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L’ensauvagement, problème ou solution?

Retour à l'état sauvage

L’ensauvagement, problème ou solution?
Bayonne, 8 juillet 2020 : marche blanche en hommage à Philippe Monguillot, le chauffeur de bus décédé à la suite de sa violente agression. © Iroz Gaizka/AFP

L’ensauvagement que subit la France depuis l’été dernier est le signe d’une régression de notre civilisation à la barbarie. Ce retour à l’état sauvage n’a pas grand-chose à voir avec celui dont rêvaient les philosophes du XVIIIe siècle, pas plus qu’avec celui dont rêvent nos écologistes modernes.


La décapitation du professeur d’histoire Samuel Paty relance le débat sur l’«ensauvagement» de la France suscité par la mort du chauffeur de bus de Bayonne[tooltips content=”Voir « La vie d’un chauffeur de bus compte (aussi) ! », mis en ligne sur le site de Causeur.fr le 17 juillet 2020.”](1)[/tooltips], qui a donné lieu à un face-à-face musclé entre Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ; le ministre de l’Intérieur légitimant l’usage de ce terme par les chiffres de la criminalité et le garde des Sceaux appelant à ne pas confondre le « sentiment d’insécurité » avec le réel. Rien donc, dans ce débat, qu’on ne sache déjà quant au clivage droite-gauche. Mais le plus étrange reste qu’on se contente d’évoquer des bilans catégoriels (incivilités, actes de délinquance ou de banditisme, homicides) en passant sous silence un processus régressif infiniment plus inquiétant et complexe ; et qu’on récuse parallèlement l’emploi de ce mot en affirmant que la population tend à confondre son ressenti avec la réalité des faits. Il est bon que le peuple dise ce qu’il pense, mais à condition que ça aille dans le sens du Progrès!

Régression globale de la société

Le mot tiendrait donc son aura ambiguë de la dramatisation qui l’a porté sur le devant de la scène, et pas du processus qu’il montre du doigt : qu’un pays qui a tant contribué à promouvoir les valeurs de la civilisation puisse être en train d’en sortir, et se renier en laissant la barbarie regagner chaque jour davantage le terrain qu’on pensait définitivement acquis aux idéaux républicains. L’ensauvagement est en ce sens bien pire que la sauvagerie native de l’homme des « sylves » (forêts), puisqu’il conduit toute une société qui se pensait civilisée à occulter que des actes, pour l’heure isolés mais particulièrement abominables, sont révélateurs d’une régression globale de la société. Considérer l’ensauvagement de la France comme un processus bien réel, distinct de la criminalité qu’on ose dire « ordinaire », suppose donc qu’on soit capable d’en identifier les signes, même si un assassinat sordide commis au nom de l’idéologie islamique témoigne d’un autre type d’ensauvagement que les agressions quotidiennement observées dans les transports en commun. Or ces signes sont là, et depuis longtemps déjà, dès lors qu’on veut bien les voir : montée en puissance d’une brutalité sans limites, haine viscérale de la culture occidentale, indifférence à la souffrance des victimes…

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Aucun doute n’est donc possible quant à la nature « barbare » de cet ensauvagement qui annule tous les efforts de réflexion consentis par les Européens depuis la fin du XVIIIe siècle pour mieux distinguer le sauvage du barbare. Nombre d’écrivains et artistes revendiquent en effet de retrouver leur part de « sauvagerie » au nom – là est le paradoxe – d’un idéal de culture plus profond et plus noble que celui de l’Europe où l’excès de civilisation, ou de ce qu’on prend pour telle, génère de nouvelles formes de barbarie. Assumant son « irrémédiable sauvagerie », François Augiéras disait de la « civilisation de Paris » qu’elle est « la seule qui n’incarne pas les valeurs qu’elle prétend siennes[tooltips content=”François Augiéras, Le Voyage des morts, Grasset, « Les Cahiers rouges », 2000, p. 9.”](2)[/tooltips] ». Ces aventuriers de l’esprit pensaient qu’on ne sauverait la culture européenne qu’en apprenant à connaître la part de « primitivité » qui ancre l’individu dans un fonds anthropologique archaïque, seul capable de contrebalancer la perte de contact avec la réalité due à un excès de rationalité, d’intellectualité.

Le pacte social fondait notre civilisation

On nous dira sans doute que l’ensauvagement d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui dont on attendait hier qu’il restaure un équilibre perdu entre l’homme et son environnement naturel et social. Dans leurs formes respectives sans aucun doute, mais pas en tant que symptômes d’un dérèglement des rapports entre nature et culture, sociabilité et barbarie. Notre tort est de ne pas vouloir admettre que les sociétés occidentales modernes ne survivront qu’en relevant le défi de Nietzsche : « Jusqu’où un homme, un peuple peut-il déchaîner en lui les instincts les plus redoutables et les faire tourner à son salut, sans qu’ils entraînent sa perte : mais au contraire sa fécondité, en actes et en œuvres[tooltips content=”Friedrich Nietzsche, Œuvres philosophiques complètes XII : Fragments posthumes (trad. J. Hervier), Gallimard, 1979, p. 21.”](3)[/tooltips]. » Mais comment savoir si la contre-culture de l’ensauvagement volontaire répond à cette attente ou favorise le déchaînement d’une « primitivité » barbare ?

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De même ne voit-on pas clairement le rapport, s’il en est un, entre la lutte contre l’ensauvagement mortifère véhiculé par l’islamisme radical, et les pratiques de « réensauvagement » (rewilding) du milieu naturel : permettre à des écosystèmes de se reformer naturellement grâce à l’éviction de l’homme, qui se contente d’être l’initiateur du projet, et à la réintroduction des grands mammifères dont l’activité prédatrice contribue à l’équilibre de l’ensemble et favorise le retour d’espèces qu’on pensait disparues. En revanche, quand le prédateur humain sévit, c’est le dérèglement de l’ordre social qui s’ensuit. Le réensauvagement pourrait ainsi devenir le modèle d’un nouveau pacte social, sans autre engagement contractuel que de produire du « sociétal » à l’image d’un milieu naturel préservé de toute intervention humaine. Comme l’ensauvagement barbare, mais par de tout autres moyens, le réensauvagement appliqué aux sociétés humaines mettrait fin au politique et préparerait une sortie, en douceur cette fois-ci, hors de la civilisation jusqu’alors fondée sur le pacte social.

Avons-nous donc raison de nous y accrocher ou devrions-nous accepter ce changement de paradigme au profit d’un pacte avec la nature qui se chargerait de rééduquer les plus récalcitrants ? Ainsi pourrait-on envisager des travaux d’intérêt collectif qui, effectués dans un environnement peu propice aux regroupements grégaires, stimuleraient l’émergence d’une sauvagerie reconstructrice. Le souvenir me revient alors de ces Touaregs du Hoggar qui, ayant entendu parler des actes de délinquance commis en France par de jeunes Maghrébins, nous suggéraient de leur envoyer ces « sauvageons » afin que quelques marches dans le désert leur remettent les idées en place. C’étaient là propos d’hommes sages, civilisés. Aujourd’hui sillonné par des groupes de djihadistes lourdement armés, le désert lui-même n’est plus un sanctuaire où se « réensauvager » afin de retrouver sa place dans la cité. C’est en son sein que le combat doit donc être mené, à l’arme la plus lourde dont dispose le législateur qui ne peut hélas rien contre le désarmement moral de certains de nos concitoyens.

Novembre 2020 – Causeur #84

Article extrait du Magazine Causeur


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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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