Reparution de Rêver à la Suisse, recueil de voyage d’Henri Calet datant de 1946
Quelle est donc cette peuplade cachée derrière les Alpes aux mœurs policées et sages ? Henri Calet (1904-1956), Tintin reporter-amer part à sa découverte entre le 15 juillet et le 11 août 1946 avec son épouse Marthe Klein. Quatre semaines dans le canton de Vaud durant lesquelles le plus célèbre batteur de pavé parisien croque la vie quotidienne d’un pays qui semble prospère, n’ayant pas connu les affres de la guerre.
Un parfum de vérité et de sincérité
Ces chroniques précises et désabusées, innocentes en surface et féroces à l’intérieur, relatant d’anodins événements seront reprises par Servir, un journal de Lausanne puis dans Combat et La Rue aboutissant à un ensemble qui s’appellera « Rêver à la Suisse » en 1948 aux éditions de Flore. Selon le Larousse du XXème siècle, l’expression « rêver à la Suisse » signifie « ne penser à rien ». Héros-limite, maison genevoise de qualité, toujours à la recherche de textes rares republie ce drôle de recueil précédé d’un avertissement écrit par Jean Paulhan et du courrier des lecteurs qui suivit la parution des articles. Car la prose « explosive » de Calet fut très diversement appréciée en Suisse, il eut bien quelques défenseurs vantant son écriture journalistique à la fois tendre et implacable, beaucoup d’autres la trouvèrent au contraire « pornographique », « bébête », voire carrément indigne et irrespectueuse pour les habitants de ce charmant pays.
Le crime de Calet fut notamment d’assister à la fête Nationale du 1er août titrant son article : « La mort au grand air ». Au cours du discours officiel et de l’hymne survint la mort dramatique d’un musicien terrassé par une attaque, gâchant la soirée sans perturber pleinement la cérémonie. L’œil de Calet n’avait rien vu d’autre que la banalité de la mort qui surgit dans le quotidien toujours au moment inopportun, le déréglant à peine et cependant, donnant à ce triste fait-divers un ressenti étrange chez celui qui observe. Calet écrit à hauteur d’hommes, il se garde bien d’utiliser de grands mots ou de grands gestes pour décrire le réel. Il relate les faits sans les plomber ou les glorifier ce qui donne à son œuvre, un parfum de vérité et de sincérité.
Calet touche au cœur
C’est pourquoi on le relit toujours et encore, plus d’un demi-siècle après sa disparition. Humble devant la page blanche, il réussit à se retrancher derrière les événements, leur laissant toute la lumière en apparence, car il impose bien sa patte, son style, mais dans les interstices, les blancs des conversations. Calet ne travaille pas au burin, il distille le malheur à faible intensité et le lecteur chavire par son pointillisme désarmant. Quand d’autres chroniqueurs fanfaronnent, font sans cesse les intéressants, Calet n’use pas des vieilles ficelles de l’esbroufe et du mot qui glace. Il se contente de narrer, à la fainéante, presque d’une façon lointaine. Sa naïveté face au réel pourrait passer pour de l’innocence, c’est la marque d’une intelligence supérieure.
Calet, par son économie de sentiments et son souci du détail, touche au cœur. Son ironie n’est pas tapageuse, il l’égrène, au fil de la plume, elle est d’autant plus radicale. En Suisse, son obsession de l’objet nouveau, les allumettes par exemple ou sa curiosité devant « les innombrables distributeurs automatiques » de timbres-poste, de cachous, d’eau de Cologne et de cigarettes ou sa fascination pour les urinoirs font de la Confédération, un paradis de la consommation. Il faut se remémorer le contexte historique de l’époque pour expliquer l’émoi d’un français devant une telle débauche de gadgets. Elle n’était pas feinte. La Suisse, c’est l’Amérique à côté de chez soi, de l’autre côté des alpages, sans l’épuisante traversée de l’Atlantique. Les privations en France n’ont pas cessé à la Libération.
Comme un enfant hypnotisé par un Meccano
Alors, la Suisse apparaît comme un eldorado où les commerçants sont polis et l’acte d’achat n’est pas contraint. « Je me sentais assez attiré par ce petit pays, toujours neutre et toujours prospère, par les montagnes et les lacs qui s’y trouvent, un peu aussi par les tissus de pure laine que l’on voyait, disait-on, aux étalages, et par le chocolat Gala Peter dont je gardais comme une nostalgie. Un pays sans marché noir où les objets se vendaient en centimes » écrit-il, tel l’enfant hypnotisé par une boîte neuve de Meccano. « Ah ! les consommations ! Elles sont de première qualité. Des glaces, de la bière brune ou blonde, du café-crème, des « cappuccinos » … J’aurais aimé les goûter toutes, mais le viatique de cent francs suisses que l’on nous avait donné à Paris était près de s’épuiser (il allait même falloir songer au retour) » avoue-t-il, déjà triste de quitter cette terre promise.
Rêver à la suisse de Henri Calet – éditions Héros-Limite
Créé en 2002 pour lutter contre les dérives du pouvoir et défendre l’éthique en politique, Anticor vit aujourd’hui une crise qui menace sa survie, précisément sur des questions d’éthique et de pouvoir. L’association a déjà connu des tempêtes et des disputes internes dans le passé, mais jamais avec une telle violence.
20 mai 2020 : la présidente d’Anticor, Elise Van Beneden, est auditionnée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire », présidée par le député LFI Ugo Bernalicis (prix Éthique d’Anticor en janvier 2021). Jeune avocate inscrite au barreau de Paris depuis 2013, elle a été élue présidente deux mois plus tôt seulement, le 28 mars 2020, mais elle connaît très bien la structure, où elle milite depuis 2008. Eric Alt, magistrat et vice-président d’Anticor depuis des années, est également présent en ligne, la séance se déroulant par vidéo.
Deux députés LREM, Bruno Questel et Nadia Hai, insistent sur un point : ils veulent connaître l’identité des donateurs qui alimentent le budget d’Anticor, 298 000€ en 2019. Une autre organisation non gouvernementale, dont Eric Alt est aussi administrateur, a perdu l’agrément qui lui permettait d’agir en justice en 2019, précisément pour manque de transparence sur ce point. Par ailleurs, les deux députés ont eu vent d’une rumeur : Anticor a un gros donateur. Bruno Questel a même un nom, sans certitude.
Un mystérieux donateur dont on cherche à connaitre l’identité
Eric Alt et Elise Van Beneden louvoient, esquivent. Puis la présidente finit par lâcher : « Je ne connais pas l’identité de nos donateurs, qui sont uniquement des personnes physiques ». Quelques secondes plus tard, dans l’espoir sans doute d’évacuer le sujet, elle ajoute que « jamais les donateurs n’ont eu latitude de s’immiscer dans les choix du conseil d’administration, ce serait inacceptable ».
Suivant les débats à distance, plusieurs personnalités d’Anticor se sentent prises de vertige.
Une commission d’enquête parlementaire est assimilée à une juridiction, devant laquelle mentir, même par omission, est un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (art. 434-13 du code pénal). Or, sauf à jouer sur le sens du mot « connaître », Elise Van Beneden s’éloigne dangereusement de la vérité. Comme Anticor nous l’a confirmé par mail, en plus de leur numéro de carte bancaire, l’association demande à ses donateurs leur nom, prénom et adresse, afin de leur adresser un reçu fiscal, car les dons sont déductibles.
« Au moment où ils parlent à la commission, Eric Alt et Elise Van Beneden n’ont évidemment pas en mémoire l’identité de tous les donateurs, précise un administrateur d’Anticor, mais ils savent qui est le plus important d’entre eux, celui qui verse 5000€ tous les mois !» Le montant est confirmé par un échange sur un groupe Facebook privé que Causeur a consulté. « Les dons se montent pour 2019 à 158 000€, les cotisations à 120 000€ », écrit en 2020 Grégoire Turlotte, ancien secrétaire général, membre du bureau et responsable départemental d’Anticor dans l’Essonne. Il poursuit à propos de ce don « qui se monte à 5000€ par mois et dont le ministère de la Justice souhaite avoir connaissance pour traiter le dossier de renouvellement de l’agrément ».
Ce généreux mécène, selon nos informations, est H… V…, un entrepreneur ayant fait fortune en créant une société qui développait des logiciels pour le secteur financier. Il l’a revendue il y a une dizaine d’années pour plus de 470 millions d’euros. Rien de sulfureux, a priori. H… V… n’a pas d’accointance politique connue. Jusqu’à preuve du contraire, il soutient Anticor par conviction, ce qui est tout à son honneur.
La seconde affirmation d’Elise Van Beneden devant la commission d’enquête parlementaire semble anodine mais elle est en réalité plus embarrassante que la première : pas d’immiscion des donateurs dans les choix du conseil d’administration, vraiment ? « On ne peut pas dire ça devant une commission d’enquête ! explose un responsable de section locale. On a accepté plus de 15 000€ pour financer les poursuites contre Alexis Kohler ! »
Interrogé par Causeur à ce sujet, Eric Alt confirme un appel à des dons ciblés contre Alexis Kohler, mais soutient qu’il a permis de lever seulement 185€. Si c’est exact, Anticor traque à fonds perdus le secrétaire général de l’Elysée, cible de ce qu’il faut bien appeler de l’acharnement judiciaire.
Deux plaintes contre Alexis Kohler
Le fond de l’affaire est assez simple. Alexis Kohler est cousin des actionnaires-fondateurs du géant de la croisière MSC. Il a été directeur financier de la compagnie quelques mois, entre août 2016 et sa nomination à l’Élysée, en mai 2017. C’était potentiellement problématique car MSC est un client régulier des chantiers de Saint-Nazaire (STX), dont l’État est actionnaire. Un cas classique de lien d’intérêt, avéré, pouvant déboucher sur un conflit d’intérêt, hypothétique. Anticor, qui ne peut ignorer la nuance lien d’intérêt/conflit d’intérêt, a déposé deux plaintes contre Alexis Kohler. La première, datant de juin 2018, a été classée sans suite en août 2019. L’association a relancé, avec un « élément nouveau » qui frôle le gag : il s’agit d’un courrier d’Emmanuel Macron au parquet national financier, dans lequel le président confirme qu’Alexis Kohler n’a jamais caché ses liens avec MSC et n’a pas traité de dossier concernant le groupe. Selon Anticor, par cette lettre, le Président empiète sur la séparation des pouvoirs ! « Richard Ferrand et les Mutuelles de Bretagne, c’est du lourd, commente un membre d’Anticor. La plainte de 2017 a été classée sans suite, moitié pour des histoires de prescription, moitié parce que les Mutuelles font tout pour enterrer l’affaire. Il fallait la relancer. Sur Alexis Kohler, en revanche, on est très léger juridiquement, et cela se voit. On veut se faire l’Élysée, ça devient politique».
Les ravages de l’esprit partisan
Le mot qui fâche est lâché. Anticor serait devenu partisan. La crise couve depuis plus d’un an. Neuf membres ou anciens membres du conseil d’administration (qui en compte 21) ont assigné l’association devant le Tribunal de Paris en décembre 2020. Ils contestent la légalité de la dissolution du précédent conseil d’administration début 2020. Ils accusent la nouvelle direction de tuer la démocratie interne en modifiant les statuts et en écartant les gêneurs. En filigrane, ils reprochent à leurs collègues d’instrumentaliser le combat contre la corruption à des fins politiciennes.
Mais lesquelles ? A première vue, pas de doute, Anticor roule pour la gauche de la gauche.Sa présidente Elise Van Beneden vient de s’associer « à titre personnel » à un projet de web-TV lancé par le journaliste Denis Robert, Blast. Son vice-président Eric Alt s’est vu reprocher ses sympathies pour Jean-Luc Mélenchon au sein même d’Anticor, il y a deux ans. Il a par ailleurs été président du Syndicat de la magistrature, classé à gauche, de 2003 à 2006.
Au second coup d’œil, la situation est plus nuancée. Grégoire Turlotte, qui soutient la direction actuelle, était sur une liste apparentée LREM aux dernières municipales. À l’inverse, une administratrice en rupture avec la direction est une élue de gauche, et pas n’importe laquelle : Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, figure historique de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prix « Ethique » 2017 d’Anticor ! Elle a démissionné le 11 juin 2020, après des mois de malaise. Françoise Verchère avait été scandalisée par le comportement de Jean-Christophe Picard. Président d’Anticor depuis 2015, ce dernier a sorti le 15 janvier 2020 un ouvrage intitulé La Colère et le courage, plaidoyer pour une République éthique (Armand-Colin), faisant la promotion du livre en tant que président d’Anticor. Trois semaines plus tard, il démissionnait pour rejoindre la liste constituée en vue des municipales de Nice par Jean-Marc Governatori. Cet homme d’affaires, fondateur des magasins Fly, est un politicien assez fantasque. Il se dit écologiste, mais il était prêt à soutenir une liste « Gilets Jaunes » aux européennes de 2019, avec comme tête de liste son ami Francis Lalanne. Il a surtout été déclaré inéligible pendant un an pour irrégularité de ses comptes de campagne de la présidentielle 2002, ce qui le rendait peu Anticor-compatible.
Dans la lettre de démission, que Causeur a consulté, Françoise Verchère évoque Jean-Christophe Picard, mais aussi le « don important – 15000€ ? 20.000€ ? – fléché sur l’affaire Kohler », « le très généreux donateur qui va peser à la fin de l’année pour près de 20% du budget », sans oublier « l’appartenance à des sociétés secrètes », autrement dit l’influence des francs-maçons, « question vite mise sous le tapis et restée sans réponse ».
Dérive à gauche ? Pas si simple
« Je suis persuadé qu’Eric Alt roule pour Jean-Luc Mélenchon dans l’optique de la présidentielle, renchérit un administrateur. J’ai des doutes sur des adhésions récentes qui ont afflué par centaines, je me demande combien d’Insoumis sont derrière. Plus le prix Ethique remis au député Ugo Bernalicis en janvier 2021… Passons, je suis de droite. Le vrai problème est celui que soulève Françoise Verchère. Anticor est rongé par l’esprit partisan, de tous les côtés. La secrétaire générale, Edith Talarczyk, a poussé Anticor à attaquer une commune dont elle avait été première adjointe, Terville, en Moselle. Le dossier n’était pas solide. L’association se retrouve attaquée à son tour en diffamation par Terville ! Notre avocat est un ancien du cabinet de Fleur Pellerin quand elle était ministre en charge du numérique (Jean-Baptiste Soufron, également membre de l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, ndlr). Il est ravi de régler ses comptes avec les socialistes passés chez Macron. Pendant ce temps, on laisse en sommeil des dizaines de dossiers moins médiatiques mais potentiellement plus graves. À l’arrivée, on se ramasse en justice».[tooltips content= »La plainte contre la commune de Terville concerne les dettes que des collectivités cachent dans des sociétés d’économie mixte afin d’afficher des ratios présentables. Un problème sérieux, sous-estimé, sauf qu’il ne semble pas avéré que Terville ait réellement triché, en l’espèce. « ](1)[/tooltips]
Les représentants d’Anticor ont refusé de dire à la commission d’enquête de l’Assemblée quel était le pourcentage de leurs plaintes classées sans suite. Ils ont fait valoir que le calcul était difficile, car certains dossiers sont multi-procédures (l’affaire Ferrand se poursuit en ce moment devant le tribunal de Douai après avoir été classée à Brest). Difficile, mais pas impossible. Et pour une association qui annonce au moins soixante magistrats adhérents, ce serait tout de même un indicateur intéressant. Sans parler des raisons de ces classements sans suite, dont l’analyse revêt une importance considérable: soit la justice est vraiment pourrie dans ce pays, soit Anticor cible mal ses attaques.
Certaines démarches frôlent le ridicule. Anticor a saisi la Cnil en 2018 contre Marlène Schiappa, l’accusant d’avoir « utilisé les moyens de l’État pour promouvoir un de ses livres ». Le cabinet de la secrétaire d’État avait utilisé le fichier presse du ministère pour envoyer des invitations à une séance de dédicace en librairie. La CNIL, du reste, a commis un intéressant lapsus dans un autre courrier, daté du 1er février 2021. Sollicitée par Anticor, qui souhaite protéger l’anonymat de ses mécènes, elle a confirmé que le secret devait être respecté. Motif, « la qualité de donateur » d’Anticor est « susceptible de révéler une opinion politique ». Mais laquelle ? Nous l’avons demandé mais sans oser insister, car Anticor n’aime pas trop les interrogatoires. « Les questions qui nous sont posées semblent pouvoir constituer une entrave à la liberté d’association, en raison de leur caractère insistant et de leur absence de base légale ». Voilà ce qu’a répondu Elise Van Beneden le 31 octobre 2020 à Bruno Questel, qui revenait à la charge par écrit, faute d’avoir obtenu des réponses en commission d’enquête. Il ne suffit pas, hélas, d’ignorer un sujet pour qu’il disparaisse.
« Nous ne pouvons réclamer à l’élu local une transparence que nous n’appliquons pas à nous-même », écrivait le 25 octobre 2020 l’ancien magistrat Alain Bressy, dans sa lettre de démission de son poste de co-référent d’Anticor-Dordogne. Le gouvernement dira le 10 février s’il renouvelle l’agrément qui permet à l’association d’agir en justice sans avoir à justifier de son intérêt à agir, ou presque. Ce n’est pas gagné. Dans un courrier à Matignon envoyé début février, le député Questel s’interroge, entre autre sur la compatibilité des dons fléchés avec le caractère « indépendant et désintéressé » requis par les textes pour être agréé.
Les thèses décoloniales vont dans le sens contraire du mouvement d’émancipation de l’individu, offert par la civilisation occidentale.
Non, décidément, les pétitionnaires de « Pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche et l’enseignement supérieur »[tooltips content= »Pétition signée au départ par 2000 universitaires, le 5 novembre 2020″](1)[/tooltips], répondant au « manifeste des cent »[tooltips content= »Publié le 1er novembre 2020 dans une tribune au Monde, par des professeurs et des chercheurs de diverses sensibilités dénoncent les frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme et les idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales, et soutenant les propos de Jean-Michel Blanquer sur l’islamo-gauchisme. »](2)[/tooltips] ne peuvent convaincre de l’innocuité des théories décolonialistes. Ce texte évoque les «horreurs, violence coloniale, violence sociale et formes terribles de la répression » de l’histoire de France. S’il ne s’agissait que de « mettre au jour ces oppressions » pour mieux les combattre, il n’y aurait en effet rien à y redire. Mais ces théories impliquent bien plus que cela.
La guerre des races en lieu et place de la lutte des classes!
Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse. » [tooltips content= »Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire, La fabrique éditions, 2016″](3)[/tooltips]
Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer l’écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
Se libérer des assignations collectives
La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans la dimension d’un article, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation ; à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.
Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Échapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.
Si même Macron s’y met…
L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes.
On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelles que soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’État capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre président, dans une séquence de son louvoiement habituel.
Camelia Jordana à la manifestation pour Adama Traoré, juin 2020. ARNAUD FINISTRE / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkheim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.
La boxe juive, c’est ainsi, m’apprend mon ami Denis Grozdanovitch dans son livre tout à la fois savoureux et savant : La vie rêvée du joueur d’échecs qu’on qualifiait le jeu d’échecs en U.R.S.S. Il aboutissait parfois à des drames : ainsi, à Moscou, un joueur d’échecs excédé par les geignards qui refusaient leurs défaites en a tué soixante-deux à la hache.
Il pensait leur rendre service, mais a raté son but qui était de composer avec ses victimes un échiquier de soixante-quatre cases. Ses adversaires n’étaient pas suffisamment conscients que jouer aux échecs, n’est pas un amusement mais un culte. Et tout culte réclame des victimes, quand elle ne nous entraîne pas vers la paranoïa. La défense Loujine de Vladimir Nabokov est à cet égard un chef-d’œuvre absolu. Le médecin qui traite Loujine soutient que le jeu d’échecs est un amusement glacial, qui dessèche et pervertit la pensée et qu’un joueur d’échecs passionné est aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel.
L’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices…
Comme une transe amoureuse
Oui, répondrait Denis Grozdanovitch, mais même si l’enfermement dans le cercle vicieux d’une passion unique, et en apparence stérile, peut légitimement faire horreur, qui peut bien affirmer sans outrecuidance que celle-ci n’offre pas, en même temps, des moments d’extase exceptionnels comparables à ceux de la transe amoureuse, mystique ou artistique?
Pour avoir eu le privilège d’affronter ce cher Denis au Blitz pendant des années, j’ai observé chez lui une forme de fanatisme à l’opposé de son Petit Traité de la Désinvolture et, à vrai dire, rétrospectivement, j’éprouve un certain soulagement à l’idée de ne pas avoir été décapité. Il n’est pas exclu que je doive à mes innombrables défaites le privilège d’être encore en vie.
Mais est-ce vraiment un privilège ? À vrai dire, Denis comme moi avions un Maître, Lao-Tseu, qui invite le sage à garder en tous temps « la mort en bouche » et à y voir une délivrance. La finitude est bonne conseillère. Et l’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices. Nous parlions souvent avec Denis du néo-lamarckisme (à ceux auxquels cette notion est étrangère, je rappelle qu’elle a trait à l’hérédité des caractères acquis) et que j’ai retrouvé l’écho de nos conversations chez Yushi dans cette vie rêvée des joueurs d’échecs… c’est dire jusqu’où peuvent nous mener ce jeu dont l’unique finalité est de tuer le Père. Ce qui expliquerait que les filles y mettent moins d’ardeur, à quelques exceptions près, que les garçons.
S’évader du temps
J’ignorais que Denis jouait également à la pétanque.
Il voit dans ce jeu simple et accessible à tous un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle aujourd’hui. En le lisant, comme en s’affrontant sur un échiquier ou en jouant à la pétanque, on s’évade du temps. Y a-t-il meilleure thérapie face à la panique qui s’est emparée de notre planète ?
Bien qu’annoncé par Emmanuel Macron le 2 octobre, le développement de l’apprentissage de l’arabe à l’école ne figure pas dans le projet de loi confortant les principes républicains. Écrivain et bilingue, le poète tunisien le regrette, car la langue arabe pourrait être, selon lui, un puissant antidote à l’islam des ignorants.
Par-delà la barbarie et la colère vindicative qu’elle provoque, par-delà le « patois des propagandes », nous autres, musulmans laïques – cela existe et résiste en terre arabe –, avons écouté et lu, attentivement, le discours sur le séparatisme prononcé le 2 octobre aux Mureaux par le président Macron. Nous nous en sommes réjouis d’autant que, depuis quelques décennies, la France nous avait semblé cesser d’être le solide contrefort sur lequel les gens de notre espèce s’appuyaient.
Depuis 1980, année de disgrâce s’il en fut, nous avons vu, à notre grand désarroi, la France de Mitterrand s’aligner sur l’Amérique de Carter et de Reagan, qui manipulait l’islamisme sunnite, borné et bagarreur, en vue de faire de l’Afghanistan le Vietnam de l’URSS. Dans ce pays malheureux où la religion fait l’intérim de la patrie, ces moudjahidines en furie ont été lancés moins contre l’assaillant que contre l’athée marxiste. C’est à eux que le premier volet de la série Rambo a été dédié. Chouchoutés, partout en Occident, ils seront comparés par Ronald Reagan aux « Pères fondateurs ». Leurs enfants détruiront le World Trade Center et traqueront les athées, les laïques et les blasphémateurs à Paris, à Nice, à Lyon, mais aussi à Alger, Tunis, Bagdad et Damas.
Depuis l’affaire des « foulards de Creil », nous autres, citoyens du bassin occidental de la Mare Nostrum, nous nous sommes directement sentis concernés. Aussi, dès que Jacques Chirac a constitué la commission Stasi, j’ai participé à Marseille à un colloque organisé par le forum Femmes Méditerranée. Je m’y suis évertué à démontrer que cet accoutrement mésopotamien, vieux de plus de quatre mille ans avait été charrié par un monothéisme plagiaire[1]. Par une exégèse biaisée, les islamistes en ont fait un signe d’appartenance et de ralliement, une imposture.
La grande palabre française accoucha, en 2004, d’une petite loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, ce qui n’empêcha guère les Frères musulmans de redoubler de prosélytisme en faveur du port du foulard. De jeunes Maghrébines, instruments de leur propre aliénation, manifestèrent en brandissant des banderoles libellées « Touche pas à ma pudeur » ou, à l’occasion d’un 14 février, « Vive la Saint-VOILENTIN ». Interviewée, une manifestante déclara : « Quand je fais ma prière, c’est comme quelqu’un qui prend sa dose. L’islam est mon shoot ! » Le bon vieux Marx ne croyait pas si bien dire.
La complicité d’une bonne partie de l’intelligentsia européenne leur est acquise. En Belgique, pays largement « salafisé », l’écrivain François Ost, dans une pièce intitulée Antigone voilée[2], confère à l’aliénation vestimentaire imposée aux musulmanes une déconcertante dignité mythologique. En avril 2016, à Sciences-Po Paris, pour contrer l’intention de Manuel Valls d’interdire le voile à l’université, les futurs politologues de France et de Navarre ont fêté le « World Hijab Day ». À la grande jubilation de l’UOIF.
Pour souligner l’ampleur de la crise islamique, le président Macron cite la Tunisie. Les visiteurs de ce pays labouré par l’Histoire s’étonnent, en effet, de voir le nombre croissant des voilées, parmi les filles dont les mères ont été affranchies par Bourguiba. Cette fausse obligation cultuelle ne nous vient pas directement du golfe wahhabite. Ce sont nos concitoyennes immigrées en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, qui, lors de leurs vacances au pays, ont propagé le virus.
Et puis, rappelons-nous : en décembre 2007, le président Sarkozy appelle, en prévision de son voyage en Arabie saoudite, à « l’avènement d’une laïcité positive ». En 2011, avec son acolyte David Cameron, il emploie les grands moyens pour éliminer Kadhafi et offrir Tripoli, en ruines, aux pires Frères musulmans. Rappelons-nous encore : toutes les « laïcités » occidentales se sont félicitées du sacre d’un « printemps islamique », dit arabe.
Pour endiguer l’islamisme radical, Emmanuel Macron préconise notamment le renforcement de l’enseignement de « la langue arabe à l’école ou dans un périscolaire » maîtrisé.
Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, défend cette « proposition républicaine et courageuse » dans le Journal du dimanche (4 octobre). Prévoyant les courroux de l’extrême droite, il ajoute : « Ceux qui dénoncent cette mesure feraient bien de réfléchir… ou alors ont-ils un surmoi raciste ». Dès que l’on évoque l’arabe, c’est devenu un réflexe pavlovien, la droite y voit un islamiste, le couteau entre les dents. Les dénigreurs ont cependant l’excuse de la méconnaissance. Ils ne savent même pas que l’arabe est l’une des six langues officielles de l’ONU, qu’il est antérieur à l’islam, que ses locuteurs ne sont pas tous musulmans, qu’il est porteur d’une immense bibliothèque scientifique et littéraire.
Malheureusement, les grandes voix de l’orientalisme français ne sont plus là pour lui rappeler que le français a emprunté à l’arabe un millier de mots, allant de A à Z, d’algèbre à zénith, sans en être « islamisé ». Nous savons gré à Emmanuel Macron de vouloir « que la France devienne ce pays où on puisse enseigner la pensée d’Averroès, d’Ibn Khaldoun ».
J’ai donné, ces dernières années, une série de conférences sur « L’hérésie et la transgression » dans la poésie arabe depuis la naissance de l’islam. Au xie siècle, les audaces iconoclastes du poète syrien al-Maarri n’avaient pas leurs pareilles dans l’Occident tout entier. Selon l’historien irlandais Peter Brown, au Moyen Âge, l’arabe était « la seule langue proche-orientale où l’on croyait que toute pensée humaine et tout sentiment humain de l’amour, de la guerre et des chasses du désert, aux plus hautes abstractions métaphysiques, pouvaient s’exprimer[3] ». Pour sa part, Alphonse X dit le Sage (1221-1284) notait : « À Séville j’ai exigé que soient enseignées les deux langues de culture de mon temps : l’arabe et le latin. »
En France, l’enseignement de l’arabe a connu un essor considérable dès la création, en 1795, de l’École des langues orientales, qui ouvrit la voie à l’orientalisme français. Durant deux siècles, il était valorisé et valorisant. Et l’on reste ahuri de voir passer cette langue trahie, subrepticement, de la fascination à l’indifférence, puis de celle-ci à la répulsion. La soupçonner d’être le véhicule de l’islamisme est un contre-sens. Elle est actuellement l’otage de médersas à l’afghane, on la « voile » de force. Il est temps de la libérer et de la restituer à sa vocation éminemment littéraire.
*Agrégé d’arabe et titulaire d’une licence ès lettres modernes (Sorbonne), Abdelaziz Kacem a assumé de hautes responsabilités dans les secteurs de la culture et de la communication en Tunisie. Poète, critique littéraire, traducteur, essayiste, il est l’auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et d’essais. En 1998, l’Académie française lui a décerné le prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises.
[1]. Conférence intitulée « Le voile est-il islamique ? ou le corps des femmes enjeu de pouvoir », publiée sous forme d’opuscule aux éditions Chèvre-feuille étoilée (Montpellier, 2004).
Les polémiques récentes entourant les livraisons du vaccin d’AstraZeneca au Royaume-Uni et à l’Union européenne, suggèrent que, loin de transcender l’égoïsme national, le club des 27 a sombré dans le jeu des reproches et frôlé la promotion de fake news.
Les donneurs de leçons coronavirales nous assurent, en emboîtant le pas à leur maître, Pangloss, que le monde d’après sera meilleur. Jusqu’à présent, la tendance générale est plutôt vers le pire. Les débuts de 2021 ont vu la prolifération, sur la scène internationale, d’accusations de « nationalisme vaccinal » censées révéler un très grave manque de solidarité entre les États. Dans quelle mesure ces accusations sont-elles fondées ? S’agit-il véritablement de « nationalisme » ? La vérité, comme si souvent, est ailleurs.
La Commission se révèle petite
L’histoire de la gestion européenne des vaccins contre le covid-19 est jusqu’à présent une des plus tristes de notre époque. Très prompte, face aux États-membres, à se réserver la prise en charge de l’opération de vaccination des populations européennes, la Commission s’est révélée extraordinairement lente dans la négociation et la commande des vaccins eux-mêmes. Seul le Royaume-Uni, anticipant son départ définitif du bloc fin décembre, a osé s’émanciper de la tutelle bruxelloise et traiter directement avec les entreprises pharmaceutiques, afin d’acquérir le plus de vaccins le plus vite possible. S’agit-il d’un cas d’agilité nationale ou d’égoïsme nationaliste ? Pour le trio Merkel-Macron-Von der Leyen, la deuxième réponse est d’emblée la bonne. Le trio a insinué d’abord que les Britanniques auraient fait preuve de hâte excessive et de désinvolture coupable en approuvant trop vite l’utilisation des vaccins disponibles. En revanche, l’UE aurait attendu, de manière responsable et judicieuse, pour être certaine de la sécurité de ces vaccins avant d’autoriser leur exploitation. Sauf que, pendant tout ce temps, ceux qui en avaient besoin patientaient… Deuxième insinuation, les Britanniques auraient cherché à accaparer les stocks dans un élan d’individualisme égocentré aux dépens des États-membres de l’UE. L’illustration en serait donnée avec le cas du vaccin AstraZeneca. Celui-ci présente les avantages, par rapport à celui de Pfizer déjà en usage, d’être beaucoup moins cher et plus facile à transporter et à conserver. Fruit de la recherche de l’université d’Oxford, il a été développé et commercialisé par une entreprise anglo-suédoise qui en aurait garanti les livraisons aux Britanniques tout en réduisant le volume de celles promises à l’UE.
La tentative de détourner l’attention sur la supposée traîtrise des Britanniques et la prétendue cupidité d’AstraZeneca n’a fait que révéler au grand jour l’incompétence européenne
La raison en serait essentiellement une vulgaire histoire de fric. Car Boris Johnson aurait payé le vaccin au prix le plus fort et AstraZeneca serait âpre au gain.
À la recherche de la crédibilité perdue
Après des démentis publics de la part du PDG de l’entreprise, un Français, Bruxelles a fini par rendre public le contrat signé avec AstraZeneca, en en révélant maladroitement des détails censés restés confidentiels. Résultat des courses : il était désormais évident que les autorités bruxelloises avaient mal négocié cette transaction, s’évertuant à faire baisser le prix sans fixer une obligation de résultat en termes de délai de livraison. La tentative de détourner l’attention sur la supposée traîtrise des Britanniques et la prétendue cupidité d’AstraZeneca n’a fait que révéler au grand jour l’incompétence européenne. Pire, l’UE a adopté des mesures législatives pour contrôler l’exportation des vaccins fabriqués sur son territoire, semant l’effroi chez ses partenaires autour du monde qui redoutaient un sursaut de nationalisme – ou plutôt d’impérialisme – vaccinal.
Le nadir a été atteint le vendredi 29 janvier quand, dans une confusion administrative sans nom, la Commission a proposé d’invoquer l’article 16 du protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord afin d’empêcher que des vaccins soient livrés de l’UE au Royaume-Uni en passant par les deux Irlandes.
Autrement dit, après avoir négocié dur pendant trois ans pour éviter la création d’une frontière en Irlande, l’UE était sur le point de trahir un de ses propres États-membres ! La colère du gouvernement irlandais et le flegme du britannique ont permis à Bruxelles de faire volte-face. Plutôt que de montrer le bon exemple de l’internationalisme vaccinal, la Commission a provoqué une crise aiguë de sa propre légitimité.
« No country for old men »
Ceux qui devraient être les plus scandalisés par cet épisode ne sont pas les anti-européens, qui, sans aucun doute, se frottent les mains en contemplant la déconfiture des bureaucrates bruxellois. Non, ce sont ceux qui croient encore au projet européen qui devraient se mettre en colère devant tant d’incompétence et de mauvaise foi – d’autant que la gestion européenne de la vaccination constituait une opportunité en or pour affirmer la solidarité entre les 27 et démontrer l’utilité des structures supranationales. Dans leur désespoir, les membres du trio Merkel-Macron-Van der Leyen ont essayé tous les stratagèmes pour limiter leur propre responsabilité dans cette débâcle générale et faire porter le chapeau à leurs boucs émissaires. Un seul de ces stratagèmes a survécu piteusement cette semaine. Tout se passe encore une fois ce fatidique 29 janvier. Ce matin-là, devant un groupe de correspondants étrangers, Emmanuel Macron a annoncé que le vaccin d’AstraZeneca présentaient apparemment des défauts, expliquant que « tout porte à croire qu’il est quasi inefficace sur les personnes de plus de 65 ans. » Cette idée-là a son origine dans la mauvaise lecture par des médias allemands d’un tableau de données concernant ce vaccin publié par la STIKO, une commission de l’Institut Robert Koch. Comme les premiers tests conduits sur le vaccin d’Oxford portaient sur peu de personnes âgées de plus de 65 ans, la colonne du tableau concernant cette tranche d’âge semblait donner un pourcentage de réactions favorables extrêmement bas. Plusieurs autorités, y compris le gouvernement allemand, ont expliqué cette erreur de lecture. Toutes les expériences montrent une bonne réponse immunitaire chez les plus de 65 ans comme chez les jeunes. D’ailleurs, ce même 29 janvier, l’Agence européenne a approuvé l’usage du vaccin d’AstraZeneca pour tous les âges. Prudente, la Haute Autorité de santé française a également approuvé le vaccin pour tout le monde le 2 février, mais ne l’a pas encore recommandé pour les plus de 65 ans, comme les autorités allemandes, suédoises, polonaises autrichiennes et italiennes. Cet inconvénient du vaccin d’AstraZeneca le rend inutilisable, jusqu’à nouvel ordre, dans le cas des personnes ayant le plus besoin d’être vaccinées. M. Macron a sans doute exagéré l’inconvénient pour justifier son déploiement ralenti qui est en réalité plutôt dû à la mauvaise gestion de la Commission. Heureuse coïncidence, le 26 janvier, Ursula Van der Leyen prononçait une allocution dans le contexte du Forum de Davos où, citant l’exemple du Capitole américain, elle mettait en garde contre les dangers de la désinformation. C’est une leçon que les autorités européennes ont elles-mêmes besoin de méditer.
L’Académicien revient sur son éviction. Il a voulu plaider pour le Droit contre la justice sommaire de la foule. En retour, il a été lynché sur les réseaux sociaux et débarqué par LCI sans que, à peu d’exceptions près, journalistes et médias lèvent la voix pour le défendre publiquement. Après quatre décennies de présence médiatique, Finkielkraut ne croit plus à la possibilité d’un discours raisonné et nuancé dans la « vidéosphère » et la « numérosphère » et réfléchit sur la possibilité de se concentrer dorénavant sur l’écrit.
Causeur. Comment allez-vous ? Cette affaire vous a-t-elle beaucoup éprouvé ?
Alain Finkielkraut. Prenons les choses par le commencement. Lorsque j’ai dit à David Pujadas que je souhaitais revenir sur l’affaire Olivier Duhamel, il n’a eu aucune objection, mais il m’a laissé entendre qu’il m’aurait à l’œil et que peut-être le dialogue allait être un peu plus conflictuel que nos conversations précédentes. J’y étais tout à fait prêt, et les choses se sont très bien déroulées. David Pujadas a bien compris que je ne manifestais aucune indulgence pour les faits dont Olivier Duhamel était accusé. Il s’est peu à peu détendu, l’émission s’est très bien passée et je suis rentré soulagé. Mes proches m’ont confirmé dans cette impression. Je m’aventurais en terrain miné, mais aucune mine n’avait explosé. Ils étaient très contents de ce que j’avais pu dire pour le droit et contre la justice médiatique. Le lendemain matin, mon fils m’a appris qu’internet était en ébullition. Je suis tombé des nues. J’ai appris également que c’était un extrait décontextualisé de l’émission qui avait fait naître cette révolte sur la Toile. En fin de matinée, j’ai donc appelé David Pujadas pour lui dire, en toute naïveté, que mes propos ou certains extraits de mes propos avaient suscité une grande émotion et qu’il faudrait donc que nous y revenions le lundi suivant pour lever toutes les ambiguïtés, et me permettre de m’expliquer. Mais il m’a répondu avec tristesse que mon sort était déjà scellé : le groupe TF1 arrêtait ma chronique. J’étais débarqué.
Ce n’est pas la première « affaire Finkielkraut ». En quoi celle-ci est-elle différente des autres ?
Lorsque mon renvoi a été confirmé dans la presse, je m’attendais au moins à ce que des journalistes curieux me demandent de m’expliquer. C’est ce qui s’était passé après l’affaire Haaretz[tooltips content= »En 2005, Sylvain Cypel a publié dans Le Monde des extraits d’un entretien accordé par Alain Finkielkraut à Haaretz. Une blague sur l’équipe de France a déclenché une tempête. Déjà, le second degré n’avait plus cours. »](1)[/tooltips]. À peine le scandale avait-il éclaté que j’ai pu répondre, sur l’antenne d’Europe 1 et sur celle de France Culture, et que j’ai, en partie, retourné l’opinion. Mais là, rien. Personne. Aucun appel des rédactions. J’ai commencé à avoir peur. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci mon compte était bon et qu’après avoir défendu Polanski, après avoir affirmé la main sur le cœur que j’avais encore assez d’énergie pour violer ma femme tous les soirs, j’étais définitivement considéré comme un pervers infréquentable. J’ai donc écrit une tribune pour rappeler simplement ce que j’avais dit sur LCI. Je l’ai proposée à des quotidiens afin de ne pas laisser le mensonge occuper la place. Ces journaux, toutes sensibilités confondues, ont refusé de publier mon article. Je l’ai envoyé à des amis et connaissances pour qu’ils ne se méprennent pas. La plupart d’ailleurs avaient très bien compris la manipulation dont j’étais l’objet. Mais j’étais abattu par cette première expérience de samizdat. Quand Le Point m’a redonné le droit à la parole, je suis redevenu combatif. Ce que je n’ai pas supporté, c’est le moment de silence auquel j’ai été contraint face à ces accusations délirantes.
Cependant, vous avez reçu moins de soutiens que d’habitude. Même parmi vos amis, beaucoup ont protesté contre votre éviction, tout en prenant leurs distances avec vos propos…
Non, pas parmi mes amis. Sinon, oui, j’ai eu droit à « mais quand même ! », « pourquoi s’est-il aventuré sur ce terrain-là ? », « il a eu des expressions inappropriées », « il a été maladroit », « de toute façon, Olivier Duhamel est un pédocriminel », « peu importe qu’il soit lynché, après ce qu’il a fait, qu’il crève ! », et je dois constater que rares sont les journalistes à s’être émus de mon licenciement express. Du haut de l’autorité morale que lui confère sa longue expérience, Alain Duhamel s’est même joint à la foule déchaînée. Confronté sur BFM TV à Caroline De Haas qui réclamait mon interdiction professionnelle, totale et définitive, il s’est permis de dire en substance que j’étais passé de l’extrême gauche à l’extrême droite.
J’ai survécu à ce verdict, mais je m’attendais à ce que des chroniqueurs ou des journalistes de LCI réagissent à la brutalité de cette éviction, car il en va tout de même de la liberté de penser sur cette chaîne. Je rappelle que l’émission était intitulée « Finkielkraut en liberté ». Seule Abnousse Shalmani m’a immédiatement fait part de sa solidarité. Cet événement révèle que la censure aujourd’hui ne tombe pas sur la presse, mais qu’elle en émane. Contrairement aux critiques que l’on entend depuis le début de la pandémie, ce n’est pas le pouvoir politique, de plus en plus faible, qui est liberticide, c’est le pouvoir médiatique. Cela devrait inspirer la réflexion.
« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.
Cependant, la directrice de France Culture vous a défendu.
Oui, et je lui en suis très reconnaissant. Sandrine Treiner est loin de partager toutes mes convictions, mais elle ne s’est pas laissée égarer par une manipulation qui me faisait dire tout autre chose que ce je pensais et elle m’a soutenu contre vents et marées, dont je crois savoir qu’ils étaient très forts. Je pouvais supporter d’être évincé de LCI, mais un renvoi de France Culture m’aurait plongé dans la détresse.
Lors de votre réception à l’Académie française, Pierre Nora a rappelé que vous n’aviez pas fait le choix d’une carrière universitaire, mais celui d’agir dans le débat public, donc dans les médias. À la lumière de ce qui vous est arrivé, ce choix n’était-il pas une erreur ? Peut-on exposer une pensée nuancée à la télévision ?
En effet, je croyais avoir bien précisé les choses en disant au début de mon intervention que « un homme, ça s’empêche », selon la maxime que Camus devait à son père, et que si Olivier Duhamel n’avait pas voulu, pas pu ou pas su s’empêcher, il était inexcusable. En même temps, j’ai évoqué M le maudit, parce que la leçon de ce film génial de Fritz Lang, c’est que lorsque la justice sort des prétoires, elle sort de la civilisation ; d’où l’opposition que j’ai tenté d’approfondir entre la justice populaire et la justice pénale. Je croyais qu’on pouvait dire cela à la télévision, même dans une période d’emballement. Je me trouvais dans le cadre non pas d’un débat, où tous les dérapages sont possibles, mais d’une conversation avec un journaliste intelligent, subtil, exigeant et bienveillant. Je pensais donc qu’il ne pouvait rien m’arriver. Mais c’était sans compter avec le nouveau pouvoir des réseaux sociaux qui peuvent truquer une pensée en extrayant un petit passage. C’était une naïveté de ma part, et j’ai compris que dans notre monde de la vidéosphère articulée sur la numérosphère, on ne peut plus rien dire. On doit se rabattre sur l’écrit. Peut-être est-ce un bien…
Mais vous avez été victime de calomnie et de manipulations avant les réseaux sociaux. Pourquoi vous être obstiné dans les médias ?
La question philosophique que je me pose, c’est « qu’est-ce qui se passe ? » Après tout, diagnostiquer le présent, c’est la tâche que Foucault assignait à la philosophie. Je croyais pouvoir le faire dans une sorte de bloc-notes télévisuel. Il est vrai que, curieusement, j’ai toujours eu une préférence pour l’oral, non pas qu’à l’oral j’improvise, mais quand j’écris pour une intervention, les formules et les idées me viennent plus facilement que pour un article. C’était vrai à l’agrégation, à la grande leçon, j’étais inspiré. À l’écrit, j’étais transpirant. Mais, en effet, je ne comprenais pas jusqu’alors comment fonctionnait le monde. Je viens d’être déniaisé.
Sur cette affaire, on ne sait rien, en tout cas pas ce qui s’est passé dans cette chambre. La justice ne peut rien faire, même « Victor » Kouchner a finalement porté plainte. On n’imaginait pas que le public allait rester coi. Quel effet pouvait produire le livre de Camille Kouchner, sinon la sidération ?
Olivier Duhamel est une personnalité très connue. Personne ne peut donc réagir sans stupeur et même indignation aux révélations fracassantes de Camille Kouchner. Mais le droit ne nous donne pas le droit de laisser le dernier mot à cette indignation. La justice pénale traite les affaires au cas par cas. Pour la justice populaire, dégoûtée par les violences sexuelles et les incestes, toutes les victimes se ressemblent, tous les agresseurs aussi. Elle se félicite que la parole se libère en oubliant que cette victime-ci ne voulait pas rendre son histoire publique. Camille Kouchner elle-même a l’honnêteté de le reconnaître en citant son jumeau : « C’est quand même pas compliqué : je ne veux pas en parler. C’est le moyen que j’ai trouvé pour construire ma vie. Mon énergie, je la mets dans autre chose. »
Notre époque a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi
Et elle termine sa Familia Grande par ses mots : « Pour m’avoir laissée écrire ce livre alors qu’il ne souhaite que le calme, je remercie Victor. » Celui-ci vient de porter plainte, mais que pouvait-il faire d’autre, une fois que la machine médiatico-judiciaire était lancée ? Pauvre Victor ! Ceux qui s’indignent en son nom se soucient comme d’une guigne de son histoire, de sa volonté et de son bien-être.
Vous n’avez pas été limogé pour vos positions sur l’islam ou l’immigration, mais pour des propos portant sur une affaire d’abus sexuel sur un adolescent. Qu’est-ce que cela dit de nous ?
Une journaliste exaltée m’a dit que nous vivions une révolution culturelle. Elle a sans doute raison. Mais c’est un motif supplémentaire d’être circonspect et même méfiant. Comme l’écrit Hannah Arendt, le sentiment de justice qui se lève au moment des révolutions supporte très mal « les processus de persuasion, de négociation et de compromis interminables et fastidieux qui sont ceux du droit et de la politique ». La grande maxime de tous les systèmes juridiques civilisés – la charge de la preuve incombe toujours à l’accusation – lui est odieuse, car ce principe fait peser le soupçon sur la parole des victimes. Celles-ci sont toutes les mêmes – Metoo – et ne peuvent dire que la vérité. Le contradictoire est un affront, les avocats sont les complices du crime et il revient aux juges non de chercher la vérité comme si celle-ci ne sortait pas de la bouche des plaignants, mais d’appliquer, sans autre forme de procès, la peine maximale. Si les faits sont prescrits, l’accusé ne va pas en prison, il reste en vie, mais tout le monde doit rompre avec lui (par l’intermédiaire de journalistes acquis à la cause, la justice populaire vient d’instaurer le délit d’amitié) afin que sa vie soit pire que la mort. Et quand la victime rechigne à « libérer sa parole », c’est qu’elle est encore plus traumatisée que les autres.
La psychanalyse rend d’immenses services quand elle reste confinée au cabinet du thérapeute. Quand elle en sort pour devenir vulgate, ses effets sont désastreux. L’inconscient, qui a fait scandale du temps de Freud parce qu’il dépouillait le sujet cartésien d’une grande partie de ses pouvoirs, est aujourd’hui une idée reçue dont on déduit que la parole consciente n’a aucune valeur et qu’elle peut même être renversée en son contraire.
Le crime sexuel étant désormais le crime suprême, il est même question de l’aligner sur le crime contre l’humanité en le rendant imprescriptible.
C’est très intéressant. Au xxe siècle, l’extermination des Juifs et des Tziganes n’a pas totalement réussi, il y a eu des rescapés, des gens qui ont subi les pires atrocités entre 1940 et 1944, qui ont vécu dans la solitude, le froid, la faim, l’esclavage et la peur quotidienne. Ils ont pourtant surmonté leur traumatisme, et voulu rattraper les années perdues. C’est même pour eux qu’a été inventé le concept de résilience. Il y aurait donc une résilience possible pour un rescapé d’Auschwitz, mais pas pour un homme ou une femme qui, dans son adolescence, a subi ce genre d’atteintes ou de violences sexuelles. Cela ne veut pas seulement dire que la violence sexuelle sur mineur est un crime contre l’humanité, comme l’a soutenu Raphaël Enthoven dans l’émission de Marc Weitzman sur France Culture, mais que c’est pire qu’Auschwitz, parce que d’Auschwitz on peut se remettre, alors que de cela personne, jamais, ne se remettra.
Cependant, je voudrais contester ce que vous avez dit sur la psychanalyse. En réalité, on fait comme si, sur ces questions, nous étions tous transparents à nous-mêmes, comme s’il n’y avait ni pulsion, ni œdipe, ni inconscient justement. L’idée que l’enfant est pure innocence, que jamais un adolescent ne peut éprouver de désir pour un adulte (ce qui ne signifie pas que l’adulte ait le droit d’y répondre) est au contraire pré-freudienne.
Étrangement, nous avons raison tous les deux. C’est Lacan qui parlait du « paradis des amours enfantines où, Baudelaire de Dieu, il s’en passe de vertes ». D’un autre côté, je lis sous la plume de Marc Crépon que tous les témoignages qui surgissent à l’occasion de l’affaire Duhamel contribuent à « rendre visible ce dont on n’a pas pris toute la mesure, la gravité des traumatismes qui résultent de ces abus, des vies qu’ils fracassent durablement, l’injustice destructrice de cette honte et de cette culpabilité qui rongent les victimes tandis qu’elles épargnent les agresseurs, protégés qu’ils sont par les murs du silence ». C’est vrai, mais ça ne l’est pas toujours. La naïveté dont vous parlez et la pseudo-clairvoyance de ceux qui parlent à la place des victimes semblent se liguer aujourd’hui pour ne rien comprendre, ne rien entendre, et surtout pour refuser le particulier. C’est la chose la plus grave. Le droit, c’est la jurisprudence, c’est-à-dire la surveillance du général à partir du particulier. Notre époque est de plus en plus sensible et en même temps de plus en plus abstraite. Elle a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi. Les personnes véritables disparaissent derrière les personnes conceptuelles. Ce ne sont plus des êtres de chair et d’os, ils font vibrer l’opinion, ce sont des entités. L’histoire aurait dû nous apprendre que cette substitution est calamiteuse.
En voulant comprendre, vous ne vous êtes pas seulement comporté en juge, mais en romancier. Il est frappant qu’autant de gens qui lisent des romans ne sachent pas que Lolita, Phèdre, Les Démons parlent de nous, pas de martiens.
La littérature naît en effet de la volonté de penser les énigmes de la condition humaine. On peut même citer d’autres exemples que les vôtres : De sang-froid de Truman Capote, ou bien L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Certains événements suscitent la curiosité et même la perplexité. Quand l’affaire Duhamel a éclaté, j’ai pensé que ce n’était pas un inceste comme les autres, si tant est qu’il y ait des incestes comme les autres. J’aurais voulu parler avec les protagonistes, leur demander ce qui s’était effectivement passé. Qu’est-il arrivé à Olivier Duhamel qui n’est pas un récidiviste, qui n’est pas connu pour son homosexualité, pour sa pédophilie ou sa pédérastie ? J’aurais voulu le savoir, car pour moi cette affaire est une énigme. Mais la simple idée que cela puisse être une énigme est assimilée à de la complaisance envers l’horreur.
La sacralisation de l’enfant va jusqu’au refus de faire une différence entre l’enfant et l’adolescent. Le rédacteur en chef de la revue Regards a publié un tweet me citant : « “On parle d’un adolescent. Pas d’un enfant. C’est pas la même chose”. Nausée. » Non seulement, il n’a pas lu un livre, mais en plus il n’a pas eu de vie, parce qu’il y a une chose que chacun sait intimement, c’est que l’adolescence s’arrache à l’enfance par l’éveil inopiné de la sensualité. Qu’il y ait crime ou délit dans les deux cas n’invalide pas cette distinction. Donc, vous avez raison, la littérature et le droit sont ensemble récusés par l’hystérie de l’époque.
C’est le réel qui est congédié : on ne se contente pas de condamner les relations sexuelles entre adultes et adolescents, on refuse de penser qu’elles puissent exister.
À cet égard, il y a une autre distinction qu’on ne peut plus faire. Même si le droit qualifie également d’inceste un rapport imposé par le père ou par le beau-père, on sait bien que ce n’est pas la même chose. Je pense au film Beau-père de Bertrand Blier. Une femme meurt et son mari a une relation très forte, érotique et amoureuse, avec sa belle-fille de 14 ans. On peut considérer que c’est criminel, mais on peut le regarder, alors que si c’était sa fille, on deviendrait fou.
D’aucuns en ont profité pour refaire le vieux procès de 68 et de la gauche dépravée. Tout en tenant beaucoup à certaines des libertés conquises alors, j’observe que beaucoup d’enfants élevés par des parents soixante-huitards et permissifs ont souffert de cette liberté illimitée. Votre génération s’est-elle trompée ? Le libéralisme sexuel entre adultes consentants sera la prochaine victime du retour de bâton ?
Toute à sa volonté de redresser les torts de la génération 68 (interdiction d’interdire, complaisance pour la pédophilie, promiscuité générationnelle), l’époque des « woke » se félicite un peu vite de sa supériorité morale. La folie la plus extrême des années tumultueuses s’est exprimée dans un dialogue entre Michel Foucault et les maos publié par les Temps Modernes en juin 1972. Le philosophe y défendait l’idée que les actions de justice populaire ne devaient en aucun cas s’exercer dans la forme du tribunal. « Est-ce que l’établissement d’une instance neutre entre le peuple et ses ennemis, et susceptible d’établir le partage entre le vrai et le faux, le coupable et l’innocent, le juste et l’injuste, n’est pas une manière de s’opposer à la justice populaire ? Une manière de la désarmer dans sa lutte réelle au profit d’un arbitrage idéal ? » Cette justice populaire ainsi conçue n’a pas eu l’occasion de s’exercer pendant la période gauchiste. Aujourd’hui, elle s’épanouit sans retenue sur les réseaux sociaux. Rien ne justifie donc l’autosatisfaction de l’époque actuelle.
Il y a un autre point commun entre les soixante-huitards et les woke, c’est le désir de faire advenir un monde sans pères.
Dans les années 1970, on combattait la société patriarcale. Avec les nouvelles technologies de procréation, l’époque actuelle la met à bas. Notre génération s’insurgeait contre la répression. Les woke dénoncent la domination sous toutes ses formes. Il ne saurait y avoir de relation sexuelle entre un adulte et un adolescent parce qu’il y a emprise, donc domination.
Si l’ado a 15 ans et l’adulte 18, c’est très discutable. Mais entre un homme de 40 ans et une jeune fille de 16 ans, il y a effectivement une forte présomption d’emprise. Dans le doute, la loi protège les adolescents. Cela vous choque ?
Non, mais j’observe le grand paradoxe de notre temps. On voudrait élever l’âge de la majorité sexuelle. Sait-on vraiment ce qu’on désire à 15 ans ? Certains, comme Muriel Salmona, voudraient même fixer le seuil à 18 ans. Et en même temps, on veut abaisser l’âge de la majorité civique et on se prosterne devant les jeunes qui manifestent contre le réchauffement climatique. Autrement dit, Greta Thunberg à 14 ans pouvait déjà gouverner le monde, mais il n’est pas sûr qu’à 17 ans elle ait le discernement qui lui rendrait possible un rapport sexuel avec quelqu’un qui en aurait 32. Je ne dis pas qu’il faut abaisser la majorité sexuelle, mais qu’il faut réfléchir à ce mouvement contradictoire de nos sociétés démocratiques.
Cependant, vous avez prononcé le mot sacré, « consentement », qui dans l’esprit du temps, signifie un consentement libre, profond, conscient. Que vouliez-vous dire ?
Je n’ai jamais, à aucun moment, voulu exonérer Olivier Duhamel de la responsabilité de ses actes. Je dis que la justice chercherait à les qualifier, donc poserait la question du consentement. Une proposition de loi votée à l’unanimité par le Sénat établit qu’on ne peut pas poser la question de consentement à des mineurs de 13 ans. Ce qui signifie a contrario qu’elle se pose après 13 ans. Or, c’est l’âge qu’avait Victor quand les abus ont commencé. Son avocat plaiderait la non-violence, le procureur invoquerait l’emprise, le juge, pour fixer la peine adéquate, chercherait s’il y a eu atteinte sexuelle ou viol. Je me suis donc toujours placé du point de vue du droit, mais le droit apparaît à ceux qui croient incarner la justice comme un détestable carcan.
La gauche woke et la droite catho se rejoignent dans la condamnation de la gauche dépravée. Vos amis cathos vous ont-ils sermonné ?
Non, ils sont sans doute trop timides pour cela, mais j’ai bien senti leur réticence. La gauche mitterrandienne et la dissolution de la culture dans le tout-culturel ne m’inspirent pas la moindre nostalgie. Mais le procès intenté à partir de l’affaire Duhamel à la « gauche caviar » est grotesque. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres cas à se mettre sous la dent que cette histoire étrange. L’un des procureurs les plus acharnés de cette gauche est Ivan Roufiol qui a soutenu, sans la moindre distance, le mouvement des Gilets jaunes. Éric Drouet, l’un des porte-parole de ce mouvement, a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour violence sur son beau-fils. Je suis un déçu des Gilets jaunes, et notamment des leaders déplorables qu’ils se sont choisis. Pour autant, il ne me serait jamais venu à l’idée de dire que les habitants de la France invisible qui se réunissaient sur les ronds-points pour se rappeler à notre bon souvenir étaient tous des Éric Drouet. Il n’est pas digne de raisonner en ces termes.
Vous avez déclaré au Point que si vous reparaissez à la télévision, vous vous censurerez. Vous nous laissez tomber ?
Je ne me changerai pas moi-même. Mais je ne suis pas le seul à porter mon nom et je ne veux pas que mes plus proches, qui ont le droit d’exister par eux-mêmes, répondent devant leurs amis et collègues de ce que la malveillance appelle mes dérapages. Mes interventions à la télévision se raréfieront sans doute et, oui, je serai peut-être amené à me censurer. Mais n’ayez crainte : je continuerai à penser et à écrire librement.
[1]. En 2005, Sylvain Cypel a publié dans Le Monde des extraits d’un entretien accordé par Alain Finkielkraut à Haaretz. Une blague sur l’équipe de France a déclenché une tempête. Déjà, le second degré n’avait plus cours.
Entre fascination, nihilisme et imprécation, Thomas Bernhard, l’enfant maudit de la littérature autrichienne, fait l’objet d’un Cahier de l’Herne.
Les Cahiers de l’Herne proposent un ensemble de textes, la plupart inédits, mais pas tous, qui forment un bilan exhaustif sur l’écrivain autrichien le plus célèbre de la fin du XXe siècle, Thomas Bernhard (1931-1989). Ce volume a le mérite de nous faire revenir à sa figure si originale, à son génie si fulgurant. Il ne nous restera plus, après cette lecture, qu’à reprendre, dans notre bibliothèque, certains romans que nous n’avons pas relus depuis longtemps, pour nous assurer que la fascination est demeurée intacte.
Une lecture qui va jusqu’à l’envoûtement
Je me souviens avoir entendu parler de Thomas Bernhard pour la première fois à la télévision, dans l’émission de Michel Polac, « Droit de réponse ». Nous étions alors en janvier ou février 1985, et le romancier François Weyergans, invité de Polac, avait conseillé en quelques mots la lecture du Neveu de Wittgenstein. Tout de suite, j’avais accroché à cette idée, et, dès le lundi suivant, je m’étais procuré le livre, dans une librairie bien connue à Rennes, « Les nourritures terrestres », tenue encore par deux vieilles et extraordinaires libraires, deux sœurs, je crois, qui ont retrouvé dans leur fouillis le roman de Bernhard. Ma passion pour Le neveu de Wittgenstein fut intense. Je le lus sans discontinuer pendant des mois, jusqu’à la parution du suivant, Béton, à la fin de cette même année 1985.
La lecture de Bernhard pouvait ainsi aller facilement jusqu’à l’envoûtement. C’est ce dont se souvient le metteur en scène polonais Krystian Lupa, dans un entretien figurant dans ce nouveau Cahier de l’Herne, à propos d’un autre roman de Bernhard, La Platrière, qu’il avait découvert par hasard dans une librairie : « Au moment où j’ai commencé à le lire, confie Lupa, le temps s’est arrêté : je ne sais combien de temps je suis resté ainsi à lire. Je ne pouvais pas m’en arracher. J’ai acheté le livre, je l’ai lu en une nuit. Et aussitôt, j’ai été contaminé. » Les œuvres de Bernhard possèdent un pouvoir mystérieux d’attraction, le lecteur est immédiatement sous emprise et ne peut s’en détacher. C’est aussi ce qui est arrivé à l’écrivain Hervé Guibert, qui décrit cette expérience dans un passage très évocateur de son roman À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie.
Le grand imprécateur
Ce Cahier de l’Herne sur Thomas Bernhard permettra ainsi au lecteur qui ignore tout de lui de combler ses lacunes. Quant au lecteur déjà aguerri, il récoltera pour sa part des informations plutôt intéressantes, au milieu des inévitables redites. La plupart des auteurs de ce Cahier sont des universitaires, spécialistes du domaine germanique, et par conséquent très attentifs aux travaux en langue allemande publiés sur Thomas Bernhard.
On a là une ouverture très vaste et très précieuse, sur un champ d’études qui n’a sans doute pas encore révélé toute sa richesse. Le parcours de Bernhard est retracé de manière minutieuse, de ses premiers poèmes publiés jusqu’à son dernier opus romanesque, Extinction. Une section est consacrée au théâtre, qui ravira les amateurs qui ont eu la chance d’assister, au moins une fois dans leur vie, à une représentation d’une pièce de Bernhard. Certaines contributions sont plus spécifiquement biographiques, voire sociologiques. On a pu se demander parfois d’où Bernhard parlait, qu’est-ce qui motivait sa passion pour la polémique, voire son imprécation, etc. Le témoignage de son demi-frère, le Dr Peter Fabjan, repris ici, est très significatif.
Quelques contributeurs, par ailleurs, n’hésitent pas à être critiques envers certains aspects de Bernhard. C’est plutôt une bonne chose, car cela ramène à des dimensions plus humaines un phénomène littéraire quelquefois surdimensionné, dont les excès échappaient à Bernhard lui-même. Le témoignage de Peter Handke, à ce titre, en tant qu’écrivain concurrent, apparaît malheureusement comme décevant, gêné aux entournures. En revanche, le texte du professeur émérite à la Sorbonne Gerald Stieg, sur les relations entre Thomas Bernhard et Elias Canetti, est absolument passionnant. Canetti a rencontré Bernhard dès 1962, et s’est exprimé à son sujet dans divers écrits. Gerald Stieg, s’appuyant sur des extraits inédits en français, retrace cette relation problématique. Canetti était sans conteste « obsédé par le personnage de Thomas Bernhard », nous dit Gerald Stieg. Cette obsession dégénéra en polémique, dans les années 70. On retiendra, venant de Canetti, un portrait à charge de Bernhard non dénué de fondement, lorsqu’il écrit des remarques comme celle-ci : « La ferme carrée de Thomas Bernhard, un cas particulier d’un goût pathologique fascinant pour le vide. »
Un personnage à facettes
Mais attention : Bernhard était sans conteste un personnage à facettes. Il ne faudrait pas, je pense, l’enraciner dans une case toute faite, même si, par exemple, dans sa contribution, Martine Sforzin a raison d’insister sur « l’irritation bernhardienne ». L’œuvre de Thomas Bernhard se confronte à toute la modernité, mais d’une manière spéciale, singulière, résolument subjective et mouvante. Dans son entier, ce Cahier de l’Herne le montre bien. Il suffit de considérer les personnages de ses romans ou de son théâtre, tous apparaissent comme traversant une crise profonde. Ces personnages sont mentalement en lutte, avec, comme seule arme, leur verbe intransigeant, grâce auquel ils essaient de sauver leur peau ‒ sans du reste y parvenir. L’universitaire allemand Alexander Honold le souligne bien, pour conclure sa contribution : la seule vérité que nous puissions trouver chez Thomas Bernhard est « la vérité de l’emportement rhétorique ».
La misère de l’homme sans Dieu
Alors que nous traversons encore aujourd’hui des temps malheureux, l’œuvre de Thomas Bernhard garde de quoi nourrir notre pensée. L’écrivain autrichien a incarné, au plus profond de lui-même, dans son siècle, la « misère de l’homme dans Dieu », dont parlait Pascal, un de ses auteurs fétiches. Toujours en réaction contre l’insupportable résignation, Bernhard a certes cherché la lumière, sans la trouver définitivement. Son destin littéraire se fait l’écho parfait de notre condition humaine présente, baignée de nihilisme, et c’est en quoi il faut revenir à lui, le relire, lire ce magnifique Cahier de l’Herne, qui lui est consacré, et partager en sa compagnie sa manière inoubliable de trouver une rédemption.
Cahier de l’Herne Thomas Bernhard. Dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann. Éd. De l’Herne À signaler chez le même éditeur, de Thomas Bernhard, la réédition de L’Italien, suivi de À la lisière des arbres et de Kulterer.
Pendant l’épidémie, le riche redevient l’ennemi public numéro 1. On le suspecte même de s’enrichir sur nos malheurs.
Outre la dépression collective, l’inquiétude face à une économie en perdition s’accroît à juste titre. Nous ne jugerons pas là des mesures généreuses palliatives, ni de l’opportunité des confinements successifs et leurs conséquences, ni du rapport au travail fortement entamé, mais nous nous intéresserons au regain de la détestation coutumière de l’ennemi désigné : le riche, coupable forcément coupable. En effet, les chiffres sont là, presque aussi insupportables pour l’opinion publique que ceux de l’augmentation du virus : la hausse de la fortune des « super riches » a atteint 10 200 millions de dollars. Les nouvelles personnalités à mettre au pilori s’appellent Jeff Bezos, Elon Musk, Bernard Arnault… 25 milliardaires que la crise a enrichis.
Quand même ! Le Français un peu schizophrène pourrait au moins s’enorgueillir que « notre » super riche soit un des premiers… On aurait bien aimé qu’il possède l’Institut Pasteur ou Sanofi, gageons que les résultats auraient été meilleurs !
La jalousie n’est pas raisonnable
Cette approche manichéenne du méchant riche face au gentil pauvre n’en finit pas de sévir. Les arguments les plus rationnels n’ont pas d’effet, la jalousie et la vindicte ne se raisonnent pas. La réalité en France est que sans les (presque) deux milliards d’impôts payés par le groupe de Bernard Arnault, LVMH, que l’on peut additionner aux impôts payés par les autres grands patrons de coupables multinationales, que resterait-il de nos hôpitaux ? De nos écoles ? De nos services publics en général ? L’État protecteur que nous chérissons, bien que la crise l’ait fait chuter de son piédestal idéologique lui et sa technostructure ruineuse, ne vit que sur le dos des riches (que nous sommes tous à ses yeux). Avec le montant des taxes et des impôts dont il s’acquitte, Bernard Arnault pourrait financer à lui tout seul près de 3% du budget de l’hôpital… Faisons l’addition avec la contribution de tous ces entrepreneurs et chefs d’entreprise qui non seulement participent fortement à l’effort fiscal, mais qui sont aussi nos meilleurs ambassadeurs pour exporter le fruit de nos talents, et imaginons ce que serait la France sans eux…
Ensuite revenons aux fondements mêmes de ces études et des classements qui se basent essentiellement sur l’indexation de la fortune sur un cours de bourse. Il faut comprendre que cet argent ne dort pas sur un compte en banque ou dans la poche des salauds de patrons, mais qu’il varie au gré des fluctuations de la Bourse. Cette année, les bourses mondiales dégringolaient un jour, atteignaient un nouveau sommet le lendemain… avant de chuter de nouveau. C’est aussi évidemment lié à l’incertitude de la période mais cela permet de comprendre et d’expliquer comment des entrepreneurs comme Elon Musk qui ne possèdent rien sinon des actions, ont pu voir une telle progression de leur « fortune » jusqu’à détenir ce titre artificiel d’homme « le plus riche du monde ». Même s’il décidait de vendre toutes ses actions pour les convertir en cash, il ferait s’écrouler leur valeur donc celle de son entreprise et la mettrait en péril… Une fortune virtuelle finalement. Pour ceux qui dénoncent ces fortunes, quel soignant ne remercierait pas Bernard Arnault quand LVMH était la seule entreprise à pouvoir produire du gel hydroalcoolique pour tous et eux d’abord?
Taxer le travail dans un monde ouvert est aussi préjudiciable aux pauvres
C’est grâce à leur réussite dans les bons moments que les grands dirigeants peuvent aussi se mobiliser dans les moments plus difficiles. Passons sur Notre-Dame elle-même qui doit bénir « notre » riche national de réparer sa maison, un saint patron ! En remerciement il y a ceux qui ont rétorqué que ces investissements colossaux n’étaient qu’une occasion de défiscaliser. Quand l’ignorance s’allie à la bêtise.
Oui, on peut protester et donner des leçons sur les inégalités qui sont insupportables et douloureuses ; oui, on peut douter de la logique capitaliste mais il faut aussi être objectif et mesurer honnêtement tous les tenants, les aboutissants et les conséquences si l’on s’avisait, comme c’est le rêve de certains, de niveler tous les revenus dans le monde… On peut aussi s’interroger : Pourquoi la richesse dérange-t-elle tellement quand elle est personnifiée, incarnée ? Ne pourrait-on pas raisonner en termes de richesses collectives car ces fortunes ont des conséquences positives et en sont bien souvent la contribution principale…
Il n’en demeure pas moins que le seul sujet qui vaille est d’enrichir les pauvres, et comment ? On n’a jamais trouvé mieux que le travail mais il faut arrêter de le taxer surtout dans un monde ouvert. Il faut que les salariés en France puissent profiter de ces gains, qu’ils prennent goût à la rentabilité de leur boîte, le seul objectif est de les faire participer au succès et à la création de richesse qui est le résultat de leurs efforts. L’intéressement est la seule solution, c’est aussi le souhait de très nombreux patrons partageurs. À voir le succès de la « prime patron » défiscalisée pendant les gilets jaunes (proposée par le mouvement patronal ETHIC) (400 euros pour 5,5 millions de salariés) on prend conscience de ce que les prélèvements nuisent au montant des primes et des salaires versés, pour 100 euros distribués, il en coûte 230 à l’entreprise. Certes, rien à voir avec les montants des grandes fortunes mondiales mais il faut réhabiliter le fait de vouloir s’enrichir, notre rapport à l’argent est souvent générateur d’une simple jalousie ou détestation stérile. Il faut rêver d’être plus riche et que ce soit possible, et non rêver que le riche s’appauvrisse ! Tout le monde y gagnera… les Chinois n’ont pas toujours tort, lorsqu’ils affirment que lorsque le riche maigrit les pauvres meurent de faim.
Espagne. Un vengeur fou s’en prend à de malheureuses fourgonnettes Vito de l’usine Mercedes de Vitoria…
En mai dernier à Chicago, un camionneur aplatit la fastueuse Ferrari GTC4 Lusso de son patron après avoir été mis à la porte sur fond de crise économique.
Cette vengeance aux accents de Grand Soir fait-elle des émules en Europe ? Dans la nuit du 30 au 31 décembre, un homme de 38 ans a dérobé une tractopelle à Legutiano, au Pays basque espagnol. Dégradant au passage la voie publique de la paisible bourgade, il a parcouru la route en trombe en direction de l’usine Mercedes située à Vitoria, à une vingtaine de kilomètres. Craignant d’être écrasé par le furieux bolide, le gardien de nuit a tiré quelques coups de feu : une tentative de résistance dérisoire face à l’engin titanesque. Après avoir fait voler en éclats des barrières de sécurité, le cheval de Troie en ferraille a lancé l’assaut sur les grosses berlines allemandes. Bilan, près de 69 fourgonnettes Vito anéanties selon un syndicaliste de l’usine qui emploie 5 000 employés. Un authentique carnage sans trucage qui n’a rien à envier aux exubérances du pays de Donald Trump. Employé par la multinationale germanique de 2016 à 2017, le Mad Max basque aurait été irrité par la non-reconduction de son contrat : « Il ressentait de la frustration, non seulement à l’égard de la direction, mais aussi des employés », a témoigné un ancien collègue. Trois années lui permettant de méditer son djihad envers le « grand capital » de la chancelière Merkel. À l’issue du saccage, le radicalisé a été menotté à l’aube par la police. L’entreprise outragée a chiffré les dégâts à une valeur de 5 millions d’euros. Aujourd’hui Mercedes, et demain ? Au cours de la très chaotique année 2020, notre fleuron Renault a vu ses ventes chuter de 21,3 % et a supprimé 15 000 postes. Si le nouveau directeur général, le Milanais Luca de Meo, aime poser dans des vestes bien taillées, il a d’ores et déjà annoncé prévoir « une discipline stricte en matière de coûts ».
Reparution de Rêver à la Suisse, recueil de voyage d’Henri Calet datant de 1946
Quelle est donc cette peuplade cachée derrière les Alpes aux mœurs policées et sages ? Henri Calet (1904-1956), Tintin reporter-amer part à sa découverte entre le 15 juillet et le 11 août 1946 avec son épouse Marthe Klein. Quatre semaines dans le canton de Vaud durant lesquelles le plus célèbre batteur de pavé parisien croque la vie quotidienne d’un pays qui semble prospère, n’ayant pas connu les affres de la guerre.
Un parfum de vérité et de sincérité
Ces chroniques précises et désabusées, innocentes en surface et féroces à l’intérieur, relatant d’anodins événements seront reprises par Servir, un journal de Lausanne puis dans Combat et La Rue aboutissant à un ensemble qui s’appellera « Rêver à la Suisse » en 1948 aux éditions de Flore. Selon le Larousse du XXème siècle, l’expression « rêver à la Suisse » signifie « ne penser à rien ». Héros-limite, maison genevoise de qualité, toujours à la recherche de textes rares republie ce drôle de recueil précédé d’un avertissement écrit par Jean Paulhan et du courrier des lecteurs qui suivit la parution des articles. Car la prose « explosive » de Calet fut très diversement appréciée en Suisse, il eut bien quelques défenseurs vantant son écriture journalistique à la fois tendre et implacable, beaucoup d’autres la trouvèrent au contraire « pornographique », « bébête », voire carrément indigne et irrespectueuse pour les habitants de ce charmant pays.
Le crime de Calet fut notamment d’assister à la fête Nationale du 1er août titrant son article : « La mort au grand air ». Au cours du discours officiel et de l’hymne survint la mort dramatique d’un musicien terrassé par une attaque, gâchant la soirée sans perturber pleinement la cérémonie. L’œil de Calet n’avait rien vu d’autre que la banalité de la mort qui surgit dans le quotidien toujours au moment inopportun, le déréglant à peine et cependant, donnant à ce triste fait-divers un ressenti étrange chez celui qui observe. Calet écrit à hauteur d’hommes, il se garde bien d’utiliser de grands mots ou de grands gestes pour décrire le réel. Il relate les faits sans les plomber ou les glorifier ce qui donne à son œuvre, un parfum de vérité et de sincérité.
Calet touche au cœur
C’est pourquoi on le relit toujours et encore, plus d’un demi-siècle après sa disparition. Humble devant la page blanche, il réussit à se retrancher derrière les événements, leur laissant toute la lumière en apparence, car il impose bien sa patte, son style, mais dans les interstices, les blancs des conversations. Calet ne travaille pas au burin, il distille le malheur à faible intensité et le lecteur chavire par son pointillisme désarmant. Quand d’autres chroniqueurs fanfaronnent, font sans cesse les intéressants, Calet n’use pas des vieilles ficelles de l’esbroufe et du mot qui glace. Il se contente de narrer, à la fainéante, presque d’une façon lointaine. Sa naïveté face au réel pourrait passer pour de l’innocence, c’est la marque d’une intelligence supérieure.
Calet, par son économie de sentiments et son souci du détail, touche au cœur. Son ironie n’est pas tapageuse, il l’égrène, au fil de la plume, elle est d’autant plus radicale. En Suisse, son obsession de l’objet nouveau, les allumettes par exemple ou sa curiosité devant « les innombrables distributeurs automatiques » de timbres-poste, de cachous, d’eau de Cologne et de cigarettes ou sa fascination pour les urinoirs font de la Confédération, un paradis de la consommation. Il faut se remémorer le contexte historique de l’époque pour expliquer l’émoi d’un français devant une telle débauche de gadgets. Elle n’était pas feinte. La Suisse, c’est l’Amérique à côté de chez soi, de l’autre côté des alpages, sans l’épuisante traversée de l’Atlantique. Les privations en France n’ont pas cessé à la Libération.
Comme un enfant hypnotisé par un Meccano
Alors, la Suisse apparaît comme un eldorado où les commerçants sont polis et l’acte d’achat n’est pas contraint. « Je me sentais assez attiré par ce petit pays, toujours neutre et toujours prospère, par les montagnes et les lacs qui s’y trouvent, un peu aussi par les tissus de pure laine que l’on voyait, disait-on, aux étalages, et par le chocolat Gala Peter dont je gardais comme une nostalgie. Un pays sans marché noir où les objets se vendaient en centimes » écrit-il, tel l’enfant hypnotisé par une boîte neuve de Meccano. « Ah ! les consommations ! Elles sont de première qualité. Des glaces, de la bière brune ou blonde, du café-crème, des « cappuccinos » … J’aurais aimé les goûter toutes, mais le viatique de cent francs suisses que l’on nous avait donné à Paris était près de s’épuiser (il allait même falloir songer au retour) » avoue-t-il, déjà triste de quitter cette terre promise.
Rêver à la suisse de Henri Calet – éditions Héros-Limite
Logo de l'association anti-corruption, aujourd'hui dans la tourmente. Image: D.R.
Créé en 2002 pour lutter contre les dérives du pouvoir et défendre l’éthique en politique, Anticor vit aujourd’hui une crise qui menace sa survie, précisément sur des questions d’éthique et de pouvoir. L’association a déjà connu des tempêtes et des disputes internes dans le passé, mais jamais avec une telle violence.
20 mai 2020 : la présidente d’Anticor, Elise Van Beneden, est auditionnée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire », présidée par le député LFI Ugo Bernalicis (prix Éthique d’Anticor en janvier 2021). Jeune avocate inscrite au barreau de Paris depuis 2013, elle a été élue présidente deux mois plus tôt seulement, le 28 mars 2020, mais elle connaît très bien la structure, où elle milite depuis 2008. Eric Alt, magistrat et vice-président d’Anticor depuis des années, est également présent en ligne, la séance se déroulant par vidéo.
Deux députés LREM, Bruno Questel et Nadia Hai, insistent sur un point : ils veulent connaître l’identité des donateurs qui alimentent le budget d’Anticor, 298 000€ en 2019. Une autre organisation non gouvernementale, dont Eric Alt est aussi administrateur, a perdu l’agrément qui lui permettait d’agir en justice en 2019, précisément pour manque de transparence sur ce point. Par ailleurs, les deux députés ont eu vent d’une rumeur : Anticor a un gros donateur. Bruno Questel a même un nom, sans certitude.
Un mystérieux donateur dont on cherche à connaitre l’identité
Eric Alt et Elise Van Beneden louvoient, esquivent. Puis la présidente finit par lâcher : « Je ne connais pas l’identité de nos donateurs, qui sont uniquement des personnes physiques ». Quelques secondes plus tard, dans l’espoir sans doute d’évacuer le sujet, elle ajoute que « jamais les donateurs n’ont eu latitude de s’immiscer dans les choix du conseil d’administration, ce serait inacceptable ».
Suivant les débats à distance, plusieurs personnalités d’Anticor se sentent prises de vertige.
Une commission d’enquête parlementaire est assimilée à une juridiction, devant laquelle mentir, même par omission, est un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (art. 434-13 du code pénal). Or, sauf à jouer sur le sens du mot « connaître », Elise Van Beneden s’éloigne dangereusement de la vérité. Comme Anticor nous l’a confirmé par mail, en plus de leur numéro de carte bancaire, l’association demande à ses donateurs leur nom, prénom et adresse, afin de leur adresser un reçu fiscal, car les dons sont déductibles.
« Au moment où ils parlent à la commission, Eric Alt et Elise Van Beneden n’ont évidemment pas en mémoire l’identité de tous les donateurs, précise un administrateur d’Anticor, mais ils savent qui est le plus important d’entre eux, celui qui verse 5000€ tous les mois !» Le montant est confirmé par un échange sur un groupe Facebook privé que Causeur a consulté. « Les dons se montent pour 2019 à 158 000€, les cotisations à 120 000€ », écrit en 2020 Grégoire Turlotte, ancien secrétaire général, membre du bureau et responsable départemental d’Anticor dans l’Essonne. Il poursuit à propos de ce don « qui se monte à 5000€ par mois et dont le ministère de la Justice souhaite avoir connaissance pour traiter le dossier de renouvellement de l’agrément ».
Ce généreux mécène, selon nos informations, est H… V…, un entrepreneur ayant fait fortune en créant une société qui développait des logiciels pour le secteur financier. Il l’a revendue il y a une dizaine d’années pour plus de 470 millions d’euros. Rien de sulfureux, a priori. H… V… n’a pas d’accointance politique connue. Jusqu’à preuve du contraire, il soutient Anticor par conviction, ce qui est tout à son honneur.
La seconde affirmation d’Elise Van Beneden devant la commission d’enquête parlementaire semble anodine mais elle est en réalité plus embarrassante que la première : pas d’immiscion des donateurs dans les choix du conseil d’administration, vraiment ? « On ne peut pas dire ça devant une commission d’enquête ! explose un responsable de section locale. On a accepté plus de 15 000€ pour financer les poursuites contre Alexis Kohler ! »
Interrogé par Causeur à ce sujet, Eric Alt confirme un appel à des dons ciblés contre Alexis Kohler, mais soutient qu’il a permis de lever seulement 185€. Si c’est exact, Anticor traque à fonds perdus le secrétaire général de l’Elysée, cible de ce qu’il faut bien appeler de l’acharnement judiciaire.
Deux plaintes contre Alexis Kohler
Le fond de l’affaire est assez simple. Alexis Kohler est cousin des actionnaires-fondateurs du géant de la croisière MSC. Il a été directeur financier de la compagnie quelques mois, entre août 2016 et sa nomination à l’Élysée, en mai 2017. C’était potentiellement problématique car MSC est un client régulier des chantiers de Saint-Nazaire (STX), dont l’État est actionnaire. Un cas classique de lien d’intérêt, avéré, pouvant déboucher sur un conflit d’intérêt, hypothétique. Anticor, qui ne peut ignorer la nuance lien d’intérêt/conflit d’intérêt, a déposé deux plaintes contre Alexis Kohler. La première, datant de juin 2018, a été classée sans suite en août 2019. L’association a relancé, avec un « élément nouveau » qui frôle le gag : il s’agit d’un courrier d’Emmanuel Macron au parquet national financier, dans lequel le président confirme qu’Alexis Kohler n’a jamais caché ses liens avec MSC et n’a pas traité de dossier concernant le groupe. Selon Anticor, par cette lettre, le Président empiète sur la séparation des pouvoirs ! « Richard Ferrand et les Mutuelles de Bretagne, c’est du lourd, commente un membre d’Anticor. La plainte de 2017 a été classée sans suite, moitié pour des histoires de prescription, moitié parce que les Mutuelles font tout pour enterrer l’affaire. Il fallait la relancer. Sur Alexis Kohler, en revanche, on est très léger juridiquement, et cela se voit. On veut se faire l’Élysée, ça devient politique».
Les ravages de l’esprit partisan
Le mot qui fâche est lâché. Anticor serait devenu partisan. La crise couve depuis plus d’un an. Neuf membres ou anciens membres du conseil d’administration (qui en compte 21) ont assigné l’association devant le Tribunal de Paris en décembre 2020. Ils contestent la légalité de la dissolution du précédent conseil d’administration début 2020. Ils accusent la nouvelle direction de tuer la démocratie interne en modifiant les statuts et en écartant les gêneurs. En filigrane, ils reprochent à leurs collègues d’instrumentaliser le combat contre la corruption à des fins politiciennes.
Mais lesquelles ? A première vue, pas de doute, Anticor roule pour la gauche de la gauche.Sa présidente Elise Van Beneden vient de s’associer « à titre personnel » à un projet de web-TV lancé par le journaliste Denis Robert, Blast. Son vice-président Eric Alt s’est vu reprocher ses sympathies pour Jean-Luc Mélenchon au sein même d’Anticor, il y a deux ans. Il a par ailleurs été président du Syndicat de la magistrature, classé à gauche, de 2003 à 2006.
Au second coup d’œil, la situation est plus nuancée. Grégoire Turlotte, qui soutient la direction actuelle, était sur une liste apparentée LREM aux dernières municipales. À l’inverse, une administratrice en rupture avec la direction est une élue de gauche, et pas n’importe laquelle : Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, figure historique de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prix « Ethique » 2017 d’Anticor ! Elle a démissionné le 11 juin 2020, après des mois de malaise. Françoise Verchère avait été scandalisée par le comportement de Jean-Christophe Picard. Président d’Anticor depuis 2015, ce dernier a sorti le 15 janvier 2020 un ouvrage intitulé La Colère et le courage, plaidoyer pour une République éthique (Armand-Colin), faisant la promotion du livre en tant que président d’Anticor. Trois semaines plus tard, il démissionnait pour rejoindre la liste constituée en vue des municipales de Nice par Jean-Marc Governatori. Cet homme d’affaires, fondateur des magasins Fly, est un politicien assez fantasque. Il se dit écologiste, mais il était prêt à soutenir une liste « Gilets Jaunes » aux européennes de 2019, avec comme tête de liste son ami Francis Lalanne. Il a surtout été déclaré inéligible pendant un an pour irrégularité de ses comptes de campagne de la présidentielle 2002, ce qui le rendait peu Anticor-compatible.
Dans la lettre de démission, que Causeur a consulté, Françoise Verchère évoque Jean-Christophe Picard, mais aussi le « don important – 15000€ ? 20.000€ ? – fléché sur l’affaire Kohler », « le très généreux donateur qui va peser à la fin de l’année pour près de 20% du budget », sans oublier « l’appartenance à des sociétés secrètes », autrement dit l’influence des francs-maçons, « question vite mise sous le tapis et restée sans réponse ».
Dérive à gauche ? Pas si simple
« Je suis persuadé qu’Eric Alt roule pour Jean-Luc Mélenchon dans l’optique de la présidentielle, renchérit un administrateur. J’ai des doutes sur des adhésions récentes qui ont afflué par centaines, je me demande combien d’Insoumis sont derrière. Plus le prix Ethique remis au député Ugo Bernalicis en janvier 2021… Passons, je suis de droite. Le vrai problème est celui que soulève Françoise Verchère. Anticor est rongé par l’esprit partisan, de tous les côtés. La secrétaire générale, Edith Talarczyk, a poussé Anticor à attaquer une commune dont elle avait été première adjointe, Terville, en Moselle. Le dossier n’était pas solide. L’association se retrouve attaquée à son tour en diffamation par Terville ! Notre avocat est un ancien du cabinet de Fleur Pellerin quand elle était ministre en charge du numérique (Jean-Baptiste Soufron, également membre de l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, ndlr). Il est ravi de régler ses comptes avec les socialistes passés chez Macron. Pendant ce temps, on laisse en sommeil des dizaines de dossiers moins médiatiques mais potentiellement plus graves. À l’arrivée, on se ramasse en justice».[tooltips content= »La plainte contre la commune de Terville concerne les dettes que des collectivités cachent dans des sociétés d’économie mixte afin d’afficher des ratios présentables. Un problème sérieux, sous-estimé, sauf qu’il ne semble pas avéré que Terville ait réellement triché, en l’espèce. « ](1)[/tooltips]
Les représentants d’Anticor ont refusé de dire à la commission d’enquête de l’Assemblée quel était le pourcentage de leurs plaintes classées sans suite. Ils ont fait valoir que le calcul était difficile, car certains dossiers sont multi-procédures (l’affaire Ferrand se poursuit en ce moment devant le tribunal de Douai après avoir été classée à Brest). Difficile, mais pas impossible. Et pour une association qui annonce au moins soixante magistrats adhérents, ce serait tout de même un indicateur intéressant. Sans parler des raisons de ces classements sans suite, dont l’analyse revêt une importance considérable: soit la justice est vraiment pourrie dans ce pays, soit Anticor cible mal ses attaques.
Certaines démarches frôlent le ridicule. Anticor a saisi la Cnil en 2018 contre Marlène Schiappa, l’accusant d’avoir « utilisé les moyens de l’État pour promouvoir un de ses livres ». Le cabinet de la secrétaire d’État avait utilisé le fichier presse du ministère pour envoyer des invitations à une séance de dédicace en librairie. La CNIL, du reste, a commis un intéressant lapsus dans un autre courrier, daté du 1er février 2021. Sollicitée par Anticor, qui souhaite protéger l’anonymat de ses mécènes, elle a confirmé que le secret devait être respecté. Motif, « la qualité de donateur » d’Anticor est « susceptible de révéler une opinion politique ». Mais laquelle ? Nous l’avons demandé mais sans oser insister, car Anticor n’aime pas trop les interrogatoires. « Les questions qui nous sont posées semblent pouvoir constituer une entrave à la liberté d’association, en raison de leur caractère insistant et de leur absence de base légale ». Voilà ce qu’a répondu Elise Van Beneden le 31 octobre 2020 à Bruno Questel, qui revenait à la charge par écrit, faute d’avoir obtenu des réponses en commission d’enquête. Il ne suffit pas, hélas, d’ignorer un sujet pour qu’il disparaisse.
« Nous ne pouvons réclamer à l’élu local une transparence que nous n’appliquons pas à nous-même », écrivait le 25 octobre 2020 l’ancien magistrat Alain Bressy, dans sa lettre de démission de son poste de co-référent d’Anticor-Dordogne. Le gouvernement dira le 10 février s’il renouvelle l’agrément qui permet à l’association d’agir en justice sans avoir à justifier de son intérêt à agir, ou presque. Ce n’est pas gagné. Dans un courrier à Matignon envoyé début février, le député Questel s’interroge, entre autre sur la compatibilité des dons fléchés avec le caractère « indépendant et désintéressé » requis par les textes pour être agréé.
Les thèses décoloniales vont dans le sens contraire du mouvement d’émancipation de l’individu, offert par la civilisation occidentale.
Non, décidément, les pétitionnaires de « Pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche et l’enseignement supérieur »[tooltips content= »Pétition signée au départ par 2000 universitaires, le 5 novembre 2020″](1)[/tooltips], répondant au « manifeste des cent »[tooltips content= »Publié le 1er novembre 2020 dans une tribune au Monde, par des professeurs et des chercheurs de diverses sensibilités dénoncent les frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme et les idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales, et soutenant les propos de Jean-Michel Blanquer sur l’islamo-gauchisme. »](2)[/tooltips] ne peuvent convaincre de l’innocuité des théories décolonialistes. Ce texte évoque les «horreurs, violence coloniale, violence sociale et formes terribles de la répression » de l’histoire de France. S’il ne s’agissait que de « mettre au jour ces oppressions » pour mieux les combattre, il n’y aurait en effet rien à y redire. Mais ces théories impliquent bien plus que cela.
La guerre des races en lieu et place de la lutte des classes!
Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse. » [tooltips content= »Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire, La fabrique éditions, 2016″](3)[/tooltips]
Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.
On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer l’écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.
Se libérer des assignations collectives
La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans la dimension d’un article, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation ; à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.
Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Échapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.
Si même Macron s’y met…
L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes.
On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelles que soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’État capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre président, dans une séquence de son louvoiement habituel.
Camelia Jordana à la manifestation pour Adama Traoré, juin 2020. ARNAUD FINISTRE / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkheim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.
La boxe juive, c’est ainsi, m’apprend mon ami Denis Grozdanovitch dans son livre tout à la fois savoureux et savant : La vie rêvée du joueur d’échecs qu’on qualifiait le jeu d’échecs en U.R.S.S. Il aboutissait parfois à des drames : ainsi, à Moscou, un joueur d’échecs excédé par les geignards qui refusaient leurs défaites en a tué soixante-deux à la hache.
Il pensait leur rendre service, mais a raté son but qui était de composer avec ses victimes un échiquier de soixante-quatre cases. Ses adversaires n’étaient pas suffisamment conscients que jouer aux échecs, n’est pas un amusement mais un culte. Et tout culte réclame des victimes, quand elle ne nous entraîne pas vers la paranoïa. La défense Loujine de Vladimir Nabokov est à cet égard un chef-d’œuvre absolu. Le médecin qui traite Loujine soutient que le jeu d’échecs est un amusement glacial, qui dessèche et pervertit la pensée et qu’un joueur d’échecs passionné est aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel.
L’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices…
Comme une transe amoureuse
Oui, répondrait Denis Grozdanovitch, mais même si l’enfermement dans le cercle vicieux d’une passion unique, et en apparence stérile, peut légitimement faire horreur, qui peut bien affirmer sans outrecuidance que celle-ci n’offre pas, en même temps, des moments d’extase exceptionnels comparables à ceux de la transe amoureuse, mystique ou artistique?
Pour avoir eu le privilège d’affronter ce cher Denis au Blitz pendant des années, j’ai observé chez lui une forme de fanatisme à l’opposé de son Petit Traité de la Désinvolture et, à vrai dire, rétrospectivement, j’éprouve un certain soulagement à l’idée de ne pas avoir été décapité. Il n’est pas exclu que je doive à mes innombrables défaites le privilège d’être encore en vie.
Mais est-ce vraiment un privilège ? À vrai dire, Denis comme moi avions un Maître, Lao-Tseu, qui invite le sage à garder en tous temps « la mort en bouche » et à y voir une délivrance. La finitude est bonne conseillère. Et l’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices. Nous parlions souvent avec Denis du néo-lamarckisme (à ceux auxquels cette notion est étrangère, je rappelle qu’elle a trait à l’hérédité des caractères acquis) et que j’ai retrouvé l’écho de nos conversations chez Yushi dans cette vie rêvée des joueurs d’échecs… c’est dire jusqu’où peuvent nous mener ce jeu dont l’unique finalité est de tuer le Père. Ce qui expliquerait que les filles y mettent moins d’ardeur, à quelques exceptions près, que les garçons.
S’évader du temps
J’ignorais que Denis jouait également à la pétanque.
Il voit dans ce jeu simple et accessible à tous un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle aujourd’hui. En le lisant, comme en s’affrontant sur un échiquier ou en jouant à la pétanque, on s’évade du temps. Y a-t-il meilleure thérapie face à la panique qui s’est emparée de notre planète ?
Bien qu’annoncé par Emmanuel Macron le 2 octobre, le développement de l’apprentissage de l’arabe à l’école ne figure pas dans le projet de loi confortant les principes républicains. Écrivain et bilingue, le poète tunisien le regrette, car la langue arabe pourrait être, selon lui, un puissant antidote à l’islam des ignorants.
Par-delà la barbarie et la colère vindicative qu’elle provoque, par-delà le « patois des propagandes », nous autres, musulmans laïques – cela existe et résiste en terre arabe –, avons écouté et lu, attentivement, le discours sur le séparatisme prononcé le 2 octobre aux Mureaux par le président Macron. Nous nous en sommes réjouis d’autant que, depuis quelques décennies, la France nous avait semblé cesser d’être le solide contrefort sur lequel les gens de notre espèce s’appuyaient.
Depuis 1980, année de disgrâce s’il en fut, nous avons vu, à notre grand désarroi, la France de Mitterrand s’aligner sur l’Amérique de Carter et de Reagan, qui manipulait l’islamisme sunnite, borné et bagarreur, en vue de faire de l’Afghanistan le Vietnam de l’URSS. Dans ce pays malheureux où la religion fait l’intérim de la patrie, ces moudjahidines en furie ont été lancés moins contre l’assaillant que contre l’athée marxiste. C’est à eux que le premier volet de la série Rambo a été dédié. Chouchoutés, partout en Occident, ils seront comparés par Ronald Reagan aux « Pères fondateurs ». Leurs enfants détruiront le World Trade Center et traqueront les athées, les laïques et les blasphémateurs à Paris, à Nice, à Lyon, mais aussi à Alger, Tunis, Bagdad et Damas.
Depuis l’affaire des « foulards de Creil », nous autres, citoyens du bassin occidental de la Mare Nostrum, nous nous sommes directement sentis concernés. Aussi, dès que Jacques Chirac a constitué la commission Stasi, j’ai participé à Marseille à un colloque organisé par le forum Femmes Méditerranée. Je m’y suis évertué à démontrer que cet accoutrement mésopotamien, vieux de plus de quatre mille ans avait été charrié par un monothéisme plagiaire[1]. Par une exégèse biaisée, les islamistes en ont fait un signe d’appartenance et de ralliement, une imposture.
La grande palabre française accoucha, en 2004, d’une petite loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, ce qui n’empêcha guère les Frères musulmans de redoubler de prosélytisme en faveur du port du foulard. De jeunes Maghrébines, instruments de leur propre aliénation, manifestèrent en brandissant des banderoles libellées « Touche pas à ma pudeur » ou, à l’occasion d’un 14 février, « Vive la Saint-VOILENTIN ». Interviewée, une manifestante déclara : « Quand je fais ma prière, c’est comme quelqu’un qui prend sa dose. L’islam est mon shoot ! » Le bon vieux Marx ne croyait pas si bien dire.
La complicité d’une bonne partie de l’intelligentsia européenne leur est acquise. En Belgique, pays largement « salafisé », l’écrivain François Ost, dans une pièce intitulée Antigone voilée[2], confère à l’aliénation vestimentaire imposée aux musulmanes une déconcertante dignité mythologique. En avril 2016, à Sciences-Po Paris, pour contrer l’intention de Manuel Valls d’interdire le voile à l’université, les futurs politologues de France et de Navarre ont fêté le « World Hijab Day ». À la grande jubilation de l’UOIF.
Pour souligner l’ampleur de la crise islamique, le président Macron cite la Tunisie. Les visiteurs de ce pays labouré par l’Histoire s’étonnent, en effet, de voir le nombre croissant des voilées, parmi les filles dont les mères ont été affranchies par Bourguiba. Cette fausse obligation cultuelle ne nous vient pas directement du golfe wahhabite. Ce sont nos concitoyennes immigrées en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, qui, lors de leurs vacances au pays, ont propagé le virus.
Et puis, rappelons-nous : en décembre 2007, le président Sarkozy appelle, en prévision de son voyage en Arabie saoudite, à « l’avènement d’une laïcité positive ». En 2011, avec son acolyte David Cameron, il emploie les grands moyens pour éliminer Kadhafi et offrir Tripoli, en ruines, aux pires Frères musulmans. Rappelons-nous encore : toutes les « laïcités » occidentales se sont félicitées du sacre d’un « printemps islamique », dit arabe.
Pour endiguer l’islamisme radical, Emmanuel Macron préconise notamment le renforcement de l’enseignement de « la langue arabe à l’école ou dans un périscolaire » maîtrisé.
Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, défend cette « proposition républicaine et courageuse » dans le Journal du dimanche (4 octobre). Prévoyant les courroux de l’extrême droite, il ajoute : « Ceux qui dénoncent cette mesure feraient bien de réfléchir… ou alors ont-ils un surmoi raciste ». Dès que l’on évoque l’arabe, c’est devenu un réflexe pavlovien, la droite y voit un islamiste, le couteau entre les dents. Les dénigreurs ont cependant l’excuse de la méconnaissance. Ils ne savent même pas que l’arabe est l’une des six langues officielles de l’ONU, qu’il est antérieur à l’islam, que ses locuteurs ne sont pas tous musulmans, qu’il est porteur d’une immense bibliothèque scientifique et littéraire.
Malheureusement, les grandes voix de l’orientalisme français ne sont plus là pour lui rappeler que le français a emprunté à l’arabe un millier de mots, allant de A à Z, d’algèbre à zénith, sans en être « islamisé ». Nous savons gré à Emmanuel Macron de vouloir « que la France devienne ce pays où on puisse enseigner la pensée d’Averroès, d’Ibn Khaldoun ».
J’ai donné, ces dernières années, une série de conférences sur « L’hérésie et la transgression » dans la poésie arabe depuis la naissance de l’islam. Au xie siècle, les audaces iconoclastes du poète syrien al-Maarri n’avaient pas leurs pareilles dans l’Occident tout entier. Selon l’historien irlandais Peter Brown, au Moyen Âge, l’arabe était « la seule langue proche-orientale où l’on croyait que toute pensée humaine et tout sentiment humain de l’amour, de la guerre et des chasses du désert, aux plus hautes abstractions métaphysiques, pouvaient s’exprimer[3] ». Pour sa part, Alphonse X dit le Sage (1221-1284) notait : « À Séville j’ai exigé que soient enseignées les deux langues de culture de mon temps : l’arabe et le latin. »
En France, l’enseignement de l’arabe a connu un essor considérable dès la création, en 1795, de l’École des langues orientales, qui ouvrit la voie à l’orientalisme français. Durant deux siècles, il était valorisé et valorisant. Et l’on reste ahuri de voir passer cette langue trahie, subrepticement, de la fascination à l’indifférence, puis de celle-ci à la répulsion. La soupçonner d’être le véhicule de l’islamisme est un contre-sens. Elle est actuellement l’otage de médersas à l’afghane, on la « voile » de force. Il est temps de la libérer et de la restituer à sa vocation éminemment littéraire.
*Agrégé d’arabe et titulaire d’une licence ès lettres modernes (Sorbonne), Abdelaziz Kacem a assumé de hautes responsabilités dans les secteurs de la culture et de la communication en Tunisie. Poète, critique littéraire, traducteur, essayiste, il est l’auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et d’essais. En 1998, l’Académie française lui a décerné le prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises.
[1]. Conférence intitulée « Le voile est-il islamique ? ou le corps des femmes enjeu de pouvoir », publiée sous forme d’opuscule aux éditions Chèvre-feuille étoilée (Montpellier, 2004).
Les polémiques récentes entourant les livraisons du vaccin d’AstraZeneca au Royaume-Uni et à l’Union européenne, suggèrent que, loin de transcender l’égoïsme national, le club des 27 a sombré dans le jeu des reproches et frôlé la promotion de fake news.
Les donneurs de leçons coronavirales nous assurent, en emboîtant le pas à leur maître, Pangloss, que le monde d’après sera meilleur. Jusqu’à présent, la tendance générale est plutôt vers le pire. Les débuts de 2021 ont vu la prolifération, sur la scène internationale, d’accusations de « nationalisme vaccinal » censées révéler un très grave manque de solidarité entre les États. Dans quelle mesure ces accusations sont-elles fondées ? S’agit-il véritablement de « nationalisme » ? La vérité, comme si souvent, est ailleurs.
La Commission se révèle petite
L’histoire de la gestion européenne des vaccins contre le covid-19 est jusqu’à présent une des plus tristes de notre époque. Très prompte, face aux États-membres, à se réserver la prise en charge de l’opération de vaccination des populations européennes, la Commission s’est révélée extraordinairement lente dans la négociation et la commande des vaccins eux-mêmes. Seul le Royaume-Uni, anticipant son départ définitif du bloc fin décembre, a osé s’émanciper de la tutelle bruxelloise et traiter directement avec les entreprises pharmaceutiques, afin d’acquérir le plus de vaccins le plus vite possible. S’agit-il d’un cas d’agilité nationale ou d’égoïsme nationaliste ? Pour le trio Merkel-Macron-Von der Leyen, la deuxième réponse est d’emblée la bonne. Le trio a insinué d’abord que les Britanniques auraient fait preuve de hâte excessive et de désinvolture coupable en approuvant trop vite l’utilisation des vaccins disponibles. En revanche, l’UE aurait attendu, de manière responsable et judicieuse, pour être certaine de la sécurité de ces vaccins avant d’autoriser leur exploitation. Sauf que, pendant tout ce temps, ceux qui en avaient besoin patientaient… Deuxième insinuation, les Britanniques auraient cherché à accaparer les stocks dans un élan d’individualisme égocentré aux dépens des États-membres de l’UE. L’illustration en serait donnée avec le cas du vaccin AstraZeneca. Celui-ci présente les avantages, par rapport à celui de Pfizer déjà en usage, d’être beaucoup moins cher et plus facile à transporter et à conserver. Fruit de la recherche de l’université d’Oxford, il a été développé et commercialisé par une entreprise anglo-suédoise qui en aurait garanti les livraisons aux Britanniques tout en réduisant le volume de celles promises à l’UE.
La tentative de détourner l’attention sur la supposée traîtrise des Britanniques et la prétendue cupidité d’AstraZeneca n’a fait que révéler au grand jour l’incompétence européenne
La raison en serait essentiellement une vulgaire histoire de fric. Car Boris Johnson aurait payé le vaccin au prix le plus fort et AstraZeneca serait âpre au gain.
À la recherche de la crédibilité perdue
Après des démentis publics de la part du PDG de l’entreprise, un Français, Bruxelles a fini par rendre public le contrat signé avec AstraZeneca, en en révélant maladroitement des détails censés restés confidentiels. Résultat des courses : il était désormais évident que les autorités bruxelloises avaient mal négocié cette transaction, s’évertuant à faire baisser le prix sans fixer une obligation de résultat en termes de délai de livraison. La tentative de détourner l’attention sur la supposée traîtrise des Britanniques et la prétendue cupidité d’AstraZeneca n’a fait que révéler au grand jour l’incompétence européenne. Pire, l’UE a adopté des mesures législatives pour contrôler l’exportation des vaccins fabriqués sur son territoire, semant l’effroi chez ses partenaires autour du monde qui redoutaient un sursaut de nationalisme – ou plutôt d’impérialisme – vaccinal.
Le nadir a été atteint le vendredi 29 janvier quand, dans une confusion administrative sans nom, la Commission a proposé d’invoquer l’article 16 du protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord afin d’empêcher que des vaccins soient livrés de l’UE au Royaume-Uni en passant par les deux Irlandes.
Autrement dit, après avoir négocié dur pendant trois ans pour éviter la création d’une frontière en Irlande, l’UE était sur le point de trahir un de ses propres États-membres ! La colère du gouvernement irlandais et le flegme du britannique ont permis à Bruxelles de faire volte-face. Plutôt que de montrer le bon exemple de l’internationalisme vaccinal, la Commission a provoqué une crise aiguë de sa propre légitimité.
« No country for old men »
Ceux qui devraient être les plus scandalisés par cet épisode ne sont pas les anti-européens, qui, sans aucun doute, se frottent les mains en contemplant la déconfiture des bureaucrates bruxellois. Non, ce sont ceux qui croient encore au projet européen qui devraient se mettre en colère devant tant d’incompétence et de mauvaise foi – d’autant que la gestion européenne de la vaccination constituait une opportunité en or pour affirmer la solidarité entre les 27 et démontrer l’utilité des structures supranationales. Dans leur désespoir, les membres du trio Merkel-Macron-Van der Leyen ont essayé tous les stratagèmes pour limiter leur propre responsabilité dans cette débâcle générale et faire porter le chapeau à leurs boucs émissaires. Un seul de ces stratagèmes a survécu piteusement cette semaine. Tout se passe encore une fois ce fatidique 29 janvier. Ce matin-là, devant un groupe de correspondants étrangers, Emmanuel Macron a annoncé que le vaccin d’AstraZeneca présentaient apparemment des défauts, expliquant que « tout porte à croire qu’il est quasi inefficace sur les personnes de plus de 65 ans. » Cette idée-là a son origine dans la mauvaise lecture par des médias allemands d’un tableau de données concernant ce vaccin publié par la STIKO, une commission de l’Institut Robert Koch. Comme les premiers tests conduits sur le vaccin d’Oxford portaient sur peu de personnes âgées de plus de 65 ans, la colonne du tableau concernant cette tranche d’âge semblait donner un pourcentage de réactions favorables extrêmement bas. Plusieurs autorités, y compris le gouvernement allemand, ont expliqué cette erreur de lecture. Toutes les expériences montrent une bonne réponse immunitaire chez les plus de 65 ans comme chez les jeunes. D’ailleurs, ce même 29 janvier, l’Agence européenne a approuvé l’usage du vaccin d’AstraZeneca pour tous les âges. Prudente, la Haute Autorité de santé française a également approuvé le vaccin pour tout le monde le 2 février, mais ne l’a pas encore recommandé pour les plus de 65 ans, comme les autorités allemandes, suédoises, polonaises autrichiennes et italiennes. Cet inconvénient du vaccin d’AstraZeneca le rend inutilisable, jusqu’à nouvel ordre, dans le cas des personnes ayant le plus besoin d’être vaccinées. M. Macron a sans doute exagéré l’inconvénient pour justifier son déploiement ralenti qui est en réalité plutôt dû à la mauvaise gestion de la Commission. Heureuse coïncidence, le 26 janvier, Ursula Van der Leyen prononçait une allocution dans le contexte du Forum de Davos où, citant l’exemple du Capitole américain, elle mettait en garde contre les dangers de la désinformation. C’est une leçon que les autorités européennes ont elles-mêmes besoin de méditer.
L’Académicien revient sur son éviction. Il a voulu plaider pour le Droit contre la justice sommaire de la foule. En retour, il a été lynché sur les réseaux sociaux et débarqué par LCI sans que, à peu d’exceptions près, journalistes et médias lèvent la voix pour le défendre publiquement. Après quatre décennies de présence médiatique, Finkielkraut ne croit plus à la possibilité d’un discours raisonné et nuancé dans la « vidéosphère » et la « numérosphère » et réfléchit sur la possibilité de se concentrer dorénavant sur l’écrit.
Causeur. Comment allez-vous ? Cette affaire vous a-t-elle beaucoup éprouvé ?
Alain Finkielkraut. Prenons les choses par le commencement. Lorsque j’ai dit à David Pujadas que je souhaitais revenir sur l’affaire Olivier Duhamel, il n’a eu aucune objection, mais il m’a laissé entendre qu’il m’aurait à l’œil et que peut-être le dialogue allait être un peu plus conflictuel que nos conversations précédentes. J’y étais tout à fait prêt, et les choses se sont très bien déroulées. David Pujadas a bien compris que je ne manifestais aucune indulgence pour les faits dont Olivier Duhamel était accusé. Il s’est peu à peu détendu, l’émission s’est très bien passée et je suis rentré soulagé. Mes proches m’ont confirmé dans cette impression. Je m’aventurais en terrain miné, mais aucune mine n’avait explosé. Ils étaient très contents de ce que j’avais pu dire pour le droit et contre la justice médiatique. Le lendemain matin, mon fils m’a appris qu’internet était en ébullition. Je suis tombé des nues. J’ai appris également que c’était un extrait décontextualisé de l’émission qui avait fait naître cette révolte sur la Toile. En fin de matinée, j’ai donc appelé David Pujadas pour lui dire, en toute naïveté, que mes propos ou certains extraits de mes propos avaient suscité une grande émotion et qu’il faudrait donc que nous y revenions le lundi suivant pour lever toutes les ambiguïtés, et me permettre de m’expliquer. Mais il m’a répondu avec tristesse que mon sort était déjà scellé : le groupe TF1 arrêtait ma chronique. J’étais débarqué.
Ce n’est pas la première « affaire Finkielkraut ». En quoi celle-ci est-elle différente des autres ?
Lorsque mon renvoi a été confirmé dans la presse, je m’attendais au moins à ce que des journalistes curieux me demandent de m’expliquer. C’est ce qui s’était passé après l’affaire Haaretz[tooltips content= »En 2005, Sylvain Cypel a publié dans Le Monde des extraits d’un entretien accordé par Alain Finkielkraut à Haaretz. Une blague sur l’équipe de France a déclenché une tempête. Déjà, le second degré n’avait plus cours. »](1)[/tooltips]. À peine le scandale avait-il éclaté que j’ai pu répondre, sur l’antenne d’Europe 1 et sur celle de France Culture, et que j’ai, en partie, retourné l’opinion. Mais là, rien. Personne. Aucun appel des rédactions. J’ai commencé à avoir peur. Je me suis dit que peut-être cette fois-ci mon compte était bon et qu’après avoir défendu Polanski, après avoir affirmé la main sur le cœur que j’avais encore assez d’énergie pour violer ma femme tous les soirs, j’étais définitivement considéré comme un pervers infréquentable. J’ai donc écrit une tribune pour rappeler simplement ce que j’avais dit sur LCI. Je l’ai proposée à des quotidiens afin de ne pas laisser le mensonge occuper la place. Ces journaux, toutes sensibilités confondues, ont refusé de publier mon article. Je l’ai envoyé à des amis et connaissances pour qu’ils ne se méprennent pas. La plupart d’ailleurs avaient très bien compris la manipulation dont j’étais l’objet. Mais j’étais abattu par cette première expérience de samizdat. Quand Le Point m’a redonné le droit à la parole, je suis redevenu combatif. Ce que je n’ai pas supporté, c’est le moment de silence auquel j’ai été contraint face à ces accusations délirantes.
Cependant, vous avez reçu moins de soutiens que d’habitude. Même parmi vos amis, beaucoup ont protesté contre votre éviction, tout en prenant leurs distances avec vos propos…
Non, pas parmi mes amis. Sinon, oui, j’ai eu droit à « mais quand même ! », « pourquoi s’est-il aventuré sur ce terrain-là ? », « il a eu des expressions inappropriées », « il a été maladroit », « de toute façon, Olivier Duhamel est un pédocriminel », « peu importe qu’il soit lynché, après ce qu’il a fait, qu’il crève ! », et je dois constater que rares sont les journalistes à s’être émus de mon licenciement express. Du haut de l’autorité morale que lui confère sa longue expérience, Alain Duhamel s’est même joint à la foule déchaînée. Confronté sur BFM TV à Caroline De Haas qui réclamait mon interdiction professionnelle, totale et définitive, il s’est permis de dire en substance que j’étais passé de l’extrême gauche à l’extrême droite.
J’ai survécu à ce verdict, mais je m’attendais à ce que des chroniqueurs ou des journalistes de LCI réagissent à la brutalité de cette éviction, car il en va tout de même de la liberté de penser sur cette chaîne. Je rappelle que l’émission était intitulée « Finkielkraut en liberté ». Seule Abnousse Shalmani m’a immédiatement fait part de sa solidarité. Cet événement révèle que la censure aujourd’hui ne tombe pas sur la presse, mais qu’elle en émane. Contrairement aux critiques que l’on entend depuis le début de la pandémie, ce n’est pas le pouvoir politique, de plus en plus faible, qui est liberticide, c’est le pouvoir médiatique. Cela devrait inspirer la réflexion.
« Finkielkraut en liberté », sacrifiée sur l’autel de la morale médiatico-numérique. Photo D.R.
Cependant, la directrice de France Culture vous a défendu.
Oui, et je lui en suis très reconnaissant. Sandrine Treiner est loin de partager toutes mes convictions, mais elle ne s’est pas laissée égarer par une manipulation qui me faisait dire tout autre chose que ce je pensais et elle m’a soutenu contre vents et marées, dont je crois savoir qu’ils étaient très forts. Je pouvais supporter d’être évincé de LCI, mais un renvoi de France Culture m’aurait plongé dans la détresse.
Lors de votre réception à l’Académie française, Pierre Nora a rappelé que vous n’aviez pas fait le choix d’une carrière universitaire, mais celui d’agir dans le débat public, donc dans les médias. À la lumière de ce qui vous est arrivé, ce choix n’était-il pas une erreur ? Peut-on exposer une pensée nuancée à la télévision ?
En effet, je croyais avoir bien précisé les choses en disant au début de mon intervention que « un homme, ça s’empêche », selon la maxime que Camus devait à son père, et que si Olivier Duhamel n’avait pas voulu, pas pu ou pas su s’empêcher, il était inexcusable. En même temps, j’ai évoqué M le maudit, parce que la leçon de ce film génial de Fritz Lang, c’est que lorsque la justice sort des prétoires, elle sort de la civilisation ; d’où l’opposition que j’ai tenté d’approfondir entre la justice populaire et la justice pénale. Je croyais qu’on pouvait dire cela à la télévision, même dans une période d’emballement. Je me trouvais dans le cadre non pas d’un débat, où tous les dérapages sont possibles, mais d’une conversation avec un journaliste intelligent, subtil, exigeant et bienveillant. Je pensais donc qu’il ne pouvait rien m’arriver. Mais c’était sans compter avec le nouveau pouvoir des réseaux sociaux qui peuvent truquer une pensée en extrayant un petit passage. C’était une naïveté de ma part, et j’ai compris que dans notre monde de la vidéosphère articulée sur la numérosphère, on ne peut plus rien dire. On doit se rabattre sur l’écrit. Peut-être est-ce un bien…
Mais vous avez été victime de calomnie et de manipulations avant les réseaux sociaux. Pourquoi vous être obstiné dans les médias ?
La question philosophique que je me pose, c’est « qu’est-ce qui se passe ? » Après tout, diagnostiquer le présent, c’est la tâche que Foucault assignait à la philosophie. Je croyais pouvoir le faire dans une sorte de bloc-notes télévisuel. Il est vrai que, curieusement, j’ai toujours eu une préférence pour l’oral, non pas qu’à l’oral j’improvise, mais quand j’écris pour une intervention, les formules et les idées me viennent plus facilement que pour un article. C’était vrai à l’agrégation, à la grande leçon, j’étais inspiré. À l’écrit, j’étais transpirant. Mais, en effet, je ne comprenais pas jusqu’alors comment fonctionnait le monde. Je viens d’être déniaisé.
Sur cette affaire, on ne sait rien, en tout cas pas ce qui s’est passé dans cette chambre. La justice ne peut rien faire, même « Victor » Kouchner a finalement porté plainte. On n’imaginait pas que le public allait rester coi. Quel effet pouvait produire le livre de Camille Kouchner, sinon la sidération ?
Olivier Duhamel est une personnalité très connue. Personne ne peut donc réagir sans stupeur et même indignation aux révélations fracassantes de Camille Kouchner. Mais le droit ne nous donne pas le droit de laisser le dernier mot à cette indignation. La justice pénale traite les affaires au cas par cas. Pour la justice populaire, dégoûtée par les violences sexuelles et les incestes, toutes les victimes se ressemblent, tous les agresseurs aussi. Elle se félicite que la parole se libère en oubliant que cette victime-ci ne voulait pas rendre son histoire publique. Camille Kouchner elle-même a l’honnêteté de le reconnaître en citant son jumeau : « C’est quand même pas compliqué : je ne veux pas en parler. C’est le moyen que j’ai trouvé pour construire ma vie. Mon énergie, je la mets dans autre chose. »
Notre époque a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi
Et elle termine sa Familia Grande par ses mots : « Pour m’avoir laissée écrire ce livre alors qu’il ne souhaite que le calme, je remercie Victor. » Celui-ci vient de porter plainte, mais que pouvait-il faire d’autre, une fois que la machine médiatico-judiciaire était lancée ? Pauvre Victor ! Ceux qui s’indignent en son nom se soucient comme d’une guigne de son histoire, de sa volonté et de son bien-être.
Vous n’avez pas été limogé pour vos positions sur l’islam ou l’immigration, mais pour des propos portant sur une affaire d’abus sexuel sur un adolescent. Qu’est-ce que cela dit de nous ?
Une journaliste exaltée m’a dit que nous vivions une révolution culturelle. Elle a sans doute raison. Mais c’est un motif supplémentaire d’être circonspect et même méfiant. Comme l’écrit Hannah Arendt, le sentiment de justice qui se lève au moment des révolutions supporte très mal « les processus de persuasion, de négociation et de compromis interminables et fastidieux qui sont ceux du droit et de la politique ». La grande maxime de tous les systèmes juridiques civilisés – la charge de la preuve incombe toujours à l’accusation – lui est odieuse, car ce principe fait peser le soupçon sur la parole des victimes. Celles-ci sont toutes les mêmes – Metoo – et ne peuvent dire que la vérité. Le contradictoire est un affront, les avocats sont les complices du crime et il revient aux juges non de chercher la vérité comme si celle-ci ne sortait pas de la bouche des plaignants, mais d’appliquer, sans autre forme de procès, la peine maximale. Si les faits sont prescrits, l’accusé ne va pas en prison, il reste en vie, mais tout le monde doit rompre avec lui (par l’intermédiaire de journalistes acquis à la cause, la justice populaire vient d’instaurer le délit d’amitié) afin que sa vie soit pire que la mort. Et quand la victime rechigne à « libérer sa parole », c’est qu’elle est encore plus traumatisée que les autres.
La psychanalyse rend d’immenses services quand elle reste confinée au cabinet du thérapeute. Quand elle en sort pour devenir vulgate, ses effets sont désastreux. L’inconscient, qui a fait scandale du temps de Freud parce qu’il dépouillait le sujet cartésien d’une grande partie de ses pouvoirs, est aujourd’hui une idée reçue dont on déduit que la parole consciente n’a aucune valeur et qu’elle peut même être renversée en son contraire.
Le crime sexuel étant désormais le crime suprême, il est même question de l’aligner sur le crime contre l’humanité en le rendant imprescriptible.
C’est très intéressant. Au xxe siècle, l’extermination des Juifs et des Tziganes n’a pas totalement réussi, il y a eu des rescapés, des gens qui ont subi les pires atrocités entre 1940 et 1944, qui ont vécu dans la solitude, le froid, la faim, l’esclavage et la peur quotidienne. Ils ont pourtant surmonté leur traumatisme, et voulu rattraper les années perdues. C’est même pour eux qu’a été inventé le concept de résilience. Il y aurait donc une résilience possible pour un rescapé d’Auschwitz, mais pas pour un homme ou une femme qui, dans son adolescence, a subi ce genre d’atteintes ou de violences sexuelles. Cela ne veut pas seulement dire que la violence sexuelle sur mineur est un crime contre l’humanité, comme l’a soutenu Raphaël Enthoven dans l’émission de Marc Weitzman sur France Culture, mais que c’est pire qu’Auschwitz, parce que d’Auschwitz on peut se remettre, alors que de cela personne, jamais, ne se remettra.
Cependant, je voudrais contester ce que vous avez dit sur la psychanalyse. En réalité, on fait comme si, sur ces questions, nous étions tous transparents à nous-mêmes, comme s’il n’y avait ni pulsion, ni œdipe, ni inconscient justement. L’idée que l’enfant est pure innocence, que jamais un adolescent ne peut éprouver de désir pour un adulte (ce qui ne signifie pas que l’adulte ait le droit d’y répondre) est au contraire pré-freudienne.
Étrangement, nous avons raison tous les deux. C’est Lacan qui parlait du « paradis des amours enfantines où, Baudelaire de Dieu, il s’en passe de vertes ». D’un autre côté, je lis sous la plume de Marc Crépon que tous les témoignages qui surgissent à l’occasion de l’affaire Duhamel contribuent à « rendre visible ce dont on n’a pas pris toute la mesure, la gravité des traumatismes qui résultent de ces abus, des vies qu’ils fracassent durablement, l’injustice destructrice de cette honte et de cette culpabilité qui rongent les victimes tandis qu’elles épargnent les agresseurs, protégés qu’ils sont par les murs du silence ». C’est vrai, mais ça ne l’est pas toujours. La naïveté dont vous parlez et la pseudo-clairvoyance de ceux qui parlent à la place des victimes semblent se liguer aujourd’hui pour ne rien comprendre, ne rien entendre, et surtout pour refuser le particulier. C’est la chose la plus grave. Le droit, c’est la jurisprudence, c’est-à-dire la surveillance du général à partir du particulier. Notre époque est de plus en plus sensible et en même temps de plus en plus abstraite. Elle a pitié, mais elle ne sait pas de qui elle a pitié, elle a pitié de la victime en soi. Les personnes véritables disparaissent derrière les personnes conceptuelles. Ce ne sont plus des êtres de chair et d’os, ils font vibrer l’opinion, ce sont des entités. L’histoire aurait dû nous apprendre que cette substitution est calamiteuse.
En voulant comprendre, vous ne vous êtes pas seulement comporté en juge, mais en romancier. Il est frappant qu’autant de gens qui lisent des romans ne sachent pas que Lolita, Phèdre, Les Démons parlent de nous, pas de martiens.
La littérature naît en effet de la volonté de penser les énigmes de la condition humaine. On peut même citer d’autres exemples que les vôtres : De sang-froid de Truman Capote, ou bien L’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Certains événements suscitent la curiosité et même la perplexité. Quand l’affaire Duhamel a éclaté, j’ai pensé que ce n’était pas un inceste comme les autres, si tant est qu’il y ait des incestes comme les autres. J’aurais voulu parler avec les protagonistes, leur demander ce qui s’était effectivement passé. Qu’est-il arrivé à Olivier Duhamel qui n’est pas un récidiviste, qui n’est pas connu pour son homosexualité, pour sa pédophilie ou sa pédérastie ? J’aurais voulu le savoir, car pour moi cette affaire est une énigme. Mais la simple idée que cela puisse être une énigme est assimilée à de la complaisance envers l’horreur.
La sacralisation de l’enfant va jusqu’au refus de faire une différence entre l’enfant et l’adolescent. Le rédacteur en chef de la revue Regards a publié un tweet me citant : « “On parle d’un adolescent. Pas d’un enfant. C’est pas la même chose”. Nausée. » Non seulement, il n’a pas lu un livre, mais en plus il n’a pas eu de vie, parce qu’il y a une chose que chacun sait intimement, c’est que l’adolescence s’arrache à l’enfance par l’éveil inopiné de la sensualité. Qu’il y ait crime ou délit dans les deux cas n’invalide pas cette distinction. Donc, vous avez raison, la littérature et le droit sont ensemble récusés par l’hystérie de l’époque.
C’est le réel qui est congédié : on ne se contente pas de condamner les relations sexuelles entre adultes et adolescents, on refuse de penser qu’elles puissent exister.
À cet égard, il y a une autre distinction qu’on ne peut plus faire. Même si le droit qualifie également d’inceste un rapport imposé par le père ou par le beau-père, on sait bien que ce n’est pas la même chose. Je pense au film Beau-père de Bertrand Blier. Une femme meurt et son mari a une relation très forte, érotique et amoureuse, avec sa belle-fille de 14 ans. On peut considérer que c’est criminel, mais on peut le regarder, alors que si c’était sa fille, on deviendrait fou.
D’aucuns en ont profité pour refaire le vieux procès de 68 et de la gauche dépravée. Tout en tenant beaucoup à certaines des libertés conquises alors, j’observe que beaucoup d’enfants élevés par des parents soixante-huitards et permissifs ont souffert de cette liberté illimitée. Votre génération s’est-elle trompée ? Le libéralisme sexuel entre adultes consentants sera la prochaine victime du retour de bâton ?
Toute à sa volonté de redresser les torts de la génération 68 (interdiction d’interdire, complaisance pour la pédophilie, promiscuité générationnelle), l’époque des « woke » se félicite un peu vite de sa supériorité morale. La folie la plus extrême des années tumultueuses s’est exprimée dans un dialogue entre Michel Foucault et les maos publié par les Temps Modernes en juin 1972. Le philosophe y défendait l’idée que les actions de justice populaire ne devaient en aucun cas s’exercer dans la forme du tribunal. « Est-ce que l’établissement d’une instance neutre entre le peuple et ses ennemis, et susceptible d’établir le partage entre le vrai et le faux, le coupable et l’innocent, le juste et l’injuste, n’est pas une manière de s’opposer à la justice populaire ? Une manière de la désarmer dans sa lutte réelle au profit d’un arbitrage idéal ? » Cette justice populaire ainsi conçue n’a pas eu l’occasion de s’exercer pendant la période gauchiste. Aujourd’hui, elle s’épanouit sans retenue sur les réseaux sociaux. Rien ne justifie donc l’autosatisfaction de l’époque actuelle.
Il y a un autre point commun entre les soixante-huitards et les woke, c’est le désir de faire advenir un monde sans pères.
Dans les années 1970, on combattait la société patriarcale. Avec les nouvelles technologies de procréation, l’époque actuelle la met à bas. Notre génération s’insurgeait contre la répression. Les woke dénoncent la domination sous toutes ses formes. Il ne saurait y avoir de relation sexuelle entre un adulte et un adolescent parce qu’il y a emprise, donc domination.
Si l’ado a 15 ans et l’adulte 18, c’est très discutable. Mais entre un homme de 40 ans et une jeune fille de 16 ans, il y a effectivement une forte présomption d’emprise. Dans le doute, la loi protège les adolescents. Cela vous choque ?
Non, mais j’observe le grand paradoxe de notre temps. On voudrait élever l’âge de la majorité sexuelle. Sait-on vraiment ce qu’on désire à 15 ans ? Certains, comme Muriel Salmona, voudraient même fixer le seuil à 18 ans. Et en même temps, on veut abaisser l’âge de la majorité civique et on se prosterne devant les jeunes qui manifestent contre le réchauffement climatique. Autrement dit, Greta Thunberg à 14 ans pouvait déjà gouverner le monde, mais il n’est pas sûr qu’à 17 ans elle ait le discernement qui lui rendrait possible un rapport sexuel avec quelqu’un qui en aurait 32. Je ne dis pas qu’il faut abaisser la majorité sexuelle, mais qu’il faut réfléchir à ce mouvement contradictoire de nos sociétés démocratiques.
Cependant, vous avez prononcé le mot sacré, « consentement », qui dans l’esprit du temps, signifie un consentement libre, profond, conscient. Que vouliez-vous dire ?
Je n’ai jamais, à aucun moment, voulu exonérer Olivier Duhamel de la responsabilité de ses actes. Je dis que la justice chercherait à les qualifier, donc poserait la question du consentement. Une proposition de loi votée à l’unanimité par le Sénat établit qu’on ne peut pas poser la question de consentement à des mineurs de 13 ans. Ce qui signifie a contrario qu’elle se pose après 13 ans. Or, c’est l’âge qu’avait Victor quand les abus ont commencé. Son avocat plaiderait la non-violence, le procureur invoquerait l’emprise, le juge, pour fixer la peine adéquate, chercherait s’il y a eu atteinte sexuelle ou viol. Je me suis donc toujours placé du point de vue du droit, mais le droit apparaît à ceux qui croient incarner la justice comme un détestable carcan.
La gauche woke et la droite catho se rejoignent dans la condamnation de la gauche dépravée. Vos amis cathos vous ont-ils sermonné ?
Non, ils sont sans doute trop timides pour cela, mais j’ai bien senti leur réticence. La gauche mitterrandienne et la dissolution de la culture dans le tout-culturel ne m’inspirent pas la moindre nostalgie. Mais le procès intenté à partir de l’affaire Duhamel à la « gauche caviar » est grotesque. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres cas à se mettre sous la dent que cette histoire étrange. L’un des procureurs les plus acharnés de cette gauche est Ivan Roufiol qui a soutenu, sans la moindre distance, le mouvement des Gilets jaunes. Éric Drouet, l’un des porte-parole de ce mouvement, a été condamné à cinq mois de prison avec sursis pour violence sur son beau-fils. Je suis un déçu des Gilets jaunes, et notamment des leaders déplorables qu’ils se sont choisis. Pour autant, il ne me serait jamais venu à l’idée de dire que les habitants de la France invisible qui se réunissaient sur les ronds-points pour se rappeler à notre bon souvenir étaient tous des Éric Drouet. Il n’est pas digne de raisonner en ces termes.
Vous avez déclaré au Point que si vous reparaissez à la télévision, vous vous censurerez. Vous nous laissez tomber ?
Je ne me changerai pas moi-même. Mais je ne suis pas le seul à porter mon nom et je ne veux pas que mes plus proches, qui ont le droit d’exister par eux-mêmes, répondent devant leurs amis et collègues de ce que la malveillance appelle mes dérapages. Mes interventions à la télévision se raréfieront sans doute et, oui, je serai peut-être amené à me censurer. Mais n’ayez crainte : je continuerai à penser et à écrire librement.
[1]. En 2005, Sylvain Cypel a publié dans Le Monde des extraits d’un entretien accordé par Alain Finkielkraut à Haaretz. Une blague sur l’équipe de France a déclenché une tempête. Déjà, le second degré n’avait plus cours.
Entre fascination, nihilisme et imprécation, Thomas Bernhard, l’enfant maudit de la littérature autrichienne, fait l’objet d’un Cahier de l’Herne.
Les Cahiers de l’Herne proposent un ensemble de textes, la plupart inédits, mais pas tous, qui forment un bilan exhaustif sur l’écrivain autrichien le plus célèbre de la fin du XXe siècle, Thomas Bernhard (1931-1989). Ce volume a le mérite de nous faire revenir à sa figure si originale, à son génie si fulgurant. Il ne nous restera plus, après cette lecture, qu’à reprendre, dans notre bibliothèque, certains romans que nous n’avons pas relus depuis longtemps, pour nous assurer que la fascination est demeurée intacte.
Une lecture qui va jusqu’à l’envoûtement
Je me souviens avoir entendu parler de Thomas Bernhard pour la première fois à la télévision, dans l’émission de Michel Polac, « Droit de réponse ». Nous étions alors en janvier ou février 1985, et le romancier François Weyergans, invité de Polac, avait conseillé en quelques mots la lecture du Neveu de Wittgenstein. Tout de suite, j’avais accroché à cette idée, et, dès le lundi suivant, je m’étais procuré le livre, dans une librairie bien connue à Rennes, « Les nourritures terrestres », tenue encore par deux vieilles et extraordinaires libraires, deux sœurs, je crois, qui ont retrouvé dans leur fouillis le roman de Bernhard. Ma passion pour Le neveu de Wittgenstein fut intense. Je le lus sans discontinuer pendant des mois, jusqu’à la parution du suivant, Béton, à la fin de cette même année 1985.
La lecture de Bernhard pouvait ainsi aller facilement jusqu’à l’envoûtement. C’est ce dont se souvient le metteur en scène polonais Krystian Lupa, dans un entretien figurant dans ce nouveau Cahier de l’Herne, à propos d’un autre roman de Bernhard, La Platrière, qu’il avait découvert par hasard dans une librairie : « Au moment où j’ai commencé à le lire, confie Lupa, le temps s’est arrêté : je ne sais combien de temps je suis resté ainsi à lire. Je ne pouvais pas m’en arracher. J’ai acheté le livre, je l’ai lu en une nuit. Et aussitôt, j’ai été contaminé. » Les œuvres de Bernhard possèdent un pouvoir mystérieux d’attraction, le lecteur est immédiatement sous emprise et ne peut s’en détacher. C’est aussi ce qui est arrivé à l’écrivain Hervé Guibert, qui décrit cette expérience dans un passage très évocateur de son roman À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie.
Le grand imprécateur
Ce Cahier de l’Herne sur Thomas Bernhard permettra ainsi au lecteur qui ignore tout de lui de combler ses lacunes. Quant au lecteur déjà aguerri, il récoltera pour sa part des informations plutôt intéressantes, au milieu des inévitables redites. La plupart des auteurs de ce Cahier sont des universitaires, spécialistes du domaine germanique, et par conséquent très attentifs aux travaux en langue allemande publiés sur Thomas Bernhard.
On a là une ouverture très vaste et très précieuse, sur un champ d’études qui n’a sans doute pas encore révélé toute sa richesse. Le parcours de Bernhard est retracé de manière minutieuse, de ses premiers poèmes publiés jusqu’à son dernier opus romanesque, Extinction. Une section est consacrée au théâtre, qui ravira les amateurs qui ont eu la chance d’assister, au moins une fois dans leur vie, à une représentation d’une pièce de Bernhard. Certaines contributions sont plus spécifiquement biographiques, voire sociologiques. On a pu se demander parfois d’où Bernhard parlait, qu’est-ce qui motivait sa passion pour la polémique, voire son imprécation, etc. Le témoignage de son demi-frère, le Dr Peter Fabjan, repris ici, est très significatif.
Quelques contributeurs, par ailleurs, n’hésitent pas à être critiques envers certains aspects de Bernhard. C’est plutôt une bonne chose, car cela ramène à des dimensions plus humaines un phénomène littéraire quelquefois surdimensionné, dont les excès échappaient à Bernhard lui-même. Le témoignage de Peter Handke, à ce titre, en tant qu’écrivain concurrent, apparaît malheureusement comme décevant, gêné aux entournures. En revanche, le texte du professeur émérite à la Sorbonne Gerald Stieg, sur les relations entre Thomas Bernhard et Elias Canetti, est absolument passionnant. Canetti a rencontré Bernhard dès 1962, et s’est exprimé à son sujet dans divers écrits. Gerald Stieg, s’appuyant sur des extraits inédits en français, retrace cette relation problématique. Canetti était sans conteste « obsédé par le personnage de Thomas Bernhard », nous dit Gerald Stieg. Cette obsession dégénéra en polémique, dans les années 70. On retiendra, venant de Canetti, un portrait à charge de Bernhard non dénué de fondement, lorsqu’il écrit des remarques comme celle-ci : « La ferme carrée de Thomas Bernhard, un cas particulier d’un goût pathologique fascinant pour le vide. »
Un personnage à facettes
Mais attention : Bernhard était sans conteste un personnage à facettes. Il ne faudrait pas, je pense, l’enraciner dans une case toute faite, même si, par exemple, dans sa contribution, Martine Sforzin a raison d’insister sur « l’irritation bernhardienne ». L’œuvre de Thomas Bernhard se confronte à toute la modernité, mais d’une manière spéciale, singulière, résolument subjective et mouvante. Dans son entier, ce Cahier de l’Herne le montre bien. Il suffit de considérer les personnages de ses romans ou de son théâtre, tous apparaissent comme traversant une crise profonde. Ces personnages sont mentalement en lutte, avec, comme seule arme, leur verbe intransigeant, grâce auquel ils essaient de sauver leur peau ‒ sans du reste y parvenir. L’universitaire allemand Alexander Honold le souligne bien, pour conclure sa contribution : la seule vérité que nous puissions trouver chez Thomas Bernhard est « la vérité de l’emportement rhétorique ».
La misère de l’homme sans Dieu
Alors que nous traversons encore aujourd’hui des temps malheureux, l’œuvre de Thomas Bernhard garde de quoi nourrir notre pensée. L’écrivain autrichien a incarné, au plus profond de lui-même, dans son siècle, la « misère de l’homme dans Dieu », dont parlait Pascal, un de ses auteurs fétiches. Toujours en réaction contre l’insupportable résignation, Bernhard a certes cherché la lumière, sans la trouver définitivement. Son destin littéraire se fait l’écho parfait de notre condition humaine présente, baignée de nihilisme, et c’est en quoi il faut revenir à lui, le relire, lire ce magnifique Cahier de l’Herne, qui lui est consacré, et partager en sa compagnie sa manière inoubliable de trouver une rédemption.
Cahier de l’Herne Thomas Bernhard. Dirigé par Dieter Hornig et Ute Weinmann. Éd. De l’Herne À signaler chez le même éditeur, de Thomas Bernhard, la réédition de L’Italien, suivi de À la lisière des arbres et de Kulterer.
La folie des grandeurs, film de Gérard Oury (1971)
Pendant l’épidémie, le riche redevient l’ennemi public numéro 1. On le suspecte même de s’enrichir sur nos malheurs.
Outre la dépression collective, l’inquiétude face à une économie en perdition s’accroît à juste titre. Nous ne jugerons pas là des mesures généreuses palliatives, ni de l’opportunité des confinements successifs et leurs conséquences, ni du rapport au travail fortement entamé, mais nous nous intéresserons au regain de la détestation coutumière de l’ennemi désigné : le riche, coupable forcément coupable. En effet, les chiffres sont là, presque aussi insupportables pour l’opinion publique que ceux de l’augmentation du virus : la hausse de la fortune des « super riches » a atteint 10 200 millions de dollars. Les nouvelles personnalités à mettre au pilori s’appellent Jeff Bezos, Elon Musk, Bernard Arnault… 25 milliardaires que la crise a enrichis.
Quand même ! Le Français un peu schizophrène pourrait au moins s’enorgueillir que « notre » super riche soit un des premiers… On aurait bien aimé qu’il possède l’Institut Pasteur ou Sanofi, gageons que les résultats auraient été meilleurs !
La jalousie n’est pas raisonnable
Cette approche manichéenne du méchant riche face au gentil pauvre n’en finit pas de sévir. Les arguments les plus rationnels n’ont pas d’effet, la jalousie et la vindicte ne se raisonnent pas. La réalité en France est que sans les (presque) deux milliards d’impôts payés par le groupe de Bernard Arnault, LVMH, que l’on peut additionner aux impôts payés par les autres grands patrons de coupables multinationales, que resterait-il de nos hôpitaux ? De nos écoles ? De nos services publics en général ? L’État protecteur que nous chérissons, bien que la crise l’ait fait chuter de son piédestal idéologique lui et sa technostructure ruineuse, ne vit que sur le dos des riches (que nous sommes tous à ses yeux). Avec le montant des taxes et des impôts dont il s’acquitte, Bernard Arnault pourrait financer à lui tout seul près de 3% du budget de l’hôpital… Faisons l’addition avec la contribution de tous ces entrepreneurs et chefs d’entreprise qui non seulement participent fortement à l’effort fiscal, mais qui sont aussi nos meilleurs ambassadeurs pour exporter le fruit de nos talents, et imaginons ce que serait la France sans eux…
Ensuite revenons aux fondements mêmes de ces études et des classements qui se basent essentiellement sur l’indexation de la fortune sur un cours de bourse. Il faut comprendre que cet argent ne dort pas sur un compte en banque ou dans la poche des salauds de patrons, mais qu’il varie au gré des fluctuations de la Bourse. Cette année, les bourses mondiales dégringolaient un jour, atteignaient un nouveau sommet le lendemain… avant de chuter de nouveau. C’est aussi évidemment lié à l’incertitude de la période mais cela permet de comprendre et d’expliquer comment des entrepreneurs comme Elon Musk qui ne possèdent rien sinon des actions, ont pu voir une telle progression de leur « fortune » jusqu’à détenir ce titre artificiel d’homme « le plus riche du monde ». Même s’il décidait de vendre toutes ses actions pour les convertir en cash, il ferait s’écrouler leur valeur donc celle de son entreprise et la mettrait en péril… Une fortune virtuelle finalement. Pour ceux qui dénoncent ces fortunes, quel soignant ne remercierait pas Bernard Arnault quand LVMH était la seule entreprise à pouvoir produire du gel hydroalcoolique pour tous et eux d’abord?
Taxer le travail dans un monde ouvert est aussi préjudiciable aux pauvres
C’est grâce à leur réussite dans les bons moments que les grands dirigeants peuvent aussi se mobiliser dans les moments plus difficiles. Passons sur Notre-Dame elle-même qui doit bénir « notre » riche national de réparer sa maison, un saint patron ! En remerciement il y a ceux qui ont rétorqué que ces investissements colossaux n’étaient qu’une occasion de défiscaliser. Quand l’ignorance s’allie à la bêtise.
Oui, on peut protester et donner des leçons sur les inégalités qui sont insupportables et douloureuses ; oui, on peut douter de la logique capitaliste mais il faut aussi être objectif et mesurer honnêtement tous les tenants, les aboutissants et les conséquences si l’on s’avisait, comme c’est le rêve de certains, de niveler tous les revenus dans le monde… On peut aussi s’interroger : Pourquoi la richesse dérange-t-elle tellement quand elle est personnifiée, incarnée ? Ne pourrait-on pas raisonner en termes de richesses collectives car ces fortunes ont des conséquences positives et en sont bien souvent la contribution principale…
Il n’en demeure pas moins que le seul sujet qui vaille est d’enrichir les pauvres, et comment ? On n’a jamais trouvé mieux que le travail mais il faut arrêter de le taxer surtout dans un monde ouvert. Il faut que les salariés en France puissent profiter de ces gains, qu’ils prennent goût à la rentabilité de leur boîte, le seul objectif est de les faire participer au succès et à la création de richesse qui est le résultat de leurs efforts. L’intéressement est la seule solution, c’est aussi le souhait de très nombreux patrons partageurs. À voir le succès de la « prime patron » défiscalisée pendant les gilets jaunes (proposée par le mouvement patronal ETHIC) (400 euros pour 5,5 millions de salariés) on prend conscience de ce que les prélèvements nuisent au montant des primes et des salaires versés, pour 100 euros distribués, il en coûte 230 à l’entreprise. Certes, rien à voir avec les montants des grandes fortunes mondiales mais il faut réhabiliter le fait de vouloir s’enrichir, notre rapport à l’argent est souvent générateur d’une simple jalousie ou détestation stérile. Il faut rêver d’être plus riche et que ce soit possible, et non rêver que le riche s’appauvrisse ! Tout le monde y gagnera… les Chinois n’ont pas toujours tort, lorsqu’ils affirment que lorsque le riche maigrit les pauvres meurent de faim.
Espagne. Un vengeur fou s’en prend à de malheureuses fourgonnettes Vito de l’usine Mercedes de Vitoria…
En mai dernier à Chicago, un camionneur aplatit la fastueuse Ferrari GTC4 Lusso de son patron après avoir été mis à la porte sur fond de crise économique.
Cette vengeance aux accents de Grand Soir fait-elle des émules en Europe ? Dans la nuit du 30 au 31 décembre, un homme de 38 ans a dérobé une tractopelle à Legutiano, au Pays basque espagnol. Dégradant au passage la voie publique de la paisible bourgade, il a parcouru la route en trombe en direction de l’usine Mercedes située à Vitoria, à une vingtaine de kilomètres. Craignant d’être écrasé par le furieux bolide, le gardien de nuit a tiré quelques coups de feu : une tentative de résistance dérisoire face à l’engin titanesque. Après avoir fait voler en éclats des barrières de sécurité, le cheval de Troie en ferraille a lancé l’assaut sur les grosses berlines allemandes. Bilan, près de 69 fourgonnettes Vito anéanties selon un syndicaliste de l’usine qui emploie 5 000 employés. Un authentique carnage sans trucage qui n’a rien à envier aux exubérances du pays de Donald Trump. Employé par la multinationale germanique de 2016 à 2017, le Mad Max basque aurait été irrité par la non-reconduction de son contrat : « Il ressentait de la frustration, non seulement à l’égard de la direction, mais aussi des employés », a témoigné un ancien collègue. Trois années lui permettant de méditer son djihad envers le « grand capital » de la chancelière Merkel. À l’issue du saccage, le radicalisé a été menotté à l’aube par la police. L’entreprise outragée a chiffré les dégâts à une valeur de 5 millions d’euros. Aujourd’hui Mercedes, et demain ? Au cours de la très chaotique année 2020, notre fleuron Renault a vu ses ventes chuter de 21,3 % et a supprimé 15 000 postes. Si le nouveau directeur général, le Milanais Luca de Meo, aime poser dans des vestes bien taillées, il a d’ores et déjà annoncé prévoir « une discipline stricte en matière de coûts ».