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Le Sacré-Cœur: monument hystérique


Les uns y voient une offense à la Commune, les autres le summum du kitsch dévotionnel. Le Sacré-Cœur sera bientôt classé « monument historique ». Enjeu depuis sa fondation de luttes idéologiques, la basilique reste surtout une œuvre d’art.


Tout commence à Périgueux. En 1849, un certain Paul Abadie (1812-1884) est nommé architecte diocésain dans cette ville. Ex-collaborateur de Viollet-le-Duc, il a la conviction (aujourd’hui proscrite) que la restauration, bien plus qu’une simple réparation, peut et doit être une poursuite de la création passée. La cathédrale Saint-Front de Périgueux se présente à cette époque comme une grange massive et délabrée. C’est gros. C’est moche. Pourtant, en visitant les combles, Abadie a une belle surprise. Il trouve sous la toiture les restes de cinq grandes coupoles du xiie siècle édifiées en style byzantin et inspirées de la basilique Saint-Marc (Venise). Abadie va démonter entièrement la cathédrale, recréer les cinq coupoles auxquelles il adjoint une bonne vingtaine de lanterneaux et tout un décor époustouflant. Aujourd’hui, Saint-Front est indiscutablement l’un des monuments les plus fascinants et les plus originaux de France.

Bâtir la Périgueux nouvelle

En remportant le concours pour le Sacré-Cœur de Montmartre, Abadie passe en mode création. Il va faire une sorte de Saint-Front de ses rêves. L’édifice est d’entrée de jeu marqué par deux choix décisifs. D’abord il opte, y compris pour les toitures, pour une pierre qui blanchit avec l’eau de pluie, si bien que la blancheur exceptionnelle du bâtiment est le cœur de son identité.

Ensuite, Abadie change la forme et l’emplacement des coupoles pour qu’elles soient bien visibles d’en dessous quand on gravit la butte, mais aussi du centre de Paris, également en contrebas. Il les étire en hauteur et les serre en gerbe. Son successeur les allongera encore davantage. Il en résulte une forme absolument inédite. Les détracteurs y voient des mamelles (pointant vers le haut), surmontées de leurs trayons. Toujours est-il que cette silhouette est reprise dans de nombreuses autres églises à cette époque.

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L’intérieur accueille aussi un riche décor. En particulier, le génial Luc-Olivier Merson compose le dessin des mosaïques avec un sens graphique non éloigné de l’Art nouveau. Ce sanctuaire a d’ailleurs dans l’ensemble une tonalité très Belle Époque. La basilique est finalement consacrée en 1919, mais elle n’est achevée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Évidemment, tout au long du xxe siècle, les tenants de la modernité n’ont de cesse de la dénigrer. Certains futuristes veulent même la détruire pour la remplacer par un gratte-ciel.

L’édifice est emblématique du style néo-byzantin, mouvement qui a le vent en poupe fin xixe et début xxe. Auparavant, le clergé catholique demandait surtout du néogothique. Cependant, à la longue, ce genre a semblé austère et répétitif. Le néo-byzantin fantasmé permet beaucoup plus de fantaisie. Les artistes créent des formes très imaginatives, jouent sur des contrastes de matériaux souvent osés. Certaines villes se dotent à cette époque d’édifices somptueux. C’est le cas tout particulièrement de Marseille, alors très pauvre sur le plan patrimonial, qui construit notamment sa cathédrale de la Major et Notre-Dame de la Garde.

L’ombre de la Commune

La basilique n’est cependant pas blanche pour tout le monde. Certains la jugent érigée en expiation de la Commune. Elle incarne à leurs yeux un désir réactionnaire d’ordre moral et religieux. Ainsi, Philippe Fouassier, ancien grand maître du Grand Orient, affirme-t-il encore récemment que « ce monument mérite le déboulonnage ».

Le Sacré-Cœur est une église votive, c’est-à-dire érigée en application d’un vœu. Tout commence en juillet 1870. La France déclare la guerre à la Prusse et on sent vite que c’est mal parti. D’où l’idée de certains croyants de faire le vœu solennel de construire une église pour placer la France sous la protection du Christ dans cette passe difficile. Une démarche similaire est menée à Lyon qui aboutira à la basilique Notre-Dame de Fourvière. En ce qui concerne Paris, deux hommes d’affaires et fervents catholiques sont en pointe, Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury. Dès août 1870, on s’organise et on tente de convaincre l’impératrice Eugénie, régente pendant que Napoléon III est sur le front, de soutenir le projet.

Début septembre, après la défaite de Sedan, la République est proclamée et les troupes françaises protégeant le Saint-Siège sont rappelées. Les armées italiennes entrent dans Rome pour en faire la capitale du royaume. Le pape prend très mal l’affaire. Il se considère comme spolié et prisonnier au Vatican. Il demande à être délivré. Le vœu de départ agrège alors une motivation de raccroc : celle de libérer le souverain pontife. En retour, ce dernier sanctifie le projet, lui donnant un grand retentissement, notamment auprès des souscripteurs catholiques. En janvier 1871, le texte définitif du « vœu national » est fixé et proclamé. Un passage précisant « nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés » est, certes, troublant avec le recul. Cependant, il est difficile d’y voir une référence à la Commune qui ne débute que quelques mois plus tard.

Un contexte qui finit par déteindre

À ce stade, l’endroit où ce vœu rendra corps n’est pas encore choisi. On ne parle pas de Paris, capitale alors honnie par nombre de provinciaux en raison de ses propensions révolutionnaires. Le choix de l’emplacement sur la butte Montmartre est arrêté en 1872. Ce site revêt un sens religieux lié au martyre de saint Denis, premier évêque de Paris vers 250. Il ne cesse d’être le lieu de miracles, processions et serments (notamment celui pour la fondation de l’ordre des Jésuites en 1534). Mais, il n’échappe à personne que c’est aussi là, qu’en mars 1871, a commencé l’insurrection débouchant sur la Commune, avec la tentative ratée du gouvernement Thiers de s’emparer des canons de la Garde nationale. D’ailleurs, dans les discours de pose de la première pierre, certains orateurs s’appesantissent sur cette coïncidence. La politique d’ordre moral de Mac Mahon se met en place et une loi est votée pour faciliter la construction du sanctuaire. C’est dire que le contexte réactionnaire si favorable à la basilique en train de sortir de terre finit par déteindre sur son image.

Rue du Chevalier-de-La-Barre 

À défaut de s’attaquer à la construction elle-même, les détracteurs s’emploient à l’entourer de signes de désapprobation. En 1897, juste devant le portique principal, tel un doigt d’honneur, on implante une statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l’anticléricalisme. Ce jeune noble d’Abbeville défendu par Voltaire est décapité sous l’Ancien Régime pour avoir omis de se découvrir lors du passage d’une procession.

Statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l'anticléricalisme. © Hannah ASSOULINE
Statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l’anticléricalisme. © Hannah ASSOULINE

Cette sculpture est finalement déplacée sur le côté dans un souci d’apaisement, puis fondue comme beaucoup d’autres par le régime de Vichy. Une nouvelle statue commandée à un artiste contemporain est érigée de nouveau en 2001. Le nom du chevalier est également donné à la rue qui dessert le sanctuaire, si bien que son adresse postale est « 35, rue du Chevalier-de-La-Barre ». En outre, l’espace vert juste devant la basilique est dénommé square Louise-Michel. Précisons que ce square est inclus dans le périmètre du classement, pour des raisons purement patrimoniales. En effet, la montée vers la basilique, conçue en même temps que le bâtiment, forme avec lui un ensemble indissociable.

Un édifice extraordinairement populaire

Faut-il continuer, comme le font certains, à alimenter la détestation de ce bâtiment ? Sur le plan historique, sa naissance baigne dans les effluves de l’ordre moral. Des arguments d’une autre nature militent cependant pour dépasser ce débat.

En premier lieu, il faut prendre en considération la popularité du bâtiment auprès des Parisiens et des touristes du monde entier. Indiscutablement, c’est un des principaux symboles de Paris, surtout dans cette période où Notre-Dame est en chantier. En outre, Montmartre et sa basilique incarnent un Paris populaire, un Paris de la liberté, un Paris romantique. Plus personne dans le grand public n’y voit un manifeste de la réaction et de l’ordre moral. Ne pourrait-on pas laisser l’histoire du Sacré-Cœur à sa place comme on le fait par exemple avec la Madeleine ? Cette église a, en effet, été affectée par Louis XVIII puis Louis-Philippe à l’expiation de l’exécution de Louis XVI et de la famille royale. Sur le fronton, le Christ, dans une sorte de sous-groupe du Jugement dernier, pardonne à une France incarnée par Madeleine repentante. À côté d’elle sont bannis les vices réputés typiquement républicains comme l’envie. Personne ne s’en offusque, personne ne réclame la destruction de la Madeleine, église désormais associée aux personnalités du spectacle.

N’oublions pas les artistes

En second lieu, il convient de faire une distinction plus claire entre auteurs et commanditaires. Quand le pape Jules II commande le plafond de la chapelle Sixtine à Michel-Ange, l’auteur, l’artiste, c’est Michel-Ange. C’est à son talent que l’on doit ce qui nous intéresse le plus dans ces fresques. À Montmartre, à force de s’interroger sur les intentions des commanditaires, on en vient à oublier les auteurs. S’agissant d’une œuvre d’art, la paternité des artistes doit prévaloir.

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Partagent-ils d’ailleurs, ces artistes, les opinions politiques et religieuses de leurs maîtres d’ouvrage ? Probablement pas. Ils vont d’un chantier à l’autre, répondant à des demandes diverses. En outre, la plupart des artistes dits académiques de la deuxième partie du xixe sont d’ardents républicains. C’est le cas, notamment, de François Sicard (1862-1934), auteur de l’archange saint Michel qui coiffe le sanctuaire. Cet artiste proche de Clemenceau est considéré comme son sculpteur attitré. C’est à lui qu’est confié l’important groupe La Convention nationale occupant la place d’honneur au Panthéon. De même, Hippolyte Lefebvre (1863-1935), qui livre les deux cavaliers, très beaux et un peu inquiétants, encadrant le portique d’entrée (Saint Louis et Jeanne d’Arc), est issu du milieu ouvrier de Lille. Et à Arras, il appartient à une société fraternelle dont Robespierre et Lazare Carnot ont précédemment été membres.

Le terme peu approprié de « monument historique »

Une bonne part des ambiguïtés entourant le Sacré-Cœur tient probablement à la notion même de « monument historique ». Le terme « monument » (du latin monere, se remémorer) suggère que le bâtiment est plus ou moins lié à la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un. Ensuite, le mot « historique » semble lui conférer cette sorte de dignité qui s’attache à l’histoire consacrée. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que certains contestent à la fois la mémoire et l’histoire dont il est question au Sacré-Cœur, tout en passant à côté de sa dimension artistique. L’Unesco utilise le terme plus neutre de « patrimoine » et c’est probablement préférable.

Souhaitons donc que la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre soit perçue comme une œuvre d’art à part entière. Laissons à leur place objections et préjugés, et prenons la peine de la regarder en détail. Il y a de belles surprises au rendez-vous.

Dernières nouvelles de la novlangue: parlez-vous le Attali?

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Jacques Attali a profité de la crise sanitaire pour partager ses talents d’expert en novlangue. On ne peut que s’incliner devant ce parfait agent du techno-monde. 


Mardi 15 décembre, aux Matins de France Culture, Guillaume Erner s’est entretenu avec Anne Jonchery et Jacques Attali. Le sujet portait essentiellement sur la culture pendant le confinement. À cette occasion, nous avons pu entendre des choses surprenantes dans une langue tout aussi surprenante, dérivée de la novlangue française déjà abordée dans ces colonnes. En parfait agent du techno-monde et des procédures techniques d’effacement du réel, Jacques Attali en est devenu non seulement un locuteur exemplaire mais aussi un créateur d’expressions ou de mots. Il invente par exemple un nouveau substantif masculin, “être-ensemble”, que nous sommes censés comprendre d’emblée et sans effort. C’est qu’il croit que nous partageons le même monde. C’est qu’il n’imagine même pas qu’il puisse y en avoir un autre.

La notion d’« être-ensemble » est incompréhensible 

Alors qu’il est question de déterminer ce qui est « essentiel » ou « non essentiel » pendant le confinement, Jacques Attali intervient : « En plus il y a dans « l’essentiel » quelque chose d’invisible qui est absolument essentiel, c’est le être-ensemble […] Par définition la culture c’est essentiellement du être-ensemble et le être-ensemble c’est le bien essentiel premier de notre culture. » Effet et cause se mordent la queue, le paresseux « par définition » évite de préciser, le être-ensemble est essentiel mais invisible, et cette indécelable substance est pourtant le « bien essentiel premier de notre culture. » On s’interroge. Peut-être les choses vont-elles s’éclaircir en écoutant la suite : « Pour moi le grand clivage n’est pas entre culture et pas culture, il est entre être-ensemble et pas être-ensemble, et le être-ensemble contient beaucoup de choses de la culture. » On soupire, on cherche à comprendre, on hésite à tourner le bouton du poste pour l’éteindre, quand soudain Jacques Attali annonce « un exemple » – un exemple c’est toujours bon à prendre, c’est concret, ça tourne pas autour du pot : « Par exemple, je suis très favorable au travail de groupe des élèves et le travail de groupe des élèves est très gêné par l’absence de être-ensemble qui est créateur… » On est navré car on pense avoir compris de quoi il retourne et c’est presque pire que si nous n’avions rien compris du tout.

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Au moment où nous croyons avoir un peu progressé dans la compréhension de la novlangue, Jacques Attali juge nécessaire de préciser que « ce qui pose problème c’est être-ensemble. C’est ça qui pose problème au virus, et on peut le comprendre. » On s’interroge au carré. Toutefois, en étant attentif, on devine sous la novlangue du techno-monde de vieilles rancunes tenaces ; et des traditions qui font encore tache dans le nouveau décor du monde adulé par Jacques Attali : « Il ne faut pas permettre du être-ensemble commercial ou religieux et interdire du être-ensemble culturel. Ça n’a pas de sens. […] Ou on interdit tous les être-ensembles ou on autorise toutes les formes de être-ensemble. » Lors de cette discussion radiophonique, l’économiste n’utilise pas les mots les plus simples pour désigner les objets de son antipathie. Il ne dit pas tradition ou chrétien, il dit « matrice initiale » ou « invariant inconscient de notre société ». Il ne dit pas église ou foi, il dit « être-ensemble religieux. »

La réalité n’est jamais désignée 

Jacques Attali réalise ainsi le cauchemar orwellien de ne jamais désigner réellement la réalité, de réduire à une seule expression un concept abscons et fourre-tout, et de détourner la langue jusqu’à la rendre encore plus laide et méchante que l’intention qu’elle camoufle. Il était ce matin-là dans une grande forme. Après avoir vendu du “être-ensemble” à tire-larigot, une idée lui est subitement venue pour expliquer pourquoi le “capitalisme” ne voyait pas d’un si mauvais œil les longues périodes de confinement : « Un des grands secrets de nos sociétés c’est que la solitude fait acheter, la solitude est une alliée du capitalisme. (On dirait du Bourdieu !) […] Plus on est seul, plus on consomme.[…] Pousser à la solitude n’est pas gênant surtout si on libère les gens de leur solitude pour les pousser à se précipiter dans les grands magasins. » Ce “secret” si bien gardé et révélé par Attali fait froid dans le dos : poussé à la solitude je consomme plus que jamais ; mais libéré de ma solitude et poussé à me précipiter dans les magasins, je consomme encore plus que lorsque j’étais seul. Saleté de capitalisme.

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En zélé promoteur du techno-monde, Jacques Attali parle la novlangue fluent, comme on dit dans certains milieux technocratiques. « Les secteurs de l’économie de la vie » y côtoient des « champs de culture [qui sont] des acteurs de l’éducation ». Le tout est censé fortifier le être-ensemble. Que pèse notre trop subtile langue française face à cet idiolecte monstrueux adapté à ce temps barbare ? Rien. Elle sera bientôt une langue aussi morte que notre monde, celui d’avant le techno-monde. Pour conclure, il faut encore une fois nous tourner vers Jaime Semprun et son ironique Défense et illustration de la novlangue française : « De tout ce qui précède il ressort on ne peut plus clairement que la novlangue, qui à l’évidence ne peut être qualifiée de langue naturelle, n’est pas pour autant artificielle. On ne saurait mieux définir son essence qu’en disant qu’elle est la langue naturelle d’un monde toujours plus artificiel. »

Edouard Philippe-Jean Castex: l’injustice de la grâce?

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Une fois qu’on a expliqué que Jean Castex, qui n’était pas désiré, a succédé à Edouard Philippe, qui l’était encore, le mystère demeure. Une fois qu’on a admis que le Président de la République a changé de Premier ministre sans être compris par l’opinion, tout n’est pas devenu limpide.


Jean Castex à la peine dans les sondages 

Ce que je nomme l’injustice de la grâce ou l’implacable inégalité des auras, sert d’abord à m’éclairer sur le fait que certaines erreurs de l’un – Edouard Philippe – ne pèsent rien face à l’extrême bonne volonté infiniment dévouée de l’autre – Jean Castex. Le premier est au zénith quand le second se traîne dans les sondages.
Pourtant, celui-ci a fait des efforts et a accepté une médiatisation familiale que j’ai trouvée chaleureuse et sympathique alors que son prédécesseur est parvenu à toujours y échapper. Je ne peux pas m’empêcher en même temps de ressentir une forme d’adhésion pathétique à propos de ce reportage où Jean Castex se donne à fond, montre tout, met en scène son bonheur conjugal et familial authentique alors que probablement il n’a pas avancé d’un pouce dans l’estime et la confiance des Français.

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Je sais bien que le rituel politique, de droite comme de gauche, doit faire croire que noblement masochiste, on se passe d’un assentiment populaire quand on ne l’a pas mais que seuls comptent le soutien du Président de la République et la conscience de ses propres devoirs.
Il n’empêche que dans les tréfonds de Jean Castex doit exister une sorte de lassitude énervée, face non seulement à la moquerie sur sa voix rocailleuse et sa manière de scander ses discours mais surtout à la sous-estimation constante de ses efforts et de ce qu’il accomplit depuis qu’il a été nommé par le Président. Il est sans doute dur pour lui d’accepter que tout ce qu’a touché son prédécesseur, aussi imparfait que cela ait été, est sublimé quand son énergie et ses réussites sont au mieux contestées, au pire tournées en dérision.

Edouard Philippe a, au sein du pire, eu ses instants de grâce quand son successeur, toutes proportions gardées, ne quitte pas un chemin de croix

En effet, à bien y regarder, que ce soit notamment pour Notre-Dame-des-Landes, pour les Gilets jaunes et leur mobilisation initiale, pour l’aggravation du projet de loi sur les retraites, pour la réduction de la vitesse à 80 km/h, l’ancien Premier ministre a été directement responsable de l’incompréhension ici et de la révolte là.

Edouard Philippe et Olivier Veran lancent le Ségur de la santé le 25 mai 2020 Paris © JB Autissier-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00963865_000051
Edouard Philippe et Olivier Veran lancent le Ségur de la santé le 25 mai 2020, Paris © JB Autissier-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00963865_000051

On l’a oublié. Dans son bilan il est exclusivement crédité du talent, de la sérénité modeste et pédagogique, de cette gravité sans lourdeur et de cette élégance à la fois rassurante et empathique avec lesquels il a su parler aux Français. En fuyant le mode de l’injonction pour adopter celui d’une réflexion qu’il partageait avec tous, en montrant qu’il passait par les mêmes doutes et les mêmes interrogations.

Certes les circonstances sanitaires et économiques n’étaient pas les mêmes que celles que doit affronter Jean Castex mais peu importe : Edouard Philippe a, au sein du pire, eu ses instants de grâce quand son successeur, toutes proportions gardées, ne quitte pas un chemin de croix. Cette injustice tient, avant même les choix politiques, à l’emprise des singularités et des apparences sur la conviction que se forgent les citoyens.

Jean Castex, appliqué et travailleur

Un Obama imparfait sera toujours béni alors qu’un Sarkozy efficace manquera de ce dont il n’est pas responsable : l’allure et une forme de légèreté qui sont plus impressionnantes, à tort ou à raison, que le sillon qu’on creuse avec obstination et sérieux chaque jour.

Un Jean Castex appliqué et travailleur n’a pas fait oublier un Edouard Philippe ayant su se composer un personnage à la fois libre et dépendant, désinvolte mais à l’écoute, ambitieux mais discret, un « absent très présent ». Il est partout tout en prétendant n’être nulle part, toujours accompagné par Gilles Boyer qui s’est fait une spécialité de parler à sa place.

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J’imagine combien cette attitude jouant sur les deux tableaux de l’ombre et de la lumière doit irriter Jean Castex sans cesse au charbon, sans que quiconque attache le juste prix à son action. Il faut même le Président pour venir à sa rescousse en le soutenant avec un zeste de condescendance…
Tous ces Français qui sont coupables de cette discrimination irréfutable mais mystérieuse et favorisent cette injustice de la grâce, je les comprends d’autant mieux que, malgré les explications de ce billet, j’en fais partie.

Beethoven, un ami pour la vie

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2020 fut l’année Beethoven. Pourtant, il peut illuminer toute une existence


L’année Beethoven s’achève bientôt, mais celui qui disait « la musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie » soutiendra toujours ceux que sa musique, comme il le souhaitait, touche au cœur.

Une révélation à huit ans

J’avais dans les huit ans. J’étais chez des amis. Ils avaient un électrophone Teppaz près duquel était une grande pochette de disque « 33 tours » sur laquelle figurait un visage puissant, cheveux en tempête, et une vigoureuse signature qui me semblait compliquée à l’extrême. J’avais posé machinalement le saphir sur le disque. Après les quelques secondes de craquements caractéristiques du microsillon, les quatre brefs accords de la Cinquième me cueillirent au plus profond de l’être comme une soudaine révélation.

Il est difficile de décrire ce qu’est une « révélation ». Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Rétrospectivement je pense que, subitement, tout ce qui en moi s’était constitué de trésor de sons, d’images, de sensations et d’interrogations, s’est trouvé comme « précipité », au sens chimique du terme, et révélé, à l’audition de cette bouleversante symphonie.

Une réponse à des questions qu’on ne se posait pas

L’irrésistible progression dynamique de ce premier mouvement m’entraînait comme une vague puissante, toujours plus avant. Je ressentais l’énergie incroyable qui saturait cet univers sonore, et elle prenait aussi, en quelque sorte, possession de moi. J’avais vu, déjà, un vieux film d’Abel Gance, qui s’appelait Un grand amour de Beethoven. Harry Baur y interprétait ce personnage étrange, inquiétant et attendrissant, qui, se promenant dans la campagne, n’entendait pas les bruits de la nature mais de la musique. Et qui s’escrimait comme un possédé sur un piano dont ne sortait pour lui aucun son. Il mourait à la fin du film. Gros plan sur son visage, les yeux éclairés violemment qui s’ouvraient en même temps qu’il lançait un grand cri vers le ciel. Cet épisode, bien que j’en comprisse mal le sens, m’avait profondément troublé.

Et maintenant cette musique m’était une évidence, comme une réponse à des questions que je ne me posais pas. Parce qu’à cet âge on n’a pas de questions, mais des interrogations.

La souffrance vaincue

Beethoven me révélait la beauté et le tragique de la condition humaine, et, dans le même temps, me disait : « Tu n’es pas seul ». Souffrance, joie, tristesse, espoir, désir, tout ce que j’avais jusqu’alors éprouvé sans pouvoir l’articuler, sans presque le savoir, dans la passivité démunie de l’enfance, tout prenait vie et sens. Ce que j’avais en moi était le lot commun, en tout cas un homme au moins l’avait éprouvé et me le disait.

Et ce message sans mots m’emplissait de joie. La vie s’offrait, infinie de possibilités, exaltante. Et, par delà le bien et le mal, qui m’étaient soudain révélés, était le beau. La vie était forcément belle puisqu’elle pouvait offrir de tels accents, puisque même la souffrance, que je sentais si présente dans ces accords inquiétants et magnifiques, même la souffrance pouvait être vaincue par son expression même.

Un Grand Amour De Beethoven

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Jane Birkin bouleversante dans son dernier album « Oh pardon tu dormais »

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Jane Birkin a sorti son dernier album « Oh pardon tu dormais » le 11 décembre. Presque un testament pour l’ancienne compagne de Serge Gainsbourg, qui semble enfin avoir trouvé sa place.


Le 11 décembre dernier est sorti le nouvel album de Jane Birkin « Oh pardon tu dormais », superbement mis en musique par Etienne Daho, l’ami de la famille qui a déjà travaillé avec Charlotte et Lou Doillon. Jane aux textes et Daho à la mise en scène. Le résultat ressemble à un album concept.

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J’ai employé à dessein le terme de mise ne scène, car le titre est tiré d’une pièce que Birkin avait écrite et interprétée en 1992. Une femme qui pour la dernière fois veut extorquer un « je t’aime » à son homme endormi. Une réponse au « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg ? Cela y ressemble. C’est un autre duo, sur le désamour cette fois, sans gémissements mais tout aussi érotique où se mêlent la voix chaude et retenue de Daho avec celle, plus si cristalline, abîmée par les drames et la vie, de l’ex égérie gainsbourienne.

Presque un testament 

Un album qui sonne comme un adieu, presque un testament où Birkin semble régler ses comptes avec son mentor, et qui tourne autour de la mort tragique de sa fille Kate.

Pour la première fois, Jane met des mots sur l’innommable, la mort de son enfant. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour désigner des parents qui ont perdu un enfant.

Jane en a mis dans « Cigarette ». Des mots sans fard  : « Ma fille s’est foutue en l’air », et d’autres, plus mystérieux, une énumération d’objets ayant appartenu à Kate. Elle a bien retenu la leçon de son maître, car on pense à  « Ford Mustang ». Ce titre m’évoque également celui que Gainsbourg avait écrit pour une autre suicidée, Norma Jean Baker dans le sublime album « Baby alone in Babylone ». L’institut médico légal » résonne avec la « morgue de LA ». Deux suicides en écho.

Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman

Cet album n’est qu’un écho, de multiples résonances entre Jane B vingt et un an, et Jane Birkin soixante quatorze ans. Cette dernière signifie à son pygmalion qu’elle n’est plus sa créature Enfin. Dans « F.R.U.I.T », un court dialogue parlé avec Daho, elle dit ne pas pouvoir prononcer les mots « fruit » et « sexe », même sous la torture. Elle qui a si bien joué l’extase dans « Je t’aime moi non plus ». Si Jane fut au service de Gainsbourg, chantait les sentiments exacerbés que l’homme pudique et un tantinet misogyne qu’il était se refusait à chanter, là c’est Daho qui se met à son service pour faire sortir sa part de violence. En effet, elle confie dans une interview à « Madame Figaro » : « Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman. Si j’avais fait ce disque seule, ça aurait été nostalgique, sûrement un peu craintif. Avec lui, qui est passionné, c’est érotique, comme notre duo. »

Daho a en commun avec Gainsbourg le désespoir poli, il chante toujours la tragédie de l’existence sur des mélodies légères. Pour « Cigarette » il a composé un air à la Kurt Weill comme pour éloigner la peine.

Mais cet album reste poignant. Dans « Ghosts », chanté en anglais, Jane évoque et invoque ses morts : « Grand Pa, grand Ma, mother, father, daugther, nephew, husbands cats and dogs .» Comme si elle leur demandait de veiller sur son âme. Dans « Catch me if you can » toujours dans sa langue maternelle, elle s’adresse à sa fille, lui demande de l’aider à supporter ce qui lui reste de vie. Avant de la rejoindre. « Will you protect me from the fear of growing old ; will you help me, will you hold me (..) I’m on my way to you ». Oui cet album est bouleversant.

Jane Birkin a trouvé sa place

Le point culminant en est, à mon sens, le titre : « Je voulais être une telle perfection pour toi », où elle s’adresse sans aucun doute à celui qui restera l’homme de sa vie. Elle est allée si loin pour lui plaire. Elle le tue. En évoquant à la fois les bons souvenirs « comme j’aimais ça, tous les trois ensemble, il te faisait rire, comme j’aimais ça, lui et toi » et la façon qu’elle avait de lui être soumise : « Je vais nulle part je m’échappe pas, je ne bougerai pas jusqu’au lever du jour si tu me le demandes ». Avec la voix chaude de Daho en écho toujours, sur un tempo électro et sensuel, comme une protection face à celui qui est sûrement encore trop présent, qui l’a faite et défaite.

« Je prends trop de place, même pour moi je prends trop de place. ». L’ex fan des sixties s’excusera toujours. Cependant avec cet album qui sera peut-être son dernier, elle impose enfin la femme que la vie aura à la fois gâtée et maltraitée. Jane B anglaise, soixante quatorze ans a enfin trouvé sa place.

Richard Burton, plus qu’un immense acteur

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Il ne rêvait que d’être un comédien et détestait la star qu’on a faite
de lui à cause, notamment, de son intense et belle proximité amoureuse avec Elizabeth Taylor.


Tant d’acteurs signent des pétitions. Pas lui.

Tant d’artistes nous disent quoi penser. Pas lui.

Tant de vedettes se prennent pour plus qu’elles ne sont. Pas lui.

Tant de gloires oublient leurs origines. Pas lui qui n’a jamais déserté le terreau gallois courageux et modeste d’où il était sorti.

Tant de personnalités dans la lumière font la roue. Pas lui.

Certes, il n’était pas parfait. Il buvait comme un trou, en avait conscience et à intervalles réguliers se faisait des reproches. Et il recommençait. Même s’il est mort jeune à 59 ans, sa constitution était solide et supportait ses excès. Son journal intime qu’on a publié, après en avoir pris ses années les plus emblématiques de 1965 à 1972, est à la fois formidable et répétitif. Repas – il ne nous épargne aucun menu -, rencontres, vie sociale, préparations de rôles, mondanités, beuveries, passion dévorante et critique pour son épouse dont il admirait le talent, voyages, luxe : l’ordinaire d’une existence, de leur vie intensément privilégiée, obsédée par l’art, le théâtre et le cinéma, emplie sans cesse de
projets.

Il y a à l’évidence, pour être honnête, un caractère répétitif dans la multitude de ces journées mais sa mélancolie et sa peur de l’ennui avaient besoin de ces distractions qu’on pourrait qualifier de « pascaliennes. » Pourquoi pourtant ce journal intime est-il superbe ?  Parce qu’il s’agit de l’intimité de Richard Burton et qu’elle en vaut la peine. Parce que Burton n’est jamais vulgaire, il est même délicat et nous épargne le plus souvent les démonstrations concrètes de leur appétence réciproque.

À lire aussi : Thomas Morales, Bernard Blier: « J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier »

Parce qu’il porte un jugement très sûr, caustique, ironique sur son environnement, acteurs, réalisateurs, producteurs, famille, admirateurs, sans illusion mais sans mépris. Avec une lucidité et un humour souvent décapant. Il ne se trompe pas. Ni dans ses goûts ni dans ses sympathies. Il a l’intuition développée. Parce que le milieu où il gravite lui paraît médiocre et qu’il en souffre, à la recherche d’intelligences que la société artistique et mondaine ne lui offre pas. Parce que, surtout, il est un lecteur frénétique, pas de jour sans un livre, il est curieux de tout, avec une allégresse sincère quand il a trouvé le texte rare, la déception, le plus souvent, quand acéré il a remarqué les faiblesses.

Il lit, il lit, il lit.

Rien que cela enchante chez cet homme qui est une star internationale et qui a détesté, un jour, qu’une femme l’ait appelé monsieur Taylor. Il y a quelque chose d’émouvant à admirer puis à savoir qu’on n’avait pas eu tort sur aucun plan.

Je n’imaginais pas que Richard Burton, avec toutes ses facettes, favoriserait, chez moi, une inconditionnalité dont quelques films avaient largement posé les bases : Cérémonie secrète, Cléopâtre, Qui a peur de Virginia Woolf ?, La Tunique, La Nuit de l’iguaneLa Mégère apprivoisée, Alexandre le Grand… et que ce qu’il était au-dehors, dans son quotidien, révélé par ce journal, la rendrait incontestable.

Oui, j’aurais bien aimé connaître Richard Burton.

Richard Burton, journal

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Une drôle de maréchaussée


Pour redorer son image et toucher un large public, les gendarmes usent d’humour sur les réseaux sociaux. Les dignes héritiers de Louis de Funès !


On savait que les gendarmes pouvaient être blagueurs, surtout à Saint-Tropez. Mais on ignorait que l’humour deviendrait leur mode de communication privilégié. A l’exemple des services de gendarmerie de l’Ardèche qui proposaient récemment au public, sur les réseaux sociaux, de venir faire tester en brigade leur marihuana pour être sûr qu’elle ne contenait pas de Covid. « Notre procédure fonctionne également pour la résine de cannabis, la cocaïne, l’héroïne et un grand nombre d’autres substances » précisaient-ils. Le chef d’escadron, David Cachat, précisait à Cap’Com : « Si l’on veut toucher des gens avec des posts sérieux, on est obligés de passer par des publications décalées. »

À lire aussi, Philippe Bilger: Le « Beauvau de la sécurité » ne peut réussir que sous certaines conditions…

S’assurer une bonne audience

Tous les moyens sont bons pour s’assurer une bonne audience ! En pointe dans cette course aux followers, likes et retweets : la gendarmerie des Vosges, qui poste régulièrement des photos amusantes de grenouilles. La photo de batracien étant, après la photo de chat, l’une des choses les plus fédératrices. Davantage que la photo de poulet, ou même de policier. Les carabiniers ont développé une stratégie habile de publications comiques impliquant tour à tour Star Wars, La Reine des neiges ou, pour le coronavirus, Alien, film dans lequel « 6 membres de l’équipage meurent parce que l’un d’eux ne respecte pas le principe d’isolement de la personne infectée. » Le colonel Brice Mangou explique que l’élaboration de ces blagues repose sur une méthode scientifique entre les mains de l’état-major qui, la plupart du temps, produit ce nectar humoristique sur son temps libre. « Il n’y a rien de naïf ou d’approximatif dans ce que l’on fait. Tout ça est parfaitement assumé et réfléchi », précise-t-il. Plus au sud, la gendarmerie de L’Hérault ne procède pas autrement pour parler exhibition sexuelle sur les plages, risque incendie ou nuisances sonores. Quant à la culture illégale du cannabis, les gendarmes du Lot annoncent sur Facebook qu’ils « restent à votre disposition pour l’évacuation de vos déchets verts. […] Pour les grandes quantités nous pouvons également vous héberger jusqu’à 96 heures dans nos locaux ! » Louis de Funès serait vert de jalousie.

Pourquoi je me ferai vacciner

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Se faire vacciner n’est pas une déclaration de foi dans la science mais un acte de solidarité citoyenne. Tribune.


La vaccination, pas plus que la psychanalyse par exemple, ne sont des croyances. On peut toujours avoir des opinions sur le vaccin ou sur la psychanalyse. On peut toujours estimer que Pasteur et Freud sont de vilains génies. Mais nos opinions et nos croyances, en la matière, n’ont aucune pertinence. On peut croire ou ne pas croire en Dieu, pas en un sérum.

La vaccination n’engage pas que moi

Les vaccins ont éradiqué des maladies sur toute la planète, ont fait disparaître la mortalité infantile dans les pays développés. La psychanalyse a permis des vies heureuses, ou moins malheureuses, des connaissances de soi qui rendent meilleurs et plus libres, a évité des drames familiaux. Pas besoin d’être vaccinés ou psychanalysés pour le savoir et le constater. Ce sont des faits.

Pour la psychanalyse, libre à ceux qui en auraient besoin de passer une existence à déprimer en la refusant. On peut aussi ne pas en avoir besoin et vivre très heureux sans. Des artistes ont sublimé leurs névroses et leurs complexes devant un chevalet plutôt que sur un divan.

Pour la vaccination, c’est un peu différent. Elle n’engage pas que moi. Comme le respect de la limitation de vitesse sur la route. La vaccination, et avant elle le port du masque, a ceci d’intéressant et de révélateur qu’elle éprouve le degré de solidarité et d’altruisme à l’oeuvre dans une société.

À lire aussi, Jean-Loup Bonnamy: «Le problème n’est pas l’autoritarisme, mais les mauvaises décisions»

La proportion élevée d’antivax, aujourd’hui, qu’on trouve aussi bien chez les écolos radicaux que chez les rassuristes de la droite dure, cette proportion élevée, donc, signifie surtout l’exacerbation de l’individualisme et d’une vision consumériste du monde confondue avec la liberté. On se croit libre parce qu’on peut choisir entre dix parfums de ketchup et ne pas se faire vacciner.

Recul de la raison

On peut aussi y voir un recul généralisé de la raison. Qu’il y ait encore 40% de gens prêts à se faire vacciner tient du miracle tant la parole scientifique a été dévalorisée par des scientifiques eux-mêmes qui se sont comportés comme d’arrogantes starlettes populistes et complotistes au fur et à mesure que l’épidémie exerçait ses ravages sur les corps et dans les esprits.

J’encouragerai donc mes proches les plus âgés et les plus vulnérables à se faire vacciner et je me ferai vacciner moi-même dès que possible. Pour moi et pour les autres. Pas parce que je « crois » au vaccin mais parce que le vaccin sauve.

Big Pharma et les anticapitalistes de circonstance

À ceux qui m’objecteront Big Pharma, je leur répondrai que je ne les ai pas souvent vus voter pour les partis qui demandent depuis toujours que la recherche et l’industrie pharmaceutique ne soient pas soumises aux lois du marché. Et que leur anticapitalisme de circonstance, il me fait autant rire que Raoult expliquant en février que tout ça, c’est une grippette de chinetoques.

Pas de Blitz à Lausanne

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Contre qui les fanatiques des échecs jouent-ils : contre la Mort, le Diable ou leur propre âme ?


Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisant Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.

Rousseau et Nabokov jouent aux échecs

Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, «  le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent. » Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être…»

À lire aussi, du même auteur: Je me sens bien seul

Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.

L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.

Contre qui joue-t-on ?

Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?

Et si on ajoutait un palmier à la crèche!

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Ceux qui rejettent la présence de crèches dans l’espace public incarnent, non la laïcité républicaine traditionnelle, mais un néo-laïcisme soixante-huitard plus propre à diviser les Français qu’à les rassembler. Tribune.


La fin de l’année est marquée par une polémique récurrente sur l’opportunité de placer des crèches de Noël non seulement dans les lieux publics mais même dans les lieux privés visibles de la rue comme une vitrine ou une fenêtre. Sans qu’aucune réglementation ait été établie, il est fréquent que ceux qui auraient voulu en faire une, en particulier les commerçants, reculent devant les critiques.

Pour des crèches oecuméniques

L’objection qui est faite à ces malheureuses crèches est qu’il faut ménager la susceptibilité des musulmans et, pour cela, respecter la laïcité. Objection qui ne tient pas : la naissance de Jésus figure dans le Coran. Jésus (Issa) est un prophète important dans l’Islam et sa mère Myriam (variante de Marie) une figure particulièrement vénérée.  Tout comme l’ange Gabriel (Jibril) qui dicte le Coran à Mahomet. N’oublions pas non plus que Jésus, Marie et Joseph sont des juifs poursuivis par un tyran. Le Coran ne parle ni de grotte ni d’étable mais dit que Jésus naquit au pied d’un palmier. Ce n’est nullement incompatible avec le récit évangélique : qui dit étable dit point d’eau. Bethléem est à la lisière du désert. S’il y a un point d’eau, il devait y avoir un palmier. Ajoutons que, si l’Evangile de Luc situe la naissance de Jésus dans une étable, il n’est pas question de grotte jusqu’au milieu du IIe siècle. Grotte, maternité sacrée : on imagine la symbolique que les psychanalystes verront dans ces développements, mais ils sont tardifs.

Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés.

Une proposition œcuménique serait qu’aux crèches publiques on ajoute un palmier. On ajoute bien un bœuf et un âne qui ne figurent pas non plus dans les Evangiles, seulement dans la Bible juive, dans le prophète Isaïe. Ajouter un palmier vaudrait assurément mieux que d’ajouter un sapin. Le sapin est un symbole de pérennité, issu des mythologies nordiques, dont on sait l’usage qui a été fait : arbre aux feuilles pérennes, il figure la continuité de la vie au moment du solstice d’hiver. Mais comme les nouveaux laïcistes ne le savent pas (que savent-ils d’ailleurs puisque leur philosophie est d’éradiquer le passé ?), ils s’en prennent aussi à lui. Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés. Les ménager n’est pour les partisans d’une laïcité radicale qu’un prétexte pour effacer du domaine public un symbole ancestral et affaiblir encore un héritage chrétien bimillénaire. De manière étonnante, les crèches qui étaient acceptées par les républicains laïques au temps du petit père Combes ne le sont plus par les néo-laïcistes du XXIe siècle.

Néo-laïcisme soixante-huitard contre laïcité républicaine

Loin d’apaiser les relations avec l’islam, le nouvel antichristianisme les envenime.  Loin de représenter la vieille tradition laïque française, il en est la négation. Rappelons-nous l’ordre donné par Jules Ferry dans sa fameuse Lettre aux instituteurs (1883) de respecter scrupuleusement la conscience des élèves et de leurs parents. Le nouveau laïcisme, fondé sur les idées de Mai 68, se situe aux antipodes de la laïcité républicaine. Il conçoit la laïcité comme la transgression systématique de la morale commune et des sensibilités religieuses. Ses promoteurs identifient, à tort, ces dérives avec l’héritage national. Malheureusement, beaucoup de musulmans les croient et, du coup, en viennent à détester la France.  La laïcité a été inventée en Europe au sortir des guerres de religions pour empêcher que les croyances ne divisent la nation. Le nouveau laïcisme, lui, loin d’apaiser les tensions intercommunautaires, les envenime.

A lire aussi : Marie-Hélène Verdier, La crèche du Vatican : le triomphe du misérabilisme

Est-il nécessaire de dire que les musulmans préfèreront toujours un chrétien respectueux d’un symbole religieux qu’ils partagent en partie, à ce néo-laïcisme radical qui n’admet la présence du religieux à l’école ou sur la place publique que sur le mode transgressif. Il ne s’agit pas que d’un débat d’idées. Les pouvoirs publics, au motif d’intégrer l’islam, font des lois pour renforcer la laïcité ; ces lois aboutissent généralement à refouler un peu plus l’héritage chrétien.

Les promoteurs du néo-laïcisme soixante-huitard ne se soucient pas qu’en atteignant l’objectif de détruire les racines chrétiennes, non seulement ils rendent la France plus répulsive aux tenants d’autres religions, mais aussi qu’en passant l’héritage national au Kärcher, ils préparent le terrain pour des herbes plus vivaces. Loin d’être une agression chrétienne, la crèche est un symbole de concorde entre les religions. Les fanatiques qui, au nom d’une laïcité dévoyée, en rupture avec la tradition laïque elle-même, veulent les évacuer de l’espace public sont au contraire des diviseurs.

Gnose et gnostiques des origines à nos jours

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Le Sacré-Cœur: monument hystérique

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La basilique du Sacré-Coeur dans la perspective du square Louise-Michel. © Hannah ASSOULINE

Les uns y voient une offense à la Commune, les autres le summum du kitsch dévotionnel. Le Sacré-Cœur sera bientôt classé « monument historique ». Enjeu depuis sa fondation de luttes idéologiques, la basilique reste surtout une œuvre d’art.


Tout commence à Périgueux. En 1849, un certain Paul Abadie (1812-1884) est nommé architecte diocésain dans cette ville. Ex-collaborateur de Viollet-le-Duc, il a la conviction (aujourd’hui proscrite) que la restauration, bien plus qu’une simple réparation, peut et doit être une poursuite de la création passée. La cathédrale Saint-Front de Périgueux se présente à cette époque comme une grange massive et délabrée. C’est gros. C’est moche. Pourtant, en visitant les combles, Abadie a une belle surprise. Il trouve sous la toiture les restes de cinq grandes coupoles du xiie siècle édifiées en style byzantin et inspirées de la basilique Saint-Marc (Venise). Abadie va démonter entièrement la cathédrale, recréer les cinq coupoles auxquelles il adjoint une bonne vingtaine de lanterneaux et tout un décor époustouflant. Aujourd’hui, Saint-Front est indiscutablement l’un des monuments les plus fascinants et les plus originaux de France.

Bâtir la Périgueux nouvelle

En remportant le concours pour le Sacré-Cœur de Montmartre, Abadie passe en mode création. Il va faire une sorte de Saint-Front de ses rêves. L’édifice est d’entrée de jeu marqué par deux choix décisifs. D’abord il opte, y compris pour les toitures, pour une pierre qui blanchit avec l’eau de pluie, si bien que la blancheur exceptionnelle du bâtiment est le cœur de son identité.

Ensuite, Abadie change la forme et l’emplacement des coupoles pour qu’elles soient bien visibles d’en dessous quand on gravit la butte, mais aussi du centre de Paris, également en contrebas. Il les étire en hauteur et les serre en gerbe. Son successeur les allongera encore davantage. Il en résulte une forme absolument inédite. Les détracteurs y voient des mamelles (pointant vers le haut), surmontées de leurs trayons. Toujours est-il que cette silhouette est reprise dans de nombreuses autres églises à cette époque.

À lire aussi, du même auteur: Grand Palais: pour une restauration de la Belle Époque!

L’intérieur accueille aussi un riche décor. En particulier, le génial Luc-Olivier Merson compose le dessin des mosaïques avec un sens graphique non éloigné de l’Art nouveau. Ce sanctuaire a d’ailleurs dans l’ensemble une tonalité très Belle Époque. La basilique est finalement consacrée en 1919, mais elle n’est achevée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Évidemment, tout au long du xxe siècle, les tenants de la modernité n’ont de cesse de la dénigrer. Certains futuristes veulent même la détruire pour la remplacer par un gratte-ciel.

L’édifice est emblématique du style néo-byzantin, mouvement qui a le vent en poupe fin xixe et début xxe. Auparavant, le clergé catholique demandait surtout du néogothique. Cependant, à la longue, ce genre a semblé austère et répétitif. Le néo-byzantin fantasmé permet beaucoup plus de fantaisie. Les artistes créent des formes très imaginatives, jouent sur des contrastes de matériaux souvent osés. Certaines villes se dotent à cette époque d’édifices somptueux. C’est le cas tout particulièrement de Marseille, alors très pauvre sur le plan patrimonial, qui construit notamment sa cathédrale de la Major et Notre-Dame de la Garde.

L’ombre de la Commune

La basilique n’est cependant pas blanche pour tout le monde. Certains la jugent érigée en expiation de la Commune. Elle incarne à leurs yeux un désir réactionnaire d’ordre moral et religieux. Ainsi, Philippe Fouassier, ancien grand maître du Grand Orient, affirme-t-il encore récemment que « ce monument mérite le déboulonnage ».

Le Sacré-Cœur est une église votive, c’est-à-dire érigée en application d’un vœu. Tout commence en juillet 1870. La France déclare la guerre à la Prusse et on sent vite que c’est mal parti. D’où l’idée de certains croyants de faire le vœu solennel de construire une église pour placer la France sous la protection du Christ dans cette passe difficile. Une démarche similaire est menée à Lyon qui aboutira à la basilique Notre-Dame de Fourvière. En ce qui concerne Paris, deux hommes d’affaires et fervents catholiques sont en pointe, Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury. Dès août 1870, on s’organise et on tente de convaincre l’impératrice Eugénie, régente pendant que Napoléon III est sur le front, de soutenir le projet.

Début septembre, après la défaite de Sedan, la République est proclamée et les troupes françaises protégeant le Saint-Siège sont rappelées. Les armées italiennes entrent dans Rome pour en faire la capitale du royaume. Le pape prend très mal l’affaire. Il se considère comme spolié et prisonnier au Vatican. Il demande à être délivré. Le vœu de départ agrège alors une motivation de raccroc : celle de libérer le souverain pontife. En retour, ce dernier sanctifie le projet, lui donnant un grand retentissement, notamment auprès des souscripteurs catholiques. En janvier 1871, le texte définitif du « vœu national » est fixé et proclamé. Un passage précisant « nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés » est, certes, troublant avec le recul. Cependant, il est difficile d’y voir une référence à la Commune qui ne débute que quelques mois plus tard.

Un contexte qui finit par déteindre

À ce stade, l’endroit où ce vœu rendra corps n’est pas encore choisi. On ne parle pas de Paris, capitale alors honnie par nombre de provinciaux en raison de ses propensions révolutionnaires. Le choix de l’emplacement sur la butte Montmartre est arrêté en 1872. Ce site revêt un sens religieux lié au martyre de saint Denis, premier évêque de Paris vers 250. Il ne cesse d’être le lieu de miracles, processions et serments (notamment celui pour la fondation de l’ordre des Jésuites en 1534). Mais, il n’échappe à personne que c’est aussi là, qu’en mars 1871, a commencé l’insurrection débouchant sur la Commune, avec la tentative ratée du gouvernement Thiers de s’emparer des canons de la Garde nationale. D’ailleurs, dans les discours de pose de la première pierre, certains orateurs s’appesantissent sur cette coïncidence. La politique d’ordre moral de Mac Mahon se met en place et une loi est votée pour faciliter la construction du sanctuaire. C’est dire que le contexte réactionnaire si favorable à la basilique en train de sortir de terre finit par déteindre sur son image.

Rue du Chevalier-de-La-Barre 

À défaut de s’attaquer à la construction elle-même, les détracteurs s’emploient à l’entourer de signes de désapprobation. En 1897, juste devant le portique principal, tel un doigt d’honneur, on implante une statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l’anticléricalisme. Ce jeune noble d’Abbeville défendu par Voltaire est décapité sous l’Ancien Régime pour avoir omis de se découvrir lors du passage d’une procession.

Statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l'anticléricalisme. © Hannah ASSOULINE
Statue du chevalier de La Barre (1745-1766), icône de l’anticléricalisme. © Hannah ASSOULINE

Cette sculpture est finalement déplacée sur le côté dans un souci d’apaisement, puis fondue comme beaucoup d’autres par le régime de Vichy. Une nouvelle statue commandée à un artiste contemporain est érigée de nouveau en 2001. Le nom du chevalier est également donné à la rue qui dessert le sanctuaire, si bien que son adresse postale est « 35, rue du Chevalier-de-La-Barre ». En outre, l’espace vert juste devant la basilique est dénommé square Louise-Michel. Précisons que ce square est inclus dans le périmètre du classement, pour des raisons purement patrimoniales. En effet, la montée vers la basilique, conçue en même temps que le bâtiment, forme avec lui un ensemble indissociable.

Un édifice extraordinairement populaire

Faut-il continuer, comme le font certains, à alimenter la détestation de ce bâtiment ? Sur le plan historique, sa naissance baigne dans les effluves de l’ordre moral. Des arguments d’une autre nature militent cependant pour dépasser ce débat.

En premier lieu, il faut prendre en considération la popularité du bâtiment auprès des Parisiens et des touristes du monde entier. Indiscutablement, c’est un des principaux symboles de Paris, surtout dans cette période où Notre-Dame est en chantier. En outre, Montmartre et sa basilique incarnent un Paris populaire, un Paris de la liberté, un Paris romantique. Plus personne dans le grand public n’y voit un manifeste de la réaction et de l’ordre moral. Ne pourrait-on pas laisser l’histoire du Sacré-Cœur à sa place comme on le fait par exemple avec la Madeleine ? Cette église a, en effet, été affectée par Louis XVIII puis Louis-Philippe à l’expiation de l’exécution de Louis XVI et de la famille royale. Sur le fronton, le Christ, dans une sorte de sous-groupe du Jugement dernier, pardonne à une France incarnée par Madeleine repentante. À côté d’elle sont bannis les vices réputés typiquement républicains comme l’envie. Personne ne s’en offusque, personne ne réclame la destruction de la Madeleine, église désormais associée aux personnalités du spectacle.

N’oublions pas les artistes

En second lieu, il convient de faire une distinction plus claire entre auteurs et commanditaires. Quand le pape Jules II commande le plafond de la chapelle Sixtine à Michel-Ange, l’auteur, l’artiste, c’est Michel-Ange. C’est à son talent que l’on doit ce qui nous intéresse le plus dans ces fresques. À Montmartre, à force de s’interroger sur les intentions des commanditaires, on en vient à oublier les auteurs. S’agissant d’une œuvre d’art, la paternité des artistes doit prévaloir.

À lire aussi, Thomas Morales: Survivre dans le Paris des macronistes

Partagent-ils d’ailleurs, ces artistes, les opinions politiques et religieuses de leurs maîtres d’ouvrage ? Probablement pas. Ils vont d’un chantier à l’autre, répondant à des demandes diverses. En outre, la plupart des artistes dits académiques de la deuxième partie du xixe sont d’ardents républicains. C’est le cas, notamment, de François Sicard (1862-1934), auteur de l’archange saint Michel qui coiffe le sanctuaire. Cet artiste proche de Clemenceau est considéré comme son sculpteur attitré. C’est à lui qu’est confié l’important groupe La Convention nationale occupant la place d’honneur au Panthéon. De même, Hippolyte Lefebvre (1863-1935), qui livre les deux cavaliers, très beaux et un peu inquiétants, encadrant le portique d’entrée (Saint Louis et Jeanne d’Arc), est issu du milieu ouvrier de Lille. Et à Arras, il appartient à une société fraternelle dont Robespierre et Lazare Carnot ont précédemment été membres.

Le terme peu approprié de « monument historique »

Une bonne part des ambiguïtés entourant le Sacré-Cœur tient probablement à la notion même de « monument historique ». Le terme « monument » (du latin monere, se remémorer) suggère que le bâtiment est plus ou moins lié à la mémoire de quelque chose ou de quelqu’un. Ensuite, le mot « historique » semble lui conférer cette sorte de dignité qui s’attache à l’histoire consacrée. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que certains contestent à la fois la mémoire et l’histoire dont il est question au Sacré-Cœur, tout en passant à côté de sa dimension artistique. L’Unesco utilise le terme plus neutre de « patrimoine » et c’est probablement préférable.

Souhaitons donc que la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre soit perçue comme une œuvre d’art à part entière. Laissons à leur place objections et préjugés, et prenons la peine de la regarder en détail. Il y a de belles surprises au rendez-vous.

Dernières nouvelles de la novlangue: parlez-vous le Attali?

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Jacques Attali, Paris, 20 novembre 2019. © Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA Numéro de reportage: 00933574_000101

Jacques Attali a profité de la crise sanitaire pour partager ses talents d’expert en novlangue. On ne peut que s’incliner devant ce parfait agent du techno-monde. 


Mardi 15 décembre, aux Matins de France Culture, Guillaume Erner s’est entretenu avec Anne Jonchery et Jacques Attali. Le sujet portait essentiellement sur la culture pendant le confinement. À cette occasion, nous avons pu entendre des choses surprenantes dans une langue tout aussi surprenante, dérivée de la novlangue française déjà abordée dans ces colonnes. En parfait agent du techno-monde et des procédures techniques d’effacement du réel, Jacques Attali en est devenu non seulement un locuteur exemplaire mais aussi un créateur d’expressions ou de mots. Il invente par exemple un nouveau substantif masculin, “être-ensemble”, que nous sommes censés comprendre d’emblée et sans effort. C’est qu’il croit que nous partageons le même monde. C’est qu’il n’imagine même pas qu’il puisse y en avoir un autre.

La notion d’« être-ensemble » est incompréhensible 

Alors qu’il est question de déterminer ce qui est « essentiel » ou « non essentiel » pendant le confinement, Jacques Attali intervient : « En plus il y a dans « l’essentiel » quelque chose d’invisible qui est absolument essentiel, c’est le être-ensemble […] Par définition la culture c’est essentiellement du être-ensemble et le être-ensemble c’est le bien essentiel premier de notre culture. » Effet et cause se mordent la queue, le paresseux « par définition » évite de préciser, le être-ensemble est essentiel mais invisible, et cette indécelable substance est pourtant le « bien essentiel premier de notre culture. » On s’interroge. Peut-être les choses vont-elles s’éclaircir en écoutant la suite : « Pour moi le grand clivage n’est pas entre culture et pas culture, il est entre être-ensemble et pas être-ensemble, et le être-ensemble contient beaucoup de choses de la culture. » On soupire, on cherche à comprendre, on hésite à tourner le bouton du poste pour l’éteindre, quand soudain Jacques Attali annonce « un exemple » – un exemple c’est toujours bon à prendre, c’est concret, ça tourne pas autour du pot : « Par exemple, je suis très favorable au travail de groupe des élèves et le travail de groupe des élèves est très gêné par l’absence de être-ensemble qui est créateur… » On est navré car on pense avoir compris de quoi il retourne et c’est presque pire que si nous n’avions rien compris du tout.

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Au moment où nous croyons avoir un peu progressé dans la compréhension de la novlangue, Jacques Attali juge nécessaire de préciser que « ce qui pose problème c’est être-ensemble. C’est ça qui pose problème au virus, et on peut le comprendre. » On s’interroge au carré. Toutefois, en étant attentif, on devine sous la novlangue du techno-monde de vieilles rancunes tenaces ; et des traditions qui font encore tache dans le nouveau décor du monde adulé par Jacques Attali : « Il ne faut pas permettre du être-ensemble commercial ou religieux et interdire du être-ensemble culturel. Ça n’a pas de sens. […] Ou on interdit tous les être-ensembles ou on autorise toutes les formes de être-ensemble. » Lors de cette discussion radiophonique, l’économiste n’utilise pas les mots les plus simples pour désigner les objets de son antipathie. Il ne dit pas tradition ou chrétien, il dit « matrice initiale » ou « invariant inconscient de notre société ». Il ne dit pas église ou foi, il dit « être-ensemble religieux. »

La réalité n’est jamais désignée 

Jacques Attali réalise ainsi le cauchemar orwellien de ne jamais désigner réellement la réalité, de réduire à une seule expression un concept abscons et fourre-tout, et de détourner la langue jusqu’à la rendre encore plus laide et méchante que l’intention qu’elle camoufle. Il était ce matin-là dans une grande forme. Après avoir vendu du “être-ensemble” à tire-larigot, une idée lui est subitement venue pour expliquer pourquoi le “capitalisme” ne voyait pas d’un si mauvais œil les longues périodes de confinement : « Un des grands secrets de nos sociétés c’est que la solitude fait acheter, la solitude est une alliée du capitalisme. (On dirait du Bourdieu !) […] Plus on est seul, plus on consomme.[…] Pousser à la solitude n’est pas gênant surtout si on libère les gens de leur solitude pour les pousser à se précipiter dans les grands magasins. » Ce “secret” si bien gardé et révélé par Attali fait froid dans le dos : poussé à la solitude je consomme plus que jamais ; mais libéré de ma solitude et poussé à me précipiter dans les magasins, je consomme encore plus que lorsque j’étais seul. Saleté de capitalisme.

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En zélé promoteur du techno-monde, Jacques Attali parle la novlangue fluent, comme on dit dans certains milieux technocratiques. « Les secteurs de l’économie de la vie » y côtoient des « champs de culture [qui sont] des acteurs de l’éducation ». Le tout est censé fortifier le être-ensemble. Que pèse notre trop subtile langue française face à cet idiolecte monstrueux adapté à ce temps barbare ? Rien. Elle sera bientôt une langue aussi morte que notre monde, celui d’avant le techno-monde. Pour conclure, il faut encore une fois nous tourner vers Jaime Semprun et son ironique Défense et illustration de la novlangue française : « De tout ce qui précède il ressort on ne peut plus clairement que la novlangue, qui à l’évidence ne peut être qualifiée de langue naturelle, n’est pas pour autant artificielle. On ne saurait mieux définir son essence qu’en disant qu’elle est la langue naturelle d’un monde toujours plus artificiel. »

Edouard Philippe-Jean Castex: l’injustice de la grâce?

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Édouard Philippe et Jean Castex, lors de la passation des pouvoirs le 3 juillet 2020, à l'hôtel de Matignon. © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22469967_000010

Une fois qu’on a expliqué que Jean Castex, qui n’était pas désiré, a succédé à Edouard Philippe, qui l’était encore, le mystère demeure. Une fois qu’on a admis que le Président de la République a changé de Premier ministre sans être compris par l’opinion, tout n’est pas devenu limpide.


Jean Castex à la peine dans les sondages 

Ce que je nomme l’injustice de la grâce ou l’implacable inégalité des auras, sert d’abord à m’éclairer sur le fait que certaines erreurs de l’un – Edouard Philippe – ne pèsent rien face à l’extrême bonne volonté infiniment dévouée de l’autre – Jean Castex. Le premier est au zénith quand le second se traîne dans les sondages.
Pourtant, celui-ci a fait des efforts et a accepté une médiatisation familiale que j’ai trouvée chaleureuse et sympathique alors que son prédécesseur est parvenu à toujours y échapper. Je ne peux pas m’empêcher en même temps de ressentir une forme d’adhésion pathétique à propos de ce reportage où Jean Castex se donne à fond, montre tout, met en scène son bonheur conjugal et familial authentique alors que probablement il n’a pas avancé d’un pouce dans l’estime et la confiance des Français.

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Je sais bien que le rituel politique, de droite comme de gauche, doit faire croire que noblement masochiste, on se passe d’un assentiment populaire quand on ne l’a pas mais que seuls comptent le soutien du Président de la République et la conscience de ses propres devoirs.
Il n’empêche que dans les tréfonds de Jean Castex doit exister une sorte de lassitude énervée, face non seulement à la moquerie sur sa voix rocailleuse et sa manière de scander ses discours mais surtout à la sous-estimation constante de ses efforts et de ce qu’il accomplit depuis qu’il a été nommé par le Président. Il est sans doute dur pour lui d’accepter que tout ce qu’a touché son prédécesseur, aussi imparfait que cela ait été, est sublimé quand son énergie et ses réussites sont au mieux contestées, au pire tournées en dérision.

Edouard Philippe a, au sein du pire, eu ses instants de grâce quand son successeur, toutes proportions gardées, ne quitte pas un chemin de croix

En effet, à bien y regarder, que ce soit notamment pour Notre-Dame-des-Landes, pour les Gilets jaunes et leur mobilisation initiale, pour l’aggravation du projet de loi sur les retraites, pour la réduction de la vitesse à 80 km/h, l’ancien Premier ministre a été directement responsable de l’incompréhension ici et de la révolte là.

Edouard Philippe et Olivier Veran lancent le Ségur de la santé le 25 mai 2020 Paris © JB Autissier-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00963865_000051
Edouard Philippe et Olivier Veran lancent le Ségur de la santé le 25 mai 2020, Paris © JB Autissier-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00963865_000051

On l’a oublié. Dans son bilan il est exclusivement crédité du talent, de la sérénité modeste et pédagogique, de cette gravité sans lourdeur et de cette élégance à la fois rassurante et empathique avec lesquels il a su parler aux Français. En fuyant le mode de l’injonction pour adopter celui d’une réflexion qu’il partageait avec tous, en montrant qu’il passait par les mêmes doutes et les mêmes interrogations.

Certes les circonstances sanitaires et économiques n’étaient pas les mêmes que celles que doit affronter Jean Castex mais peu importe : Edouard Philippe a, au sein du pire, eu ses instants de grâce quand son successeur, toutes proportions gardées, ne quitte pas un chemin de croix. Cette injustice tient, avant même les choix politiques, à l’emprise des singularités et des apparences sur la conviction que se forgent les citoyens.

Jean Castex, appliqué et travailleur

Un Obama imparfait sera toujours béni alors qu’un Sarkozy efficace manquera de ce dont il n’est pas responsable : l’allure et une forme de légèreté qui sont plus impressionnantes, à tort ou à raison, que le sillon qu’on creuse avec obstination et sérieux chaque jour.

Un Jean Castex appliqué et travailleur n’a pas fait oublier un Edouard Philippe ayant su se composer un personnage à la fois libre et dépendant, désinvolte mais à l’écoute, ambitieux mais discret, un « absent très présent ». Il est partout tout en prétendant n’être nulle part, toujours accompagné par Gilles Boyer qui s’est fait une spécialité de parler à sa place.

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J’imagine combien cette attitude jouant sur les deux tableaux de l’ombre et de la lumière doit irriter Jean Castex sans cesse au charbon, sans que quiconque attache le juste prix à son action. Il faut même le Président pour venir à sa rescousse en le soutenant avec un zeste de condescendance…
Tous ces Français qui sont coupables de cette discrimination irréfutable mais mystérieuse et favorisent cette injustice de la grâce, je les comprends d’autant mieux que, malgré les explications de ce billet, j’en fais partie.

Beethoven, un ami pour la vie

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Open Clipart Vectors / Pixabay.

2020 fut l’année Beethoven. Pourtant, il peut illuminer toute une existence


L’année Beethoven s’achève bientôt, mais celui qui disait « la musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie » soutiendra toujours ceux que sa musique, comme il le souhaitait, touche au cœur.

Une révélation à huit ans

J’avais dans les huit ans. J’étais chez des amis. Ils avaient un électrophone Teppaz près duquel était une grande pochette de disque « 33 tours » sur laquelle figurait un visage puissant, cheveux en tempête, et une vigoureuse signature qui me semblait compliquée à l’extrême. J’avais posé machinalement le saphir sur le disque. Après les quelques secondes de craquements caractéristiques du microsillon, les quatre brefs accords de la Cinquième me cueillirent au plus profond de l’être comme une soudaine révélation.

Il est difficile de décrire ce qu’est une « révélation ». Mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Rétrospectivement je pense que, subitement, tout ce qui en moi s’était constitué de trésor de sons, d’images, de sensations et d’interrogations, s’est trouvé comme « précipité », au sens chimique du terme, et révélé, à l’audition de cette bouleversante symphonie.

Une réponse à des questions qu’on ne se posait pas

L’irrésistible progression dynamique de ce premier mouvement m’entraînait comme une vague puissante, toujours plus avant. Je ressentais l’énergie incroyable qui saturait cet univers sonore, et elle prenait aussi, en quelque sorte, possession de moi. J’avais vu, déjà, un vieux film d’Abel Gance, qui s’appelait Un grand amour de Beethoven. Harry Baur y interprétait ce personnage étrange, inquiétant et attendrissant, qui, se promenant dans la campagne, n’entendait pas les bruits de la nature mais de la musique. Et qui s’escrimait comme un possédé sur un piano dont ne sortait pour lui aucun son. Il mourait à la fin du film. Gros plan sur son visage, les yeux éclairés violemment qui s’ouvraient en même temps qu’il lançait un grand cri vers le ciel. Cet épisode, bien que j’en comprisse mal le sens, m’avait profondément troublé.

Et maintenant cette musique m’était une évidence, comme une réponse à des questions que je ne me posais pas. Parce qu’à cet âge on n’a pas de questions, mais des interrogations.

La souffrance vaincue

Beethoven me révélait la beauté et le tragique de la condition humaine, et, dans le même temps, me disait : « Tu n’es pas seul ». Souffrance, joie, tristesse, espoir, désir, tout ce que j’avais jusqu’alors éprouvé sans pouvoir l’articuler, sans presque le savoir, dans la passivité démunie de l’enfance, tout prenait vie et sens. Ce que j’avais en moi était le lot commun, en tout cas un homme au moins l’avait éprouvé et me le disait.

Et ce message sans mots m’emplissait de joie. La vie s’offrait, infinie de possibilités, exaltante. Et, par delà le bien et le mal, qui m’étaient soudain révélés, était le beau. La vie était forcément belle puisqu’elle pouvait offrir de tels accents, puisque même la souffrance, que je sentais si présente dans ces accords inquiétants et magnifiques, même la souffrance pouvait être vaincue par son expression même.

Un Grand Amour De Beethoven

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Jane Birkin bouleversante dans son dernier album « Oh pardon tu dormais »

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Jane Birkin lors du concert "Immortel Bashung" au Grand Rex le 2 octobre 2019. © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage : 00926326_000068

Jane Birkin a sorti son dernier album « Oh pardon tu dormais » le 11 décembre. Presque un testament pour l’ancienne compagne de Serge Gainsbourg, qui semble enfin avoir trouvé sa place.


Le 11 décembre dernier est sorti le nouvel album de Jane Birkin « Oh pardon tu dormais », superbement mis en musique par Etienne Daho, l’ami de la famille qui a déjà travaillé avec Charlotte et Lou Doillon. Jane aux textes et Daho à la mise en scène. Le résultat ressemble à un album concept.

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J’ai employé à dessein le terme de mise ne scène, car le titre est tiré d’une pièce que Birkin avait écrite et interprétée en 1992. Une femme qui pour la dernière fois veut extorquer un « je t’aime » à son homme endormi. Une réponse au « Je t’aime moi non plus » de Gainsbourg ? Cela y ressemble. C’est un autre duo, sur le désamour cette fois, sans gémissements mais tout aussi érotique où se mêlent la voix chaude et retenue de Daho avec celle, plus si cristalline, abîmée par les drames et la vie, de l’ex égérie gainsbourienne.

Presque un testament 

Un album qui sonne comme un adieu, presque un testament où Birkin semble régler ses comptes avec son mentor, et qui tourne autour de la mort tragique de sa fille Kate.

Pour la première fois, Jane met des mots sur l’innommable, la mort de son enfant. Il n’existe pas de mot dans la langue française pour désigner des parents qui ont perdu un enfant.

Jane en a mis dans « Cigarette ». Des mots sans fard  : « Ma fille s’est foutue en l’air », et d’autres, plus mystérieux, une énumération d’objets ayant appartenu à Kate. Elle a bien retenu la leçon de son maître, car on pense à  « Ford Mustang ». Ce titre m’évoque également celui que Gainsbourg avait écrit pour une autre suicidée, Norma Jean Baker dans le sublime album « Baby alone in Babylone ». L’institut médico légal » résonne avec la « morgue de LA ». Deux suicides en écho.

Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman

Cet album n’est qu’un écho, de multiples résonances entre Jane B vingt et un an, et Jane Birkin soixante quatorze ans. Cette dernière signifie à son pygmalion qu’elle n’est plus sa créature Enfin. Dans « F.R.U.I.T », un court dialogue parlé avec Daho, elle dit ne pas pouvoir prononcer les mots « fruit » et « sexe », même sous la torture. Elle qui a si bien joué l’extase dans « Je t’aime moi non plus ». Si Jane fut au service de Gainsbourg, chantait les sentiments exacerbés que l’homme pudique et un tantinet misogyne qu’il était se refusait à chanter, là c’est Daho qui se met à son service pour faire sortir sa part de violence. En effet, elle confie dans une interview à « Madame Figaro » : « Avec Etienne, tout est devenu possible, il n’a cessé de me bousculer, de faire sortir de moi les peines les plus démentes, tout en restant un gentleman. Si j’avais fait ce disque seule, ça aurait été nostalgique, sûrement un peu craintif. Avec lui, qui est passionné, c’est érotique, comme notre duo. »

Daho a en commun avec Gainsbourg le désespoir poli, il chante toujours la tragédie de l’existence sur des mélodies légères. Pour « Cigarette » il a composé un air à la Kurt Weill comme pour éloigner la peine.

Mais cet album reste poignant. Dans « Ghosts », chanté en anglais, Jane évoque et invoque ses morts : « Grand Pa, grand Ma, mother, father, daugther, nephew, husbands cats and dogs .» Comme si elle leur demandait de veiller sur son âme. Dans « Catch me if you can » toujours dans sa langue maternelle, elle s’adresse à sa fille, lui demande de l’aider à supporter ce qui lui reste de vie. Avant de la rejoindre. « Will you protect me from the fear of growing old ; will you help me, will you hold me (..) I’m on my way to you ». Oui cet album est bouleversant.

Jane Birkin a trouvé sa place

Le point culminant en est, à mon sens, le titre : « Je voulais être une telle perfection pour toi », où elle s’adresse sans aucun doute à celui qui restera l’homme de sa vie. Elle est allée si loin pour lui plaire. Elle le tue. En évoquant à la fois les bons souvenirs « comme j’aimais ça, tous les trois ensemble, il te faisait rire, comme j’aimais ça, lui et toi » et la façon qu’elle avait de lui être soumise : « Je vais nulle part je m’échappe pas, je ne bougerai pas jusqu’au lever du jour si tu me le demandes ». Avec la voix chaude de Daho en écho toujours, sur un tempo électro et sensuel, comme une protection face à celui qui est sûrement encore trop présent, qui l’a faite et défaite.

« Je prends trop de place, même pour moi je prends trop de place. ». L’ex fan des sixties s’excusera toujours. Cependant avec cet album qui sera peut-être son dernier, elle impose enfin la femme que la vie aura à la fois gâtée et maltraitée. Jane B anglaise, soixante quatorze ans a enfin trouvé sa place.

Richard Burton, plus qu’un immense acteur

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L'acteur Richard Burton en 1974.© MARY EVANS/SIPA 51369734_000006

Il ne rêvait que d’être un comédien et détestait la star qu’on a faite
de lui à cause, notamment, de son intense et belle proximité amoureuse avec Elizabeth Taylor.


Tant d’acteurs signent des pétitions. Pas lui.

Tant d’artistes nous disent quoi penser. Pas lui.

Tant de vedettes se prennent pour plus qu’elles ne sont. Pas lui.

Tant de gloires oublient leurs origines. Pas lui qui n’a jamais déserté le terreau gallois courageux et modeste d’où il était sorti.

Tant de personnalités dans la lumière font la roue. Pas lui.

Certes, il n’était pas parfait. Il buvait comme un trou, en avait conscience et à intervalles réguliers se faisait des reproches. Et il recommençait. Même s’il est mort jeune à 59 ans, sa constitution était solide et supportait ses excès. Son journal intime qu’on a publié, après en avoir pris ses années les plus emblématiques de 1965 à 1972, est à la fois formidable et répétitif. Repas – il ne nous épargne aucun menu -, rencontres, vie sociale, préparations de rôles, mondanités, beuveries, passion dévorante et critique pour son épouse dont il admirait le talent, voyages, luxe : l’ordinaire d’une existence, de leur vie intensément privilégiée, obsédée par l’art, le théâtre et le cinéma, emplie sans cesse de
projets.

Il y a à l’évidence, pour être honnête, un caractère répétitif dans la multitude de ces journées mais sa mélancolie et sa peur de l’ennui avaient besoin de ces distractions qu’on pourrait qualifier de « pascaliennes. » Pourquoi pourtant ce journal intime est-il superbe ?  Parce qu’il s’agit de l’intimité de Richard Burton et qu’elle en vaut la peine. Parce que Burton n’est jamais vulgaire, il est même délicat et nous épargne le plus souvent les démonstrations concrètes de leur appétence réciproque.

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Parce qu’il porte un jugement très sûr, caustique, ironique sur son environnement, acteurs, réalisateurs, producteurs, famille, admirateurs, sans illusion mais sans mépris. Avec une lucidité et un humour souvent décapant. Il ne se trompe pas. Ni dans ses goûts ni dans ses sympathies. Il a l’intuition développée. Parce que le milieu où il gravite lui paraît médiocre et qu’il en souffre, à la recherche d’intelligences que la société artistique et mondaine ne lui offre pas. Parce que, surtout, il est un lecteur frénétique, pas de jour sans un livre, il est curieux de tout, avec une allégresse sincère quand il a trouvé le texte rare, la déception, le plus souvent, quand acéré il a remarqué les faiblesses.

Il lit, il lit, il lit.

Rien que cela enchante chez cet homme qui est une star internationale et qui a détesté, un jour, qu’une femme l’ait appelé monsieur Taylor. Il y a quelque chose d’émouvant à admirer puis à savoir qu’on n’avait pas eu tort sur aucun plan.

Je n’imaginais pas que Richard Burton, avec toutes ses facettes, favoriserait, chez moi, une inconditionnalité dont quelques films avaient largement posé les bases : Cérémonie secrète, Cléopâtre, Qui a peur de Virginia Woolf ?, La Tunique, La Nuit de l’iguaneLa Mégère apprivoisée, Alexandre le Grand… et que ce qu’il était au-dehors, dans son quotidien, révélé par ce journal, la rendrait incontestable.

Oui, j’aurais bien aimé connaître Richard Burton.

Richard Burton, journal

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Une drôle de maréchaussée

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Un homme habillé comme les gendarmes de Saint-Tropez imite Louis de Funès lors de la présentation des équipes du Tour de France 2017 à Düsseldorf.© Christophe Ena/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22072073_000001

Pour redorer son image et toucher un large public, les gendarmes usent d’humour sur les réseaux sociaux. Les dignes héritiers de Louis de Funès !


On savait que les gendarmes pouvaient être blagueurs, surtout à Saint-Tropez. Mais on ignorait que l’humour deviendrait leur mode de communication privilégié. A l’exemple des services de gendarmerie de l’Ardèche qui proposaient récemment au public, sur les réseaux sociaux, de venir faire tester en brigade leur marihuana pour être sûr qu’elle ne contenait pas de Covid. « Notre procédure fonctionne également pour la résine de cannabis, la cocaïne, l’héroïne et un grand nombre d’autres substances » précisaient-ils. Le chef d’escadron, David Cachat, précisait à Cap’Com : « Si l’on veut toucher des gens avec des posts sérieux, on est obligés de passer par des publications décalées. »

À lire aussi, Philippe Bilger: Le « Beauvau de la sécurité » ne peut réussir que sous certaines conditions…

S’assurer une bonne audience

Tous les moyens sont bons pour s’assurer une bonne audience ! En pointe dans cette course aux followers, likes et retweets : la gendarmerie des Vosges, qui poste régulièrement des photos amusantes de grenouilles. La photo de batracien étant, après la photo de chat, l’une des choses les plus fédératrices. Davantage que la photo de poulet, ou même de policier. Les carabiniers ont développé une stratégie habile de publications comiques impliquant tour à tour Star Wars, La Reine des neiges ou, pour le coronavirus, Alien, film dans lequel « 6 membres de l’équipage meurent parce que l’un d’eux ne respecte pas le principe d’isolement de la personne infectée. » Le colonel Brice Mangou explique que l’élaboration de ces blagues repose sur une méthode scientifique entre les mains de l’état-major qui, la plupart du temps, produit ce nectar humoristique sur son temps libre. « Il n’y a rien de naïf ou d’approximatif dans ce que l’on fait. Tout ça est parfaitement assumé et réfléchi », précise-t-il. Plus au sud, la gendarmerie de L’Hérault ne procède pas autrement pour parler exhibition sexuelle sur les plages, risque incendie ou nuisances sonores. Quant à la culture illégale du cannabis, les gendarmes du Lot annoncent sur Facebook qu’ils « restent à votre disposition pour l’évacuation de vos déchets verts. […] Pour les grandes quantités nous pouvons également vous héberger jusqu’à 96 heures dans nos locaux ! » Louis de Funès serait vert de jalousie.

Pourquoi je me ferai vacciner

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Mauricette, première Française à recevoir le vaccin Pfizer/BioNTech contre la Covid-19, Sevran, 27 décembre 2020. © THOMAS SAMSON-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00997577_000003

Se faire vacciner n’est pas une déclaration de foi dans la science mais un acte de solidarité citoyenne. Tribune.


La vaccination, pas plus que la psychanalyse par exemple, ne sont des croyances. On peut toujours avoir des opinions sur le vaccin ou sur la psychanalyse. On peut toujours estimer que Pasteur et Freud sont de vilains génies. Mais nos opinions et nos croyances, en la matière, n’ont aucune pertinence. On peut croire ou ne pas croire en Dieu, pas en un sérum.

La vaccination n’engage pas que moi

Les vaccins ont éradiqué des maladies sur toute la planète, ont fait disparaître la mortalité infantile dans les pays développés. La psychanalyse a permis des vies heureuses, ou moins malheureuses, des connaissances de soi qui rendent meilleurs et plus libres, a évité des drames familiaux. Pas besoin d’être vaccinés ou psychanalysés pour le savoir et le constater. Ce sont des faits.

Pour la psychanalyse, libre à ceux qui en auraient besoin de passer une existence à déprimer en la refusant. On peut aussi ne pas en avoir besoin et vivre très heureux sans. Des artistes ont sublimé leurs névroses et leurs complexes devant un chevalet plutôt que sur un divan.

Pour la vaccination, c’est un peu différent. Elle n’engage pas que moi. Comme le respect de la limitation de vitesse sur la route. La vaccination, et avant elle le port du masque, a ceci d’intéressant et de révélateur qu’elle éprouve le degré de solidarité et d’altruisme à l’oeuvre dans une société.

À lire aussi, Jean-Loup Bonnamy: «Le problème n’est pas l’autoritarisme, mais les mauvaises décisions»

La proportion élevée d’antivax, aujourd’hui, qu’on trouve aussi bien chez les écolos radicaux que chez les rassuristes de la droite dure, cette proportion élevée, donc, signifie surtout l’exacerbation de l’individualisme et d’une vision consumériste du monde confondue avec la liberté. On se croit libre parce qu’on peut choisir entre dix parfums de ketchup et ne pas se faire vacciner.

Recul de la raison

On peut aussi y voir un recul généralisé de la raison. Qu’il y ait encore 40% de gens prêts à se faire vacciner tient du miracle tant la parole scientifique a été dévalorisée par des scientifiques eux-mêmes qui se sont comportés comme d’arrogantes starlettes populistes et complotistes au fur et à mesure que l’épidémie exerçait ses ravages sur les corps et dans les esprits.

J’encouragerai donc mes proches les plus âgés et les plus vulnérables à se faire vacciner et je me ferai vacciner moi-même dès que possible. Pour moi et pour les autres. Pas parce que je « crois » au vaccin mais parce que le vaccin sauve.

Big Pharma et les anticapitalistes de circonstance

À ceux qui m’objecteront Big Pharma, je leur répondrai que je ne les ai pas souvent vus voter pour les partis qui demandent depuis toujours que la recherche et l’industrie pharmaceutique ne soient pas soumises aux lois du marché. Et que leur anticapitalisme de circonstance, il me fait autant rire que Raoult expliquant en février que tout ça, c’est une grippette de chinetoques.

Pas de Blitz à Lausanne

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Lausanne, le 1er mars 2020. © Valery Sharifulin/TASS/Sipa USA/SIPA Numéro de reportage: SIPAUSA30205369_000015

Contre qui les fanatiques des échecs jouent-ils : contre la Mort, le Diable ou leur propre âme ?


Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisant Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.

Rousseau et Nabokov jouent aux échecs

Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, «  le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent. » Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être…»

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Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.

L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.

Contre qui joue-t-on ?

Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?

Et si on ajoutait un palmier à la crèche!

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Crèche en l’église st germain. Rennes, Ille et vilaine, Bretagne, (SIPA : 00699379_000009)

Ceux qui rejettent la présence de crèches dans l’espace public incarnent, non la laïcité républicaine traditionnelle, mais un néo-laïcisme soixante-huitard plus propre à diviser les Français qu’à les rassembler. Tribune.


La fin de l’année est marquée par une polémique récurrente sur l’opportunité de placer des crèches de Noël non seulement dans les lieux publics mais même dans les lieux privés visibles de la rue comme une vitrine ou une fenêtre. Sans qu’aucune réglementation ait été établie, il est fréquent que ceux qui auraient voulu en faire une, en particulier les commerçants, reculent devant les critiques.

Pour des crèches oecuméniques

L’objection qui est faite à ces malheureuses crèches est qu’il faut ménager la susceptibilité des musulmans et, pour cela, respecter la laïcité. Objection qui ne tient pas : la naissance de Jésus figure dans le Coran. Jésus (Issa) est un prophète important dans l’Islam et sa mère Myriam (variante de Marie) une figure particulièrement vénérée.  Tout comme l’ange Gabriel (Jibril) qui dicte le Coran à Mahomet. N’oublions pas non plus que Jésus, Marie et Joseph sont des juifs poursuivis par un tyran. Le Coran ne parle ni de grotte ni d’étable mais dit que Jésus naquit au pied d’un palmier. Ce n’est nullement incompatible avec le récit évangélique : qui dit étable dit point d’eau. Bethléem est à la lisière du désert. S’il y a un point d’eau, il devait y avoir un palmier. Ajoutons que, si l’Evangile de Luc situe la naissance de Jésus dans une étable, il n’est pas question de grotte jusqu’au milieu du IIe siècle. Grotte, maternité sacrée : on imagine la symbolique que les psychanalystes verront dans ces développements, mais ils sont tardifs.

Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés.

Une proposition œcuménique serait qu’aux crèches publiques on ajoute un palmier. On ajoute bien un bœuf et un âne qui ne figurent pas non plus dans les Evangiles, seulement dans la Bible juive, dans le prophète Isaïe. Ajouter un palmier vaudrait assurément mieux que d’ajouter un sapin. Le sapin est un symbole de pérennité, issu des mythologies nordiques, dont on sait l’usage qui a été fait : arbre aux feuilles pérennes, il figure la continuité de la vie au moment du solstice d’hiver. Mais comme les nouveaux laïcistes ne le savent pas (que savent-ils d’ailleurs puisque leur philosophie est d’éradiquer le passé ?), ils s’en prennent aussi à lui. Les crèches ne gênent nullement les musulmans de France même les plus exaltés. Les ménager n’est pour les partisans d’une laïcité radicale qu’un prétexte pour effacer du domaine public un symbole ancestral et affaiblir encore un héritage chrétien bimillénaire. De manière étonnante, les crèches qui étaient acceptées par les républicains laïques au temps du petit père Combes ne le sont plus par les néo-laïcistes du XXIe siècle.

Néo-laïcisme soixante-huitard contre laïcité républicaine

Loin d’apaiser les relations avec l’islam, le nouvel antichristianisme les envenime.  Loin de représenter la vieille tradition laïque française, il en est la négation. Rappelons-nous l’ordre donné par Jules Ferry dans sa fameuse Lettre aux instituteurs (1883) de respecter scrupuleusement la conscience des élèves et de leurs parents. Le nouveau laïcisme, fondé sur les idées de Mai 68, se situe aux antipodes de la laïcité républicaine. Il conçoit la laïcité comme la transgression systématique de la morale commune et des sensibilités religieuses. Ses promoteurs identifient, à tort, ces dérives avec l’héritage national. Malheureusement, beaucoup de musulmans les croient et, du coup, en viennent à détester la France.  La laïcité a été inventée en Europe au sortir des guerres de religions pour empêcher que les croyances ne divisent la nation. Le nouveau laïcisme, lui, loin d’apaiser les tensions intercommunautaires, les envenime.

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Est-il nécessaire de dire que les musulmans préfèreront toujours un chrétien respectueux d’un symbole religieux qu’ils partagent en partie, à ce néo-laïcisme radical qui n’admet la présence du religieux à l’école ou sur la place publique que sur le mode transgressif. Il ne s’agit pas que d’un débat d’idées. Les pouvoirs publics, au motif d’intégrer l’islam, font des lois pour renforcer la laïcité ; ces lois aboutissent généralement à refouler un peu plus l’héritage chrétien.

Les promoteurs du néo-laïcisme soixante-huitard ne se soucient pas qu’en atteignant l’objectif de détruire les racines chrétiennes, non seulement ils rendent la France plus répulsive aux tenants d’autres religions, mais aussi qu’en passant l’héritage national au Kärcher, ils préparent le terrain pour des herbes plus vivaces. Loin d’être une agression chrétienne, la crèche est un symbole de concorde entre les religions. Les fanatiques qui, au nom d’une laïcité dévoyée, en rupture avec la tradition laïque elle-même, veulent les évacuer de l’espace public sont au contraire des diviseurs.

Gnose et gnostiques des origines à nos jours

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