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Anticor, tu perds ton sang-froid

Anticor, tu perds ton sang-froid
Logo de l'association anti-corruption, aujourd'hui dans la tourmente. Image: D.R.

Créé en 2002 pour lutter contre les dérives du pouvoir et défendre l’éthique en politique, Anticor vit aujourd’hui une crise qui menace sa survie, précisément sur des questions d’éthique et de pouvoir. L’association a déjà connu des tempêtes et des disputes internes dans le passé, mais jamais avec une telle violence.


20 mai 2020 : la présidente d’Anticor, Elise Van Beneden, est auditionnée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire », présidée par le député LFI Ugo Bernalicis (prix Éthique d’Anticor en janvier 2021). Jeune avocate inscrite au barreau de Paris depuis 2013, elle a été élue présidente deux mois plus tôt seulement, le 28 mars 2020, mais elle connaît très bien la structure, où elle milite depuis 2008. Eric Alt, magistrat et vice-président d’Anticor depuis des années, est également présent en ligne, la séance se déroulant par vidéo. 

Deux députés LREM, Bruno Questel et Nadia Hai, insistent sur un point : ils veulent connaître l’identité des donateurs qui alimentent le budget d’Anticor, 298 000€ en 2019. Une autre organisation non gouvernementale, dont Eric Alt est aussi administrateur, a perdu l’agrément qui lui permettait d’agir en justice en 2019, précisément pour manque de transparence sur ce point. Par ailleurs, les deux députés ont eu vent d’une rumeur : Anticor a un gros donateur. Bruno Questel a même un nom, sans certitude.

Un mystérieux donateur dont on cherche à connaitre l’identité

Eric Alt et Elise Van Beneden louvoient, esquivent. Puis la présidente finit par lâcher : « Je ne connais pas l’identité de nos donateurs, qui sont uniquement des personnes physiques ». Quelques secondes plus tard, dans l’espoir sans doute d’évacuer le sujet, elle ajoute que « jamais les donateurs n’ont eu latitude de s’immiscer dans les choix du conseil d’administration, ce serait inacceptable ».

Suivant les débats à distance, plusieurs personnalités d’Anticor se sentent prises de vertige. 

Une commission d’enquête parlementaire est assimilée à une juridiction, devant laquelle mentir, même par omission, est un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (art. 434-13 du code pénal). Or, sauf à jouer sur le sens du mot « connaître », Elise Van Beneden s’éloigne dangereusement de la vérité. Comme Anticor nous l’a confirmé par mail, en plus de leur numéro de carte bancaire, l’association demande à ses donateurs leur nom, prénom et adresse, afin de leur adresser un reçu fiscal, car les dons sont déductibles.

« Au moment où ils parlent à la commission, Eric Alt et Elise Van Beneden n’ont évidemment pas en mémoire l’identité de tous les donateurs, précise un administrateur d’Anticor, mais ils savent qui est le plus important d’entre eux, celui qui verse 5000€ tous les mois !» Le montant est confirmé par un échange sur un groupe Facebook privé que Causeur a consulté. « Les dons se montent pour 2019 à 158 000€, les cotisations à 120 000€ », écrit en 2020 Grégoire Turlotte, ancien secrétaire général, membre du bureau et responsable départemental d’Anticor dans l’Essonne. Il poursuit à propos de ce don « qui se monte à 5000€ par mois et dont le ministère de la Justice souhaite avoir connaissance pour traiter le dossier de renouvellement de l’agrément ». 

Ce généreux mécène, selon nos informations, est H… V…, un entrepreneur ayant fait fortune en créant une société qui développait des logiciels pour le secteur financier. Il l’a revendue il y a une dizaine d’années pour plus de 470 millions d’euros. Rien de sulfureux, a priori. H… V… n’a pas d’accointance politique connue. Jusqu’à preuve du contraire, il soutient Anticor par conviction, ce qui est tout à son honneur. 

La seconde affirmation d’Elise Van Beneden devant la commission d’enquête parlementaire semble anodine mais elle est en réalité plus embarrassante que la première : pas d’immiscion des donateurs dans les choix du conseil d’administration, vraiment ? « On ne peut pas dire ça devant une commission d’enquête ! explose un responsable de section locale. On a accepté plus de 15 000€ pour financer les poursuites contre Alexis Kohler ! »

Interrogé par Causeur à ce sujet, Eric Alt confirme un appel à des dons ciblés contre Alexis Kohler, mais soutient qu’il a permis de lever seulement 185€. Si c’est exact, Anticor traque à fonds perdus le secrétaire général de l’Elysée, cible de ce qu’il faut bien appeler de l’acharnement judiciaire. 

Deux plaintes contre Alexis Kohler

Le fond de l’affaire est assez simple. Alexis Kohler est cousin des actionnaires-fondateurs du géant de la croisière MSC. Il a été directeur financier de la compagnie quelques mois, entre août 2016 et sa nomination à l’Élysée, en mai 2017. C’était potentiellement problématique car MSC est un client régulier des chantiers de Saint-Nazaire (STX), dont l’État est actionnaire. Un cas classique de lien d’intérêt, avéré, pouvant déboucher sur un conflit d’intérêt, hypothétique. Anticor, qui  ne peut ignorer la nuance lien d’intérêt/conflit d’intérêt, a déposé deux plaintes contre Alexis Kohler. La première, datant de juin 2018, a été classée sans suite en août 2019. L’association a relancé, avec un « élément nouveau » qui frôle le gag : il s’agit d’un courrier d’Emmanuel Macron au parquet national financier, dans lequel le président confirme qu’Alexis Kohler n’a jamais caché ses liens avec MSC et n’a pas traité de dossier concernant le groupe. Selon Anticor, par cette lettre, le Président empiète sur la séparation des pouvoirs ! « Richard Ferrand et les Mutuelles de Bretagne, c’est du lourd, commente un membre d’Anticor. La plainte de 2017 a été classée sans suite, moitié pour des histoires de prescription, moitié parce que les Mutuelles font tout pour enterrer l’affaire. Il fallait la relancer. Sur Alexis Kohler, en revanche, on est très léger juridiquement, et cela se voit. On veut se faire l’Élysée, ça devient politique».

Les ravages de l’esprit partisan

Le mot qui fâche est lâché. Anticor serait devenu partisan. La crise couve depuis plus d’un an. Neuf membres ou anciens membres du conseil d’administration (qui en compte 21) ont assigné l’association devant le Tribunal de Paris en décembre 2020. Ils contestent la légalité de la dissolution du précédent conseil d’administration début 2020. Ils accusent la nouvelle direction de tuer la démocratie interne en modifiant les statuts et en écartant les gêneurs. En filigrane, ils reprochent à leurs collègues d’instrumentaliser le combat contre la corruption à des fins politiciennes.

Mais lesquelles ? A première vue, pas de doute, Anticor roule pour la gauche de la gauche. Sa présidente Elise Van Beneden vient de s’associer « à titre personnel » à un projet de web-TV lancé par le journaliste Denis Robert, Blast. Son vice-président Eric Alt s’est vu reprocher ses sympathies pour Jean-Luc Mélenchon au sein même d’Anticor, il y a deux ans. Il a par ailleurs été président du Syndicat de la magistrature, classé à gauche, de 2003 à 2006.

A lire aussi, du même auteur: L’étrange projet de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage

Au second coup d’œil, la situation est plus nuancée. Grégoire Turlotte, qui soutient la direction actuelle, était sur une liste apparentée LREM aux dernières municipales. À l’inverse, une administratrice en rupture avec la direction est une élue de gauche, et pas n’importe laquelle : Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, figure historique de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prix « Ethique » 2017 d’Anticor ! Elle a démissionné le 11 juin 2020, après des mois de malaise. Françoise Verchère avait été scandalisée par le comportement de Jean-Christophe Picard. Président d’Anticor depuis 2015, ce dernier a sorti le 15 janvier 2020 un ouvrage intitulé La Colère et le courage, plaidoyer pour une République éthique (Armand-Colin), faisant la promotion du livre en tant que président d’Anticor. Trois semaines plus tard, il démissionnait pour rejoindre la liste constituée en vue des municipales de Nice par Jean-Marc Governatori. Cet homme d’affaires, fondateur des magasins Fly, est un politicien assez fantasque. Il se dit écologiste, mais il était prêt à soutenir une liste « Gilets Jaunes » aux européennes de 2019, avec comme tête de liste son ami Francis Lalanne. Il a surtout été déclaré inéligible pendant un an pour irrégularité de ses comptes de campagne de la présidentielle 2002, ce qui le rendait peu Anticor-compatible. 

Dans la lettre de démission, que Causeur a consulté, Françoise Verchère évoque Jean-Christophe Picard, mais aussi le « don important – 15000€ ? 20.000€ ? – fléché sur l’affaire Kohler », « le très généreux donateur qui va peser à la fin de l’année pour près de 20% du budget », sans oublier « l’appartenance à des sociétés secrètes », autrement dit l’influence des francs-maçons, « question vite mise sous le tapis et restée sans réponse »

Dérive à gauche ? Pas si simple 

« Je suis persuadé qu’Eric Alt roule pour Jean-Luc Mélenchon dans l’optique de la présidentielle, renchérit un administrateur. J’ai des doutes sur des adhésions récentes qui ont afflué par centaines, je me demande combien d’Insoumis sont derrière. Plus le prix Ethique remis au député Ugo Bernalicis en janvier 2021… Passons, je suis de droite. Le vrai problème est celui que soulève Françoise Verchère. Anticor est rongé par l’esprit partisan, de tous les côtés. La secrétaire générale, Edith Talarczyk, a poussé Anticor à attaquer une commune dont elle avait été première adjointe, Terville, en Moselle. Le dossier n’était pas solide. L’association se retrouve attaquée à son tour en diffamation par Terville ! Notre avocat est un ancien du cabinet de Fleur Pellerin quand elle était ministre en charge du numérique (Jean-Baptiste Soufron, également membre de l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, ndlr). Il est ravi de régler ses comptes avec les socialistes passés chez Macron. Pendant ce temps, on laisse en sommeil des dizaines de dossiers moins médiatiques mais potentiellement plus graves. À l’arrivée, on se ramasse en justice».[tooltips content=”La plainte contre la commune de Terville concerne les dettes que des collectivités cachent dans des sociétés d’économie mixte afin d’afficher des ratios présentables. Un problème sérieux, sous-estimé, sauf qu’il ne semble pas avéré que Terville ait réellement triché, en l’espèce. “](1)[/tooltips]

Les représentants d’Anticor ont refusé de dire à la commission d’enquête de l’Assemblée quel était le pourcentage de leurs plaintes classées sans suite. Ils ont fait valoir que le calcul était difficile, car certains dossiers sont multi-procédures (l’affaire Ferrand se poursuit en ce moment devant le tribunal de Douai après avoir été classée à Brest). Difficile, mais pas impossible. Et pour une association qui annonce au moins soixante magistrats adhérents, ce serait tout de même un indicateur intéressant. Sans parler des raisons de ces classements sans suite, dont l’analyse revêt une importance considérable: soit la justice est vraiment pourrie dans ce pays, soit Anticor cible mal ses attaques.

Certaines démarches frôlent le ridicule. Anticor a saisi la Cnil en 2018 contre Marlène Schiappa, l’accusant d’avoir « utilisé les moyens de l’État pour promouvoir un de ses livres ». Le cabinet de la secrétaire d’État avait utilisé le fichier presse du ministère pour envoyer des invitations à une séance de dédicace en librairie. La CNIL, du reste, a commis un intéressant lapsus dans un autre courrier, daté du 1er février 2021. Sollicitée par Anticor, qui souhaite protéger l’anonymat de ses mécènes, elle a confirmé que le secret devait être respecté. Motif, « la qualité de donateur » d’Anticor est « susceptible de révéler une opinion politique ». Mais laquelle ? Nous l’avons demandé mais sans oser insister, car Anticor n’aime pas trop les interrogatoires. « Les questions qui nous sont posées semblent pouvoir constituer une entrave à la liberté d’association, en raison de leur caractère insistant et de leur absence de base légale ». Voilà ce qu’a répondu Elise Van Beneden le 31 octobre 2020 à Bruno Questel, qui revenait à la charge par écrit, faute d’avoir obtenu des réponses en commission d’enquête. Il ne suffit pas, hélas, d’ignorer un sujet pour qu’il disparaisse.

« Nous ne pouvons réclamer à l’élu local une transparence que nous n’appliquons pas à nous-même », écrivait le 25 octobre 2020 l’ancien magistrat Alain Bressy, dans sa lettre de démission de son poste de co-référent d’Anticor-Dordogne. Le gouvernement dira le 10 février s’il renouvelle l’agrément qui permet à l’association d’agir en justice sans avoir à justifier de son intérêt à agir, ou presque. Ce n’est pas gagné. Dans un courrier à Matignon envoyé début février, le député Questel s’interroge, entre autre sur la compatibilité des dons fléchés avec le caractère « indépendant et désintéressé » requis par les textes pour être agréé. 


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