Accueil Site Page 121

La croisière des Indignés

0

En ce jour d’espoir, alors que le cessez-le-feu s’installe à Gaza et qu’une poignée d’otages survivants vont, après deux années en enfer, retrouver enfin leurs familles, offrons-nous un petit retour sur la dernière bouffonnerie en date.


Ils sont partis d’Espagne ou d’Italie, keffieh autour du cou, drapés dans la ferveur mystique de Croisés sans Dieu.

Les voiles gonflées d’aise, la « flottille pour Gaza » voguait vers le Levant chargée d’une petite armée de militants – dont les inévitables Greta et Rima – persuadés de servir le Bien en se précipitant vers les nouveaux « damnés de la Terre ». Les seuls qui vaillent qu’on prenne son baluchon et ses RTT.

Ces militants repus de bonne conscience ne défendent pas la justice, ils s’enivrent de leur imposture morale. Que pèsent pour eux les hécatombes africaines, la stérilisation des femmes ouïghoures, les pendaisons d’opposants iraniens ou le sort des jeunes filles sous les Talibans ?

Ces pèlerins ne sont ni des martyrs ni des apôtres, mais les produits d’une indignation subventionnée. En quête d’une auréole médiatique, ils ont foncé vers Gaza comme d’autres vers Compostelle. Non pour une cause, exploitée jusqu’à la corde par les djihadistes du Hamas, mais pour se contempler eux-mêmes.

Et quand ils pleurent, ce ne sont pas les pauvres Palestiniens qu’ils pleurent – ceux-là pouvaient bien crever du jusqu’au-boutisme de leurs chefs planqués dans les tunnels ou les hôtels de Doha -, mais leur propre impuissance.

A lire aussi, Charles Rojzman: La culpabilité des enfants gâtés de la gauche et la fabrication de l’ennemi

L’indignation réflexe est devenue leur profession de foi. Ils ont troqué l’Évangile pour le catéchisme de l’anticolonialisme et s’imaginent lutter contre le Mal parce qu’ils ont besoin d’un Mal pour exister. D’où leurs complaintes sur les prétendues maltraitances subies dans les geôles israéliennes, ultime rite d’une liturgie victimaire.

À bien y regarder, ces braves gens qui ont osé se dire « otages » pour avoir été retenus durant quelques heures avant d’être expulsés, détestent Israël non pour ce qu’il fait – sa riposte sans merci aux massacres effroyables du 7 octobre -, mais pour ce qu’il est. Non pour les fautes qui lui sont reprochées, mais pour sa force.

François Furet l’avait bien vu avant tout le monde : « La gauche européenne a cessé d’aimer Israël le jour où elle a cessé d’aimer la liberté. » Et ceux qui la défendent contre les tyrannies orientales.

Israël les offense par son existence même, parce qu’il dément leur rêve d’un monde où les vaincus resteraient vaincus, et les Juifs d’éternels soumis. Sa vitalité leur est un scandale car, malgré ses tensions internes et ses débats brûlants – ceux d’une démocratie en guerre -, ce n’est pas Israël qui a changé, c’est l’Occident qui a renoncé à ce qu’il est.

Gageons que la fin annoncée de la guerre à Gaza ne leur permettra pas de sortir si facilement du schéma moral binaire dans lequel les gauches européennes – particulièrement la française, hélas inféodée aux propagandistes – se sont enfermées.

Message à «Papa poule»

Monsieur Nostalgie nous parle ce dimanche de Sady Rebbot. L’acteur disparaissait le 12 octobre 1994, il incarna « Papa poule » à la télévision. Et si l’enfance ressemblait à cette famille monoparentale échouée dans une maison délabrée de Montreuil…


Hier, j’écoutais François Mauriac, de sa voix asthmatique, presque éteinte, gravissant parfois les aigus à la fin de ses phrases pour leur donner une aspérité chantante ; l’écrivain dissertait sur l’enfance et les chemins de la création littéraire. Il répondait aux questions d’un journaliste dans le parc de Saint-Symphorien pour une émission pleine de componction et d’agenouillement datant de 1969. Le nobélisé 1952 se rappelait ses deux mois de vacances dans ce parc des Landes, pays de cocagne et de lectures intensives où murissait déjà une œuvre charnelle et empêchée, celle d’un catholique « mal pensant » comme il aimait à se définir. Les pins et les illustrations d’Hetzel saupoudraient sa conversation, il semblait heureux de les évoquer avec ce style contrit et fanfaron. Il y a du fanfaron chez Mauriac, une manière de briller en sourdine. J’ai moi-même essayé de retrouver dans ma mémoire, l’oscillation de cette enfance. D’aller puiser honnêtement à la source quelques reliquats de mes jeunes années sans les enjoliver, ni les embuer. J’entrevoyais bien quelques traces lointaines de mon étrange ruralité provinciale, des odeurs de chais et d’essence, des grands fûts apposés à des murs noirs, des publicités d’apéritifs viniques aux vertus médicinales tapissant le bureau de ma grand-mère, cheftaine blonde, une collection de guides Michelin dans une bibliothèque, il ne me reste plus que l’édition 1903, et des voitures de sport blanches au bruit infernal que mon père garait en travers avec l’insouciance yéyé. Tout ça était confus et à vrai dire peut-être recréé, reconstruit par mon imagination mêlée aux souvenirs de mes propres parents. Donc, pas tout à fait à moi. Je n’en étais même pas le dépositaire. Pourtant, je n’avais pas complètement rêvé. Il y avait dans ce garage immense au sol tamisé, des siphons par milliers avec leurs becs en étain, de toutes les couleurs, rose bonbon et bleu layette, entreposés dans des caisses en bois. J’en suis certain, les caisses montaient jusqu’au plafond. Mais si je pousse l’introspection plus loin, si je ne veux pas me laisser enfermer dans cette gravure d’époque, la sensation de l’enfance, la vraie, son amertume chaude, son brouillard heureux, ses tâtonnements tristes, je les dois à « Papa poule ». Aucun autre programme ne me plonge dans ce mirage cotonneux, ambigu car hésitant à choisir le camp de mes émotions. La joie de retrouver cette famille, ses gentilles frasques quotidiennes et ce pincement au cœur que je ressens dans ma chair avec déjà, en point de mire, les fracas de l’âge adulte à venir. Je regardais « Papa poule » avec une sorte d’envoûtement et d’incertitude, de légers tressaillements. Les larmes prêtes à couler comme si elles attendaient le générique pour déverser leur trop-plein, comme si elles annonçaient un passage vers l’adolescence. Cinq ans après, à onze ans, nous avions changé de monde et de lieu. On avait quitté Montreuil pour le Vésinet, Bernard Chalette et ses enfants pour le vaudeville bourgeois de « Maguy ». Nous sommes nombreux dans ma génération née dans les années 1970 à vénérer cette série d’Antenne 2 déclinée en deux saisons et comportant 12 feuilletons. Nous étions entre 1980 et 1982, Giono entrait dans la Pléiade et Renaud passait un mois de janvier entier à l’Olympia. C’est alors que Sady Rebbot, né à Casa au Maroc en 1935, nous est apparu, frisé, l’œil rond, aimant et dépassé par sa progéniture turbulente, sa bonté qui n’était pas suintante était plus que rassurante dans nos campagnes. Elle avait quelque chose de naturelle et de reposante. Il faisait face aux pires situations ménagères sans perdre ses nerfs. « Papa poule » est aujourd’hui étudié comme un phénomène de société, annonçant les brisures familiales et l’avènement du père célibataire chargé d’une marmaille sympathique. À sept ou huit ans, nous ne regardions pas cette saga avec des yeux de sociologue. Nous trouvions que « Nanard », dessinateur dans la publicité, élevait Éva, Claire, Paul et Julienne avec amour et discipline. Nous aimions retrouver Sady Rebbot au volant de son Estafette clownesque, rire à ce running gag du dogue allemand tirant sur la laisse de son maître, et puis nous étions captivés par cette maison à l’abandon, clos de mur, à l’herbe haute et au marronnier centenaire, elle avait des allures d’Ermitage célinien, on se serait cru à Meudon. « Papa poule » aura toujours l’odeur du chocolat en poudre et des îles flottantes de grand-mère et nous repensons souvent à Sady, ce père légitime de substitution.

Féminicides, le mot juste ?

L’écrivaine mauricienne Nathacha Appanah publie un livre choc sur les violences faites aux femmes. Incontournable.


Il est des livres dont on ressort profondément ébranlé. La nuit au cœur est de ceux-là. Il y est question de trois hommes qui ne seront jamais désignés que par leurs initiales. MB, maçon né en Algérie. RD, chauffeur dans un ministère. HC, journaliste et poète. Trois hommes apparemment au-dessus de tout soupçon. Et pourtant.

Il y est aussi question de trois femmes. Leurs compagnes. Trois femmes victimes de violences conjugales. Deux d’entre elles vont en mourir. La troisième va s’en sortir et raconter. C’est l’auteur de ce livre. Nathacha Appanah rencontre HC à l’âge de dix sept ans. Elle rêve alors d’écrire et vient de recevoir un prix littéraire. HC, de trente ans son aîné, vient l’interviewer chez ses parents. Rien ne permet alors d’imaginer ce qui va suivre. Il y aura le premier viol, puis les coups, les tentatives de strangulation, les humiliations. HC coupe l’écrivaine de sa famille, de ses amis. Elle qui ne vivait que pour l’écriture, n’écrit plus. Elle dont les proches louaient la gaieté, se sent glisser dans un trou, telle Alice dans le livre de Lewis Carroll. Elle vit la peur au ventre, le jour mais aussi la nuit. HC la surveille, constamment, y compris pendant son sommeil. Elle ne s’ouvre à personne de son calvaire. Jusqu’au jour où HC la poursuit en voiture. Elle sait alors sa dernière heure arrivée. Elle parvient pourtant à s’échapper. Les années passent. Elle tente d’oublier. De minimiser.

A lire aussi: L’ouïe fine d’Alexandre Postel

Mais voilà. L’histoire ne s’arrête pas là. En décembre 2000, sa cousine Emma, Mauricienne comme elle, meurt percutée puis écrasée par son mari au volant de sa voiture de fonction. L’affaire est vite étouffée. Puis en mai 2021, près de Bordeaux, Chahinez Daoud, une jeune femme d’origine algérienne est brulée vive par son mari. L’idée se fait jour peu à peu de réunir ces sœurs d’infortune dans un livre, de les « mettre côte à côte, bien au chaud à l’abri » entre ses pages. Nathacha Appanah se lance alors dans une enquête, rencontre les parents de Chahinez, puis ceux d’Emma. Avec une empathie qui ne s’explique que trop bien, elle raconte la vie de ces femmes brisées par la peur. Le scénario immuable. Les insultes, les agressions, l’isolement, le contrôle des sorties, des vêtements. « Attention la prochaine fois » l’avait menacé HC sans terminer sa phrase. Il n’en avait pas eu besoin elle savait que c’était : « je vais te tuer ».  L’écrivaine dans un souci permanent d’exactitude ne cache pas combien il est difficile de s’extraire de l’emprise. Ce fut le cas d’Emma qui a voulu quitter son mari par deux fois et a fini par revenir. Ce fut celui de Chahinez. Ce fut aussi le sien. Il a fallu près de trente ans à l’écrivaine avant de pouvoir envisager ce livre avec calme et sérénité. Trente ans pour trouver la bonne distance et faire de ces trois histoires un projet littéraire. Ce qui frappe, au-delà de la force saisissante du sujet, c’est la somptuosité de la langue. Nathacha Appanah traque sans relâche le mot juste. « Je voudrais écrire -confie t’elle-en ponçant (…) les mots, l’orthographe, la grammaire, gratter, gratter jusqu’à buter sur l’os même de l’acte et qu’il existe sur cette page comme tel : un geste inqualifiable, innommable, sans langue, sans mo,t sans orthographe, sans grammaire. » Elle y est plus que parvenue et signe un livre puissant, bouleversant, essentiel.

La nuit au cœur de Nathacha Appanah, Gallimard 282 pages

Le Roi et la Gen Z: le Maroc en pleine mise à jour

0

Le Maroc face à la Génération Z: Mohammed VI engage un dialogue avec la jeunesse autour du développement économique et de la justice sociale


La meilleure preuve que le Maroc partage bien des traits avec ses voisins européens réside sans doute dans l’émergence de sa « Génération Z », un mouvement social qui rappelle, par certains aspects, celui des gilets jaunes, mais avec une dimension générationnelle plus marquée. Ce phénomène traduit avant tout un malaise profond, celui d’une jeunesse mondialisée, consciente de vivre dans une époque pleine d’incertitudes. Et pourtant, paradoxalement, le royaume chérifien connaît aujourd’hui une phase de croissance économique soutenue et un développement visible dans plusieurs secteurs.

Génération frustrée

Cette contradiction entre vitalité économique et inquiétude sociale illustre une fracture de plus en plus perceptible : celle qui oppose les indicateurs de prospérité aux réalités vécues par la jeunesse. Les jeunes Marocains, massivement connectés, utilisent les réseaux sociaux non seulement pour échanger mais aussi pour exprimer leur frustration face à des perspectives professionnelles jugées insuffisantes. Les plateformes numériques deviennent alors à la fois un exutoire, un espace d’organisation et un outil de mobilisation.

Cependant, ces mouvements en ligne, bien qu’énergiques, souffrent souvent d’un manque de structuration. L’absence de leadership clair empêche la formulation de revendications précises et rend difficile toute négociation concrète. Ce mode d’action horizontal, s’il favorise la spontanéité, laisse aussi la porte ouverte aux récupérations politiques ou à des débordements susceptibles d’altérer leur message initial.

A lire ensuite, Driss Ghali: Akhannouch, bouc émissaire idéal

Les préoccupations exprimées par cette génération marocaine ne se limitent pas au cadre national. Elles résonnent avec celles des jeunesses du monde entier : peur du déclassement, angoisse écologique, sentiment d’instabilité globale. L’emploi, l’éducation et la mobilité sociale demeurent au cœur des attentes, tandis que plane une question centrale : comment trouver sa place dans un monde en mutation permanente, où la réussite ne semble plus garantie par l’effort seul ? C’est à cette question que s’emploie à répondre Mohamed VI. Les premières réponses ont été esquissées dans un discours adressé par le monarque au Parlement marocain, intervenant une semaine après que les manifestants ont proposé un cahier de doléances lui demandant la démission du gouvernement.

La figure du roi n’est pas contestée au Maroc par le mouvement, contrairement à la classe politique qui subit les foudres populaires depuis quelques jours. Génération Z n’est d’ailleurs peut-être pas un mouvement uniquement spontané, des élections législatives se tenant dans un peu moins d’un an, suscitant les convoitises de certains mouvements d’opposition… Toute ressemblance avec la France ne serait pas fortuite. Mais de l’autre côté de la Méditerranée, la figure centrale de l’exécutif est bien plus écoutée que la nôtre. Les récentes manifestations menées par de jeunes Marocains ont mis en évidence un malaise que partagent bien des sociétés : l’incertitude face à l’avenir, la crainte du déclassement et le sentiment d’injustice sociale. Cette génération, très présente sur les réseaux sociaux, exprime moins une révolte qu’un appel à l’écoute et à la reconnaissance. C’est dans ce contexte que le discours royal du 10 octobre prend tout son sens.

Justice sociale et croissance : les orientations du Roi

À la différence des mouvements de 2011, le moment actuel ne traduit pas une rupture politique, mais une tension sociale à laquelle le souverain a choisi de répondre par des orientations concrètes. Le Roi Mohammed VI a rappelé que la vitalité économique du pays ne saurait suffire si elle ne se traduit pas par une amélioration réelle du quotidien. Il a ainsi placé au cœur de son discours la justice sociale et l’équilibre territorial, deux thèmes désormais indissociables de la politique nationale.

Le message est clair : les institutions doivent passer d’une logique de promesse à une logique de résultat. Le Roi a invité le gouvernement, le Parlement et les élus locaux à agir de manière coordonnée, afin que les politiques publiques produisent des effets mesurables sur le terrain. Cette exigence de responsabilité partagée marque une évolution dans la manière d’envisager l’action publique.

Le souverain a également insisté sur la nécessité d’une meilleure attention portée aux territoires oubliés. Les zones montagneuses, les oasis et les régions rurales doivent bénéficier de programmes spécifiques, capables de créer de l’emploi, d’améliorer les services essentiels et de valoriser les ressources locales. Ce rééquilibrage territorial vise à corriger les écarts qui persistent entre les grands centres urbains et les marges du pays.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Hausser le ton et hisser les couleurs

Par ailleurs, le Roi a encouragé la poursuite du développement du littoral, non pas comme une course à la modernisation, mais comme un chantier structurant conciliant activité économique et protection des ressources. Dans la même logique, le renforcement des centres ruraux émergents devrait permettre de rapprocher les citoyens des services publics et d’offrir de nouvelles perspectives à ceux qui vivent loin des grandes villes.

Mohammed VI a par ailleurs lancé un très symbolique appel solennel au Parlement et au gouvernement, les invitant à travailler avec sérieux et à défendre les intérêts concrets des citoyens. La responsabilité du suivi des affaires publiques leur incombe pleinement, tout comme l’impératif d’atteindre les objectifs sociaux auxquels la population aspire. Le souverain a souligné la nécessité d’accélérer le rythme du développement et d’optimiser l’action de l’État, en veillant à éradiquer toute pratique susceptible de dilapider efforts, temps et ressources. Chacun, depuis sa position, est appelé à contribuer à ce renouvellement : faire évoluer les mentalités, renforcer le développement local et promouvoir l’emploi et la santé. Il a, au fond, exigé des résultats.

En filigrane, ce discours apparaît comme une réponse posée aux attentes d’une jeunesse parfois désenchantée, mais toujours attentive à l’évolution du pays. Plutôt que d’adopter une posture défensive, le pouvoir choisit d’écouter et d’ajuster. Il s’agit moins de rompre que de corriger, moins de promettre que de tenir. C’est peut-être là la marque la plus nette d’un Maroc qui cherche à concilier stabilité politique et sens du progrès.

La boîte à souvenirs (1)

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Pascal Lainé DR.

J’adore lire. Ma Sauvageonne aussi. Lorsque je l’entraîne dans les salons du livre où je signe mes ouvrages, elle ne s’ennuie jamais ; elle passe un temps considérable à baguenauder dans les allées, s’arrête à chaque stand, à chaque auteur, ouvre les opus, découvre, papote avec les auteurs. Un vrai bonheur. Le souci, c’est qu’elle a envie de tout acheter. La rémunération mensuelle de mes piges chez Causeur n’y suffirait pas. Il m’arrive d’être contraint de la stopper dans son élan. (Il n’y a pas que les livres qui la pousse à commettre des folies. L’autre jour, à la faveur d’une sortie entre copines à Lille, en compagnie de son amie Corine, elle a dépensé une sacrée somme en vêtements, sacs, chaussures. Bref : c’est une fille!) Oui, disais-je, j’adore lire. Lorsque je passe devant la boîte à livres de mon quartier, je ne peux m’empêcher de m’arrêter et de fouiller, farfouiller. C’est comme un vice. Il y a peu mon attention a été attirée par L’Ecume des jours, de Boris Vian, en collection de poche 10/18, avec en couverture, une photographie de l’auteur qui ressemble comme deux gouttes d’eau (des Vian) à notre tant aimé (lol!) président, l’Amiénois Emmanuel Macron. Je la contemple ; je souris. Puis, je m’égare dans des souvenirs forts lointains. C’était en 1971 ; j’arrivais en classe de seconde (pourquoi dire « seconde » et pas « deuxième » puisqu’il y a deux autres classes au-dessus : première et terminale ?) à mon cher lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Notre professeur de français, une trentenaire très brune, au physique d’actrice italienne et au nom de famille italien lui aussi, venait de Paris. Elle était mystérieuse, portait des lunettes fumées ; elle nous fascinait. Était-ce parce qu’elle ressemblait à Albertine Sarrazin dont j’avais lu L’Astragale, opus que j’avais adoré ? Peut-être. À peine arrivée qu’elle nous avait vivement conseillé de lire L’Ecume des jours. Qu’est-elle devenue, cette enseignante ? Je me le demande encore. Un seul indice : quelques années plus tôt, je l’avais croisée au collège Joliot-Curie de Tergnier où j’étais élève de cinquième ou de quatrième. Je n’avais pas eu la chance de l’avoir comme professeur. En ce début des années soixante-dix, il est fort probable qu’elle eût côtoyé Pascal Lainé, alors jeune professeur de philosophie au lycée technique de Saint-Quentin qui, fort de cette expérience, avait écrit, la même année, le sublime L’Irrévolution (Gallimard-coll. Le Chemin ; prix Médicis 1971), puis, trois ans plus tard, La Dentellière (Gallimard, coll. Le Chemin, 1974). Deux ouvrages qui m’avaient bouleversé. Notre professeur au physique d’Albertine Sarrazin allait-elle boire des bières pression au Grand Café de l’Univers en compagnie de Pascal Lainé qui, lui, s’y rendait très souvent ? (Il l’avait écrit.) Lorsque qu’en 1979, je revins à Saint-Quentin comme journaliste localier à L’Aisne Nouvelle, j’entrepris une enquête sur le passage de Lainé dans la capitale du Vermandois. Je voulais savoir qui avait été Pomme, le personnage central de La Dentellière, dont le narrateur, professeur de philosophie dans un lycée technique dans « un département en forme de betterave » (comme par hasard ; ce sont les premières lignes du roman). Vivait-elle encore ? Où résidait-elle ? Je publiais mon enquête. Quelques jours plus tard, une dame m’appela en affirmant qu’elle était Pomme. Je tremblais d’émotion. Je lui demandais son identité et lui proposais que nous nous rencontrassions. Sa voix s’étrangla comme prise dans le siphon d’un sanglot. Et elle raccrocha. Je n’ai jamais su si cette voix anonyme était réellement celle de Pomme. Au début des années 2000, alors que je venais d’arriver comme reporter au service culture du Courrier picard, à Amiens, j’ai appris que Lainé revenait au lycée technique de Saint-Quentin pour y rencontrer des élèves et parler de ses livres d’inspiration axonaise. Ni une, ni deux : je pris rendez-vous avec lui pour  – enfin ! – l’interviewer. Il accepta. Nous nous retrouvâmes à la brasserie du Carillon sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Saint-Quentin. L’entretien dura presque deux heures. Je buvais ses paroles et les souvenirs qu’il égrenait. A la fin de notre rencontre, je me lançais : « Et Pomme, qui était-elle ? Qu’est-elle devenue ? » Il me regarda droit dans les yeux, visiblement troublé, caressa sa barbe d’ancien professeur de philosophie et changea de conversation. Pomme, si vous me lisez, écrivez-moi à Causeur. Il n’est jamais trop tard pour se perdre dans la merveilleuse forêt de la littérature.


(1) La boîte à souvenir, premier volet. J’espère pouvoir écrire un deuxième (et pas un second) et peut-être un troisième volet de ce même type de chronique inspirée par ma sacrée boîte à livres. On verra bien…

Emmanuel Macron: «Vers l’infini et au-delà»

Entêtement. Le président de la République a finalement reconduit Sébastien Lecornu à Matignon, hier soir. Si jamais il était contraint de véritablement démissionner à l’avenir, Causeur vous révèle en exclusivité le nom de son futur remplaçant.


À la perche, il y a Armand Duplantis, intouchable, inatteignable, qui ne cesse, cm par cm, d’améliorer ses propres records du monde. Eh bien, en politique, nous avons désormais son clone, qui s’appelle Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron, perchiste indomptable

Mais où s’arrêtera-t-il ? s’interrogeaient, stupéfaits, les commentateurs sportifs le 15 septembre dernier, alors que le natif de Lafayette (en Louisiane) établissait son 15ème record du monde, en effaçant à son dernier essai une barre à 6m30.

Difficile à dire, évidemment, mais on peut au moins garantir que Duplantis ne dépassera jamais les 7m. Dans le cas d’Emmanuel Macron en revanche, personne, depuis cette semaine, ne peut plus garantir un plafond. Jupiter plane sur le toit du monde, et ne prévoit plus de redescendre sur terre.

2025, nouvelle année miraculeuse ?

L’année 1905, qui voit la publication par Einstein de quatre articles scientifiques révolutionnaires, est souvent qualifiée d’année miraculeuse de la physique.

Citoyens bénis que nous sommes, nous avons vécu, pour notre part, une semaine miraculeuse de la politique. Grâce à Jupiter, secondé par son fidèle Ganymède, nous avons ainsi découvert d’abord le concept de gouvernement supra-luminique, un gouvernement qui va plus vite que la lumière. Sitôt créée, l’entité mystérieuse a toutefois aussitôt disparu, avant même qu’un accélérateur de particules ait eu le temps d’enregistrer sa trace. Mais ce n’était qu’une préparation ; car notre duo génial tenait à partager avec nous une seconde de ses trouvailles, inspirée par l’expérience de pensée de Schrödinger : la notion de Premier ministre quantique, dont l’état politique (démissionnaire ou de plein exercice) varie suivant les opérations de mesure. Mort lundi, le chat Lecornu émerge ainsi vivant ce vendredi. Mais attention à ne pas refermer la boîte, car son état redeviendrait inconnu…

De la politique aux moulins à vent

Alors que la gauche attendait Matignon comme Vladimir et Estragon attendent Godot, que la droite s’enthousiasmait pour Jean-Louis Borloo, ressorti du congélateur, Emmanuel Macron, dans sa dernière foucade, a donc décidé de nous entraîner un peu plus profondément en Absurdie. Plus le temps passe depuis la dissolution, et plus Jupiter, dans son obstination à nier le réel, à maintenir la même ligne et recycler les mêmes ministres, fait penser à don Quichotte, criant sus à ses moulins à vent. Lui non plus, on ne le fera pas démordre de ses convictions ; au contraire, toute remise en cause semble comme l’enhardir. Il a décrété que sa ligne restait majoritaire, que Lecornu serait Premier ministre, il en sera ainsi ; autant vouloir convaincre don Quichotte que ses moulins à vent ne sont pas des géants. Et Lecornu-Panza aura beau estimer que son maître souffre de visions, écarter un temps toute perspective de rempiler, il finira néanmoins, comme l’entendait Cervantès, par se conformer aux hallucinations de don Quichotte.

Une seule ambition : l’absence d’ambition

Sancho Panza, toutefois, a obtenu pour cela d’immenses concessions d’Emmanuel de La Mancha, et d’abord celle-ci : son gouvernement ne devra plus compter de ministres ayant une ambition présidentielle. Cette dernière épithète paraît d’ailleurs très superflue, car on imagine mal quelle ambition saugrenue pourraient bien nourrir les futurs élus, en acceptant d’être dépêchés sur un tel radeau de la Méduse. Le casting exact peut donc demeurer inconnu à cette heure, on est assuré que les ministres à venir, à l’instar des précédents, ne feront pas mentir l’étymologie latine de leur titre, que notre langue, fort à propos, fait dériver de la racine « minus ».

La magie du carnaval

Mais Sancho n’a pas arraché que cette promesse à son maître : notre don Quichotte national, en effet, a également consenti à ce que l’épineux dossier de la réforme des retraites soit rouvert. Et comment lui donner tort ? Ce n’est pas comme si le Trésor royal était vide. A cet égard, la gauche a péché par timidité : c’est la suppression de la TVA, et non l’abolition d’une mesurette, qu’il fallait exiger.

En attendant, le carnaval s’approfondit. Car le propre du carnaval, c’est l’inversion des rôles : les serviteurs devenant les maîtres, et les maîtres les serviteurs, les paysans se déguisant en nobles, etc. Dans notre cas, le renversement est limité à moins d’individus, mais reste, sous la houlette d’Emmanuel Macron, tout aussi saisissant. Le monarque républicain, voulu par de Gaulle, se mue ainsi chaque jour davantage en royal bouffon.

Le prochain Premier ministre

Jusqu’au bout cependant, je veux croire qu’Emmanuel Macron a hésité, pour ne reculer qu’à l’ultime seconde devant un choix de Premier ministre plus disruptif. Un Premier ministre qui lui restera fidèle quand tous, suivant l’exemple des Brutus de la première heure – les Philippe, les Attal, les Estrosi même – auront fini par l’abandonner. Un Premier ministre capable de rassembler largement autour de lui, de manière parfaitement transpartisane et même inter-spécifique : Nemo, labrador de son état, mais pétri de convictions politiques, et Marcheur de la première heure. Sébastien Lecornu tient là son successeur, et il le sait ; dans les chenils, l’impatience monte…

Milady, femme libre

Adelaïde de Clermont-Tonnerre tente de réhabiliter l’image de l’odieuse Milady.


Alexandre Dumas a créé, à partir d’un personnage réel, une héroïne maléfique, synonyme de méchanceté, de perversion, de manipulation psychologique, bref une femme fatale, belle comme le jour qui nait, mais capable de trahir et tuer pour parvenir à imposer sa destinée.

Pari iconoclaste

Les hommes, comme les femmes, malgré son visage angélique et ses boucles blondes, furent ses victimes expiatoires. Le premier d’entre eux se nomme d’Artagnan, le valeureux mousquetaire, frappé mortellement à la tête au siège de Maastricht en 1673. Milady, puisque c’est d’elle dont il s’agit, l’avait séduit, et avait réussi à se débarrasser de sa compagne, la douce Constance, confidente de la reine Anne d’Autriche, morte dans les bras du valeureux mousquetaire. Cette sorcière shakespearienne, aux identités rapprochées multiples, séductrice compulsive, vaguement espionne, en fuite depuis l’enfance, parvint même à être l’amie de Richelieu, s’imposant dans les coulisses du pouvoir, territoire réservé aux mâles en épée. Tout cela est raconté de manière flamboyante, sans temps mort, dans Les Trois Mousquetaires, roman à la construction impeccable.

A lire aussi: «Le Comte de Monte-Cristo»: un malheur de plus pour Alexandre Dumas

Adélaïde de Clermont-Tonnerre a tenté un pari iconoclaste, et pour tout dire un peu fou. Elle s’est emparée de ce personnage de fiction, passé à la postérité pour ses défauts et non ses qualités, même si le mal, on le sait, peut exercer une fascination coupable, et a décidé de le réhabiliter en montrant la face cachée de Milady. Elle ne réécrit pas le roman de Dumas, ce qui serait un sacrilège, mais elle nous donne les raisons qui ont poussé cette figure emblématique de la littérature à agir de la sorte. Elle fait entendre « sa voix de femme au temps des hommes. » Pari un peu fou, mais réussi. L’auteure nous permet de suivre le parcours incroyable de Milady, avant Milady. Le point de bascule étant quand son tuteur, le père Lamandre, rend l’âme. La jeune fille doit quitter le couvent où elle avait trouvé refuge à l’âge de six ans. Une longue errance commence alors, où chaque jour est synonyme de combat. Une très belle scène éclaire la personnalité méconnue de Milady, qui se nomme encore Anne. Le chat de Lamandre, Grisou, vient de mourir. Il n’a pas survécu à la mort de son maître. Adélaïde écrit : « La jeune fille lui confectionna un tombeau de bois et de pierre dans la forêt (…). L’idée de la décomposition de Grisou, des vers et des pourritures qui devaient attaquer son pelage, lui rappelait la décomposition d’autres êtres aimés : sa mère, sa nourrice, son père disparu, son mentor tout juste enterré. » La femme qui fait l’amour dans le noir car marquée au fer rouge, cette mère qui doit protéger son enfant, l’élever seule, tout en voulant respirer l’air de la liberté, ne dévoilant jamais sa nature profonde, cette femme aux fioles, condamnée à mort à vingt-cinq à peine, par dix hommes, dont d’Artagnan qui n’est pas le moins véhément, méritait bien qu’on la réhabilitât. D’autant plus que ce roman enlevé, habilement agencé, se lit comme s’il s’agissait d’une suite écrite par Dumas, ce qui n’est pas rien.

Pas un scandale

Aux fâcheux qui crient au scandale en vitupérant contre Adélaïde de Clermont-Tonnerre et son entreprise romanesque, il convient de citer cette dernière s’adressant à Dumas : « Autre temps, autres mœurs. Je ne révise pas. Je n’accuse pas non plus. Je me glisse dans les blancs de ton texte, dans les angles morts, et j’invite ceux qui, comme moi, sont épris de justice à ouvrir les yeux et les oreilles. »

Pour notre plus grand plaisir de lecture.

Adelaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre, Grasset. 480 pages

Une statue pour Turenne!

Le livre Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV d’Arnaud Blin dresse un portrait complet du grand capitaine, à la fois stratège de génie et homme de fidélités complexes, tout en replaçant ses campagnes et son rôle politique au cœur des bouleversements militaires et diplomatiques du XVIIᵉ siècle, où la guerre est indissociable de la politique royale française.


« De tous les avis, il s’exprimait difficilement et son écriture est loin d’égaler celle de nombre de ses contemporains. En ce sens le contraste avec Condé, talentueux dans tous les domaines, est saisissant ». Et pourtant, Turenne, au faîte de sa gloire, aura été utilisé par Louis XIV « comme une sorte de ministre des affaires étrangères opérationnel, [échangeant] directement avec nombre de têtes couronnées ».  

Sur les champs de bataille

Ainsi Arnaud Blin, spécialiste des relations internationales, portraiture-t-il Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675), cadet d’une illustre famille protestante, dans un livre publié avec le concours du Ministère des Armées. Paru il y a deux mois, lecture captivante, l’ouvrage n’apporte pas seulement un puissant éclairage sur les événements historiques marquants du temps, en particulier les batailles et autres sièges – Brisach (1638), La Rotta (1639), Turin (1640), Tuttlingen mais surtout Rocroi, évidemment (1643), Fribourg (1644), Nördlingen et Alerheim (1645), Zusmarshausen (1648), Rethel (1650), les Dunes (1658), Turckeim (1675) enfin… – que livra (pas toujours victorieux, d’ailleurs) le grand capitaine. Jusqu’au jour fatal du 27 juillet 1675 où, à Sasbach, un boulet de canon vient frapper Turenne de plein fouet : il meurt sans descendance, à l’âge de 63 ans.


Du contexte des conflits en cours, depuis la Guerre de Trente Ans jusqu’à la guerre de Hollande, en passant par les sanglants épisodes de la Fronde (cf. la bataille du Faubourg Saint-Antoine en 1652), l’auteur fait le récit circonstancié dans un luxe de précisions qui, tout au long, replace véritablement le lecteur sur le théâtre des opérations.

Au-delà du récit touffu de ces engagements, mille détails décantés de l’enchaînement factuel permettent de se représenter très concrètement les conditions dans lesquelles on se battait au Grand siècle : les évolutions de l’armement, de l’équipement, de l’intendance, les modalités de la tactique et la stratégie, etc. C’est là, pour une bonne part, l’intérêt de ce nouveau regard porté sur ces années qui joignent la Régence d’Anne d’Autriche au règne commençant du fils de Louis XIII.  

A lire aussi: Derrière l’horizon…

Des exemples ? « Au XVIIème siècle […] le mousquet ou fusil allait connaître des améliorations telles que le piquier classique, qui fut durant des siècles l’un des piliers des armées occidentales […] deviendrait rapidement obsolète. […] C’est durant la guerre de Trente ans que le mécanisme à rouet cède la place au mécanisme de pierre à feu ou pierre à fusil (d’où le terme de fusil pour désigner l’arme) qui permet d’armer le fusil, puis de déclencher le mécanisme à l’aide de la gâchette et de la détente ».  Ailleurs, sur la cavalerie, « héritière de la cavalerie lourde de l’époque médiévale » : « souvent placée aux ailes, comme à l’époque d’Alexandre ou d’Hannibal, elle combattait de pair avec les spécialistes du tir, archers, arbalétriers, arquebusiers et, au XVIIème siècle, mousquetaires, plus les artilleurs. Le cavalier occidental combattait de manière rapprochée, épée, sabre (remplaçant l’épée au cours du XVIIème siècle) ou pistolet en main, contre d’autres cavaliers ou contre des fantassins […] les gardes du corps du roi avaient les chevaux les plus grands, suivis par la cavalerie, puis les ‘’carabins’’ et dragons. […] Le développement et le perfectionnement de l’artillerie, en revanche, commençaient à peser sur l’efficacité de la cavalerie dans la mesure où le cavalier pouvait désormais être atteint en plein vol par un projectile que bien souvent il n’avait pas vu venir […] En outre, le bruit du canon, ainsi que celui du mousquet n’étaient pas pour calmer l’humeur des montures. Le bruit, ou plus exactement les sons distinctifs des deux armes, l’infanterie et la cavalerie, projetait leurs combattants dans des mondes totalement différents ». Ou, plus loin : « L’usage des instruments de musique avait pour fonction première de faciliter la communication au sein de troupes linguistiquement hétéroclites ». Etc. 

Pour le non spécialiste de la chose militaire, Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV restitue enfin les enjeux fondamentaux du temps, la toile de fond encore fraîche des guerres de religion (élevé dans la religion réformée, Turenne se convertira au catholicisme), puis de la Fronde où, comme l’on sait, le futur maréchal risqua son avenir, intrigue dont le récit palpitant occupe la partie centrale du livre, avec, « qu’ils l’aient voulu ou non, […] projetés tous les deux au cœur de la rébellion », la rivalité l’opposant à Condé et l’affirmation de son génie durant le conflit franco-espagnol, au moment même où le dauphin atteint sa majorité – à 13 ans ! – et où le futur monarque versaillais commence, adolescent précoce, à peser sur les décisions… Sont remarquablement expliqués la « chaîne de fidélités » qui permet de comprendre pourquoi et comment Turenne « put à diverses reprises durant sa vie s’éloigner momentanément du roi et même rejoindre ses opposants, puis revenir auprès de lui sans autre conséquence pour sa carrière ou sa personne ». De fait, Louis XIV aura été bien avisé de lui pardonner ses ‘’errements’’ pour en faire son glorieux mentor.    

La politique c’est la guerre

« Turenne lui-même, observe finement Arnaud Blin, sera l’un des premiers chefs de guerre à se trouver en porte-à-faux entre des objectifs militaires poussant logiquement à la montée des extrêmes et des objectifs politiques définis selon les principes d’économie et le contrôle de la violence ». Aussi bien « la guerre, et tout ce qui y touchait de près ou de loin, constitua un objet central de la politique de Louis XIV. Sous le Roi-Soleil ; elle n’est pas un phénomène séparable de la politique et elle n’est pas non plus, ou pas seulement, une ‘’continuation de la politique par d’autres moyens’’. Elle est la politique. Elle est la source et la partie constitutive du pouvoir ».  En 2025 où les bruits de bottes se font dangereusement insistants, de telles remarques se chargent, semblerait-il, d’une singulière actualité.     

En parallèle, pour qui aurait à cœur de creuser l’environnement historique dans lequel Turenne fait ses premières armes, il ne sera pas inutile de se plonger toutes affaires cessantes dans La Guerre de Trente Ans (1618-1648), écrit d’une plume particulièrement alerte par l’historienne Claire Gantet, conséquent volume de 700 pages, également coédité avec le Ministère des Armées, et que Tallandier vient d’avoir la bonne idée de ressortir en « Texto », l’indispensable collection de poche maison.  


A lire :

Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV, par Arnaud Blin Tallandier/ Ministère des Armées, 528p, 2025.

Turenne: Génie militaire et mentor de Louis XIV

Price: ---

0 used & new available from

La Guerre de Trente Ans, 1618-1648, par Claire Gantet. Tallandier (coll. Texto), 717p. 2025.

Classique: de Naples à Buenos Aires

Le ténor Pene Pati fait revivre le chant napolitain, et Vittorio Forte, au piano, le répertoire romantique sud-américain. Deux merveilleux CD qui ont enchanté notre chroniqueur Julien San Frax.


Double retour aux sources. D’abord Pene Pati, qui dans le CD Serenata a Napoli exhume plus d’une vingtaine de purs joyaux de la canzone napolitaine. Le ténor samoan est accompagné de la formation Il Pomo d’Oro, dirigée par le guitariste transalpin Antonelli Paliotti. Guitare, mandoline, viole, violoncelle et même castagnettes, une immersion dans ce répertoire populaire dont l’âge d’or remonte aux années 1880, alors véhiculé par le festival de la Piedigrotta qui, pour citer le beau texte de présentation de Paliotti inséré dans le coffret « perd progressivement, et de façon irréversible, son caractère mystico-religieux, et magique pour se transformer en manifestation de masse… »

Musique populaire ? Sur ce registre, la discographie anthologique réalisée entre 1959 et 1963 par Roberto Murolo (1912-2003) sous le titre Napoletana reste à jamais irremplaçable. Il n’en reste pas moins légitime de visiter à nouveaux frais ce corpus de chansons qui « vous prennent aux tripes », comme on dit, à plus forte raison dans une orchestration inédite qui a soin de raccorder cette tradition aux éléments constitutifs de la musique dite « savante », qu’elle n’a jamais cesser de nourrir, de Puccini à Ravel. Antonello Paliotti souligne au demeurant que « les références à la tradition orale s’avèrent plus marquées dans les morceaux instrumentaux, avec leur architecture biscornue, leurs rythmes frénétiques, leurs mélodies âpres et dissonantes typiques de la culture populaire, en particulier napolitaine ». Alors, bien sûr, sur les paroles du poète Giovanni Capuro, O sole mio, scie absolue du répertoire napolitain, ne saurait se voir distrait d’un tel album. Mais la sélection célèbre également quelques puissants jalons de cette veine si féconde : rengaines, sérénades impérissables, présentées d’ailleurs avec une savoureuse érudition par l’historien du chant Enzo Carro dans le livret d’accompagnement.

Reste, surtout, la voix unique de Pene Pati, dont on se souvient qu’il campait fabuleusement Germont dans La Traviata l’an passé à l’Opéra-Bastille…  Cette actuelle échappée vers la musique populaire donnera lieu, le 11 mai prochain, à un récital au Théâtre des Champs-Elysées, qui reprend le programme du disque. En attendant, l’agenda de Pati n’est pas précisément vide ! Evidemment, l’événement majeur sera, en janvier 2026, sa prestation dans une nouvelle production du sublime opéra de Massenet, Werther, à l’Opéra-Comique, dans le rôle-titre aux côtés de Marianne Crebassa (Charlotte), sous la direction de Raphaël Pichon, dans une mise en scène signée Ted Huffman. On retrouvera encore dès février Pene Pati à la Philharmonie de Paris dans le Requiem de Berlioz et, ce même mois, au Capitole de Toulouse, dans Lucia di Lammermoor. Sans compter des récitals à Strasbourg, à Bordeaux, et d’autres invitations lyriques à l’étranger… L’étape napolitaine de Pati est épatante quoiqu’il en soit.


Autre remarquable retour aux sources sous les auspices de Vittorio Forte, pianiste franco-italien natif de Calabre, formé à Lausanne puis à l’International Piano Academy de Côme, aujourd’hui âgé de 48 ans, désormais établi à Montpellier où il anime une série de master-classes tout en assurant la programmation d’une saison baptisée Piano intime.

Enregistré en décembre 2024 sur un piano Fazioli, instrument à la signature sonore d’une netteté cristalline, combinant transparence et puissance de projection éclatante, Volver énonce – comme l’indique son titre  – un retour vers un répertoire qui passe souvent pour anecdotique, mais reste, à l’oreille, une pure délectation. Musique de salon ? Ce corpus latino-américain qui enjambe XIXème et XXè siècle, prolongement direct du romantisme européen où il prend sa source, revêt souvent les couleurs de l’élégie: empruntes d’une nostalgie, d’une mélancolie ardente, ces partitions, pour certaines d’une grande virtuosité, n’ont pas de spécificité, ou disons d’identité marquée, il faut bien le reconnaître, par rapport à la tradition classique occidentale. De fait, tous les compositeurs dont il est question dans cet album ont fait leurs classes à Paris, à Berlin ou ailleurs en Europe. Autant dire que leur langage, j’allais dire leur folklore, est le fruit d’un apprentissage académique qui ne nous dépayse guère, bien au contraire: et c’est bien là le charme de ces pièces si dansantes, raffinées, élégantes dont Volver est l’hommage.

Ce précieux album réunit, à côté des plus grands noms, quelques compositeurs méconnus : l’Argentin Astor Piazzolla (1921-1992), qui écrit cet Adios nonino à la mort de son père ; le Brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959), présent ici avec Impressoes seresteiras et Valsa da dor, deux morceaux très différents, aussi superbes l’un que l’autre ;  son compatriote Alberto Nepomuceno (1864-1920), également violoniste, le père du nationalisme brésilien et actif abolitionniste de l’esclavage, qui fut lié d’amitié à Grieg, et dont les Quatro peças lyricas op. 13 sont une merveille, surtout la dernière, au tempo accéléré, brillantissime ; Carlos Gardel, dont les transcriptions, exécutées par Forte lui-même, fournissent le titre et la conclusion de l’album ; le Cubain Ernesto Lecuona (1895-1948), avec La conga de media noche et La comparsa, la seconde bien connue (occasion de regretter, au passage, que sa capiteuse Noche azul n’aie pas été choisie plutôt) ; le Mexicain Manuel Ponce (1882-1948) dont la Rapsodia mexicana n°1, à la fois brillante et mélancolique, est un des sommets de cette sélection. Volver surprise du chef, exhume à côté de ces compositeurs stars d’autres figures plus méconnues, tel le Chilien Alfonso Leng (1884-1974), qui fut également dentiste. Datées 1914, ses cinq Doloras tellement « chopiniennes » sont un pur régal. Quant au malheureux Antonio Luis Calvo (1882-1945), compositeur chilien de bonne heure frappé par la lèpre, il passa sa vie au sanatorium Agua de Dios : Lejano Azul et Malvaloca, aux accents hispanisants, rappellent irrésistiblement Albéniz. La palme revient, selon le goût de votre serviteur, à l’Argentin Carlos Guastavino (1912-2000), dont la luxuriance et la délicatesse rappellent d’assez près Granados (jusqu’à paraître même, dans Las ninas, la première des deux pièces jouées ici, pasticher les Goyescas)…

Les plus fervents mélomanes auront déjà noté sur leurs tablettes que le 17 novembre, l’on pourra entendre « en live », comme on dit, le programme qu’immortalise Volver, récital de Vittorio Forte au Lavoir moderne, à Paris. Le pianiste donnera encore un récital le 7 décembre prochain, au Théâtre de Passy.


Serenata a Napoli. Pene Pati, ténor. Orchestre Il pomo d’oro. 1 CD Warner Classics
Volver. Vittorio Forte, piano.1 CD Mirare

«Homo fragilis»: quand la société érige la vulnérabilité en vertu

0

L’anthropologue Samuel Veissière part aux sources de l’effondrement de nos repères communs et de l’explosion des récits identitaires parmi les jeunes générations. Un essai stimulant.


Dans Homo fragilis, l’anthropologue Samuel Veissière analyse la montée en puissance d’un nouvel idéal : celui de l’individu hypersensible que l’on doit protéger de tout — des dangers matériels comme des idées contraires. Ce tournant culturel n’est pas anodin : il redessine notre rapport à la liberté, à l’État et au commun.

Homo fragilis : la fabrique de l’homme cassable

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on enseignait aux enfants que la vie est rude, que le monde ne vous doit rien et qu’il faut apprendre à se tenir debout. Aujourd’hui, la morale dominante tient un tout autre discours : l’existence serait un risque permanent, l’individu une créature vulnérable qu’il faut protéger de tout : du froid, des mots, des idées contraires, du réel surtout. C’est à cette mutation anthropologique que s’attaque le passionnant essai de Samuel Veissière, anthropologue et chercheur en sciences cognitives, dans Homo fragilis.

L’auteur ne se contente pas de dresser un constat sociologique sur la montée de l’hypersensibilité contemporaine : il en retrace la genèse intellectuelle, psychologique et politique. Pour lui, nous sommes passés en quelques décennies de l’idéal d’autonomie — celui des citoyens capables de débattre, de supporter l’adversité et de s’émanciper de la tutelle — à une culture de la fragilité sacralisée. Le “moi vulnérable” n’est plus une étape du développement, c’est devenu un statut identitaire, presque une vertu. Et la société entière est sommée de s’y adapter.

La fragilité comme idéologie

Veissière parle d’“idéologie de la fragilité” pour désigner ce système de valeurs où la sensibilité extrême n’est pas seulement tolérée, mais encouragée, institutionnalisée. Universités, médias, politiques publiques: tout concourt à protéger l’individu contre l’offense réelle ou supposée. L’espace public se reconfigure autour de l’émotion individuelle. La subjectivité prime sur le raisonnement ; le ressenti tient lieu d’argument.

A lire aussi, Julien San Frax: À la recherche de Pierre Loti

Ce processus n’est pas spontané. L’auteur en montre les ressorts : d’abord, la montée de la psychologie comme langage dominant (non plus comme discipline thérapeutique, mais comme grille de lecture globale du monde). Ensuite, la généralisation d’un discours sécuritaire, à la fois sanitaire, social et moral, qui réduit l’existence à un ensemble de risques à minimiser. Enfin, l’émergence d’un individualisme victimaire: il ne s’agit plus d’être libre, mais d’être reconnu dans sa vulnérabilité.

À la clé, un paradoxe mordant: au nom de la protection, on produit des individus de plus en plus dépendants des institutions, moins capables de supporter la contradiction et plus prompts à exiger une réassurance permanente. Le citoyen se mue en patient.

Une anthropologie du confort

L’intérêt majeur de l’ouvrage est de ne pas céder à la tentation du sermon moral ou du pamphlet : Veissière est anthropologue, et il observe. Il décortique les conditions matérielles et culturelles qui ont rendu possible l’émergence de cet “homo fragilis”. Abondance économique, numérisation des relations humaines, effacement des rites de passage: autant de facteurs qui ont lentement sapé la valeur de la résistance.

Ce confort généralisé, qui devait libérer, a produit l’effet inverse: en réduisant la confrontation au réel, il a laissé croître une peur diffuse de tout ce qui résiste. L’“enfant-roi” est devenu l’“adulte-fragile”, persuadé que tout ce qui le contrarie est une agression. L’ère du cocon a remplacé celle du courage.

L’auteur mobilise aussi les apports des sciences cognitives : nos cerveaux sont façonnés par l’environnement social. En hypertrophiant les signaux de menace, notamment par les réseaux sociaux et les discours médiatiques, la société fabrique des individus hypersensibles aux micro-agressions et autres offenses imaginaires.

La politique de la sensibilité

Ce glissement n’est pas neutre politiquement. L’idéologie de la fragilité sert une double dynamique : d’un côté, elle justifie un interventionnisme toujours plus poussé de l’État (pour protéger les individus contre eux-mêmes) ; de l’autre, elle fragmente la société en une mosaïque de sensibilités concurrentes, chacune réclamant reconnaissance et réparation.

Ce que Veissière décrit avec précision, c’est la manière dont cette politique de la sensibilité érode le socle commun: la possibilité même d’un débat rationnel, d’un espace public partagé. À force de craindre de blesser, on ne dit plus rien ; à force de surprotéger, on infantilise ; à force d’hygiéniser la vie, on atrophie les ressorts de la liberté.

A lire aussi, Michèle Tribalat: Adam Szetela: Quand la sensiblerie étouffe la littérature

Le propos n’est pas réactionnaire au sens caricatural du terme : Veissière ne plaide pas pour le retour à une virilité de cartoon. Il montre simplement qu’une société ne peut survivre si elle fait de la vulnérabilité un horizon et de la protection une valeur suprême. La liberté suppose une certaine dureté au monde.

Une lecture salutaire

Dans une époque saturée de discours compassionnels et d’alertes morales, cet essai tranche par sa lucidité. En refusant la déploration nostalgique comme le progressisme béat, Veissière éclaire un processus profond: celui d’une civilisation qui, en prétendant abolir la souffrance, oublie qu’elle forge aussi les caractères.

Homo fragilis n’est pas un brûlot; c’est un avertissement. Si nous continuons à ériger la sensibilité en totem, nous aurons des sociétés de plus en plus frileuses, divisées et contrôlées. Si, au contraire, nous acceptons de réhabiliter la robustesse — non pas la brutalité, mais la capacité à endurer — alors nous pourrons encore faire société.

Ce n’est pas un hasard si cet essai trouve un écho particulier dans les milieux qui refusent la dissolution du commun dans la soupe émotionnelle. Car il pose une question décisive : voulons-nous être libres ou cajolés ?

384 pages

La croisière des Indignés

0
Orly, 8 octobre 2025 © Cesar VILETTE/SIPA

En ce jour d’espoir, alors que le cessez-le-feu s’installe à Gaza et qu’une poignée d’otages survivants vont, après deux années en enfer, retrouver enfin leurs familles, offrons-nous un petit retour sur la dernière bouffonnerie en date.


Ils sont partis d’Espagne ou d’Italie, keffieh autour du cou, drapés dans la ferveur mystique de Croisés sans Dieu.

Les voiles gonflées d’aise, la « flottille pour Gaza » voguait vers le Levant chargée d’une petite armée de militants – dont les inévitables Greta et Rima – persuadés de servir le Bien en se précipitant vers les nouveaux « damnés de la Terre ». Les seuls qui vaillent qu’on prenne son baluchon et ses RTT.

Ces militants repus de bonne conscience ne défendent pas la justice, ils s’enivrent de leur imposture morale. Que pèsent pour eux les hécatombes africaines, la stérilisation des femmes ouïghoures, les pendaisons d’opposants iraniens ou le sort des jeunes filles sous les Talibans ?

Ces pèlerins ne sont ni des martyrs ni des apôtres, mais les produits d’une indignation subventionnée. En quête d’une auréole médiatique, ils ont foncé vers Gaza comme d’autres vers Compostelle. Non pour une cause, exploitée jusqu’à la corde par les djihadistes du Hamas, mais pour se contempler eux-mêmes.

Et quand ils pleurent, ce ne sont pas les pauvres Palestiniens qu’ils pleurent – ceux-là pouvaient bien crever du jusqu’au-boutisme de leurs chefs planqués dans les tunnels ou les hôtels de Doha -, mais leur propre impuissance.

A lire aussi, Charles Rojzman: La culpabilité des enfants gâtés de la gauche et la fabrication de l’ennemi

L’indignation réflexe est devenue leur profession de foi. Ils ont troqué l’Évangile pour le catéchisme de l’anticolonialisme et s’imaginent lutter contre le Mal parce qu’ils ont besoin d’un Mal pour exister. D’où leurs complaintes sur les prétendues maltraitances subies dans les geôles israéliennes, ultime rite d’une liturgie victimaire.

À bien y regarder, ces braves gens qui ont osé se dire « otages » pour avoir été retenus durant quelques heures avant d’être expulsés, détestent Israël non pour ce qu’il fait – sa riposte sans merci aux massacres effroyables du 7 octobre -, mais pour ce qu’il est. Non pour les fautes qui lui sont reprochées, mais pour sa force.

François Furet l’avait bien vu avant tout le monde : « La gauche européenne a cessé d’aimer Israël le jour où elle a cessé d’aimer la liberté. » Et ceux qui la défendent contre les tyrannies orientales.

Israël les offense par son existence même, parce qu’il dément leur rêve d’un monde où les vaincus resteraient vaincus, et les Juifs d’éternels soumis. Sa vitalité leur est un scandale car, malgré ses tensions internes et ses débats brûlants – ceux d’une démocratie en guerre -, ce n’est pas Israël qui a changé, c’est l’Occident qui a renoncé à ce qu’il est.

Gageons que la fin annoncée de la guerre à Gaza ne leur permettra pas de sortir si facilement du schéma moral binaire dans lequel les gauches européennes – particulièrement la française, hélas inféodée aux propagandistes – se sont enfermées.

Message à «Papa poule»

0
Feuilleton "Papa Poule", 1981 © BOCCON-GIBOD/SIPA

Monsieur Nostalgie nous parle ce dimanche de Sady Rebbot. L’acteur disparaissait le 12 octobre 1994, il incarna « Papa poule » à la télévision. Et si l’enfance ressemblait à cette famille monoparentale échouée dans une maison délabrée de Montreuil…


Hier, j’écoutais François Mauriac, de sa voix asthmatique, presque éteinte, gravissant parfois les aigus à la fin de ses phrases pour leur donner une aspérité chantante ; l’écrivain dissertait sur l’enfance et les chemins de la création littéraire. Il répondait aux questions d’un journaliste dans le parc de Saint-Symphorien pour une émission pleine de componction et d’agenouillement datant de 1969. Le nobélisé 1952 se rappelait ses deux mois de vacances dans ce parc des Landes, pays de cocagne et de lectures intensives où murissait déjà une œuvre charnelle et empêchée, celle d’un catholique « mal pensant » comme il aimait à se définir. Les pins et les illustrations d’Hetzel saupoudraient sa conversation, il semblait heureux de les évoquer avec ce style contrit et fanfaron. Il y a du fanfaron chez Mauriac, une manière de briller en sourdine. J’ai moi-même essayé de retrouver dans ma mémoire, l’oscillation de cette enfance. D’aller puiser honnêtement à la source quelques reliquats de mes jeunes années sans les enjoliver, ni les embuer. J’entrevoyais bien quelques traces lointaines de mon étrange ruralité provinciale, des odeurs de chais et d’essence, des grands fûts apposés à des murs noirs, des publicités d’apéritifs viniques aux vertus médicinales tapissant le bureau de ma grand-mère, cheftaine blonde, une collection de guides Michelin dans une bibliothèque, il ne me reste plus que l’édition 1903, et des voitures de sport blanches au bruit infernal que mon père garait en travers avec l’insouciance yéyé. Tout ça était confus et à vrai dire peut-être recréé, reconstruit par mon imagination mêlée aux souvenirs de mes propres parents. Donc, pas tout à fait à moi. Je n’en étais même pas le dépositaire. Pourtant, je n’avais pas complètement rêvé. Il y avait dans ce garage immense au sol tamisé, des siphons par milliers avec leurs becs en étain, de toutes les couleurs, rose bonbon et bleu layette, entreposés dans des caisses en bois. J’en suis certain, les caisses montaient jusqu’au plafond. Mais si je pousse l’introspection plus loin, si je ne veux pas me laisser enfermer dans cette gravure d’époque, la sensation de l’enfance, la vraie, son amertume chaude, son brouillard heureux, ses tâtonnements tristes, je les dois à « Papa poule ». Aucun autre programme ne me plonge dans ce mirage cotonneux, ambigu car hésitant à choisir le camp de mes émotions. La joie de retrouver cette famille, ses gentilles frasques quotidiennes et ce pincement au cœur que je ressens dans ma chair avec déjà, en point de mire, les fracas de l’âge adulte à venir. Je regardais « Papa poule » avec une sorte d’envoûtement et d’incertitude, de légers tressaillements. Les larmes prêtes à couler comme si elles attendaient le générique pour déverser leur trop-plein, comme si elles annonçaient un passage vers l’adolescence. Cinq ans après, à onze ans, nous avions changé de monde et de lieu. On avait quitté Montreuil pour le Vésinet, Bernard Chalette et ses enfants pour le vaudeville bourgeois de « Maguy ». Nous sommes nombreux dans ma génération née dans les années 1970 à vénérer cette série d’Antenne 2 déclinée en deux saisons et comportant 12 feuilletons. Nous étions entre 1980 et 1982, Giono entrait dans la Pléiade et Renaud passait un mois de janvier entier à l’Olympia. C’est alors que Sady Rebbot, né à Casa au Maroc en 1935, nous est apparu, frisé, l’œil rond, aimant et dépassé par sa progéniture turbulente, sa bonté qui n’était pas suintante était plus que rassurante dans nos campagnes. Elle avait quelque chose de naturelle et de reposante. Il faisait face aux pires situations ménagères sans perdre ses nerfs. « Papa poule » est aujourd’hui étudié comme un phénomène de société, annonçant les brisures familiales et l’avènement du père célibataire chargé d’une marmaille sympathique. À sept ou huit ans, nous ne regardions pas cette saga avec des yeux de sociologue. Nous trouvions que « Nanard », dessinateur dans la publicité, élevait Éva, Claire, Paul et Julienne avec amour et discipline. Nous aimions retrouver Sady Rebbot au volant de son Estafette clownesque, rire à ce running gag du dogue allemand tirant sur la laisse de son maître, et puis nous étions captivés par cette maison à l’abandon, clos de mur, à l’herbe haute et au marronnier centenaire, elle avait des allures d’Ermitage célinien, on se serait cru à Meudon. « Papa poule » aura toujours l’odeur du chocolat en poudre et des îles flottantes de grand-mère et nous repensons souvent à Sady, ce père légitime de substitution.

Féminicides, le mot juste ?

0
Nathacha Appanah photographiée en 2025 © Francesca Mantovani / Gallimard

L’écrivaine mauricienne Nathacha Appanah publie un livre choc sur les violences faites aux femmes. Incontournable.


Il est des livres dont on ressort profondément ébranlé. La nuit au cœur est de ceux-là. Il y est question de trois hommes qui ne seront jamais désignés que par leurs initiales. MB, maçon né en Algérie. RD, chauffeur dans un ministère. HC, journaliste et poète. Trois hommes apparemment au-dessus de tout soupçon. Et pourtant.

Il y est aussi question de trois femmes. Leurs compagnes. Trois femmes victimes de violences conjugales. Deux d’entre elles vont en mourir. La troisième va s’en sortir et raconter. C’est l’auteur de ce livre. Nathacha Appanah rencontre HC à l’âge de dix sept ans. Elle rêve alors d’écrire et vient de recevoir un prix littéraire. HC, de trente ans son aîné, vient l’interviewer chez ses parents. Rien ne permet alors d’imaginer ce qui va suivre. Il y aura le premier viol, puis les coups, les tentatives de strangulation, les humiliations. HC coupe l’écrivaine de sa famille, de ses amis. Elle qui ne vivait que pour l’écriture, n’écrit plus. Elle dont les proches louaient la gaieté, se sent glisser dans un trou, telle Alice dans le livre de Lewis Carroll. Elle vit la peur au ventre, le jour mais aussi la nuit. HC la surveille, constamment, y compris pendant son sommeil. Elle ne s’ouvre à personne de son calvaire. Jusqu’au jour où HC la poursuit en voiture. Elle sait alors sa dernière heure arrivée. Elle parvient pourtant à s’échapper. Les années passent. Elle tente d’oublier. De minimiser.

A lire aussi: L’ouïe fine d’Alexandre Postel

Mais voilà. L’histoire ne s’arrête pas là. En décembre 2000, sa cousine Emma, Mauricienne comme elle, meurt percutée puis écrasée par son mari au volant de sa voiture de fonction. L’affaire est vite étouffée. Puis en mai 2021, près de Bordeaux, Chahinez Daoud, une jeune femme d’origine algérienne est brulée vive par son mari. L’idée se fait jour peu à peu de réunir ces sœurs d’infortune dans un livre, de les « mettre côte à côte, bien au chaud à l’abri » entre ses pages. Nathacha Appanah se lance alors dans une enquête, rencontre les parents de Chahinez, puis ceux d’Emma. Avec une empathie qui ne s’explique que trop bien, elle raconte la vie de ces femmes brisées par la peur. Le scénario immuable. Les insultes, les agressions, l’isolement, le contrôle des sorties, des vêtements. « Attention la prochaine fois » l’avait menacé HC sans terminer sa phrase. Il n’en avait pas eu besoin elle savait que c’était : « je vais te tuer ».  L’écrivaine dans un souci permanent d’exactitude ne cache pas combien il est difficile de s’extraire de l’emprise. Ce fut le cas d’Emma qui a voulu quitter son mari par deux fois et a fini par revenir. Ce fut celui de Chahinez. Ce fut aussi le sien. Il a fallu près de trente ans à l’écrivaine avant de pouvoir envisager ce livre avec calme et sérénité. Trente ans pour trouver la bonne distance et faire de ces trois histoires un projet littéraire. Ce qui frappe, au-delà de la force saisissante du sujet, c’est la somptuosité de la langue. Nathacha Appanah traque sans relâche le mot juste. « Je voudrais écrire -confie t’elle-en ponçant (…) les mots, l’orthographe, la grammaire, gratter, gratter jusqu’à buter sur l’os même de l’acte et qu’il existe sur cette page comme tel : un geste inqualifiable, innommable, sans langue, sans mo,t sans orthographe, sans grammaire. » Elle y est plus que parvenue et signe un livre puissant, bouleversant, essentiel.

La nuit au cœur de Nathacha Appanah, Gallimard 282 pages

Le Roi et la Gen Z: le Maroc en pleine mise à jour

0
Casablanca, 5 octobre 2025 © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Le Maroc face à la Génération Z: Mohammed VI engage un dialogue avec la jeunesse autour du développement économique et de la justice sociale


La meilleure preuve que le Maroc partage bien des traits avec ses voisins européens réside sans doute dans l’émergence de sa « Génération Z », un mouvement social qui rappelle, par certains aspects, celui des gilets jaunes, mais avec une dimension générationnelle plus marquée. Ce phénomène traduit avant tout un malaise profond, celui d’une jeunesse mondialisée, consciente de vivre dans une époque pleine d’incertitudes. Et pourtant, paradoxalement, le royaume chérifien connaît aujourd’hui une phase de croissance économique soutenue et un développement visible dans plusieurs secteurs.

Génération frustrée

Cette contradiction entre vitalité économique et inquiétude sociale illustre une fracture de plus en plus perceptible : celle qui oppose les indicateurs de prospérité aux réalités vécues par la jeunesse. Les jeunes Marocains, massivement connectés, utilisent les réseaux sociaux non seulement pour échanger mais aussi pour exprimer leur frustration face à des perspectives professionnelles jugées insuffisantes. Les plateformes numériques deviennent alors à la fois un exutoire, un espace d’organisation et un outil de mobilisation.

Cependant, ces mouvements en ligne, bien qu’énergiques, souffrent souvent d’un manque de structuration. L’absence de leadership clair empêche la formulation de revendications précises et rend difficile toute négociation concrète. Ce mode d’action horizontal, s’il favorise la spontanéité, laisse aussi la porte ouverte aux récupérations politiques ou à des débordements susceptibles d’altérer leur message initial.

A lire ensuite, Driss Ghali: Akhannouch, bouc émissaire idéal

Les préoccupations exprimées par cette génération marocaine ne se limitent pas au cadre national. Elles résonnent avec celles des jeunesses du monde entier : peur du déclassement, angoisse écologique, sentiment d’instabilité globale. L’emploi, l’éducation et la mobilité sociale demeurent au cœur des attentes, tandis que plane une question centrale : comment trouver sa place dans un monde en mutation permanente, où la réussite ne semble plus garantie par l’effort seul ? C’est à cette question que s’emploie à répondre Mohamed VI. Les premières réponses ont été esquissées dans un discours adressé par le monarque au Parlement marocain, intervenant une semaine après que les manifestants ont proposé un cahier de doléances lui demandant la démission du gouvernement.

La figure du roi n’est pas contestée au Maroc par le mouvement, contrairement à la classe politique qui subit les foudres populaires depuis quelques jours. Génération Z n’est d’ailleurs peut-être pas un mouvement uniquement spontané, des élections législatives se tenant dans un peu moins d’un an, suscitant les convoitises de certains mouvements d’opposition… Toute ressemblance avec la France ne serait pas fortuite. Mais de l’autre côté de la Méditerranée, la figure centrale de l’exécutif est bien plus écoutée que la nôtre. Les récentes manifestations menées par de jeunes Marocains ont mis en évidence un malaise que partagent bien des sociétés : l’incertitude face à l’avenir, la crainte du déclassement et le sentiment d’injustice sociale. Cette génération, très présente sur les réseaux sociaux, exprime moins une révolte qu’un appel à l’écoute et à la reconnaissance. C’est dans ce contexte que le discours royal du 10 octobre prend tout son sens.

Justice sociale et croissance : les orientations du Roi

À la différence des mouvements de 2011, le moment actuel ne traduit pas une rupture politique, mais une tension sociale à laquelle le souverain a choisi de répondre par des orientations concrètes. Le Roi Mohammed VI a rappelé que la vitalité économique du pays ne saurait suffire si elle ne se traduit pas par une amélioration réelle du quotidien. Il a ainsi placé au cœur de son discours la justice sociale et l’équilibre territorial, deux thèmes désormais indissociables de la politique nationale.

Le message est clair : les institutions doivent passer d’une logique de promesse à une logique de résultat. Le Roi a invité le gouvernement, le Parlement et les élus locaux à agir de manière coordonnée, afin que les politiques publiques produisent des effets mesurables sur le terrain. Cette exigence de responsabilité partagée marque une évolution dans la manière d’envisager l’action publique.

Le souverain a également insisté sur la nécessité d’une meilleure attention portée aux territoires oubliés. Les zones montagneuses, les oasis et les régions rurales doivent bénéficier de programmes spécifiques, capables de créer de l’emploi, d’améliorer les services essentiels et de valoriser les ressources locales. Ce rééquilibrage territorial vise à corriger les écarts qui persistent entre les grands centres urbains et les marges du pays.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Hausser le ton et hisser les couleurs

Par ailleurs, le Roi a encouragé la poursuite du développement du littoral, non pas comme une course à la modernisation, mais comme un chantier structurant conciliant activité économique et protection des ressources. Dans la même logique, le renforcement des centres ruraux émergents devrait permettre de rapprocher les citoyens des services publics et d’offrir de nouvelles perspectives à ceux qui vivent loin des grandes villes.

Mohammed VI a par ailleurs lancé un très symbolique appel solennel au Parlement et au gouvernement, les invitant à travailler avec sérieux et à défendre les intérêts concrets des citoyens. La responsabilité du suivi des affaires publiques leur incombe pleinement, tout comme l’impératif d’atteindre les objectifs sociaux auxquels la population aspire. Le souverain a souligné la nécessité d’accélérer le rythme du développement et d’optimiser l’action de l’État, en veillant à éradiquer toute pratique susceptible de dilapider efforts, temps et ressources. Chacun, depuis sa position, est appelé à contribuer à ce renouvellement : faire évoluer les mentalités, renforcer le développement local et promouvoir l’emploi et la santé. Il a, au fond, exigé des résultats.

En filigrane, ce discours apparaît comme une réponse posée aux attentes d’une jeunesse parfois désenchantée, mais toujours attentive à l’évolution du pays. Plutôt que d’adopter une posture défensive, le pouvoir choisit d’écouter et d’ajuster. Il s’agit moins de rompre que de corriger, moins de promettre que de tenir. C’est peut-être là la marque la plus nette d’un Maroc qui cherche à concilier stabilité politique et sens du progrès.

La boîte à souvenirs (1)

0

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Pascal Lainé DR.

J’adore lire. Ma Sauvageonne aussi. Lorsque je l’entraîne dans les salons du livre où je signe mes ouvrages, elle ne s’ennuie jamais ; elle passe un temps considérable à baguenauder dans les allées, s’arrête à chaque stand, à chaque auteur, ouvre les opus, découvre, papote avec les auteurs. Un vrai bonheur. Le souci, c’est qu’elle a envie de tout acheter. La rémunération mensuelle de mes piges chez Causeur n’y suffirait pas. Il m’arrive d’être contraint de la stopper dans son élan. (Il n’y a pas que les livres qui la pousse à commettre des folies. L’autre jour, à la faveur d’une sortie entre copines à Lille, en compagnie de son amie Corine, elle a dépensé une sacrée somme en vêtements, sacs, chaussures. Bref : c’est une fille!) Oui, disais-je, j’adore lire. Lorsque je passe devant la boîte à livres de mon quartier, je ne peux m’empêcher de m’arrêter et de fouiller, farfouiller. C’est comme un vice. Il y a peu mon attention a été attirée par L’Ecume des jours, de Boris Vian, en collection de poche 10/18, avec en couverture, une photographie de l’auteur qui ressemble comme deux gouttes d’eau (des Vian) à notre tant aimé (lol!) président, l’Amiénois Emmanuel Macron. Je la contemple ; je souris. Puis, je m’égare dans des souvenirs forts lointains. C’était en 1971 ; j’arrivais en classe de seconde (pourquoi dire « seconde » et pas « deuxième » puisqu’il y a deux autres classes au-dessus : première et terminale ?) à mon cher lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Notre professeur de français, une trentenaire très brune, au physique d’actrice italienne et au nom de famille italien lui aussi, venait de Paris. Elle était mystérieuse, portait des lunettes fumées ; elle nous fascinait. Était-ce parce qu’elle ressemblait à Albertine Sarrazin dont j’avais lu L’Astragale, opus que j’avais adoré ? Peut-être. À peine arrivée qu’elle nous avait vivement conseillé de lire L’Ecume des jours. Qu’est-elle devenue, cette enseignante ? Je me le demande encore. Un seul indice : quelques années plus tôt, je l’avais croisée au collège Joliot-Curie de Tergnier où j’étais élève de cinquième ou de quatrième. Je n’avais pas eu la chance de l’avoir comme professeur. En ce début des années soixante-dix, il est fort probable qu’elle eût côtoyé Pascal Lainé, alors jeune professeur de philosophie au lycée technique de Saint-Quentin qui, fort de cette expérience, avait écrit, la même année, le sublime L’Irrévolution (Gallimard-coll. Le Chemin ; prix Médicis 1971), puis, trois ans plus tard, La Dentellière (Gallimard, coll. Le Chemin, 1974). Deux ouvrages qui m’avaient bouleversé. Notre professeur au physique d’Albertine Sarrazin allait-elle boire des bières pression au Grand Café de l’Univers en compagnie de Pascal Lainé qui, lui, s’y rendait très souvent ? (Il l’avait écrit.) Lorsque qu’en 1979, je revins à Saint-Quentin comme journaliste localier à L’Aisne Nouvelle, j’entrepris une enquête sur le passage de Lainé dans la capitale du Vermandois. Je voulais savoir qui avait été Pomme, le personnage central de La Dentellière, dont le narrateur, professeur de philosophie dans un lycée technique dans « un département en forme de betterave » (comme par hasard ; ce sont les premières lignes du roman). Vivait-elle encore ? Où résidait-elle ? Je publiais mon enquête. Quelques jours plus tard, une dame m’appela en affirmant qu’elle était Pomme. Je tremblais d’émotion. Je lui demandais son identité et lui proposais que nous nous rencontrassions. Sa voix s’étrangla comme prise dans le siphon d’un sanglot. Et elle raccrocha. Je n’ai jamais su si cette voix anonyme était réellement celle de Pomme. Au début des années 2000, alors que je venais d’arriver comme reporter au service culture du Courrier picard, à Amiens, j’ai appris que Lainé revenait au lycée technique de Saint-Quentin pour y rencontrer des élèves et parler de ses livres d’inspiration axonaise. Ni une, ni deux : je pris rendez-vous avec lui pour  – enfin ! – l’interviewer. Il accepta. Nous nous retrouvâmes à la brasserie du Carillon sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Saint-Quentin. L’entretien dura presque deux heures. Je buvais ses paroles et les souvenirs qu’il égrenait. A la fin de notre rencontre, je me lançais : « Et Pomme, qui était-elle ? Qu’est-elle devenue ? » Il me regarda droit dans les yeux, visiblement troublé, caressa sa barbe d’ancien professeur de philosophie et changea de conversation. Pomme, si vous me lisez, écrivez-moi à Causeur. Il n’est jamais trop tard pour se perdre dans la merveilleuse forêt de la littérature.


(1) La boîte à souvenir, premier volet. J’espère pouvoir écrire un deuxième (et pas un second) et peut-être un troisième volet de ce même type de chronique inspirée par ma sacrée boîte à livres. On verra bien…

Emmanuel Macron: «Vers l’infini et au-delà»

0
DR.

Entêtement. Le président de la République a finalement reconduit Sébastien Lecornu à Matignon, hier soir. Si jamais il était contraint de véritablement démissionner à l’avenir, Causeur vous révèle en exclusivité le nom de son futur remplaçant.


À la perche, il y a Armand Duplantis, intouchable, inatteignable, qui ne cesse, cm par cm, d’améliorer ses propres records du monde. Eh bien, en politique, nous avons désormais son clone, qui s’appelle Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron, perchiste indomptable

Mais où s’arrêtera-t-il ? s’interrogeaient, stupéfaits, les commentateurs sportifs le 15 septembre dernier, alors que le natif de Lafayette (en Louisiane) établissait son 15ème record du monde, en effaçant à son dernier essai une barre à 6m30.

Difficile à dire, évidemment, mais on peut au moins garantir que Duplantis ne dépassera jamais les 7m. Dans le cas d’Emmanuel Macron en revanche, personne, depuis cette semaine, ne peut plus garantir un plafond. Jupiter plane sur le toit du monde, et ne prévoit plus de redescendre sur terre.

2025, nouvelle année miraculeuse ?

L’année 1905, qui voit la publication par Einstein de quatre articles scientifiques révolutionnaires, est souvent qualifiée d’année miraculeuse de la physique.

Citoyens bénis que nous sommes, nous avons vécu, pour notre part, une semaine miraculeuse de la politique. Grâce à Jupiter, secondé par son fidèle Ganymède, nous avons ainsi découvert d’abord le concept de gouvernement supra-luminique, un gouvernement qui va plus vite que la lumière. Sitôt créée, l’entité mystérieuse a toutefois aussitôt disparu, avant même qu’un accélérateur de particules ait eu le temps d’enregistrer sa trace. Mais ce n’était qu’une préparation ; car notre duo génial tenait à partager avec nous une seconde de ses trouvailles, inspirée par l’expérience de pensée de Schrödinger : la notion de Premier ministre quantique, dont l’état politique (démissionnaire ou de plein exercice) varie suivant les opérations de mesure. Mort lundi, le chat Lecornu émerge ainsi vivant ce vendredi. Mais attention à ne pas refermer la boîte, car son état redeviendrait inconnu…

De la politique aux moulins à vent

Alors que la gauche attendait Matignon comme Vladimir et Estragon attendent Godot, que la droite s’enthousiasmait pour Jean-Louis Borloo, ressorti du congélateur, Emmanuel Macron, dans sa dernière foucade, a donc décidé de nous entraîner un peu plus profondément en Absurdie. Plus le temps passe depuis la dissolution, et plus Jupiter, dans son obstination à nier le réel, à maintenir la même ligne et recycler les mêmes ministres, fait penser à don Quichotte, criant sus à ses moulins à vent. Lui non plus, on ne le fera pas démordre de ses convictions ; au contraire, toute remise en cause semble comme l’enhardir. Il a décrété que sa ligne restait majoritaire, que Lecornu serait Premier ministre, il en sera ainsi ; autant vouloir convaincre don Quichotte que ses moulins à vent ne sont pas des géants. Et Lecornu-Panza aura beau estimer que son maître souffre de visions, écarter un temps toute perspective de rempiler, il finira néanmoins, comme l’entendait Cervantès, par se conformer aux hallucinations de don Quichotte.

Une seule ambition : l’absence d’ambition

Sancho Panza, toutefois, a obtenu pour cela d’immenses concessions d’Emmanuel de La Mancha, et d’abord celle-ci : son gouvernement ne devra plus compter de ministres ayant une ambition présidentielle. Cette dernière épithète paraît d’ailleurs très superflue, car on imagine mal quelle ambition saugrenue pourraient bien nourrir les futurs élus, en acceptant d’être dépêchés sur un tel radeau de la Méduse. Le casting exact peut donc demeurer inconnu à cette heure, on est assuré que les ministres à venir, à l’instar des précédents, ne feront pas mentir l’étymologie latine de leur titre, que notre langue, fort à propos, fait dériver de la racine « minus ».

La magie du carnaval

Mais Sancho n’a pas arraché que cette promesse à son maître : notre don Quichotte national, en effet, a également consenti à ce que l’épineux dossier de la réforme des retraites soit rouvert. Et comment lui donner tort ? Ce n’est pas comme si le Trésor royal était vide. A cet égard, la gauche a péché par timidité : c’est la suppression de la TVA, et non l’abolition d’une mesurette, qu’il fallait exiger.

En attendant, le carnaval s’approfondit. Car le propre du carnaval, c’est l’inversion des rôles : les serviteurs devenant les maîtres, et les maîtres les serviteurs, les paysans se déguisant en nobles, etc. Dans notre cas, le renversement est limité à moins d’individus, mais reste, sous la houlette d’Emmanuel Macron, tout aussi saisissant. Le monarque républicain, voulu par de Gaulle, se mue ainsi chaque jour davantage en royal bouffon.

Le prochain Premier ministre

Jusqu’au bout cependant, je veux croire qu’Emmanuel Macron a hésité, pour ne reculer qu’à l’ultime seconde devant un choix de Premier ministre plus disruptif. Un Premier ministre qui lui restera fidèle quand tous, suivant l’exemple des Brutus de la première heure – les Philippe, les Attal, les Estrosi même – auront fini par l’abandonner. Un Premier ministre capable de rassembler largement autour de lui, de manière parfaitement transpartisane et même inter-spécifique : Nemo, labrador de son état, mais pétri de convictions politiques, et Marcheur de la première heure. Sébastien Lecornu tient là son successeur, et il le sait ; dans les chenils, l’impatience monte…

Milady, femme libre

0
La romancière Adelaïde de Clermont-Tonnerre photographiée en 2025 © BALTEL/SIPA

Adelaïde de Clermont-Tonnerre tente de réhabiliter l’image de l’odieuse Milady.


Alexandre Dumas a créé, à partir d’un personnage réel, une héroïne maléfique, synonyme de méchanceté, de perversion, de manipulation psychologique, bref une femme fatale, belle comme le jour qui nait, mais capable de trahir et tuer pour parvenir à imposer sa destinée.

Pari iconoclaste

Les hommes, comme les femmes, malgré son visage angélique et ses boucles blondes, furent ses victimes expiatoires. Le premier d’entre eux se nomme d’Artagnan, le valeureux mousquetaire, frappé mortellement à la tête au siège de Maastricht en 1673. Milady, puisque c’est d’elle dont il s’agit, l’avait séduit, et avait réussi à se débarrasser de sa compagne, la douce Constance, confidente de la reine Anne d’Autriche, morte dans les bras du valeureux mousquetaire. Cette sorcière shakespearienne, aux identités rapprochées multiples, séductrice compulsive, vaguement espionne, en fuite depuis l’enfance, parvint même à être l’amie de Richelieu, s’imposant dans les coulisses du pouvoir, territoire réservé aux mâles en épée. Tout cela est raconté de manière flamboyante, sans temps mort, dans Les Trois Mousquetaires, roman à la construction impeccable.

A lire aussi: «Le Comte de Monte-Cristo»: un malheur de plus pour Alexandre Dumas

Adélaïde de Clermont-Tonnerre a tenté un pari iconoclaste, et pour tout dire un peu fou. Elle s’est emparée de ce personnage de fiction, passé à la postérité pour ses défauts et non ses qualités, même si le mal, on le sait, peut exercer une fascination coupable, et a décidé de le réhabiliter en montrant la face cachée de Milady. Elle ne réécrit pas le roman de Dumas, ce qui serait un sacrilège, mais elle nous donne les raisons qui ont poussé cette figure emblématique de la littérature à agir de la sorte. Elle fait entendre « sa voix de femme au temps des hommes. » Pari un peu fou, mais réussi. L’auteure nous permet de suivre le parcours incroyable de Milady, avant Milady. Le point de bascule étant quand son tuteur, le père Lamandre, rend l’âme. La jeune fille doit quitter le couvent où elle avait trouvé refuge à l’âge de six ans. Une longue errance commence alors, où chaque jour est synonyme de combat. Une très belle scène éclaire la personnalité méconnue de Milady, qui se nomme encore Anne. Le chat de Lamandre, Grisou, vient de mourir. Il n’a pas survécu à la mort de son maître. Adélaïde écrit : « La jeune fille lui confectionna un tombeau de bois et de pierre dans la forêt (…). L’idée de la décomposition de Grisou, des vers et des pourritures qui devaient attaquer son pelage, lui rappelait la décomposition d’autres êtres aimés : sa mère, sa nourrice, son père disparu, son mentor tout juste enterré. » La femme qui fait l’amour dans le noir car marquée au fer rouge, cette mère qui doit protéger son enfant, l’élever seule, tout en voulant respirer l’air de la liberté, ne dévoilant jamais sa nature profonde, cette femme aux fioles, condamnée à mort à vingt-cinq à peine, par dix hommes, dont d’Artagnan qui n’est pas le moins véhément, méritait bien qu’on la réhabilitât. D’autant plus que ce roman enlevé, habilement agencé, se lit comme s’il s’agissait d’une suite écrite par Dumas, ce qui n’est pas rien.

Pas un scandale

Aux fâcheux qui crient au scandale en vitupérant contre Adélaïde de Clermont-Tonnerre et son entreprise romanesque, il convient de citer cette dernière s’adressant à Dumas : « Autre temps, autres mœurs. Je ne révise pas. Je n’accuse pas non plus. Je me glisse dans les blancs de ton texte, dans les angles morts, et j’invite ceux qui, comme moi, sont épris de justice à ouvrir les yeux et les oreilles. »

Pour notre plus grand plaisir de lecture.

Adelaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre, Grasset. 480 pages

Une statue pour Turenne!

0
Portrait de Turenne par l'entourage de Philippe de Champaigne, vers 1650. DR.

Le livre Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV d’Arnaud Blin dresse un portrait complet du grand capitaine, à la fois stratège de génie et homme de fidélités complexes, tout en replaçant ses campagnes et son rôle politique au cœur des bouleversements militaires et diplomatiques du XVIIᵉ siècle, où la guerre est indissociable de la politique royale française.


« De tous les avis, il s’exprimait difficilement et son écriture est loin d’égaler celle de nombre de ses contemporains. En ce sens le contraste avec Condé, talentueux dans tous les domaines, est saisissant ». Et pourtant, Turenne, au faîte de sa gloire, aura été utilisé par Louis XIV « comme une sorte de ministre des affaires étrangères opérationnel, [échangeant] directement avec nombre de têtes couronnées ».  

Sur les champs de bataille

Ainsi Arnaud Blin, spécialiste des relations internationales, portraiture-t-il Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675), cadet d’une illustre famille protestante, dans un livre publié avec le concours du Ministère des Armées. Paru il y a deux mois, lecture captivante, l’ouvrage n’apporte pas seulement un puissant éclairage sur les événements historiques marquants du temps, en particulier les batailles et autres sièges – Brisach (1638), La Rotta (1639), Turin (1640), Tuttlingen mais surtout Rocroi, évidemment (1643), Fribourg (1644), Nördlingen et Alerheim (1645), Zusmarshausen (1648), Rethel (1650), les Dunes (1658), Turckeim (1675) enfin… – que livra (pas toujours victorieux, d’ailleurs) le grand capitaine. Jusqu’au jour fatal du 27 juillet 1675 où, à Sasbach, un boulet de canon vient frapper Turenne de plein fouet : il meurt sans descendance, à l’âge de 63 ans.


Du contexte des conflits en cours, depuis la Guerre de Trente Ans jusqu’à la guerre de Hollande, en passant par les sanglants épisodes de la Fronde (cf. la bataille du Faubourg Saint-Antoine en 1652), l’auteur fait le récit circonstancié dans un luxe de précisions qui, tout au long, replace véritablement le lecteur sur le théâtre des opérations.

Au-delà du récit touffu de ces engagements, mille détails décantés de l’enchaînement factuel permettent de se représenter très concrètement les conditions dans lesquelles on se battait au Grand siècle : les évolutions de l’armement, de l’équipement, de l’intendance, les modalités de la tactique et la stratégie, etc. C’est là, pour une bonne part, l’intérêt de ce nouveau regard porté sur ces années qui joignent la Régence d’Anne d’Autriche au règne commençant du fils de Louis XIII.  

A lire aussi: Derrière l’horizon…

Des exemples ? « Au XVIIème siècle […] le mousquet ou fusil allait connaître des améliorations telles que le piquier classique, qui fut durant des siècles l’un des piliers des armées occidentales […] deviendrait rapidement obsolète. […] C’est durant la guerre de Trente ans que le mécanisme à rouet cède la place au mécanisme de pierre à feu ou pierre à fusil (d’où le terme de fusil pour désigner l’arme) qui permet d’armer le fusil, puis de déclencher le mécanisme à l’aide de la gâchette et de la détente ».  Ailleurs, sur la cavalerie, « héritière de la cavalerie lourde de l’époque médiévale » : « souvent placée aux ailes, comme à l’époque d’Alexandre ou d’Hannibal, elle combattait de pair avec les spécialistes du tir, archers, arbalétriers, arquebusiers et, au XVIIème siècle, mousquetaires, plus les artilleurs. Le cavalier occidental combattait de manière rapprochée, épée, sabre (remplaçant l’épée au cours du XVIIème siècle) ou pistolet en main, contre d’autres cavaliers ou contre des fantassins […] les gardes du corps du roi avaient les chevaux les plus grands, suivis par la cavalerie, puis les ‘’carabins’’ et dragons. […] Le développement et le perfectionnement de l’artillerie, en revanche, commençaient à peser sur l’efficacité de la cavalerie dans la mesure où le cavalier pouvait désormais être atteint en plein vol par un projectile que bien souvent il n’avait pas vu venir […] En outre, le bruit du canon, ainsi que celui du mousquet n’étaient pas pour calmer l’humeur des montures. Le bruit, ou plus exactement les sons distinctifs des deux armes, l’infanterie et la cavalerie, projetait leurs combattants dans des mondes totalement différents ». Ou, plus loin : « L’usage des instruments de musique avait pour fonction première de faciliter la communication au sein de troupes linguistiquement hétéroclites ». Etc. 

Pour le non spécialiste de la chose militaire, Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV restitue enfin les enjeux fondamentaux du temps, la toile de fond encore fraîche des guerres de religion (élevé dans la religion réformée, Turenne se convertira au catholicisme), puis de la Fronde où, comme l’on sait, le futur maréchal risqua son avenir, intrigue dont le récit palpitant occupe la partie centrale du livre, avec, « qu’ils l’aient voulu ou non, […] projetés tous les deux au cœur de la rébellion », la rivalité l’opposant à Condé et l’affirmation de son génie durant le conflit franco-espagnol, au moment même où le dauphin atteint sa majorité – à 13 ans ! – et où le futur monarque versaillais commence, adolescent précoce, à peser sur les décisions… Sont remarquablement expliqués la « chaîne de fidélités » qui permet de comprendre pourquoi et comment Turenne « put à diverses reprises durant sa vie s’éloigner momentanément du roi et même rejoindre ses opposants, puis revenir auprès de lui sans autre conséquence pour sa carrière ou sa personne ». De fait, Louis XIV aura été bien avisé de lui pardonner ses ‘’errements’’ pour en faire son glorieux mentor.    

La politique c’est la guerre

« Turenne lui-même, observe finement Arnaud Blin, sera l’un des premiers chefs de guerre à se trouver en porte-à-faux entre des objectifs militaires poussant logiquement à la montée des extrêmes et des objectifs politiques définis selon les principes d’économie et le contrôle de la violence ». Aussi bien « la guerre, et tout ce qui y touchait de près ou de loin, constitua un objet central de la politique de Louis XIV. Sous le Roi-Soleil ; elle n’est pas un phénomène séparable de la politique et elle n’est pas non plus, ou pas seulement, une ‘’continuation de la politique par d’autres moyens’’. Elle est la politique. Elle est la source et la partie constitutive du pouvoir ».  En 2025 où les bruits de bottes se font dangereusement insistants, de telles remarques se chargent, semblerait-il, d’une singulière actualité.     

En parallèle, pour qui aurait à cœur de creuser l’environnement historique dans lequel Turenne fait ses premières armes, il ne sera pas inutile de se plonger toutes affaires cessantes dans La Guerre de Trente Ans (1618-1648), écrit d’une plume particulièrement alerte par l’historienne Claire Gantet, conséquent volume de 700 pages, également coédité avec le Ministère des Armées, et que Tallandier vient d’avoir la bonne idée de ressortir en « Texto », l’indispensable collection de poche maison.  


A lire :

Turenne, génie militaire et mentor de Louis XIV, par Arnaud Blin Tallandier/ Ministère des Armées, 528p, 2025.

Turenne: Génie militaire et mentor de Louis XIV

Price: ---

0 used & new available from

La Guerre de Trente Ans, 1618-1648, par Claire Gantet. Tallandier (coll. Texto), 717p. 2025.

Classique: de Naples à Buenos Aires

0
Le ténor Pene Pati © Bernard Couv / Warner Classics

Le ténor Pene Pati fait revivre le chant napolitain, et Vittorio Forte, au piano, le répertoire romantique sud-américain. Deux merveilleux CD qui ont enchanté notre chroniqueur Julien San Frax.


Double retour aux sources. D’abord Pene Pati, qui dans le CD Serenata a Napoli exhume plus d’une vingtaine de purs joyaux de la canzone napolitaine. Le ténor samoan est accompagné de la formation Il Pomo d’Oro, dirigée par le guitariste transalpin Antonelli Paliotti. Guitare, mandoline, viole, violoncelle et même castagnettes, une immersion dans ce répertoire populaire dont l’âge d’or remonte aux années 1880, alors véhiculé par le festival de la Piedigrotta qui, pour citer le beau texte de présentation de Paliotti inséré dans le coffret « perd progressivement, et de façon irréversible, son caractère mystico-religieux, et magique pour se transformer en manifestation de masse… »

Musique populaire ? Sur ce registre, la discographie anthologique réalisée entre 1959 et 1963 par Roberto Murolo (1912-2003) sous le titre Napoletana reste à jamais irremplaçable. Il n’en reste pas moins légitime de visiter à nouveaux frais ce corpus de chansons qui « vous prennent aux tripes », comme on dit, à plus forte raison dans une orchestration inédite qui a soin de raccorder cette tradition aux éléments constitutifs de la musique dite « savante », qu’elle n’a jamais cesser de nourrir, de Puccini à Ravel. Antonello Paliotti souligne au demeurant que « les références à la tradition orale s’avèrent plus marquées dans les morceaux instrumentaux, avec leur architecture biscornue, leurs rythmes frénétiques, leurs mélodies âpres et dissonantes typiques de la culture populaire, en particulier napolitaine ». Alors, bien sûr, sur les paroles du poète Giovanni Capuro, O sole mio, scie absolue du répertoire napolitain, ne saurait se voir distrait d’un tel album. Mais la sélection célèbre également quelques puissants jalons de cette veine si féconde : rengaines, sérénades impérissables, présentées d’ailleurs avec une savoureuse érudition par l’historien du chant Enzo Carro dans le livret d’accompagnement.

Reste, surtout, la voix unique de Pene Pati, dont on se souvient qu’il campait fabuleusement Germont dans La Traviata l’an passé à l’Opéra-Bastille…  Cette actuelle échappée vers la musique populaire donnera lieu, le 11 mai prochain, à un récital au Théâtre des Champs-Elysées, qui reprend le programme du disque. En attendant, l’agenda de Pati n’est pas précisément vide ! Evidemment, l’événement majeur sera, en janvier 2026, sa prestation dans une nouvelle production du sublime opéra de Massenet, Werther, à l’Opéra-Comique, dans le rôle-titre aux côtés de Marianne Crebassa (Charlotte), sous la direction de Raphaël Pichon, dans une mise en scène signée Ted Huffman. On retrouvera encore dès février Pene Pati à la Philharmonie de Paris dans le Requiem de Berlioz et, ce même mois, au Capitole de Toulouse, dans Lucia di Lammermoor. Sans compter des récitals à Strasbourg, à Bordeaux, et d’autres invitations lyriques à l’étranger… L’étape napolitaine de Pati est épatante quoiqu’il en soit.


Autre remarquable retour aux sources sous les auspices de Vittorio Forte, pianiste franco-italien natif de Calabre, formé à Lausanne puis à l’International Piano Academy de Côme, aujourd’hui âgé de 48 ans, désormais établi à Montpellier où il anime une série de master-classes tout en assurant la programmation d’une saison baptisée Piano intime.

Enregistré en décembre 2024 sur un piano Fazioli, instrument à la signature sonore d’une netteté cristalline, combinant transparence et puissance de projection éclatante, Volver énonce – comme l’indique son titre  – un retour vers un répertoire qui passe souvent pour anecdotique, mais reste, à l’oreille, une pure délectation. Musique de salon ? Ce corpus latino-américain qui enjambe XIXème et XXè siècle, prolongement direct du romantisme européen où il prend sa source, revêt souvent les couleurs de l’élégie: empruntes d’une nostalgie, d’une mélancolie ardente, ces partitions, pour certaines d’une grande virtuosité, n’ont pas de spécificité, ou disons d’identité marquée, il faut bien le reconnaître, par rapport à la tradition classique occidentale. De fait, tous les compositeurs dont il est question dans cet album ont fait leurs classes à Paris, à Berlin ou ailleurs en Europe. Autant dire que leur langage, j’allais dire leur folklore, est le fruit d’un apprentissage académique qui ne nous dépayse guère, bien au contraire: et c’est bien là le charme de ces pièces si dansantes, raffinées, élégantes dont Volver est l’hommage.

Ce précieux album réunit, à côté des plus grands noms, quelques compositeurs méconnus : l’Argentin Astor Piazzolla (1921-1992), qui écrit cet Adios nonino à la mort de son père ; le Brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959), présent ici avec Impressoes seresteiras et Valsa da dor, deux morceaux très différents, aussi superbes l’un que l’autre ;  son compatriote Alberto Nepomuceno (1864-1920), également violoniste, le père du nationalisme brésilien et actif abolitionniste de l’esclavage, qui fut lié d’amitié à Grieg, et dont les Quatro peças lyricas op. 13 sont une merveille, surtout la dernière, au tempo accéléré, brillantissime ; Carlos Gardel, dont les transcriptions, exécutées par Forte lui-même, fournissent le titre et la conclusion de l’album ; le Cubain Ernesto Lecuona (1895-1948), avec La conga de media noche et La comparsa, la seconde bien connue (occasion de regretter, au passage, que sa capiteuse Noche azul n’aie pas été choisie plutôt) ; le Mexicain Manuel Ponce (1882-1948) dont la Rapsodia mexicana n°1, à la fois brillante et mélancolique, est un des sommets de cette sélection. Volver surprise du chef, exhume à côté de ces compositeurs stars d’autres figures plus méconnues, tel le Chilien Alfonso Leng (1884-1974), qui fut également dentiste. Datées 1914, ses cinq Doloras tellement « chopiniennes » sont un pur régal. Quant au malheureux Antonio Luis Calvo (1882-1945), compositeur chilien de bonne heure frappé par la lèpre, il passa sa vie au sanatorium Agua de Dios : Lejano Azul et Malvaloca, aux accents hispanisants, rappellent irrésistiblement Albéniz. La palme revient, selon le goût de votre serviteur, à l’Argentin Carlos Guastavino (1912-2000), dont la luxuriance et la délicatesse rappellent d’assez près Granados (jusqu’à paraître même, dans Las ninas, la première des deux pièces jouées ici, pasticher les Goyescas)…

Les plus fervents mélomanes auront déjà noté sur leurs tablettes que le 17 novembre, l’on pourra entendre « en live », comme on dit, le programme qu’immortalise Volver, récital de Vittorio Forte au Lavoir moderne, à Paris. Le pianiste donnera encore un récital le 7 décembre prochain, au Théâtre de Passy.


Serenata a Napoli. Pene Pati, ténor. Orchestre Il pomo d’oro. 1 CD Warner Classics
Volver. Vittorio Forte, piano.1 CD Mirare

«Homo fragilis»: quand la société érige la vulnérabilité en vertu

0
L'essayiste Samuel Veissière. DR.

L’anthropologue Samuel Veissière part aux sources de l’effondrement de nos repères communs et de l’explosion des récits identitaires parmi les jeunes générations. Un essai stimulant.


Dans Homo fragilis, l’anthropologue Samuel Veissière analyse la montée en puissance d’un nouvel idéal : celui de l’individu hypersensible que l’on doit protéger de tout — des dangers matériels comme des idées contraires. Ce tournant culturel n’est pas anodin : il redessine notre rapport à la liberté, à l’État et au commun.

Homo fragilis : la fabrique de l’homme cassable

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on enseignait aux enfants que la vie est rude, que le monde ne vous doit rien et qu’il faut apprendre à se tenir debout. Aujourd’hui, la morale dominante tient un tout autre discours : l’existence serait un risque permanent, l’individu une créature vulnérable qu’il faut protéger de tout : du froid, des mots, des idées contraires, du réel surtout. C’est à cette mutation anthropologique que s’attaque le passionnant essai de Samuel Veissière, anthropologue et chercheur en sciences cognitives, dans Homo fragilis.

L’auteur ne se contente pas de dresser un constat sociologique sur la montée de l’hypersensibilité contemporaine : il en retrace la genèse intellectuelle, psychologique et politique. Pour lui, nous sommes passés en quelques décennies de l’idéal d’autonomie — celui des citoyens capables de débattre, de supporter l’adversité et de s’émanciper de la tutelle — à une culture de la fragilité sacralisée. Le “moi vulnérable” n’est plus une étape du développement, c’est devenu un statut identitaire, presque une vertu. Et la société entière est sommée de s’y adapter.

La fragilité comme idéologie

Veissière parle d’“idéologie de la fragilité” pour désigner ce système de valeurs où la sensibilité extrême n’est pas seulement tolérée, mais encouragée, institutionnalisée. Universités, médias, politiques publiques: tout concourt à protéger l’individu contre l’offense réelle ou supposée. L’espace public se reconfigure autour de l’émotion individuelle. La subjectivité prime sur le raisonnement ; le ressenti tient lieu d’argument.

A lire aussi, Julien San Frax: À la recherche de Pierre Loti

Ce processus n’est pas spontané. L’auteur en montre les ressorts : d’abord, la montée de la psychologie comme langage dominant (non plus comme discipline thérapeutique, mais comme grille de lecture globale du monde). Ensuite, la généralisation d’un discours sécuritaire, à la fois sanitaire, social et moral, qui réduit l’existence à un ensemble de risques à minimiser. Enfin, l’émergence d’un individualisme victimaire: il ne s’agit plus d’être libre, mais d’être reconnu dans sa vulnérabilité.

À la clé, un paradoxe mordant: au nom de la protection, on produit des individus de plus en plus dépendants des institutions, moins capables de supporter la contradiction et plus prompts à exiger une réassurance permanente. Le citoyen se mue en patient.

Une anthropologie du confort

L’intérêt majeur de l’ouvrage est de ne pas céder à la tentation du sermon moral ou du pamphlet : Veissière est anthropologue, et il observe. Il décortique les conditions matérielles et culturelles qui ont rendu possible l’émergence de cet “homo fragilis”. Abondance économique, numérisation des relations humaines, effacement des rites de passage: autant de facteurs qui ont lentement sapé la valeur de la résistance.

Ce confort généralisé, qui devait libérer, a produit l’effet inverse: en réduisant la confrontation au réel, il a laissé croître une peur diffuse de tout ce qui résiste. L’“enfant-roi” est devenu l’“adulte-fragile”, persuadé que tout ce qui le contrarie est une agression. L’ère du cocon a remplacé celle du courage.

L’auteur mobilise aussi les apports des sciences cognitives : nos cerveaux sont façonnés par l’environnement social. En hypertrophiant les signaux de menace, notamment par les réseaux sociaux et les discours médiatiques, la société fabrique des individus hypersensibles aux micro-agressions et autres offenses imaginaires.

La politique de la sensibilité

Ce glissement n’est pas neutre politiquement. L’idéologie de la fragilité sert une double dynamique : d’un côté, elle justifie un interventionnisme toujours plus poussé de l’État (pour protéger les individus contre eux-mêmes) ; de l’autre, elle fragmente la société en une mosaïque de sensibilités concurrentes, chacune réclamant reconnaissance et réparation.

Ce que Veissière décrit avec précision, c’est la manière dont cette politique de la sensibilité érode le socle commun: la possibilité même d’un débat rationnel, d’un espace public partagé. À force de craindre de blesser, on ne dit plus rien ; à force de surprotéger, on infantilise ; à force d’hygiéniser la vie, on atrophie les ressorts de la liberté.

A lire aussi, Michèle Tribalat: Adam Szetela: Quand la sensiblerie étouffe la littérature

Le propos n’est pas réactionnaire au sens caricatural du terme : Veissière ne plaide pas pour le retour à une virilité de cartoon. Il montre simplement qu’une société ne peut survivre si elle fait de la vulnérabilité un horizon et de la protection une valeur suprême. La liberté suppose une certaine dureté au monde.

Une lecture salutaire

Dans une époque saturée de discours compassionnels et d’alertes morales, cet essai tranche par sa lucidité. En refusant la déploration nostalgique comme le progressisme béat, Veissière éclaire un processus profond: celui d’une civilisation qui, en prétendant abolir la souffrance, oublie qu’elle forge aussi les caractères.

Homo fragilis n’est pas un brûlot; c’est un avertissement. Si nous continuons à ériger la sensibilité en totem, nous aurons des sociétés de plus en plus frileuses, divisées et contrôlées. Si, au contraire, nous acceptons de réhabiliter la robustesse — non pas la brutalité, mais la capacité à endurer — alors nous pourrons encore faire société.

Ce n’est pas un hasard si cet essai trouve un écho particulier dans les milieux qui refusent la dissolution du commun dans la soupe émotionnelle. Car il pose une question décisive : voulons-nous être libres ou cajolés ?

384 pages