Le moteur de recherche le plus utilisé du monde vient d’ajouter une fonctionnalité afin d’identifier les commerces tenus par des Noirs. Un petit pas pour le progressisme mais un grand pas pour le racialisme et la désunion nationale.
Avec plus de 90% du marché, Google détient un quasi-monopole dans son domaine d’activité. Chaque seconde, plus de 80 000 requêtes sont effectuées sur son moteur de recherche dont la plupart proviennent des Etats-Unis. Dans le contexte des émeutes liées au mouvement Black Lives Matter, l’entreprise vient de décider qu’il était de bon ton d’identifier publiquement les commerces tenus par les Afros-américains afin de soutenir cette communauté et d’inviter ses utilisateurs à privilégier ses représentants. Il s’agit surtout de faire preuve du plus cynique opportunisme économico-politique mais passons.
Guerre au mâle blanc
Le géant du Web n’en est pas à son coup d’essai. Dès 2018, Google ajoute une fonctionnalité « Women Led » afin d’identifier les commerces tenus par les femmes, se vautrant déjà alors dans l’idéologie SJW (Social Justice Warriors).
Mais privilégier, c’est choisir, et choisir, c’est discriminer. Il n’échappe à personne que la guerre contre le mâle blanc est ouverte depuis un moment, mais on est désormais passé du stade de l’idéologie à l’application, de l’esprit à la matière. S’il faut privilégier les commerces tenus par des noirs ou des femmes, il convient donc d’éviter ceux tenus par des hommes blancs. Simple logique. Mais pourquoi s’arrêter là ? Le mouvement est lancé, il serait fort dommage de ne pas profiter de l’élan afin d’aller plus loin encore. Pourquoi ne pas prévoir l’identification des commerces blancs ? Il serait si simple de le faire digitalement. Et ne nous arrêtons pas ici non plus. Pourquoi ne pas inscrire « Cracker » (équivalent du terme péjoratif « babtou » aux Etats-Unis) directement sur les vitrines des enseignes comme le si bienveillant « Juden » des années 30 ? On pourrait même imaginer un symbole pour les entrepreneurs blancs.
Les possibilités sont illimitées tant l’homme (pardon, la femme et l’homme…) est/sont ingénieu-e-s-x.
Get Woke, Go Broke
Google est loin d’être isolé dans ses initiatives « progressistes » comme peuvent en témoigner les récentes évolutions chez d’autres acteurs et dans d’autres domaines comme le site Internet Reddit, où les règles du site communautaire viennent d’être modifiées afin de permettre implicitement le racisme anti-blanc par une absence de sanction de la présence de ce dernier sur le site, ou encore au New York Times qui a pris la décision révolutionnaire d’écrire à l’avenir « Black » avec une majuscule et « white » avec une minuscule.
Et pourtant il a déjà été démontré maintes et maintes fois par la pratique, notamment dans le monde universitaire, que toute tentative de discrimination positive est un échec. C’est bien cela le plus triste : les premières victimes de cette initiative risquent à court terme d’être les commerçants noirs eux-mêmes. S’ils sont identifiés, ils peuvent tout aussi bien être évités…
« Get Woke, Go Broke » (« Devenez éveillé et soyez fauché ») : ce nouvel adage apparu dans les milieux conservateurs américains fait référence aux multiples échecs progressistes dont Hollywood est le plus bel exemple. La plupart des films récents, ayant tenté de faire avaler aux spectateurs la pilule bleue du progressisme, ont d’ailleurs échoué au Box-Office (Ocean’s Eight, Ghostbusters, etc…).
Beaucoup de commerçants Afro-américains ont déjà subi la casse et la ruine de leur boutique par les émeutiers lors des jours les plus violents des manifestations de juin. N’est-il pas temps de les laisser tranquilles ? Comme l’a si bien dit Morgan Freeman dans une interview accordée en 2006 où on lui a demandé ce qu’il fallait faire pour mettre fin au racisme : « Stop talking about it » (« Arrêtez d’en parler »).
John Bolton revient sur les grands dossiers internationaux du mandat de Donald Trump : Russie, Iran, Syrie, etc.
La première partie de l’article est à retrouver ici.
Dans un texte dense et détaillé de 570 pages, l’ancien NSA (conseiller à la sécurité nationale), l’ambassadeur John Bolton, raconte les 17 mois passés au sein de l’administration du président Donald Trump. The Room Where it Happened, la pièce où tout s’est passé, est en fait le vaste monde où se déroulent les relations étrangères. Ce document permet de juger sur pièces un président hors normes … ou en-dessous de tout.
L’auteur raconte, pour chaque dossier, l’élaboration d’une stratégie—en étroite collaboration avec John Kelly, chef du cabinet, Mike Pompeo, Secretary of State [ministre des affaires étrangères], James Mattis, Secretary of Defense et le président— son application, les embûches, les conséquences.
Bachar al Assad utilise des armes chimiques… encore une fois
Bolton est à peine installé dans ses meubles quand le dictateur syrien attaque l’opposition avec des armes chimiques. Le président américain annonce par tweet qu’il ne fera pas comme Obama, qui avait tracé une ligne rouge pour la recouvrir aussitôt de sable frais. Bolton consulte alliés et collègues. La France et le Royaume Uni sont partants pour une opération militaire, Mattis prépare une gamme d’options. Trump hésite, Macron se dit prêt à y aller seul. Quant au choix des cibles, le président français estime que le minimum serait trop faible et le maximum trop agressif. Il opterait pour celui du milieu. « Je ne sais pas, dit Bolton, ce qu’il voulait dire. Est-ce qu’il le savait lui-même ? Il faisait peut-être du cinéma ».
Trump, lui, pense qu’on devrait se débarrasser des coûts et des complications en remplaçant la présence américaine en Syrie par une « OTAN » arabe, qui assumerait l’opération militaire et son financement ! Entre Mattis qui, selon Bolton, pipe les dés contre une réponse musclée, et Trump, qui se tord en contradictions, la réaction tombe comme un cheveu sur la soupe, sans impressionner Assad ni servir de base à une politique cohérente en Syrie.
Retrait du JCPOA, l’Iran deal
Bolton déplore l’absence, plus d’un an après la prise de fonction de Trump, d’une équipe stable et d’une politique claire face aux provocations iraniennes. Son but immédiat est de finaliser le retrait du JCPOA – décidé mais toujours reporté – tout en gardant un bon rapport avec les alliés européens déterminés à sauver cet accord. Le 24 avril, Brigitte et Emmanuel Macron arrivent pour une visite d’Etat, que la première dame voudrait aussi somptueuse que la réception des Trump à Paris en juillet 2017. Lors d’un long entretien en tête à tête, Macron, parlant anglais, essaie de persuader son homologue américain d’améliorer le JCPOA, que « no one thinks is a sufficient deal», mais Trump le déçoit. Ce sera un retrait sec avant la négociation d’un nouveau deal.
Mais le problème avec l’Iran ne s’arrête pas là. Les ambitions nucléaires de la théocratie iranienne, dit Bolton, sont encore plus graves que celles de Kim Jong Un. Le président est distrait, impulsif, erratique et peu fiable. Toujours sévère à l’égard d’Obama, Trump finit par le suivre, d’abord par aversion pour les engagements étrangers, ensuite par un calcul du rapport coût/bénéfices défavorable aux USA.
Rencontre au sommet à Singapour
À peine sorti d’un mauvais deal, Trump se précipite vers un autre : le sommet avec Kim Jong Un. Bolton, Kelly et Pompeo tentent en vain d’empêcher le président de faire de graves erreurs, mais il s’imagine régler au cours d’un seul sommet le deal qu’aucun, avant lui, n’a pu réaliser. Le premier ministre japonais arrive à Mar-a-Lago pour parler des échanges commerciaux et des relations avec la Corée du Nord. Abe et Trump sont d’accord sur une politique ferme… sauf que Pompeo est en train d’organiser le sommet Trump-Kim Jong Un !
Le sommet est prévu les 12-13 juin. Trump pousse Bolton, lors de ses interventions dans les médias, de « me couvrir d’éloges, parce que ce que je fais, c’est extraordinaire. Moon va me proposer pour le Nobel de la paix »! Bolton se dit que tout ce « fandango » est le fruit de la « sunshine politique » [soyons gentils] du leader sud-coréen. Kim a vite compris comment embobiner Trump qui, lui, s’imagine les négociations théâtrales autour d’une histoire d’amour entre deux chefs d’États merveilleusement atypiques qui sauront réussir l’impossible. L’équipe rapprochée du président tente en vain de le briefer sur les réalités géopolitiques, le premier ministre japonais rappelle qu’il ne faut pas brader les meubles, mais Trump s’amuse comme un gamin dans un parc d’attractions. Il admire Kim, « un homme bien, malin, secret, sincère et haut en couleur ».
Suite à un accroc diplomatique, le sommet de Singapour est annulé, puis brusquement reprogrammé, à l’insistance du président américain. Au sommet, Trump se hâte de faire des concessions, notamment la suspension des exercices militaires avec la Corée du Sud… une réduction des frais, qui plaît au président-hommes d’affaires. Il confie à Kelly, Pompeo et Bolton qu’il savait dès le premier jour du mandat que ce genre de deal serait fastoche pour lui. Le président et le dictateur tout sourire se félicitent mutuellement d’être les seuls à pouvoir régler l’affaire. C’est quoi, notre secret, demande Kim. Tous les autres étaient stupides, répond Trump.
Au retour à Washington, Trump annonce par tweet que c’en est fini de la menace nucléaire nord-coréenne. Fastoche, comme il l’avait dit. Laissant le président à sa joie, Pompeo s’entretient à Pyongyang avec son homologue, l’homme fort Kim Yong Chol, qui dénonce une demande de dénucléarisation unilatérale digne d’un gangster. Des mois passent sans le moindre progrès. Trump s’impatiente, se lance dans des riffs : pourquoi la guerre de Corée, pourquoi le maintien de bases militaires, des exercices militaires, on nous prend pour des pigeons, ça coûte cher et ainsi de suite. Toujours aussi sourd aux conseils de son équipe, Trump poursuit l’échange de lettres « oléagineuses » avec Kim et se propose de l’inviter à la Maison Blanche. Bolton est sûr qu’après les élections de mi-mandat « le train de concessions roulera à grande vitesse ».
Rencontre Trump-Poutine à Helsinki
L’équipe craint, comme d’habitude, les faux pas du président. Briefé, préparé, coaché, il part tout de même en vrille dès qu’il se trouve face à son interlocuteur. Bolton redoute de laisser le président seul face à son homologue russe, qui est confiant, posé, et connaît les dossiers. Fiona Hill (devenue par la suite témoin clé dans l’enquête d’impeachment) présente pendant le long entretien en tête à tête, au cours duquel Trump lui a interdit de prendre des notes, dit que Poutine a monopolisé 90% de la conversation.
L’entretien est suivi d’une conférence de presse désastreuse où Poutine dit qu’il souhaitait la victoire de Trump en 2016, parce qu’il avait promis d’améliorer les relations russo-américaines. Trump balbutie : Mes gens sont venus me dire « C’est la Russie [qui s’est mêlée aux présidentielles américaines], Poutine m’a dit les yeux dans les yeux que ce n’est pas la Russie, ce qui me semble logique, après tout, pourquoi ce serait la Russie, mais je voudrais quand même voir le serveur, mais j’ai confiance en tous les deux… mes services secrets… mais le démenti du président Poutine était très fort, très puissant. » Kelly et Bolton sont tétanisés ! De retour à la Maison Blanche, Trump rétropédale, prétend qu’il avait voulu dire « il n’y a pas de raison que ce ne soit pas la Russie ». Bolton s’imagine Poutine se tenant les côtes de rire de son exploit à Helsinki.
Sommet de l’OTAN à Bruxelles
C’était visible à l’œil nu en temps réel : le président américain était ronchon au sommet de l’OTAN. John Bolton confirme et nous donne l’envers du décor. À son avis, l’apport de la grande puissance américaine à l’opération de l’alliance est justifié par la défense des intérêts nationaux. Trump ne veut plus gaspiller de l’argent pour défendre une Europe ingrate. Il menace de quitter l’OTAN, confond le budget défense des membres avec la contribution aux frais de fonctionnement dont « 90% sont réglés par nous » (un chiffre, selon Bolton, probablement inventé). Trump tempête, prétend que le budget de l’OTAN est fixé par le méchant Junker qui déteste les USA. La tirade enfle : il en a marre d’être arnaqué par les Européens profiteurs qui ne veulent pas acheter nos produits, maintenant c’est fini, notre pays était dirigé par des idiots, c’est fini, s’ils veulent qu’on soutienne l’OTAN, ils ont intérêt à l’améliorer le déficit commercial…
Bolton avait tenté de finaliser la déclaration de fin de sommet à l’avance pour éviter la débâcle du G7. Il remarque en passant que les Français ont pour habitude, dans les rencontres internationales, de refuser de signer le communiqué si leurs demandes n’ont pas été satisfaites.
Au déjeuner de travail à Londres, on parle Brexit, Corée du Nord, Chine. Trump exulte : lors de sa visite en Chine, en novembre 2017, il a été accueilli par 100 000 soldats, « Il n’y a jamais rien eu de semblable dans l’histoire du monde. » Il y a aussi l’Iran, l’Afghanistan, l’Ukraine …
La troisième partie de l’article est disponible en cliquant ici
Depuis 2013, Francis Perrin est à la tête de la série policière de France 3, dans laquelle il incarne un juge à la retraite. La série est menacée…
Parce qu’elle fait d’excellentes audiences, même lors de la rediffusion d’anciens épisodes, durant l’été. Les débats sont clos. Dans un monde marchand, ce seul argument, commercial et publicitaire, devrait suffire à emporter tous les suffrages. Fin de la discussion.
« C’est un peu court, jeune homme », entend-on dire, dans les couloirs de France Télévisions où l’on s’interroge sérieusement sur la poursuite de cette série créée par Jacques Santamaria, à l’antenne depuis 2013. Les acteurs, Francis Perrin en tête, ne comprennent pas cette hésitation. Ils prennent ce possible couperet pour un affront, le déni du travail bien fait et la perte des valeurs du service public. Le succès n’étant plus la garantie de la programmation, l’insuccès doit donc être mécaniquement un signe de longévité. Le public s’est ému de ce « flou décisionnel » alors que le tournage des derniers épisodes vient de s’achever à la mi-juillet. S’arrêtera ou s’arrêtera pas ? Mystère. Une pétition de soutien a été lancée sur les réseaux sociaux où des milliers de fans ont déclaré leur flamme à ce juge retraité, rond comme un saucisson chaud, accompagné de sa pétillante capitaine de Police et de son atrabilaire commissaire Briare. On ne veut pas croire que l’arrêt éventuel de cette série soit motivé par des raisons idéologiques. Non, pas chez nous, au pays de Dumas et de Molière, de Lazare Iglésis et de Marcel Bluwal, où la liberté de fiction fait fi des dogmes et des modes. Ce serait trop grave, notre République hertzienne déjà affaiblie n’y résisterait pas.
Pourquoi des technocrates du petit écran voudraient-ils bannir une comédie policière bien ficelée, admirablement interprétée, donnant au divertissement télévisuel ses lettres de noblesse, chaque samedi soir ? De la belle ouvrage, sans prétention et sans bassesses, sans désir d’harponner à tout prix le téléspectateur avec l’air du temps, avec juste ce qu’il faut d’amusement et de légèreté pour l’embarquer durant quatre-vingts dix minutes. Y-aurait-il des arrière-pensées communautaires, victimaires, sociologiques ou démagogiques à la manœuvre ? Une volonté délibérée de rayer du paysage audiovisuel une forme particulière de réalisation ou un type d’acteur. Je ne veux pas croire que, dans mon beau pays éclairé, on refuse l’antenne à un acteur parce qu’il serait jugé trop âgé, trop « bourgeois », trop débonnaire, trop français, trop provincial ou trop lettré. Je ne veux pas croire qu’on classe et déclasse les comédiens parce que leur visage ne correspondrait pas à l’image qu’on se fait d’une société dite plurielle. Cette discrimination-là serait inacceptable, intolérable, odieuse, il en va de notre communion de pensée.
Comme j’aime les actrices de plus de cinquante ans, elles m’enchantent, je ne me lasse pas de voir Elisabeth Bourgine, Sabine Haudepin ou Nathalie Boutefeu dans l’exercice de leur profession, j’aime Perrin, sa mine gourmande, son œil qui frise, son épaisseur nostalgique. Je veux simplement, honnêtement, lucidement qu’on se replace sur le terrain du jeu, du scénario, du dialogue, du bien-être distillé, du confort de vision, du moment agréable à partager en famille et qu’on oublie un peu les agitateurs virtuels. Mongeville concourt à cette fabrique du bonheur, le souci d’un métier exécuté à la perfection où le travail s’oublie derrière la manière et le talent. Avec Francis Perrin, j’ai l’impression de chausser mes charentaises, n’y voyez pas une quelconque ironie, plutôt le sentiment d’une justesse de ton, de cette fluidité qu’on ne rencontre que chez les très grands (Noiret, Rochefort, Marielle, Brasseur, etc…). Ces comédiens-là ne brusquent pas la caméra, leur texte coule comme l’eau vive, leurs mots et leurs gestes sont naturels, ils déploient cette aisance qui fascine et rassérène. Perrin est de ces artisans-là comme les définissait Philippe Noiret dans Mémoire cavalière : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste ; il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir. Ce qui, déjà, n’est pas rien. Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même en arriver à s’approcher de l’art ». Donnons donc à la série Mongeville la chance de poursuivre son chemin et de tracer son propre sillon. Il y a assez d’espace pour que cohabitent tous les genres policiers en France à la télé, un large éventail, du réalisme cru à la fantaisie soyeuse. J’ai encore envie de revoir Gaëlle Bona, tragédienne née sous l’uniforme taquin de capitaine ou Pierre Aussedat, cet immense professionnel qui me fait penser à Marc Dudicourt ou Jacques Jouanneau dans sa maîtrise scénique. Ce n’est pas un hasard si je rattache la série Mongeville au cinéma de Philippe de Broca, cet aristocrate de la comédie sautillante. On se souvient de Francis Perrin dans « On a volé la cuisse de Jupiter » et de son rôle picaresque, celui du jeune archéologue Pochet aux côtés d’Annie Girardot et de Catherine Alric.
Quand je le vois endosser l’hermine d’un juge à la retraite, quarante ans plus tard, pour le plaisir, pour l’intrigue tranquille et subtile, pour cet humour délicat, je me dis qu’il y a là, comme une tapisserie sans fin, un compagnonnage avec son public fidèle, une harmonie qu’il serait discourtois et incompréhensible de stopper en plein succès. Mongeville n’est pas une marque, c’est un état d’esprit.
La fâcheuse tendance à l’euphémisme des politiques et médias s’est une nouvelle fois manifestée lors de l’affaire lyonnaise d’Axelle Dorier. Elle s’inscrit dans une longue tradition française.
Parmi les polémiques qui ont animé le début du mois de juillet, il en est une qui a retenu mon attention parce que l’horreur des faits n’a d’égale que la puérilité des mots employés pour les désigner et le ridicule des empoignades verbales voire, des effets de manches et d’épitoges qui y ont fait suite. Où, comment au 21ème siècle une guerre picrocholine devient la couronne d’épines d’une mort atroce, de quelque façon qu’on qualifie juridiquement les circonstances de sa survenance.
Rappelons très succinctement ce qui s’est passé.
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ?
Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Axelle Dorier, une jeune aide-soignante de vingt-trois ans est fauchée par une voiture. Le conducteur prendra la fuite et trainera le corps de la malheureuse victime sur huit-cent mètres jusqu’à le démembrer. Il semble, selon ce qu’ont rapporté les journaux au lendemain du drame, que le conducteur ait délibérément percuté Axelle qui tentait de l’empêcher de fuir parce qu’il venait d’écraser son chien. Quelle était l’intention du chauffard ? Voulait-il tuer ? Essayait-il seulement de s’échapper ? Est-ce un meurtre ? Un homicide involontaire ? Personne ne le sait pour l’heure et c’est à la justice qu’il appartiendra de le déterminer. Là n’est pas mon point.
Non Emmanuel #Macron les meurtres des Philippe, Melanie ou Axelle ne sont pas des « incivilités » ce sont des assassinats !
La France des oubliés de la République, ces Français qui ne se plaignent jamais même quand ils sont victimes de la haine et de la barbarie méritent mieux pic.twitter.com/1xqN0qDF5E
En revanche, comme beaucoup d’autres, j’ai relevé en sursautant le terme employé par M. Macron pour qualifier cette mort abominable qui, quoi qu’on en pense, n’est pas exactement naturelle et qu’on ne peut non plus dire accidentelle, à moins de vouloir nier aussi la lumière du soleil. Le président de la République a parlé d’une de ces « incivilités » contre lesquelles il convient de lutter « avec la plus grande fermeté ».
Saperlipopette ! une incivilité ! C’est qu’en effet, le jeune garnement qui conduisait la voiture était chahuteur et taquin au-delà du raisonnable. Il ne savait pas jouer sans faire mal et c’est très vilain. Il mérite le piquet et au moins quatre heures de colle. Ces phrases ne vous font pas rire ? Moi non plus ! mais je me mets au niveau : à travers le vocabulaire que je choisis, je ramène une tragédie au rang d’une blague potache qui a mal tourné.
Déni de réalité
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ? Pourquoi ne pas avoir dit clairement qu’il fallait lutter contre la délinquance ? N’est-ce pas un délit de foncer sur quelqu’un à vive allure, même si l’on n’a pas l’intention de tuer ? Réduire un comportement aussi indigne, aussi crapuleux, aussi lâche, à un simple manque d’urbanité, de courtoisie, de savoir-vivre est ni plus ni moins un déni de réalité et, convenons-en, une manière de camouflet infligé à celle qui se trouvait encore à l’aube de cette vie de femme qu’on lui a scandaleusement volée.
Mais il est patent que la classe politico-médiatique prise ce langage d’instituteur de classe maternelle. À preuve, le tollé suscité par les propos du ministre de l’Intérieur qui s’est aventuré à parler de meurtre, non pour se substituer aux juges, qui n’ont cure des déclarations des uns et des autres, mais pour souligner, peut-être en des termes techniquement inappropriés – l’avenir le dira –, la gravité et l’horreur du drame ainsi que le fait qu’il relève de la justice pénale.
L’histoire tragique d’Axelle est, sous ce rapport – celui du langage infantile, euphémique ou imprécis – un exemple parmi d’autres.
Réticence à nommer les choses
Lorsqu’on évoque une infraction commise par « des jeunes« , que veut-on dire exactement ? Je présume que si l’on interpellait une bande de malfrats de plus de quarante ans, on ne dirait pas qu’une « bande de vieux a été arrêtée« , ce qui signifie que l’âge n’est pas ce qu’on vise en premier lieu lorsqu’on parle de « jeunes« . Que vise-t-on exactement ? Personne ne le sait et tout le monde croit le savoir ce qui ne fait qu’engendrer la confusion et, souvent, la suspicion. Disons-le tout net, le crime n’a pas de couleur, pas de religion, pas d’ethnie, pas d’appartenance sociale. Il est de partout et depuis toujours. Alors pourquoi cet euphémisme qui dit sans vouloir dire et semble lui-même s’effrayer de ce qu’il suggère ? Pourquoi ne pas parler de crime ou de délit lorsqu’on est en présence d’un comportement susceptible de recevoir cette qualification – ce sur quoi les tribunaux auront le dernier mot – ? Pourquoi cette réticence à nommer les choses pour ce qu’elles sont ? Pourquoi cette éternelle guérilla autour des prénoms d’auteurs de faits potentiellement délictueux ? Que son violeur s’appelle John, Pavel, Jean-Eudes ou Mohamed, la victime s’en moque bien. Elle est la victime d’un viol, voilà tout, et rien d’autre ne devrait compter que de lui rendre justice.
Même chose lorsque l’on parle des « quartiers« . Qu’entend-t-on désigner ? Il y a des quartiers dans toutes les villes de France et de Navarre et tout le monde soupçonne – ou plutôt sait – que lorsque ce mot est employé, ici par un homme politique, là par un journaliste, on ne vise pas n’importe quel quartier mais seulement certains d’entre eux que, cependant, on se refuse à décrire plus précisément, comme s’il fallait s’inquiéter qu’un évènement se produise en un lieu plutôt qu’en un autre. N’est-ce pas ainsi, au contraire, qu’on attise les peurs et la défiance ?
Délicatesse phonique
On pourrait multiplier les exemples à l’envi. Évoquer les « territoires« , sorte de fourre-tout informe qui englobe sous un vocable un peu méprisant nos belles et riches provinces (riches culturellement en tout cas). Comme si Paris et, à la rigueur, quelques métropoles étaient des forts yankees et le reste du pays une réserve indienne. Que dire encore de la « fachosphère » (néologisme que, grâce à Dieu, les politiques n’emploient pas encore dans le discours public), cette zone aux frontières indéfinies dans laquelle chacun peut pénétrer, sans s’en rendre compte, s’il s’avise de blasphémer contre l’Évangile progressiste, ne fut-ce qu’une fois. Un mot terrible, celui-là (comme le mot « jeunes » d’ailleurs) qui engendre cet amalgame contre lequel on ne cesse pourtant de nous dire qu’il faut lutter. Parlerons-nous encore des propos « controversés » ou des « dérapages« , mots qui visent à disqualifier a priori une opinion qui, sans violer une loi quelconque, irrite la doxa professée dans un certain milieu politico-médiatique ? Que penser des termes « sauvageons » ou même « ensauvagement » (que d’aucuns estiment déjà trop explicites) dont la délicatesse phonique entend couvrir d’un voile semi-pudique des comportements crapuleux et violents ?
Pourquoi enfin, avoir peur des mots ? Pour acheter la paix sociale avancent certains. J’ignore, quant à moi, s’il s’agit de la motivation profonde de ceux qui infantilisent le langage et ébarbent un réel qui, peut-être, les inquiète. Mais comme chacun sait, « la peur n’évite pas le danger« .
Amoureux de ma langue par atavisme et de la rigueur par profession, je crois avec Camus que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » et, comme le vieux Boileau, « j’appelle un chat un chat et Rollet un fripon. »
Le projet de loi de bioéthique et la PMA pour toutes ont été votés en deuxième lecture à l’assemblée, en catimini, vendredi dernier.
« C’est une émeute ? Non, Sire, c’est une révolution. » On connaît cette réponse célèbre du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI. Nous y sommes. En finir avec l’héritage greco-romain et chrétien, c’est ce que la novlangue appelle « un changement de civilisation ».
Et d’abord, en finir, dans notre langue, avec l’héritage du latin. Aux féministes de s’en charger « parce que les stéréotypes masculins, terreau du sexisme, sont profondément ancrés dans notre société et s’expriment dans le langage et la grammaire. » D’où l’ambition de la linguiste Eliane Viennot : créer l’égalitarisme de la langue, non pas en la féminisant mais en la démasculinisant. Nuance ! comme aurait dit Arletty de son ton inimitable. Donc, en attendant de s’attaquer au disque dur de la grammaire, héritée du latin, on déracine et idéologise les mots. Et comme ce ne sont pas les mots, d’origine arabe, de fruits et légumes, ni germaniques (comme le mot guerre) qui changent quelque chose au fond lexical du français, il a fallu user de la force. Le pas politique fut franchi avec l’écriture inclusive (à manier, cependant, avec discernement, dit notre « professeuse ») dans les universités, les mairies, en attendant les lycées. L’Académie Française a eu beau rappeler, depuis 1984, que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques » : en vain. Après « la réforme de l’orthographe », venue du Canada où le français se meurt, même au Québec, notre langue est confrontée au danger mortel qu’est « l’algue verte » de l’inclusive, selon la qualification heureuse de Sébastien Bataille dans son article de Causeur.
Pourtant, en novembre 2017, le Premier ministre, fidèle à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, avait fait une mise au point bannissant l’écriture inclusive des textes émis par le gouvernement. Mise au point aucunement relayée par les médias. Et pour cause ! C’est ainsi que la mairie de Lyon a imposé récemment l’inclusive, suivie par d’autres mairies. Or, cette révolution politique – les maires contre le pouvoir central – vient d’un protocole européen, imposant aux pays membres de l’Europe, la féminisation de la langue. Et, bien évidemment, c’est dans les facultés que règne en tyran, depuis longtemps, l’inclusive, avec l’indigénisme, le tout surfant sur la vague écologiste.
Après la langue, c’est le droit romain qui est touché en plein cœur avec les lois sociétales. Avec les lois sur la filiation, c’en est fini du « mater semper certa est » et de la présomption de paternité qui fondait le droit sur la raison et la vraisemblance. Fini, également, « l’intérêt supérieur de l’enfant », mots bannis de l’hémicycle. Là encore la directive vient de Bruxelles, quand, le 13 janvier 2017, le président de la Cour de cassation a fait allégeance au président de la Convention de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les clusters du progressisme
Dans la culture, l’héritage humaniste s’est perdu au profit du métissage auquel sont promises, selon Jacques Attali, l’Europe et donc la France. Des intellectuels y ont prêté les mains en fantasmant l’influence arabe dans l’Occident par l’apport de traductions des philosophes grecs. Tout juste si le français ne viendrait pas de l’arabe ! Et si la philosophie grecque n’était pas née en Andalousie ! Dans les lycées, l’humanisme est remplacé par une « culture » anglo-saxonne masquant une méconnaissance navrante de nos grands auteurs classiques. Or, connaître ses classiques, c’est saisir les idées à leur source. En même temps, avec la fin de cet enracinement latin, s’impose le globish qui, rappelons-le, n’est aucunement l’échange naturel des langues entre elles mais l’intrusion systématique de mots anglais, avec une simplification de la syntaxe. Fi de la loi Toubon : on se gargarise du mot cluster.
Que dire de l’héritage chrétien ? Il paraît en péril. Sauf que les églises ont beau brûler et les enfants ne plus être baptisés, l’héritage nous tient aux racines. Si le catholicisme subit une crise – ô combien sévère ! – il n’est pas mort. Là, encore, c’est le catholicisme romain, fondé sur les apôtres, Pierre et Paul, qui vacille, avec une tentative tortueuse, venue du cœur de l’institution, de protestantisation des dogmes, mâtinée de Deep ecology.
C’est à l’Assemblée que se perçoit cette atmosphère révolutionnaire, où fut voté, à trois heures du matin, dans la nuit de vendredi, un programme éthique délirant, qui touche au cœur de notre humanité. Dans l’hémicycle, on n’avait que le mot « amour » à la bouche (Olivier Véran), et Dupond-Moretti : « le mariage n’est plus le mariage à la Napoléon mais repose sur l’amour. » Remarque significative d’une révolution, dans la bouche d’un juriste, puisqu’avec Napoléon, le mariage était fondé sur le consentement. Décidément, que le consentement exclue l’amour est une « idée neuve » en France mise au service de toutes les causes ! Sauf que, dans cette nursery qu’est devenue la Chambre, on a oublié d’évoquer la rivalité d’ « amour » maternel que va susciter, au sein du couple des deux mères, la mère allaitante. Nul doute que le garde des sceaux n’ait une réponse ad hoc.
Catalogue de transgressions
Révolution, cette réforme de la filiation ? Ou « formidable bordel », pour reprendre le titre d’une pièce de Ionesco ? On hésite. Serait-ce que la cause est mal défendue depuis que la tribune ne résonne plus des grandes voix de Mesdames Schiappa, Belloubet et Buzyn ? Seul Monsieur Touraine déroulait un catalogue irréel de transgressions. Etrange atmosphère.
Le garde des Sceaux, on l’attendait. On ne fut pas déçu. « Ce n’est pas la GPA qui s’invite dans le débat. Elle s’est invitée dans notre époque et dans notre société qu’on le veuille ou non. » Qu’en termes juridiques ces choses-là sont dites ! Et quand s’invitera « le trouple » ? À Thibault Bazin dénonçant, vendredi, « les jeux de faux semblants » du gouvernement concernant une GPA faite à l’étranger, le garde des Sceaux répondit : « Vous voudriez qu’on interdise à des Français d’aller à l’étranger ? » Sans parler de raisonnement, on cherche l’étincelle de l’éloquence. Peut-être est-il impossible de relever le challenge d’une cause, vraiment indéfendable ?
Something is rotten in the States of Danemark. On connaît cette phrase de la pièce d’Hamlet, souvent citée pour qualifier la décadence européenne. Avant d’enterrer le Code civil napoléonien, souvenons-nous qu’après 16 ans de suppression, le calendrier romain (grégorien) a été rétabli, le 1er janvier 1806. Et que la paix civile est le bien le plus précieux d’un pays.
En 1970, Philippe Lavil, philosophe balnéaire, guidait la jeunesse française vers l’impasse amoureuse
Un jour, dans un siècle, peut-être, on étudiera la discographie de Philippe Lavil, penseur martiniquais, béké à jolies pépées, ethnologue des rapports amoureux honteusement sous-estimé par l’Université française. Ce play-boy au carré long, grand échalas à la moue bravache, avait tout anticipé, tout vu, tout prévu de nos bouleversements intérieurs.
Visionnaire en chemise de lin
Avant les autres, cet observateur narquois de l’émoi, aristo des plages, propagateur de l’amour en mer a mis en musique les errements de l’Homme blanc, sa solitude ontologique ; il a pressenti l’avènement de la société des loisirs, l’émancipation des femmes et le retour salvateur à l’insularité. Un visionnaire en chemise de lin et panama. Un poète des discothèques. Un archiviste de nos souvenirs d’été. Le sable chaud et le flirt furent sa ligne de conduite, son horizon indépassable, il n’en dévia jamais. Il ne se laissa pas emporter par les affres de la misère urbaine, la peur du chômage et la délinquance galopante des cités bétonnées. Il s’est obstinément refusé à tomber dans un registre sérieux et larmoyant, à plaire à l’intelligentsia par des prises de position victimaires ou à paraître préoccupé par les galères du quotidien.
Sa carrière entre hits et gadins témoigne en sa faveur. Ce garçon-là est des nôtres, du côté des perdants flamboyants, des artistes qui ne truquent pas l’existence pour passer à la télé, pour cachetonner, pour soudoyer la ménagère. Son œuvre est bien plus profonde et nostalgique qu’une analyse progressiste d’une défaite électorale ; sous son apparente légèreté, elle révèle les mystères du couple, l’improbabilité d’une rencontre, le frôlement des peaux satinées et la mer, là, immense et béate, comme un décor qui vient foudroyer la vacance des cœurs. Ses chansons s’écoutent au volant d’un cabriolet français ou italien, Peugeot 504 ou Alfa Romeo Duetto Coda Longa, sur une corniche déserte, quand l’esprit est seulement accaparé par une fille aux lèvres ourlées, entraperçue dans le hall d’un aéroport ou au bar d’un hôtel de luxe.
Esthète du microsillon
Plus sensuel que Roy Ayers et ironique que Pino d’Angio, Philippe Lavil ose chanter ce que les intellectuels taisent par ignorance ou suffisance. Souvenez-vous de vos vingt ans, l’Europe pouvait bien se construire à coups de traités et le tunnel sous la Manche annihiler nos singularités, notre tête et notre corps ne répondaient à aucune injonction technocratique. A chaque seconde de la journée, nous n’envisagions pas d’autres solutions à notre malaise que de trouver, de capter, dans le regard de l’autre, un moment d’attention et d’abandon.
Nous n’avions pas saisi que Philippe Lavil nous apprenait à déjouer la routine et à rire de nous en tapant sur des bambous. Nous étions bien trop prétentieux, aveugles à la beauté d’un couplet dansant, pour ressentir que ses mélodies caribéennes contenaient la trace d’une humanité rieuse et désespérée. Sa musique nous apprend à jongler avec les incertitudes et à résister à la tentation du désespoir, si facile, si évidente à l’âge où les hormones envoient des SOS en détresse au cervelet. Le chanteur qui avouait « aimer trop les dames » dans un titre prophétique « Plus j’en ai, plus j’en veux » a soldé toutes les théories de l’expansion économique en se réfugiant dans le Kolé Séré. Son premier succès « Avec les filles, je ne sais pas » sort en 1970 chez Eddie Barclay, tailleur esthète du microsillon et lui assure de très nombreux passages à la radio. Philippe Lavil s’interroge alors sur l’incohérence de l’existence.
L’époque où le second degré avait encore sa place
Pourquoi son copain Panpan « moche et fauché » le coiffe toujours au poteau lorsqu’il s’agit de ne pas rentrer seul à la maison. Le clip dans les tons orangés, est somptueux d’incompréhension et de gamineries. Le personnage de Panpan est incarné par l’immense Carlos en pantalon rayé et tee-shirt moulant. À la fin de la chanson, Marcel Zanini, lunettes américaines, moustache rayonnante et chapeau swinguant fait une apparition féérique plongeant le public dans un abysse de perplexité. C’était une époque où le second degré avait encore sa place dans la variété.
Les Fidèles de Frédéric Rouvillois renouvelle le roman sur la grandeur et la décadence des vieilles familles à travers le portrait d’un patriarche qui ne veut pas voir disparaître le monde d’avant.
Juriste de formation, auteur d’essais pointus sur le droit constitutionnel et la Vème République mais aussi d’une passionnante Histoire du snobisme et d’un Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois a fait ses premières armes dans l’underground monarchiste, en collaborant aux revues non-conformistes Réaction et Les Épées.
La fin des Saint-Fiacre
Voilà qui explique le ton et l’esprit de son roman, Les Fidèles, où il évoque au moyen de quelques tableaux la fin – ou le renouveau, ce roman est d’une splendide ambiguïté – d’une antique lignée féodale, celle des seigneurs de Saint-Fiacre. En imaginant cette famille et leur vétuste demeure, a-t-il voulu faire une allusion au château du même nom, dont le père du commissaire Maigret fut le régisseur ? Peu importe. L’essentiel est dans cette description d’une famille qui se réunit à l’invitation du patriarche pour se déchirer, pour mourir une fois pour toutes… ou pour renaître, par la grâce des petits-fils, souvent plus fidèles à la tradition que leurs parents.
La décadence des aristocraties constitue un lieu commun littéraire : songeons à Au plaisir de Dieu, de Jean d’Ormesson, cité non sans ironie dans le roman. Les Aristocrates, de Michel de Saint-Pierre, ou, moins connu, L’Hallali, de Camille Lemonnier, voire La Grande meute, de Paul Vialar ont illustré chacun à leur manière ce pan de l’histoire sociale et culturelle.
L’originalité de Frédéric Rouvillois réside dans sa fidélité sans illusion à une vision idéale de la noblesse et de la famille, vue davantage comme une forteresse immatérielle à protéger que comme l’alliance temporaire d’une poignée d’individus déboussolés. Frugalité ou avidité ? Félonie ou fidélité ? Tel est le dilemme.
Patrimoine immatériel
Caumont de Saint-Fiacre, l’ancien officier des djebels, incarne ce patriarche trahi par ses enfants, affolés à l’idée de devoir assumer à leur tour le fardeau que constitue le château, ses archives et son arsenal secret, qui date des complots contre la Gueuse et de la Résistance – fardeau matériel d’une part, le plus visible, (les ardoises, les châssis, etc.) mais surtout immatériel, le plus lourd, celui qui les forcerait à renoncer au plongeon dans le monde enchanté de Dubaï ou de Singapour.
Avec brio, Frédéric Rouvillois subvertit le cliché pour nous livrer un roman légitimiste, dense et tout en lucidité.
Frédéric Rouvillois, Les Fidèles, Pierre-Guillaume de Roux, 202 pages.
Lorsque, enfant, je me promenais avec mon père, il m’enseignait que l’homme qui s’étudie ne s’analyse pas seulement : il se crée. Il me conseillait également de tenir mon journal intime, ce que je fis dès ma douzième année.
Plus tard, quand je lui soumis mes premiers essais littéraires où je tentais non sans maladresse, ni application, d’affirmer mon originalité, il se moqua doucement de moi :
« Rien n’est plus commun que de se croire hors du commun, me dit-il. En fait, voyez-vous, les idées, même celles qui nous semblent être les plus personnelles, les plus originales, échappent au temps, comme si elles provenaient de quelque fond originel de l’âme, d’où s’élève l’esprit éphémère de l’être individuel. Ce n’est pas nous qui les faisons, ce sont elles qui nous font, comme une plante qui va porter des fleurs, donner des fruits et des graines, puis se faner et mourir. »
Il me tenait également sur les humains des propos qui, pour autant que je les comprenais, m’impressionnaient par leur caractère désabusé. Ma propre expérience devait m’apprendre qu’ils n’étaient que réalistes. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il sans jamais se départir de son sourire et en paraphrasant Orwell, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »
En familier de Baltasar Graciàn, il me répétait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ce monde, « sinon y patauger, tâchant de s’en tirer du mieux qu’on pourra.» Croyez-moi, les hommes vous feront peu de cadeaux, ajoutait-il. Si vous voulez avoir une vie, il vous faudra la voler.
À cette fin, il me mettait en garde contre les bons sentiments, alors que seules comptent l’âpreté au gain et la volonté de puissance. Il flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Par dessus tout, il aimait citer son cher Marc-Aurèle : « Ce concombre est amer, jette-le ! Des ronces entravent le chemin, évite-les ! Ne demande pas : pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? » À l’absurdité du réel, il refusait la niaiserie d’une explication.
Il m’invitait enfin à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. « Celui qui peut mourir, ne peut être contraint, ajoutait-il, c’est là notre seule liberté. » Il m’incitait également à apprendre à mourir avant de mourir. « Si vous ne vous entraînez pas à la mort, jamais vous ne pourrez acquérir la paix de l’esprit. » Quant au bonheur, il consistait, selon lui, à désirer ce que l’on possède déjà. À vrai dire, je ne lui ai jamais connu d’autre ambition que de régner sur lui-même. Sa mesure lui suffisait. La liberté n’était pas son but : elle était sa propriété.
Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.
Une critique paresseuse pourrait le comparer De visu du Britannique Jim Crace à La Route de Cormac McCarthy. Après tout, ces deux livres ont paru à peu près au même moment, au mitan des années 2000 et racontent le voyage d’un couple, celui d’un père et d’un fils dans La Route et celui de deux jeunes amoureux dans De visu à travers des mondes post-apocalyptiques.
Couple fondateur
Mais la ressemblance s’arrête là. La Route est un roman d’une noirceur totale. S’il y a le Père et le Fils, le Saint-Esprit lui a disparu: le seul but du voyage est une survie immédiate, presque animale dans une création détruite. Le pessimisme métaphysique de McCarthy est impitoyable. Il ne s’agit plus de se rendre quelque part, il s’agit de gagner une heure ou une journée parce que le Royaume n’existe plus. La catastrophe qui les fait marcher en poussant un caddie comme des personnages beckettiens dans un hiver nucléaire, est récente. Les traces de la société post-industrielle demeurent encore présentes, dérisoires et pourtant si précieuses, à l’image de ce caddie, métaphore presque trop évidente d’un consumérisme dont on mesure un peu tard la tragique absurdité.
En revanche, dans De visu de Jim Crace, on se souvient à peine de ce monde-là. On est revenu à une société exclusivement paysanne formée de communautés précaires qui vivent du troc dans une nature souvent ingrate et hostile. Et si la vision de Crace est tout aussi religieuse que celle de McCarthy, son jeune couple sera à la fin la résurrection du couple fondateur d’Adam et Eve dans un Eden qu’ils vont apprendre à se réapproprier.
Mais avant, il leur faudra traverser cette Amérique qui vit comme on peut imaginer que l’on vivait quelque part entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age, une Amérique encore travaillée par une vague espérance : aller vers l’Est, très loin, et trouver la mer, « le puissant fleuve à une seule rive ». On raconte chez les migrants que des bateaux arrivent d’autres continents où la vie est plus belle, qu’une fois la traversée accomplie, on débarque dans un monde où l’on n’est plus à la merci des famines, des mauvaises récoltes ou les flambées aléatoires du « flux », cette maladie qui frappe de temps à autre des groupes ou des individus et ne leur laisse que peu de chances de survie.
À la manière de Giono
Assez habilement, Jim Crace inverse philosophiquement le rêve américain. Ce n’est plus l’Ouest qui représente l’espoir, ce ne sont plus ces grandes plaines, ces forêts, ces ruines cyclopéennes des anciennes cités, ces rivières tumultueuses qui sont un paradis à conquérir. Au contraire, elles sont devenues un enfer misérable à fuir.
En se refusant à toute référence historique ou géographique, Jim Crace transforme son Amérique comme Giono transforme sa Provence. Si nous sommes dans un espace-temps que l’on peut reconnaître à l’occasion, presque par hasard, parce qu’une pièce de monnaie remonte à la surface boueuse d’une route ou qu’une paire de jumelles est trouvée dans une cabane de pêcheur, nous vivons néanmoins avec les personnages dans une contrée mythologique où nous sommes incapables de nous repérer, où les distances semblent infinies au rythme des charrettes surchargées et des juments fatiguées.
Mais De visu est aussi une très belle histoire d’amour entre Franklin et Margaret. Franklin va vers l’Est avec son grand frère. Il boite, ce qui les ralentit tous les deux. Quand ils arrivent à Ferrytown, une petite ville qui prospère en faisant franchir le fleuve grâce à un bac, le grand frère laisse Franklin dans une colline des environs. Il ira travailler à Ferrytown pour payer leur passage. Mais Ferrytown disparaît la nuit suivante à cause d’un glissement de terrain. Franklin se retrouve seul, erre dans la forêt et rencontre Margaret, une fille de la ville qu’on a mise en quarantaine dans un lazaret parce qu’elle était atteinte du flux.
Épopée intimiste
La malade contagieuse et le jeune homme blessé vont donc faire route ensemble. Ce roman, encore une fois, renvoie à Giono autant par une formidable vision de la nature que par la force vitale qui pousse les personnages à s’aimer malgré la brutalité d’une vie où l’on a vite fait d’être réduit en esclavage ou de rencontrer d’étranges communautés religieuses qui vous nourrissent à condition que vous vous débarrassiez de tous vos objets métalliques car le métal est à l’origine de tous les maux de l’humanité.
Épopée lente, presque intimiste, De visu est une célébration de la vie et de l’amour malgré tout. A ce titre, il est plus que jamais de saison.
De visu de Jim Crace (traduction de Maryse Leynaud, Rivages)
Comment oublier l’ennui du confinement ? En lisant quatre romans azimutés: un road-movie dans un Mexique halluciné, un polar français méthodique comme un rayon laser, une uchronie prolongeant la guerre de Cent Ans et une quête spirituelle dans un univers parallèle belge.
On a beaucoup écrit, dans les gazettes, que le confinement avait été propice à la lecture. Cette généreuse proclamation me laisse dubitatif. Si j’en crois ma modeste expérience et celle de quelques amis qui sont comme moi des lecteurs affamés, les festins que nous nous étions promis n’ont pas forcément été au rendez-vous. L’appétit manquait, on picorait sans conviction, on en laissait dans les assiettes. Les plongées ininterrompues dans de gros romans qui auraient permis d’oublier, les lectures ou relectures de classiques que nous nous étions depuis longtemps promises ne se sont pas révélées aussi riches que nous l’aurions souhaité.
Il faut croire que, ne faisant partie ni de la première ligne ni de la deuxième, on avait la tête ailleurs, entre inquiétude et léthargie. Relisant Le Lys dans la vallée, j’ai eu soudain un sursaut d’inquiétude pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf qui ne respectaient visiblement pas les gestes barrières. La réalité d’aujourd’hui avait contaminé un livre d’hier : je ne sais toujours pas si cet épisode est drôle ou inquiétant, sans doute les deux à la fois.
Alors, essayons de nous rattraper avec l’été, qui doit être une saison « apprenante » d’après le ministre de l’Éducation. Si l’on pouvait simplement retrouver le pur plaisir de la lecture, sans brouillage extérieur, ce serait déjà une bonne chose. Et même si les livres proposés ici appartiennent aux « mauvais genres », leurs auteurs ne sacrifient jamais le style aux histoires qu’ils racontent.
Mitclàn, une saison en enfer
Commençons par un écrivain qui prouve que le roman noir peut lui aussi être un lieu d’expérimentation narrative. Sébastien Rutés est un universitaire spécialiste de la littérature latino-américaine, en particulier mexicaine. Déjà auteur de plusieurs romans, dont La Vespasienne qui se déroule sous l’Occupation vue à travers les divers usages parfois surprenants de ce lieu, il donne avec Mitclàn un roman qui frappe par sa perfection formelle au service d’une histoire atroce racontée sans complaisance, mais sans fausse pudeur. Mitclàn s’inspire d’un fait divers de 2018, quand on a découvert à Guadalajara un semi-remorque abandonné dans un terrain vague, rempli de 157 cadavres. Mais dans Mitclàn, qui est le lieu des morts dans la mythologie aztèque, le pays n’est pas nommé, ce qui confère au roman de Sébastien Rutés l’allure d’une fable d’un réalisme cru, sur une société sombrant dans la violence généralisée.
Le décor désertique, miteux, caniculaire, entre églises en ruine et zones de brûlis, est post-apocalyptique et le récit passe du road-movie au huis clos dans une cabine de camion envahie par l’odeur de putréfaction. À bord, deux chauffeurs qui doivent se relayer avec interdiction de s’arrêter, sauf pour faire le plein. Ils sont désignés par des surnoms, le Gros et le Vieux. Plus personne n’a de nom dans ce monde littéralement innommable.
Cette expédition a été commanditée par le Gouverneur qui, en vue de sa réélection, doit prouver que la criminalité a baissé dans sa province où les Cartels de la drogue se livrent à une guerre sans merci. Le chargement du camion, supervisé par le Commandant, est constitué des dernières victimes en date. À l’approche du scrutin, mieux vaudrait qu’on ne les retrouve pas tout de suite puisque les morgues sont déjà pleines à ras bord.
Les deux chauffeurs sont bourrés d’amphétamines et évoluent dans des hallucinations étouffantes, des pensées désordonnées et la peur de ne pas réussir, car eux aussi jouent leur peau dans cette histoire. Le Gros aimerait tout de même s’arrêter pour vérifier si dans tous ces corps, il n’y aurait pas celui de sa fille récemment disparue.
Ce voyage funèbre est aussi une course contre la montre et pourtant le Gros et le Vieux ne roulent pas vite. Pour ne pas attirer l’attention de la police ou risquer une crevaison, mais aussi pour une raison plus intime et plus étrange : ils ne veulent pas, dans la remorque, « déranger ce bel alignement, toute cette belle organisation, le dernier refuge d’ordre et de propreté dans le chaos du monde, cette sensation d’harmonie que Gros a ressentie quand le Commandant a ouvert les portes. » Évidemment, à la première station-service, les choses vont commencer à se compliquer dans un pays où il y a encore plus de paramilitaires que de cactus.
Sous la plume hypnotique de Sébastien Rutés, Mitclàn flirte avec le mythe. Le semi-remorque n’y est plus seulement un mausolée roulant, mais un trait d’union entre le monde des morts et celui des vivants, un Styx mécanique troué par les impacts de balles où on essaie en vain de se souvenir qu’« un mort, ce n’est pas qu’un cadavre, c’est autre chose. »
Sorti en mars 2020, Les Militantes de Claire Raphaël n’a pas eu le temps de rencontrer son public, comme des dizaines d’autres. Il serait néanmoins dommage de passer à côté. Les romans écrits par des policiers nous inspirent une certaine méfiance. Pas pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons littéraires. Ces romans sont souvent écrasés par leur propre documentation et tiennent alors plus du reportage que de la fiction. On s’empêtre dans des détails de procédure. La profession de Claire Raphaël, ingénieur dans la police scientifique, pouvait laisser craindre une resucée à la française des Experts.
Il n’en est rien. Les Militantes est un roman bien écrit, fluide, qui met en scène un personnage attachant, Alice Yekavian, experte en balistique. Alice, dès les premières pages, donne au lecteur une définition de la police qui ne manque pas de justesse : « Certains aimeraient que la police soit une association sportive de gens qui courent vite derrière les voleurs, alors que nous sommes devenus des intellectuels, patients et méthodiques, assez intelligents pour critiquer nos propres intuitions, assez durs pour ne jamais céder. »
Claire Raphaël (c) Julie Balagué
De l’intuition et de la méthode, elle en a besoin quand elle est invitée à participer à l’enquête sur le meurtre d’une femme en pleine rue, dans un quartier pavillonnaire de Meudon. Elle a été tuée de neuf balles de calibre 45 dans le dos, fait assez rare pour une femme. Les morts de ce genre concernent plutôt les truands. Puis une autre femme est abattue dans des circonstances similaires. Et encore une troisième. L’enquête tourne assez vite autour d’une association s’occupant des violences conjugales et d’un suspect, Grégoire Berger, ancien de l’extrême gauche armée devenu journaliste, écrivain et alcoolique – ce sont des choses qui arrivent.
Aucun désir de prêcher chez Claire Raphaël qui évite les pièges de la bonne conscience, ce poison d’un certain polar contemporain. Si les victimes étaient des militantes, ce n’est pas le cas de ce roman à l’objectivité cruelle. Il vaut autant par la minutie de l’enquête, les fausses pistes qu’il ménage, la résolution à la fois logique et ambiguë que par le portrait d’une femme flic, Alice, dont l’esprit est aussi précis que les lasers utilisés pour déterminer l’angle des tirs.
Une guerre de mille ans
Si on se fie au roman noir, qui n’est jamais que le reflet de l’actualité, notre monde n’est guère aimable. On rêve parfois que l’Histoire ait pris un autre cours. Philip K. Dick, le maître de la science-fiction, disait : « Si ce monde vous déplaît, inventez-en un autre. » C’est le principe de l’uchronie, qui définit une date de divergence : Christophe Colomb ne découvre pas l’Amérique, les nazis ont gagné la guerre ou, plus radical encore, Jésus est gracié et le christianisme n’existe pas – hypothèse explorée dans le remarquable Ponce Pilate de Roger Caillois.
Michel Pagel se livre aussi aux délices amers de l’uchronie dans Orages en terre de France. Désorienter son lecteur est tout un art. Comment en est-on arrivés là, dans le Toulouse de 1991, où circulent des 2 CV et des Panhard Levassor, tandis que des affrontements militaires larvés opposent la ville à Bordeaux ? Michel Pagel est trop malin pour dévoiler d’un seul coup pourquoi et comment le passé a déraillé. Sachez seulement que la guerre avec l’Angleterre commencée en 1337 dure encore…
Il ne sera donc pas question de guerre de Cent Ans dans les manuels. Mais les lointaines conséquences de l’affrontement religieux et géopolitique entre le pape Pie XIII et l’archevêque de Canterbury sont la libanisation de la France.
La composition d’Orages en terre de France est par ailleurs assez séduisante. Quatre longues nouvelles, « Ader », « Bonsoir, maman », « Le Templier » et « L’Inondation » peuvent se lire indépendamment, mais nous font avancer dans l’exploration de l’univers imaginé par Pagel. À travers des personnages ordinaires comme un professeur de physique à l’université ou un jeune soldat d’origine française dans le Poitou contrôlé par les Anglais, qui se fait traiter de collabo par son père, Pagel montre comment les deux églises, catholique et anglicane, qui brident la recherche scientifique s’associent en sous-main pour encourager l’innovation militaire. Le premier avion est ainsi mis au point à Toulouse par un certain Clément. Il est condamné à mort pour hérésie, mais on laisse son assistant poursuivre ses recherches et, quatre ans plus tard, l’armée française dispose d’une aviation suffisante pour une bataille décisive. De leur côté, les médecins anglais en France mettent au point des traitements mystérieux qui prolongent la vie quelques jours après la mort. S’il n’invente pas un futur désirable, Michel Pagel est un maître de l’imaginaire.
Maugis, l’initié.
Christopher Gérard, helléniste et spécialiste du paganisme, qui a rencontré Jünger, serait peut-être surpris d’être classé parmi les auteurs de mauvais genre. Cet érudit belge, amoureux de Bruxelles à laquelle il a consacré un des plus beaux essais écrits sur cette ville, traducteur de Contre les Galiléens de Julien l’Apostat, l’empereur qui a failli changer l’histoire en renouant avec la religion de ses ancêtres, sait ce qu’il doit aux littératures de l’imaginaire en général et aux écrivains fantastiques du plat pays comme Jean Ray, Michel de Ghelderode ou Marcel Thiry.
Plus qu’une uchronie, son dernier roman, Maugis, invente une réalité parallèle qui ressemble à la nôtre, mais qui a connu une histoire radicalement différente depuis les origines. L’action de Maugis commence alors que les armées des XVII Provinces se battent désespérément contre les blindés teutoniques en tenant une dernière ligne de défense au sud du canal Albert. On peut voir ici, et on ne se trompera pas, un reflet diffracté de la Belgique de 1940. Mais aucune date ne permet de nous repérer dans cet univers où on adore à la fois Apollon et le Christ.
La bataille perdue, le lieutenant François d’Aygremont refuse de se rendre. Réfugié avec quelques hommes dans les profondeurs de la forêt ardennaise, il mène sa propre guerre. Il se rappelle ses études à Oxford où il fut admis au sein de la Phratrie des Hellènes, une société secrète qui continue à célébrer les anciens dieux. On y garde comme un trésor la sagesse antique qui mêle la raison et l’enchantement, la philosophie et l’occultisme. Initié sous le nom de Maugis, en souvenir d’un magicien des Ardennes qui n’est pas sans ressemblance avec Merlin, François d’Aygremont, dandy en tweed, va jouer à Bruxelles, à Paris, en Irlande, à Rome un jeu dangereux pour tenter de contrer l’occupant germanique et l’Ordre Noir qui tente de détruire la Phratrie, dernier rempart contre la barbarie. Métaphore de la Seconde Guerre mondiale et de la lutte contre l’hitlérisme, comme Sur les falaises de marbre de Jünger, Maugis joue sur les ressorts du roman d’aventures et du roman d’espionnage pour mettre en relief une quête spirituelle qui finira en Inde, puis au sommet de l’Himalaya.
Christopher Gérard montre ici une ambition dont il a de toute évidence les moyens et son récit bouleverse, enthousiasme et émeut dans son obstination à démontrer que, si la vraie sagesse ne vient jamais, nos bibliothèques demeurent malgré tout le seul antidote à l’éternel et mortifère retour du nihilisme.
Auteurs : Anthony Behar/Sipa USA/SIPA. Numéro de reportage : SIPAUSA30229457_000002
Le moteur de recherche le plus utilisé du monde vient d’ajouter une fonctionnalité afin d’identifier les commerces tenus par des Noirs. Un petit pas pour le progressisme mais un grand pas pour le racialisme et la désunion nationale.
Avec plus de 90% du marché, Google détient un quasi-monopole dans son domaine d’activité. Chaque seconde, plus de 80 000 requêtes sont effectuées sur son moteur de recherche dont la plupart proviennent des Etats-Unis. Dans le contexte des émeutes liées au mouvement Black Lives Matter, l’entreprise vient de décider qu’il était de bon ton d’identifier publiquement les commerces tenus par les Afros-américains afin de soutenir cette communauté et d’inviter ses utilisateurs à privilégier ses représentants. Il s’agit surtout de faire preuve du plus cynique opportunisme économico-politique mais passons.
Guerre au mâle blanc
Le géant du Web n’en est pas à son coup d’essai. Dès 2018, Google ajoute une fonctionnalité « Women Led » afin d’identifier les commerces tenus par les femmes, se vautrant déjà alors dans l’idéologie SJW (Social Justice Warriors).
Mais privilégier, c’est choisir, et choisir, c’est discriminer. Il n’échappe à personne que la guerre contre le mâle blanc est ouverte depuis un moment, mais on est désormais passé du stade de l’idéologie à l’application, de l’esprit à la matière. S’il faut privilégier les commerces tenus par des noirs ou des femmes, il convient donc d’éviter ceux tenus par des hommes blancs. Simple logique. Mais pourquoi s’arrêter là ? Le mouvement est lancé, il serait fort dommage de ne pas profiter de l’élan afin d’aller plus loin encore. Pourquoi ne pas prévoir l’identification des commerces blancs ? Il serait si simple de le faire digitalement. Et ne nous arrêtons pas ici non plus. Pourquoi ne pas inscrire « Cracker » (équivalent du terme péjoratif « babtou » aux Etats-Unis) directement sur les vitrines des enseignes comme le si bienveillant « Juden » des années 30 ? On pourrait même imaginer un symbole pour les entrepreneurs blancs.
Les possibilités sont illimitées tant l’homme (pardon, la femme et l’homme…) est/sont ingénieu-e-s-x.
Get Woke, Go Broke
Google est loin d’être isolé dans ses initiatives « progressistes » comme peuvent en témoigner les récentes évolutions chez d’autres acteurs et dans d’autres domaines comme le site Internet Reddit, où les règles du site communautaire viennent d’être modifiées afin de permettre implicitement le racisme anti-blanc par une absence de sanction de la présence de ce dernier sur le site, ou encore au New York Times qui a pris la décision révolutionnaire d’écrire à l’avenir « Black » avec une majuscule et « white » avec une minuscule.
Et pourtant il a déjà été démontré maintes et maintes fois par la pratique, notamment dans le monde universitaire, que toute tentative de discrimination positive est un échec. C’est bien cela le plus triste : les premières victimes de cette initiative risquent à court terme d’être les commerçants noirs eux-mêmes. S’ils sont identifiés, ils peuvent tout aussi bien être évités…
« Get Woke, Go Broke » (« Devenez éveillé et soyez fauché ») : ce nouvel adage apparu dans les milieux conservateurs américains fait référence aux multiples échecs progressistes dont Hollywood est le plus bel exemple. La plupart des films récents, ayant tenté de faire avaler aux spectateurs la pilule bleue du progressisme, ont d’ailleurs échoué au Box-Office (Ocean’s Eight, Ghostbusters, etc…).
Beaucoup de commerçants Afro-américains ont déjà subi la casse et la ruine de leur boutique par les émeutiers lors des jours les plus violents des manifestations de juin. N’est-il pas temps de les laisser tranquilles ? Comme l’a si bien dit Morgan Freeman dans une interview accordée en 2006 où on lui a demandé ce qu’il fallait faire pour mettre fin au racisme : « Stop talking about it » (« Arrêtez d’en parler »).
John Bolton présente son livre à USA Today (c) Jasper Colt-USA TODAY/Sipa USA /30105194/usa/2006221513
John Bolton revient sur les grands dossiers internationaux du mandat de Donald Trump : Russie, Iran, Syrie, etc.
La première partie de l’article est à retrouver ici.
Dans un texte dense et détaillé de 570 pages, l’ancien NSA (conseiller à la sécurité nationale), l’ambassadeur John Bolton, raconte les 17 mois passés au sein de l’administration du président Donald Trump. The Room Where it Happened, la pièce où tout s’est passé, est en fait le vaste monde où se déroulent les relations étrangères. Ce document permet de juger sur pièces un président hors normes … ou en-dessous de tout.
L’auteur raconte, pour chaque dossier, l’élaboration d’une stratégie—en étroite collaboration avec John Kelly, chef du cabinet, Mike Pompeo, Secretary of State [ministre des affaires étrangères], James Mattis, Secretary of Defense et le président— son application, les embûches, les conséquences.
Bachar al Assad utilise des armes chimiques… encore une fois
Bolton est à peine installé dans ses meubles quand le dictateur syrien attaque l’opposition avec des armes chimiques. Le président américain annonce par tweet qu’il ne fera pas comme Obama, qui avait tracé une ligne rouge pour la recouvrir aussitôt de sable frais. Bolton consulte alliés et collègues. La France et le Royaume Uni sont partants pour une opération militaire, Mattis prépare une gamme d’options. Trump hésite, Macron se dit prêt à y aller seul. Quant au choix des cibles, le président français estime que le minimum serait trop faible et le maximum trop agressif. Il opterait pour celui du milieu. « Je ne sais pas, dit Bolton, ce qu’il voulait dire. Est-ce qu’il le savait lui-même ? Il faisait peut-être du cinéma ».
Trump, lui, pense qu’on devrait se débarrasser des coûts et des complications en remplaçant la présence américaine en Syrie par une « OTAN » arabe, qui assumerait l’opération militaire et son financement ! Entre Mattis qui, selon Bolton, pipe les dés contre une réponse musclée, et Trump, qui se tord en contradictions, la réaction tombe comme un cheveu sur la soupe, sans impressionner Assad ni servir de base à une politique cohérente en Syrie.
Retrait du JCPOA, l’Iran deal
Bolton déplore l’absence, plus d’un an après la prise de fonction de Trump, d’une équipe stable et d’une politique claire face aux provocations iraniennes. Son but immédiat est de finaliser le retrait du JCPOA – décidé mais toujours reporté – tout en gardant un bon rapport avec les alliés européens déterminés à sauver cet accord. Le 24 avril, Brigitte et Emmanuel Macron arrivent pour une visite d’Etat, que la première dame voudrait aussi somptueuse que la réception des Trump à Paris en juillet 2017. Lors d’un long entretien en tête à tête, Macron, parlant anglais, essaie de persuader son homologue américain d’améliorer le JCPOA, que « no one thinks is a sufficient deal», mais Trump le déçoit. Ce sera un retrait sec avant la négociation d’un nouveau deal.
Mais le problème avec l’Iran ne s’arrête pas là. Les ambitions nucléaires de la théocratie iranienne, dit Bolton, sont encore plus graves que celles de Kim Jong Un. Le président est distrait, impulsif, erratique et peu fiable. Toujours sévère à l’égard d’Obama, Trump finit par le suivre, d’abord par aversion pour les engagements étrangers, ensuite par un calcul du rapport coût/bénéfices défavorable aux USA.
Rencontre au sommet à Singapour
À peine sorti d’un mauvais deal, Trump se précipite vers un autre : le sommet avec Kim Jong Un. Bolton, Kelly et Pompeo tentent en vain d’empêcher le président de faire de graves erreurs, mais il s’imagine régler au cours d’un seul sommet le deal qu’aucun, avant lui, n’a pu réaliser. Le premier ministre japonais arrive à Mar-a-Lago pour parler des échanges commerciaux et des relations avec la Corée du Nord. Abe et Trump sont d’accord sur une politique ferme… sauf que Pompeo est en train d’organiser le sommet Trump-Kim Jong Un !
Le sommet est prévu les 12-13 juin. Trump pousse Bolton, lors de ses interventions dans les médias, de « me couvrir d’éloges, parce que ce que je fais, c’est extraordinaire. Moon va me proposer pour le Nobel de la paix »! Bolton se dit que tout ce « fandango » est le fruit de la « sunshine politique » [soyons gentils] du leader sud-coréen. Kim a vite compris comment embobiner Trump qui, lui, s’imagine les négociations théâtrales autour d’une histoire d’amour entre deux chefs d’États merveilleusement atypiques qui sauront réussir l’impossible. L’équipe rapprochée du président tente en vain de le briefer sur les réalités géopolitiques, le premier ministre japonais rappelle qu’il ne faut pas brader les meubles, mais Trump s’amuse comme un gamin dans un parc d’attractions. Il admire Kim, « un homme bien, malin, secret, sincère et haut en couleur ».
Suite à un accroc diplomatique, le sommet de Singapour est annulé, puis brusquement reprogrammé, à l’insistance du président américain. Au sommet, Trump se hâte de faire des concessions, notamment la suspension des exercices militaires avec la Corée du Sud… une réduction des frais, qui plaît au président-hommes d’affaires. Il confie à Kelly, Pompeo et Bolton qu’il savait dès le premier jour du mandat que ce genre de deal serait fastoche pour lui. Le président et le dictateur tout sourire se félicitent mutuellement d’être les seuls à pouvoir régler l’affaire. C’est quoi, notre secret, demande Kim. Tous les autres étaient stupides, répond Trump.
Au retour à Washington, Trump annonce par tweet que c’en est fini de la menace nucléaire nord-coréenne. Fastoche, comme il l’avait dit. Laissant le président à sa joie, Pompeo s’entretient à Pyongyang avec son homologue, l’homme fort Kim Yong Chol, qui dénonce une demande de dénucléarisation unilatérale digne d’un gangster. Des mois passent sans le moindre progrès. Trump s’impatiente, se lance dans des riffs : pourquoi la guerre de Corée, pourquoi le maintien de bases militaires, des exercices militaires, on nous prend pour des pigeons, ça coûte cher et ainsi de suite. Toujours aussi sourd aux conseils de son équipe, Trump poursuit l’échange de lettres « oléagineuses » avec Kim et se propose de l’inviter à la Maison Blanche. Bolton est sûr qu’après les élections de mi-mandat « le train de concessions roulera à grande vitesse ».
Rencontre Trump-Poutine à Helsinki
L’équipe craint, comme d’habitude, les faux pas du président. Briefé, préparé, coaché, il part tout de même en vrille dès qu’il se trouve face à son interlocuteur. Bolton redoute de laisser le président seul face à son homologue russe, qui est confiant, posé, et connaît les dossiers. Fiona Hill (devenue par la suite témoin clé dans l’enquête d’impeachment) présente pendant le long entretien en tête à tête, au cours duquel Trump lui a interdit de prendre des notes, dit que Poutine a monopolisé 90% de la conversation.
L’entretien est suivi d’une conférence de presse désastreuse où Poutine dit qu’il souhaitait la victoire de Trump en 2016, parce qu’il avait promis d’améliorer les relations russo-américaines. Trump balbutie : Mes gens sont venus me dire « C’est la Russie [qui s’est mêlée aux présidentielles américaines], Poutine m’a dit les yeux dans les yeux que ce n’est pas la Russie, ce qui me semble logique, après tout, pourquoi ce serait la Russie, mais je voudrais quand même voir le serveur, mais j’ai confiance en tous les deux… mes services secrets… mais le démenti du président Poutine était très fort, très puissant. » Kelly et Bolton sont tétanisés ! De retour à la Maison Blanche, Trump rétropédale, prétend qu’il avait voulu dire « il n’y a pas de raison que ce ne soit pas la Russie ». Bolton s’imagine Poutine se tenant les côtes de rire de son exploit à Helsinki.
Sommet de l’OTAN à Bruxelles
C’était visible à l’œil nu en temps réel : le président américain était ronchon au sommet de l’OTAN. John Bolton confirme et nous donne l’envers du décor. À son avis, l’apport de la grande puissance américaine à l’opération de l’alliance est justifié par la défense des intérêts nationaux. Trump ne veut plus gaspiller de l’argent pour défendre une Europe ingrate. Il menace de quitter l’OTAN, confond le budget défense des membres avec la contribution aux frais de fonctionnement dont « 90% sont réglés par nous » (un chiffre, selon Bolton, probablement inventé). Trump tempête, prétend que le budget de l’OTAN est fixé par le méchant Junker qui déteste les USA. La tirade enfle : il en a marre d’être arnaqué par les Européens profiteurs qui ne veulent pas acheter nos produits, maintenant c’est fini, notre pays était dirigé par des idiots, c’est fini, s’ils veulent qu’on soutienne l’OTAN, ils ont intérêt à l’améliorer le déficit commercial…
Bolton avait tenté de finaliser la déclaration de fin de sommet à l’avance pour éviter la débâcle du G7. Il remarque en passant que les Français ont pour habitude, dans les rencontres internationales, de refuser de signer le communiqué si leurs demandes n’ont pas été satisfaites.
Au déjeuner de travail à Londres, on parle Brexit, Corée du Nord, Chine. Trump exulte : lors de sa visite en Chine, en novembre 2017, il a été accueilli par 100 000 soldats, « Il n’y a jamais rien eu de semblable dans l’histoire du monde. » Il y a aussi l’Iran, l’Afghanistan, l’Ukraine …
La troisième partie de l’article est disponible en cliquant ici
Depuis 2013, Francis Perrin est à la tête de la série policière de France 3, dans laquelle il incarne un juge à la retraite. La série est menacée…
Parce qu’elle fait d’excellentes audiences, même lors de la rediffusion d’anciens épisodes, durant l’été. Les débats sont clos. Dans un monde marchand, ce seul argument, commercial et publicitaire, devrait suffire à emporter tous les suffrages. Fin de la discussion.
« C’est un peu court, jeune homme », entend-on dire, dans les couloirs de France Télévisions où l’on s’interroge sérieusement sur la poursuite de cette série créée par Jacques Santamaria, à l’antenne depuis 2013. Les acteurs, Francis Perrin en tête, ne comprennent pas cette hésitation. Ils prennent ce possible couperet pour un affront, le déni du travail bien fait et la perte des valeurs du service public. Le succès n’étant plus la garantie de la programmation, l’insuccès doit donc être mécaniquement un signe de longévité. Le public s’est ému de ce « flou décisionnel » alors que le tournage des derniers épisodes vient de s’achever à la mi-juillet. S’arrêtera ou s’arrêtera pas ? Mystère. Une pétition de soutien a été lancée sur les réseaux sociaux où des milliers de fans ont déclaré leur flamme à ce juge retraité, rond comme un saucisson chaud, accompagné de sa pétillante capitaine de Police et de son atrabilaire commissaire Briare. On ne veut pas croire que l’arrêt éventuel de cette série soit motivé par des raisons idéologiques. Non, pas chez nous, au pays de Dumas et de Molière, de Lazare Iglésis et de Marcel Bluwal, où la liberté de fiction fait fi des dogmes et des modes. Ce serait trop grave, notre République hertzienne déjà affaiblie n’y résisterait pas.
Pourquoi des technocrates du petit écran voudraient-ils bannir une comédie policière bien ficelée, admirablement interprétée, donnant au divertissement télévisuel ses lettres de noblesse, chaque samedi soir ? De la belle ouvrage, sans prétention et sans bassesses, sans désir d’harponner à tout prix le téléspectateur avec l’air du temps, avec juste ce qu’il faut d’amusement et de légèreté pour l’embarquer durant quatre-vingts dix minutes. Y-aurait-il des arrière-pensées communautaires, victimaires, sociologiques ou démagogiques à la manœuvre ? Une volonté délibérée de rayer du paysage audiovisuel une forme particulière de réalisation ou un type d’acteur. Je ne veux pas croire que, dans mon beau pays éclairé, on refuse l’antenne à un acteur parce qu’il serait jugé trop âgé, trop « bourgeois », trop débonnaire, trop français, trop provincial ou trop lettré. Je ne veux pas croire qu’on classe et déclasse les comédiens parce que leur visage ne correspondrait pas à l’image qu’on se fait d’une société dite plurielle. Cette discrimination-là serait inacceptable, intolérable, odieuse, il en va de notre communion de pensée.
Comme j’aime les actrices de plus de cinquante ans, elles m’enchantent, je ne me lasse pas de voir Elisabeth Bourgine, Sabine Haudepin ou Nathalie Boutefeu dans l’exercice de leur profession, j’aime Perrin, sa mine gourmande, son œil qui frise, son épaisseur nostalgique. Je veux simplement, honnêtement, lucidement qu’on se replace sur le terrain du jeu, du scénario, du dialogue, du bien-être distillé, du confort de vision, du moment agréable à partager en famille et qu’on oublie un peu les agitateurs virtuels. Mongeville concourt à cette fabrique du bonheur, le souci d’un métier exécuté à la perfection où le travail s’oublie derrière la manière et le talent. Avec Francis Perrin, j’ai l’impression de chausser mes charentaises, n’y voyez pas une quelconque ironie, plutôt le sentiment d’une justesse de ton, de cette fluidité qu’on ne rencontre que chez les très grands (Noiret, Rochefort, Marielle, Brasseur, etc…). Ces comédiens-là ne brusquent pas la caméra, leur texte coule comme l’eau vive, leurs mots et leurs gestes sont naturels, ils déploient cette aisance qui fascine et rassérène. Perrin est de ces artisans-là comme les définissait Philippe Noiret dans Mémoire cavalière : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste ; il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir. Ce qui, déjà, n’est pas rien. Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même en arriver à s’approcher de l’art ». Donnons donc à la série Mongeville la chance de poursuivre son chemin et de tracer son propre sillon. Il y a assez d’espace pour que cohabitent tous les genres policiers en France à la télé, un large éventail, du réalisme cru à la fantaisie soyeuse. J’ai encore envie de revoir Gaëlle Bona, tragédienne née sous l’uniforme taquin de capitaine ou Pierre Aussedat, cet immense professionnel qui me fait penser à Marc Dudicourt ou Jacques Jouanneau dans sa maîtrise scénique. Ce n’est pas un hasard si je rattache la série Mongeville au cinéma de Philippe de Broca, cet aristocrate de la comédie sautillante. On se souvient de Francis Perrin dans « On a volé la cuisse de Jupiter » et de son rôle picaresque, celui du jeune archéologue Pochet aux côtés d’Annie Girardot et de Catherine Alric.
Quand je le vois endosser l’hermine d’un juge à la retraite, quarante ans plus tard, pour le plaisir, pour l’intrigue tranquille et subtile, pour cet humour délicat, je me dis qu’il y a là, comme une tapisserie sans fin, un compagnonnage avec son public fidèle, une harmonie qu’il serait discourtois et incompréhensible de stopper en plein succès. Mongeville n’est pas une marque, c’est un état d’esprit.
La fâcheuse tendance à l’euphémisme des politiques et médias s’est une nouvelle fois manifestée lors de l’affaire lyonnaise d’Axelle Dorier. Elle s’inscrit dans une longue tradition française.
Parmi les polémiques qui ont animé le début du mois de juillet, il en est une qui a retenu mon attention parce que l’horreur des faits n’a d’égale que la puérilité des mots employés pour les désigner et le ridicule des empoignades verbales voire, des effets de manches et d’épitoges qui y ont fait suite. Où, comment au 21ème siècle une guerre picrocholine devient la couronne d’épines d’une mort atroce, de quelque façon qu’on qualifie juridiquement les circonstances de sa survenance.
Rappelons très succinctement ce qui s’est passé.
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ?
Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Axelle Dorier, une jeune aide-soignante de vingt-trois ans est fauchée par une voiture. Le conducteur prendra la fuite et trainera le corps de la malheureuse victime sur huit-cent mètres jusqu’à le démembrer. Il semble, selon ce qu’ont rapporté les journaux au lendemain du drame, que le conducteur ait délibérément percuté Axelle qui tentait de l’empêcher de fuir parce qu’il venait d’écraser son chien. Quelle était l’intention du chauffard ? Voulait-il tuer ? Essayait-il seulement de s’échapper ? Est-ce un meurtre ? Un homicide involontaire ? Personne ne le sait pour l’heure et c’est à la justice qu’il appartiendra de le déterminer. Là n’est pas mon point.
Non Emmanuel #Macron les meurtres des Philippe, Melanie ou Axelle ne sont pas des « incivilités » ce sont des assassinats !
La France des oubliés de la République, ces Français qui ne se plaignent jamais même quand ils sont victimes de la haine et de la barbarie méritent mieux pic.twitter.com/1xqN0qDF5E
En revanche, comme beaucoup d’autres, j’ai relevé en sursautant le terme employé par M. Macron pour qualifier cette mort abominable qui, quoi qu’on en pense, n’est pas exactement naturelle et qu’on ne peut non plus dire accidentelle, à moins de vouloir nier aussi la lumière du soleil. Le président de la République a parlé d’une de ces « incivilités » contre lesquelles il convient de lutter « avec la plus grande fermeté ».
Saperlipopette ! une incivilité ! C’est qu’en effet, le jeune garnement qui conduisait la voiture était chahuteur et taquin au-delà du raisonnable. Il ne savait pas jouer sans faire mal et c’est très vilain. Il mérite le piquet et au moins quatre heures de colle. Ces phrases ne vous font pas rire ? Moi non plus ! mais je me mets au niveau : à travers le vocabulaire que je choisis, je ramène une tragédie au rang d’une blague potache qui a mal tourné.
Déni de réalité
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ? Pourquoi ne pas avoir dit clairement qu’il fallait lutter contre la délinquance ? N’est-ce pas un délit de foncer sur quelqu’un à vive allure, même si l’on n’a pas l’intention de tuer ? Réduire un comportement aussi indigne, aussi crapuleux, aussi lâche, à un simple manque d’urbanité, de courtoisie, de savoir-vivre est ni plus ni moins un déni de réalité et, convenons-en, une manière de camouflet infligé à celle qui se trouvait encore à l’aube de cette vie de femme qu’on lui a scandaleusement volée.
Mais il est patent que la classe politico-médiatique prise ce langage d’instituteur de classe maternelle. À preuve, le tollé suscité par les propos du ministre de l’Intérieur qui s’est aventuré à parler de meurtre, non pour se substituer aux juges, qui n’ont cure des déclarations des uns et des autres, mais pour souligner, peut-être en des termes techniquement inappropriés – l’avenir le dira –, la gravité et l’horreur du drame ainsi que le fait qu’il relève de la justice pénale.
L’histoire tragique d’Axelle est, sous ce rapport – celui du langage infantile, euphémique ou imprécis – un exemple parmi d’autres.
Réticence à nommer les choses
Lorsqu’on évoque une infraction commise par « des jeunes« , que veut-on dire exactement ? Je présume que si l’on interpellait une bande de malfrats de plus de quarante ans, on ne dirait pas qu’une « bande de vieux a été arrêtée« , ce qui signifie que l’âge n’est pas ce qu’on vise en premier lieu lorsqu’on parle de « jeunes« . Que vise-t-on exactement ? Personne ne le sait et tout le monde croit le savoir ce qui ne fait qu’engendrer la confusion et, souvent, la suspicion. Disons-le tout net, le crime n’a pas de couleur, pas de religion, pas d’ethnie, pas d’appartenance sociale. Il est de partout et depuis toujours. Alors pourquoi cet euphémisme qui dit sans vouloir dire et semble lui-même s’effrayer de ce qu’il suggère ? Pourquoi ne pas parler de crime ou de délit lorsqu’on est en présence d’un comportement susceptible de recevoir cette qualification – ce sur quoi les tribunaux auront le dernier mot – ? Pourquoi cette réticence à nommer les choses pour ce qu’elles sont ? Pourquoi cette éternelle guérilla autour des prénoms d’auteurs de faits potentiellement délictueux ? Que son violeur s’appelle John, Pavel, Jean-Eudes ou Mohamed, la victime s’en moque bien. Elle est la victime d’un viol, voilà tout, et rien d’autre ne devrait compter que de lui rendre justice.
Même chose lorsque l’on parle des « quartiers« . Qu’entend-t-on désigner ? Il y a des quartiers dans toutes les villes de France et de Navarre et tout le monde soupçonne – ou plutôt sait – que lorsque ce mot est employé, ici par un homme politique, là par un journaliste, on ne vise pas n’importe quel quartier mais seulement certains d’entre eux que, cependant, on se refuse à décrire plus précisément, comme s’il fallait s’inquiéter qu’un évènement se produise en un lieu plutôt qu’en un autre. N’est-ce pas ainsi, au contraire, qu’on attise les peurs et la défiance ?
Délicatesse phonique
On pourrait multiplier les exemples à l’envi. Évoquer les « territoires« , sorte de fourre-tout informe qui englobe sous un vocable un peu méprisant nos belles et riches provinces (riches culturellement en tout cas). Comme si Paris et, à la rigueur, quelques métropoles étaient des forts yankees et le reste du pays une réserve indienne. Que dire encore de la « fachosphère » (néologisme que, grâce à Dieu, les politiques n’emploient pas encore dans le discours public), cette zone aux frontières indéfinies dans laquelle chacun peut pénétrer, sans s’en rendre compte, s’il s’avise de blasphémer contre l’Évangile progressiste, ne fut-ce qu’une fois. Un mot terrible, celui-là (comme le mot « jeunes » d’ailleurs) qui engendre cet amalgame contre lequel on ne cesse pourtant de nous dire qu’il faut lutter. Parlerons-nous encore des propos « controversés » ou des « dérapages« , mots qui visent à disqualifier a priori une opinion qui, sans violer une loi quelconque, irrite la doxa professée dans un certain milieu politico-médiatique ? Que penser des termes « sauvageons » ou même « ensauvagement » (que d’aucuns estiment déjà trop explicites) dont la délicatesse phonique entend couvrir d’un voile semi-pudique des comportements crapuleux et violents ?
Pourquoi enfin, avoir peur des mots ? Pour acheter la paix sociale avancent certains. J’ignore, quant à moi, s’il s’agit de la motivation profonde de ceux qui infantilisent le langage et ébarbent un réel qui, peut-être, les inquiète. Mais comme chacun sait, « la peur n’évite pas le danger« .
Amoureux de ma langue par atavisme et de la rigueur par profession, je crois avec Camus que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » et, comme le vieux Boileau, « j’appelle un chat un chat et Rollet un fripon. »
Le projet de loi de bioéthique et la PMA pour toutes ont été votés en deuxième lecture à l’assemblée, en catimini, vendredi dernier.
« C’est une émeute ? Non, Sire, c’est une révolution. » On connaît cette réponse célèbre du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI. Nous y sommes. En finir avec l’héritage greco-romain et chrétien, c’est ce que la novlangue appelle « un changement de civilisation ».
Et d’abord, en finir, dans notre langue, avec l’héritage du latin. Aux féministes de s’en charger « parce que les stéréotypes masculins, terreau du sexisme, sont profondément ancrés dans notre société et s’expriment dans le langage et la grammaire. » D’où l’ambition de la linguiste Eliane Viennot : créer l’égalitarisme de la langue, non pas en la féminisant mais en la démasculinisant. Nuance ! comme aurait dit Arletty de son ton inimitable. Donc, en attendant de s’attaquer au disque dur de la grammaire, héritée du latin, on déracine et idéologise les mots. Et comme ce ne sont pas les mots, d’origine arabe, de fruits et légumes, ni germaniques (comme le mot guerre) qui changent quelque chose au fond lexical du français, il a fallu user de la force. Le pas politique fut franchi avec l’écriture inclusive (à manier, cependant, avec discernement, dit notre « professeuse ») dans les universités, les mairies, en attendant les lycées. L’Académie Française a eu beau rappeler, depuis 1984, que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques » : en vain. Après « la réforme de l’orthographe », venue du Canada où le français se meurt, même au Québec, notre langue est confrontée au danger mortel qu’est « l’algue verte » de l’inclusive, selon la qualification heureuse de Sébastien Bataille dans son article de Causeur.
Pourtant, en novembre 2017, le Premier ministre, fidèle à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, avait fait une mise au point bannissant l’écriture inclusive des textes émis par le gouvernement. Mise au point aucunement relayée par les médias. Et pour cause ! C’est ainsi que la mairie de Lyon a imposé récemment l’inclusive, suivie par d’autres mairies. Or, cette révolution politique – les maires contre le pouvoir central – vient d’un protocole européen, imposant aux pays membres de l’Europe, la féminisation de la langue. Et, bien évidemment, c’est dans les facultés que règne en tyran, depuis longtemps, l’inclusive, avec l’indigénisme, le tout surfant sur la vague écologiste.
Après la langue, c’est le droit romain qui est touché en plein cœur avec les lois sociétales. Avec les lois sur la filiation, c’en est fini du « mater semper certa est » et de la présomption de paternité qui fondait le droit sur la raison et la vraisemblance. Fini, également, « l’intérêt supérieur de l’enfant », mots bannis de l’hémicycle. Là encore la directive vient de Bruxelles, quand, le 13 janvier 2017, le président de la Cour de cassation a fait allégeance au président de la Convention de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les clusters du progressisme
Dans la culture, l’héritage humaniste s’est perdu au profit du métissage auquel sont promises, selon Jacques Attali, l’Europe et donc la France. Des intellectuels y ont prêté les mains en fantasmant l’influence arabe dans l’Occident par l’apport de traductions des philosophes grecs. Tout juste si le français ne viendrait pas de l’arabe ! Et si la philosophie grecque n’était pas née en Andalousie ! Dans les lycées, l’humanisme est remplacé par une « culture » anglo-saxonne masquant une méconnaissance navrante de nos grands auteurs classiques. Or, connaître ses classiques, c’est saisir les idées à leur source. En même temps, avec la fin de cet enracinement latin, s’impose le globish qui, rappelons-le, n’est aucunement l’échange naturel des langues entre elles mais l’intrusion systématique de mots anglais, avec une simplification de la syntaxe. Fi de la loi Toubon : on se gargarise du mot cluster.
Que dire de l’héritage chrétien ? Il paraît en péril. Sauf que les églises ont beau brûler et les enfants ne plus être baptisés, l’héritage nous tient aux racines. Si le catholicisme subit une crise – ô combien sévère ! – il n’est pas mort. Là, encore, c’est le catholicisme romain, fondé sur les apôtres, Pierre et Paul, qui vacille, avec une tentative tortueuse, venue du cœur de l’institution, de protestantisation des dogmes, mâtinée de Deep ecology.
C’est à l’Assemblée que se perçoit cette atmosphère révolutionnaire, où fut voté, à trois heures du matin, dans la nuit de vendredi, un programme éthique délirant, qui touche au cœur de notre humanité. Dans l’hémicycle, on n’avait que le mot « amour » à la bouche (Olivier Véran), et Dupond-Moretti : « le mariage n’est plus le mariage à la Napoléon mais repose sur l’amour. » Remarque significative d’une révolution, dans la bouche d’un juriste, puisqu’avec Napoléon, le mariage était fondé sur le consentement. Décidément, que le consentement exclue l’amour est une « idée neuve » en France mise au service de toutes les causes ! Sauf que, dans cette nursery qu’est devenue la Chambre, on a oublié d’évoquer la rivalité d’ « amour » maternel que va susciter, au sein du couple des deux mères, la mère allaitante. Nul doute que le garde des sceaux n’ait une réponse ad hoc.
Catalogue de transgressions
Révolution, cette réforme de la filiation ? Ou « formidable bordel », pour reprendre le titre d’une pièce de Ionesco ? On hésite. Serait-ce que la cause est mal défendue depuis que la tribune ne résonne plus des grandes voix de Mesdames Schiappa, Belloubet et Buzyn ? Seul Monsieur Touraine déroulait un catalogue irréel de transgressions. Etrange atmosphère.
Le garde des Sceaux, on l’attendait. On ne fut pas déçu. « Ce n’est pas la GPA qui s’invite dans le débat. Elle s’est invitée dans notre époque et dans notre société qu’on le veuille ou non. » Qu’en termes juridiques ces choses-là sont dites ! Et quand s’invitera « le trouple » ? À Thibault Bazin dénonçant, vendredi, « les jeux de faux semblants » du gouvernement concernant une GPA faite à l’étranger, le garde des Sceaux répondit : « Vous voudriez qu’on interdise à des Français d’aller à l’étranger ? » Sans parler de raisonnement, on cherche l’étincelle de l’éloquence. Peut-être est-il impossible de relever le challenge d’une cause, vraiment indéfendable ?
Something is rotten in the States of Danemark. On connaît cette phrase de la pièce d’Hamlet, souvent citée pour qualifier la décadence européenne. Avant d’enterrer le Code civil napoléonien, souvenons-nous qu’après 16 ans de suppression, le calendrier romain (grégorien) a été rétabli, le 1er janvier 1806. Et que la paix civile est le bien le plus précieux d’un pays.
En 1970, Philippe Lavil, philosophe balnéaire, guidait la jeunesse française vers l’impasse amoureuse
Un jour, dans un siècle, peut-être, on étudiera la discographie de Philippe Lavil, penseur martiniquais, béké à jolies pépées, ethnologue des rapports amoureux honteusement sous-estimé par l’Université française. Ce play-boy au carré long, grand échalas à la moue bravache, avait tout anticipé, tout vu, tout prévu de nos bouleversements intérieurs.
Visionnaire en chemise de lin
Avant les autres, cet observateur narquois de l’émoi, aristo des plages, propagateur de l’amour en mer a mis en musique les errements de l’Homme blanc, sa solitude ontologique ; il a pressenti l’avènement de la société des loisirs, l’émancipation des femmes et le retour salvateur à l’insularité. Un visionnaire en chemise de lin et panama. Un poète des discothèques. Un archiviste de nos souvenirs d’été. Le sable chaud et le flirt furent sa ligne de conduite, son horizon indépassable, il n’en dévia jamais. Il ne se laissa pas emporter par les affres de la misère urbaine, la peur du chômage et la délinquance galopante des cités bétonnées. Il s’est obstinément refusé à tomber dans un registre sérieux et larmoyant, à plaire à l’intelligentsia par des prises de position victimaires ou à paraître préoccupé par les galères du quotidien.
Sa carrière entre hits et gadins témoigne en sa faveur. Ce garçon-là est des nôtres, du côté des perdants flamboyants, des artistes qui ne truquent pas l’existence pour passer à la télé, pour cachetonner, pour soudoyer la ménagère. Son œuvre est bien plus profonde et nostalgique qu’une analyse progressiste d’une défaite électorale ; sous son apparente légèreté, elle révèle les mystères du couple, l’improbabilité d’une rencontre, le frôlement des peaux satinées et la mer, là, immense et béate, comme un décor qui vient foudroyer la vacance des cœurs. Ses chansons s’écoutent au volant d’un cabriolet français ou italien, Peugeot 504 ou Alfa Romeo Duetto Coda Longa, sur une corniche déserte, quand l’esprit est seulement accaparé par une fille aux lèvres ourlées, entraperçue dans le hall d’un aéroport ou au bar d’un hôtel de luxe.
Esthète du microsillon
Plus sensuel que Roy Ayers et ironique que Pino d’Angio, Philippe Lavil ose chanter ce que les intellectuels taisent par ignorance ou suffisance. Souvenez-vous de vos vingt ans, l’Europe pouvait bien se construire à coups de traités et le tunnel sous la Manche annihiler nos singularités, notre tête et notre corps ne répondaient à aucune injonction technocratique. A chaque seconde de la journée, nous n’envisagions pas d’autres solutions à notre malaise que de trouver, de capter, dans le regard de l’autre, un moment d’attention et d’abandon.
Nous n’avions pas saisi que Philippe Lavil nous apprenait à déjouer la routine et à rire de nous en tapant sur des bambous. Nous étions bien trop prétentieux, aveugles à la beauté d’un couplet dansant, pour ressentir que ses mélodies caribéennes contenaient la trace d’une humanité rieuse et désespérée. Sa musique nous apprend à jongler avec les incertitudes et à résister à la tentation du désespoir, si facile, si évidente à l’âge où les hormones envoient des SOS en détresse au cervelet. Le chanteur qui avouait « aimer trop les dames » dans un titre prophétique « Plus j’en ai, plus j’en veux » a soldé toutes les théories de l’expansion économique en se réfugiant dans le Kolé Séré. Son premier succès « Avec les filles, je ne sais pas » sort en 1970 chez Eddie Barclay, tailleur esthète du microsillon et lui assure de très nombreux passages à la radio. Philippe Lavil s’interroge alors sur l’incohérence de l’existence.
L’époque où le second degré avait encore sa place
Pourquoi son copain Panpan « moche et fauché » le coiffe toujours au poteau lorsqu’il s’agit de ne pas rentrer seul à la maison. Le clip dans les tons orangés, est somptueux d’incompréhension et de gamineries. Le personnage de Panpan est incarné par l’immense Carlos en pantalon rayé et tee-shirt moulant. À la fin de la chanson, Marcel Zanini, lunettes américaines, moustache rayonnante et chapeau swinguant fait une apparition féérique plongeant le public dans un abysse de perplexité. C’était une époque où le second degré avait encore sa place dans la variété.
Les Fidèles de Frédéric Rouvillois renouvelle le roman sur la grandeur et la décadence des vieilles familles à travers le portrait d’un patriarche qui ne veut pas voir disparaître le monde d’avant.
Juriste de formation, auteur d’essais pointus sur le droit constitutionnel et la Vème République mais aussi d’une passionnante Histoire du snobisme et d’un Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois a fait ses premières armes dans l’underground monarchiste, en collaborant aux revues non-conformistes Réaction et Les Épées.
La fin des Saint-Fiacre
Voilà qui explique le ton et l’esprit de son roman, Les Fidèles, où il évoque au moyen de quelques tableaux la fin – ou le renouveau, ce roman est d’une splendide ambiguïté – d’une antique lignée féodale, celle des seigneurs de Saint-Fiacre. En imaginant cette famille et leur vétuste demeure, a-t-il voulu faire une allusion au château du même nom, dont le père du commissaire Maigret fut le régisseur ? Peu importe. L’essentiel est dans cette description d’une famille qui se réunit à l’invitation du patriarche pour se déchirer, pour mourir une fois pour toutes… ou pour renaître, par la grâce des petits-fils, souvent plus fidèles à la tradition que leurs parents.
La décadence des aristocraties constitue un lieu commun littéraire : songeons à Au plaisir de Dieu, de Jean d’Ormesson, cité non sans ironie dans le roman. Les Aristocrates, de Michel de Saint-Pierre, ou, moins connu, L’Hallali, de Camille Lemonnier, voire La Grande meute, de Paul Vialar ont illustré chacun à leur manière ce pan de l’histoire sociale et culturelle.
L’originalité de Frédéric Rouvillois réside dans sa fidélité sans illusion à une vision idéale de la noblesse et de la famille, vue davantage comme une forteresse immatérielle à protéger que comme l’alliance temporaire d’une poignée d’individus déboussolés. Frugalité ou avidité ? Félonie ou fidélité ? Tel est le dilemme.
Patrimoine immatériel
Caumont de Saint-Fiacre, l’ancien officier des djebels, incarne ce patriarche trahi par ses enfants, affolés à l’idée de devoir assumer à leur tour le fardeau que constitue le château, ses archives et son arsenal secret, qui date des complots contre la Gueuse et de la Résistance – fardeau matériel d’une part, le plus visible, (les ardoises, les châssis, etc.) mais surtout immatériel, le plus lourd, celui qui les forcerait à renoncer au plongeon dans le monde enchanté de Dubaï ou de Singapour.
Avec brio, Frédéric Rouvillois subvertit le cliché pour nous livrer un roman légitimiste, dense et tout en lucidité.
Frédéric Rouvillois, Les Fidèles, Pierre-Guillaume de Roux, 202 pages.
Lorsque, enfant, je me promenais avec mon père, il m’enseignait que l’homme qui s’étudie ne s’analyse pas seulement : il se crée. Il me conseillait également de tenir mon journal intime, ce que je fis dès ma douzième année.
Plus tard, quand je lui soumis mes premiers essais littéraires où je tentais non sans maladresse, ni application, d’affirmer mon originalité, il se moqua doucement de moi :
« Rien n’est plus commun que de se croire hors du commun, me dit-il. En fait, voyez-vous, les idées, même celles qui nous semblent être les plus personnelles, les plus originales, échappent au temps, comme si elles provenaient de quelque fond originel de l’âme, d’où s’élève l’esprit éphémère de l’être individuel. Ce n’est pas nous qui les faisons, ce sont elles qui nous font, comme une plante qui va porter des fleurs, donner des fruits et des graines, puis se faner et mourir. »
Il me tenait également sur les humains des propos qui, pour autant que je les comprenais, m’impressionnaient par leur caractère désabusé. Ma propre expérience devait m’apprendre qu’ils n’étaient que réalistes. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il sans jamais se départir de son sourire et en paraphrasant Orwell, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »
En familier de Baltasar Graciàn, il me répétait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ce monde, « sinon y patauger, tâchant de s’en tirer du mieux qu’on pourra.» Croyez-moi, les hommes vous feront peu de cadeaux, ajoutait-il. Si vous voulez avoir une vie, il vous faudra la voler.
À cette fin, il me mettait en garde contre les bons sentiments, alors que seules comptent l’âpreté au gain et la volonté de puissance. Il flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Par dessus tout, il aimait citer son cher Marc-Aurèle : « Ce concombre est amer, jette-le ! Des ronces entravent le chemin, évite-les ! Ne demande pas : pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? » À l’absurdité du réel, il refusait la niaiserie d’une explication.
Il m’invitait enfin à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. « Celui qui peut mourir, ne peut être contraint, ajoutait-il, c’est là notre seule liberté. » Il m’incitait également à apprendre à mourir avant de mourir. « Si vous ne vous entraînez pas à la mort, jamais vous ne pourrez acquérir la paix de l’esprit. » Quant au bonheur, il consistait, selon lui, à désirer ce que l’on possède déjà. À vrai dire, je ne lui ai jamais connu d’autre ambition que de régner sur lui-même. Sa mesure lui suffisait. La liberté n’était pas son but : elle était sa propriété.
Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.
Une critique paresseuse pourrait le comparer De visu du Britannique Jim Crace à La Route de Cormac McCarthy. Après tout, ces deux livres ont paru à peu près au même moment, au mitan des années 2000 et racontent le voyage d’un couple, celui d’un père et d’un fils dans La Route et celui de deux jeunes amoureux dans De visu à travers des mondes post-apocalyptiques.
Couple fondateur
Mais la ressemblance s’arrête là. La Route est un roman d’une noirceur totale. S’il y a le Père et le Fils, le Saint-Esprit lui a disparu: le seul but du voyage est une survie immédiate, presque animale dans une création détruite. Le pessimisme métaphysique de McCarthy est impitoyable. Il ne s’agit plus de se rendre quelque part, il s’agit de gagner une heure ou une journée parce que le Royaume n’existe plus. La catastrophe qui les fait marcher en poussant un caddie comme des personnages beckettiens dans un hiver nucléaire, est récente. Les traces de la société post-industrielle demeurent encore présentes, dérisoires et pourtant si précieuses, à l’image de ce caddie, métaphore presque trop évidente d’un consumérisme dont on mesure un peu tard la tragique absurdité.
En revanche, dans De visu de Jim Crace, on se souvient à peine de ce monde-là. On est revenu à une société exclusivement paysanne formée de communautés précaires qui vivent du troc dans une nature souvent ingrate et hostile. Et si la vision de Crace est tout aussi religieuse que celle de McCarthy, son jeune couple sera à la fin la résurrection du couple fondateur d’Adam et Eve dans un Eden qu’ils vont apprendre à se réapproprier.
Mais avant, il leur faudra traverser cette Amérique qui vit comme on peut imaginer que l’on vivait quelque part entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age, une Amérique encore travaillée par une vague espérance : aller vers l’Est, très loin, et trouver la mer, « le puissant fleuve à une seule rive ». On raconte chez les migrants que des bateaux arrivent d’autres continents où la vie est plus belle, qu’une fois la traversée accomplie, on débarque dans un monde où l’on n’est plus à la merci des famines, des mauvaises récoltes ou les flambées aléatoires du « flux », cette maladie qui frappe de temps à autre des groupes ou des individus et ne leur laisse que peu de chances de survie.
À la manière de Giono
Assez habilement, Jim Crace inverse philosophiquement le rêve américain. Ce n’est plus l’Ouest qui représente l’espoir, ce ne sont plus ces grandes plaines, ces forêts, ces ruines cyclopéennes des anciennes cités, ces rivières tumultueuses qui sont un paradis à conquérir. Au contraire, elles sont devenues un enfer misérable à fuir.
En se refusant à toute référence historique ou géographique, Jim Crace transforme son Amérique comme Giono transforme sa Provence. Si nous sommes dans un espace-temps que l’on peut reconnaître à l’occasion, presque par hasard, parce qu’une pièce de monnaie remonte à la surface boueuse d’une route ou qu’une paire de jumelles est trouvée dans une cabane de pêcheur, nous vivons néanmoins avec les personnages dans une contrée mythologique où nous sommes incapables de nous repérer, où les distances semblent infinies au rythme des charrettes surchargées et des juments fatiguées.
Mais De visu est aussi une très belle histoire d’amour entre Franklin et Margaret. Franklin va vers l’Est avec son grand frère. Il boite, ce qui les ralentit tous les deux. Quand ils arrivent à Ferrytown, une petite ville qui prospère en faisant franchir le fleuve grâce à un bac, le grand frère laisse Franklin dans une colline des environs. Il ira travailler à Ferrytown pour payer leur passage. Mais Ferrytown disparaît la nuit suivante à cause d’un glissement de terrain. Franklin se retrouve seul, erre dans la forêt et rencontre Margaret, une fille de la ville qu’on a mise en quarantaine dans un lazaret parce qu’elle était atteinte du flux.
Épopée intimiste
La malade contagieuse et le jeune homme blessé vont donc faire route ensemble. Ce roman, encore une fois, renvoie à Giono autant par une formidable vision de la nature que par la force vitale qui pousse les personnages à s’aimer malgré la brutalité d’une vie où l’on a vite fait d’être réduit en esclavage ou de rencontrer d’étranges communautés religieuses qui vous nourrissent à condition que vous vous débarrassiez de tous vos objets métalliques car le métal est à l’origine de tous les maux de l’humanité.
Épopée lente, presque intimiste, De visu est une célébration de la vie et de l’amour malgré tout. A ce titre, il est plus que jamais de saison.
De visu de Jim Crace (traduction de Maryse Leynaud, Rivages)
Sébastien Rutés (c) MANTOVANI (c) Gallimard/Opale via Leemage
Comment oublier l’ennui du confinement ? En lisant quatre romans azimutés: un road-movie dans un Mexique halluciné, un polar français méthodique comme un rayon laser, une uchronie prolongeant la guerre de Cent Ans et une quête spirituelle dans un univers parallèle belge.
On a beaucoup écrit, dans les gazettes, que le confinement avait été propice à la lecture. Cette généreuse proclamation me laisse dubitatif. Si j’en crois ma modeste expérience et celle de quelques amis qui sont comme moi des lecteurs affamés, les festins que nous nous étions promis n’ont pas forcément été au rendez-vous. L’appétit manquait, on picorait sans conviction, on en laissait dans les assiettes. Les plongées ininterrompues dans de gros romans qui auraient permis d’oublier, les lectures ou relectures de classiques que nous nous étions depuis longtemps promises ne se sont pas révélées aussi riches que nous l’aurions souhaité.
Il faut croire que, ne faisant partie ni de la première ligne ni de la deuxième, on avait la tête ailleurs, entre inquiétude et léthargie. Relisant Le Lys dans la vallée, j’ai eu soudain un sursaut d’inquiétude pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf qui ne respectaient visiblement pas les gestes barrières. La réalité d’aujourd’hui avait contaminé un livre d’hier : je ne sais toujours pas si cet épisode est drôle ou inquiétant, sans doute les deux à la fois.
Alors, essayons de nous rattraper avec l’été, qui doit être une saison « apprenante » d’après le ministre de l’Éducation. Si l’on pouvait simplement retrouver le pur plaisir de la lecture, sans brouillage extérieur, ce serait déjà une bonne chose. Et même si les livres proposés ici appartiennent aux « mauvais genres », leurs auteurs ne sacrifient jamais le style aux histoires qu’ils racontent.
Mitclàn, une saison en enfer
Commençons par un écrivain qui prouve que le roman noir peut lui aussi être un lieu d’expérimentation narrative. Sébastien Rutés est un universitaire spécialiste de la littérature latino-américaine, en particulier mexicaine. Déjà auteur de plusieurs romans, dont La Vespasienne qui se déroule sous l’Occupation vue à travers les divers usages parfois surprenants de ce lieu, il donne avec Mitclàn un roman qui frappe par sa perfection formelle au service d’une histoire atroce racontée sans complaisance, mais sans fausse pudeur. Mitclàn s’inspire d’un fait divers de 2018, quand on a découvert à Guadalajara un semi-remorque abandonné dans un terrain vague, rempli de 157 cadavres. Mais dans Mitclàn, qui est le lieu des morts dans la mythologie aztèque, le pays n’est pas nommé, ce qui confère au roman de Sébastien Rutés l’allure d’une fable d’un réalisme cru, sur une société sombrant dans la violence généralisée.
Le décor désertique, miteux, caniculaire, entre églises en ruine et zones de brûlis, est post-apocalyptique et le récit passe du road-movie au huis clos dans une cabine de camion envahie par l’odeur de putréfaction. À bord, deux chauffeurs qui doivent se relayer avec interdiction de s’arrêter, sauf pour faire le plein. Ils sont désignés par des surnoms, le Gros et le Vieux. Plus personne n’a de nom dans ce monde littéralement innommable.
Cette expédition a été commanditée par le Gouverneur qui, en vue de sa réélection, doit prouver que la criminalité a baissé dans sa province où les Cartels de la drogue se livrent à une guerre sans merci. Le chargement du camion, supervisé par le Commandant, est constitué des dernières victimes en date. À l’approche du scrutin, mieux vaudrait qu’on ne les retrouve pas tout de suite puisque les morgues sont déjà pleines à ras bord.
Les deux chauffeurs sont bourrés d’amphétamines et évoluent dans des hallucinations étouffantes, des pensées désordonnées et la peur de ne pas réussir, car eux aussi jouent leur peau dans cette histoire. Le Gros aimerait tout de même s’arrêter pour vérifier si dans tous ces corps, il n’y aurait pas celui de sa fille récemment disparue.
Ce voyage funèbre est aussi une course contre la montre et pourtant le Gros et le Vieux ne roulent pas vite. Pour ne pas attirer l’attention de la police ou risquer une crevaison, mais aussi pour une raison plus intime et plus étrange : ils ne veulent pas, dans la remorque, « déranger ce bel alignement, toute cette belle organisation, le dernier refuge d’ordre et de propreté dans le chaos du monde, cette sensation d’harmonie que Gros a ressentie quand le Commandant a ouvert les portes. » Évidemment, à la première station-service, les choses vont commencer à se compliquer dans un pays où il y a encore plus de paramilitaires que de cactus.
Sous la plume hypnotique de Sébastien Rutés, Mitclàn flirte avec le mythe. Le semi-remorque n’y est plus seulement un mausolée roulant, mais un trait d’union entre le monde des morts et celui des vivants, un Styx mécanique troué par les impacts de balles où on essaie en vain de se souvenir qu’« un mort, ce n’est pas qu’un cadavre, c’est autre chose. »
Sorti en mars 2020, Les Militantes de Claire Raphaël n’a pas eu le temps de rencontrer son public, comme des dizaines d’autres. Il serait néanmoins dommage de passer à côté. Les romans écrits par des policiers nous inspirent une certaine méfiance. Pas pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons littéraires. Ces romans sont souvent écrasés par leur propre documentation et tiennent alors plus du reportage que de la fiction. On s’empêtre dans des détails de procédure. La profession de Claire Raphaël, ingénieur dans la police scientifique, pouvait laisser craindre une resucée à la française des Experts.
Il n’en est rien. Les Militantes est un roman bien écrit, fluide, qui met en scène un personnage attachant, Alice Yekavian, experte en balistique. Alice, dès les premières pages, donne au lecteur une définition de la police qui ne manque pas de justesse : « Certains aimeraient que la police soit une association sportive de gens qui courent vite derrière les voleurs, alors que nous sommes devenus des intellectuels, patients et méthodiques, assez intelligents pour critiquer nos propres intuitions, assez durs pour ne jamais céder. »
Claire Raphaël (c) Julie Balagué
De l’intuition et de la méthode, elle en a besoin quand elle est invitée à participer à l’enquête sur le meurtre d’une femme en pleine rue, dans un quartier pavillonnaire de Meudon. Elle a été tuée de neuf balles de calibre 45 dans le dos, fait assez rare pour une femme. Les morts de ce genre concernent plutôt les truands. Puis une autre femme est abattue dans des circonstances similaires. Et encore une troisième. L’enquête tourne assez vite autour d’une association s’occupant des violences conjugales et d’un suspect, Grégoire Berger, ancien de l’extrême gauche armée devenu journaliste, écrivain et alcoolique – ce sont des choses qui arrivent.
Aucun désir de prêcher chez Claire Raphaël qui évite les pièges de la bonne conscience, ce poison d’un certain polar contemporain. Si les victimes étaient des militantes, ce n’est pas le cas de ce roman à l’objectivité cruelle. Il vaut autant par la minutie de l’enquête, les fausses pistes qu’il ménage, la résolution à la fois logique et ambiguë que par le portrait d’une femme flic, Alice, dont l’esprit est aussi précis que les lasers utilisés pour déterminer l’angle des tirs.
Une guerre de mille ans
Si on se fie au roman noir, qui n’est jamais que le reflet de l’actualité, notre monde n’est guère aimable. On rêve parfois que l’Histoire ait pris un autre cours. Philip K. Dick, le maître de la science-fiction, disait : « Si ce monde vous déplaît, inventez-en un autre. » C’est le principe de l’uchronie, qui définit une date de divergence : Christophe Colomb ne découvre pas l’Amérique, les nazis ont gagné la guerre ou, plus radical encore, Jésus est gracié et le christianisme n’existe pas – hypothèse explorée dans le remarquable Ponce Pilate de Roger Caillois.
Michel Pagel se livre aussi aux délices amers de l’uchronie dans Orages en terre de France. Désorienter son lecteur est tout un art. Comment en est-on arrivés là, dans le Toulouse de 1991, où circulent des 2 CV et des Panhard Levassor, tandis que des affrontements militaires larvés opposent la ville à Bordeaux ? Michel Pagel est trop malin pour dévoiler d’un seul coup pourquoi et comment le passé a déraillé. Sachez seulement que la guerre avec l’Angleterre commencée en 1337 dure encore…
Il ne sera donc pas question de guerre de Cent Ans dans les manuels. Mais les lointaines conséquences de l’affrontement religieux et géopolitique entre le pape Pie XIII et l’archevêque de Canterbury sont la libanisation de la France.
La composition d’Orages en terre de France est par ailleurs assez séduisante. Quatre longues nouvelles, « Ader », « Bonsoir, maman », « Le Templier » et « L’Inondation » peuvent se lire indépendamment, mais nous font avancer dans l’exploration de l’univers imaginé par Pagel. À travers des personnages ordinaires comme un professeur de physique à l’université ou un jeune soldat d’origine française dans le Poitou contrôlé par les Anglais, qui se fait traiter de collabo par son père, Pagel montre comment les deux églises, catholique et anglicane, qui brident la recherche scientifique s’associent en sous-main pour encourager l’innovation militaire. Le premier avion est ainsi mis au point à Toulouse par un certain Clément. Il est condamné à mort pour hérésie, mais on laisse son assistant poursuivre ses recherches et, quatre ans plus tard, l’armée française dispose d’une aviation suffisante pour une bataille décisive. De leur côté, les médecins anglais en France mettent au point des traitements mystérieux qui prolongent la vie quelques jours après la mort. S’il n’invente pas un futur désirable, Michel Pagel est un maître de l’imaginaire.
Maugis, l’initié.
Christopher Gérard, helléniste et spécialiste du paganisme, qui a rencontré Jünger, serait peut-être surpris d’être classé parmi les auteurs de mauvais genre. Cet érudit belge, amoureux de Bruxelles à laquelle il a consacré un des plus beaux essais écrits sur cette ville, traducteur de Contre les Galiléens de Julien l’Apostat, l’empereur qui a failli changer l’histoire en renouant avec la religion de ses ancêtres, sait ce qu’il doit aux littératures de l’imaginaire en général et aux écrivains fantastiques du plat pays comme Jean Ray, Michel de Ghelderode ou Marcel Thiry.
Plus qu’une uchronie, son dernier roman, Maugis, invente une réalité parallèle qui ressemble à la nôtre, mais qui a connu une histoire radicalement différente depuis les origines. L’action de Maugis commence alors que les armées des XVII Provinces se battent désespérément contre les blindés teutoniques en tenant une dernière ligne de défense au sud du canal Albert. On peut voir ici, et on ne se trompera pas, un reflet diffracté de la Belgique de 1940. Mais aucune date ne permet de nous repérer dans cet univers où on adore à la fois Apollon et le Christ.
La bataille perdue, le lieutenant François d’Aygremont refuse de se rendre. Réfugié avec quelques hommes dans les profondeurs de la forêt ardennaise, il mène sa propre guerre. Il se rappelle ses études à Oxford où il fut admis au sein de la Phratrie des Hellènes, une société secrète qui continue à célébrer les anciens dieux. On y garde comme un trésor la sagesse antique qui mêle la raison et l’enchantement, la philosophie et l’occultisme. Initié sous le nom de Maugis, en souvenir d’un magicien des Ardennes qui n’est pas sans ressemblance avec Merlin, François d’Aygremont, dandy en tweed, va jouer à Bruxelles, à Paris, en Irlande, à Rome un jeu dangereux pour tenter de contrer l’occupant germanique et l’Ordre Noir qui tente de détruire la Phratrie, dernier rempart contre la barbarie. Métaphore de la Seconde Guerre mondiale et de la lutte contre l’hitlérisme, comme Sur les falaises de marbre de Jünger, Maugis joue sur les ressorts du roman d’aventures et du roman d’espionnage pour mettre en relief une quête spirituelle qui finira en Inde, puis au sommet de l’Himalaya.
Christopher Gérard montre ici une ambition dont il a de toute évidence les moyens et son récit bouleverse, enthousiasme et émeut dans son obstination à démontrer que, si la vraie sagesse ne vient jamais, nos bibliothèques demeurent malgré tout le seul antidote à l’éternel et mortifère retour du nihilisme.