrorisme intérieur. Or, dans cette guerre, il a besoin des Américains qui équipent son armée et sa police et qui disposent des capacités de renseignement pour prévenir les attaques. Ils ont leur réseau d’information au cœur de la Colombie, dans les pays voisins et dans les milieux criminels sur le sol américain. Ils peuvent faire mal aux trafiquants et aux guérilleros en bloquant des transactions financières ou en gelant des biens aux Etats-Unis. Washington et Bogota ont besoin l’un de l’autre.

Dans six mois, des élections présidentielles auront lieu en Colombie. Petro veut se faire réélire. Il a ses chances car la droite colombienne est en crise. Elle n’a pas de leader naturel. Son dernier grand chef a été Alvaro Uribe Velez, aujourd’hui retiré de la vie politique et assiégé par plusieurs procès. Un de ses leaders les plus prometteurs, Miguel Uribe Turbay, a été assassiné en plein meeting politique en août dernier. Gustavo Petro, malgré ses faiblesses, a peut-être une chance de gagner car la droite colombienne est affaiblie et divisée. Les Américains doivent trouver un moyen d’aider la droite colombienne ou de soigner le délire de Gustavo Petro.

Un an après l’élimination de Nasrallah: le Liban reste captif du Hezbollah et de la cléricature iranienne

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Si l’élimination de Hassan Nasrallah enlève un pion important sur l’échiquier tragique du Proche-Orient, l’Iran conserve sa férule sur le petit Liban. Analyse.


Le 27 septembre 2024, l’armée israélienne a éliminé Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah depuis plus de trente ans. Une frappe d’une précision inédite, qui a pulvérisé le cœur du dispositif sécuritaire du mouvement et brisé le mythe d’un chef intouchable. Sa disparition a déclenché une joie visible dans une large partie du Moyen-Orient : Nasrallah n’était plus qu’un symbole de terreur, soumis aux ayatollahs de Téhéran.

Un an plus tard, le constat est implacable. L’homme n’est plus, mais le système qu’il servait demeure. Le Hezbollah n’a pas été démantelé ; il reste le bras armé du régime iranien. Et le Liban, toujours sous le joug d’une idéologie étrangère, voit sa souveraineté piétinée et son avenir confisqué.

L’élimination d’un homme ne suffit pas à mettre fin à une machine politico-militaire conçue pour survivre à ses chefs. Car la menace ne résidait pas seulement dans la personne de Nasrallah, mais dans l’idéologie totalitaire du Wilayat al-Faqih, qui confère au Guide suprême de Téhéran une autorité absolue et qui transforme des milices étrangères en instruments d’une entreprise impérialiste. Tant que cette cléricature demeure en place, le Hezbollah — ou ses avatars — continuera d’écraser le Liban et de menacer Israël, la région et, au-delà, le monde libre.

Une frappe spectaculaire, un système inchangé

La mort de Nasrallah a été perçue comme une prouesse militaire. L’armée israélienne a démontré qu’elle pouvait pénétrer les dispositifs les plus sophistiqués du Hezbollah et frapper son chef là où il se croyait protégé. Sur le plan psychologique, ce fut un séisme : l’homme qui se présentait comme l’incarnation de la « résistance » fut anéanti en quelques secondes.

Mais sur le plan structurel, l’effet est resté limité. Le Hezbollah a perdu son visage le plus connu, mais ni ses arsenaux, ni ses tunnels, ni ses réseaux logistiques reliant l’Iran au Liban. La disparition d’un chef ne suffit pas à effacer quarante années de construction méthodique : une armée parallèle, un appareil politique, une machine sociale et une idéologie religieuse qui, ensemble, tiennent le pays sous verrou.

Islam et politique : un héritage fondateur

Pour comprendre la permanence du Hezbollah, il faut en revenir aux racines. L’islam, dès son origine, a mêlé intimement le religieux et le politique. Mahomet ne fut pas seulement le fondateur de l’islam : il fut aussi chef militaire et bâtisseur d’un État. À Médine, il organisa une communauté, leva des armées et imposa son autorité sur la péninsule arabique.

À sa mort, la querelle de succession ouvrit une fracture durable. Les califes sunnites revendiquèrent une légitimité par consensus, tandis que les chiites affirmèrent que seul un descendant d’Ali, gendre du Mahomet, pouvait gouverner. De cette divergence naquit une opposition théologique et politique qui traverse encore le monde musulman.

Le chiisme : de l’exclusion au pouvoir

Longtemps persécutés et marginalisés, les chiites développèrent une doctrine centrée sur l’attente du douzième imam occulté. Cette attente nourrit une tension permanente entre passivité et contestation.

Au XVIᵉ siècle, la dynastie safavide imposa de force le chiisme duodécimain comme religion d’État en Iran, afin de se distinguer des Ottomans sunnites. Cette décision transforma l’Iran en bastion chiite, mais au prix de guerres confessionnelles et de fractures internes. Le chiisme devint non seulement une foi, mais un instrument de pouvoir politique.

C’est dans ce terreau que la cléricature iranienne moderne a bâti son idéologie : une religion transformée en arme politique et en outil impérial.

Le régime des ayatollahs : une théocrature totalitaire

En 1979, la chute du Shah ouvrit la voie non pas à une démocratie, mais à une théocrature. Le régime des ayatollahs plaça le Guide suprême au-dessus de toutes les institutions. Derrière les apparences électorales, la réalité était celle d’une dictature religieuse.

La doctrine du Wilayat al-Faqih devint la clé : le juriste-théologien gouverne au nom de l’imam occulté, concentrant dans ses mains l’autorité spirituelle et temporelle. Ce modèle fit du Guide suprême l’équivalent d’un monarque absolu, justifiant à la fois la répression interne et l’expansion externe.

Le projet était clair : domestiquer l’Iran sous la férule cléricale et exporter ce modèle à l’étranger. C’est ainsi que naquit le Hezbollah.

La naissance du Hezbollah : un bras armé des ayatollahs

En 1982, les Gardiens de la Révolution iranienne profitèrent de la guerre civile libanaise pour créer un mouvement islamiste armé, entièrement soumis au Guide suprême du régime des ayatollahs. Le Hezbollah adopta immédiatement la doctrine du Wilayat al-Faqih et fit allégeance au Guide suprême.

Sous Abbas Moussaoui, puis surtout sous Hassan Nasrallah, le mouvement devint une machine hybride, à la fois militaire, avec une armée mieux équipée que l’armée nationale libanaise, politique, en s’infiltrant au Parlement et dans les ministères, sociale, en offrant des services éducatifs et médicaux, et idéologique, en diffusant une culture de la haine et du sacrifice.

En quatre décennies, le Hezbollah s’est imposé comme un État dans l’État, confisquant la souveraineté libanaise.

Nasrallah : un pion de Téhéran

Hassan Nasrallah aimait se présenter comme un leader libanais, défenseur de son peuple. En réalité, il n’était qu’un pion docile de Téhéran, toute sa carrière placée sous l’autorité du Guide suprême. Ses discours exaltés n’étaient que l’écho servile de la propagande iranienne.

Sous son commandement, le Hezbollah a semé la mort en Syrie et en Irak, soutenu les Houthis au Yémen et renforcé le Hamas à Gaza. Rien de tout cela n’avait pour but de protéger le Liban : tout servait les intérêts de l’Iran, au prix du sang des peuples de la région et de la ruine d’un pays pris en otage par une milice confessionnelle.

Double discours et mensonge permanent

Le Hezbollah vit du mensonge, comme son maître iranien. Aux Libanais, il promet la protection : il impose la peur. À l’international, il se maquille en acteur politique : il n’est qu’un agent de Téhéran. Dans sa propagande, il revendique une légitimité nationale : il n’est qu’une milice terroriste.

Tout n’est que tromperie. La vérité est simple : le Hezbollah n’est pas libanais. C’est l’instrument armé du régime des ayatollahs en Iran.

Un appareil tentaculaire

Le Hezbollah n’est pas seulement une organisation militaire, mais une structure multiforme insérée dans toutes les sphères libanaises :

  • Militaire : roquettes, drones, missiles, tunnels ;
  • Politique : députés, ministres, institutions sous influence ;
  • Social : écoles, hôpitaux, aides financées par l’Iran ;
  • Économique : trafics, blanchiment, contrebande ;
  • Médiatique : Al-Manar, Al-Mayadeen, réseaux numériques…

Un tel maillage assure au Hezbollah une solidité durable : la disparition d’un chef ne suffit pas à ébranler un appareil aussi enraciné.

L’idéologie de la mort

Depuis les années 1980, le Hezbollah glorifie la mort. Les combattants tombés au front sont présentés comme des héros, leurs portraits envahissent les rues de Beyrouth et du Sud-Liban. Dans les écoles du mouvement, on inculque aux enfants que le sacrifice de soi est la plus haute vertu.

Cette idéologie mortifère ne vise pas seulement Israël : elle enferme toute une communauté dans une logique sacrificielle. Elle transforme chaque perte en victoire, chaque disparition en récit héroïque. C’est cette culture de la mort qui permet au Hezbollah de survivre à ses chefs.

Le Liban en faillite

Un an après la mort de Nasrallah, le Liban reste englué dans une crise totale. L’élection du général Joseph Aoun à la présidence n’a pas mis fin à la paralysie politique. La livre s’effondre, la pauvreté explose, l’exode des jeunes s’accélère.

Le Hezbollah est le principal responsable de cette faillite. En plaçant ses armes au-dessus de la Constitution et en alignant le Liban sur Téhéran, il empêche toute réforme, toute reconstruction, tout partenariat international.

La disparition de Nasrallah n’a rien changé : le pays reste sous tutelle étrangère. Son élimination a été saluée dans la région comme à l’international, redoutée par d’autres. Beaucoup y ont vu l’occasion d’affaiblir l’emprise iranienne. Mais une évidence s’impose : la mort d’un homme ne suffit pas. Le régime des ayatollahs conserve ses relais, ses financements occultes, ses trafics. Le Hezbollah reçoit toujours armes et argent. Le danger ne disparaîtra que si la communauté internationale frappe à la racine : la cléricature qui dirige Téhéran.

Trois scénarios pour l’avenir

  1. Déprise progressive : le Liban parvient, avec l’aide internationale et sa société civile, à réduire l’emprise du Hezbollah.
  2. Recomposition radicale : le mouvement se régénère sous une nouvelle direction, parfois plus violente.
  3. Statu quo mortifère : la milice se maintient, paralysant l’État et ruinant le pays.

Aujourd’hui, faute de volonté internationale ferme, le troisième scénario est le plus probable.

L’élimination de Hassan Nasrallah par l’armée israélienne, le 27 septembre 2024, restera une date marquante. Le chef du Hezbollah n’était pas invincible. Israël l’a prouvé. Mais la mort d’un homme ne libère pas un pays. Le problème n’était pas Nasrallah. Le problème, c’est Téhéran. Le régime des ayatollahs a créé le Hezbollah, l’a financé, armé et dirigé. Nasrallah n’était qu’un pion docile. Un an après, rien n’a changé. Le Liban reste otage. Arsenaux pleins, financements occultes, réseaux actifs. Et ailleurs, le même schéma : Irak, Yémen, Gaza. Partout, l’ombre du Wilayat al-Faqih. La conclusion est nette : tant que la cléricature de Téhéran existera, la menace persistera. Pas seulement pour le Liban, mais pour toute la région. Le jour où ce système s’effondrera, alors seulement les peuples arabes — et les Libanais en premier — pourront un peu respirer.

La vengeance comme moteur politique entre Israéliens et Palestiniens

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Marie Robin publie La vengeance et la paix (Biblis, 2025)


Depuis bientôt deux ans, Gaza est le théâtre d’une guerre totale entre l’armée israélienne et le Hamas. Derrière la rhétorique de la légitime défense brandie par Benyamin Nétanyahou, se joue en réalité une guerre de vengeance. Le Premier ministre israélien, malgré les avertissements de ses services, n’a pas écouté et renforcé la sécurité sud du pays. Puis se passa ce qu’il se passa : 1200 Israéliens tués par l’organisation islamiste et la prise en otage de 200 innocents supplémentaires. Depuis, aucun compromis suffisant des deux côtés n’a permis de parvenir à un cessez-le-feu.

Une guerre qui ne vise pas seulement à neutraliser le Hamas, mais à infliger une punition collective à une population déjà exsangue. Le 7 octobre 2023, les islamistes savaient très bien qu’en se vengeant de deux décennies de blocus et de la colonisation des territoires palestiniens en Cisjordanie, ils n’attireraient que la foudre de Netanyahou. Ces actes n’étaient pas un acte de guerre au sens classique, mais un acte de pure haine et de vengeance, nourri par des décennies d’humiliation et de frustration. En retour, l’armée israélienne a déclenché une opération militaire sans précédent, qui a pour but d’éradiquer le Hamas (est-ce seulement possible ?), non pas de régler le conflit mais d’assouvir la colère d’un État et d’un gouvernement d’ultra-droite persuadés qu’aucune coexistence n’est possible avec une telle organisation radicale en face. À raison. 

A lire aussi: Macron et la Palestine: entre sincérité et naïveté

Le livre de Marie Robin, La vengeance et la paix (Biblis, 2025) éclaire parfaitement ce mécanisme. Il montre comment la vengeance s’auto-entretient, se nourrit de la douleur passée pour justifier la violence présente. Elle devient une spirale qui empêche tout retour à la raison, et encore moins à la paix. Le Hamas, en attaquant les kibboutz et en massacrant des civils, n’a pas cherché à obtenir une victoire stratégique. Il a cherché à humilier, à déchirer, à venger les humiliations subies depuis des décennies par le peuple palestinien, enfermé, colonisé, assiégé. Israël, en retour, a transformé cette douleur en une guerre punitive, sans limite ni horizon politique. Deux logiques symétriques se répondent : la vengeance du faible contre le fort, et la vengeance du fort contre le faible.

Mais ce glissement est dangereux bien au-delà du Proche-Orient. Nous basculons dans un monde où les règles du droit international s’effacent petit à petit, où l’ONU devient simple arène de tribuns, spectatrice de tragédies multiples qu’elle n’arrive plus à contenir, encore moins à prévenir. La guerre de Gaza en est le symbole le plus brutal : les résolutions se succèdent, les condamnations diplomatiques se multiplient, mais aucune contrainte réelle ne s’impose sur les parties. Depuis des années, le droit est devenu un simple ornement auquel on se raccroche, impuissants que nous sommes face à la logique de la vengeance. Et ce n’est pas seulement Israël ou le Hamas qui sont concernés: partout, du Soudan à l’Ukraine, en passant par le Sahel, les conflits se nourrissent de rancunes, de mémoires blessées, de règlements de comptes sans fin.

Systémiquement parlant, le risque est immense : que les relations internationales se réduisent à une suite de représailles, d’attaques et de contre-attaques, où la diplomatie n’est plus qu’un mot vide. C’est déjà le cas. Si la vengeance devient le moteur de l’histoire, alors la paix ne sera définitivement plus qu’un mirage. L’auteur Marie Robin rappelle combien il est difficile, mais vital, de briser ce cycle : seule une logique de justice peut interrompre la spirale de la vengeance. Or nous assistons aujourd’hui au triomphe de l’inverse : une justice paralysée, un droit international méprisé, des Nations unies décrédibilisées. Ce monde est dangereux pour tous, y compris pour ceux qui croient en tirer des dividendes immédiats. Car la vengeance n’a pas de fin, elle n’engendre que de nouvelles blessures, de nouvelles rancunes, et la perpétuation des conflits.

Le discours de Benjamin Netanyahou à l’ONU, le 26 septembre dernier, en a donné une illustration saisissante. Loin de tendre la main à la communauté internationale, il a puni les Occidentaux de leurs critiques, accusant la reconnaissance de l’État palestinien de constituer une prime au terrorisme. Aux Palestiniens, il a adressé un message glaçant : il n’y aura pas d’État palestinien, et Israël décidera seul de leur avenir. Comme si la paix pouvait se résumer à une décision unilatérale, comme si l’avenir d’un peuple pouvait être dicté par la force et non par le droit. Mais qui aujourd’hui pour s’y opposer fermement ? Personne. 

261 pages

L’affaire Sarkozy et le malaise de nos élites

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Sarkozy entrainera la Justice dans sa chute, prédit Ivan Rioufol


La classe politique, affaiblie, entraine la Justice dans sa chute. Avec la prochaine détention de Nicolas Sarkozy, décidée jeudi par le tribunal correctionnel de Paris dans l’affaire libyenne, c’est l’ensemble du système en place depuis un demi-siècle qui est ébranlé. L’édifice résistera-t-il encore longtemps aux coups de boutoir des réalités ?

Absence de preuves et d’aveux

Celles-ci obligent de plus en plus les élites à descendre de leurs nuages pour s’attacher aux faits, aux évidences, à la vie des gens. Or une même déconnexion unit l’exécutif, le législatif, le judiciaire : ils se sont étourdis de leurs leçons de morale sans toujours être eux-mêmes exemplaires. L’ancien président de la République a été condamné à cinq ans de prison, avec mandat de dépôt à effet différé de quelques semaines, en dépit d’une absence de faits, de preuves, d’aveux. Le réel est une donnée qui, une fois de plus, est restée à la porte du raisonnement du tribunal. Les relaxes sur les trois accusations de corruption, de recel de détournement de fonds libyens et de financement de la campagne présidentielle de 2007 confirment d’ailleurs le vide du dossier. Il avait été ouvert de surcroit en 2012 par la publication par Mediapart d’un document soupçonné d’être un faux par le tribunal. Ce dernier a néanmoins voulu sanctionner une « association de malfaiteurs » dans le dessein d’humilier un homme politique. Mais ce règlement de compte, mené sous la présidence d’une juge qui aurait elle-même manifesté contre Sarkozy en 2011, a toutes les apparences d’un abus de pouvoir.

Retrouvez les « carnets » d’Ivan Rioufol chaque mois dans le magazine Causeur. Prochain numéro en vente mercredi 1er octobre.

Les citoyens regardent ailleurs

Les sondages le répètent : les Français n’ont pas davantage confiance en leurs juges qu’en leurs dirigeants ou leurs représentants. Cette « guerre » entre le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire, dénoncée ce vendredi matin par Henri Guaino sur RTL, n’est pas celle des citoyens : ils restent les spectateurs affligés de ce monde qui pourrit de l’intérieur. La « révolution d’atmosphère » à laquelle se prête le tribunal correctionnel en faisant embastiller prochainement un ancien président de la République est un leurre. Avec leur coup de force corporatiste, les juges se dévoilent dans les rôles usurpés de prêcheurs de vertu qui saturent la vie publique depuis trop longtemps.

D’autant que ces justiciers, qui condamnent sans preuve, ne sont pas exempts de cette corruption morale qu’ils reprochent à Sarkozy. Non seulement il est risqué de critiquer les décisions des juges, abrités derrière un État de droit à usage flexible, mais personne ne les jugera en retour pour leurs possibles fautes. S’il est une révolution à souhaiter, c’est celle qui mettra un terme aux fantômes en place. Des trois pouvoirs existants depuis Montesquieu – exécutif, législatif, judiciaire – il en manque un quatrième : le pouvoir du peuple. C’est vers lui que le système en décomposition doit se tourner pour retrouver le réel.

Le drame discret de la bourgeoisie

Loin de l’autofiction à la mode, Louis-Henri de La Rochefoucauld signe avec L’Amour moderne un vaudeville chic et décalé. Irrésistible.


Qui a dit qu’il ne se passait jamais rien dans les beaux quartiers ? Sûrement pas Louis-Henri de La Rochefoucauld qui, dans son nouveau roman, offre la preuve éclatante et terrifiante du contraire.

L’affaire a lieu en 1993 derrière les grilles d’une propriété du 16e arrondissement de Paris au nom modianesque en diable : Villa Vermeer. Vit là une famille bon chic bon genre qui respire l’équilibre et inspire l’ennui: la famille Dubois. Jusqu’au jour où tout bascule. Le père polytechnicien, il ne faut gager de rien, assassine sa femme et ses deux enfants. Pour Ivan, alors élève en CE2 à Loyola, appellation derrière laquelle on reconnaît sans peine les jésuites de Franklin, la perte de son ami Alexis tiré « comme un lapin » par son père est une tragédie dont il ne se remettra jamais.

A lire aussi: Douche froide pour le Duce

L’histoire commence véritablement en 2023. Ivan Kamenov, devenu un auteur dramatique à succès, a essuyé un divorce et traîne son spleen entre le square Pétrarque et le cimetière de Passy qu’il sait être son ultime demeure. Mais que faire d’ici là ? Il y a certes les déjeuners à La Rotonde de la Muette avec sa tante Catherine, personnage haut en couleur, mais cela ne suffit pas à lui faire oublier le désert qu’est devenu sa vie et, plus inquiétant encore, cette panne d’inspiration qui s’éternise. Ivan n’écrit plus. Pas une ligne. Même si sa cote reste au zénith, il y a urgence. La vie étant bien faite et ce roman aussi, voici qu’entre en scène un certain Michel Hugo surnommé « Hugo le petit » par opposition à Victor, « notre monument national ». Michel Hugo donc, producteur de cinéma, véreux comme il se doit, est marié à Albane Blanzac, actrice légendaire n’ayant pas tourné depuis longtemps, dont on découvre qu’elle a un lien avec l’affaire Dubois. Mais ne divulgâchons pas. Michel Hugo souhaitant revenir dans la lumière grâce au théâtre qu’il possède, propose à Ivan d’y créer une pièce avec sa femme dans le rôle principal. Son titre : L’Amour moderne. À ce stade, tout est en place pour 250 pages de lecture jubilatoire. Ivan n’écrira pas une ligne et tombera amoureux d’Albane Blanzac, héroïne fragile et évanescente particulièrement attachante. On rit beaucoup aux tribulations du mari, de la femme et de l’amant. Cocasse des situations, répliques qui fusent, portes qui claquent, nous sommes dans l’esthétique du vaudeville chic dont raffole le théâtre privé sur lequel Ivan règne en maître. Mais l’envers du décor est tout autre. Derrière la légèreté, les drames. Dubois qui assassine sa femme, Hugo qui violente la sienne. #MeToo est passé par là et l’auteur à la plume ironique, voire assassine, n’épargne ni ses personnages masculins ni le milieu bourgeois dont ils sont issus. Ivan seul passe entre les gouttes, éternel rêveur qui « malgré ses farces demeurerait à jamais un enfant triste du XVIe arrondissement ».

Avec L’Amour moderne Louis-Henri de La Rochefoucauld réalise un tour de force : celui d’avoir écrit un roman aussi drôle que mélancolique.


L’Amour moderne, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Robert Laffont, 2025. 256 pages

L'Amour moderne - Prix Interallié - Prix Cabourg du roman

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Soft Story

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Mercredi matin, Éric Dupond-Moretti, fidèle à sa rougeoyante manie d’exagérer les défauts de la droite, et visant MM. Retailleau et Darmanin, a parlé de « totalitarisme ». S’il était le seul à jouer avec ce feu, tout irait bien. Hélas, nous en sommes loin.


Bock-Côté, Delsol, bien d’autres encore : il se trouve des voix à droite pour considérer que la France est devenue un pays totalitaire, ou est en passe de l’être. L’accusation est suffisamment grave — puisqu’en politique aucune n’est plus lourde — pour que nous nous y intéressions de très près. La question est donc : notre pays est-il vraiment totalitaire, ou un petit peu, ou pas du tout ? Essayons d’y répondre en laissant de côté opinions instinctives et intérêts partisans.

Commençons par un peu de bon sens et de pragmatisme. Faites un test tout simple. Allez à votre fenêtre, ouvrez-la en grand, penchez-vous au dehors et criez de toutes vos forces : « Macron est un xxxxxxx ! » (remplacez xxxxxxx par le nom d’oiseau de votre choix). Observez alors ce qui se produit. Voyez-vous, dans les heures qui suivent, débarquer chez vous la maréchaussée qui vous emmène en garde à vue en serrant très fort les menottes? Ou bien êtes-vous, trois semaines plus tard, victime d’un contrôle fiscal entraînant la saisie de vos biens ? Vos enfants sont-ils exclus de l’école ? Vous interdit-on l’accès à l’hôpital ? Perdez-vous le droit de vote ? Vous propose-t-on de quitter le pays ? Que nenni. Il ne vous arrive rien. Au pire, si votre voisin de palier est encarté chez Renaissance, il crèvera vos pneus. S’il est culturiste et aviné, il vous giflera peut-être sur le moment. Mais ce sera au nom de sa bêtise et de sa mauvaise humeur, pas sur ordre de la place Beauvau.

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Pour vous éviter tout désagrément, abordons la chose sous un autre angle. Dans un régime totalitaire, la plupart des auteurs de Causeur seraient placés sous haute surveillance et leurs concierges noteraient toutes leurs allées et venues. Certains fuiraient à l’étranger. D’autres décéderaient soudainement dans des circonstances inexpliquées. Peut-être certains se tairaient-ils — et nul ne songerait à le leur reprocher, car la perspective de la torture a eu raison de bien des témérités intellectuelles. Or, rien de tout cela ne se produit. Vous êtes en train de lire Causeur sans VPN et vous n’avez pas les mains moites. On peut donc, à Paris sous Emmanuel Macron, se situer dans l’opposition franche et assumée sans glisser dans sa baignoire ni passer sous un autobus. C’est heureux.

Oxymore

Mais cela ne suffit pas à convaincre les esprits qui dénoncent, le regard sombre et la voix grave, le totalitarisme français contemporain. Car, selon eux, la nature profonde du système totalitaire a évolué depuis le temps de Hannah Arendt, et sa définition a muté. Autrefois, il s’agissait d’un système politique où l’État interdisait toute forme de pensée libre et d’initiative individuelle, imposait une idéologie de parti unique et instaurait la nationalisation et la Terreur. Aujourd’hui, le totalitarisme serait devenu — chez nous, tout du moins — flou, imperceptible, louvoyant, bref : soft.

Le totalitarisme soft serait ainsi le nouveau visage du pire régime de tous les temps. Il remplacerait la coercition pure du communisme et du nazisme par la manipulation mentale et médiatique. Il ne tuerait plus franchement. Il vous placerait sous une perfusion d’anesthésiants qui vous rendent stupide et vous paralysent jusqu’à l’extinction lente de votre âme et l’abolition consentante de votre liberté. Il vous installerait dans une fosse commune beaucoup plus confortable que l’ancienne : équipée du Wi-Fi, on vous y gaverait d’hyperconsommation jusqu’à ce qu’obésité et infarctus s’ensuivent. Dans ce camp sans barbelés, il serait strictement interdit de critiquer l’immigration si le pouvoir en place est de gauche, ou le capitalisme s’il est de droite.

Car, oui, notons-le : dans cette configuration, chaque camp accuse ses ennemis d’incarner le nouveau monstre. Nul n’est à l’abri de ce soupçon ultime, pas même les centristes les plus mous, supposés incarner la version la plus hypocrite — donc la plus perverse — du totalitarisme soft.

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Là où le bât blesse, c’est que les mots ont un sens, et que « totalitarisme soft » est le pire oxymore de la pensée contemporaine. Douceur et totalitarisme sont aussi incompatibles que le jour et la nuit. Il n’y a pas d’Auschwitz homéopathique. Il n’y a pas de goulag rigolo. Il n’y a pas de balle dans la tête indolore. Il n’y a pas de visions supportables de femmes suppliciées par le Hamas le 7-Octobre. Le totalitarisme est, dans son essence même, sauvage, cruel et abject. Et s’il a trouvé tant de sympathisants au cours de l’Histoire, ce n’est jamais en raison d’une beauté propre, mais à cause de l’effroyable bêtise, mêlée de vice et de cruauté, de ses encenseurs.

Lorsque Roland Barthes louait les charmes du Petit livre rouge, il lui aurait suffi d’ouvrir un peu les yeux pour constater avec effroi et honte que le maoïsme fut la plus vaste entreprise d’extermination sous le ciel. S’il ne voulait pas le voir, ce n’était pas parce que le Grand Bond en avant paraissait aimable, mais parce que le sémiologue germanopratin éprouvait une attirance quasi érotique pour le mal. « Ce n’est pas en dépit du bain de sang, mais en raison du bain de sang, qu’ils vont à la révolution », dit Alain Besançon. Le problème psychiatrique est le même aujourd’hui chez les racailles du 93 qui trouvent du charme à la version afghane de la charia, ou chez nos bourgeois des beaux quartiers qui considèrent Poutine comme un émouvant défenseur de la civilisation chrétienne.

Il est extraordinaire que lesdites racailles et lesdits bourgeois dénoncent en chœur, tout en se haïssant réciproquement, le « totalitarisme soft » de la France de 2025. Nous ne devons jamais cesser de nous en étonner. Jusqu’au moment où nous comprenons pourquoi.

Mises en garde

Faisons un sort à l’idée selon laquelle il existerait un demi-totalitarisme, un totalitarisme inachevé ou en voie de formation, dont nous serions victimes. Car, bien sûr, les tenants de cette thèse n’ont pas le ridicule d’affirmer que la France est l’Allemagne nazie de 1941 ou un stalinisme en vitesse de croisière en 1933. Seuls les plus rageurs osent le dire, et personne de sensé ne les écoute.

Les autres se contentent de nous mettre en garde : le totalitarisme serait déjà parmi nous, en puissance et même en acte ; il aurait infiltré nos institutions, pénétré nos médias, aboli notre insolence, et il serait sur le point de rafler tout le reste à la première occasion. Nous vivrions, en quelque sorte, en régime semi-totalitaire, ou pré-totalitaire. Eh bien, cela est un mensonge. Le terme de totalitarisme est clair et distinct : tout doit disparaître. Or, l’économie française n’a pas été entièrement nationalisée, loin de là. La bureaucratie pèse peut-être de plus en plus lourd, mais il est encore largement possible de créer et de s’enrichir à force d’ingéniosité et de travail, sans adhérer à Renaissance. Causeur, CNews, Valeurs actuelles, le Journal du dimanche, Europe 1 existent, et leur public grandit chaque jour. Les opinions les plus risquées, les plus excentriquement anti-macronistes — et aussi les plus laides — pullulent sur les réseaux sociaux sans que la censure songe ou parvienne à les rattraper.

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Jean-François Revel a eu le génie de parler de la « tentation totalitaire ». Il a été un de nos meilleurs lanceurs d’alerte : oui, le monde évolue vers le socialisme, et tout au bout du socialisme, il y a le communisme, et nous serions bien inspirés de tirer sur le frein à main avant de franchir cette frontière, car elle n’autorise aucun retour en arrière. Oui, la France du confinement a étrangement ressemblé, par bien des traits, à la Chine de Xi Jinping, laquelle est bel et bien totalitaire. Oui, les wokes sont des gardes rouges, et l’on sait ce que ces gens font aux innocents lorsqu’ils prennent le pouvoir. Mais ce qui est, est, nous enseigne Aristote, et il est aisé d’en déduire que ce qui n’est pas encore n’est pas encore.

Autrement dit : nous ne vivons pas du tout en régime totalitaire. L’accumulation quantitative chère à Hegel n’a pas provoqué le renversement qualitatif final. La tentation n’a pas atteint le stade de la possession. Cela viendra peut-être. Mais, tant que cela ne sera pas venu, dire que c’est réglé d’avance constitue une insulte à la vérité historique et aux pauvres gens qui croupissent, au moment même où vous lisez ces lignes, dans les geôles nord-coréennes. Eux savent que le totalitarisme n’est pas soft. Et s’ils avaient l’heur de visiter notre pays, il leur suffirait d’une phrase pour vous faire regarder la France comme une démocratie. Imparfaite, lamentable, corrompue, pénible, mais une démocratie.

Alors, pourquoi tant d’entre nous ont-ils cette vilaine tendance à voir du totalitarisme où il n’y en a pas ? Parce que cela fait de nous des dissidents, des résistants, des héros ou des prophètes. Et parce que l’orgueil de ceux qui défendent la liberté n’est pas moindre, ni moins trompeur, que celui de leurs adversaires. Nos rêves de grandeur personnelle nous rendent souvent aussi petits que nos contradicteurs. Mais en nous trompant pour nous trouver beaux, nous servons la cause du faux. Le jour venu, si nous en avons le cran, nous marcherons dans les pas de Soljenitsyne. En attendant, faute de mieux, contentons-nous de faire preuve de sobriété, contrairement à M. Dupond-Moretti.

Derrière l’horizon…

Jean-René Van der Plaetsen se fait à la fois moraliste et conteur, sensuel et patriote, mondain et fraternel dans un recueil de nouvelles La vie à contre-courant qui paraît le 1er octobre aux éditions du Rocher…


On est toujours un peu fébrile et impatient quand on aborde des nouvelles. Y aura-t-il une continuité dans l’éparpillement des textes ? Une forme de cohérence ou un désaxage ? Un ton, une ambiance, un décor, une couleur ? Surtout quand ces textes s’étendent sur une si longue période, certains datent du siècle dernier, 1989 et d’autres sont du millésime 2025. L’homme et l’écrivain partagent-ils les mêmes doutes sur l’existence ? L’apprenti journaliste, hussard d’esprit et de style, a-t-il encore quelque chose à voir avec l’installé directeur délégué de la rédaction du Figaro Magazine ? Le poids des années a-t-il effrité, érodé cette mélancolie qui est la marque des moralistes lisibles ? La réussite professionnelle est-elle un frein à la veine créatrice ? Je me posais toutes ces questions avant d’entamer la lecture de La vie à contre-courant qui paraît mercredi prochain dans les librairies.

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Jean-René Van der Plaetsen, auréolé du Prix Interallié et Grand Prix Jean Giono n’est pas homme à tanguer, à varier, à trahir ses élans du passé et à brader l’Histoire de France pour une gamelle ou une prébende. Je l’ai retrouvé tel quel, droit et romantique, dans toute sa panoplie qui va du nostalgique lucide au pasteur bambocheur. Une raideur apparente qui est le voile des pudiques et le sel de la vraie littérature. Comme tout bon militaire, Jean-René est un sentimental qui se contrôle, qui n’a pas peur de ses émotions ; tout en les canalisant, il leur offre un bon de sortie. Il ne ferme aucune porte à l’aventure, à l’incongru, au magique, tout le contraire d’un bourgeois encrouté et fat. Chez Jean-René, on retrouve ce vieux fond de culture qui nous fait tellement défaut aujourd’hui et qui est attaqué par les salisseurs de mémoire. Mais le figer dans la réaction, dans la posture de l’ordre, dans une certaine classe sociale serait une erreur de jugement. Une idiotie. Jean-René est à l’image de ces officiers de terrain qui ont beaucoup côtoyé les hommes, les diplômés du dernier rang et les fils de famille. Dans ce recueil d’automne, on croise les fantômes, les marottes de l’écrivain, une Polonaise tentatrice, des grognards, des chauffeurs de taxi, des dîners mondains, l’illusion de Paris, le Liban, la Normandie, la Coloniale, l’île d’Arz, un adjudant qui marche et qui offre sa vie, une table ripailleuse, un Famas « tiède et bien huilé », des flacons qui scintillent dans la nuit, des demeures ancrées et la vacuité du monde moderne. Jean-René est un antimoderne qui n’a pas le cœur sec. Il s’enthousiasme pour un galon, une bataille perdue, une jambe soyeuse, un amour impossible et la Légion étrangère. Il est traversé par un courant alternatif, très agréable pour le lecteur qui reste en permanence sur le qui-vive, à la fois une forme de classicisme faussement désinvolte et des emballements sincères. Ses héros cabossés, en transit ou en bout de course, sont des hommes seuls, colonel en colère, Russe blanc, célibataire endurci, rebelle et anticonformiste. Cet écrivain-là n’est pas monolithique.

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Éric Neuhoff, dans sa tendre préface, a eu le nez creux de lui mettre le pied à l’encrier. Ce que j’aime particulièrement dans cette série de nouvelles, c’est cet assemblage peu courant, un constat implacable sans le dégoût de la vie. Jean-René n’est pas un écrivain misanthrope, comme si le jeune sexagénaire n’avait rien oublié de sa fougue d’antan, de ses errements de jeunesse, comme s’il était prêt à croquer le fruit défendu alors que ses personnages ont vu tant de malheurs émailler leur vie. Jean-René est un inclassable. Il a puisé et façonné sa propre veine dans plusieurs sources. Il a retenu les leçons de netteté et d’onctuosité de Blondin, de provincialisme assumé chez Tillinac, j’entrevois également un compagnonnage avec les biffins de Jacques Perret, et puis le goût de mêler l’Historie à la psychologie cher à Déon et peut-être étrangement, un cousinage avec François Nourissier. Un attachement à l’homme coincé, au dissident, à celui qui ne communie pas avec la foule, et pourtant, toujours vivace, l’attrait de la beauté d’une femme, d’une maison, d’un foyer, d’un bonheur à portée de main et inatteignable.

Je me rends compte que je ne vous ai pas encore fait entendre cette voix singulière. Le plaisir de la formule racée est la matrice de ce recueil. Jean-René devrait penser à compiler ses maximes : « On ne fréquente pas sans s’infecter la littérature », « il y a une littérature des taxis », « Mon regard s’alanguirait souvent si les femmes ne parlaient pas tant » et ce sublime : « Aujourd’hui encore, on retrouve dans les mentalités iledaraises quelques réminiscences de ce matriarcat qui fonctionnait parfaitement ».  


La vie à contre-courant de Jean-René Van der Plaetsen – édition du Rocher. 200 pages

Le quart de Pépère

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Je me rends compte que je ne suis qu’un cachottier, lectrices et lecteurs adorés. Dans ma dernière chronique consacrée à notre balade, ma Sauvageonne et moi, aux étangs de Méricourt, je ne vous avais pas tout raconté. En effet, nos pérégrinations ne se sont pas arrêtées à la rencontre, sur le chemin de retour, avec le sympathique pêcheur, généreux donateur de la perche éléphantesque capturée dans la vieille Somme. Est-il nécessaire de le rappeler ? Vous le savez, ma Sauvageonne adorée est pleine de ressources et de curiosité. Alors, quand nous traversâmes le village de Chipilly, son attention toujours en éveil fut attirée par le monument aux morts. « Regarde, vieux Yak ! Comme c’est étrange et comme c’est beau ! » fit-elle de sa voix de Brigitte Bardot pleine de sensualité. Elle n’avait pas tort. Le monument représente un soldat britannique en train de consoler son cheval blessé. Comme le souligne le panneau explicatif, à la fin de la Première Guerre mondiale le cheval est traité en véritable héros. D’autres œuvres l’honorent à travers le monde : un cheval en bronze grandeur nature et son soldat lui offrant à boire, à Port Elisabeth en Afrique du Sud ; un cheval s’abreuvant, monument en l’honneur de la 66e division, au Cateau ; une statuette de cheval en bronze, dans l’église St-Judes à Hampstead, dédicacée aux 375 000 chevaux morts à la guerre. Il ne faut jamais oublier : « Nombre d’événements de la Grande Guerre 14-18 a eu pour théâtre la Picardie », est-il encore écrit sur le bienvenu panneau. « Les soldats des armées britanniques et de tout le Commonwealth se sont battus sur le front de la Somme. En 1916, la Bataille de la Somme a provoqué la mort de 107 000 d’entre eux (le chiffre approximatif des pertes étant de près de 500 000 personnes). Après la guerre, ce sont 127 000 sépultures réparties entre 230 cimetières et carrés militaires ainsi que de nombreux monuments qui furent édifiés en hommage aux disparus. » Le monument de Chipilly, lui, a été érigé en l’honneur de la 58e division britannique, la London Division. L’artiste, auteur de l’œuvre est le sculpteur français Henri-Désiré Gauquié (1858-1927). Alors que je contemplais et photographiais dans tous les sens la magnifique création, je me mis à penser à mon grand-père paternel, Alfred Lacoche (je le surnommais Pépère) qui combattit dans la Somme pendant la Grande Guerre. Blessé à deux reprises, il repartit à chaque fois au front. Lorsqu’il rentra du grand carnage, il jura de ne plus manger un gramme de viande de cheval. « Ils nous ont rendu tant de services dans les tranchées », racontait-il. En 2009, lorsqu’on me demanda d’écrire le scénario d’une bande dessinée et que je m’associais au si talentueux Serge Dutfoy, pour l’album collectif Cicatrices de guerre (s) paru aux éditions La Gouttière, ce fut à lui, à Pépère, que je pensais. Et nous nous mîmes, Serge et moi, à raconter un épisode de sa vie : à la fin de sa longue existence, tous les dimanches matins, en compagnie de ma grand-mère, il se rendait chez nous, dans la maison familiale, au 14 de la rue des Pavillons, à Tergnier, petite ville ferroviaire de l’Aisne. Comme Pépère tremblait, mon père le rasait. Dans un cabas de cuir, il apportait son blaireau, le savon à barbe et le quart, le vieux quart qu’il avait ramené des tranchées de la Somme quand il combattait nos bons amis d’Outre-Rhin. Pépère s’asseyait ; mon père attrapait le rasoir, faisait mousser le savon et opérait, tel un barbier professionnel. Parfois, mon grand-père laissait échapper quelques souvenirs. Il se souvenait de ses copains, tombés à ses côtés ; il se souvenait de la bravoure des soldats britanniques. Il se souvenait de la boue. Des chevaux embourbés qu’il fallait abattre d’une balle dans la tête pour qu’ils ne souffrissent pas car on ne pouvait pas les dégager. Il nous parlait parfois de l’attaque du Bois de Maurepas, en août 1916, au cours de laquelle il avait été blessé par un éclat d’obus. La lame passait et repassait sur ses joues ridées. Son regard se perdait dans le vague, dans l’onde d’une infinie tristesse. Je tentais de comprendre ce qu’il ressentait ; je n’avais que l’image. Pas le son émis par sa mémoire. Ce dernier devait se composer de fracas, de canonnades et de cris. A sa mort, mon grand-père a donné le quart à mon père. Au décès de ce dernier, j’en ai hérité. Il est aujourd’hui bien protégé dans un meuble de ma cuisine. Quand un flot de mélancolie ou de désespoir me submerge, je le regarde. Je pense à Pépère, aux tranchées de la Somme, à la souffrance indicible des Poilus. Alors mes petits soucis disparaissent comme par magie.

Peut-on être un golden boy et gauchiste?

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L’homme d’affaires Matthieu Pigasse était récemment invité sur France 2 à une heure de grande écoute pour commenter la crise budgétaire et l’instabilité politique. Il affirme défendre des idées politiques à l’opposé de ses intérêts financiers.


Le jeudi 11 septembre, sur France 2, la journaliste Caroline Roux a reçu dans son émission « L’Événement » l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, qu’elle présente ainsi : « Vous êtes président du groupe de médias Combat, vous êtes aussi banquier d’affaires et à ce titre vous avez conseillé certains gouvernements pendant la crise financière, notamment en Grèce. Vous êtes assez rare à la télé, vous prenez rarement la parole. Je vous remercie d’être là[1]. » Sans doute contrainte par le temps, Mme Roux a omis d’évoquer le parcours politique de son invité, de préciser ce qu’est son groupe de médias Combat et d’indiquer le nom des organes de presse et des agences culturelles qu’il « contrôle » afin de combattre « la droite radicale », selon son propre aveu[2]. Réparons cette erreur.

Viva la revolución !

Énarque influencé à l’époque par Jacques Attali, M. Pigasse est nommé, en 1998, conseiller technique du ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, puis directeur adjoint du cabinet de son successeur, Laurent Fabius. Il se lance ensuite dans une carrière dans le privé de haut vol. Il est recruté en 2003 par la banque Lazard où il gravit les échelons jusqu’à devenir le responsable mondial des activités de fusions et acquisitions. Il démissionne après 16 ans de bons et lucratifs services. Co-directeur d’une banque d’investissement, membre des conseils d’administration de différentes entreprises, M. Pigasse consacre une partie de son énergie et de ses finances à la construction de ce qu’il espère être un jour un empire médiatique au service de ses opinions. Dans un entretien donné au magazine GQ en 2015, il brosse de lui-même le portrait d’un révolutionnaire qui « vomit l’aristocratie », d’un ancien punk prêt à « renverser la table » et à « mettre le feu », rien de moins. Rappelons quand même que ce révolutionnaire exalté a fait partie des « Young leaders » repérés et formés par la French-American Foundation, qu’il a organisé la vente de Libération à Édouard de Rothschild en 2005, a participé aux travaux de Terra Nova dès sa création en 2008, a ensuite échafaudé avec la Banque Lazard de très juteuses opérations de conseils auprès de gouvernements sud-américains et de nombreuses entreprises françaises et étrangères. De quoi fomenter une révolution aux petits oignons, et à l’abri du besoin.

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M. Pigasse fonde le groupe de médias Combat en 2009. Il rachète Radio Nova, une radio essentiellement musicale qui, en 2024, récupèrera les comiques gauchistes Guillaume Meurice et Aymeric Lompret, anciennes gloires de France Inter. Il reprend Les Inrockuptibles, magazine culturel qui n’intéresse personne hormis Virginie Despentes, les étudiants hébétés de Paris 8 et les militants « déconstructivistes » de Sciences Po, puis Cheek, un média féministe qui se targue de cibler les jeunes femmes « actives et urbaines ». Pour achever de décerveler une jeunesse crétinisée par le wokisme et l’islamo-gauchisme, Matthieu Pigasse fait l’acquisition de « Rock en Seine », un festival musical qui, lors de sa dernière édition, a accueilli Kneecap, un groupe irlandais introduisant et concluant ses concerts aux cris de « Free, free Palestine » et dont l’un des membres est poursuivi par la justice britannique pour s’être couvert d’un drapeau du Hezbollah, organisation classée terroriste au Royaume-Uni, lors d’un concert à Londres en 2024 – rien qui puisse gêner un public habitué à arborer keffiehs et drapeaux palestiniens en toute occasion. L’écologisme faisant partie des idéologies qui ont sa faveur, M. Pigasse s’est approprié « We Love Green », un festival censé allier événement musical et respect de l’environnement, et qui a de surcroît, selon son propriétaire, « le métissage comme horizon » (tweet du 25 juillet). Après avoir écouté les daubes musicales les plus affligeantes du moment, les festivaliers sont invités à participer à des tables rondes sur la transition écologique, à écouter des conférences organisées par Le Monde, à applaudir « des humoristes engagés, qui ont trouvé par le rire une nouvelle manière d’éveiller les consciences » et à se restaurer « sans bouffer la planète, en mode végé ». Enfin, histoire de parachever son œuvre d’abrutissement de la jeunesse, le golden boy a créé Golden Coast, le premier festival de rap en France. 

Le système a aussi du bon…

Sur le site de Combat, on peut lire : « Combat s’engage pour une société ouverte et mixte, pour un avenir responsable et humaniste, en opposant l’exemple à la puissance, avec la volonté d’interroger en permanence par l’expression libre et le débat d’idées l’action des un.e.s et des autres. » Certains lecteurs ne maîtrisant pas la novlangue gauchiste, il nous faut traduire ce texte : « Combat s’engage pour une société multiculturelle, pour un avenir écologiste et totalitaire, en s’appuyant sur la puissance d’une caste ayant la volonté d’empêcher l’expression et les idées de ceuzetceusses qui contredisent son projet progressiste. » C’est plus clair comme ça, non ?

M. Pigasse est également actionnaire du Groupe Le Monde qui comprend, entre autres, Le Monde, Le Nouvel Obs et un magazine télévisuel devenu la quintessence d’une certaine presse atteinte de gauchisme chronique et de wokisme aigu, j’ai nommé Télérama. Tous ces journaux reçoivent de somptueuses subventions publiques. [En 2024 : Le Monde, 7,8 millions d’euros ; Le Nouvel Obs, 1,6 million ; Télérama, 5 millions[3].] L’esprit révolutionnaire semble s’accommoder d’un système récompensant la presse aux ordres d’une caste qui ne rêve que de détruire la France.

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En 2015, Pierre-Antoine Capton, Xavier Niel et Matthieu Pigasse fondent Mediawan, groupe créant et produisant des contenus audiovisuels. Mediawan produit de nombreuses émissions du service public, entre autres « C à vous », « C L’hebdo » et… « C dans l’air », l’émission qu’anime… Caroline Roux. Le jeudi 11 septembre, c’est donc en quelque sorte son patron qu’a complaisamment interviewé la journaliste. Cette subordination est confirmée sur le site de Mediawan, la rubrique Production/Flux étant illustrée par une photo de groupe réunissant des journalistes de la télévision publique (Caroline Roux, Anne-Élisabeth Lemoine, Aurélie Casse et Faustine Bollaert). Il eût été normal d’en avertir les téléspectateurs, vu que c’est avec leur argent que France TV rétribue Mediawan, entreprise médiatico-culturelle au service de la gauche et des ambitions politiques de M. Pigasse. « Un jour je ferai de la politique et je serai président de la république » aurait-il avoué à Alain Minc qui ajoute : « Cinq ans plus tard, un certain Emmanuel Macron me fera exactement la même confidence[4]. »

Bien que montrant des signes de détestation les uns envers les autres au fur et à mesure que le temps passe et que de vieilles rancunes refont surface, MM. Pigasse, Attali ou Macron font partie du même monde, celui des élites déconnectées de la réalité, éloignées des préoccupations de leurs concitoyens, avides de pouvoir et prêtes à tout pour parvenir à leurs fins financières, idéologiques ou politiques. Il faut entendre, lors d’une émission sur France Inter[5], Matthieu Pigasse – directeur de la branche française de Centerview Partners, une banque d’investissement spécialisée dans des activités de conseil aux gouvernements, surtout africains, aux entreprises et aux fonds d’investissement – dénoncer « le capitalisme libéral » et l’accuser d’être « la plus grande machine à créer des inégalités jamais inventées », pour concevoir le degré de cynisme et d’hypocrisie dont sont capables les éminents représentants d’un système financier ne reculant devant rien pour s’engraisser et grâce auquel ils se sont enrichis.

Macron et Bolloré, ses ennemis préférés

Il y a dix ans, sont parus, à quelques mois d’intervalle, deux livres intitulés Révolutions et Révolution. Le premier était signé Matthieu Pigasse, le second, Emmanuel Macron. Lorsque des banquiers d’affaires se mettent à utiliser le mot « révolution », à porter en bandoulière leur présumé humanisme et à louanger le peuple avec des trémolos dans la voix, il y a anguille sous roche ou, comme l’écrit Jean-Claude Michéa, loup dans la bergerie[6]. Les socialistes ont sorti de sa tanière argentée Emmanuel Macron, lequel, après avoir trahi François Hollande, a récompensé les plus méritants, donc les plus intrigants et les plus arrivistes d’entre eux, en leur octroyant d’éminentes fonctions dans nos institutions étatiques et plusieurs de ces postes inutiles mais lucratifs qui encombrent notre dispendieuse administration publique. M. Pigasse, après avoir été un socialiste strauss-kahnien, penche aujourd’hui vers la gauche de la gauche. Le parcours fut sinueux. Le banquier libéral s’est métamorphosé en chantre de l’étatisme. Les réceptions guindées de la haute bourgeoisie financière ont laissé place aux cocktails bobos de la gauche médiatique et aux événements branchés de la gauche culturelle. Le riche bourgeois a encouragé la presse à brosser de lui le portrait d’un homme foncièrement de gauche, un peu punk sur les bords, déterminé à remettre en cause ses privilèges et ceux des bénéficiaires de ses conseils, à renverser la table des riches pour redresser la France des pauvres. Soutien du NFP côté Insoumis, le gauchiste doré sur tranche dénonce sur X « l’islamophobie d’État [qui] tue » et soutient la taxe Zucman. Il s’enflamme au micro de France Inter : « Il faut commencer à préparer à tout péter[7]. » M. Pigasse ne s’est visiblement pas aperçu que les Français qui subissent l’insécurité, les émeutes, l’immigration massive, le narco-trafic, les défaillances de leurs services publics et sociaux, l’islamisation rampante ou la pauvreté généralisée, ne supportent plus ces discours pseudo-révolutionnaires qui ne résolvent rien et ne semblent destinés qu’à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé à la mise à sac du pays.  

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En 2023, M. Pigasse affirmait à la radio être l’anti-modèle de Vincent Bolloré : « Je considère qu’un actionnaire d’un groupe de médias n’a pas à faire passer des messages à travers ses médias. » Deux ans plus tard, changement de ton dans Libération : « Je veux mettre les médias que je contrôle dans le combat contre la droite radicale. » L’homme d’affaires se targue de ne jamais travailler avec « Vincent Bolloré ou avec des proches de sa sphère d’influence » et se félicite d’avoir appelé à voter pour le NFP. « Ouvert » et « progressiste », il exècre Elon Musk, Donald Trump et… la droite nationale, auxquels il reproche, entre autres, de ne pas être assez écologistes et de faire obstacle à la liberté sexuelle et la liberté de genre. M. Pigasse est en vérité un pur produit des élites décrites par Christopher Lasch[8]. L’idéologie du progrès est devenue le vecteur principal du libéralisme moderne, la « philosophie politique » des élites qui voyagent (M. Pigasse se vante de prendre l’avion plusieurs fois par semaine pour se rendre à l’étranger), persiflent les us et coutumes de leurs compatriotes, s’accommodent d’une langue internationalement massacrée, se défient de plus en plus des liens d’appartenance à la famille, au voisinage, au village, à la nation… Celles qui sont attirées par les plus hautes fonctions de l’État ne le sont plus que pour assouvir des ambitions carriéristes et nullement pour défendre des notions qu’elles jugent dépassées, comme la souveraineté d’un pays ou l’intérêt national. « Peuple » est un mot qu’elles utilisent peu, qui ne leur sert que de slogan au moment des élections. Leur adhésion aux idéologies progressistes actuelles, du wokisme à l’ouverture des frontières en passant par l’écologisme, est totale. M. Pigasse a mis sa fortune au service de ces doctrines mortifères. La jeunesse abrutie par le rap et Aya Nakamura est la même que celle qui se teint les cheveux en bleu, se déclare non-binaire et crie « Free Palestine » tout en ignorant où se trouve le Jourdain – le banquier gauchiste a créé des « événements culturels » à la hauteur de sa bêtise hargneuse. Actionnaire d’une presse à sa main, il a discrètement infiltré des médias publics qui partagent avec lui la même idéologie progressiste et la même haine d’une extrême droite fantasmée.

Les dirigeants de Radio France et de France TV ont beau actuellement le nier, l’audiovisuel public est à la solde d’une caste médiatico-politique revendiquant un bouleversement total de notre société, l’effacement progressif des mœurs, la déconstruction de l’histoire ou de la langue d’un peuple lui-même remplacé par un inquiétant conglomérat multiethnique. Tous les Français paient pour la propagande de cette caste qui ne leur veut aucun bien. Il serait peut-être temps que cela cesse.  

Le banquier anarchiste

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Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Le loup dans la bergerie: Droit, libéralisme et vie commune

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[1] https://www.france.tv/france-2/l-evenement/7519802-instabilite-politique-crise-budgetaire-la-republique-va-craquer.html

[2] https://www.liberation.fr/economie/medias/matthieu-pigasse-il-y-a-une-connivence-entre-les-dirigeants-de-grandes-entreprises-et-lextreme-droite-20250111_S7KPYZ6JX5FRHCSHA3ZYQTYZCQ/

[3] Site du ministère de la Culture. Tableau des titres aidés en 2024.

[4] https://www.vanityfair.fr/pouvoir/politique/articles/article-mag-matthieu-pigasse-dr-money-mr-cool/55517

[5] Bistroscopie, 23 décembre 2023.

[6] Jean-Claude Michéa, Le Loup dans la bergerie, 2018, Éditons Climats.

[7] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/bistroscopie/matthieu-pigasse-en-2024-on-commence-a-tout-faire-peter-5730243

[8] Christopher Lasch, La Révolte des élites, 1996, Éditions Climats.

Grâce à Carsen, la Cour d’Ecosse étincelle

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Jacquelyn Stucker © Photo : Guergana Damianova / OnP

Le lit comme élément moteur du décor, divan où se couche le désir charnel, revient avec insistance dans les mises en scènes de Robert Carsen : le baldaquin à courtines à carreaux sur lequel s’ouvre le premier acte d’Ariodante n’y fait pas exception. Tiré de l’Orlando furioso, immortel poème de l’Arioste, cet opera seria créé en 1735 à Covent Garden, soit la même année que Alcina, du même Haendel, aura été frappé par l’oubli pendant près de deux siècles, avant de devenir sur le tard un must absolu de la musique baroque. Le metteur en scène canadien n’est pas étranger à la reconquête de cette faveur auprès du public d’aujourd’hui : Orlando, Semele, Rinaldo, Alcina… – une affinité de longue date attache Carsen à l’œuvre de l’immense compositeur saxon. La reprise de cet Ariodante, coproduction avec le Metropolitan Opera qui a déjà triomphé il y a deux ans au Palais Garnier, était, il faut le dire, extrêmement attendue. L’impatience s’est encore accrue du fait de l’annulation intempestive des deux premières représentations, pour cause de grève. Il est vrai que nous sommes en France, pays de la douche écossaise.

Pas de magie

Ginevra, fille du roi d’Ecosse, va-t-elle, comme elle l’avoue à Dalinda, sa dame d’honneur, convoler avec le prince Ariodante selon le vœu de son père ? Ce serait pratiquement chose faite si Polinesso, le diabolique duc d’Albany (avec y, s’il vous plaît), fieffé manipulateur, lui-même aimé de la candide Dalinda mais secrètement épris de Ginevra, n’ourdissait un plan pour ravir cette dernière à Ariodante, et hériter du trône à la place du fiancé… Canevas inhabituellement réaliste pour un dramma per musica (ici, pas de fée, pas de magie, pas d’intervention divine), auquel sera mêlé Lurciano, le frère d’Ariodante, lui-même amoureux de Dalinda, et dont les rebondissements vont se traduire par duel, tentative de suicide, disparition, crise de folie, etc. Ariodante se dénoue, Thank God, par un happy end.

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Carsen a donc eu l’inspiration –  comme toujours, chez lui, aussi lisible et pertinente qu’élégante et ultra-soignée dans le détail – de transposer l’intrigue médiévale du livret au cœur de l’actuelle monarchie Windsor, dans l’écrin tapissé de vert d’un décor (signé Luis F. Carvalho) qui, au fil de ses transformations, devient chambre, salle de gardes, salon bibliothèque d’un château tour à tour investi de cerfs vivants puis empaillés, d’une rutilante panoplie d’armures, d’un fier alignement de trophées de chasse, et dont les occupants princiers, assiégés par des hordes de paparazzis, continument envahis par la meute des journalistes, traqués par les torchons de la presse people, se meuvent dans de seyants kilts chamarrés. Lesquels se soulèveront aux virevoltes des danseurs, jusqu’à laisser entrevoir leurs dessous noirs très apprêtés, dans les fougueux, éblouissants ballets par quoi se referment, par un heureux caprice de Carsen, deux des trois actes de l’opéra. Ballets qui irradient donc cette régie de haut vol (en particulier celui par lequel se termine le deuxième acte, illustrant, dans une lumière funèbre, le cauchemar et l’égarement de Ginevra).

Cecilia Molinari idéalement androgyne

Mais ce qui parachève la réussite absolue de ce spectacle, c’est un cast vocal éblouissant, à commencer par la mezzo italienne Cecilia Molinari, idéalement androgyne avec ses cheveux coupés courts, dans ce rôle-titre travesti primitivement écrit par Haendel pour un castrat, et que tenait Emily d’Angelo en 2023 : vocalises fabuleuses, jeu de scène d’une grâce infinie, délicatesse et clarté du phrasé. Découverte l’an passé sur ce même plateau de la Bastille dans l’opéra du compositeur contemporain Thomas Adès, The Exterminating Angel, la soprano Jacquelyn Stucker campe de façon tout aussi admirable le personnage de Ginevra, tandis que notre compatriote Sabine Devieilhe incarne quant à elle la dame d’honneur Dalinda de manière à la fois touchante et virtuose (on retrouvera la merveilleuse chanteuse en février prochain au Théâtre des Champs-Élysées, en Cléopâtre dans Giulio Cesare, autre chef-d’œuvre de Haendel). A la basse Luca Tittoto revient de s’imposer comme « il Re di Scozia » avec toute l’autorité vocale requise. Le ténor britannique Ru Charlesworth, familier du répertoire baroque, fait un Lurciano (le frère d’Ariodante épris de Dalinda) scéniquement agile. La palme revient sans conteste au contre-ténor Christophe Dumaux, lequel reprend ici une nouvelle fois le redoutable emploi du duplice Polinesso, dardant des aigus ciselés dans un pur métal.

Last but not least, à la tête de l’Ensemble Pygmalion qu’il enveloppe, sans baguette, d’une gestique éloquente et précise, le jeune chef Raphaël Pichon, qu’on découvrait à l’Opéra de Paris, développe de bout en bout, pendant ces quatre heures de spectacle (les deux entractes de 20 mn compris, tout de même !) une tension, une énergie, un souffle continus, sans la moindre baisse de régime. Un Ariodante étincelant, en somme, magnifié par la finesse et l’humour de Robert Carsen, qui trouve d’ailleurs  son apothéose dans le final inattendu de l’opéra : votre serviteur vous en réserve la surprise.    


Ariodante. Opéra en trois actes de Georg Friedrich Händel. Avec Luca Tittoto, Jacquelyn Stucker, Cecilia Molinari, Ru Charlesworth, Chistophe Dumaux, Sabine Devieilhe, Enrico Casari. Direction Raphaël Pichon. Mise en scène Robert Carsen. Chœurs de l’Opéra national de Paris. Ensemble Pygmalion.

Durée : 4h

Palais Garnier, les 29 septembre, 1, 3, 7, 9 octobre à 19h, le 12 octobre à 14h.

New York rend fou!

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Le président colombien Gustavo Petro à New York, 26 septembre 2025 © Robyn Stevens Brody/Sipa USA/SIPA

Le Département d’État américain n’a pas mâché ses mots: Gustavo Petro a commis des «actions téméraires et incendiaires» à Times Square. Résultat? Le président colombien se retrouve privé de visa. Tout ça pour avoir transformé une gentille manif pro-Gaza en petit one-man show? Non, du haut de sa tribune improvisée, il avait carrément invité à la révolution les soldats américains: «Rangez vos fusils, désobéissez à Trump, obéissez à l’humanité!», le tout après avoir fait un petit amalgame douteux entre nazisme et armée israélienne. Un inquiétant front anti-américain se dessine en Amérique du Sud, composé du Brésil, du Venezuela, de la Colombie, du Nicaragua et de Cuba. Driss Ghali raconte.


Oui, New York rend fou. Ou peut-être que c’est l’Assemblée générale des Nations unies qui rend fou à en croire les écarts de conduite risibles et pathétiques de certains chefs d’Etat conviés à cette grande messe. Ça a commencé avec notre cher président Macron qui s’est mis en scène devant les caméras de télévision en train de passer un coup de fil à Trump pour lui dire qu’il était retenu à un barrage de police sur le chemin de l’ambassade de France. Quelques instants plus tôt, il essayait de persuader un policier de la circulation de le laisser passer.  « Let me cross, let me negotiate with you ! » Plutôt honteux ! Quelle conduite indigne d’un président à la tête d’une puissance nucléaire…

Gustavo Petro, le clown de Bogota

Gustavo Petro, le président colombien, d’extrême-gauche, a réussi à faire pire. Devant une foule éparse à Times Square, il a traité les Israéliens de nazis et il a appelé les soldats américains à se mutiner contre Trump. Immédiatement, son visa a été annulé par les autorités américaines, ce qui l’a poussé à dénoncer une atteinte à sa liberté d’expression et à surenchérir en exigeant que le siège des Nations unies soit déplacé de New York à Doha. On est chez les fous.

Rendez-vous compte vous-mêmes au fil du verbatim des déclarations de Gustavo Petro à Times Square, reproduit ci-après. Auparavant, imaginez la scène… Un président colombien sur un piédestal ou une espèce de plateforme surélevée hors du champ de la caméra, il porte une chemise blanche en lin et des Ray-Ban comme un personnage de Garcia Marquez qui s’apprête à descendre une bouteille de rhum par une après-midi chaude et moite à Santa Marta. Des gardes-du-corps en costume cravate le ceinturent de tous les côtés. Un traducteur à l’accent douteux en anglais et qui a de l’interprétation une notion suffisamment vague pour se permettre quelques glissements ici et là. Une foule d’une centaine de personnes, tout au plus. Et même quelques femmes voilées.

« Nous avons beaucoup de sang arabe dans nos veines, les marins de 1492 partis du sud de l’Espagne étaient des Arabes, le Califat de Cordoue fait partie de la Colombie, nous avons donc des cultures similaires les Arabes et nous les Colombiens, pour cela le peuple colombien appuie la cause palestinienne […] ce qui se passe à Gaza est un génocide similaire à ce qu’a vécu le peuple juif à cause des nazis, les nazis aujourd’hui se servent d’un drapeau et d’une histoire qui ne leur appartiennent pas, c’est l’histoire d’Israël […] l’humanité doit réagir, avec les mots et avec les armes, il faut former une armée plus forte que celle des Etats-Unis et d’Israël réunies […] quand nous étions jeunes, nous nous sommes entraînés avec des combattants de l’organisation de la libération de la Palestine dans les déserts de Libye, leur cause comme celle du Congrès National Africain et du Polisario auront toujours notre soutien, nous allons présenter une résolution qui demande la constitution d’une armée de salvation du monde dont la première tâche sera la libération de la Palestine […] je demande à tous les soldats de l’armée des Etats-Unis de ne pas pointer leurs fusils contre l’humanité, désobéissez à Trump, obéissez à l’humanité ! […] A l’instar de la Première Guerre mondiale, je veux que les jeunes travailleurs et paysans israéliens pointent leurs fusils non contre l’humanité mais contre les tyrans et les fascistes ! »

On croirait entendre Maître Gims commenter les innovations scientifiques des Pharaons égyptiens qui auraient inventé l’électricité. Gustavo Petro réussit à mélanger le marxisme (les travailleurs et les paysans) avec le n’importe-quoi typique des conversations d’ivrogne et des fumeurs de narguilé au cannabis. Il fait naître le fascisme en 1914-1918, quelques années avant son émergence réelle. Il voit un Califat de Cordoue en Colombie. Demain, il va confondre Shakira avec Sherazade et Pablo Escobar avec Tarik Ibn Zyad.

Le peuple colombien est plus sérieux que son président. La Colombie est plus belle et plus harmonieuse que les déclarations confuses et incendiaires de son chef. Elle n’est pas une république bananière en dépit de ce que peut porter à croire son président qui se comporte comme un clown. Il y a quelques mois, il a déclaré que « la cocaïne n’est pas pire que le whisky ». Et en 2022, à New York aussi, il a appelé à légaliser le commerce de la cocaïne, selon lui moins dangereuse pour la planète que le charbon et le pétrole.

Petro n’est pas un phénomène isolé. Il fait partie d’un axe de la résistance qui s’agite de plus en plus et qui ne manque pas d’audace.  Il se compose du Brésil, du Venezuela et de la Colombie en premier lieu. Le Nicaragua et Cuba en font partie, mais ils sont trop petits et trop faibles pour réellement peser. Cet axe s’oppose à Trump pour ce qu’il est et s’aligne sur l’antisionisme le plus excessif et le plus assimilable à l’antisémitisme. Il navigue à contre-courant des trois obsessions qui conduisent la politique de Washington pour l’hémisphère occidental : empêcher la Chine de s’installer en Amérique du Sud, lutter contre l’immigration clandestine et arrêter le déluge de cocaïne et de fentanyl qui inonde les Etats-Unis.

Le Mexique fait jeu à part

Lula appuie l’Iran et le Hamas (qui en retour le considère comme un « allié »). Il a été un des premiers leaders mondiaux à parler d’un génocide à Gaza. Il défend la Russie face à l’Ukraine et a accompagné le président Petro en Chine récemment, où ce dernier a fait le premier pas envers une adhésion à l’initiative des Routes de la Soie. Lors de la campagne électorale américaine, Lula a ouvertement appuyé Biden et a traité Trump de fasciste. Sa femme, Janja, a même osé déclarer en public : « Fuck Elon Musk ».  Plusieurs entreprises américaines ont été prises pour cibles au Brésil : X a été suspendu durant des mois, Rumble est tout simplement banni de ce pays et Google et Meta se plaignent de pressions et des menaces émises par la justice brésilienne, bien décidée à censurer (« réguler ») les réseaux sociaux. Les Américains ont répliqué en infligeant au Brésil des droits de douane de 50% pour nombre de ses exportations phares comme le café et la viande. Maduro, lui, est bien plus virulent que Lula. Aligné sur l’Iran, la Russie et la Chine, il va plus loin et se positionne comme un opposant aux Etats-Unis en Amérique du Sud. Il refuse de rapatrier ses ressortissants arraisonnés par les autorités américaines, même s’ils sont réputés dangereux comme les membres du Tren de Aragua, un gang extrêmement violent, né au Venezuela, et qui s’implante aux Etats-Unis grâce à l’immigration illégale. Aujourd’hui, les deux pays sont presque en état de guerre. Les Américains ont déployé l’US Navy aux portes du Venezuela et ont placé une récompense de 50 millions de dollars sur la tête de Maduro. Ils l’accusent de diriger un cartel de la drogue, le Cartel de los Soles. Récemment, deux navires transportant de la cocaïne depuis le Venezuela vers les Etats-Unis ont été bombardés et coulés en pleine mer par l’armée américaine, dans un geste inédit dans les annales de la lutte antidrogue.

Lula et Maduro sont plus en pointe contre l’Oncle Sam que Boric, le nouveau président chilien, communiste pourtant. Ils sont plus intransigeants que la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, de gauche et qui n’est pas née de la dernière pluie. Elle a mis de l’eau dans son vin et accepte de négocier avec les Etats-Unis. Elle a beau être du camp progressiste, elle collabore dans la lutte contre les narco-trafiquants et l’immigration clandestine. Très intégrée à l’économie américaine, contrairement aux Vénézuéliens et aux Brésiliens, elle ne peut pas se permettre de saboter l’économie de son pays pour les beaux yeux de l’idéologie. Trump et son secrétaire d’Etat, Marco Rubio, lui expriment leur respect et leur appréciation.  Ils ont plus de leviers de pression sur elle que sur MM. Lula et Maduro qui pour l’instant mettent au défi les Etats-Unis. Le président brésilien n’a même pas voulu passer un coup de fil à Trump pour entamer un dialogue sur les tarifs douaniers de 50% imposés unilatéralement par les Etats-Unis. Il est le seul chef d’Etat au monde à avoir refusé de prendre langue avec les Américains sur ce sujet, à contre-courant de ses homologues d’Europe, du Canada, de l’Inde et de la Chine. M. Maduro, de son côté, passe son temps à la télévision en train de mettre en scène des entraînements militaires censés contrecarrer un potentiel débarquement américain. Il exhibe ses milices populaires, formées de civils volontaires prêts à se battre contre le péril yankee. On est loin d’une capitulation en rase campagne.

La diplomatie américaine n’est pas à son aise en Amérique latine. Ce n’est plus son jardin ou son arrière-cour, loin de là. Cuba est à terre, mais d’autres pays, moins anecdotiques, portent le fer contre les intérêts américains.

Dans le camp yankee, on ne compte pas beaucoup de poids lourds. L’Argentine de Milei est le seul grand pays à ouvertement défendre les thèses de Trump et de Rubio. Mais, au-delà de Buenos Aires, il n’y a que des poids plumes dans l’orbite américaine. Le Salvador de Bukele fait parler beaucoup de lui, mais il s’agit d’un confetti territorial et démographique. Le Panama a chassé les Chinois de la gestion de son canal mais, là aussi, il s’agit d’un petit pays. L’Equateur du président libéral Noboa suit le chemin de Bukele dans sa lutte contre les narcos mais il n’est rien d’autre que la base-arrière des organisations qui agissent en Colombie.  S’il y a une solution au problème de la drogue, elle passe par la Colombie.

Et tout n’est peut-être pas perdu sur ce front, car la Colombie ne va pas bien du tout et a besoin des Etats-Unis

Gustavo Petro est un président faible, plus à l’aise à l’étranger dans des forums acquis à sa cause que dans son propre pays. L’économie va mal et la violence est de retour. Les accords de paix avec les FARC, signés en 2016, déraillent. Les guérilleros de gauche ne se sont pas tous démobilisés. Une part importante continue la guerre au mépris des engagements pris devant la communauté internationale. Elle fait la guerre et elle cultive et commercialise la cocaïne, en même temps.  Il y a quelques jours, un hélicoptère de la police a été abattu par un drone de la guérilla. Bilan : douze morts. Une bombe a explosé devant une base militaire en plein centre-ville de Cali. Bilan : six morts. Petro en est à appeler à l’aide internationale pour lutter contre le terrorisme intérieur. Or, dans cette guerre, il a besoin des Américains qui équipent son armée et sa police et qui disposent des capacités de renseignement pour prévenir les attaques. Ils ont leur réseau d’information au cœur de la Colombie, dans les pays voisins et dans les milieux criminels sur le sol américain. Ils peuvent faire mal aux trafiquants et aux guérilleros en bloquant des transactions financières ou en gelant des biens aux Etats-Unis. Washington et Bogota ont besoin l’un de l’autre.

Dans six mois, des élections présidentielles auront lieu en Colombie. Petro veut se faire réélire. Il a ses chances car la droite colombienne est en crise. Elle n’a pas de leader naturel. Son dernier grand chef a été Alvaro Uribe Velez, aujourd’hui retiré de la vie politique et assiégé par plusieurs procès. Un de ses leaders les plus prometteurs, Miguel Uribe Turbay, a été assassiné en plein meeting politique en août dernier. Gustavo Petro, malgré ses faiblesses, a peut-être une chance de gagner car la droite colombienne est affaiblie et divisée. Les Américains doivent trouver un moyen d’aider la droite colombienne ou de soigner le délire de Gustavo Petro.

Un an après l’élimination de Nasrallah: le Liban reste captif du Hezbollah et de la cléricature iranienne

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Des partisans du Hezbollah se rassemblent à Beyrouth le 25 septembre 2025, à la veille du premier anniversaire de l’assassinat de leur dirigeant Hassan Nasrallah, par Israël. Son portrait a été projeté malgré l’opposition des autorités libanaises © OUSAMA AYOUB/SIPA

Si l’élimination de Hassan Nasrallah enlève un pion important sur l’échiquier tragique du Proche-Orient, l’Iran conserve sa férule sur le petit Liban. Analyse.


Le 27 septembre 2024, l’armée israélienne a éliminé Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah depuis plus de trente ans. Une frappe d’une précision inédite, qui a pulvérisé le cœur du dispositif sécuritaire du mouvement et brisé le mythe d’un chef intouchable. Sa disparition a déclenché une joie visible dans une large partie du Moyen-Orient : Nasrallah n’était plus qu’un symbole de terreur, soumis aux ayatollahs de Téhéran.

Un an plus tard, le constat est implacable. L’homme n’est plus, mais le système qu’il servait demeure. Le Hezbollah n’a pas été démantelé ; il reste le bras armé du régime iranien. Et le Liban, toujours sous le joug d’une idéologie étrangère, voit sa souveraineté piétinée et son avenir confisqué.

L’élimination d’un homme ne suffit pas à mettre fin à une machine politico-militaire conçue pour survivre à ses chefs. Car la menace ne résidait pas seulement dans la personne de Nasrallah, mais dans l’idéologie totalitaire du Wilayat al-Faqih, qui confère au Guide suprême de Téhéran une autorité absolue et qui transforme des milices étrangères en instruments d’une entreprise impérialiste. Tant que cette cléricature demeure en place, le Hezbollah — ou ses avatars — continuera d’écraser le Liban et de menacer Israël, la région et, au-delà, le monde libre.

Une frappe spectaculaire, un système inchangé

La mort de Nasrallah a été perçue comme une prouesse militaire. L’armée israélienne a démontré qu’elle pouvait pénétrer les dispositifs les plus sophistiqués du Hezbollah et frapper son chef là où il se croyait protégé. Sur le plan psychologique, ce fut un séisme : l’homme qui se présentait comme l’incarnation de la « résistance » fut anéanti en quelques secondes.

Mais sur le plan structurel, l’effet est resté limité. Le Hezbollah a perdu son visage le plus connu, mais ni ses arsenaux, ni ses tunnels, ni ses réseaux logistiques reliant l’Iran au Liban. La disparition d’un chef ne suffit pas à effacer quarante années de construction méthodique : une armée parallèle, un appareil politique, une machine sociale et une idéologie religieuse qui, ensemble, tiennent le pays sous verrou.

Islam et politique : un héritage fondateur

Pour comprendre la permanence du Hezbollah, il faut en revenir aux racines. L’islam, dès son origine, a mêlé intimement le religieux et le politique. Mahomet ne fut pas seulement le fondateur de l’islam : il fut aussi chef militaire et bâtisseur d’un État. À Médine, il organisa une communauté, leva des armées et imposa son autorité sur la péninsule arabique.

À sa mort, la querelle de succession ouvrit une fracture durable. Les califes sunnites revendiquèrent une légitimité par consensus, tandis que les chiites affirmèrent que seul un descendant d’Ali, gendre du Mahomet, pouvait gouverner. De cette divergence naquit une opposition théologique et politique qui traverse encore le monde musulman.

Le chiisme : de l’exclusion au pouvoir

Longtemps persécutés et marginalisés, les chiites développèrent une doctrine centrée sur l’attente du douzième imam occulté. Cette attente nourrit une tension permanente entre passivité et contestation.

Au XVIᵉ siècle, la dynastie safavide imposa de force le chiisme duodécimain comme religion d’État en Iran, afin de se distinguer des Ottomans sunnites. Cette décision transforma l’Iran en bastion chiite, mais au prix de guerres confessionnelles et de fractures internes. Le chiisme devint non seulement une foi, mais un instrument de pouvoir politique.

C’est dans ce terreau que la cléricature iranienne moderne a bâti son idéologie : une religion transformée en arme politique et en outil impérial.

Le régime des ayatollahs : une théocrature totalitaire

En 1979, la chute du Shah ouvrit la voie non pas à une démocratie, mais à une théocrature. Le régime des ayatollahs plaça le Guide suprême au-dessus de toutes les institutions. Derrière les apparences électorales, la réalité était celle d’une dictature religieuse.

La doctrine du Wilayat al-Faqih devint la clé : le juriste-théologien gouverne au nom de l’imam occulté, concentrant dans ses mains l’autorité spirituelle et temporelle. Ce modèle fit du Guide suprême l’équivalent d’un monarque absolu, justifiant à la fois la répression interne et l’expansion externe.

Le projet était clair : domestiquer l’Iran sous la férule cléricale et exporter ce modèle à l’étranger. C’est ainsi que naquit le Hezbollah.

La naissance du Hezbollah : un bras armé des ayatollahs

En 1982, les Gardiens de la Révolution iranienne profitèrent de la guerre civile libanaise pour créer un mouvement islamiste armé, entièrement soumis au Guide suprême du régime des ayatollahs. Le Hezbollah adopta immédiatement la doctrine du Wilayat al-Faqih et fit allégeance au Guide suprême.

Sous Abbas Moussaoui, puis surtout sous Hassan Nasrallah, le mouvement devint une machine hybride, à la fois militaire, avec une armée mieux équipée que l’armée nationale libanaise, politique, en s’infiltrant au Parlement et dans les ministères, sociale, en offrant des services éducatifs et médicaux, et idéologique, en diffusant une culture de la haine et du sacrifice.

En quatre décennies, le Hezbollah s’est imposé comme un État dans l’État, confisquant la souveraineté libanaise.

Nasrallah : un pion de Téhéran

Hassan Nasrallah aimait se présenter comme un leader libanais, défenseur de son peuple. En réalité, il n’était qu’un pion docile de Téhéran, toute sa carrière placée sous l’autorité du Guide suprême. Ses discours exaltés n’étaient que l’écho servile de la propagande iranienne.

Sous son commandement, le Hezbollah a semé la mort en Syrie et en Irak, soutenu les Houthis au Yémen et renforcé le Hamas à Gaza. Rien de tout cela n’avait pour but de protéger le Liban : tout servait les intérêts de l’Iran, au prix du sang des peuples de la région et de la ruine d’un pays pris en otage par une milice confessionnelle.

Double discours et mensonge permanent

Le Hezbollah vit du mensonge, comme son maître iranien. Aux Libanais, il promet la protection : il impose la peur. À l’international, il se maquille en acteur politique : il n’est qu’un agent de Téhéran. Dans sa propagande, il revendique une légitimité nationale : il n’est qu’une milice terroriste.

Tout n’est que tromperie. La vérité est simple : le Hezbollah n’est pas libanais. C’est l’instrument armé du régime des ayatollahs en Iran.

Un appareil tentaculaire

Le Hezbollah n’est pas seulement une organisation militaire, mais une structure multiforme insérée dans toutes les sphères libanaises :

  • Militaire : roquettes, drones, missiles, tunnels ;
  • Politique : députés, ministres, institutions sous influence ;
  • Social : écoles, hôpitaux, aides financées par l’Iran ;
  • Économique : trafics, blanchiment, contrebande ;
  • Médiatique : Al-Manar, Al-Mayadeen, réseaux numériques…

Un tel maillage assure au Hezbollah une solidité durable : la disparition d’un chef ne suffit pas à ébranler un appareil aussi enraciné.

L’idéologie de la mort

Depuis les années 1980, le Hezbollah glorifie la mort. Les combattants tombés au front sont présentés comme des héros, leurs portraits envahissent les rues de Beyrouth et du Sud-Liban. Dans les écoles du mouvement, on inculque aux enfants que le sacrifice de soi est la plus haute vertu.

Cette idéologie mortifère ne vise pas seulement Israël : elle enferme toute une communauté dans une logique sacrificielle. Elle transforme chaque perte en victoire, chaque disparition en récit héroïque. C’est cette culture de la mort qui permet au Hezbollah de survivre à ses chefs.

Le Liban en faillite

Un an après la mort de Nasrallah, le Liban reste englué dans une crise totale. L’élection du général Joseph Aoun à la présidence n’a pas mis fin à la paralysie politique. La livre s’effondre, la pauvreté explose, l’exode des jeunes s’accélère.

Le Hezbollah est le principal responsable de cette faillite. En plaçant ses armes au-dessus de la Constitution et en alignant le Liban sur Téhéran, il empêche toute réforme, toute reconstruction, tout partenariat international.

La disparition de Nasrallah n’a rien changé : le pays reste sous tutelle étrangère. Son élimination a été saluée dans la région comme à l’international, redoutée par d’autres. Beaucoup y ont vu l’occasion d’affaiblir l’emprise iranienne. Mais une évidence s’impose : la mort d’un homme ne suffit pas. Le régime des ayatollahs conserve ses relais, ses financements occultes, ses trafics. Le Hezbollah reçoit toujours armes et argent. Le danger ne disparaîtra que si la communauté internationale frappe à la racine : la cléricature qui dirige Téhéran.

Trois scénarios pour l’avenir

  1. Déprise progressive : le Liban parvient, avec l’aide internationale et sa société civile, à réduire l’emprise du Hezbollah.
  2. Recomposition radicale : le mouvement se régénère sous une nouvelle direction, parfois plus violente.
  3. Statu quo mortifère : la milice se maintient, paralysant l’État et ruinant le pays.

Aujourd’hui, faute de volonté internationale ferme, le troisième scénario est le plus probable.

L’élimination de Hassan Nasrallah par l’armée israélienne, le 27 septembre 2024, restera une date marquante. Le chef du Hezbollah n’était pas invincible. Israël l’a prouvé. Mais la mort d’un homme ne libère pas un pays. Le problème n’était pas Nasrallah. Le problème, c’est Téhéran. Le régime des ayatollahs a créé le Hezbollah, l’a financé, armé et dirigé. Nasrallah n’était qu’un pion docile. Un an après, rien n’a changé. Le Liban reste otage. Arsenaux pleins, financements occultes, réseaux actifs. Et ailleurs, le même schéma : Irak, Yémen, Gaza. Partout, l’ombre du Wilayat al-Faqih. La conclusion est nette : tant que la cléricature de Téhéran existera, la menace persistera. Pas seulement pour le Liban, mais pour toute la région. Le jour où ce système s’effondrera, alors seulement les peuples arabes — et les Libanais en premier — pourront un peu respirer.

La vengeance comme moteur politique entre Israéliens et Palestiniens

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Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu arrive pour s’adresser à la 80e Assemblée générale des Nations unies au siège de l’ONU, à New York, aux États-Unis. © Sergey Guneev/SPUTNIK/SIPA

Marie Robin publie La vengeance et la paix (Biblis, 2025)


Depuis bientôt deux ans, Gaza est le théâtre d’une guerre totale entre l’armée israélienne et le Hamas. Derrière la rhétorique de la légitime défense brandie par Benyamin Nétanyahou, se joue en réalité une guerre de vengeance. Le Premier ministre israélien, malgré les avertissements de ses services, n’a pas écouté et renforcé la sécurité sud du pays. Puis se passa ce qu’il se passa : 1200 Israéliens tués par l’organisation islamiste et la prise en otage de 200 innocents supplémentaires. Depuis, aucun compromis suffisant des deux côtés n’a permis de parvenir à un cessez-le-feu.

Une guerre qui ne vise pas seulement à neutraliser le Hamas, mais à infliger une punition collective à une population déjà exsangue. Le 7 octobre 2023, les islamistes savaient très bien qu’en se vengeant de deux décennies de blocus et de la colonisation des territoires palestiniens en Cisjordanie, ils n’attireraient que la foudre de Netanyahou. Ces actes n’étaient pas un acte de guerre au sens classique, mais un acte de pure haine et de vengeance, nourri par des décennies d’humiliation et de frustration. En retour, l’armée israélienne a déclenché une opération militaire sans précédent, qui a pour but d’éradiquer le Hamas (est-ce seulement possible ?), non pas de régler le conflit mais d’assouvir la colère d’un État et d’un gouvernement d’ultra-droite persuadés qu’aucune coexistence n’est possible avec une telle organisation radicale en face. À raison. 

A lire aussi: Macron et la Palestine: entre sincérité et naïveté

Le livre de Marie Robin, La vengeance et la paix (Biblis, 2025) éclaire parfaitement ce mécanisme. Il montre comment la vengeance s’auto-entretient, se nourrit de la douleur passée pour justifier la violence présente. Elle devient une spirale qui empêche tout retour à la raison, et encore moins à la paix. Le Hamas, en attaquant les kibboutz et en massacrant des civils, n’a pas cherché à obtenir une victoire stratégique. Il a cherché à humilier, à déchirer, à venger les humiliations subies depuis des décennies par le peuple palestinien, enfermé, colonisé, assiégé. Israël, en retour, a transformé cette douleur en une guerre punitive, sans limite ni horizon politique. Deux logiques symétriques se répondent : la vengeance du faible contre le fort, et la vengeance du fort contre le faible.

Mais ce glissement est dangereux bien au-delà du Proche-Orient. Nous basculons dans un monde où les règles du droit international s’effacent petit à petit, où l’ONU devient simple arène de tribuns, spectatrice de tragédies multiples qu’elle n’arrive plus à contenir, encore moins à prévenir. La guerre de Gaza en est le symbole le plus brutal : les résolutions se succèdent, les condamnations diplomatiques se multiplient, mais aucune contrainte réelle ne s’impose sur les parties. Depuis des années, le droit est devenu un simple ornement auquel on se raccroche, impuissants que nous sommes face à la logique de la vengeance. Et ce n’est pas seulement Israël ou le Hamas qui sont concernés: partout, du Soudan à l’Ukraine, en passant par le Sahel, les conflits se nourrissent de rancunes, de mémoires blessées, de règlements de comptes sans fin.

Systémiquement parlant, le risque est immense : que les relations internationales se réduisent à une suite de représailles, d’attaques et de contre-attaques, où la diplomatie n’est plus qu’un mot vide. C’est déjà le cas. Si la vengeance devient le moteur de l’histoire, alors la paix ne sera définitivement plus qu’un mirage. L’auteur Marie Robin rappelle combien il est difficile, mais vital, de briser ce cycle : seule une logique de justice peut interrompre la spirale de la vengeance. Or nous assistons aujourd’hui au triomphe de l’inverse : une justice paralysée, un droit international méprisé, des Nations unies décrédibilisées. Ce monde est dangereux pour tous, y compris pour ceux qui croient en tirer des dividendes immédiats. Car la vengeance n’a pas de fin, elle n’engendre que de nouvelles blessures, de nouvelles rancunes, et la perpétuation des conflits.

Le discours de Benjamin Netanyahou à l’ONU, le 26 septembre dernier, en a donné une illustration saisissante. Loin de tendre la main à la communauté internationale, il a puni les Occidentaux de leurs critiques, accusant la reconnaissance de l’État palestinien de constituer une prime au terrorisme. Aux Palestiniens, il a adressé un message glaçant : il n’y aura pas d’État palestinien, et Israël décidera seul de leur avenir. Comme si la paix pouvait se résumer à une décision unilatérale, comme si l’avenir d’un peuple pouvait être dicté par la force et non par le droit. Mais qui aujourd’hui pour s’y opposer fermement ? Personne. 

261 pages

La vengeance et la paix

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L’affaire Sarkozy et le malaise de nos élites

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Paris, 25 septembre 2025 © Christophe Ena/AP/SIPA

Sarkozy entrainera la Justice dans sa chute, prédit Ivan Rioufol


La classe politique, affaiblie, entraine la Justice dans sa chute. Avec la prochaine détention de Nicolas Sarkozy, décidée jeudi par le tribunal correctionnel de Paris dans l’affaire libyenne, c’est l’ensemble du système en place depuis un demi-siècle qui est ébranlé. L’édifice résistera-t-il encore longtemps aux coups de boutoir des réalités ?

Absence de preuves et d’aveux

Celles-ci obligent de plus en plus les élites à descendre de leurs nuages pour s’attacher aux faits, aux évidences, à la vie des gens. Or une même déconnexion unit l’exécutif, le législatif, le judiciaire : ils se sont étourdis de leurs leçons de morale sans toujours être eux-mêmes exemplaires. L’ancien président de la République a été condamné à cinq ans de prison, avec mandat de dépôt à effet différé de quelques semaines, en dépit d’une absence de faits, de preuves, d’aveux. Le réel est une donnée qui, une fois de plus, est restée à la porte du raisonnement du tribunal. Les relaxes sur les trois accusations de corruption, de recel de détournement de fonds libyens et de financement de la campagne présidentielle de 2007 confirment d’ailleurs le vide du dossier. Il avait été ouvert de surcroit en 2012 par la publication par Mediapart d’un document soupçonné d’être un faux par le tribunal. Ce dernier a néanmoins voulu sanctionner une « association de malfaiteurs » dans le dessein d’humilier un homme politique. Mais ce règlement de compte, mené sous la présidence d’une juge qui aurait elle-même manifesté contre Sarkozy en 2011, a toutes les apparences d’un abus de pouvoir.

Retrouvez les « carnets » d’Ivan Rioufol chaque mois dans le magazine Causeur. Prochain numéro en vente mercredi 1er octobre.

Les citoyens regardent ailleurs

Les sondages le répètent : les Français n’ont pas davantage confiance en leurs juges qu’en leurs dirigeants ou leurs représentants. Cette « guerre » entre le pouvoir politique et le pouvoir judiciaire, dénoncée ce vendredi matin par Henri Guaino sur RTL, n’est pas celle des citoyens : ils restent les spectateurs affligés de ce monde qui pourrit de l’intérieur. La « révolution d’atmosphère » à laquelle se prête le tribunal correctionnel en faisant embastiller prochainement un ancien président de la République est un leurre. Avec leur coup de force corporatiste, les juges se dévoilent dans les rôles usurpés de prêcheurs de vertu qui saturent la vie publique depuis trop longtemps.

D’autant que ces justiciers, qui condamnent sans preuve, ne sont pas exempts de cette corruption morale qu’ils reprochent à Sarkozy. Non seulement il est risqué de critiquer les décisions des juges, abrités derrière un État de droit à usage flexible, mais personne ne les jugera en retour pour leurs possibles fautes. S’il est une révolution à souhaiter, c’est celle qui mettra un terme aux fantômes en place. Des trois pouvoirs existants depuis Montesquieu – exécutif, législatif, judiciaire – il en manque un quatrième : le pouvoir du peuple. C’est vers lui que le système en décomposition doit se tourner pour retrouver le réel.

Le drame discret de la bourgeoisie

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L'écrivain français Louis-Henri de La Rochefoucauld © Ph. Matsas

Loin de l’autofiction à la mode, Louis-Henri de La Rochefoucauld signe avec L’Amour moderne un vaudeville chic et décalé. Irrésistible.


Qui a dit qu’il ne se passait jamais rien dans les beaux quartiers ? Sûrement pas Louis-Henri de La Rochefoucauld qui, dans son nouveau roman, offre la preuve éclatante et terrifiante du contraire.

L’affaire a lieu en 1993 derrière les grilles d’une propriété du 16e arrondissement de Paris au nom modianesque en diable : Villa Vermeer. Vit là une famille bon chic bon genre qui respire l’équilibre et inspire l’ennui: la famille Dubois. Jusqu’au jour où tout bascule. Le père polytechnicien, il ne faut gager de rien, assassine sa femme et ses deux enfants. Pour Ivan, alors élève en CE2 à Loyola, appellation derrière laquelle on reconnaît sans peine les jésuites de Franklin, la perte de son ami Alexis tiré « comme un lapin » par son père est une tragédie dont il ne se remettra jamais.

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L’histoire commence véritablement en 2023. Ivan Kamenov, devenu un auteur dramatique à succès, a essuyé un divorce et traîne son spleen entre le square Pétrarque et le cimetière de Passy qu’il sait être son ultime demeure. Mais que faire d’ici là ? Il y a certes les déjeuners à La Rotonde de la Muette avec sa tante Catherine, personnage haut en couleur, mais cela ne suffit pas à lui faire oublier le désert qu’est devenu sa vie et, plus inquiétant encore, cette panne d’inspiration qui s’éternise. Ivan n’écrit plus. Pas une ligne. Même si sa cote reste au zénith, il y a urgence. La vie étant bien faite et ce roman aussi, voici qu’entre en scène un certain Michel Hugo surnommé « Hugo le petit » par opposition à Victor, « notre monument national ». Michel Hugo donc, producteur de cinéma, véreux comme il se doit, est marié à Albane Blanzac, actrice légendaire n’ayant pas tourné depuis longtemps, dont on découvre qu’elle a un lien avec l’affaire Dubois. Mais ne divulgâchons pas. Michel Hugo souhaitant revenir dans la lumière grâce au théâtre qu’il possède, propose à Ivan d’y créer une pièce avec sa femme dans le rôle principal. Son titre : L’Amour moderne. À ce stade, tout est en place pour 250 pages de lecture jubilatoire. Ivan n’écrira pas une ligne et tombera amoureux d’Albane Blanzac, héroïne fragile et évanescente particulièrement attachante. On rit beaucoup aux tribulations du mari, de la femme et de l’amant. Cocasse des situations, répliques qui fusent, portes qui claquent, nous sommes dans l’esthétique du vaudeville chic dont raffole le théâtre privé sur lequel Ivan règne en maître. Mais l’envers du décor est tout autre. Derrière la légèreté, les drames. Dubois qui assassine sa femme, Hugo qui violente la sienne. #MeToo est passé par là et l’auteur à la plume ironique, voire assassine, n’épargne ni ses personnages masculins ni le milieu bourgeois dont ils sont issus. Ivan seul passe entre les gouttes, éternel rêveur qui « malgré ses farces demeurerait à jamais un enfant triste du XVIe arrondissement ».

Avec L’Amour moderne Louis-Henri de La Rochefoucauld réalise un tour de force : celui d’avoir écrit un roman aussi drôle que mélancolique.


L’Amour moderne, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Robert Laffont, 2025. 256 pages

L'Amour moderne - Prix Interallié - Prix Cabourg du roman

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Soft Story

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L'ancien ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti, 2024, Montage IA © Jacques Witt/SIPA

Mercredi matin, Éric Dupond-Moretti, fidèle à sa rougeoyante manie d’exagérer les défauts de la droite, et visant MM. Retailleau et Darmanin, a parlé de « totalitarisme ». S’il était le seul à jouer avec ce feu, tout irait bien. Hélas, nous en sommes loin.


Bock-Côté, Delsol, bien d’autres encore : il se trouve des voix à droite pour considérer que la France est devenue un pays totalitaire, ou est en passe de l’être. L’accusation est suffisamment grave — puisqu’en politique aucune n’est plus lourde — pour que nous nous y intéressions de très près. La question est donc : notre pays est-il vraiment totalitaire, ou un petit peu, ou pas du tout ? Essayons d’y répondre en laissant de côté opinions instinctives et intérêts partisans.

Commençons par un peu de bon sens et de pragmatisme. Faites un test tout simple. Allez à votre fenêtre, ouvrez-la en grand, penchez-vous au dehors et criez de toutes vos forces : « Macron est un xxxxxxx ! » (remplacez xxxxxxx par le nom d’oiseau de votre choix). Observez alors ce qui se produit. Voyez-vous, dans les heures qui suivent, débarquer chez vous la maréchaussée qui vous emmène en garde à vue en serrant très fort les menottes? Ou bien êtes-vous, trois semaines plus tard, victime d’un contrôle fiscal entraînant la saisie de vos biens ? Vos enfants sont-ils exclus de l’école ? Vous interdit-on l’accès à l’hôpital ? Perdez-vous le droit de vote ? Vous propose-t-on de quitter le pays ? Que nenni. Il ne vous arrive rien. Au pire, si votre voisin de palier est encarté chez Renaissance, il crèvera vos pneus. S’il est culturiste et aviné, il vous giflera peut-être sur le moment. Mais ce sera au nom de sa bêtise et de sa mauvaise humeur, pas sur ordre de la place Beauvau.

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Pour vous éviter tout désagrément, abordons la chose sous un autre angle. Dans un régime totalitaire, la plupart des auteurs de Causeur seraient placés sous haute surveillance et leurs concierges noteraient toutes leurs allées et venues. Certains fuiraient à l’étranger. D’autres décéderaient soudainement dans des circonstances inexpliquées. Peut-être certains se tairaient-ils — et nul ne songerait à le leur reprocher, car la perspective de la torture a eu raison de bien des témérités intellectuelles. Or, rien de tout cela ne se produit. Vous êtes en train de lire Causeur sans VPN et vous n’avez pas les mains moites. On peut donc, à Paris sous Emmanuel Macron, se situer dans l’opposition franche et assumée sans glisser dans sa baignoire ni passer sous un autobus. C’est heureux.

Oxymore

Mais cela ne suffit pas à convaincre les esprits qui dénoncent, le regard sombre et la voix grave, le totalitarisme français contemporain. Car, selon eux, la nature profonde du système totalitaire a évolué depuis le temps de Hannah Arendt, et sa définition a muté. Autrefois, il s’agissait d’un système politique où l’État interdisait toute forme de pensée libre et d’initiative individuelle, imposait une idéologie de parti unique et instaurait la nationalisation et la Terreur. Aujourd’hui, le totalitarisme serait devenu — chez nous, tout du moins — flou, imperceptible, louvoyant, bref : soft.

Le totalitarisme soft serait ainsi le nouveau visage du pire régime de tous les temps. Il remplacerait la coercition pure du communisme et du nazisme par la manipulation mentale et médiatique. Il ne tuerait plus franchement. Il vous placerait sous une perfusion d’anesthésiants qui vous rendent stupide et vous paralysent jusqu’à l’extinction lente de votre âme et l’abolition consentante de votre liberté. Il vous installerait dans une fosse commune beaucoup plus confortable que l’ancienne : équipée du Wi-Fi, on vous y gaverait d’hyperconsommation jusqu’à ce qu’obésité et infarctus s’ensuivent. Dans ce camp sans barbelés, il serait strictement interdit de critiquer l’immigration si le pouvoir en place est de gauche, ou le capitalisme s’il est de droite.

Car, oui, notons-le : dans cette configuration, chaque camp accuse ses ennemis d’incarner le nouveau monstre. Nul n’est à l’abri de ce soupçon ultime, pas même les centristes les plus mous, supposés incarner la version la plus hypocrite — donc la plus perverse — du totalitarisme soft.

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Là où le bât blesse, c’est que les mots ont un sens, et que « totalitarisme soft » est le pire oxymore de la pensée contemporaine. Douceur et totalitarisme sont aussi incompatibles que le jour et la nuit. Il n’y a pas d’Auschwitz homéopathique. Il n’y a pas de goulag rigolo. Il n’y a pas de balle dans la tête indolore. Il n’y a pas de visions supportables de femmes suppliciées par le Hamas le 7-Octobre. Le totalitarisme est, dans son essence même, sauvage, cruel et abject. Et s’il a trouvé tant de sympathisants au cours de l’Histoire, ce n’est jamais en raison d’une beauté propre, mais à cause de l’effroyable bêtise, mêlée de vice et de cruauté, de ses encenseurs.

Lorsque Roland Barthes louait les charmes du Petit livre rouge, il lui aurait suffi d’ouvrir un peu les yeux pour constater avec effroi et honte que le maoïsme fut la plus vaste entreprise d’extermination sous le ciel. S’il ne voulait pas le voir, ce n’était pas parce que le Grand Bond en avant paraissait aimable, mais parce que le sémiologue germanopratin éprouvait une attirance quasi érotique pour le mal. « Ce n’est pas en dépit du bain de sang, mais en raison du bain de sang, qu’ils vont à la révolution », dit Alain Besançon. Le problème psychiatrique est le même aujourd’hui chez les racailles du 93 qui trouvent du charme à la version afghane de la charia, ou chez nos bourgeois des beaux quartiers qui considèrent Poutine comme un émouvant défenseur de la civilisation chrétienne.

Il est extraordinaire que lesdites racailles et lesdits bourgeois dénoncent en chœur, tout en se haïssant réciproquement, le « totalitarisme soft » de la France de 2025. Nous ne devons jamais cesser de nous en étonner. Jusqu’au moment où nous comprenons pourquoi.

Mises en garde

Faisons un sort à l’idée selon laquelle il existerait un demi-totalitarisme, un totalitarisme inachevé ou en voie de formation, dont nous serions victimes. Car, bien sûr, les tenants de cette thèse n’ont pas le ridicule d’affirmer que la France est l’Allemagne nazie de 1941 ou un stalinisme en vitesse de croisière en 1933. Seuls les plus rageurs osent le dire, et personne de sensé ne les écoute.

Les autres se contentent de nous mettre en garde : le totalitarisme serait déjà parmi nous, en puissance et même en acte ; il aurait infiltré nos institutions, pénétré nos médias, aboli notre insolence, et il serait sur le point de rafler tout le reste à la première occasion. Nous vivrions, en quelque sorte, en régime semi-totalitaire, ou pré-totalitaire. Eh bien, cela est un mensonge. Le terme de totalitarisme est clair et distinct : tout doit disparaître. Or, l’économie française n’a pas été entièrement nationalisée, loin de là. La bureaucratie pèse peut-être de plus en plus lourd, mais il est encore largement possible de créer et de s’enrichir à force d’ingéniosité et de travail, sans adhérer à Renaissance. Causeur, CNews, Valeurs actuelles, le Journal du dimanche, Europe 1 existent, et leur public grandit chaque jour. Les opinions les plus risquées, les plus excentriquement anti-macronistes — et aussi les plus laides — pullulent sur les réseaux sociaux sans que la censure songe ou parvienne à les rattraper.

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Jean-François Revel a eu le génie de parler de la « tentation totalitaire ». Il a été un de nos meilleurs lanceurs d’alerte : oui, le monde évolue vers le socialisme, et tout au bout du socialisme, il y a le communisme, et nous serions bien inspirés de tirer sur le frein à main avant de franchir cette frontière, car elle n’autorise aucun retour en arrière. Oui, la France du confinement a étrangement ressemblé, par bien des traits, à la Chine de Xi Jinping, laquelle est bel et bien totalitaire. Oui, les wokes sont des gardes rouges, et l’on sait ce que ces gens font aux innocents lorsqu’ils prennent le pouvoir. Mais ce qui est, est, nous enseigne Aristote, et il est aisé d’en déduire que ce qui n’est pas encore n’est pas encore.

Autrement dit : nous ne vivons pas du tout en régime totalitaire. L’accumulation quantitative chère à Hegel n’a pas provoqué le renversement qualitatif final. La tentation n’a pas atteint le stade de la possession. Cela viendra peut-être. Mais, tant que cela ne sera pas venu, dire que c’est réglé d’avance constitue une insulte à la vérité historique et aux pauvres gens qui croupissent, au moment même où vous lisez ces lignes, dans les geôles nord-coréennes. Eux savent que le totalitarisme n’est pas soft. Et s’ils avaient l’heur de visiter notre pays, il leur suffirait d’une phrase pour vous faire regarder la France comme une démocratie. Imparfaite, lamentable, corrompue, pénible, mais une démocratie.

Alors, pourquoi tant d’entre nous ont-ils cette vilaine tendance à voir du totalitarisme où il n’y en a pas ? Parce que cela fait de nous des dissidents, des résistants, des héros ou des prophètes. Et parce que l’orgueil de ceux qui défendent la liberté n’est pas moindre, ni moins trompeur, que celui de leurs adversaires. Nos rêves de grandeur personnelle nous rendent souvent aussi petits que nos contradicteurs. Mais en nous trompant pour nous trouver beaux, nous servons la cause du faux. Le jour venu, si nous en avons le cran, nous marcherons dans les pas de Soljenitsyne. En attendant, faute de mieux, contentons-nous de faire preuve de sobriété, contrairement à M. Dupond-Moretti.

Juré, craché

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Derrière l’horizon…

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Le journaliste et écrivain français Jean-René Van der Plaetsen © ISA HARSIN/SIPA

Jean-René Van der Plaetsen se fait à la fois moraliste et conteur, sensuel et patriote, mondain et fraternel dans un recueil de nouvelles La vie à contre-courant qui paraît le 1er octobre aux éditions du Rocher…


On est toujours un peu fébrile et impatient quand on aborde des nouvelles. Y aura-t-il une continuité dans l’éparpillement des textes ? Une forme de cohérence ou un désaxage ? Un ton, une ambiance, un décor, une couleur ? Surtout quand ces textes s’étendent sur une si longue période, certains datent du siècle dernier, 1989 et d’autres sont du millésime 2025. L’homme et l’écrivain partagent-ils les mêmes doutes sur l’existence ? L’apprenti journaliste, hussard d’esprit et de style, a-t-il encore quelque chose à voir avec l’installé directeur délégué de la rédaction du Figaro Magazine ? Le poids des années a-t-il effrité, érodé cette mélancolie qui est la marque des moralistes lisibles ? La réussite professionnelle est-elle un frein à la veine créatrice ? Je me posais toutes ces questions avant d’entamer la lecture de La vie à contre-courant qui paraît mercredi prochain dans les librairies.

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Jean-René Van der Plaetsen, auréolé du Prix Interallié et Grand Prix Jean Giono n’est pas homme à tanguer, à varier, à trahir ses élans du passé et à brader l’Histoire de France pour une gamelle ou une prébende. Je l’ai retrouvé tel quel, droit et romantique, dans toute sa panoplie qui va du nostalgique lucide au pasteur bambocheur. Une raideur apparente qui est le voile des pudiques et le sel de la vraie littérature. Comme tout bon militaire, Jean-René est un sentimental qui se contrôle, qui n’a pas peur de ses émotions ; tout en les canalisant, il leur offre un bon de sortie. Il ne ferme aucune porte à l’aventure, à l’incongru, au magique, tout le contraire d’un bourgeois encrouté et fat. Chez Jean-René, on retrouve ce vieux fond de culture qui nous fait tellement défaut aujourd’hui et qui est attaqué par les salisseurs de mémoire. Mais le figer dans la réaction, dans la posture de l’ordre, dans une certaine classe sociale serait une erreur de jugement. Une idiotie. Jean-René est à l’image de ces officiers de terrain qui ont beaucoup côtoyé les hommes, les diplômés du dernier rang et les fils de famille. Dans ce recueil d’automne, on croise les fantômes, les marottes de l’écrivain, une Polonaise tentatrice, des grognards, des chauffeurs de taxi, des dîners mondains, l’illusion de Paris, le Liban, la Normandie, la Coloniale, l’île d’Arz, un adjudant qui marche et qui offre sa vie, une table ripailleuse, un Famas « tiède et bien huilé », des flacons qui scintillent dans la nuit, des demeures ancrées et la vacuité du monde moderne. Jean-René est un antimoderne qui n’a pas le cœur sec. Il s’enthousiasme pour un galon, une bataille perdue, une jambe soyeuse, un amour impossible et la Légion étrangère. Il est traversé par un courant alternatif, très agréable pour le lecteur qui reste en permanence sur le qui-vive, à la fois une forme de classicisme faussement désinvolte et des emballements sincères. Ses héros cabossés, en transit ou en bout de course, sont des hommes seuls, colonel en colère, Russe blanc, célibataire endurci, rebelle et anticonformiste. Cet écrivain-là n’est pas monolithique.

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Éric Neuhoff, dans sa tendre préface, a eu le nez creux de lui mettre le pied à l’encrier. Ce que j’aime particulièrement dans cette série de nouvelles, c’est cet assemblage peu courant, un constat implacable sans le dégoût de la vie. Jean-René n’est pas un écrivain misanthrope, comme si le jeune sexagénaire n’avait rien oublié de sa fougue d’antan, de ses errements de jeunesse, comme s’il était prêt à croquer le fruit défendu alors que ses personnages ont vu tant de malheurs émailler leur vie. Jean-René est un inclassable. Il a puisé et façonné sa propre veine dans plusieurs sources. Il a retenu les leçons de netteté et d’onctuosité de Blondin, de provincialisme assumé chez Tillinac, j’entrevois également un compagnonnage avec les biffins de Jacques Perret, et puis le goût de mêler l’Historie à la psychologie cher à Déon et peut-être étrangement, un cousinage avec François Nourissier. Un attachement à l’homme coincé, au dissident, à celui qui ne communie pas avec la foule, et pourtant, toujours vivace, l’attrait de la beauté d’une femme, d’une maison, d’un foyer, d’un bonheur à portée de main et inatteignable.

Je me rends compte que je ne vous ai pas encore fait entendre cette voix singulière. Le plaisir de la formule racée est la matrice de ce recueil. Jean-René devrait penser à compiler ses maximes : « On ne fréquente pas sans s’infecter la littérature », « il y a une littérature des taxis », « Mon regard s’alanguirait souvent si les femmes ne parlaient pas tant » et ce sublime : « Aujourd’hui encore, on retrouve dans les mentalités iledaraises quelques réminiscences de ce matriarcat qui fonctionnait parfaitement ».  


La vie à contre-courant de Jean-René Van der Plaetsen – édition du Rocher. 200 pages

Le quart de Pépère

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Chipilly (80) © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Je me rends compte que je ne suis qu’un cachottier, lectrices et lecteurs adorés. Dans ma dernière chronique consacrée à notre balade, ma Sauvageonne et moi, aux étangs de Méricourt, je ne vous avais pas tout raconté. En effet, nos pérégrinations ne se sont pas arrêtées à la rencontre, sur le chemin de retour, avec le sympathique pêcheur, généreux donateur de la perche éléphantesque capturée dans la vieille Somme. Est-il nécessaire de le rappeler ? Vous le savez, ma Sauvageonne adorée est pleine de ressources et de curiosité. Alors, quand nous traversâmes le village de Chipilly, son attention toujours en éveil fut attirée par le monument aux morts. « Regarde, vieux Yak ! Comme c’est étrange et comme c’est beau ! » fit-elle de sa voix de Brigitte Bardot pleine de sensualité. Elle n’avait pas tort. Le monument représente un soldat britannique en train de consoler son cheval blessé. Comme le souligne le panneau explicatif, à la fin de la Première Guerre mondiale le cheval est traité en véritable héros. D’autres œuvres l’honorent à travers le monde : un cheval en bronze grandeur nature et son soldat lui offrant à boire, à Port Elisabeth en Afrique du Sud ; un cheval s’abreuvant, monument en l’honneur de la 66e division, au Cateau ; une statuette de cheval en bronze, dans l’église St-Judes à Hampstead, dédicacée aux 375 000 chevaux morts à la guerre. Il ne faut jamais oublier : « Nombre d’événements de la Grande Guerre 14-18 a eu pour théâtre la Picardie », est-il encore écrit sur le bienvenu panneau. « Les soldats des armées britanniques et de tout le Commonwealth se sont battus sur le front de la Somme. En 1916, la Bataille de la Somme a provoqué la mort de 107 000 d’entre eux (le chiffre approximatif des pertes étant de près de 500 000 personnes). Après la guerre, ce sont 127 000 sépultures réparties entre 230 cimetières et carrés militaires ainsi que de nombreux monuments qui furent édifiés en hommage aux disparus. » Le monument de Chipilly, lui, a été érigé en l’honneur de la 58e division britannique, la London Division. L’artiste, auteur de l’œuvre est le sculpteur français Henri-Désiré Gauquié (1858-1927). Alors que je contemplais et photographiais dans tous les sens la magnifique création, je me mis à penser à mon grand-père paternel, Alfred Lacoche (je le surnommais Pépère) qui combattit dans la Somme pendant la Grande Guerre. Blessé à deux reprises, il repartit à chaque fois au front. Lorsqu’il rentra du grand carnage, il jura de ne plus manger un gramme de viande de cheval. « Ils nous ont rendu tant de services dans les tranchées », racontait-il. En 2009, lorsqu’on me demanda d’écrire le scénario d’une bande dessinée et que je m’associais au si talentueux Serge Dutfoy, pour l’album collectif Cicatrices de guerre (s) paru aux éditions La Gouttière, ce fut à lui, à Pépère, que je pensais. Et nous nous mîmes, Serge et moi, à raconter un épisode de sa vie : à la fin de sa longue existence, tous les dimanches matins, en compagnie de ma grand-mère, il se rendait chez nous, dans la maison familiale, au 14 de la rue des Pavillons, à Tergnier, petite ville ferroviaire de l’Aisne. Comme Pépère tremblait, mon père le rasait. Dans un cabas de cuir, il apportait son blaireau, le savon à barbe et le quart, le vieux quart qu’il avait ramené des tranchées de la Somme quand il combattait nos bons amis d’Outre-Rhin. Pépère s’asseyait ; mon père attrapait le rasoir, faisait mousser le savon et opérait, tel un barbier professionnel. Parfois, mon grand-père laissait échapper quelques souvenirs. Il se souvenait de ses copains, tombés à ses côtés ; il se souvenait de la bravoure des soldats britanniques. Il se souvenait de la boue. Des chevaux embourbés qu’il fallait abattre d’une balle dans la tête pour qu’ils ne souffrissent pas car on ne pouvait pas les dégager. Il nous parlait parfois de l’attaque du Bois de Maurepas, en août 1916, au cours de laquelle il avait été blessé par un éclat d’obus. La lame passait et repassait sur ses joues ridées. Son regard se perdait dans le vague, dans l’onde d’une infinie tristesse. Je tentais de comprendre ce qu’il ressentait ; je n’avais que l’image. Pas le son émis par sa mémoire. Ce dernier devait se composer de fracas, de canonnades et de cris. A sa mort, mon grand-père a donné le quart à mon père. Au décès de ce dernier, j’en ai hérité. Il est aujourd’hui bien protégé dans un meuble de ma cuisine. Quand un flot de mélancolie ou de désespoir me submerge, je le regarde. Je pense à Pépère, aux tranchées de la Somme, à la souffrance indicible des Poilus. Alors mes petits soucis disparaissent comme par magie.

Cicatrices de guerre(s)

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Peut-on être un golden boy et gauchiste?

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Matthieu Pigasse reçu sur France 2 par la journaliste Caroline Roux. Capture d'écran.

L’homme d’affaires Matthieu Pigasse était récemment invité sur France 2 à une heure de grande écoute pour commenter la crise budgétaire et l’instabilité politique. Il affirme défendre des idées politiques à l’opposé de ses intérêts financiers.


Le jeudi 11 septembre, sur France 2, la journaliste Caroline Roux a reçu dans son émission « L’Événement » l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, qu’elle présente ainsi : « Vous êtes président du groupe de médias Combat, vous êtes aussi banquier d’affaires et à ce titre vous avez conseillé certains gouvernements pendant la crise financière, notamment en Grèce. Vous êtes assez rare à la télé, vous prenez rarement la parole. Je vous remercie d’être là[1]. » Sans doute contrainte par le temps, Mme Roux a omis d’évoquer le parcours politique de son invité, de préciser ce qu’est son groupe de médias Combat et d’indiquer le nom des organes de presse et des agences culturelles qu’il « contrôle » afin de combattre « la droite radicale », selon son propre aveu[2]. Réparons cette erreur.

Viva la revolución !

Énarque influencé à l’époque par Jacques Attali, M. Pigasse est nommé, en 1998, conseiller technique du ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, puis directeur adjoint du cabinet de son successeur, Laurent Fabius. Il se lance ensuite dans une carrière dans le privé de haut vol. Il est recruté en 2003 par la banque Lazard où il gravit les échelons jusqu’à devenir le responsable mondial des activités de fusions et acquisitions. Il démissionne après 16 ans de bons et lucratifs services. Co-directeur d’une banque d’investissement, membre des conseils d’administration de différentes entreprises, M. Pigasse consacre une partie de son énergie et de ses finances à la construction de ce qu’il espère être un jour un empire médiatique au service de ses opinions. Dans un entretien donné au magazine GQ en 2015, il brosse de lui-même le portrait d’un révolutionnaire qui « vomit l’aristocratie », d’un ancien punk prêt à « renverser la table » et à « mettre le feu », rien de moins. Rappelons quand même que ce révolutionnaire exalté a fait partie des « Young leaders » repérés et formés par la French-American Foundation, qu’il a organisé la vente de Libération à Édouard de Rothschild en 2005, a participé aux travaux de Terra Nova dès sa création en 2008, a ensuite échafaudé avec la Banque Lazard de très juteuses opérations de conseils auprès de gouvernements sud-américains et de nombreuses entreprises françaises et étrangères. De quoi fomenter une révolution aux petits oignons, et à l’abri du besoin.

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M. Pigasse fonde le groupe de médias Combat en 2009. Il rachète Radio Nova, une radio essentiellement musicale qui, en 2024, récupèrera les comiques gauchistes Guillaume Meurice et Aymeric Lompret, anciennes gloires de France Inter. Il reprend Les Inrockuptibles, magazine culturel qui n’intéresse personne hormis Virginie Despentes, les étudiants hébétés de Paris 8 et les militants « déconstructivistes » de Sciences Po, puis Cheek, un média féministe qui se targue de cibler les jeunes femmes « actives et urbaines ». Pour achever de décerveler une jeunesse crétinisée par le wokisme et l’islamo-gauchisme, Matthieu Pigasse fait l’acquisition de « Rock en Seine », un festival musical qui, lors de sa dernière édition, a accueilli Kneecap, un groupe irlandais introduisant et concluant ses concerts aux cris de « Free, free Palestine » et dont l’un des membres est poursuivi par la justice britannique pour s’être couvert d’un drapeau du Hezbollah, organisation classée terroriste au Royaume-Uni, lors d’un concert à Londres en 2024 – rien qui puisse gêner un public habitué à arborer keffiehs et drapeaux palestiniens en toute occasion. L’écologisme faisant partie des idéologies qui ont sa faveur, M. Pigasse s’est approprié « We Love Green », un festival censé allier événement musical et respect de l’environnement, et qui a de surcroît, selon son propriétaire, « le métissage comme horizon » (tweet du 25 juillet). Après avoir écouté les daubes musicales les plus affligeantes du moment, les festivaliers sont invités à participer à des tables rondes sur la transition écologique, à écouter des conférences organisées par Le Monde, à applaudir « des humoristes engagés, qui ont trouvé par le rire une nouvelle manière d’éveiller les consciences » et à se restaurer « sans bouffer la planète, en mode végé ». Enfin, histoire de parachever son œuvre d’abrutissement de la jeunesse, le golden boy a créé Golden Coast, le premier festival de rap en France. 

Le système a aussi du bon…

Sur le site de Combat, on peut lire : « Combat s’engage pour une société ouverte et mixte, pour un avenir responsable et humaniste, en opposant l’exemple à la puissance, avec la volonté d’interroger en permanence par l’expression libre et le débat d’idées l’action des un.e.s et des autres. » Certains lecteurs ne maîtrisant pas la novlangue gauchiste, il nous faut traduire ce texte : « Combat s’engage pour une société multiculturelle, pour un avenir écologiste et totalitaire, en s’appuyant sur la puissance d’une caste ayant la volonté d’empêcher l’expression et les idées de ceuzetceusses qui contredisent son projet progressiste. » C’est plus clair comme ça, non ?

M. Pigasse est également actionnaire du Groupe Le Monde qui comprend, entre autres, Le Monde, Le Nouvel Obs et un magazine télévisuel devenu la quintessence d’une certaine presse atteinte de gauchisme chronique et de wokisme aigu, j’ai nommé Télérama. Tous ces journaux reçoivent de somptueuses subventions publiques. [En 2024 : Le Monde, 7,8 millions d’euros ; Le Nouvel Obs, 1,6 million ; Télérama, 5 millions[3].] L’esprit révolutionnaire semble s’accommoder d’un système récompensant la presse aux ordres d’une caste qui ne rêve que de détruire la France.

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En 2015, Pierre-Antoine Capton, Xavier Niel et Matthieu Pigasse fondent Mediawan, groupe créant et produisant des contenus audiovisuels. Mediawan produit de nombreuses émissions du service public, entre autres « C à vous », « C L’hebdo » et… « C dans l’air », l’émission qu’anime… Caroline Roux. Le jeudi 11 septembre, c’est donc en quelque sorte son patron qu’a complaisamment interviewé la journaliste. Cette subordination est confirmée sur le site de Mediawan, la rubrique Production/Flux étant illustrée par une photo de groupe réunissant des journalistes de la télévision publique (Caroline Roux, Anne-Élisabeth Lemoine, Aurélie Casse et Faustine Bollaert). Il eût été normal d’en avertir les téléspectateurs, vu que c’est avec leur argent que France TV rétribue Mediawan, entreprise médiatico-culturelle au service de la gauche et des ambitions politiques de M. Pigasse. « Un jour je ferai de la politique et je serai président de la république » aurait-il avoué à Alain Minc qui ajoute : « Cinq ans plus tard, un certain Emmanuel Macron me fera exactement la même confidence[4]. »

Bien que montrant des signes de détestation les uns envers les autres au fur et à mesure que le temps passe et que de vieilles rancunes refont surface, MM. Pigasse, Attali ou Macron font partie du même monde, celui des élites déconnectées de la réalité, éloignées des préoccupations de leurs concitoyens, avides de pouvoir et prêtes à tout pour parvenir à leurs fins financières, idéologiques ou politiques. Il faut entendre, lors d’une émission sur France Inter[5], Matthieu Pigasse – directeur de la branche française de Centerview Partners, une banque d’investissement spécialisée dans des activités de conseil aux gouvernements, surtout africains, aux entreprises et aux fonds d’investissement – dénoncer « le capitalisme libéral » et l’accuser d’être « la plus grande machine à créer des inégalités jamais inventées », pour concevoir le degré de cynisme et d’hypocrisie dont sont capables les éminents représentants d’un système financier ne reculant devant rien pour s’engraisser et grâce auquel ils se sont enrichis.

Macron et Bolloré, ses ennemis préférés

Il y a dix ans, sont parus, à quelques mois d’intervalle, deux livres intitulés Révolutions et Révolution. Le premier était signé Matthieu Pigasse, le second, Emmanuel Macron. Lorsque des banquiers d’affaires se mettent à utiliser le mot « révolution », à porter en bandoulière leur présumé humanisme et à louanger le peuple avec des trémolos dans la voix, il y a anguille sous roche ou, comme l’écrit Jean-Claude Michéa, loup dans la bergerie[6]. Les socialistes ont sorti de sa tanière argentée Emmanuel Macron, lequel, après avoir trahi François Hollande, a récompensé les plus méritants, donc les plus intrigants et les plus arrivistes d’entre eux, en leur octroyant d’éminentes fonctions dans nos institutions étatiques et plusieurs de ces postes inutiles mais lucratifs qui encombrent notre dispendieuse administration publique. M. Pigasse, après avoir été un socialiste strauss-kahnien, penche aujourd’hui vers la gauche de la gauche. Le parcours fut sinueux. Le banquier libéral s’est métamorphosé en chantre de l’étatisme. Les réceptions guindées de la haute bourgeoisie financière ont laissé place aux cocktails bobos de la gauche médiatique et aux événements branchés de la gauche culturelle. Le riche bourgeois a encouragé la presse à brosser de lui le portrait d’un homme foncièrement de gauche, un peu punk sur les bords, déterminé à remettre en cause ses privilèges et ceux des bénéficiaires de ses conseils, à renverser la table des riches pour redresser la France des pauvres. Soutien du NFP côté Insoumis, le gauchiste doré sur tranche dénonce sur X « l’islamophobie d’État [qui] tue » et soutient la taxe Zucman. Il s’enflamme au micro de France Inter : « Il faut commencer à préparer à tout péter[7]. » M. Pigasse ne s’est visiblement pas aperçu que les Français qui subissent l’insécurité, les émeutes, l’immigration massive, le narco-trafic, les défaillances de leurs services publics et sociaux, l’islamisation rampante ou la pauvreté généralisée, ne supportent plus ces discours pseudo-révolutionnaires qui ne résolvent rien et ne semblent destinés qu’à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé à la mise à sac du pays.  

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En 2023, M. Pigasse affirmait à la radio être l’anti-modèle de Vincent Bolloré : « Je considère qu’un actionnaire d’un groupe de médias n’a pas à faire passer des messages à travers ses médias. » Deux ans plus tard, changement de ton dans Libération : « Je veux mettre les médias que je contrôle dans le combat contre la droite radicale. » L’homme d’affaires se targue de ne jamais travailler avec « Vincent Bolloré ou avec des proches de sa sphère d’influence » et se félicite d’avoir appelé à voter pour le NFP. « Ouvert » et « progressiste », il exècre Elon Musk, Donald Trump et… la droite nationale, auxquels il reproche, entre autres, de ne pas être assez écologistes et de faire obstacle à la liberté sexuelle et la liberté de genre. M. Pigasse est en vérité un pur produit des élites décrites par Christopher Lasch[8]. L’idéologie du progrès est devenue le vecteur principal du libéralisme moderne, la « philosophie politique » des élites qui voyagent (M. Pigasse se vante de prendre l’avion plusieurs fois par semaine pour se rendre à l’étranger), persiflent les us et coutumes de leurs compatriotes, s’accommodent d’une langue internationalement massacrée, se défient de plus en plus des liens d’appartenance à la famille, au voisinage, au village, à la nation… Celles qui sont attirées par les plus hautes fonctions de l’État ne le sont plus que pour assouvir des ambitions carriéristes et nullement pour défendre des notions qu’elles jugent dépassées, comme la souveraineté d’un pays ou l’intérêt national. « Peuple » est un mot qu’elles utilisent peu, qui ne leur sert que de slogan au moment des élections. Leur adhésion aux idéologies progressistes actuelles, du wokisme à l’ouverture des frontières en passant par l’écologisme, est totale. M. Pigasse a mis sa fortune au service de ces doctrines mortifères. La jeunesse abrutie par le rap et Aya Nakamura est la même que celle qui se teint les cheveux en bleu, se déclare non-binaire et crie « Free Palestine » tout en ignorant où se trouve le Jourdain – le banquier gauchiste a créé des « événements culturels » à la hauteur de sa bêtise hargneuse. Actionnaire d’une presse à sa main, il a discrètement infiltré des médias publics qui partagent avec lui la même idéologie progressiste et la même haine d’une extrême droite fantasmée.

Les dirigeants de Radio France et de France TV ont beau actuellement le nier, l’audiovisuel public est à la solde d’une caste médiatico-politique revendiquant un bouleversement total de notre société, l’effacement progressif des mœurs, la déconstruction de l’histoire ou de la langue d’un peuple lui-même remplacé par un inquiétant conglomérat multiethnique. Tous les Français paient pour la propagande de cette caste qui ne leur veut aucun bien. Il serait peut-être temps que cela cesse.  

Le banquier anarchiste

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Le loup dans la bergerie: Droit, libéralisme et vie commune

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[1] https://www.france.tv/france-2/l-evenement/7519802-instabilite-politique-crise-budgetaire-la-republique-va-craquer.html

[2] https://www.liberation.fr/economie/medias/matthieu-pigasse-il-y-a-une-connivence-entre-les-dirigeants-de-grandes-entreprises-et-lextreme-droite-20250111_S7KPYZ6JX5FRHCSHA3ZYQTYZCQ/

[3] Site du ministère de la Culture. Tableau des titres aidés en 2024.

[4] https://www.vanityfair.fr/pouvoir/politique/articles/article-mag-matthieu-pigasse-dr-money-mr-cool/55517

[5] Bistroscopie, 23 décembre 2023.

[6] Jean-Claude Michéa, Le Loup dans la bergerie, 2018, Éditons Climats.

[7] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/bistroscopie/matthieu-pigasse-en-2024-on-commence-a-tout-faire-peter-5730243

[8] Christopher Lasch, La Révolte des élites, 1996, Éditions Climats.