La question se pose à nous aujourd’hui avec une douloureuse acuité, tandis que Nantes constate amèrement les dégâts infligés à son église épiscopale par l’incendie criminel du 18 juillet dernier.


D’un point de vue strictement religieux, il s’agit simplement de l’église où siège l’évêque d’un diocèse. C’est d’ailleurs du nom de son trône, la cathèdre, qu’est venu d’abord l’adjectif église cathédrale, puis le substantif que nous connaissons. Détruire une cathédrale ou changer son affectation est donc un moyen solennel de marquer son opposition à l’Église catholique romaine et à son chef le Pape – dont l’évêque est le représentant local – ou de marquer le changement de confession de la population du lieu.

C’est exactement ce qu’on fait les villes acquises au Protestantisme à l’époque de la Réforme, et c’est ainsi que la cathédrale Saint-Pierre de Genève est devenue depuis 1535 le principal temple protestant de la ville après avoir été pendant mille ans l’église de son évêque.

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Mais les cathédrales d’Occident ne sont pas que des sièges épiscopaux, loin de là : elles ont également été investies au fil des siècles de multiples rôles symboliques qui dépassent largement leur stricte fonction ecclésiale, et qui ont d’ailleurs été conservés même lorsque l’Église catholique a été dépossédée des bâtiments au profit d’une autre confession chrétienne. Sur le plan architectural, tout d’abord. Par leur taille – elles furent longtemps et sont encore parfois les monuments les plus imposants de nombreuses cités -, par leur insertion au cœur du tissu urbain et par l’empreinte qu’elles y exercent, les cathédrales ont endossé un rôle éminemment emblématique. La silhouette de la cathédrale de Chartres, la coupole du Duomo de Florence ou celle de Saint-Pierre de Rome suffisent à elles seules à reconnaître la ville où elles se dressent. Sur le plan civil, également: leurs dimensions les ont disposées pendant très longtemps à devenir le cadre incontournable de toutes les cérémonies publiques impliquant de larges assistances, depuis le sacre des rois à Reims (dont la signification religieuse était manifeste) à celui de Napoléon à Paris (dont la fonction politique primait déjà sur la forme catholique) et jusqu’au Te Deum du 26 août 1944 à Notre-Dame, qui marqua à l’époque pour les habitants de la capitale la libération de leur ville bien plus que le discours prononcé la veille par De Gaulle à l’Hôtel de Ville, où le public avait été beaucoup plus restreint. Même sur le plan religieux, la valeur des cathédrales dépasse très largement le simple rôle de siège administratif. Édifiées pour le prestige des villes et des corporations bourgeoises qui les administraient, elles n’en signifiaient pas moins matériellement de la façon la plus visible l’attachement des populations à la foi chrétienne, dans ses croyances les plus triviales comme dans ses aspirations les plus élevées. C’est pour cela qu’elles servirent longtemps de lieu de commerce et de négoce, parce qu’on croyait que les affaires conclues sous leurs voûtes se trouvaient aussitôt assurées d’une sorte de caution sacrée. C’est pour cela qu’y furent installés pendant des siècles les tombeaux de tant de notables laïcs et religieux, afin de garantir à leurs âmes un accès plus facile aux prières des fidèles qui s’y pressaient. Et c’est pour cela surtout qu’on en fit d’aussi extraordinaires bibles illustrées – tant par leur statuaire que par leurs vitraux – afin de rendre accessible au plus grand nombre l’enseignement religieux.

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C’est pour cette raison également que les révolutionnaires radicaux du XVIIIe siècle cherchèrent aussi ardemment à les détruire ou à les mutiler : leur anticléricalisme les poussait à anéantir ou à réduire le plus possible l’empreinte chrétienne que les cathédrales impriment sur les esprits, consciemment ou pas. Et c’est aussi la raison pour laquelle le président turc Erdogan a choisi il y a peu de rendre Sainte-Sophie au culte musulman : en faire une mosquée est la façon la plus simple de retirer à la basilique sa fonction symbolique la plus évidente, à savoir celle de lier la ville à la religion chrétienne…

Le Linceul, le dernier roman de l’auteur de cet article est paru en juin dernier chez Pierre Téqui éditeur.

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