Chez nos voisins belges, le voile islamique profite aussi du soutien des écolos ou de pseudoféministes pour se banaliser. Dans le Soir, une tribune qui s’indignait du phénomène a été censurée avant d’être remise en ligne dans une version édulcorée. Son auteur, Florence Bergeaud-Blackler, est depuis menacée.


L’islamisation de la Belgique, visible à l’œil nu, en particulier dans certains quartiers de Bruxelles que l’on qualifie de « diversifiés » pour euphémiser le phénomène, a été rendue saillante ces jours-ci à travers le « balek-gate » (1).

Ce qui devait être une petite histoire belge est en train de prendre une dimension internationale. En publiant sa tribune « Le hijab et les errements du néo-féminisme », censurée par le journal le Soir, qui était une réponse à une autre “carte blanche”, « Cachez ce foulard », la directrice de l’Observatoire des fondamentalistes de Bruxelles Florence Bergeaud-Blackler ne s’attendait pas à un tel afflux de réactions. Pour un rappel des faits exhaustif le lecteur peut se rapporter à l’excellent article (dossier) de Marcel Sel.

Je déplore que les néoféministes utilisent le hijab, comme les islamistes s’en servent, pour leurs projets politiques respectifs. Mais ce qui me sidère c’est que les premières ont beaucoup plus à perdre que les seconds en se mettant à leur service. A force d’aveuglement et d’instrumentalisation du hijab, elles participent à la banalisation de l’islamisme et à sa diffusion au mépris des populations musulmanes qui le subissent et paient un lourd tribut. Florence Bergeaud-Blackler

Pour comprendre comment on a pu en arriver là, à savoir comment des personnes prétendument progressistes peuvent être plus hijabophiles que les musulmans eux-mêmes, il faut comprendre l’histoire de la Belgique. Je ne vais pas la reprendre à partir du moment où on a botté le derrière aux Hollandais, ni évoquer Léopold II. Je veux surtout souligner que la Belgique est peut-être le seul pays au monde gouverné par le principe de compromis, à savoir que des peuples différents (historiquement Flamands / Wallons) qui ont voulu vivre ensemble, qui ont l’habitude de se chamailler, ont toujours fini par trouver des solutions satisfaisantes. La Belgique est dans son essence un miracle permanent. Ce principe de compromis se traduit notamment par la possibilité de rester plus d’un an sans gouvernement sans que le pays n’implose. Je ne suis pas sûr que pareille expérience en France se déroulerait de manière aussi apaisée.

Auto-exclusion

Une société moderne n’a pas vraiment le choix que de tendre vers l’inclusion. Les vagues d’immigration et l’ouverture à l’égard de certaines minorités qui jadis souffraient en silence, font que nos sociétés sont variées, multiples, et qu’un modèle trop rigide serait insatisfaisant. Le challenge se présente comme suit : respecter chacun des citoyens dans ce qu’ils sont – c’est mieux que de dire « dans ce qu’ils ont de différent » –, à l’intérieur d’un cadre qui, à défaut d’être parfait, garantit des libertés, aspire à la paix sociale, sans tomber dans ce qu’on pourrait appeler « la dictature des minorités ». Tout un programme !

L’islam en tant que culture (ou en tant que religion pratiquée dans un cadre privé) entre dans ce grand concept qu’est la diversité. L’islam est reconnu en Belgique depuis 1974 – la Belgique étant le premier pays européen à inscrire le culte dans sa loi – et la grande majorité des musulmans est, dans l’ensemble, plutôt bien intégrée socialement. En revanche, le voile islamique est une spécificité (une certaine lecture de l’islam, et une certaine opinion de la femme) et celle-ci ne dispose d’aucun passe-droit lorsqu’un règlement intérieur pose un cadre de neutralité. Parler d’exclusion lorsque les femmes musulmanes souhaitent porter leur voile de façon inconditionnelle en tout lieu et en tout temps est aussi stupide que de parler d’exclusion pour ce monsieur qui voudrait à tout prix faire quelques longueurs à la piscine communale en bermuda, alors que seul le slip de bain est autorisé. Se résigner à ne pas aller nager à cause de cela est de l’auto-exclusion, et n’importe quel esprit pourvu de bon sens l’admettra.

Toujours plus de progrès grace à la télé publique !

L’histoire est partie de rien du tout. Florence Hainaut est connue du grand public pour ses indéniables qualités de chroniqueuse, notamment dans l’émission de la RTBF « On n’est pas des pigeons », qui est une excellente émission de protection des consommateurs. L’émission a un ton léger, c’est du « made in Belgium » dans le bon sens du terme – même si « made in Belgium » est toujours dans le bon sens du terme selon moi, mais je ne suis pas forcément objectif sur ce point ! –, les reportages sont de qualité, et Florence Hainaut était très appréciée – « était » car elle a quitté l’émission en 2016.


Aujourd’hui le nom de Florence Hainaut fait le tour du monde francophone grâce à cette tribune dans le Soir. Je ne vais rentrer ni dans le contenu, ni dans ce qui s’est passé ensuite, le dossier de Marcel Sel contient absolument tout. La seule chose que je dirais c’est qu’on ne peut apprécier la “carte blanche” de Florence Hainaut que si l’on possède un certain logiciel, à savoir envisager que l’épanouissement de la femme peut se faire à travers le fait de la couvrir parce qu’une religion lui donne l’injonction de le faire !

C’est un peu dans la vague du féminisme 2.0, intersectionnel, où les « minorités » coopèrent et incluent tous ceux qui veulent faire partie du club, ce qui peut parfois ressembler à une espèce de néo-boboïsme à l’intérieur duquel il existe des sous-catégories plus avantagées que d’autres. Je vous laisse par exemple deviner qui est plus avantagée entre Claudia, militante du dimanche, cadre chez Glaxosmithkline, qui aime manifester « pour l’égalité de tous » avec ses amis après son brunch dominical, et Fatima qui galère à trouver un stage en entreprise pour valider son master parce qu’il est hors de question qu’elle ôte son voile.

Le voile n’est pas qu’un morceau de tissu

Il est particulièrement intéressant d’observer comment à l’intérieur de ce sous-système, il y a des dominants – qui ont les meilleurs jobs et les meilleures perspectives sociales – et ceux, souvent celles, qui sont au bas de l’échelle, et qui ont cette chance inouïe de pouvoir être défendues par des « laïques » ou des « open minded muslims », et de se soumettre librement à cette magnifique religion, dans sa version la plus rigoriste, qui a prévu un traitement particulier et exclusif aux femmes parce que femmes. Elle n’est pas belle la vie ?

Lorsque Florence Bergeaud-Blackler – docteure en anthropologie et auteure d’une soixantaine d’ouvrages et d’articles, chargée de recherche au CNRS, comme l’a rappelé l’excellent Kamel Bencheikh – répond à la “carte blanche”, elle ne s’attendait donc pas à ce qu’elle allait déclencher. Il faut savoir qu’en Belgique, on n’a pas spécialement l’habitude des débats enflammés sur l’islam, et c’est d’ailleurs pour cela que ça va aussi loin à propos du voile où l’argument benêt en sa faveur est : qu’est-ce que ça peut bien vous faire que ces femmes tiennent à porter ce simple bout de tissu ? (je caricature à peine).

Voilà où est l’erreur conceptuelle : considérer le voile comme un simple bout de tissu. S’il ne s’agissait que d’un simple bout de tissu, il faudrait en effet avoir de gros soucis émotionnels pour se positionner contre. Or, un simple bout de tissu, vous pouvez le porter un jour pour aller avec un ensemble, et vous pouvez décider de ne pas le porter le lendemain. Ce  « bout de tissu insignifiant » — ou présenté comme insignifiant par ceux qui manquent de culture ou qui se trompent de bonne foi — c’est ‘a commitment for life’ ! C’est-à-dire qu’on ne peut pas l’enlever, et là est toute la tragédie de celles qui voudraient le retirer et qui n’obtiendront jamais aucun soutien dans ces groupuscules post-modernes d’extrême-gauche. Le discours progressiste qui conduit à ces drames sociaux est maintenant appuyé par ces pseudoféministes aux fondements conceptuels fragiles.

Les Frères musulmans à la manoeuvre ?

Le plus grave dans cette affaire, c’est cette collusion manifeste entre le politique (les Ecologistes belges pour ne pas les citer, bruxellois en particulier), le religieux et les médias. Cela a été rendu visible par la polémique et le retrait de l’article du site du Soir, et ce n’est certainement pas à l’avantage de tous ceux qui ont été cités dans ce qui est devenu une affaire. Ce qui a valu des critiques à cette réponse de Florence Bergeaud-Blackler, c’est qu’elle présumait d’une collusion avec les Frères Musulmans, notamment via une relectrice qui serait « proche de la confrérie » – ce passage a dû être supprimé pour que le texte soit de nouveau mis en ligne par le Soir. Évoquer la confrérie pose un vrai problème, en ce sens que ses membres ne se vantent pas d’en faire partie. Disposer d’« indices » sera toujours insuffisant pour faire des procès à charge, ou des présomptions d’appartenance, de surcroît en mentionnant des noms. Parce que s’il n’est pas agréable d’avoir l’étiquette d’ « islamophobe » ou d’ « allié à l’extrême-droite », l’étiquette de « Frère Musulman » n’est pas chouette non plus, surtout pour celui ou celle qui n’en ferait pas partie en réalité !

In fine ceux qui s’en sortent le mieux dans ce dossier sont : les Frères Musulmans qui le sont vraiment, qui s’assument comme tels, et qui font leur boulot au quotidien – c’est pour ça qu’il est préférable de s’intéresser aux indices probants comme ce signe de « R4BIA » (avec les 4 doigts), qui est le signe de ralliement aux Frères Musulmans –, et les « bobo-gauchistes » dont l’étiquette est quasiment devenue un titre de noblesse aujourd’hui ; au pire des cas, ça ne vous ruine pas une réputation comme l’accusation de fasciste/raciste/islamophobe peut le faire.

En réalité, il y a peu d’espace entre les racistes – c’est un scoop, les vrais racistes existent aussi – qui utilisent la critique de l’islam comme prétexte parce qu’au fond « ils n’aiment pas les Arabes » – un peu comme les antisémites qui se cachent derrière l’antisionisme – et cette extrême-gauche qui s’étend comme de la vase jusqu’au centre-gauche. Ce n’est pas quelque chose de nouveau : quand on n’a pas le niveau pour débattre, il faut discréditer ses contradicteurs (ici l’Observatoire des Fondamentalismes), et c’est peu cher que d’évoquer le racisme et l’islamophobie quand on est soi-même dans « le camp du bien ». C’était sans compter sur le soutien des réseaux français, pour qui la laïcité est bien plus importante qu’elle ne l’est en Belgique – où nous parlons du principe de neutralité – et qui va, je l’espère, appeler à davantage de mesure à l’avenir auprès des différents acteurs qui se positionnent sur la question de l’islam en Belgique.

Retrouver un débat serein profiterait à tout le monde

La démocratie et la liberté d’expression sont clairement ce que nous avons de plus sacré. Elles permettent de mettre sur la table ses perceptions, ses engagements et ses aspirations. Vouloir bâillonner, vouloir faire taire, vouloir censurer, cela ne servira les intérêts de personne. Au contraire, cela va cristalliser des positions et appeler à une artillerie de plus en plus lourde. Je pense que nous n’avons pas besoin de ça en Belgique. Il est fort probable que personne n’ait imaginé que cela irait si loin. Peut-être est-ce important de prendre du recul et d’apprendre, ou réapprendre à se parler, à échanger, et que chacun questionne ses propres méthodes. Cela s’applique aussi à l’Observatoire des Fondamentalismes. La députée libérale Viviane Teitelbaum, tout en maintenant son soutien à l’Observatoire, a critiqué à raison le ton virulent de la première version de la carte blanche de Florence Bergeaud-Blacker. On peut déplorer les suspicions qui sont faites sur des personnes, citées sans qu’elles n’aient pris part au débat, ce qui a sans doute encouragé un front commun contre le texte et l’Observatoire.

Mais n’oublions pas l’essentiel, à savoir qu’une fois les noms biffés, Florence Bergeaud-Blacker a fourni une réponse de grande qualité à un papier qui était au mieux maladroit, et il est sans doute préférable d’en rester au mieux.

Je conclurai en disant qu’il y a deux soucis majeurs au regard du débat public en rapport à l’islam : critiquer l’islam quand on ne sait pas ce que c’est, et défendre l’islam quand on ne sait pas ce que c’est.

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