La France dystopique d’Un traître mot, en plein totalitarisme linguistique, fait froid dans le dos.
Salubre et courageux premier roman que nous offre le jeune Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire. Le sujet d’Un traître mot, qui se révèle davantage conte philosophique que roman stricto sensu ? L’avènement d’une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, et ce à la suite de la providentielle promulgation, par un Parti présidentiel au faîte de sa puissance, d’une loi d’exception dite AVE, pour Application du Vivre Ensemble. L’imposture victimaire, la déconstruction gratuite et obligatoire, la traque des phobies les plus absurdes deviennent ainsi la règle, sans faire de bruit et dans ce qui ressemble à un lâche acquiescement de tout le corps social.
Dérapage verbal
Le héros de ce conte cruel, Maxence, jeune normalien pur sucre, spécialiste de Blanchot et enseignant à Paris III – le parfait bobo à trottinette dans sa bulle hyperprotégée – fait l’expérience du basculement en cours à la suite d’un dérapage verbal au téléphone. Trois mots de travers sur les Roms enregistrés avec zèle par sa correspondante, un article consacré à l’œuvre littéraire de Renaud Camus, la plainte d’une étudiante « issue de la Diversité » pour une note d’examen jugée oppressive et voilà notre blanc-bec mis en examen, traîné au tribunal, sommé de justifier ses écrits, et pour finir condamné à une peine de prison ferme.
Les magistrats n’ont-ils pas été exhortés à sévir avec rigueur contre les crimes de parole, devenus plus impardonnables que les crimes de sang ? Les prisons ne se vident-elles pas de leurs délinquants coutumiers pour se remplir de pénitents, soumis à une rééducation lexicale ?
Thomas Clavel et ses livres
Maxime fera donc l’expérience de la taule (confortable, nous sommes bien dans un conte), où il révélera des qualités de meneur en créant un mouvement de résistance poétique qui, par l’apprentissage clandestin de l’impiété verbale, désintoxiquera les prisonniers du poison de l’idéologie. Maxence apprendra à ses camarades à feindre la contrition linguistique et, surtout, à se réapproprier leur héritage poétique.
Charge contre les nouveaux Tartuffe
Un conte, vous disais-je, contre le fanatisme et l’obscurantisme, ici progressistes. Une charge contre les nouveaux Tartuffe, rendue plus puissante encore par la structure double du récit, où vient s’enchâsser une description des prodromes de la guerre civile dans un Beyrouth encore paradisiaque.
Du beau travail d’écrivain, empli d’humour, au service de la vérité et de la probité.
Thomas Clavel, Un traître mot, La Nouvelle Librairie, 226 pages
En mai 2019, le grand public faisait la connaissance de Kamel Bencheikh. Auprès du Parisien, l’écrivain s’indignait que sa fille se soit vu refuser l’accès à un bus parisien car elle portait une jupe, selon sa version des faits. Franco-algérien « entièrement descendant de ceux qui ont allumé les Lumières, par le cœur et par l’esprit », m’a-t-il dit, Kamel Bencheikh est chroniqueur au Matin d’Algérie et est un fier militant de la laïcité. Il porte aussi la poésie dans son cœur et en a publié des recueils. Avec L’impasse, il est désormais romancier. L’impasse est une invitation au voyage, un voyage sur l’autre rive de la Méditerranée, un voyage dans le temps.
À la fin des années 1950 en pleine guerre d’Algérie, Abdelkader vient de s’évader du bagne de Lambèse, au nord-est algérien. Guidé par sa foi en la lutte armée, il marche vers la capitale. Dans la pesanteur de la clandestinité, il emprunte un itinéraire que d’autres ont choisi pour lui-même. De passeur en passeur, il fait de brèves haltes pour des rencontres tout aussi brèves. Alors qu’il rêve d’une Algérie unie, prospère et libre, le fil des pages nous dévoile une nature enchanteresse et d’enivrantes contrées. Dans les confins de la Kabylie et sur les hauts-plateaux sétifiens, des hommes songent au grand soir qui pansera les cicatrices du passé. Entre deux thés, ils goûtent à la chorba ou autres marmites préparées par ces dames. Sous les flocons de neige kabyle, une jeune femme s’enflamme pour « le vaillant peuple algérien » face à « l’occupant ». De quoi faire chavirer le cœur du prétendant au rôle de guerrier.
L’impasse parvient à sensibiliser les non initiés aux prémices de la décolonisation algérienne, quand l’islam n’avait pas encore complètement captivé le pays. D’islam, il est d’ailleurs très peu question dans ce roman, d’humain, beaucoup. Des humains qui s’imaginent que le pire est derrière eux et que libérée du poids colonial, l’Algérie sera nécessairement rayonnante. Une candeur criante émane des protagonistes bercés d’illusions qui ne jurent que par un grand renversement de l’ordre colonial. Une plongée dans la guerre d’Algérie que Kamel Bencheikh parvient à traiter par le seul prisme du récit sans chercher à distiller ses convictions de militant -ce qu’il fait déjà copieusement dans ses chroniques et sur les réseaux sociaux. À une époque où, comme le rappelait Jérôme Leroy dans un excellent article, trop d’écrivains sont étiquetés en fonction de leur bord politique, il est agréable de découvrir une nouveauté qui ne prétend pas être « engagée » ou « nécessaire » au genre humain.
Genèse d’une patrie
« Je tiens à ce que mes livres soient édités en Algérie car je veux que les gens d’Algérie lisent plus. Là-bas, vingt euros c’est quasiment une semaine de salaire », m’a assuré Kamel Bencheikh au détour d’un café. Désenchantement des lendemains, que l’on sent déjà poindre dans l’aventure d’Abdelkader il y a plus d’un demi-siècle. Les amateurs de péripéties seront déçus par la lenteur de la mise en place de la trame du récit, due à l’atmosphère lourde de cette période trouble. D’autres ne se délecteront pas forcément des nombreuses descriptions des repas du guerrier en herbe. Reste qu’à mesure qu’avance le roman, on s’imprègne de la genèse d’une patrie sur le chemin de son histoire. L’aventure ne faisant alors que commencer, ceux qui se laisseront charmer par L’impasse pourraient bien être tentés de connaître la suite.
Chez nos voisins belges, le voile islamique profite aussi du soutien des écolos ou de pseudoféministes pour se banaliser. Dans le Soir, une tribune qui s’indignait du phénomène a été censurée avant d’être remise en ligne dans une version édulcorée. Son auteur, Florence Bergeaud-Blackler, est depuis menacée.
L’islamisation de la Belgique, visible à l’œil nu, en particulier dans certains quartiers de Bruxelles que l’on qualifie de « diversifiés » pour euphémiser le phénomène, a été rendue saillante ces jours-ci à travers le « balek-gate » [tooltips content= »Sur Facebook, la journaliste Florence Hainaut écrit le 18 juillet «Vous savez quoi ? J’ai écrit une carte blanche où j’estime qu’on devrait s’en balek que les femmes portent le foulard, où je tente d’analyser ledit tissu sous l’angle féministe et où en plus je termine en faisant un parallèle avec l’IVG (sic). Je pense passer un joli week-end riche d’échanges bienveillants et constructifs sur les réseaux sociaux» NDLR »](1)[/tooltips].
Ce qui devait être une petite histoire belge est en train de prendre une dimension internationale. En publiant sa tribune « Le hijab et les errements du néo-féminisme », censurée par le journal le Soir, qui était une réponse à une autre “carte blanche”, « Cachez ce foulard », la directrice de l’Observatoire des fondamentalistes de Bruxelles Florence Bergeaud-Blackler ne s’attendait pas à un tel afflux de réactions. Pour un rappel des faits exhaustif le lecteur peut se rapporter à l’excellent article (dossier) de Marcel Sel.
Je déplore que les néoféministes utilisent le hijab, comme les islamistes s’en servent, pour leurs projets politiques respectifs. Mais ce qui me sidère c’est que les premières ont beaucoup plus à perdre que les seconds en se mettant à leur service. A force d’aveuglement et d’instrumentalisation du hijab, elles participent à la banalisation de l’islamisme et à sa diffusion au mépris des populations musulmanes qui le subissent et paient un lourd tribut. Florence Bergeaud-Blackler
Pour comprendre comment on a pu en arriver là, à savoir comment des personnes prétendument progressistes peuvent être plus hijabophiles que les musulmans eux-mêmes, il faut comprendre l’histoire de la Belgique. Je ne vais pas la reprendre à partir du moment où on a botté le derrière aux Hollandais, ni évoquer Léopold II. Je veux surtout souligner que la Belgique est peut-être le seul pays au monde gouverné par le principe de compromis, à savoir que des peuples différents (historiquement Flamands / Wallons) qui ont voulu vivre ensemble, qui ont l’habitude de se chamailler, ont toujours fini par trouver des solutions satisfaisantes. La Belgique est dans son essence un miracle permanent. Ce principe de compromis se traduit notamment par la possibilité de rester plus d’un an sans gouvernement sans que le pays n’implose. Je ne suis pas sûr que pareille expérience en France se déroulerait de manière aussi apaisée.
Auto-exclusion
Une société moderne n’a pas vraiment le choix que de tendre vers l’inclusion. Les vagues d’immigration et l’ouverture à l’égard de certaines minorités qui jadis souffraient en silence, font que nos sociétés sont variées, multiples, et qu’un modèle trop rigide serait insatisfaisant. Le challenge se présente comme suit : respecter chacun des citoyens dans ce qu’ils sont – c’est mieux que de dire « dans ce qu’ils ont de différent » –, à l’intérieur d’un cadre qui, à défaut d’être parfait, garantit des libertés, aspire à la paix sociale, sans tomber dans ce qu’on pourrait appeler « la dictature des minorités ». Tout un programme ! L’islam en tant que culture (ou en tant que religion pratiquée dans un cadre privé) entre dans ce grand concept qu’est la diversité. L’islam est reconnu en Belgique depuis 1974 – la Belgique étant le premier pays européen à inscrire le culte dans sa loi – et la grande majorité des musulmans est, dans l’ensemble, plutôt bien intégrée socialement. En revanche, le voile islamique est une spécificité (une certaine lecture de l’islam, et une certaine opinion de la femme) et celle-ci ne dispose d’aucun passe-droit lorsqu’un règlement intérieur pose un cadre de neutralité. Parler d’exclusion lorsque les femmes musulmanes souhaitent porter leur voile de façon inconditionnelle en tout lieu et en tout temps est aussi stupide que de parler d’exclusion pour ce monsieur qui voudrait à tout prix faire quelques longueurs à la piscine communale en bermuda, alors que seul le slip de bain est autorisé. Se résigner à ne pas aller nager à cause de cela est de l’auto-exclusion, et n’importe quel esprit pourvu de bon sens l’admettra.
Toujours plus de progrès grace à la télé publique !
L’histoire est partie de rien du tout. Florence Hainaut est connue du grand public pour ses indéniables qualités de chroniqueuse, notamment dans l’émission de la RTBF « On n’est pas des pigeons », qui est une excellente émission de protection des consommateurs. L’émission a un ton léger, c’est du « made in Belgium » dans le bon sens du terme – même si « made in Belgium » est toujours dans le bon sens du terme selon moi, mais je ne suis pas forcément objectif sur ce point ! –, les reportages sont de qualité, et Florence Hainaut était très appréciée – « était » car elle a quitté l’émission en 2016. Aujourd’hui le nom de Florence Hainaut fait le tour du monde francophone grâce à cette tribune dans le Soir. Je ne vais rentrer ni dans le contenu, ni dans ce qui s’est passé ensuite, le dossier de Marcel Sel contient absolument tout. La seule chose que je dirais c’est qu’on ne peut apprécier la “carte blanche” de Florence Hainaut que si l’on possède un certain logiciel, à savoir envisager que l’épanouissement de la femme peut se faire à travers le fait de la couvrir parce qu’une religion lui donne l’injonction de le faire !
C’est un peu dans la vague du féminisme 2.0, intersectionnel, où les « minorités » coopèrent et incluent tous ceux qui veulent faire partie du club, ce qui peut parfois ressembler à une espèce de néo-boboïsme à l’intérieur duquel il existe des sous-catégories plus avantagées que d’autres. Je vous laisse par exemple deviner qui est plus avantagée entre Claudia, militante du dimanche, cadre chez Glaxosmithkline, qui aime manifester « pour l’égalité de tous » avec ses amis après son brunch dominical, et Fatima qui galère à trouver un stage en entreprise pour valider son master parce qu’il est hors de question qu’elle ôte son voile.
Le voile n’est pas qu’un morceau de tissu
Il est particulièrement intéressant d’observer comment à l’intérieur de ce sous-système, il y a des dominants – qui ont les meilleurs jobs et les meilleures perspectives sociales – et ceux, souvent celles, qui sont au bas de l’échelle, et qui ont cette chance inouïe de pouvoir être défendues par des « laïques » ou des « open minded muslims », et de se soumettre librement à cette magnifique religion, dans sa version la plus rigoriste, qui a prévu un traitement particulier et exclusif aux femmes parce que femmes. Elle n’est pas belle la vie ? Lorsque Florence Bergeaud-Blackler – docteure en anthropologie et auteure d’une soixantaine d’ouvrages et d’articles, chargée de recherche au CNRS, comme l’a rappelé l’excellent Kamel Bencheikh – répond à la “carte blanche”, elle ne s’attendait donc pas à ce qu’elle allait déclencher. Il faut savoir qu’en Belgique, on n’a pas spécialement l’habitude des débats enflammés sur l’islam, et c’est d’ailleurs pour cela que ça va aussi loin à propos du voile où l’argument benêt en sa faveur est : qu’est-ce que ça peut bien vous faire que ces femmes tiennent à porter ce simple bout de tissu ? (je caricature à peine). Voilà où est l’erreur conceptuelle : considérer le voile comme un simple bout de tissu. S’il ne s’agissait que d’un simple bout de tissu, il faudrait en effet avoir de gros soucis émotionnels pour se positionner contre. Or, un simple bout de tissu, vous pouvez le porter un jour pour aller avec un ensemble, et vous pouvez décider de ne pas le porter le lendemain. Ce « bout de tissu insignifiant » — ou présenté comme insignifiant par ceux qui manquent de culture ou qui se trompent de bonne foi — c’est ‘a commitment for life’ ! C’est-à-dire qu’on ne peut pas l’enlever, et là est toute la tragédie de celles qui voudraient le retirer et qui n’obtiendront jamais aucun soutien dans ces groupuscules post-modernes d’extrême-gauche. Le discours progressiste qui conduit à ces drames sociaux est maintenant appuyé par ces pseudoféministes aux fondements conceptuels fragiles.
Les Frères musulmans à la manoeuvre ?
Le plus grave dans cette affaire, c’est cette collusion manifeste entre le politique (les Ecologistes belges pour ne pas les citer, bruxellois en particulier), le religieux et les médias. Cela a été rendu visible par la polémique et le retrait de l’article du site du Soir, et ce n’est certainement pas à l’avantage de tous ceux qui ont été cités dans ce qui est devenu une affaire. Ce qui a valu des critiques à cette réponse de Florence Bergeaud-Blackler, c’est qu’elle présumait d’une collusion avec les Frères Musulmans, notamment via une relectrice qui serait « proche de la confrérie » – ce passage a dû être supprimé pour que le texte soit de nouveau mis en ligne par le Soir. Évoquer la confrérie pose un vrai problème, en ce sens que ses membres ne se vantent pas d’en faire partie. Disposer d’« indices » sera toujours insuffisant pour faire des procès à charge, ou des présomptions d’appartenance, de surcroît en mentionnant des noms. Parce que s’il n’est pas agréable d’avoir l’étiquette d’ « islamophobe » ou d’ « allié à l’extrême-droite », l’étiquette de « Frère Musulman » n’est pas chouette non plus, surtout pour celui ou celle qui n’en ferait pas partie en réalité ! In fine ceux qui s’en sortent le mieux dans ce dossier sont : les Frères Musulmans qui le sont vraiment, qui s’assument comme tels, et qui font leur boulot au quotidien – c’est pour ça qu’il est préférable de s’intéresser aux indices probants comme ce signe de « R4BIA » (avec les 4 doigts), qui est le signe de ralliement aux Frères Musulmans –, et les « bobo-gauchistes » dont l’étiquette est quasiment devenue un titre de noblesse aujourd’hui ; au pire des cas, ça ne vous ruine pas une réputation comme l’accusation de fasciste/raciste/islamophobe peut le faire. En réalité, il y a peu d’espace entre les racistes – c’est un scoop, les vrais racistes existent aussi – qui utilisent la critique de l’islam comme prétexte parce qu’au fond « ils n’aiment pas les Arabes » – un peu comme les antisémites qui se cachent derrière l’antisionisme – et cette extrême-gauche qui s’étend comme de la vase jusqu’au centre-gauche. Ce n’est pas quelque chose de nouveau : quand on n’a pas le niveau pour débattre, il faut discréditer ses contradicteurs (ici l’Observatoire des Fondamentalismes), et c’est peu cher que d’évoquer le racisme et l’islamophobie quand on est soi-même dans « le camp du bien ». C’était sans compter sur le soutien des réseaux français, pour qui la laïcité est bien plus importante qu’elle ne l’est en Belgique – où nous parlons du principe de neutralité – et qui va, je l’espère, appeler à davantage de mesure à l’avenir auprès des différents acteurs qui se positionnent sur la question de l’islam en Belgique.
Retrouver un débat serein profiterait à tout le monde
La démocratie et la liberté d’expression sont clairement ce que nous avons de plus sacré. Elles permettent de mettre sur la table ses perceptions, ses engagements et ses aspirations. Vouloir bâillonner, vouloir faire taire, vouloir censurer, cela ne servira les intérêts de personne. Au contraire, cela va cristalliser des positions et appeler à une artillerie de plus en plus lourde. Je pense que nous n’avons pas besoin de ça en Belgique. Il est fort probable que personne n’ait imaginé que cela irait si loin. Peut-être est-ce important de prendre du recul et d’apprendre, ou réapprendre à se parler, à échanger, et que chacun questionne ses propres méthodes. Cela s’applique aussi à l’Observatoire des Fondamentalismes. La députée libérale Viviane Teitelbaum, tout en maintenant son soutien à l’Observatoire, a critiqué à raison le ton virulent de la première version de la carte blanche de Florence Bergeaud-Blacker. On peut déplorer les suspicions qui sont faites sur des personnes, citées sans qu’elles n’aient pris part au débat, ce qui a sans doute encouragé un front commun contre le texte et l’Observatoire.
Mais n’oublions pas l’essentiel, à savoir qu’une fois les noms biffés, Florence Bergeaud-Blacker a fourni une réponse de grande qualité à un papier qui était au mieux maladroit, et il est sans doute préférable d’en rester au mieux. Je conclurai en disant qu’il y a deux soucis majeurs au regard du débat public en rapport à l’islam : critiquer l’islam quand on ne sait pas ce que c’est, et défendre l’islam quand on ne sait pas ce que c’est.
La question se pose à nous aujourd’hui avec une douloureuse acuité, tandis que Nantes constate amèrement les dégâts infligés à son église épiscopale par l’incendie criminel du 18 juillet dernier.
D’un point de vue strictement religieux, il s’agit simplement de l’église où siège l’évêque d’un diocèse. C’est d’ailleurs du nom de son trône, la cathèdre, qu’est venu d’abord l’adjectif église cathédrale, puis le substantif que nous connaissons. Détruire une cathédrale ou changer son affectation est donc un moyen solennel de marquer son opposition à l’Église catholique romaine et à son chef le Pape – dont l’évêque est le représentant local – ou de marquer le changement de confession de la population du lieu.
C’est exactement ce qu’on fait les villes acquises au Protestantisme à l’époque de la Réforme, et c’est ainsi que la cathédrale Saint-Pierre de Genève est devenue depuis 1535 le principal temple protestant de la ville après avoir été pendant mille ans l’église de son évêque.
Mais les cathédrales d’Occident ne sont pas que des sièges épiscopaux, loin de là : elles ont également été investies au fil des siècles de multiples rôles symboliques qui dépassent largement leur stricte fonction ecclésiale, et qui ont d’ailleurs été conservés même lorsque l’Église catholique a été dépossédée des bâtiments au profit d’une autre confession chrétienne. Sur le plan architectural, tout d’abord. Par leur taille – elles furent longtemps et sont encore parfois les monuments les plus imposants de nombreuses cités -, par leur insertion au cœur du tissu urbain et par l’empreinte qu’elles y exercent, les cathédrales ont endossé un rôle éminemment emblématique. La silhouette de la cathédrale de Chartres, la coupole du Duomo de Florence ou celle de Saint-Pierre de Rome suffisent à elles seules à reconnaître la ville où elles se dressent. Sur le plan civil, également: leurs dimensions les ont disposées pendant très longtemps à devenir le cadre incontournable de toutes les cérémonies publiques impliquant de larges assistances, depuis le sacre des rois à Reims (dont la signification religieuse était manifeste) à celui de Napoléon à Paris (dont la fonction politique primait déjà sur la forme catholique) et jusqu’au Te Deum du 26 août 1944 à Notre-Dame, qui marqua à l’époque pour les habitants de la capitale la libération de leur ville bien plus que le discours prononcé la veille par De Gaulle à l’Hôtel de Ville, où le public avait été beaucoup plus restreint. Même sur le plan religieux, la valeur des cathédrales dépasse très largement le simple rôle de siège administratif. Édifiées pour le prestige des villes et des corporations bourgeoises qui les administraient, elles n’en signifiaient pas moins matériellement de la façon la plus visible l’attachement des populations à la foi chrétienne, dans ses croyances les plus triviales comme dans ses aspirations les plus élevées. C’est pour cela qu’elles servirent longtemps de lieu de commerce et de négoce, parce qu’on croyait que les affaires conclues sous leurs voûtes se trouvaient aussitôt assurées d’une sorte de caution sacrée. C’est pour cela qu’y furent installés pendant des siècles les tombeaux de tant de notables laïcs et religieux, afin de garantir à leurs âmes un accès plus facile aux prières des fidèles qui s’y pressaient. Et c’est pour cela surtout qu’on en fit d’aussi extraordinaires bibles illustrées – tant par leur statuaire que par leurs vitraux – afin de rendre accessible au plus grand nombre l’enseignement religieux.
C’est pour cette raison également que les révolutionnaires radicaux du XVIIIe siècle cherchèrent aussi ardemment à les détruire ou à les mutiler : leur anticléricalisme les poussait à anéantir ou à réduire le plus possible l’empreinte chrétienne que les cathédrales impriment sur les esprits, consciemment ou pas. Et c’est aussi la raison pour laquelle le président turc Erdogan a choisi il y a peu de rendre Sainte-Sophie au culte musulman : en faire une mosquée est la façon la plus simple de retirer à la basilique sa fonction symbolique la plus évidente, à savoir celle de lier la ville à la religion chrétienne…
Le Linceul, le dernier roman de l’auteur de cet article est paru en juin dernier chez Pierre Téqui éditeur.
Mairie écolo à Lyon: les envahisseur.euse.s sont là!
Ainsi donc, le conseil municipal « vert » de Lyon a opté pour une communication officielle rédigée en écriture inclusive. Pour fêter cette mesure, le centre-ville et la banlieue de la troisième commune de France se sont enflammés la nuit du 13 au 14 juillet.
Le parodique est devenu l’éthique, le paranormal est devenu le normal. Et c’est au tour de l’écriture inclusive de nous plonger dans la quatrième dimension pour de vrai !
Cette « avancée » lyonnaise ne doit pas cacher le fait que de nombreuses autres villes ont adopté discrètement mais sûrement ce procédé relevant de la terreur idéologique, se nichant jusque dans les colonnes d’une certaine presse forcément subventionnée. D’aucuns prétendent que les Verts utilisent ce galimatias nommé « écriture inclusive » depuis les années 90, comme pour mieux le banaliser auprès des jeunes générations. Seulement, au vu de ses unes, seul l’hebdomadaire parodique Infos du monde, paru entre 1994 et 1998, aurait pu anticiper l’écriture inclusive et autres phénomènes occupant la scène sociétale actuelle : « Il se marie… avec lui-même », « Une nouvelle école : apprenez à être méchant », « Mon fils s’appelle Castorama », « Il est amoureux ! L’enfant chauve-souris heureux ! », etc. Finalement, ce prétendu torchon a devancé son époque avec quinze longueurs d’avance sur la presse dite sérieuse.
Aujourd’hui, nous y sommes arrivés : le parodique est devenu l’éthique, le paranormal est devenu le normal. Et c’est au tour de l’écriture inclusive de nous plonger dans la quatrième dimension pour de vrai.
Le charme discret mais vénéneux de la bourgeoisie progressiste
Les envahisseur.euse.s sont là ! David Vincent et tant d’autres les ont vus. Pourtant, beaucoup font semblant de ne pas les voir, s’en accommodant sans moufter, comme envoûtés par l’expression de ce charme certes discret mais vénéneux de la bourgeoisie progressiste. Les algues vertes de l’écriture inclusive, si belles en leurs miroirs des âmes, se répandent sur les réseaux sociaux, dans les articles de la presse quotidienne régionale, les hebdomadaires « culturels », les amphithéâtres, les revendications syndicales, et autres mouroirs de la pensée fulgurante (l’opposé de la pensée unique). Le mimétisme moutonnier n’a d’autre ressort que la peur d’être sanctionné pour insoumission à suivre le mouvement. Ceux qui s’y refusent sont montrés du doigt, ou pire, rayés de l’avenir du pays. Il y a dix ans, dans sa chanson « Faire com », ChalElie Couture démontait parfaitement ce mécanisme en œuvre dans le processus d’aliénation collective :
Faire comme Comme la com Comme tout le monde Qui fait comme tout le monde […] Comme ceux qui le font Et qui touchent le fond À force de faire comme Comme la com
Qui a lu Balzac, Proust, Chateaubriand, Hugo, Giono ou Simenon en français dans le texte, voire Tintin, et sans parler de nos auteurs contemporains brillants (Houellebecq, Patrick Besson, etc.), ne peut décemment accepter de se soumettre à cette nouvelle lubie progressiste intrusive. Personne ne peut rêver devant un texte où la forme administrative prend le dessus sur le style. Les tracts inclusifs sont les nouvelles sécrétions administratives des Assis dénoncés par Rimbaud.
Le complexe d’égalité
Il est de notoriété publique que les Français ne lisent pas beaucoup, mais les tenants de l’écriture inclusive n’ont sans doute jamais lu un seul livre de leur vie, à part peut-être le Manuel de grammaire non sexiste et inclusive : Le masculin ne l’emporte plus ! Ils pensent sûrement que l’amour de la langue est une coquetterie moyenâgeuse. Le complexe de supériorité des castes bien-pensantes s’est mué en complexe d’égalité mais il est l’expression de la même arrogance décérébrée et manichéenne.
Quand la loi Jospin de 1989 affichait son objectif de conduire 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, la mesure faisait jaser dans les chaumières. Trente ans plus tard, le taux de réussite au bac est de 96%, sans que cela n’émeuve personne. Gageons que dans dix ans le taux d’admis passera à 120%. Cette politique inflationniste conduit à la situation actuelle d’une génération spontanée sans maîtres, sans mémoire, sans culture autre que cultureuse, et pour qui le passé est forcément rétrograde. Comment s’étonner alors de l’existence de ces factions d’activistes qui imposent leur vision du monde en faisant table rase du passé dans tous les domaines – le jugeant à l’aune de leur regard immaculé « moderne » – au nom du bien et de leurs idéaux prétendument égalitaires, progressistes, etc ?
Ironie de l’histoire, la pollution des esprits se répand désormais derrière le masque de l’écologie. Cela nous rappelle la citation de Churchill selon laquelle les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. Tout le monde avance masqué, quoi de plus naturel en ces temps de masques obligatoires ?
Espérons seulement que nous ne nous acheminons pas vers un scénario à la Soleil vert, même si les algues vertes de l’écriture inclusive – générées par la « vague verte » sortie des urnes aux trois quarts vides – sont déjà là. Elles piquent les yeux et donnent mal à la tête aux citoyens normalement constitués. Espérons surtout que la nouvelle ministre de la Culture commandera assez de vaccins pour lutter contre ce virus extrêmement virulent. Elle peut le faire.
Il semblerait que dans sa chanson « Bronzer vert », Michel Polnareff ait annoncé dès 1985 ce qui est en train de nous arriver. Le premier couplet ressemble à s’y méprendre à ce programme pour lequel ont voté une majorité d’électeurs français soucieux d’obtenir un bronzage vert : « Quand la planète n’est pas nette et que je veux faire place nette, je change de disque sur la platine je craque une allumette. Je veux bronzer vert, changer d’atmosphère. Bronzer à l’envers. »
Alors cet été, bronzez idiot : bronzez vert ! Et n’oubliez pas, surtout : buvez la tasse ! Ne changez rien, pour une fois ! Vous êtes juste parfait·e·s. Et dire que pendant des siècles on a pu croire que la perfection n’était pas de ce monde. Vive la génération spontanée !
La principale fête musulmane est désormais solidement ancrée dans la société française et les personnalités politiques ne manquent jamais d’offrir leur voeux à cette occasion. Toutefois, le rite de l’Aïd et le mythe qu’il commémore méritent d’être interrogés de manière critique.
Il est impossible de comprendre une religion sans analyser ses fêtes et ses rites. Dès la plus tendre enfance, avant tout enseignement des croyances et des dogmes, ils imprègnent plus ou moins consciemment ceux qui y participent. Ne l’oublions pas : la force des religions vient en grande partie de leur capacité à s’adresser à la personne humaine dans sa totalité, conscient et inconscient, en lui parlant le langage des mythes, des symboles, et des rituels.
Il est impossible de comprendre l’islam sans analyser sa principale fête, la plus connue et la plus populaire : l’Aïd el-Kébir (« la grande fête ») également appelée Aïd al-Adha (« la fête du sacrifice »). Il faut aussi naturellement réfléchir à ce que représente le ramadan, tout aussi important, mais ce n’est pas l’objet ici.
Une réflexion critique nécessaire
Il est probable que nombre de musulmans seront sincèrement surpris et peut-être choqués par mon analyse. Pour eux, et c’est très bien ainsi, l’Aïd el-Kébir est simplement une fête de famille chaleureuse, de bons souvenirs d’enfance, un moment de partage entre amis, entre voisins, chez certains une occasion privilégiée pour se soucier sincèrement des plus pauvres. Pour eux, ce rite est précieux parce qu’il incarne la stabilité dans un monde dont les bouleversements s’accélèrent, et plus encore parce qu’il tisse un lien entre les vivants, les morts et les générations à venir, et c’est là une aspiration naturelle. Pour autant, tout comme il est indispensable de s’autoriser à critiquer les textes, il est indispensable de critiquer les symboles et les rites, dont l’influence inconsciente est au moins aussi grande. Et plus leur charge affective est importante, plus leur influence est forte, et plus la critique doit être exigeante.
Au demeurant, je ne fais que souligner ce qui a été déjà écrit ailleurs par des musulmans, notamment Al Ghazâli et la Grande Mosquée de Paris. Que d’autres musulmans le trouvent choquant ne peut que me réjouir : c’est la preuve qu’il y a un espoir pour que se généralise une critique interne à l’islam, capable d’arracher de ses rites autant que de ses textes le poison de la tentation théocratique. Les juifs et les chrétiens ont fait ce travail critique, même s’il fut parfois douloureux mais d’autant plus nécessaire – je pense par exemple à l’analyse au scalpel du père Maurice Bellet dans Le dieu pervers, ouvrage fondamental pour comprendre les abus sexuels dans l’Eglise – pourquoi les musulmans en seraient-ils incapables ?
La commémoration d’un sacrifice
Au-delà de la célébration festive en elle-même, parfaitement légitime et même sympathique, l’Aïd al-Adha est une commémoration. En tant que telle, elle renvoie à un événement précis, ici un événement mythique – j’emploie « mythique » au sens de « archétypal, porteur d’une signification profonde intemporelle », sans préjuger de sa factualité historique à mes yeux totalement secondaire. Souvenons-nous de ce que Flavius Sallustius écrivait au sujet des mythes de sa propre religion : « Ces choses n’eurent jamais lieu, mais elles sont toujours. »
L’islam a choisi comme fête principale la commémoration du fait qu’un père était prêt à assassiner son fils, là où le judaïsme a choisi une cérémonie de pardon, et le christianisme la naissance d’un enfant
Or, caché derrière la fête, souvent un peu oublié mais inconsciemment toujours présent, le mythe que l’Aïd al-Adha glorifie et réactive chaque année, ce mythe dont elle entretient la vitalité dans l’inconscient des croyants, ce mythe qu’elle les prépare à accepter comme exemplaire et bon, est ni plus ni moins que la glorification de l’acceptation d’un sacrifice humain, celui d’un fils par son propre père. Glorification du renoncement à la fois aux liens affectifs instinctifs et à la morale, au nom de la soumission aveugle à la volonté divine.
En effet, l’Aïd al-Adha commémore le sacrifice d’Ibrahim (qui n’est pas tout à fait Abraham), ou plutôt le fait qu’Ibrahim ait accepté de sacrifier son fils sans autre raison que parce qu’Allah le lui avait demandé. Point fondamental : il ne s’agit pas ici de procéder à un sacrifice humain par nécessité, comme le faisaient les Aztèques qui étaient persuadés que sans le sang des victimes le Soleil s’éteindrait, et que le monde disparaîtrait. Tout-puissant, Allah ne saurait avoir besoin d’une telle offrande, ce que confirme évidemment le fait qu’au final, l’enfant n’est pas tué. Il ne s’agit donc pour ce dieu tout-puissant que de se prouver à lui-même la soumission d’Abraham/Ibrahim, au mépris des dégats psychologiques que la preuve exigée infligera à celui-ci, ainsi qu’à son enfant et à leur famille.
Un mythe problématique pour les monothéismes
Et c’est bien l’obéissance absolue que valorise par exemple la Grande Mosquée de Paris, pourtant considérée comme adepte d’un islam dit modéré, lorsqu’elle évoque l’histoire que commémore l’Aïd al-Adha. Sur son site internet, la page intitulée Abraham (Ibrahim) indique explicitement : « Pour prouver sa soumission, Abraham se vit dans l’obligation de sacrifier l’un de ses fils. Lequel ? » Suit un long développement examinant du point de vue musulman la question de savoir si l’enfant en question était Isaac ou Ismaël, ce qui contraste avec l’absence totale d’interrogation sur la signification éthique de l’épisode. A l’inverse, le christianisme comme le judaïsme luttent avec l’immoralité de cette histoire depuis des siècles. CG Jung, dans une lettre publiée dans le recueil « La vie symbolique », évoque même un Midrash selon lequel « on fait encore sonner le Schofar au jour de la réconciliation pour rappeler à YHVH son acte d’injustice envers Abraham (en le forçant à tuer Isaac) et pour l’empêcher de le répéter. »
La docilité pour ne pas dire la servilité d’Ibrahim est valorisée, élevée au rang de vertu héroïque.
Rien de comparable dans le texte de la Grande Mosquée : « Au cours de son apostolat, Abraham fut mis à rude épreuve : le sacrifice de l’un de ses deux fils. Ayant donné toute la mesure de sa soumission à Dieu, il fut miraculeusement arrêté dans son geste et l’immolation n’eut pas lieu. » Puis : « L’épreuve de soumission dont il fut le héros sincère (khalîl) concerne Ismaël et non Isaac. »
Sans ambiguité, la docilité pour ne pas dire la servilité d’Ibrahim est valorisée, élevée au rang de vertu héroïque. A aucun moment n’est soulevé le point crucial : si quelqu’un vous ordonne d’assassiner votre enfant sans autre raison que de lui prouver votre totale soumission à ses moindres volontés, la seule réponse valable d’un point de vue éthique est le célèbre mot du général Cambronne, de préférence accompagné d’un certain geste popularisé par Mila. Que celui qui exige la mise à mort de l’enfant soit mortel ou immortel, humain ou divin, naturel ou surnaturel, ne change rigoureusement rien à l’affaire au plan moral.
Deux approches opposées
Il est important ici de souligner qu’Ibrahim n’est pas tout à fait Abraham. Leurs histoires se ressemblent énormément, mais elles divergent sur des éléments fondamentalement signifiants.
Pour le judaïsme comme pour le christianisme, le point clef est que l’enfant n’a pas été sacrifié. Pour le faire venir avec lui jusqu’au lieu prévu pour la mise à mort, Abraham ment à son fils, et le fait qu’il mente montre qu’il a conscience de la dimension immorale de ce qu’il s’apprête à faire. L’histoire est profondément ambiguë, gênante même, et depuis au moins le Moyen-Âge nombre de penseurs juifs comme chrétiens en sont arrivés à dire que Dieu ne pouvait pas avoir ordonné un sacrifice humain à Abraham, même pour le tester, et qu’Abraham n’avait fait que suivre initialement une (hypothétique) coutume primitive et barbare, Yahvé n’intervenant que pour y mettre fin. En outre, alors que l’ordre de mise à mort venait directement de Dieu, c’est un ange qui finalement arrête Abraham et lui dit de ne pas sacrifier son enfant. On pourrait donc dire aussi qu’entre un dieu qui lui ordonnait de tuer Isaac et un ange qui lui permet de ne pas le faire, Abraham a choisi l’ange. Quoi qu’il en soit, le moment de l’alliance, et ce qui est depuis considéré comme la leçon du mythe, c’est que Yahvé ne veut pas qu’Isaac soit sacrifié. Yahvé est donc le dieu avec lequel Abraham a fait alliance en ne tuant pas son fils.
Pour l’islam, en revanche, le point clef est l’absolue soumission à la volonté divine, c’est-à-dire le fait que le père soit prêt à tuer l’enfant pour se plier à l’ordre reçu. Islam, on le sait, signifie en même temps « soumission » et « paix », mais c’est une paix qui naît de la soumission, non de l’harmonie. Nulle tromperie du père envers le fils dans cette version : Ibrahim dit ouvertement à Ismaël de quoi il en retourne, et son fils accepte le sacrifice et s’offre volontairement. L’ambiguïté biblique disparaît, la conduite juste et valorisée est univoque : c’est l’obéissance. Certains commentateurs musulmans écrivent même que le diable tenta de dissuader le patriarche de tuer Ismaël : l’ange biblique est vu ici comme démoniaque. Contrairement à Abraham, c’est en n’écoutant pas cet ange qui lui dit d’épargner son fils qu’Ibrahim réussit l’épreuve – il faut que la main d’Allah en personne l’arrête. Dans cette version la question centrale n’est pas « faut-il ou non tuer l’enfant ? », puisque le même comportement est d’abord jugé mauvais lorsque suggéré par l’ange puis bon lorsqu’ordonné par Allah, mais « à qui faut-il obéir ? » Et j’ajoute : obéir à tout prix. Ici, la conclusion est donc qu’Allah est le dieu avec lequel Ibrahim a fait alliance en acceptant de tuer son fils.
Soumission contre choix
Il y a là deux archétypes puissants mais radicalement différents : l’un de la soumission absolue, l’autre du choix plutôt que de l’obéissance aveugle. Pas étonnant que les adorateurs du premier fassent preuve d’hostilité envers les fidèles du second. Notons d’ailleurs que la « ligne de démarcation » traverse en pratique les trois religions dites « abrahamiques » : de même qu’il y a des musulmans qui font le choix de la conscience, ou dont l’amour pour leurs enfants est trop fort pour qu’ils acceptent de leur infliger cette immolation de l’esprit et de l’âme qu’est le carcan dogmatique, il y a des juifs et des chrétiens qui font le choix du fanatisme forcené. Dès lors, rien de surprenant dans les crimes commis au nom de la religion. Un dieu capable d’exiger qu’on lui sacrifie son enfant est un être terrible, terrifiant, qui pousse ses adorateurs à la surenchère dans les démonstrations de dévotion, que ce soit pour échapper à son courroux ou pour tenter de satisfaire un maître qui a prouvé qu’il n’en a jamais assez – et je pense naturellement à ceux que Fethi Benslama appelle les « surmusulmans » dans un livre intitulé, ce n’est pas un hasard Un furieux désir de sacrifice. Selon ses propres termes : « La définition que je propose du « surmusulman » est la suivante : c’est le musulman qui veut être plus musulman que le musulman qu’il est. Cela peut passer par la multiplication des signes extérieurs de fidélité : des marques corporelles et vestimentaires, un lourd carcan rituel, l’obsession de la pureté, cela peut conduire à la défense violente de la religion. »
Bien sûr, ces processus largement inconscients ne font pas tout. Bien sûr, ils ne touchent pas toutes les personnes de la même manière. Mais qui peut prétendre qu’ils n’auraient aucune incidence ? Sans oublier qu’ils sont profondément révélateurs. Songez-y : l’islam a choisi comme fête principale la commémoration du fait qu’un père était prêt à assassiner son fils, là où le judaïsme a choisi une cérémonie de pardon, et le christianisme la naissance d’un enfant. Au passage, on remarquera que cette primauté chrétienne donnée à Noël relève de la piété populaire, alors que l’Eglise s’évertue à répéter que Pâques est la fête la plus importante, Pâques qui est évidemment la résurrection du Christ mais aussi le sacrifice de Jésus par son père divin, ce qui est évidemment comme un écho de l’histoire d’Abraham. « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Repenser l’Aïd
Certains penseront que tout ceci est anecdotique. Si seulement ! En réalité, on touche au cœur des difficultés que notre société rencontre avec l’islam. Chaque année, dès leur plus jeune âge, tous les musulmans vivent et ravivent collectivement, avec une intensité émotionnelle extrême, un rituel symbolique et sans doute initiatique dont la référence mythique exalte la soumission à un ordre arbitraire au détriment de la conscience morale. Comment ne pas évoquer Al Ghazâli, dont l’influence imprègne tout le sunnisme contemporain, qui affirmait que si Allah ordonnait de faire le mal et de croire des mensonges, il faudrait faire le mal et croire des mensonges ?
Qu’il y ait malgré tout parmi les musulmans des voix qui s’élèvent et appellent à « donner la priorité à l’horizon éthique sur l’injonction dogmatique », pour reprendre la très belle formulation d’Abdelwahab Meddeb, prouve de la part de ceux-là un admirable élan vers le bien, et permet d’espérer en la nature humaine ! On sait cependant la réplique de Gabin dans Le Président : « Il y a aussi des poissons volants, mais ils ne constituent pas la majorité du genre. »
Les musulmans d’aujourd’hui ont à leur disposition des penseurs remarquables de leur propre tradition, qui se sont astreints à un authentique travail critique, et tous les corpus philosophiques du monde, d’Aristote à Confucius. Il leur revient de s’emparer de ces outils pour éviter le piège de la surenchère dans les démonstrations de soumission, et pour affirmer sans honte qu’Ibrahim aurait dû dire non. Que l’islam auquel ils aspirent, la paix à laquelle ils aspirent, ne naît pas de l’acceptation de l’assassinat d’un enfant, mais au contraire de la reconnaissance sereine que leur sens moral, ou tout simplement leur amour pour leurs enfants, leur donnent la force de refuser un tel sacrifice, et que ce refus est bon. Que pour eux, l’Aïd el-Kébir ne sera plus la fête du sacrifice, mais la fête de l’enfant resté vivant, une célébration reliant les générations dans une spiritualité de la vie et de la joie. Comme l’écrit le juriste et philosophe musulman Yadh Ben Achour dans La deuxième Fatihâ : « L’homme libre, ami de Dieu, ne vaut-il pas mieux que l’homme esclave de Dieu ? »
Quant aux non-musulmans, qu’ils ne sous-estiment pas la puissance psychologique inconsciente d’une fête comme l’Aïd al-Adha, ni la manière dont sa force affective peut être utilisée à des fins de propagande. Que ses ombres ne fassent pas oublier ce qu’elle a de beau, mais que ses beautés ne rendent pas moins vigilants face aux ombres de ce à quoi elle renvoie. Ici, en France et plus généralement en Europe, sa popularité et sa visibilité croissante rendent plus nécessaire que jamais de réaffirmer clairement et fièrement ce qu’est notre civilisation, et de proclamer et de prouver que nous n’y renoncerons pas.
Concilier masque de protection et canicule: aussi ennuyeux que les querelles byzantines à répétition contre Gérald Darmanin
Ca y est. La canicule est arrivée. Et comme chaque année, cet épisode ne dure jamais bien longtemps, mais assez pour mettre notre monde politico-médiatique en ébullition. Hanté par le traumatisme de 2003 et ses 20 000 décès – notamment dans nos Ehpad – il agite le drapeau rouge des mesures préventives. Cette année, avec la crise sanitaire, le thermomètre d’injonctions précautionneuses est à son plus haut niveau.
Ce vendredi, de nombreux Français ont le sentiment que l’obligation de mettre devant leur nez un bout de tissu est digne d’un acte de torture visant à faire parler des djihadistes. Sur la radio RMC ce matin, le premier débat des Grandes Gueules avait pour titre « Chaleur et masque… Insupportable ? ». Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que de nombreux auditeurs ont employé le verbe « étouffer » pour exprimer leur difficulté à conserver le masque en pleine chaleur. Et d’imaginer qu’un policier soit venu à l’antenne à son tour pour témoigner de ses difficultés à respirer…
Depuis que Gérald Darmanin a expliqué mercredi qu’il s’étouffe lorsqu’il entend le terme de violences policières employé à tout bout de champ, ce verbe est devenu fort suspect. Le vent de l’indignation sélective s’est de nouveau levé. La famille de Cédric Chouviat – mort après avoir dit neuf fois “j’étouffe” lors de son interpellation en janvier dernier – s’est empressée de crier au scandale, et d’offrir à un nouveau lynchage public le ministre de l’Intérieur, ennemi public n°1 d’un militantisme décidément bien pénible et trop content du soit disant lapsus révélateur.
«J’étouffe»: c’est ce que Cédric Chouviat a dit sept fois avant de mourir.
Le sens propre et le sens figuré des mots, vous pouvez oublier. La haine antiflic et l’idéologie victimaire recouvrent d’un voile d’indifférenciation la distinction entre s’étouffer parce que l’on manque d’air et s’étouffer de colère. Seules les victimes auront-elles le droit d’employer le verbe « s’étouffer » demain ? Thomas Hobbes appelait à ne pas se laisser empêtrer dans les mots comme l’oiseau dans la glu. Prenons garde à conserver le goût du sens des mots et cessons d’étouffer le réel.
Plutôt que détruire des monuments, il vaudrait mieux en ériger de nouveaux et rééquilibrer le parc existant dans le sens de la sensibilité de notre temps. C’est, en substance, ce que dit à bon escient sur LCI, le 19 juin, la députée LREM Frédérique Dumas. Retenez ce nom : Dumas.
Notre patrimoine sculpté ressemble un peu à notre patrimoine de fromages : souvent, ça pue, mais on l’aime quand même. Il faut rappeler que les statues ont une double nature : hommage ou message (vieillissant parfois mal) et œuvre d’art embellissant l’espace public. Le premier aspect peut être fatal au second. Il faut donc, dans certaines périodes, protéger la statuaire des changements d’opinion. On aimerait toutefois pouvoir citer de temps en temps quelques monuments dédiés à des héros de couleur. Hélas, il y en a très peu et ce n’est pas un hasard. Le régime de Vichy livre aux Allemands environ la moitié des bronzes du domaine public. Consigne est donnée de cibler prioritairement les Noirs, les féministes et les plus mauvaises têtes républicaines.
Une des fontes mémorables intervenues à Paris sous l’Occupation est celle de la statue du général Dumas, homonyme de la parlementaire évoquée plus haut. Fils d’une esclave noire de Saint-Domingue, il devient une des figures majeures des armées révolutionnaires. Son nom est gravé sur l’Arc de triomphe. On retient surtout qu’il défend les Alpes, fonde les chasseurs alpins et met en fuite les Autrichiens. Militaire avisé, efficace et économe de vies, c’est un homme de caractère et un ardent patriote. Bonaparte l’admire. Dumas se brouille cependant avec ce dernier en qui il voit poindre le dictateur. Il est aussi avec trois amis, futurs généraux d’empire, un combattant intrépide et parfois même un vrai casse-cou. Ce sont ces quatre-là qui inspirent à son écrivain de fils les personnages des Trois Mousquetaires. La statue du général Dumas figurait avec celles de son fils (par Gustave Doré) et de son petit-fils, tous trois prénommés Alexandre, place des Trois-Dumas à Paris 17e , aujourd’hui renommée place du Général-Catroux. On pourrait – on devrait – refondre et réimplanter cette statue à partir de l’original en plâtre, comme l’a fait, par exemple, la ville de Villers-Cotterêts touchée par une perte analogue. Au lieu de cela, la Mairie de Paris érige en 2010, à côté du socle laissé vide, une création contemporaine sommaire évoquant des fers d’esclave en format XXL. Cependant, depuis longtemps une association fondée par Claude Ribbe, écrivain d’origine guadeloupéenne et militant antiraciste (candidat sur la liste LREM aux municipales), demande qu’on réimplante cette glorieuse statue. Indiscutablement, ça aurait de la gueule !
Dans notre nouveau monde vertueux, Apple ne cesse de montrer l’exemple.
La société Apple produit la majorité de ses appareils en Chine pour diminuer drastiquement ses frais salariaux. Elle ne paie pas la moitié du quart des impôts qu’elle devrait payer, grâce à d’ingénieux moyens de contournement fiscal. Et elle vend ses appareils à l’obsolescence programmée à des prix stratosphériques. Après ce constat, nous aurions pu attendre que la société Apple se fasse discrète quand il s’agit de donner des leçons de morale à deux balles.
Que nenni ! Apple, comme à peu près toutes les sociétés touchant de près ou de loin aux activités informatiques, met un genou à terre : elle a décidé de retirer des « termes jugés offensants de son écosystème de développement. »
La firme de Cupertino veut inventer le code informatique inclusif
Dans son code informatique, les termes « listes blanches » et « listes noires » ne seront donc plus employés par Apple. Et on devine que ce n’est pas la liste blanche qui a posé le plus de problème de conscience aux concepteurs de cette nouvelle liste noire (oups !) d’expressions à bannir. Espérons que lesdits concepteurs ne travaillent pas au noir ! Et souhaitons que le développeur blanc ne devienne pas la bête noire d’Apple. L’entreprise l’écrit noir sur blanc : ses employés cesseront de broyer du noir dès lors qu’ils choisiront des termes n’excluant personne ! En revanche, ils dépasseront la ligne jaune s’ils ne respectent pas la consigne directoriale ou, autrement dit, s’ils ne montrent pas patte blanche.
« Écrivez consciemment pour inclure tout le monde et éviter les préjugés culturels et les stéréotypes », demande expressément la firme de Cupertino à ses développeurs de programmes auxquels il est en outre conseillé de ne plus utiliser les termes pourtant courants en informatique de « maître » et « esclave ». La bêtise n’ayant aucune limite, on se demande quels sont les mots qu’Apple préconisera, après les revendications animalistes et véganes à venir, pour désigner la “Souris”, le “Cheval de Troie” (logiciel pouvant dissimuler un programme malveillant de piratage), ou le “Chat”. Si le terme « Carte Mère » ne semble poser aucun problème pour le moment, il n’est pas certain que ceux de « Moniteur », « Navigateur » ou « Serveur », ne se voient pas non plus reprocher prochainement une masculinité trop affichée. Quant au mot « bit » (unité de base informatique), nous attirons l’attention d’Apple sur l’allusion phallique et patriarcale qu’il peut représenter en France. Il y a encore du travail.
Tim Cook, un patron engagé
En attendant de verser des fonds aux associations LGBT, Apple s’attaque au racisme en mettant au pot pour « l’équité raciale et la justice » une infime partie des impôts qu’elle ne paie pas, à savoir 100 millions de dollars. Ça, c’était il y a quelques semaines, alors que le mouvement « Black lives matter » agitait l’Amérique. Il y a quelques jours, bien décidée à cocher toutes les cases progressistes, Apple a lancé un plan visant à atteindre la neutralité carbone. « Les entreprises ont une profonde opportunité de contribuer à la construction d’un avenir plus durable, né de notre préoccupation commune pour la planète que nous partageons », a déclaré Tim Cook, le PDG, qui, emporté par son élan, a ajouté avec le plus grand sérieux : « Les innovations qui alimentent notre voyage environnemental (sic) ne sont pas seulement bonnes pour la planète, elles nous ont aidés à rendre nos produits plus efficaces sur le plan énergétique et à mettre en ligne de nouvelles sources d’énergie propre dans le monde entier. » Bravo.
Nul doute que les petites mains chinoises qui fabriquent plus de la moitié des iPhone seront bien contentes d’apprendre que l’argent dont elles ne bénéficient pas est reversé en partie dans des projets dont elles ne profiteront pas non plus.
La Chine offre une main d’œuvre très bon marché, pollue à mort et n’offre aucune perspective de vie politique démocratique. L’empire du Milieu permet aux dirigeants d’Apple de jouer les vertueux dans les pays qui ne sont ni les plus racistes ni les plus pollueurs de cette planète, dans lesquels des bobos repus, repentants et à genoux, ne demandent plus qu’une chose : pouvoir continuer de s’épancher, de pleurnicher et de se battre la coulpe en poussant des petits cris d’indignation sur les réseaux sociaux.
Depuis les terminaux high-tech de l’entreprise la plus engagée du moment.
Dans la tribune publiée dans le magazine de l’été de Causeur, Rokhaya Diallo ne fait que singer Martin Luther King tout en l’injuriant, selon Stéphane Germain.
« Oui, j’écris en écriture inclusive, désolée si ça vous pique les yeux (…) » Je confirme à Rokhaya Diallo que son papier m’a irrité la cornée, mais plus encore agacé les oreilles. À l’instar de nombreux déficients visuels — ce que, Dieu merci, je ne suis pas — j’utilise parfois un petit logiciel de lecture des textes par une voix artificielle. Conclusion sans appel : l’écriture inclusive relève de la discrimination des malvoyants. Entendre cette virtuelle lectrice, habituellement plutôt douée, me parler de concitoyen-point-neuh-point-aisse m’a rendu plus pénible, si c’était possible, la rhétorique du racisme systémique gazeux que subirait, selon Madame Diallo, une introuvable communauté noire.
Essentialisation de la culpabilité
Car c’est bien au nom de celle-ci que Rokhaya Diallo s’exprime. Elle représente pourtant autant « les noirs » que les salafistes, « les musulmans » dans leur ensemble. Si elle pointe des souffrances et des discriminations qui existent bien, elles ne font pas plus « système » qu’il n’existerait une conspiration visant à tenir éloignés des plus hautes responsabilités les petits ou les moches. Statistiquement hélas ! être grand et beau demeure la garantie de revenus et d’une position sociale supérieure. A quand une juste réparation ?
Qui oserait parler au nom des blancs dans ce pays, comme Madame Diallo le fait en celui des noirs ? Même le Rassemblement National ne s’y risque pas !
Pendant du racisme systémique, le « privilège blanc » qu’elle dénonce relève du tour de passe-passe sémantique pour faire de tout blanc — même adhérent à SOS Racisme — un raciste qui s’ignore. Essentialiser la culpabilité d’un individu en fonction de sa race, c’est ignoble et jouer avec le feu. L’illustration qu’elle donne de ce « privilège blanc » se retourne au demeurant comme un gant et décrit parfaitement ce qu’on nomme la discrimination positive [tooltips content= »Sa citation originale : « Si une personne non blanche est discriminée du fait de sa couleur de peau, c’est qu’une personne blanche obtiendra le bien ou le service qui ne lui a pas été accordé. Et cette personne ne le saura probablement jamais. C’est pour cela que l’on parle de privilège blanc. »« ](1)[/tooltips] : « Si une personne [blanche] est discriminée du fait de sa couleur de peau, c’est qu’une personne [noire] obtiendra le bien ou le service [ou le diplôme] qui ne lui a pas été accordé. Et cette personne ne le saura probablement jamais. » Rokhaya Diallo ne sera, ni la première ni la dernière à préférer une injustice qui frappe un autre plutôt que les siens. Cela ne constitue pas un titre de gloire pour autant.
Rokhaya Diallo contre l’universalisme
Désormais légitime, car médiatisée, elle réussit petit à petit, dans la mouvance indigéniste, l’OPA que la frange turbulente et revancharde de nos noirs concitoyens [tooltips content= »Sans les ridicules petits points et autres « e » qui ne sont que génuflexion scripturale »](2)[/tooltips] opère en leur nom à tous. Ce sont ceux qui nous présentent ad nauseam l’addition de l’esclavage et de la colonisation — dont on chercherait en vain, aujourd’hui, les partisans en France. Une douloureuse dont l’on peut considérer s’être déjà honnêtement acquittée, et plus d’une fois — songeons aux millions d’Africains accueillis sur notre sol et aux milliards dépensés en allocations, en soins ou en éducation.
Curieux quand même que notre odieux système raciste ne mette sur le devant de la scène que les membres les plus remontés des minorités de moins en moins invisibles. Des noirs qui, comme Stéphane Édouard, disent « Je ne suis pas Adama » n’intéressent pas les médias.
Rokhaya Diallo nous décrit (nous les méchants blancs) sous l’emprise d’un « universalisme incapable de nommer les problèmes ». Je ne peux que souscrire à cet éclair de lucidité ! Nommer les difficultés que nous posent aujourd’hui l’islam et les migrants relève effectivement de la mission impossible. L’immigration constitue d’ailleurs un magnifique pachyderme dans le couloir victimaire que Rokhaya Diallo parcourt à grandes foulées, sans le voir. L’immigration massive que les Français se sont vus imposer par des institutions amorphes (mais racistes, hein, rappelons-le) ne porte-t-elle pas en elle deux risques ? Celui de lever le blanc contre le noir ? Ou le noir contre le blanc ? Ce racisme anti-blanc, réjouissons-nous, n’existe pas aux yeux de notre spécialiste invitée de notre numéro d’été. « Des personnes noires peuvent nourrir des sentiments de haine à l’égard des blancs. Pour autant, on ne peut qualifier ce phénomène de racisme » avait-elle précédemment déclaré. On peut en conclure qu’elle sait de quoi elle parle lorsqu’elle évoque « cette France du déni ».
Les mauvaises gagnantes
Alain Finkielkraut a parfaitement résumé le statut de tous les défenseurs des minorités raciales ou sexuelles par la définition qu’il donnait des néo-féministes : de mauvaises gagnantes. Lorsque l’on étudie l’évolution de la situation des homosexuels, des femmes et des minorités raciales en Occident depuis cinquante ans, on ne peut qu’être frappé par l’amélioration objective de leur condition. Steven Pinker dans La part d’ange en nous, sur la base des statistiques d’homicides, a par exemple montré que le nombre de personnes tuées aux Etats-Unis parce qu’homosexuelles ou noires s’est écroulé pour tangenter durablement le zéro. Prétendre comme Rokhaya Diallo, vouloir « s’en prendre véritablement au mal qui ronge notre société », c’est singer Martin Luther King tout en l’injuriant. Combien aurait-il donné pour endurer les affres de notre « racisme systémique » ?
Il ne s’agit nullement du sempiternel débat autour de la vision à moitié pleine ou vide d’une bouteille. Celle du racisme ne peut être certes présentée comme vide, mais il faut une bonne dose de biais cognitifs (nom poli de la mauvaise foi) pour transformer les traces résiduelles qu’on distingue dans le culot du récipient, en jéroboam débordant. La recherche de la perfection absolue dans la défense des minorités s’apparente désormais à du fanatisme, disposition d’esprit de laquelle ont toujours découlé les pires totalitarismes.
Soif de pouvoir et de revanche
Le pouvoir constitue d’ailleurs l’objectif final de Rokhaya Diallo et de ses semblables. D’abord celui sur la fantasmagorique « communauté noire », mais in fine, le pouvoir tout court, animé d’un sentiment de revanche à peine dissimulé. Ils en sont déjà à déboulonner de part et d’autre de l’atlantique, des statues d’idoles trop blanches, en clair à réécrire l’Histoire. Cette prétention révolutionnaire rend désormais crédible un affrontement racial. Qui oserait parler au nom des blancs dans ce pays, comme Madame Diallo le fait en celui des noirs ? Même le Rassemblement National ne s’y risque pas tant il compte de honteux électeurs noirs, maghrébins ou jaunes lassés de voir ce pays traîné dans la boue. Un pouvoir revanchard concentrera toujours plus qu’un autre le goût de l’abus. De Robespierre à Macron, notre pays en a connu, mais heureusement de moins en moins. Jamais pourtant ces abus de pouvoir ne furent plus atroces que ceux commis au nom de la race. Notre flegmatique militante devrait le méditer. La violence, Rokhaya Diallo s’en tient toutefois à distance et elle figure une adversité plus policée que celle de la famille Traoré. Néanmoins, on subodore que dans son esprit, on demeure systématiquement innocent lorsque l’on est un délinquant noir au pays du racisme systémique.
Mais Rokhaya Diallo joue sur du velours. Non seulement son combat, comme celui de tous les fanatismes progressistes, a l’apparence du bien. Mais elle a pour elle un autre allié de taille : la sémantique simpliste que les médias ont imposée. Comment lutter contre les dérives des antiracistes déments, des féministes délirantes, des écolos totalitaires, des LGBTAZERTYUIOP, sans être immédiatement taxés de racistes, machistes, pollueurs et homophobes ? Tant que ce vocabulaire n’aura pas été armé (mes amis de Causeur, au boulot !), Rokhaya Diallo pourra tranquillement frissonner d’indignation devant une pub Uncle Ben’s.
La France dystopique d’Un traître mot, en plein totalitarisme linguistique, fait froid dans le dos.
Salubre et courageux premier roman que nous offre le jeune Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire. Le sujet d’Un traître mot, qui se révèle davantage conte philosophique que roman stricto sensu ? L’avènement d’une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, et ce à la suite de la providentielle promulgation, par un Parti présidentiel au faîte de sa puissance, d’une loi d’exception dite AVE, pour Application du Vivre Ensemble. L’imposture victimaire, la déconstruction gratuite et obligatoire, la traque des phobies les plus absurdes deviennent ainsi la règle, sans faire de bruit et dans ce qui ressemble à un lâche acquiescement de tout le corps social.
Dérapage verbal
Le héros de ce conte cruel, Maxence, jeune normalien pur sucre, spécialiste de Blanchot et enseignant à Paris III – le parfait bobo à trottinette dans sa bulle hyperprotégée – fait l’expérience du basculement en cours à la suite d’un dérapage verbal au téléphone. Trois mots de travers sur les Roms enregistrés avec zèle par sa correspondante, un article consacré à l’œuvre littéraire de Renaud Camus, la plainte d’une étudiante « issue de la Diversité » pour une note d’examen jugée oppressive et voilà notre blanc-bec mis en examen, traîné au tribunal, sommé de justifier ses écrits, et pour finir condamné à une peine de prison ferme.
Les magistrats n’ont-ils pas été exhortés à sévir avec rigueur contre les crimes de parole, devenus plus impardonnables que les crimes de sang ? Les prisons ne se vident-elles pas de leurs délinquants coutumiers pour se remplir de pénitents, soumis à une rééducation lexicale ?
Thomas Clavel et ses livres
Maxime fera donc l’expérience de la taule (confortable, nous sommes bien dans un conte), où il révélera des qualités de meneur en créant un mouvement de résistance poétique qui, par l’apprentissage clandestin de l’impiété verbale, désintoxiquera les prisonniers du poison de l’idéologie. Maxence apprendra à ses camarades à feindre la contrition linguistique et, surtout, à se réapproprier leur héritage poétique.
Charge contre les nouveaux Tartuffe
Un conte, vous disais-je, contre le fanatisme et l’obscurantisme, ici progressistes. Une charge contre les nouveaux Tartuffe, rendue plus puissante encore par la structure double du récit, où vient s’enchâsser une description des prodromes de la guerre civile dans un Beyrouth encore paradisiaque.
Du beau travail d’écrivain, empli d’humour, au service de la vérité et de la probité.
Thomas Clavel, Un traître mot, La Nouvelle Librairie, 226 pages
En mai 2019, le grand public faisait la connaissance de Kamel Bencheikh. Auprès du Parisien, l’écrivain s’indignait que sa fille se soit vu refuser l’accès à un bus parisien car elle portait une jupe, selon sa version des faits. Franco-algérien « entièrement descendant de ceux qui ont allumé les Lumières, par le cœur et par l’esprit », m’a-t-il dit, Kamel Bencheikh est chroniqueur au Matin d’Algérie et est un fier militant de la laïcité. Il porte aussi la poésie dans son cœur et en a publié des recueils. Avec L’impasse, il est désormais romancier. L’impasse est une invitation au voyage, un voyage sur l’autre rive de la Méditerranée, un voyage dans le temps.
À la fin des années 1950 en pleine guerre d’Algérie, Abdelkader vient de s’évader du bagne de Lambèse, au nord-est algérien. Guidé par sa foi en la lutte armée, il marche vers la capitale. Dans la pesanteur de la clandestinité, il emprunte un itinéraire que d’autres ont choisi pour lui-même. De passeur en passeur, il fait de brèves haltes pour des rencontres tout aussi brèves. Alors qu’il rêve d’une Algérie unie, prospère et libre, le fil des pages nous dévoile une nature enchanteresse et d’enivrantes contrées. Dans les confins de la Kabylie et sur les hauts-plateaux sétifiens, des hommes songent au grand soir qui pansera les cicatrices du passé. Entre deux thés, ils goûtent à la chorba ou autres marmites préparées par ces dames. Sous les flocons de neige kabyle, une jeune femme s’enflamme pour « le vaillant peuple algérien » face à « l’occupant ». De quoi faire chavirer le cœur du prétendant au rôle de guerrier.
L’impasse parvient à sensibiliser les non initiés aux prémices de la décolonisation algérienne, quand l’islam n’avait pas encore complètement captivé le pays. D’islam, il est d’ailleurs très peu question dans ce roman, d’humain, beaucoup. Des humains qui s’imaginent que le pire est derrière eux et que libérée du poids colonial, l’Algérie sera nécessairement rayonnante. Une candeur criante émane des protagonistes bercés d’illusions qui ne jurent que par un grand renversement de l’ordre colonial. Une plongée dans la guerre d’Algérie que Kamel Bencheikh parvient à traiter par le seul prisme du récit sans chercher à distiller ses convictions de militant -ce qu’il fait déjà copieusement dans ses chroniques et sur les réseaux sociaux. À une époque où, comme le rappelait Jérôme Leroy dans un excellent article, trop d’écrivains sont étiquetés en fonction de leur bord politique, il est agréable de découvrir une nouveauté qui ne prétend pas être « engagée » ou « nécessaire » au genre humain.
Genèse d’une patrie
« Je tiens à ce que mes livres soient édités en Algérie car je veux que les gens d’Algérie lisent plus. Là-bas, vingt euros c’est quasiment une semaine de salaire », m’a assuré Kamel Bencheikh au détour d’un café. Désenchantement des lendemains, que l’on sent déjà poindre dans l’aventure d’Abdelkader il y a plus d’un demi-siècle. Les amateurs de péripéties seront déçus par la lenteur de la mise en place de la trame du récit, due à l’atmosphère lourde de cette période trouble. D’autres ne se délecteront pas forcément des nombreuses descriptions des repas du guerrier en herbe. Reste qu’à mesure qu’avance le roman, on s’imprègne de la genèse d’une patrie sur le chemin de son histoire. L’aventure ne faisant alors que commencer, ceux qui se laisseront charmer par L’impasse pourraient bien être tentés de connaître la suite.
Molenbeek, 2015. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30138087_000003.
Chez nos voisins belges, le voile islamique profite aussi du soutien des écolos ou de pseudoféministes pour se banaliser. Dans le Soir, une tribune qui s’indignait du phénomène a été censurée avant d’être remise en ligne dans une version édulcorée. Son auteur, Florence Bergeaud-Blackler, est depuis menacée.
L’islamisation de la Belgique, visible à l’œil nu, en particulier dans certains quartiers de Bruxelles que l’on qualifie de « diversifiés » pour euphémiser le phénomène, a été rendue saillante ces jours-ci à travers le « balek-gate » [tooltips content= »Sur Facebook, la journaliste Florence Hainaut écrit le 18 juillet «Vous savez quoi ? J’ai écrit une carte blanche où j’estime qu’on devrait s’en balek que les femmes portent le foulard, où je tente d’analyser ledit tissu sous l’angle féministe et où en plus je termine en faisant un parallèle avec l’IVG (sic). Je pense passer un joli week-end riche d’échanges bienveillants et constructifs sur les réseaux sociaux» NDLR »](1)[/tooltips].
Ce qui devait être une petite histoire belge est en train de prendre une dimension internationale. En publiant sa tribune « Le hijab et les errements du néo-féminisme », censurée par le journal le Soir, qui était une réponse à une autre “carte blanche”, « Cachez ce foulard », la directrice de l’Observatoire des fondamentalistes de Bruxelles Florence Bergeaud-Blackler ne s’attendait pas à un tel afflux de réactions. Pour un rappel des faits exhaustif le lecteur peut se rapporter à l’excellent article (dossier) de Marcel Sel.
Je déplore que les néoféministes utilisent le hijab, comme les islamistes s’en servent, pour leurs projets politiques respectifs. Mais ce qui me sidère c’est que les premières ont beaucoup plus à perdre que les seconds en se mettant à leur service. A force d’aveuglement et d’instrumentalisation du hijab, elles participent à la banalisation de l’islamisme et à sa diffusion au mépris des populations musulmanes qui le subissent et paient un lourd tribut. Florence Bergeaud-Blackler
Pour comprendre comment on a pu en arriver là, à savoir comment des personnes prétendument progressistes peuvent être plus hijabophiles que les musulmans eux-mêmes, il faut comprendre l’histoire de la Belgique. Je ne vais pas la reprendre à partir du moment où on a botté le derrière aux Hollandais, ni évoquer Léopold II. Je veux surtout souligner que la Belgique est peut-être le seul pays au monde gouverné par le principe de compromis, à savoir que des peuples différents (historiquement Flamands / Wallons) qui ont voulu vivre ensemble, qui ont l’habitude de se chamailler, ont toujours fini par trouver des solutions satisfaisantes. La Belgique est dans son essence un miracle permanent. Ce principe de compromis se traduit notamment par la possibilité de rester plus d’un an sans gouvernement sans que le pays n’implose. Je ne suis pas sûr que pareille expérience en France se déroulerait de manière aussi apaisée.
Auto-exclusion
Une société moderne n’a pas vraiment le choix que de tendre vers l’inclusion. Les vagues d’immigration et l’ouverture à l’égard de certaines minorités qui jadis souffraient en silence, font que nos sociétés sont variées, multiples, et qu’un modèle trop rigide serait insatisfaisant. Le challenge se présente comme suit : respecter chacun des citoyens dans ce qu’ils sont – c’est mieux que de dire « dans ce qu’ils ont de différent » –, à l’intérieur d’un cadre qui, à défaut d’être parfait, garantit des libertés, aspire à la paix sociale, sans tomber dans ce qu’on pourrait appeler « la dictature des minorités ». Tout un programme ! L’islam en tant que culture (ou en tant que religion pratiquée dans un cadre privé) entre dans ce grand concept qu’est la diversité. L’islam est reconnu en Belgique depuis 1974 – la Belgique étant le premier pays européen à inscrire le culte dans sa loi – et la grande majorité des musulmans est, dans l’ensemble, plutôt bien intégrée socialement. En revanche, le voile islamique est une spécificité (une certaine lecture de l’islam, et une certaine opinion de la femme) et celle-ci ne dispose d’aucun passe-droit lorsqu’un règlement intérieur pose un cadre de neutralité. Parler d’exclusion lorsque les femmes musulmanes souhaitent porter leur voile de façon inconditionnelle en tout lieu et en tout temps est aussi stupide que de parler d’exclusion pour ce monsieur qui voudrait à tout prix faire quelques longueurs à la piscine communale en bermuda, alors que seul le slip de bain est autorisé. Se résigner à ne pas aller nager à cause de cela est de l’auto-exclusion, et n’importe quel esprit pourvu de bon sens l’admettra.
Toujours plus de progrès grace à la télé publique !
L’histoire est partie de rien du tout. Florence Hainaut est connue du grand public pour ses indéniables qualités de chroniqueuse, notamment dans l’émission de la RTBF « On n’est pas des pigeons », qui est une excellente émission de protection des consommateurs. L’émission a un ton léger, c’est du « made in Belgium » dans le bon sens du terme – même si « made in Belgium » est toujours dans le bon sens du terme selon moi, mais je ne suis pas forcément objectif sur ce point ! –, les reportages sont de qualité, et Florence Hainaut était très appréciée – « était » car elle a quitté l’émission en 2016. Aujourd’hui le nom de Florence Hainaut fait le tour du monde francophone grâce à cette tribune dans le Soir. Je ne vais rentrer ni dans le contenu, ni dans ce qui s’est passé ensuite, le dossier de Marcel Sel contient absolument tout. La seule chose que je dirais c’est qu’on ne peut apprécier la “carte blanche” de Florence Hainaut que si l’on possède un certain logiciel, à savoir envisager que l’épanouissement de la femme peut se faire à travers le fait de la couvrir parce qu’une religion lui donne l’injonction de le faire !
C’est un peu dans la vague du féminisme 2.0, intersectionnel, où les « minorités » coopèrent et incluent tous ceux qui veulent faire partie du club, ce qui peut parfois ressembler à une espèce de néo-boboïsme à l’intérieur duquel il existe des sous-catégories plus avantagées que d’autres. Je vous laisse par exemple deviner qui est plus avantagée entre Claudia, militante du dimanche, cadre chez Glaxosmithkline, qui aime manifester « pour l’égalité de tous » avec ses amis après son brunch dominical, et Fatima qui galère à trouver un stage en entreprise pour valider son master parce qu’il est hors de question qu’elle ôte son voile.
Le voile n’est pas qu’un morceau de tissu
Il est particulièrement intéressant d’observer comment à l’intérieur de ce sous-système, il y a des dominants – qui ont les meilleurs jobs et les meilleures perspectives sociales – et ceux, souvent celles, qui sont au bas de l’échelle, et qui ont cette chance inouïe de pouvoir être défendues par des « laïques » ou des « open minded muslims », et de se soumettre librement à cette magnifique religion, dans sa version la plus rigoriste, qui a prévu un traitement particulier et exclusif aux femmes parce que femmes. Elle n’est pas belle la vie ? Lorsque Florence Bergeaud-Blackler – docteure en anthropologie et auteure d’une soixantaine d’ouvrages et d’articles, chargée de recherche au CNRS, comme l’a rappelé l’excellent Kamel Bencheikh – répond à la “carte blanche”, elle ne s’attendait donc pas à ce qu’elle allait déclencher. Il faut savoir qu’en Belgique, on n’a pas spécialement l’habitude des débats enflammés sur l’islam, et c’est d’ailleurs pour cela que ça va aussi loin à propos du voile où l’argument benêt en sa faveur est : qu’est-ce que ça peut bien vous faire que ces femmes tiennent à porter ce simple bout de tissu ? (je caricature à peine). Voilà où est l’erreur conceptuelle : considérer le voile comme un simple bout de tissu. S’il ne s’agissait que d’un simple bout de tissu, il faudrait en effet avoir de gros soucis émotionnels pour se positionner contre. Or, un simple bout de tissu, vous pouvez le porter un jour pour aller avec un ensemble, et vous pouvez décider de ne pas le porter le lendemain. Ce « bout de tissu insignifiant » — ou présenté comme insignifiant par ceux qui manquent de culture ou qui se trompent de bonne foi — c’est ‘a commitment for life’ ! C’est-à-dire qu’on ne peut pas l’enlever, et là est toute la tragédie de celles qui voudraient le retirer et qui n’obtiendront jamais aucun soutien dans ces groupuscules post-modernes d’extrême-gauche. Le discours progressiste qui conduit à ces drames sociaux est maintenant appuyé par ces pseudoféministes aux fondements conceptuels fragiles.
Les Frères musulmans à la manoeuvre ?
Le plus grave dans cette affaire, c’est cette collusion manifeste entre le politique (les Ecologistes belges pour ne pas les citer, bruxellois en particulier), le religieux et les médias. Cela a été rendu visible par la polémique et le retrait de l’article du site du Soir, et ce n’est certainement pas à l’avantage de tous ceux qui ont été cités dans ce qui est devenu une affaire. Ce qui a valu des critiques à cette réponse de Florence Bergeaud-Blackler, c’est qu’elle présumait d’une collusion avec les Frères Musulmans, notamment via une relectrice qui serait « proche de la confrérie » – ce passage a dû être supprimé pour que le texte soit de nouveau mis en ligne par le Soir. Évoquer la confrérie pose un vrai problème, en ce sens que ses membres ne se vantent pas d’en faire partie. Disposer d’« indices » sera toujours insuffisant pour faire des procès à charge, ou des présomptions d’appartenance, de surcroît en mentionnant des noms. Parce que s’il n’est pas agréable d’avoir l’étiquette d’ « islamophobe » ou d’ « allié à l’extrême-droite », l’étiquette de « Frère Musulman » n’est pas chouette non plus, surtout pour celui ou celle qui n’en ferait pas partie en réalité ! In fine ceux qui s’en sortent le mieux dans ce dossier sont : les Frères Musulmans qui le sont vraiment, qui s’assument comme tels, et qui font leur boulot au quotidien – c’est pour ça qu’il est préférable de s’intéresser aux indices probants comme ce signe de « R4BIA » (avec les 4 doigts), qui est le signe de ralliement aux Frères Musulmans –, et les « bobo-gauchistes » dont l’étiquette est quasiment devenue un titre de noblesse aujourd’hui ; au pire des cas, ça ne vous ruine pas une réputation comme l’accusation de fasciste/raciste/islamophobe peut le faire. En réalité, il y a peu d’espace entre les racistes – c’est un scoop, les vrais racistes existent aussi – qui utilisent la critique de l’islam comme prétexte parce qu’au fond « ils n’aiment pas les Arabes » – un peu comme les antisémites qui se cachent derrière l’antisionisme – et cette extrême-gauche qui s’étend comme de la vase jusqu’au centre-gauche. Ce n’est pas quelque chose de nouveau : quand on n’a pas le niveau pour débattre, il faut discréditer ses contradicteurs (ici l’Observatoire des Fondamentalismes), et c’est peu cher que d’évoquer le racisme et l’islamophobie quand on est soi-même dans « le camp du bien ». C’était sans compter sur le soutien des réseaux français, pour qui la laïcité est bien plus importante qu’elle ne l’est en Belgique – où nous parlons du principe de neutralité – et qui va, je l’espère, appeler à davantage de mesure à l’avenir auprès des différents acteurs qui se positionnent sur la question de l’islam en Belgique.
Retrouver un débat serein profiterait à tout le monde
La démocratie et la liberté d’expression sont clairement ce que nous avons de plus sacré. Elles permettent de mettre sur la table ses perceptions, ses engagements et ses aspirations. Vouloir bâillonner, vouloir faire taire, vouloir censurer, cela ne servira les intérêts de personne. Au contraire, cela va cristalliser des positions et appeler à une artillerie de plus en plus lourde. Je pense que nous n’avons pas besoin de ça en Belgique. Il est fort probable que personne n’ait imaginé que cela irait si loin. Peut-être est-ce important de prendre du recul et d’apprendre, ou réapprendre à se parler, à échanger, et que chacun questionne ses propres méthodes. Cela s’applique aussi à l’Observatoire des Fondamentalismes. La députée libérale Viviane Teitelbaum, tout en maintenant son soutien à l’Observatoire, a critiqué à raison le ton virulent de la première version de la carte blanche de Florence Bergeaud-Blacker. On peut déplorer les suspicions qui sont faites sur des personnes, citées sans qu’elles n’aient pris part au débat, ce qui a sans doute encouragé un front commun contre le texte et l’Observatoire.
Mais n’oublions pas l’essentiel, à savoir qu’une fois les noms biffés, Florence Bergeaud-Blacker a fourni une réponse de grande qualité à un papier qui était au mieux maladroit, et il est sans doute préférable d’en rester au mieux. Je conclurai en disant qu’il y a deux soucis majeurs au regard du débat public en rapport à l’islam : critiquer l’islam quand on ne sait pas ce que c’est, et défendre l’islam quand on ne sait pas ce que c’est.
La question se pose à nous aujourd’hui avec une douloureuse acuité, tandis que Nantes constate amèrement les dégâts infligés à son église épiscopale par l’incendie criminel du 18 juillet dernier.
D’un point de vue strictement religieux, il s’agit simplement de l’église où siège l’évêque d’un diocèse. C’est d’ailleurs du nom de son trône, la cathèdre, qu’est venu d’abord l’adjectif église cathédrale, puis le substantif que nous connaissons. Détruire une cathédrale ou changer son affectation est donc un moyen solennel de marquer son opposition à l’Église catholique romaine et à son chef le Pape – dont l’évêque est le représentant local – ou de marquer le changement de confession de la population du lieu.
C’est exactement ce qu’on fait les villes acquises au Protestantisme à l’époque de la Réforme, et c’est ainsi que la cathédrale Saint-Pierre de Genève est devenue depuis 1535 le principal temple protestant de la ville après avoir été pendant mille ans l’église de son évêque.
Mais les cathédrales d’Occident ne sont pas que des sièges épiscopaux, loin de là : elles ont également été investies au fil des siècles de multiples rôles symboliques qui dépassent largement leur stricte fonction ecclésiale, et qui ont d’ailleurs été conservés même lorsque l’Église catholique a été dépossédée des bâtiments au profit d’une autre confession chrétienne. Sur le plan architectural, tout d’abord. Par leur taille – elles furent longtemps et sont encore parfois les monuments les plus imposants de nombreuses cités -, par leur insertion au cœur du tissu urbain et par l’empreinte qu’elles y exercent, les cathédrales ont endossé un rôle éminemment emblématique. La silhouette de la cathédrale de Chartres, la coupole du Duomo de Florence ou celle de Saint-Pierre de Rome suffisent à elles seules à reconnaître la ville où elles se dressent. Sur le plan civil, également: leurs dimensions les ont disposées pendant très longtemps à devenir le cadre incontournable de toutes les cérémonies publiques impliquant de larges assistances, depuis le sacre des rois à Reims (dont la signification religieuse était manifeste) à celui de Napoléon à Paris (dont la fonction politique primait déjà sur la forme catholique) et jusqu’au Te Deum du 26 août 1944 à Notre-Dame, qui marqua à l’époque pour les habitants de la capitale la libération de leur ville bien plus que le discours prononcé la veille par De Gaulle à l’Hôtel de Ville, où le public avait été beaucoup plus restreint. Même sur le plan religieux, la valeur des cathédrales dépasse très largement le simple rôle de siège administratif. Édifiées pour le prestige des villes et des corporations bourgeoises qui les administraient, elles n’en signifiaient pas moins matériellement de la façon la plus visible l’attachement des populations à la foi chrétienne, dans ses croyances les plus triviales comme dans ses aspirations les plus élevées. C’est pour cela qu’elles servirent longtemps de lieu de commerce et de négoce, parce qu’on croyait que les affaires conclues sous leurs voûtes se trouvaient aussitôt assurées d’une sorte de caution sacrée. C’est pour cela qu’y furent installés pendant des siècles les tombeaux de tant de notables laïcs et religieux, afin de garantir à leurs âmes un accès plus facile aux prières des fidèles qui s’y pressaient. Et c’est pour cela surtout qu’on en fit d’aussi extraordinaires bibles illustrées – tant par leur statuaire que par leurs vitraux – afin de rendre accessible au plus grand nombre l’enseignement religieux.
C’est pour cette raison également que les révolutionnaires radicaux du XVIIIe siècle cherchèrent aussi ardemment à les détruire ou à les mutiler : leur anticléricalisme les poussait à anéantir ou à réduire le plus possible l’empreinte chrétienne que les cathédrales impriment sur les esprits, consciemment ou pas. Et c’est aussi la raison pour laquelle le président turc Erdogan a choisi il y a peu de rendre Sainte-Sophie au culte musulman : en faire une mosquée est la façon la plus simple de retirer à la basilique sa fonction symbolique la plus évidente, à savoir celle de lier la ville à la religion chrétienne…
Le Linceul, le dernier roman de l’auteur de cet article est paru en juin dernier chez Pierre Téqui éditeur.
Mairie écolo à Lyon: les envahisseur.euse.s sont là!
Ainsi donc, le conseil municipal « vert » de Lyon a opté pour une communication officielle rédigée en écriture inclusive. Pour fêter cette mesure, le centre-ville et la banlieue de la troisième commune de France se sont enflammés la nuit du 13 au 14 juillet.
Le parodique est devenu l’éthique, le paranormal est devenu le normal. Et c’est au tour de l’écriture inclusive de nous plonger dans la quatrième dimension pour de vrai !
Cette « avancée » lyonnaise ne doit pas cacher le fait que de nombreuses autres villes ont adopté discrètement mais sûrement ce procédé relevant de la terreur idéologique, se nichant jusque dans les colonnes d’une certaine presse forcément subventionnée. D’aucuns prétendent que les Verts utilisent ce galimatias nommé « écriture inclusive » depuis les années 90, comme pour mieux le banaliser auprès des jeunes générations. Seulement, au vu de ses unes, seul l’hebdomadaire parodique Infos du monde, paru entre 1994 et 1998, aurait pu anticiper l’écriture inclusive et autres phénomènes occupant la scène sociétale actuelle : « Il se marie… avec lui-même », « Une nouvelle école : apprenez à être méchant », « Mon fils s’appelle Castorama », « Il est amoureux ! L’enfant chauve-souris heureux ! », etc. Finalement, ce prétendu torchon a devancé son époque avec quinze longueurs d’avance sur la presse dite sérieuse.
Aujourd’hui, nous y sommes arrivés : le parodique est devenu l’éthique, le paranormal est devenu le normal. Et c’est au tour de l’écriture inclusive de nous plonger dans la quatrième dimension pour de vrai.
Le charme discret mais vénéneux de la bourgeoisie progressiste
Les envahisseur.euse.s sont là ! David Vincent et tant d’autres les ont vus. Pourtant, beaucoup font semblant de ne pas les voir, s’en accommodant sans moufter, comme envoûtés par l’expression de ce charme certes discret mais vénéneux de la bourgeoisie progressiste. Les algues vertes de l’écriture inclusive, si belles en leurs miroirs des âmes, se répandent sur les réseaux sociaux, dans les articles de la presse quotidienne régionale, les hebdomadaires « culturels », les amphithéâtres, les revendications syndicales, et autres mouroirs de la pensée fulgurante (l’opposé de la pensée unique). Le mimétisme moutonnier n’a d’autre ressort que la peur d’être sanctionné pour insoumission à suivre le mouvement. Ceux qui s’y refusent sont montrés du doigt, ou pire, rayés de l’avenir du pays. Il y a dix ans, dans sa chanson « Faire com », ChalElie Couture démontait parfaitement ce mécanisme en œuvre dans le processus d’aliénation collective :
Faire comme Comme la com Comme tout le monde Qui fait comme tout le monde […] Comme ceux qui le font Et qui touchent le fond À force de faire comme Comme la com
Qui a lu Balzac, Proust, Chateaubriand, Hugo, Giono ou Simenon en français dans le texte, voire Tintin, et sans parler de nos auteurs contemporains brillants (Houellebecq, Patrick Besson, etc.), ne peut décemment accepter de se soumettre à cette nouvelle lubie progressiste intrusive. Personne ne peut rêver devant un texte où la forme administrative prend le dessus sur le style. Les tracts inclusifs sont les nouvelles sécrétions administratives des Assis dénoncés par Rimbaud.
Le complexe d’égalité
Il est de notoriété publique que les Français ne lisent pas beaucoup, mais les tenants de l’écriture inclusive n’ont sans doute jamais lu un seul livre de leur vie, à part peut-être le Manuel de grammaire non sexiste et inclusive : Le masculin ne l’emporte plus ! Ils pensent sûrement que l’amour de la langue est une coquetterie moyenâgeuse. Le complexe de supériorité des castes bien-pensantes s’est mué en complexe d’égalité mais il est l’expression de la même arrogance décérébrée et manichéenne.
Quand la loi Jospin de 1989 affichait son objectif de conduire 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, la mesure faisait jaser dans les chaumières. Trente ans plus tard, le taux de réussite au bac est de 96%, sans que cela n’émeuve personne. Gageons que dans dix ans le taux d’admis passera à 120%. Cette politique inflationniste conduit à la situation actuelle d’une génération spontanée sans maîtres, sans mémoire, sans culture autre que cultureuse, et pour qui le passé est forcément rétrograde. Comment s’étonner alors de l’existence de ces factions d’activistes qui imposent leur vision du monde en faisant table rase du passé dans tous les domaines – le jugeant à l’aune de leur regard immaculé « moderne » – au nom du bien et de leurs idéaux prétendument égalitaires, progressistes, etc ?
Ironie de l’histoire, la pollution des esprits se répand désormais derrière le masque de l’écologie. Cela nous rappelle la citation de Churchill selon laquelle les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. Tout le monde avance masqué, quoi de plus naturel en ces temps de masques obligatoires ?
Espérons seulement que nous ne nous acheminons pas vers un scénario à la Soleil vert, même si les algues vertes de l’écriture inclusive – générées par la « vague verte » sortie des urnes aux trois quarts vides – sont déjà là. Elles piquent les yeux et donnent mal à la tête aux citoyens normalement constitués. Espérons surtout que la nouvelle ministre de la Culture commandera assez de vaccins pour lutter contre ce virus extrêmement virulent. Elle peut le faire.
Il semblerait que dans sa chanson « Bronzer vert », Michel Polnareff ait annoncé dès 1985 ce qui est en train de nous arriver. Le premier couplet ressemble à s’y méprendre à ce programme pour lequel ont voté une majorité d’électeurs français soucieux d’obtenir un bronzage vert : « Quand la planète n’est pas nette et que je veux faire place nette, je change de disque sur la platine je craque une allumette. Je veux bronzer vert, changer d’atmosphère. Bronzer à l’envers. »
Alors cet été, bronzez idiot : bronzez vert ! Et n’oubliez pas, surtout : buvez la tasse ! Ne changez rien, pour une fois ! Vous êtes juste parfait·e·s. Et dire que pendant des siècles on a pu croire que la perfection n’était pas de ce monde. Vive la génération spontanée !
Le Sacrifice d'Isaac (1603) Caravage (c) Wikimédia Commons
La principale fête musulmane est désormais solidement ancrée dans la société française et les personnalités politiques ne manquent jamais d’offrir leur voeux à cette occasion. Toutefois, le rite de l’Aïd et le mythe qu’il commémore méritent d’être interrogés de manière critique.
Il est impossible de comprendre une religion sans analyser ses fêtes et ses rites. Dès la plus tendre enfance, avant tout enseignement des croyances et des dogmes, ils imprègnent plus ou moins consciemment ceux qui y participent. Ne l’oublions pas : la force des religions vient en grande partie de leur capacité à s’adresser à la personne humaine dans sa totalité, conscient et inconscient, en lui parlant le langage des mythes, des symboles, et des rituels.
Il est impossible de comprendre l’islam sans analyser sa principale fête, la plus connue et la plus populaire : l’Aïd el-Kébir (« la grande fête ») également appelée Aïd al-Adha (« la fête du sacrifice »). Il faut aussi naturellement réfléchir à ce que représente le ramadan, tout aussi important, mais ce n’est pas l’objet ici.
Une réflexion critique nécessaire
Il est probable que nombre de musulmans seront sincèrement surpris et peut-être choqués par mon analyse. Pour eux, et c’est très bien ainsi, l’Aïd el-Kébir est simplement une fête de famille chaleureuse, de bons souvenirs d’enfance, un moment de partage entre amis, entre voisins, chez certains une occasion privilégiée pour se soucier sincèrement des plus pauvres. Pour eux, ce rite est précieux parce qu’il incarne la stabilité dans un monde dont les bouleversements s’accélèrent, et plus encore parce qu’il tisse un lien entre les vivants, les morts et les générations à venir, et c’est là une aspiration naturelle. Pour autant, tout comme il est indispensable de s’autoriser à critiquer les textes, il est indispensable de critiquer les symboles et les rites, dont l’influence inconsciente est au moins aussi grande. Et plus leur charge affective est importante, plus leur influence est forte, et plus la critique doit être exigeante.
Au demeurant, je ne fais que souligner ce qui a été déjà écrit ailleurs par des musulmans, notamment Al Ghazâli et la Grande Mosquée de Paris. Que d’autres musulmans le trouvent choquant ne peut que me réjouir : c’est la preuve qu’il y a un espoir pour que se généralise une critique interne à l’islam, capable d’arracher de ses rites autant que de ses textes le poison de la tentation théocratique. Les juifs et les chrétiens ont fait ce travail critique, même s’il fut parfois douloureux mais d’autant plus nécessaire – je pense par exemple à l’analyse au scalpel du père Maurice Bellet dans Le dieu pervers, ouvrage fondamental pour comprendre les abus sexuels dans l’Eglise – pourquoi les musulmans en seraient-ils incapables ?
La commémoration d’un sacrifice
Au-delà de la célébration festive en elle-même, parfaitement légitime et même sympathique, l’Aïd al-Adha est une commémoration. En tant que telle, elle renvoie à un événement précis, ici un événement mythique – j’emploie « mythique » au sens de « archétypal, porteur d’une signification profonde intemporelle », sans préjuger de sa factualité historique à mes yeux totalement secondaire. Souvenons-nous de ce que Flavius Sallustius écrivait au sujet des mythes de sa propre religion : « Ces choses n’eurent jamais lieu, mais elles sont toujours. »
L’islam a choisi comme fête principale la commémoration du fait qu’un père était prêt à assassiner son fils, là où le judaïsme a choisi une cérémonie de pardon, et le christianisme la naissance d’un enfant
Or, caché derrière la fête, souvent un peu oublié mais inconsciemment toujours présent, le mythe que l’Aïd al-Adha glorifie et réactive chaque année, ce mythe dont elle entretient la vitalité dans l’inconscient des croyants, ce mythe qu’elle les prépare à accepter comme exemplaire et bon, est ni plus ni moins que la glorification de l’acceptation d’un sacrifice humain, celui d’un fils par son propre père. Glorification du renoncement à la fois aux liens affectifs instinctifs et à la morale, au nom de la soumission aveugle à la volonté divine.
En effet, l’Aïd al-Adha commémore le sacrifice d’Ibrahim (qui n’est pas tout à fait Abraham), ou plutôt le fait qu’Ibrahim ait accepté de sacrifier son fils sans autre raison que parce qu’Allah le lui avait demandé. Point fondamental : il ne s’agit pas ici de procéder à un sacrifice humain par nécessité, comme le faisaient les Aztèques qui étaient persuadés que sans le sang des victimes le Soleil s’éteindrait, et que le monde disparaîtrait. Tout-puissant, Allah ne saurait avoir besoin d’une telle offrande, ce que confirme évidemment le fait qu’au final, l’enfant n’est pas tué. Il ne s’agit donc pour ce dieu tout-puissant que de se prouver à lui-même la soumission d’Abraham/Ibrahim, au mépris des dégats psychologiques que la preuve exigée infligera à celui-ci, ainsi qu’à son enfant et à leur famille.
Un mythe problématique pour les monothéismes
Et c’est bien l’obéissance absolue que valorise par exemple la Grande Mosquée de Paris, pourtant considérée comme adepte d’un islam dit modéré, lorsqu’elle évoque l’histoire que commémore l’Aïd al-Adha. Sur son site internet, la page intitulée Abraham (Ibrahim) indique explicitement : « Pour prouver sa soumission, Abraham se vit dans l’obligation de sacrifier l’un de ses fils. Lequel ? » Suit un long développement examinant du point de vue musulman la question de savoir si l’enfant en question était Isaac ou Ismaël, ce qui contraste avec l’absence totale d’interrogation sur la signification éthique de l’épisode. A l’inverse, le christianisme comme le judaïsme luttent avec l’immoralité de cette histoire depuis des siècles. CG Jung, dans une lettre publiée dans le recueil « La vie symbolique », évoque même un Midrash selon lequel « on fait encore sonner le Schofar au jour de la réconciliation pour rappeler à YHVH son acte d’injustice envers Abraham (en le forçant à tuer Isaac) et pour l’empêcher de le répéter. »
La docilité pour ne pas dire la servilité d’Ibrahim est valorisée, élevée au rang de vertu héroïque.
Rien de comparable dans le texte de la Grande Mosquée : « Au cours de son apostolat, Abraham fut mis à rude épreuve : le sacrifice de l’un de ses deux fils. Ayant donné toute la mesure de sa soumission à Dieu, il fut miraculeusement arrêté dans son geste et l’immolation n’eut pas lieu. » Puis : « L’épreuve de soumission dont il fut le héros sincère (khalîl) concerne Ismaël et non Isaac. »
Sans ambiguité, la docilité pour ne pas dire la servilité d’Ibrahim est valorisée, élevée au rang de vertu héroïque. A aucun moment n’est soulevé le point crucial : si quelqu’un vous ordonne d’assassiner votre enfant sans autre raison que de lui prouver votre totale soumission à ses moindres volontés, la seule réponse valable d’un point de vue éthique est le célèbre mot du général Cambronne, de préférence accompagné d’un certain geste popularisé par Mila. Que celui qui exige la mise à mort de l’enfant soit mortel ou immortel, humain ou divin, naturel ou surnaturel, ne change rigoureusement rien à l’affaire au plan moral.
Deux approches opposées
Il est important ici de souligner qu’Ibrahim n’est pas tout à fait Abraham. Leurs histoires se ressemblent énormément, mais elles divergent sur des éléments fondamentalement signifiants.
Pour le judaïsme comme pour le christianisme, le point clef est que l’enfant n’a pas été sacrifié. Pour le faire venir avec lui jusqu’au lieu prévu pour la mise à mort, Abraham ment à son fils, et le fait qu’il mente montre qu’il a conscience de la dimension immorale de ce qu’il s’apprête à faire. L’histoire est profondément ambiguë, gênante même, et depuis au moins le Moyen-Âge nombre de penseurs juifs comme chrétiens en sont arrivés à dire que Dieu ne pouvait pas avoir ordonné un sacrifice humain à Abraham, même pour le tester, et qu’Abraham n’avait fait que suivre initialement une (hypothétique) coutume primitive et barbare, Yahvé n’intervenant que pour y mettre fin. En outre, alors que l’ordre de mise à mort venait directement de Dieu, c’est un ange qui finalement arrête Abraham et lui dit de ne pas sacrifier son enfant. On pourrait donc dire aussi qu’entre un dieu qui lui ordonnait de tuer Isaac et un ange qui lui permet de ne pas le faire, Abraham a choisi l’ange. Quoi qu’il en soit, le moment de l’alliance, et ce qui est depuis considéré comme la leçon du mythe, c’est que Yahvé ne veut pas qu’Isaac soit sacrifié. Yahvé est donc le dieu avec lequel Abraham a fait alliance en ne tuant pas son fils.
Pour l’islam, en revanche, le point clef est l’absolue soumission à la volonté divine, c’est-à-dire le fait que le père soit prêt à tuer l’enfant pour se plier à l’ordre reçu. Islam, on le sait, signifie en même temps « soumission » et « paix », mais c’est une paix qui naît de la soumission, non de l’harmonie. Nulle tromperie du père envers le fils dans cette version : Ibrahim dit ouvertement à Ismaël de quoi il en retourne, et son fils accepte le sacrifice et s’offre volontairement. L’ambiguïté biblique disparaît, la conduite juste et valorisée est univoque : c’est l’obéissance. Certains commentateurs musulmans écrivent même que le diable tenta de dissuader le patriarche de tuer Ismaël : l’ange biblique est vu ici comme démoniaque. Contrairement à Abraham, c’est en n’écoutant pas cet ange qui lui dit d’épargner son fils qu’Ibrahim réussit l’épreuve – il faut que la main d’Allah en personne l’arrête. Dans cette version la question centrale n’est pas « faut-il ou non tuer l’enfant ? », puisque le même comportement est d’abord jugé mauvais lorsque suggéré par l’ange puis bon lorsqu’ordonné par Allah, mais « à qui faut-il obéir ? » Et j’ajoute : obéir à tout prix. Ici, la conclusion est donc qu’Allah est le dieu avec lequel Ibrahim a fait alliance en acceptant de tuer son fils.
Soumission contre choix
Il y a là deux archétypes puissants mais radicalement différents : l’un de la soumission absolue, l’autre du choix plutôt que de l’obéissance aveugle. Pas étonnant que les adorateurs du premier fassent preuve d’hostilité envers les fidèles du second. Notons d’ailleurs que la « ligne de démarcation » traverse en pratique les trois religions dites « abrahamiques » : de même qu’il y a des musulmans qui font le choix de la conscience, ou dont l’amour pour leurs enfants est trop fort pour qu’ils acceptent de leur infliger cette immolation de l’esprit et de l’âme qu’est le carcan dogmatique, il y a des juifs et des chrétiens qui font le choix du fanatisme forcené. Dès lors, rien de surprenant dans les crimes commis au nom de la religion. Un dieu capable d’exiger qu’on lui sacrifie son enfant est un être terrible, terrifiant, qui pousse ses adorateurs à la surenchère dans les démonstrations de dévotion, que ce soit pour échapper à son courroux ou pour tenter de satisfaire un maître qui a prouvé qu’il n’en a jamais assez – et je pense naturellement à ceux que Fethi Benslama appelle les « surmusulmans » dans un livre intitulé, ce n’est pas un hasard Un furieux désir de sacrifice. Selon ses propres termes : « La définition que je propose du « surmusulman » est la suivante : c’est le musulman qui veut être plus musulman que le musulman qu’il est. Cela peut passer par la multiplication des signes extérieurs de fidélité : des marques corporelles et vestimentaires, un lourd carcan rituel, l’obsession de la pureté, cela peut conduire à la défense violente de la religion. »
Bien sûr, ces processus largement inconscients ne font pas tout. Bien sûr, ils ne touchent pas toutes les personnes de la même manière. Mais qui peut prétendre qu’ils n’auraient aucune incidence ? Sans oublier qu’ils sont profondément révélateurs. Songez-y : l’islam a choisi comme fête principale la commémoration du fait qu’un père était prêt à assassiner son fils, là où le judaïsme a choisi une cérémonie de pardon, et le christianisme la naissance d’un enfant. Au passage, on remarquera que cette primauté chrétienne donnée à Noël relève de la piété populaire, alors que l’Eglise s’évertue à répéter que Pâques est la fête la plus importante, Pâques qui est évidemment la résurrection du Christ mais aussi le sacrifice de Jésus par son père divin, ce qui est évidemment comme un écho de l’histoire d’Abraham. « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Repenser l’Aïd
Certains penseront que tout ceci est anecdotique. Si seulement ! En réalité, on touche au cœur des difficultés que notre société rencontre avec l’islam. Chaque année, dès leur plus jeune âge, tous les musulmans vivent et ravivent collectivement, avec une intensité émotionnelle extrême, un rituel symbolique et sans doute initiatique dont la référence mythique exalte la soumission à un ordre arbitraire au détriment de la conscience morale. Comment ne pas évoquer Al Ghazâli, dont l’influence imprègne tout le sunnisme contemporain, qui affirmait que si Allah ordonnait de faire le mal et de croire des mensonges, il faudrait faire le mal et croire des mensonges ?
Qu’il y ait malgré tout parmi les musulmans des voix qui s’élèvent et appellent à « donner la priorité à l’horizon éthique sur l’injonction dogmatique », pour reprendre la très belle formulation d’Abdelwahab Meddeb, prouve de la part de ceux-là un admirable élan vers le bien, et permet d’espérer en la nature humaine ! On sait cependant la réplique de Gabin dans Le Président : « Il y a aussi des poissons volants, mais ils ne constituent pas la majorité du genre. »
Les musulmans d’aujourd’hui ont à leur disposition des penseurs remarquables de leur propre tradition, qui se sont astreints à un authentique travail critique, et tous les corpus philosophiques du monde, d’Aristote à Confucius. Il leur revient de s’emparer de ces outils pour éviter le piège de la surenchère dans les démonstrations de soumission, et pour affirmer sans honte qu’Ibrahim aurait dû dire non. Que l’islam auquel ils aspirent, la paix à laquelle ils aspirent, ne naît pas de l’acceptation de l’assassinat d’un enfant, mais au contraire de la reconnaissance sereine que leur sens moral, ou tout simplement leur amour pour leurs enfants, leur donnent la force de refuser un tel sacrifice, et que ce refus est bon. Que pour eux, l’Aïd el-Kébir ne sera plus la fête du sacrifice, mais la fête de l’enfant resté vivant, une célébration reliant les générations dans une spiritualité de la vie et de la joie. Comme l’écrit le juriste et philosophe musulman Yadh Ben Achour dans La deuxième Fatihâ : « L’homme libre, ami de Dieu, ne vaut-il pas mieux que l’homme esclave de Dieu ? »
Quant aux non-musulmans, qu’ils ne sous-estiment pas la puissance psychologique inconsciente d’une fête comme l’Aïd al-Adha, ni la manière dont sa force affective peut être utilisée à des fins de propagande. Que ses ombres ne fassent pas oublier ce qu’elle a de beau, mais que ses beautés ne rendent pas moins vigilants face aux ombres de ce à quoi elle renvoie. Ici, en France et plus généralement en Europe, sa popularité et sa visibilité croissante rendent plus nécessaire que jamais de réaffirmer clairement et fièrement ce qu’est notre civilisation, et de proclamer et de prouver que nous n’y renoncerons pas.
Concilier masque de protection et canicule: aussi ennuyeux que les querelles byzantines à répétition contre Gérald Darmanin
Ca y est. La canicule est arrivée. Et comme chaque année, cet épisode ne dure jamais bien longtemps, mais assez pour mettre notre monde politico-médiatique en ébullition. Hanté par le traumatisme de 2003 et ses 20 000 décès – notamment dans nos Ehpad – il agite le drapeau rouge des mesures préventives. Cette année, avec la crise sanitaire, le thermomètre d’injonctions précautionneuses est à son plus haut niveau.
Ce vendredi, de nombreux Français ont le sentiment que l’obligation de mettre devant leur nez un bout de tissu est digne d’un acte de torture visant à faire parler des djihadistes. Sur la radio RMC ce matin, le premier débat des Grandes Gueules avait pour titre « Chaleur et masque… Insupportable ? ». Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que de nombreux auditeurs ont employé le verbe « étouffer » pour exprimer leur difficulté à conserver le masque en pleine chaleur. Et d’imaginer qu’un policier soit venu à l’antenne à son tour pour témoigner de ses difficultés à respirer…
Depuis que Gérald Darmanin a expliqué mercredi qu’il s’étouffe lorsqu’il entend le terme de violences policières employé à tout bout de champ, ce verbe est devenu fort suspect. Le vent de l’indignation sélective s’est de nouveau levé. La famille de Cédric Chouviat – mort après avoir dit neuf fois “j’étouffe” lors de son interpellation en janvier dernier – s’est empressée de crier au scandale, et d’offrir à un nouveau lynchage public le ministre de l’Intérieur, ennemi public n°1 d’un militantisme décidément bien pénible et trop content du soit disant lapsus révélateur.
«J’étouffe»: c’est ce que Cédric Chouviat a dit sept fois avant de mourir.
Le sens propre et le sens figuré des mots, vous pouvez oublier. La haine antiflic et l’idéologie victimaire recouvrent d’un voile d’indifférenciation la distinction entre s’étouffer parce que l’on manque d’air et s’étouffer de colère. Seules les victimes auront-elles le droit d’employer le verbe « s’étouffer » demain ? Thomas Hobbes appelait à ne pas se laisser empêtrer dans les mots comme l’oiseau dans la glu. Prenons garde à conserver le goût du sens des mots et cessons d’étouffer le réel.
Plutôt que détruire des monuments, il vaudrait mieux en ériger de nouveaux et rééquilibrer le parc existant dans le sens de la sensibilité de notre temps. C’est, en substance, ce que dit à bon escient sur LCI, le 19 juin, la députée LREM Frédérique Dumas. Retenez ce nom : Dumas.
Notre patrimoine sculpté ressemble un peu à notre patrimoine de fromages : souvent, ça pue, mais on l’aime quand même. Il faut rappeler que les statues ont une double nature : hommage ou message (vieillissant parfois mal) et œuvre d’art embellissant l’espace public. Le premier aspect peut être fatal au second. Il faut donc, dans certaines périodes, protéger la statuaire des changements d’opinion. On aimerait toutefois pouvoir citer de temps en temps quelques monuments dédiés à des héros de couleur. Hélas, il y en a très peu et ce n’est pas un hasard. Le régime de Vichy livre aux Allemands environ la moitié des bronzes du domaine public. Consigne est donnée de cibler prioritairement les Noirs, les féministes et les plus mauvaises têtes républicaines.
Une des fontes mémorables intervenues à Paris sous l’Occupation est celle de la statue du général Dumas, homonyme de la parlementaire évoquée plus haut. Fils d’une esclave noire de Saint-Domingue, il devient une des figures majeures des armées révolutionnaires. Son nom est gravé sur l’Arc de triomphe. On retient surtout qu’il défend les Alpes, fonde les chasseurs alpins et met en fuite les Autrichiens. Militaire avisé, efficace et économe de vies, c’est un homme de caractère et un ardent patriote. Bonaparte l’admire. Dumas se brouille cependant avec ce dernier en qui il voit poindre le dictateur. Il est aussi avec trois amis, futurs généraux d’empire, un combattant intrépide et parfois même un vrai casse-cou. Ce sont ces quatre-là qui inspirent à son écrivain de fils les personnages des Trois Mousquetaires. La statue du général Dumas figurait avec celles de son fils (par Gustave Doré) et de son petit-fils, tous trois prénommés Alexandre, place des Trois-Dumas à Paris 17e , aujourd’hui renommée place du Général-Catroux. On pourrait – on devrait – refondre et réimplanter cette statue à partir de l’original en plâtre, comme l’a fait, par exemple, la ville de Villers-Cotterêts touchée par une perte analogue. Au lieu de cela, la Mairie de Paris érige en 2010, à côté du socle laissé vide, une création contemporaine sommaire évoquant des fers d’esclave en format XXL. Cependant, depuis longtemps une association fondée par Claude Ribbe, écrivain d’origine guadeloupéenne et militant antiraciste (candidat sur la liste LREM aux municipales), demande qu’on réimplante cette glorieuse statue. Indiscutablement, ça aurait de la gueule !
Dans notre nouveau monde vertueux, Apple ne cesse de montrer l’exemple.
La société Apple produit la majorité de ses appareils en Chine pour diminuer drastiquement ses frais salariaux. Elle ne paie pas la moitié du quart des impôts qu’elle devrait payer, grâce à d’ingénieux moyens de contournement fiscal. Et elle vend ses appareils à l’obsolescence programmée à des prix stratosphériques. Après ce constat, nous aurions pu attendre que la société Apple se fasse discrète quand il s’agit de donner des leçons de morale à deux balles.
Que nenni ! Apple, comme à peu près toutes les sociétés touchant de près ou de loin aux activités informatiques, met un genou à terre : elle a décidé de retirer des « termes jugés offensants de son écosystème de développement. »
La firme de Cupertino veut inventer le code informatique inclusif
Dans son code informatique, les termes « listes blanches » et « listes noires » ne seront donc plus employés par Apple. Et on devine que ce n’est pas la liste blanche qui a posé le plus de problème de conscience aux concepteurs de cette nouvelle liste noire (oups !) d’expressions à bannir. Espérons que lesdits concepteurs ne travaillent pas au noir ! Et souhaitons que le développeur blanc ne devienne pas la bête noire d’Apple. L’entreprise l’écrit noir sur blanc : ses employés cesseront de broyer du noir dès lors qu’ils choisiront des termes n’excluant personne ! En revanche, ils dépasseront la ligne jaune s’ils ne respectent pas la consigne directoriale ou, autrement dit, s’ils ne montrent pas patte blanche.
« Écrivez consciemment pour inclure tout le monde et éviter les préjugés culturels et les stéréotypes », demande expressément la firme de Cupertino à ses développeurs de programmes auxquels il est en outre conseillé de ne plus utiliser les termes pourtant courants en informatique de « maître » et « esclave ». La bêtise n’ayant aucune limite, on se demande quels sont les mots qu’Apple préconisera, après les revendications animalistes et véganes à venir, pour désigner la “Souris”, le “Cheval de Troie” (logiciel pouvant dissimuler un programme malveillant de piratage), ou le “Chat”. Si le terme « Carte Mère » ne semble poser aucun problème pour le moment, il n’est pas certain que ceux de « Moniteur », « Navigateur » ou « Serveur », ne se voient pas non plus reprocher prochainement une masculinité trop affichée. Quant au mot « bit » (unité de base informatique), nous attirons l’attention d’Apple sur l’allusion phallique et patriarcale qu’il peut représenter en France. Il y a encore du travail.
Tim Cook, un patron engagé
En attendant de verser des fonds aux associations LGBT, Apple s’attaque au racisme en mettant au pot pour « l’équité raciale et la justice » une infime partie des impôts qu’elle ne paie pas, à savoir 100 millions de dollars. Ça, c’était il y a quelques semaines, alors que le mouvement « Black lives matter » agitait l’Amérique. Il y a quelques jours, bien décidée à cocher toutes les cases progressistes, Apple a lancé un plan visant à atteindre la neutralité carbone. « Les entreprises ont une profonde opportunité de contribuer à la construction d’un avenir plus durable, né de notre préoccupation commune pour la planète que nous partageons », a déclaré Tim Cook, le PDG, qui, emporté par son élan, a ajouté avec le plus grand sérieux : « Les innovations qui alimentent notre voyage environnemental (sic) ne sont pas seulement bonnes pour la planète, elles nous ont aidés à rendre nos produits plus efficaces sur le plan énergétique et à mettre en ligne de nouvelles sources d’énergie propre dans le monde entier. » Bravo.
Nul doute que les petites mains chinoises qui fabriquent plus de la moitié des iPhone seront bien contentes d’apprendre que l’argent dont elles ne bénéficient pas est reversé en partie dans des projets dont elles ne profiteront pas non plus.
La Chine offre une main d’œuvre très bon marché, pollue à mort et n’offre aucune perspective de vie politique démocratique. L’empire du Milieu permet aux dirigeants d’Apple de jouer les vertueux dans les pays qui ne sont ni les plus racistes ni les plus pollueurs de cette planète, dans lesquels des bobos repus, repentants et à genoux, ne demandent plus qu’une chose : pouvoir continuer de s’épancher, de pleurnicher et de se battre la coulpe en poussant des petits cris d’indignation sur les réseaux sociaux.
Depuis les terminaux high-tech de l’entreprise la plus engagée du moment.
Dans la tribune publiée dans le magazine de l’été de Causeur, Rokhaya Diallo ne fait que singer Martin Luther King tout en l’injuriant, selon Stéphane Germain.
« Oui, j’écris en écriture inclusive, désolée si ça vous pique les yeux (…) » Je confirme à Rokhaya Diallo que son papier m’a irrité la cornée, mais plus encore agacé les oreilles. À l’instar de nombreux déficients visuels — ce que, Dieu merci, je ne suis pas — j’utilise parfois un petit logiciel de lecture des textes par une voix artificielle. Conclusion sans appel : l’écriture inclusive relève de la discrimination des malvoyants. Entendre cette virtuelle lectrice, habituellement plutôt douée, me parler de concitoyen-point-neuh-point-aisse m’a rendu plus pénible, si c’était possible, la rhétorique du racisme systémique gazeux que subirait, selon Madame Diallo, une introuvable communauté noire.
Essentialisation de la culpabilité
Car c’est bien au nom de celle-ci que Rokhaya Diallo s’exprime. Elle représente pourtant autant « les noirs » que les salafistes, « les musulmans » dans leur ensemble. Si elle pointe des souffrances et des discriminations qui existent bien, elles ne font pas plus « système » qu’il n’existerait une conspiration visant à tenir éloignés des plus hautes responsabilités les petits ou les moches. Statistiquement hélas ! être grand et beau demeure la garantie de revenus et d’une position sociale supérieure. A quand une juste réparation ?
Qui oserait parler au nom des blancs dans ce pays, comme Madame Diallo le fait en celui des noirs ? Même le Rassemblement National ne s’y risque pas !
Pendant du racisme systémique, le « privilège blanc » qu’elle dénonce relève du tour de passe-passe sémantique pour faire de tout blanc — même adhérent à SOS Racisme — un raciste qui s’ignore. Essentialiser la culpabilité d’un individu en fonction de sa race, c’est ignoble et jouer avec le feu. L’illustration qu’elle donne de ce « privilège blanc » se retourne au demeurant comme un gant et décrit parfaitement ce qu’on nomme la discrimination positive [tooltips content= »Sa citation originale : « Si une personne non blanche est discriminée du fait de sa couleur de peau, c’est qu’une personne blanche obtiendra le bien ou le service qui ne lui a pas été accordé. Et cette personne ne le saura probablement jamais. C’est pour cela que l’on parle de privilège blanc. »« ](1)[/tooltips] : « Si une personne [blanche] est discriminée du fait de sa couleur de peau, c’est qu’une personne [noire] obtiendra le bien ou le service [ou le diplôme] qui ne lui a pas été accordé. Et cette personne ne le saura probablement jamais. » Rokhaya Diallo ne sera, ni la première ni la dernière à préférer une injustice qui frappe un autre plutôt que les siens. Cela ne constitue pas un titre de gloire pour autant.
Rokhaya Diallo contre l’universalisme
Désormais légitime, car médiatisée, elle réussit petit à petit, dans la mouvance indigéniste, l’OPA que la frange turbulente et revancharde de nos noirs concitoyens [tooltips content= »Sans les ridicules petits points et autres « e » qui ne sont que génuflexion scripturale »](2)[/tooltips] opère en leur nom à tous. Ce sont ceux qui nous présentent ad nauseam l’addition de l’esclavage et de la colonisation — dont on chercherait en vain, aujourd’hui, les partisans en France. Une douloureuse dont l’on peut considérer s’être déjà honnêtement acquittée, et plus d’une fois — songeons aux millions d’Africains accueillis sur notre sol et aux milliards dépensés en allocations, en soins ou en éducation.
Curieux quand même que notre odieux système raciste ne mette sur le devant de la scène que les membres les plus remontés des minorités de moins en moins invisibles. Des noirs qui, comme Stéphane Édouard, disent « Je ne suis pas Adama » n’intéressent pas les médias.
Rokhaya Diallo nous décrit (nous les méchants blancs) sous l’emprise d’un « universalisme incapable de nommer les problèmes ». Je ne peux que souscrire à cet éclair de lucidité ! Nommer les difficultés que nous posent aujourd’hui l’islam et les migrants relève effectivement de la mission impossible. L’immigration constitue d’ailleurs un magnifique pachyderme dans le couloir victimaire que Rokhaya Diallo parcourt à grandes foulées, sans le voir. L’immigration massive que les Français se sont vus imposer par des institutions amorphes (mais racistes, hein, rappelons-le) ne porte-t-elle pas en elle deux risques ? Celui de lever le blanc contre le noir ? Ou le noir contre le blanc ? Ce racisme anti-blanc, réjouissons-nous, n’existe pas aux yeux de notre spécialiste invitée de notre numéro d’été. « Des personnes noires peuvent nourrir des sentiments de haine à l’égard des blancs. Pour autant, on ne peut qualifier ce phénomène de racisme » avait-elle précédemment déclaré. On peut en conclure qu’elle sait de quoi elle parle lorsqu’elle évoque « cette France du déni ».
Les mauvaises gagnantes
Alain Finkielkraut a parfaitement résumé le statut de tous les défenseurs des minorités raciales ou sexuelles par la définition qu’il donnait des néo-féministes : de mauvaises gagnantes. Lorsque l’on étudie l’évolution de la situation des homosexuels, des femmes et des minorités raciales en Occident depuis cinquante ans, on ne peut qu’être frappé par l’amélioration objective de leur condition. Steven Pinker dans La part d’ange en nous, sur la base des statistiques d’homicides, a par exemple montré que le nombre de personnes tuées aux Etats-Unis parce qu’homosexuelles ou noires s’est écroulé pour tangenter durablement le zéro. Prétendre comme Rokhaya Diallo, vouloir « s’en prendre véritablement au mal qui ronge notre société », c’est singer Martin Luther King tout en l’injuriant. Combien aurait-il donné pour endurer les affres de notre « racisme systémique » ?
Il ne s’agit nullement du sempiternel débat autour de la vision à moitié pleine ou vide d’une bouteille. Celle du racisme ne peut être certes présentée comme vide, mais il faut une bonne dose de biais cognitifs (nom poli de la mauvaise foi) pour transformer les traces résiduelles qu’on distingue dans le culot du récipient, en jéroboam débordant. La recherche de la perfection absolue dans la défense des minorités s’apparente désormais à du fanatisme, disposition d’esprit de laquelle ont toujours découlé les pires totalitarismes.
Soif de pouvoir et de revanche
Le pouvoir constitue d’ailleurs l’objectif final de Rokhaya Diallo et de ses semblables. D’abord celui sur la fantasmagorique « communauté noire », mais in fine, le pouvoir tout court, animé d’un sentiment de revanche à peine dissimulé. Ils en sont déjà à déboulonner de part et d’autre de l’atlantique, des statues d’idoles trop blanches, en clair à réécrire l’Histoire. Cette prétention révolutionnaire rend désormais crédible un affrontement racial. Qui oserait parler au nom des blancs dans ce pays, comme Madame Diallo le fait en celui des noirs ? Même le Rassemblement National ne s’y risque pas tant il compte de honteux électeurs noirs, maghrébins ou jaunes lassés de voir ce pays traîné dans la boue. Un pouvoir revanchard concentrera toujours plus qu’un autre le goût de l’abus. De Robespierre à Macron, notre pays en a connu, mais heureusement de moins en moins. Jamais pourtant ces abus de pouvoir ne furent plus atroces que ceux commis au nom de la race. Notre flegmatique militante devrait le méditer. La violence, Rokhaya Diallo s’en tient toutefois à distance et elle figure une adversité plus policée que celle de la famille Traoré. Néanmoins, on subodore que dans son esprit, on demeure systématiquement innocent lorsque l’on est un délinquant noir au pays du racisme systémique.
Mais Rokhaya Diallo joue sur du velours. Non seulement son combat, comme celui de tous les fanatismes progressistes, a l’apparence du bien. Mais elle a pour elle un autre allié de taille : la sémantique simpliste que les médias ont imposée. Comment lutter contre les dérives des antiracistes déments, des féministes délirantes, des écolos totalitaires, des LGBTAZERTYUIOP, sans être immédiatement taxés de racistes, machistes, pollueurs et homophobes ? Tant que ce vocabulaire n’aura pas été armé (mes amis de Causeur, au boulot !), Rokhaya Diallo pourra tranquillement frissonner d’indignation devant une pub Uncle Ben’s.