Avec L’Esthétique du contre-cool, Pierre Robin signe le premier guide de survie en milieu progressiste.


La résistance s’organise un peu partout sur le territoire. Un nouveau monde sans baskets et sans SUV est possible. Dans de lointaines banlieues ou d’austères sous-préfectures, des jeunes rêvent de conduire une Mercedes 600 Landaulet comme jadis Bokassa 1er dans les rues de Bangui. Pour mener à bien cette lutte esthétique donc idéologique, c’est-à-dire le refus d’un progressisme gluant, ces activistes en Weston avaient besoin d’un manuel, « d’un guide à l’usage de ceux qui veulent échapper à leur époque ». Pierre Robin leur apporte sur un plateau d’argent L’esthétique contre-cool aux éditions rue Fromentin avec une préface de Bertrand Burgalat. « Je dirai que porter un regard contre-cool sur le monde, c’est considérer comme cool, intéressant, estimable ce qui dans l’opinion commune est justement considéré comme pas cool, pas « sympa », pas ou peu digne d’intérêt » explique l’auteur, dans son avant-propos.

Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains

Les ricaneurs y verront une farce réactionnaire de mauvais goût, un dernier sursaut des forces droitardes et nihilistes, les autres, un précieux mode d’emploi pour surmonter trente ans d’humanisme poisseux, d’incantations égalitaristes qui ont poussé les hommes à porter le survêtement en ville et les fausses idées larges qui vont avec. Franchement, on se régale du mélange des genres, portraits de stars réprouvées, citations assassines, topographie d’un urbanisme stalinien à la sauce grand bourgeois, discothèque pointue ou dressing méchamment burné. Les macronistes ne supporteront pas cette liberté de ton et cette élégance froide qui caractérisaient les hommes décomplexés. Les pleutres peuvent passer leur chemin. Les pétitionnaires en bandes organisées ne comprendront jamais l’attrait d’une Rolls Silver Cloud bicolore garée devant les immeubles Walter.

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Ici, on vénère les figures d’un ancien monde qui ne s’excusaient pas avant de prendre la parole ou la plume. Ils étaient nerveux, cintrés, sans filtre, suicidaires et magnétiques. La couverture montre un Gérard de Villiers rayonnant en smoking, sûr de son charme vipérin et de ses millions de SAS vendus. Pierre Robin vote Malko ! Les pleurnicheurs droit-de-l’hommistes risquent de s’étouffer. Les seigneurs des Trente Glorieuses ne pratiquaient pas la génuflexion communautaire. Ils s’appelaient Alain Delon ou Maurice Druon, oscillaient entre la répartie « Grand Siècle » et une flamboyance criarde, ils incarnaient une époque brute qui refusait toute vaseline moralisatrice. Les faibles perdent toujours la bataille des esprits à la fin de la partie car ils leur manquent l’essentiel : le venin de la vie. « Plus nous montrerons de fermeté et de constance dans notre mépris de l’opinion d’autrui, plus vite ce qui fut condamné tout d’abord ou ce qui paraissait insolite sera considéré comme raisonnable et naturel » écrivait Giacomo Leopoardi (1798-1837).

Une odyssée désespérée

Le contre-cool est un nouvel existentialisme décorseté qui peut adouber la combinaison léopard de Lova Moor et l’allure vert-de-gris des héros de Melville. On est à la fois chez Philippe Clair et Drieu. Cet anticonformisme n’est pas de façade, il ne se porte pas à la boutonnière comme la marque d’un snobisme intellectuel. Notre société de la vanne à tout prix est trop habituée à recycler les codes du kitsch. Chez Pierre Robin, il n’y a pas de posture ringardo-élitiste ou de morgue aristocratique, il vénère certains nanars non pas par esprit de contradiction, mais par flamboyance désuète. De toute façon, un livre qui met en avant Robert Dalban, Daniel Ceccaldi, Dave, le trench et les peausseries exotiques ne peut être qualifié d’insincère. Le contre-cool s’apparente à un voyage dans le temps, au pays de Simonin et Just Jaeckin, une odyssée désespérée et bravache vers l’Ouest parisien, dans ce décor glacé des années 1970.

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Robin refuse le pittoresque et le festif truqué des quartiers à la mode. Il perd sa mémoire dans les drugstores métalliques, les contre-allées Art déco ou les buildings « poker face » des polars politiques. Qui n’a pas senti l’odeur de désolation brillante, au petit matin sur une avenue Foch déserte, ne connait rien aux délices des identités complexes. Et ça vaut toujours mieux qu’un dimanche enfiévré dans le Marais. Le contre-cool n’a pas vocation à éduquer les masses bien-pensantes, juste à témoigner d’un auteur honni par la critique, d’une paire de richelieu patinée, d’un bar à hôtesses ou d’une Facel Vega filant Porte de la Muette. Ce livre n’est donc pas à mettre entre toutes les mains.

L’esthétique du contre-cool, de Pierre Robin – préface de Bertrand Burgalat – rue fromentin 

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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