En mai 2019, le grand public faisait la connaissance de Kamel Bencheikh. Auprès du Parisien, l’écrivain s’indignait que sa fille se soit vu refuser l’accès à un bus parisien car elle portait une jupe, selon sa version des faits. Franco-algérien « entièrement descendant de ceux qui ont allumé les Lumières, par le cœur et par l’esprit », m’a-t-il dit, Kamel Bencheikh est chroniqueur au Matin d’Algérie et est un fier militant de la laïcité. Il porte aussi la poésie dans son cœur et en a publié des recueils. Avec L’impasse, il est désormais romancier. L’impasse est une invitation au voyage, un voyage sur l’autre rive de la Méditerranée, un voyage dans le temps.

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Le temps fini des colonies

À la fin des années 1950 en pleine guerre d’Algérie, Abdelkader vient de s’évader du bagne de Lambèse, au nord-est algérien. Guidé par sa foi en la lutte armée, il marche vers la capitale. Dans la pesanteur de la clandestinité, il emprunte un itinéraire que d’autres ont choisi pour lui-même. De passeur en passeur, il fait de brèves haltes pour des rencontres tout aussi brèves. Alors qu’il rêve d’une Algérie unie, prospère et libre, le fil des pages nous dévoile une nature enchanteresse et d’enivrantes contrées. Dans les confins de la Kabylie et sur les hauts-plateaux sétifiens, des hommes songent au grand soir qui pansera les cicatrices du passé. Entre deux thés, ils goûtent à la chorba ou autres marmites préparées par ces dames. Sous les flocons de neige kabyle, une jeune femme s’enflamme pour « le vaillant peuple algérien » face à « l’occupant ». De quoi faire chavirer le cœur du prétendant au rôle de guerrier.

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L’impasse parvient à sensibiliser les non initiés aux prémices de la décolonisation algérienne, quand l’islam n’avait pas encore complètement captivé le pays. D’islam, il est d’ailleurs très peu question dans ce roman, d’humain, beaucoup. Des humains qui s’imaginent que le pire est derrière eux et que libérée du poids colonial, l’Algérie sera nécessairement rayonnante. Une candeur criante émane des protagonistes bercés d’illusions qui ne jurent que par un grand renversement de l’ordre colonial. Une plongée dans la guerre d’Algérie que Kamel Bencheikh parvient à traiter par le seul prisme du récit sans chercher à distiller ses convictions de militant -ce qu’il fait déjà copieusement dans ses chroniques et sur les réseaux sociaux. À une époque où, comme le rappelait Jérôme Leroy dans un excellent article, trop d’écrivains sont étiquetés en fonction de leur bord politique, il est agréable de découvrir une nouveauté qui ne prétend pas être « engagée » ou « nécessaire » au genre humain.

Genèse d’une patrie 

« Je tiens à ce que mes livres soient édités en Algérie car je veux que les gens d’Algérie lisent plus. Là-bas, vingt euros c’est quasiment une semaine de salaire », m’a assuré Kamel Bencheikh au détour d’un café. Désenchantement des lendemains, que l’on sent déjà poindre dans l’aventure d’Abdelkader il y a plus d’un demi-siècle. Les amateurs de péripéties seront déçus par la lenteur de la mise en place de la trame du récit, due à l’atmosphère lourde de cette période trouble. D’autres ne se délecteront pas forcément des nombreuses descriptions des repas du guerrier en herbe. Reste qu’à mesure qu’avance le roman, on s’imprègne de la genèse d’une patrie sur le chemin de son histoire. L’aventure ne faisant alors que commencer, ceux qui se laisseront charmer par L’impasse pourraient bien être tentés de connaître la suite.

L’impasse, Kamel Bencheikh, Éditions Frantz Fanon

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