Contre qui les fanatiques des échecs jouent-ils : contre la Mort, le Diable ou leur propre âme ?


Ce qui me manque le plus, ici au Lausanne Palace, ce sont ces après-midi passées au Lutetia à jouer avec Denis Grozdanovtich et Ronald Chammah aux échecs. Au Blitz, bien sûr. À nos âges, nous n’avons plus de temps à perdre. Du coup, en relisant Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, je me suis souvenu comment après avoir été initié aux échecs par un Genevois, M. Bagneret, il s’acheta un échiquier, s’enferma dans sa chambre, passa des jours et des nuits à apprendre par cœur toutes les parties et à jouer seul, sans relâche et sans fin. Après trois mois d’efforts inimaginables, il se rend au café Procope, « maigre, jaune et hébété ». Son esprit se brouille, il ne voit plus qu’un nuage devant lui, et le bon M. Bagneret lui inflige défaites sur défaites : le voici mortifié dans le fondement même de son intelligence.

Rousseau et Nabokov jouent aux échecs

Cette « scène primitive » de l’apprenti sorcier qui a approché de trop près ce jeu ensorcelant, chacun l’a vécue ou la vivra. Selon son tempérament, il prendra la fuite ou s’aguerrira. S’il persévère, alors déplacer trente-deux pièces sur huit fois huit cases, deviendra une fin en soi, un monde, en regard duquel, pour citer George Steiner, «  le monde de la vie biologique, politique ou sociale paraît banal, confus et contingent. » Il sera prêt alors à renoncer à tout – mariage, carrière, Révolution – pour mouvoir jour et nuit des petites figurines sculptées, totalement envoûté par le charme démoniaque de ce jeu qui éclipse toute autre réalité, ce que Nabokov a génialement rendu dans La Défense Loujine : « Les échecs étaient sans pitié. Il était leur prisonnier, aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être…»

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Quand on sait qu’il existe plus de variantes possibles dans une partie d’échecs que d’atomes dans l’immensité de l’univers, on comprend la fascination que ce jeu a exercée sur les philosophes, les écrivains et les artistes. Arthur Schopenhauer disait que comparer le jeu d’échecs à tous les autres jeux est comme comparer la montagne à de la poussière.

L’oncle Arthur dressait volontiers des parallèles entre la conduite de nos existences et une partie d’échecs, comparaison que Freud reprendra – les débuts de partie sont aussi déterminants que les premières années – tout en regrettant qu’il en aille de la vie comme du jeu d’échecs où un coup mal joué nous contraint à donner la partie pour perdue, à cette différence près qu’il n’y a pour nous aucune possibilité d’engager une seconde partie, une revanche.

Contre qui joue-t-on ?

Si, pour les psychanalystes, le jeu d’échecs permet de reformuler les conflits fondamentaux de la psyché, la motivation inconsciente étant toujours « le meurtre du père », hypothèse qui faisait ricaner Nabokov, si, pour Goethe, il était un banc d’essai pour tester les capacités cérébrales, il n’en reste pas moins qu’une question n’a cessé de hanter tous les forcenés des échecs : contre qui joue-t-on ? Quelle est l’identité de l’Adversaire essentiel, à la fois familier et inquiétant, à la fois reflet de soi-même et altérité énigmatique, dont on pressent qu’il aura finalement le gain de l’ultime parie décisive ? Faut-il convoquer la Mort, comme on le fit au Moyen Âge, où le Diable comme le suggère la tradition romantique ? À moins que l’enjeu de toute partie ne soit autre que l’âme de celui qui joue, auquel cas la mienne serait bien noire : il m’arrive trop souvent de tricher. Il est vrai que le Blitz permet tous les mauvais coups. Pourquoi s’en priver ?

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