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Schopenhauer et le monde comme il va: pourquoi il faut lire «Le Monde comme volonté et représentation» en 2025

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Philosophie. Quatre raisons de lire l’ouvrage le plus important du « Bouddha de Francfort ».


« Connaissez-vous Schopenhauer ? » Lorsqu’il pose cette question à Edma Roger des Genettes en 1879, Flaubert ne se doutait pas de l’étonnante pérennité de son interrogation.

Et nous, connaissons-nous Schopenhauer ?

Pareil à l’arbre qui se juge à ses fruits, on ne peut juger d’un philosophe qu’à travers son œuvre. Dans le cas de Schopenhauer, quelle meilleure porte d’entrée à sa philosophie que la lecture du Monde comme volonté et représentation ?

« Je suis l’auteur du Monde », déclare-t-il. Il fallait donc une occasion solide pour ouvrir ce monument de la pensée du XIXe siècle. En effet, dans un monde où tout va vite, où tout est fini avant même d’avoir commencé, les quelque 1500 pages du grand œuvre du « Bouddha de Francfort » ont de quoi rebuter jusqu’aux esprits les plus consciencieux. La Pléiade nous offre d’allier l’utile à l’agréable en (re)découvrant le livre dans une superbe édition qui reprend la traduction en deux volumes parus en Folio Essais, augmentée de notes abondantes, d’une préface et d’une notice, qui situeront dans la trajectoire personnelle de l’auteur et dans l’histoire de la philosophie occidentale sa genèse, ses conditions de rédaction et de réception.

Depuis sa première publication en 1818 par un jeune philosophe même pas trentenaire, jusqu’aux derniers commentaires parus dans un deuxième tome en 1844, le livre est, à l’instar des Essais de Montaigne, l’œuvre d’une vie. Le philosophe y postule un retour à une honnêteté intellectuelle basée sur une distinction franche entre le mot et la chose. Profondément critique, la philosophie schopenhauerienne délaisse la question scientifique du « pourquoi » des choses, pour un retour au fondement des phénomènes. L’architectonique de l’ouvrage tente d’apporter une vue globale du monde selon quatre volets : métaphysique, esthétique, éthique, et épistémologique.

La philosophie de Schopenhauer est personnelle, et ne vaut que comme constat. Œuvre du temps, Le Monde se nourrit d’une acuité d’observation, de lectures, de jugements personnels. C’est ce primat donné à l’individualité, transcendant les âges et les frontières, qui fait du Monde un ouvrage essentiel et atemporel, et offre au lecteur de 2025 de multiples raisons de le lire. 

1- Parce qu’il place l’homme au centre de ses questionnements

    Dans la cosmologie schopenhauerienne, l’homme fait figure d’exception.

    Contrairement à l’animal, tout individu est doué de raison, et ce faisant, dispose d’une capacité de réflexion suffisante pour prendre le monde comme objet de ses réflexions. « L’homme est un animal métaphysique », capable de prétendre à « une connaissance dépassant l’expérience, c’est-à-dire les phénomènes donnés » (ch. 17 des Suppléments) ou la « représentation », pour reprendre les mots de son grand œuvre. De ce fait, par sa capacité à accéder à « ce qu’il y a derrière la nature et qui la rend possible », l’homme est conditionné à réfléchir sur son sort, et à accepter la réponse qu’il trouve à ce besoin, aussi cruelle soit-elle. Là où l’animal jouit de toute « la quiétude » de son regard, l’homme est condamné à une inquiétude, une angoisse existentielle. Voilà que l’homme, qui se croyait au sommet de l’ordre naturel, se trouve être le jouet, mais conscient (d’où la douleur) d’une force dont il ignore tout, mais ne peut que voir ses désastres à l’œuvre dans le « pire des mondes possibles »

    Dès lors, comment articuler ces deux points centraux ? Sont-ils seulement conciliables ? En usant d’une audacieuse capacité de spéculation, Schopenhauer répond par l’affirmative : par la voie de ses sens, l’homme est capable de se forger une image voilée du monde environnant, mais il ne faut pas oublier que cette réalité (ou représentation) prend sa source dans une volonté, qui l’anime autant qu’elle anime l’homme.

    2- Parce que le livre est étrangement d’actualité

      Découlant directement de la notion de volonté entendue comme vouloir-vivre, la question du mal est centrale dans le Monde. L’origine de cette conviction du mal supérieur au bien prend racine dans une expérience douloureuse sur laquelle revient longuement la préface de Christian Sommer : en 1804, alors adolescent, Schopenhauer visite la France. À Toulon, le spectacle de galériens enchaînés le frappe d’horreur et de consternation. Le constat édifiant n’aura de cesse de le pousser à aller aux origines du mal et de la souffrance des hommes, guettant les aspects multiples de cette volonté, qu’elle soit haine, ou capacité à écraser l’autre pour établir son propre intérêt. 

      Le combat est sans fin, et résonne encore de nos jours d’une façon si particulière. Du Moyen-Orient à l’Ukraine, du Vénézuéla au Népal en passant par le Mali ou le Darfour, la brutalité des hommes n’a pas de frontières. Les causes ne manquent pas de s’entretuer, et de raviver l’éternelle question de la présence du mal sur terre.

      Depuis le XVIIIe siècle, les tentatives de réponse sont nombreuses : Leibniz a composé une passionnante Théodicée (1710), subtil mélange de philosophie et de théologie. Schopenhauer, lui, reprend cette question en la soustrayant à l’aspect théologique. Délivré de la fable religieuse, l’homme est condamné à une lucidité. « Le meilleur des mondes possibles » de Leibniz n’existe plus devant tant d’atrocités. Aussi, s’il attend un quelconque secours, il ne peut venir que de lui seul.

      3 – Parce que la voie du salut est possible

        Trop souvent réduite au pessimisme, la philosophie morale de Schopenhauer ne suppose pas que le bonheur est impossible. Cependant, il s’agit de ne pas conclure à une inversion trompeuse des valeurs : si elle est présente, la joie abolit la souffrance et l’ennui comme normes d’existence, non l’inverse.  

        Pour sortir de cet emprisonnement du principe d’individuation, l’homme doit s’élever à une noblesse d’âme, et reconnaître chez l’autre le même principe destructeur qui le pousse à vivre dans la recherche perpétuelle de l’assouvissement afin qu’il n’aille pas nier la volonté d’autrui. L’empathie, autant que la pitié, la douceur et la générosité, débusquent le jeu funeste auquel nous contraint le vouloir-vivre, et acte le triomphe de la connaissance : « seule cette vision, en supprimant toute différence entre mon individu et celui d’autrui, rend possible et explique l’intention parfaitement bonne, même quand elle va jusqu’à la tendresse désintéressée et jusqu’à l’abnégation la plus magnanime. » (§ 68)

        Par une connaissance intuitive, l’homme peut et doit canaliser le vouloir-vivre. Trois attitudes transforment l’homme de l’intérieur : en refusant les modes d’expression des pulsions, le saint trouve cette force qui lui permet de prendre la pente opposée à celle de ses désirs ; la pratique de l’ascèse permet à l’homme d’accueillir avec joie les offenses d’autrui, car, sans le contraindre au mal, elles lui sont un rappel salutaire de sa victoire sur le vouloir-vivre.

        Mais c’est à travers l’art que l’homme renoue avec la quintessence du monde.

        4 – Parce qu’il postule que l’art est un refuge

        Comment éteindre les fracas de ce monde ? Comment fuir la guerre perpétuelle des hommes ? La solution est simple, peut-on penser, il faut annihiler la volonté. C’est penser un peu rapidement, répond Schopenhauer. La volonté est un principe dont on ne voit que la représentation à l’œuvre dans le monde. Reste la voie du suicide. Inutile, répond Schopenhauer, car en me supprimant, je ne supprime qu’une représentation de la volonté. La volonté est une vérité philosophique, et échappe aux formes de l’espace et du temps, ainsi que le rappelle le paragraphe 23 du Monde : « La volonté désigne la chose en soi de tout ce qui apparaît en ce monde, la forme de tous les phénomènes. »

        Une piste réside dans le bannissement des trois formes de l’intuition humaine : le besoin, le désir et l’envie. Ne peuvent y parvenir que ceux capables d’une élévation de la conscience au-dessus du theatrum mundi. L’art, en dépersonnalisant l’individu, lui offre la possibilité de devenir une « conscience meilleure », digne de contempler les Idées qui président aux choses de ce bas monde.

        La position esthétique est la plus élevée car elle suggère une reconnaissance lucide du mal dans la volonté. En parler, c’est déjà la combattre. (À cet égard, l’éthique philosophique poursuit doublement cet affranchissement de la volonté, car non seulement elle offre au philosophe une voie de salut, mais elle le contraint à forger autour de lui une communauté d’hommes, eux aussi disposés à propager l’idéologie.) « [À] l’instant même où, détachés du vouloir, nous nous adonnons à la connaissance pure et dénuée de volonté, nous pénétrons pour ainsi dire un autre monde dans lequel tout ce qui meut notre volonté, et par là même ébranle avec tant d’intensité, n’est plus. » (III, §38)

        Philosophie du vécu plus que de l’enseignement (Nietzsche ne s’était pas trompé !), la doctrine de Schopenhauer s’impose donc par toute la force de l’expérience qui lui préexiste, et en laquelle chacun est appelé, non à adhérer, mais à tirer de son substrat toute la force de résilience : « D’un tel homme qui, après de longues luttes contre sa propre nature, l’a enfin dépassée, il ne reste plus qu’un être de pure connaissance, un miroir imperturbable du monde. » (IV, § 68)

        1728 pages

        Le Monde comme volonté et représentation

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        Le jaune de la discorde

        Virginie Efira projetée dans la France périphérique, cela vous tente? La crise des gilets jaunes précipitera-t-elle la fin de son couple? Ce suspense, loin d’être haletant, est à découvrir au cinéma mercredi. Ou à la télévision dans quelques mois…


        Votre serviteur l’avoue, il y allait un peu refroidi, voir Les Braises. Virginie Efira affublée d’un gilet jaune ? Karine turbine à l’usine quand elle ne milite pas au milieu de ses potes activistes, tandis que Jimmy, son jules, a (secrètement) des problèmes de trésorerie avec Bouvier, la petite entreprise de transport routier qu’il a mise sur pied et à laquelle il se consacre sans compter ses heures. Leur fils Enzo passe son bac, leur fille adolescente pratique le judo. Le couple a le projet de retaper la maison, entre autres pour lui installer un tatami. Ce n’est pas la lutte finale, mais c’est tout de même le combat pour les deux bouts. Tout baignerait dans le petit ménage sans cette révolte qui s’agrège sur les ronds-points : elle accapare Karine hors des heures de taf, ce qui a le don d’excéder Jimmy.  « Je fais ça pour la France », assure-t-elle. « Tu te prends pour Jeanne d’Arc ? La France ne t’a rien demandée ! », rétorque l’époux.  

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        Le film somnole ainsi pendant pas loin de deux heures, alternant conciliabules entre « gilets jaunes », débats du couple à portée du liquide vaisselle, échanges acerbes qui finissent par tourner court quand Karine, ha mais, décide toute seule de céder à l’appel du devoir : courir manifester dans la capitale, pour faire masse de gilets jaunes contre Macron. Assumant le risque de se retrouver prise en étau entre casseurs et CRS. Inévitable – vous étiez pourtant prévenus !

        Même si le dîner de Noël en famille a sauvé les apparences, la crise est bien là, entre Karine et Jimmy. Gilet jaune n’est pas gilet de sauvetage. Les Braises ? Un film éteint.   

        Les Braises. Film de Thomas Kruithof. Avec Virginie Efira, Arieh Worthalter. France, couleur, 2025. Durée: 1h42

        En salles le 5 novembre

        Camus, Orwell, un déjeuner de soleil

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        Dans son roman, Alexis Lager imagine la rencontre et les échanges intellectuels entre Camus et Orwell dans le Paris de l’après-guerre…


        Le roman d’Alexis Lager, secrétaire de la Société des Études camusiennes, débute par le repos forcé d’Albert Camus, victime d’une rechute de tuberculose. Nous sommes le 25 janvier 1950, dans une villa près de Cabris, la neige est tombée d’un coup et Camus a froid. Il vient d’apprendre la mort de George Orwell, l’auteur de La Ferme des animaux et surtout de 1984. Cet antistalinien acharné, ami d’Arthur Koestler, est décédé dans un hôpital londonien, le 21 janvier, terrassé par la tuberculose. La maladie a emporté le célèbre journaliste qui avait couvert la guerre d’Espagne, n’hésitant pas à troquer la plume pour le fusil, combattant avec les républicains contre les troupes de Franco soutenues par les nazis. Il fut gravement touché à la gorge, cette blessure l’obligeant à s’exprimer avec une étrange voix métallique. Camus se souvient alors que dans un Paris en proie à l’épuration sauvage, les deux hommes étaient convenus de déjeuner aux Deux Magots.

        Embarqués dans la galère du temps

        Alexis Lager, à partir de nombreux textes des deux écrivains engagés dans le siècle, imagine leur échange qu’il situe le dimanche 25 février 1945. Camus, fatigué par la tuberculose qui ne le lâche pas, épuisé par ses articles à Combat, et surtout la rédaction compliquée de La Peste, consent à rencontrer Orwell qui arrive le premier au rendez-vous. Après quelques phrases de présentation convenues, la discussion commence. Elle nous replonge dans la période troublée de la fin de la guerre, des trahisons, des vengeances, des incertitudes quant à l’avenir de la France et de la paix à construire en Europe. Orwell, dans ses démonstrations, apparait pragmatique. La guerre l’a rendu catégorique : l’ennemi, désormais, c’est le stalinisme. Pour la France, c’est le parti communiste, dont la patrie est l’URSS. Il a vu à l’œuvre les communistes espagnols qui ont empêché « qu’une révolution sociale se fasse en Espagne en supprimant tous ceux qui la portaient : « le P.O.U.M, auquel il appartenait, les différents groupes anarchistes. » Camus n’est pas loin de penser la même chose, même s’il n’a pas combattu en Espagne, comme le fit Malraux, lequel n’est pas épargné par Orwell, ce dernier le trouvant trop lyrique et suspect son héroïsme. Camus, malgré la force politique que représente le PCF, et qu’il craint, ne tombe pas du côté des gaullistes. « Je crains que le gaullisme qui s’impose ne soit qu’un retour à l’ordre, à un conservatisme bourgeois ». Orwell confirme qu’il est un homme de terrain et Camus tente de préserver sa liberté de pensée dans un monde où faire un choix devient pourtant une nécessité. Les deux intellectuels sont du reste d’accord sur le rôle de l’écrivain au cœur de la cité. Il doit s’engager au nom « de l’injustice et de la misère du monde. » Un écrivain ne peut pas avoir une « attitude purement esthétique envers la vie. » Camus rejoint Orwell et emploie le terme « embarqué » emprunté à Pascal. « L’artiste est embarqué dans la galère de son temps, souligne Camus. Et il doit s’y résigner. » C’est assez stimulant de lire cela alors que la production littéraire nous ensevelit sous les récits autocentrés et familiaux.

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        Un récit convaincant

        Les plats sont chauds malgré les restrictions. La conversation se poursuit, chacun affute ses arguments, le ton reste courtois, les deux écrivains s’estiment. Ils évoquent encore l’Europe à reconstruire, lorsque l’Allemagne sera définitivement vaincue ; le processus de décolonisation qu’ils lient à la réussite de la nouvelle Europe. Orwell, plus lucide que jamais, déclare : « La France, de son côté, devrait préparer l’autonomie de l’Algérie, du Maroc et de l’Indochine. » Il n’est pas convaincu que de Gaulle aille dans la bonne direction. Camus se tait. L’Algérie, c’est un sujet sensible chez l’intellectuel, né à Mondovi. Et puis il y a le sujet de la peine de mort. Robert Brasillach vient d’être fusillé le 6 février 1945. Camus détestait l’écrivain collaborateur, qu’il juge piètre romancier, mais il a signé la pétition en faveur de sa grâce refusée par l’homme du 18-juin. Camus est abolitionniste, dans la lignée de Victor Hugo. Orwell, plus direct, plus incisif que l’auteur de L’Étranger, affirme : « À vrai dire, on ne se venge jamais. On veut se venger lorsque l’on est impuissant, et qu’on a conscience de l’être : dès que ce sentiment d’impuissance disparaît, le désir de vengeance s’évanouit avec lui. » L’actualité récente ne lui donne pas tort.

        Le dernier chapitre réserve une chute étonnante qui rend le roman particulièrement réussi.

        Alexis Lager, Le songe des esprits libres : Camus – Orwell 1945, Le Passeur éditeur. 208 pages

        Le songe des esprits libres: Camus - Orwell 1945

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        Saint Diego

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        En ce dimanche des défunts, il faut lire Maradona, il était une foi de Bernard Morlino aux éditions Les livres de la Promenade (sortie le 18 novembre). Cette « butographie » préfacée par Éric Cantona est un bréviaire, une mélopée, une échappée solaire, un chant des morts pour l’immortel des terrains de foot !


        Bien après, quand les Hommes n’auront plus d’espoir, qu’ils erreront au royaume des morts ; quand ils auront tout perdu, tout gâché, tout oublié, qu’ils auront été vaniteux et lâches, mal aimés et tristes, une image leur apparaîtra. Les sauvera, peut-être. Les guidera sûrement. Saint parmi les saints. Un Argentin râblé comme les paysans berrichons terreux et noirs de peau, à la chevelure frisée et huileuse, un joueur ténébreux venu des quartiers pauvres d’un sous-continent mal défini, d’un pays d’immigrés italiens de lointaine ascendance européenne, un homme seul, le torero est toujours seul, face à son destin, face à son peuple, face au chaos ; un virtuose à la main d’or, un prince en savates, avant-garde d’une humanité défaite, cette comète réinventa un sport soi-disant inventé par les Anglais aux XIXème siècle.

        Génial et roublard

        Diego Armando Maradona est le foot. Son incarnation. Son essence. Sa mythologie et son onde nostalgique. Le foot de rue, le foot des copains, le foot ascenseur social, le foot métaphorique, le foot érigé en art populaire, le foot qui fait oublier la laideur du monde, le foot qui est plus qu’un jeu, une manière d’être, de bouger, de respirer, d’accélérer, de jongler, de s’amuser avec le ballon, de le glisser là où on ne l’attend pas, de le détourner de sa trajectoire. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’admirer les grands peintres baroques espagnols, de lire Cervantes dans sa langue natale, d’écouter une sonate de Brahms, Maradona leur a donné accès gratuitement à l’indéfinissable beauté. Maradona n’est pas un joueur qui a gagné seulement la Coupe d’Italie et la Coupe du Monde, il n’a pas accumulé les trophées, les vaines statuettes comme d’autres laborieux, il a façonné nos cerveaux par son irruption, son génie, sa roublardise, sa maestria, son engagement sans fin, sa veine. Il n’est pas utile de s’intéresser au foot, de suivre un quelconque championnat, il suffit juste de regarder. Simplement se laisser porter par cette geste magnifique d’éclat, cette volonté d’exister par et pour le ballon rond, Diego est une religion du partage, une communion qui, durant sa courte existence, il est né en 1960 et meurt en 2020, a illuminé les yeux des enfants.

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        Partout, il a généré, engendré, nourri une admiration sincère, fiévreuse, un amour intense, rond, plein, sans aucune ombre, sans jugement, sans minoration. L’amour des peuples pour les créateurs. C’était donc ça aussi ce sport mondialisé, bouffi d’argent et d’arrogance, un jeu de pur d’intelligence et d’adresse, d’instinct et de travail, d’émotion et de frustration, une allégorie du monde des vivants. Diego fut cette lumière. Pour approcher cette icone, comprendre son parcours, son arc de vie, saisir charnellement son sens du mouvement et du tir fabuleux, sa voracité à dévorer ses adversaires, à subordonner tous les défenseurs de la planète, il fallait un écrivain sensible aux martyrs et aux champs magnétiques. Bernard Morlino nous adresse une lettre, une ode, un cri, un acte de foi et d’admiration à Maradona dans un livre qui ressemble à son idole. Pas un livre en toc de spécialiste, d’ergoteur, de compilateur, un livre d’écrivain racé, c’est-à-dire où la littérature suinte à chaque phrase, où la formule prend au cœur et au corps, où l’agencement des mots suit la chasse vers le but. « Avec tes pieds, tu boxes l’incertitude » écrit-il, dès les premières pages. Morlino se permet de tutoyer Diego comme on tutoie un dieu fraternel. Il n’a pas peur de lui. Au contraire, il partage ses souffrances et ses victoires. Les élus, Diego est l’élu, avancent souvent dans le brouillard, ils sont chahutés au gré des transferts, empêchés par les puissants, calomniés et encensés. « Ce que tu fais avec tes jambes, la Callas le faisait avec sa voix » exulte Morlino. Il raconte ces moments de bravoure et de doute, d’extase et de furie. Il remonte l’histoire à Boca Juniors et sa rivalité sociologique avec Rivers Plate. Il évoque, avec rage, son passage au Barça où on le traitait de « métèque ». Il réhabilite « la main de dieu » car les hiérarchies ne mentent pas. Diego est au sommet. Diego est un gamin du grand Sud qui relève la tête. Il a dans la peau l’héritage de tous les déshérités et la hargne des rédempteurs.

        Contre l’ordre établi

        Il prend la peine des anonymes et la transforme en une féérie. Morlino se souvient de Goikoetxea, « agresseur » de l’Athletico Bilbao au tacle sauvage. « Tu agis contre l’ordre établi », clame-t-il. Contre l’incurie arbitrale, contre ses adversaires frustrés qui veulent lui faire mal, le déposséder du ballon sans y parvenir, contre les instances qui ne comprennent pas cette adoration folklorique et incontrôlée… Maradona remet simplement le foot au centre du terrain.

        Alors oui, tu fascines les stades. Tu enflammes ta nation. Tu écris l’Histoire de ton sport. Et puis un jour, tu débarques à Naples, Naples la « pouilleuse », moquée, salement accueillie par l’Italie industrielle du Nord. À Naples, tu es intouchable. Tu voles. Tu enchantes. Tu rassasies. La ville n’avait pas connu pareil tremblement. Tu réveilles les fiertés. Tu fais de la frustration des miséreux, une danse incantatoire.
        Morlino, en grand connaisseur de la littérature, en appelle à Borges pour cerner ta personnalité. Des centaines de livres existent sur ta trajectoire, celui-ci est le plus vibrant, le plus vrai, le plus essentiel.

        Maradona, il était une foi de Bernard Morlino – Les livres de la Promenade  350 pages

        Pasolini: un mort si proche…

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        « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme » affirmait-il.


        A priori, rien de commun entre Pier Paolo Pasolini, assassiné le 2 novembre 1975 sur un terrain vague d’Ostie, et moi.

        Pourtant, bien avant l’excellent article de Jacques de Saint Victor « Pasolini : enquête sur un assassinat plein de mystères » dans Le Figaro du 29 octobre 2025, je m’étais toujours senti étrangement familier, complice, avec cette âme torturée, avec cette personnalité si complexe, dont les contradictions et les paradoxes faisaient l’infinie richesse ; avec cette incroyable honnêteté qui, malgré les apparences, ne la rendait prisonnière d’aucun camp, dès lors que l’expression de la vérité, selon lui, était en jeu.

        Homosexuel, prenant tous les risques d’une existence de plaisirs débridée, détesté autant qu’il pouvait être admiré par ailleurs, écrivain, cinéaste, profondément respectueux des gens de peu, des simples, des modestes, tout en étant exigeant et vigilant au service d’une culture dont il voulait préserver l’intégrité et l’universalité, Pasolini, par ses fulgurances et ses provocations, par l’étrangeté même de ses obsessions, parvenait cependant à intéresser bien au-delà de lui-même, de ses affinités propres, de ses chemins intimes préservés des curiosités vulgaires.

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        Avec lui, je n’étais pas loin de me retrouver dans un paysage humain qui, délesté du crime, me faisait songer à la passion que j’avais éprouvée devant certaines destinées à la cour d’assises de Paris, et qui, bizarrement, engendraient parfois comme une impression d’obscure fraternité, dont il convenait que je tirasse souvent les conclusions les plus répressives qui soient.

        Pasolini faisait partie de cette catégorie rare d’êtres, où, plus forte que les dissemblances, surgissait une trouble empathie, en dépit du gouffre qui les séparait du commun.

        Je ne sais si, chez moi, cette dilection constante pour les ombres plus que pour les lumières a préexisté à une vie professionnelle me contraignant à considérer les premières bien plus que les secondes ou si, dans un même mouvement, ma sensibilité ne s’est pas conjuguée avec ma mission d’accusateur public, que j’ai toujours perçue d’abord comme une salubre opération de débroussaillage intellectuel, judiciaire et humain.

        On a souvent fait un sort à sa défense de la police qui aurait dû être soutenue parce qu’elle relevait d’un prolétariat avec lequel ses agresseurs pouvaient être complices socialement.

        Comment aurais-je pu demeurer, surtout, indifférent à cette réflexion, si actuelle, de Pasolini dans les Lettres luthériennes, qui dit tout du renversement de nos valeurs, de nos hiérarchies éclatées, de la pauvreté et de la confusion de notre langage, de la perversion de nos principes et de nos idées : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme ».

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        Avec cette pensée, dont la densité signifie plus et mieux que bien des verbeuses dénonciations, on est immédiatement saisi par un double constat : le fascisme, sur tous les plans, a changé de camp ; il n’est plus là où l’on avait l’habitude de le trouver et de le blâmer, et il sert désormais, dans une odieuse banalisation, à frapper d’opprobre toute contradiction qui ne serait pas conforme à cet antifascisme de pacotille, à ses diktats inspirés par la bonne conscience et par une idéologie qui se flatte de laisser le réel à ses portes.

        Aussi la gauche et l’extrême gauche traitent-elles de fascistes, de nazis, ceux qui ont l’impudence de les contester ; les conservateurs sont stigmatisés, et les réactionnaires assimilés aux bourreaux d’hier. Il ne se passe pas une journée sans qu’on ne nous annonce que le fascisme serait à notre porte – et, le lendemain, tout étonnés de nous découvrir encore vivants, nous nous réveillons et ouvrons les yeux sur la démocratie.

        Oui, Pasolini est un mort proche, si familier, à la fois tellement à part, mais si terriblement, si tragiquement, si lucidement humain, qu’il demeure, malgré le passage du temps, en nous, tel un mystère que nous n’essayons pas de déchiffrer à notre mesure.

        Parce que ce mystère, c’est moi, c’est nous – avec lui.

        Mon ami et allié David Carr-Brown

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        Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


        Comme toutes les très jeunes femmes, ma Sauvageonne adore sortir. Il y a peu, c’était encore l’été, nous nous sommes rendus au quartier Saint-Leu, à Amiens, et abreuvés au bar Le O’Bélu, en contemplant la Somme et les chevesnes et vandoises qui s’y trouvaient encore. Nous avons eu le plaisir de boire quelques verres en compagnie du cinéaste-documentariste David Carr-Brown. Connu internationalement pour ses réalisations – souvent d’investigation – de grande qualité, il a choisi de s’établir à Amiens en juillet 2022. J’ai fait sa connaissance grâce à mon copain Arnaud Viviant, écrivain, journaliste, critique littéraire (en particulier au Masque et la Plume, sur France Inter) et psychanalyste que j’avais côtoyé quand j’étais journaliste chez Best. « Fais-lui découvrir la ville ! » me dit un soir Arnaud. Ce que je fis tout de go.

        Nous prîmes l’habitude, David et moi, de nous retrouver au Cheers, un café très cosmopolite de Saint-Leu qu’il fréquenta jusqu’à se récente fermeture. Et nous sympathisâmes. J’ai toujours aimé les Britanniques (et nos alliés en général) qui nous ont aidé à vaincre, d’abord, nos bons amis d’Outre-Rhin porteurs de casques pointus comme de petits et ridicules paratonnerres, puis ces fumiers de nazis qu’on ne détestera jamais assez et sur lesquels je déverserai de la haine jusqu’à mon dernier souffle. Or, David est l’incarnation même de l’Anglais avec son élégance so british, son léger accent birkinien, et son goût pour nos meilleurs vins rouges. Bref : rapidement, David et moi sommes devenus amis. J’admire ses créations, sa carrière. N’a-t-il pas constitué un fonds d’archives sous forme d’entretiens avec des personnalités aussi diverses qu’épatantes : Susie Delaire, Claude Autant-Lara, Charles Vanel, René Char, etc. ? N’est-ce pas à lui que nous devons le documentaire Tranquillement la peur, diffusé sur Antenne 2, qui connut un franc succès ? N’est-ce pas lui encore qui, en 1983, co-fonda Gamma Télévision, département audiovisuel de l’agence Gamma ? A la même époque, il réalisa une série de trois émissions sous la houlette du philosophe Michel Foucault, notamment sur les Brigades rouges et la Cisjordanie. Puis, dans les années 90, il conçut pour Arte, un film audacieux et très lucide sur l’islam, qui, selon lui, serait impossible à diffuser aujourd’hui. A cela s’ajoute un portrait édifiant de Tony Blair diffusé juste après son élection, et bien d’autres œuvres puisqu’il est l’auteur de quelque cent cinquante films, documentaires, courts-métrages, etc.

        De tout cela, nous avons parlé souvent. Mais secrètement, je me demandai ce qui avait bien pu l’attirer dans notre bonne ville d’Amiens. Un jour, il m’a avoué qu’il sentait ici, tout le poids de la Première Guerre mondiale et qu’il avait l’impression que les plaines du Santerre étaient imbibées par le sang de ses ancêtres. Ce n’est pas tout : à Amiens, il adore la gare, la Tour Perret, la cathédrale, l’architecture du club nautique et vénère le quartier Saint-Leu où il rêve d’habiter un de ces jours. Tout de suite, il s’est constitué un réseau d’amis. Dois-je avouer à mon tour que je suis très fier d’en faire partie ?

        Taïwan, l’autre front du monde libre

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        Malgré sa réussite démocratique et économique, Taïwan demeure un paria diplomatique. Pourtant, Taïwan représente désormais un enjeu plus important encore que l’Ukraine, estime notre contributeur.


        Donald Trump termine une tournée asiatique qui l’a conduit en Malaisie, en Corée du Sud et au Japon, mais non à Taïwan. Une telle visite aurait été interprétée par Pékin comme une provocation directe. Ce choix illustre le paradoxe d’une situation devenue centrale : Taïwan demeure l’un des plus anciens alliés des États-Unis, tout en représentant la ligne rouge absolue de la République populaire de Chine.

        Le véritable test stratégique pour l’Occident ne se situe plus en Europe, mais en Asie, autour de la défense de Taïwan. Pékin revendique sa souveraineté sur l’île et multiplie les démonstrations de force : incursions aériennes, manœuvres navales et attaques informatiques. Une annexion de Taïwan ne constituerait pas seulement une tragédie régionale, mais un bouleversement mondial. Les États-Unis subiraient un revers historique ; le Japon, la Corée du Sud et l’Australie se retrouveraient fragilisés, et l’ensemble du système d’alliances occidental serait ébranlé.

        Une chute de Taïwan entraînerait le basculement du Pacifique sous influence chinoise, d’autant que plusieurs États insulaires de la région sont déjà passés dans l’orbite de Pékin. L’île n’est pourtant nullement un « morceau de Chine égaré », mais un État souverain, libre, prospère et démocratique, tout ce que le régime communiste n’est pas.

        Une province chinoise ?

        L’argument historique selon lequel Taïwan serait une province chinoise ne résiste pas à l’examen. L’île fut d’abord peuplée par des populations aborigènes austronésiennes. Au XVIIᵉ siècle, les Néerlandais et les Espagnols y établirent des comptoirs fortifiés. Ce n’est qu’à la fin du XVIIᵉ siècle qu’elle fut rattachée à la Chine impériale, et pour une période relativement brève au regard des cinq millénaires d’histoire chinoise.

        En 1895, à la suite du traité de Shimonoseki, Taïwan devint une colonie japonaise et le resta jusqu’à la défaite de Tokyo en 1945. Après la victoire communiste de 1949, les nationalistes du Kuomintang, dirigés par Tchang Kaï-chek, se réfugièrent sur l’île et y instaurèrent un régime autoritaire sous loi martiale. Depuis cette date, Pékin n’a plus jamais exercé le moindre contrôle sur le territoire. Autrement dit, depuis plus d’un siècle, la Chine ne gouverne pas Taïwan, et le régime communiste actuel ne l’a jamais administrée.

        A lire aussi, Gerald Olivier: Trump sort sa pioche et démolit tout… sauf les fake news

        La transition démocratique débuta à la fin des années 1980 avec la levée de la loi martiale et la création du Parti démocrate progressiste (DPP). Les premières élections libres se tinrent au début des années 1990 et, en 2000, la victoire du DPP marqua la première alternance politique. Taïwan est aujourd’hui une démocratie pleine et stable, dotée d’institutions solides, d’une presse libre et d’une justice indépendante.

        Une puissance technologique, un paria diplomatique

        Malgré sa réussite démocratique et économique, Taïwan demeure marginalisée sur la scène internationale. Avec ses 23 millions d’habitants, elle n’a ni siège à l’ONU, ni reconnaissance diplomatique de la part des grandes puissances. L’île ne conserve que quelques ambassades, dont celle du Vatican, et reste exclue de l’Organisation Mondiale de la Santé, comme si l’absence de reconnaissance politique suffisait à la soustraire aux épidémies.

        Cette situation est la conséquence directe du chantage diplomatique imposé par la Chine populaire, qui exige la rupture de tout lien officiel avec Taipei de la part des États entretenant des relations avec Pékin. Taïwan est donc traitée en paria, malgré une réussite économique spectaculaire. L’île produit plus de 60% des semi-conducteurs mondiaux et près de 90% des puces électroniques de haute performance. Sans elle, les chaînes industrielles mondiales s’interrompraient : plus d’iPhones, plus d’automobiles, plus d’intelligence artificielle.

        Une dissuasion fragile, une liberté menacée

        La position militaire de Taïwan est singulière. Le Japon, la Corée du Sud et les Philippines bénéficient de traités bilatéraux de défense mutuelle avec les États-Unis : une attaque contre eux entraînerait une réponse automatique. Taïwan n’a pas de traité d’alliance formel avec les États-Unis. Washington n’est donc pas juridiquement tenu d’intervenir en cas d’agression chinoise. Le Taiwan Relations Act de 1979 définit néanmoins une coopération de défense : les États-Unis s’engagent à fournir les armes nécessaires à la défense de l’île et à maintenir une capacité d’intervention dissuasive. Cette « ambiguïté stratégique » vise à décourager Pékin sans provoquer une confrontation directe.

        A lire aussi: Assimilation, une impossibilité conceptuelle pour les Asiatiques

        Dans les années 1970, Taipei avait envisagé un programme nucléaire avant d’y renoncer. Si elle disposait aujourd’hui de l’arme atomique, la Chine oserait-elle encore envisager une invasion ? Le général de Gaulle parlait de la « dissuasion du faible au fort » : l’idée qu’un pays capable de riposter empêche le plus puissant de l’attaquer. Appliqué à Taïwan, ce concept aurait sans doute dissuadé Pékin et renforcé la stabilité régionale.

        Un impératif stratégique

        Soutenir Taïwan relève d’un impératif stratégique. Une annexion chinoise constituerait une défaite majeure pour l’Occident, une déstabilisation durable du Pacifique — désormais cœur de l’économie mondiale — et un message de faiblesse adressé à toutes les démocraties asiatiques.

        Taïwan représente ainsi un enjeu plus important que l’Ukraine. Donald Trump semble l’avoir compris : il a hâte de faire la paix en Ukraine pour que l’Amérique puisse se concentrer sur son seul adversaire véritable, la Chine.

        Rio, les faubourgs du désordre

        Au Brésil, l’État a cédé le terrain aux seigneurs de guerre des favelas. Face à cet abandon, le gouverneur de Rio de Janeiro, Claudio Castro, figure de la droite brésilienne, a lancé le mardi 28 octobre une opération pour capturer les chefs du Comando Vermelho. Résultat: 121 morts. Dans ces labyrinthes de béton où la loi officielle ne passe plus, les habitants vivent sous l’autorité du crime, plutôt qu’à l’ombre de la loi, raconte Driss Ghali.


        Imaginez la Seine-Saint-Denis sans police durant cinq ans. À votre avis, dans quel état sera le département le plus dangereux de France ? C’est à ce jeu stupide et irresponsable que joue Rio de Janeiro depuis 2020. Les génies qui peuplent la Cour suprême brésilienne (STF) ont décidé que la police n’avait plus le droit de mettre les pieds dans les nombreuses favelas de la ville, au nom des droits de l’homme. Résultat : les favelas de Rio de Janeiro sont devenues la capitale du crime au Brésil, attirant des criminels en fuite qui les ont transformées en bastions imprenables. La règle a été légèrement assouplie en avril 2025, permettant le retour timide et temporaire de la police. L’opération de la police carioca qui a fait 121 morts cette semaine s’inscrit dans ce contexte. Son but est très limité, il s’agit simplement d’atténuer les effets de cinq ans de délire légal en pénétrant, ne serait-ce que quelques heures, dans le sanctuaire de la mafia et au passage y saisir des armes et des individus recherchés. Quant à libérer la population du joug des trafiquants, il n’en est pas question, la police locale étant dépassée et le gouvernement de Lula tout à fait opposé à une quelconque remise en cause de l’impunité du Comando Vermelho, la mafia préférée de la gauche brésilienne.

        Insurgés

        Le Brésil fait face à une offensive majeure du crime organisé. PCC, BDM, OKD, SDC, CV, GDE, TCP, ADA, les murs du pays sont recouverts de sigles remettant à des groupes mafieux qui contrôlent des territoires entiers.  Pendant que les veaux qui peuplent les rédactions mainstream brésiliennes et leurs correspondants bovins dans les chancelleries européennes n’ont d’yeux que pour « la menace Bolsonaro », les Brésiliens, eux, sont soumis à la terreur de la mafia. Un institut très officiel a révélé il y a quelques jours que 25% des Brésiliens sont soumis aux lois du syndicat du crime. Au Ceara, au nord-est du pays, un village entier a été vidé de ses habitants sur ordre du crime organisé qui a loué leurs maisons à d’autres. L’Etat ne fait rien.

        Rio de Janeiro exprime l’aboutissement de cette dérive. La police préparée pour lutter contre des bandits fait face à des insurgés. Mardi dernier, 400 hommes lourdement armés ont fait face à la police. 400 hommes ! Ce n’est pas un gang, c’est une force insurrectionnelle. Il a fallu rassembler 2500 hommes pour les encercler et les obliger à se mettre à découvert dans une zone boisée au-dessus d’une colline où les forces spéciales les attendaient en embuscade.

        La police de Rio de Janeiro a toujours été structurellement incapable de contrôler les favelas. Depuis que la Cour suprême lui met des bâtons dans les roues, la situation a dégénéré d’une délinquance aggravée vers une insurrection de moyenne intensité.

        Depuis cinq ans, 5000 barrières en béton ont fait leur apparition autour des favelas. À l’intérieur de ces frontières nouvelles, la mafia prélève l’impôt, elle dispose du monopole de la vente du gaz butane, de celui de l’internet et de la bière. Uber est interdit, les mototaxis de la mafia s’occupent de la mobilité urbaine. Le trafic de drogue est assez secondaire désormais, le territoire en lui-même rapporte plus. Au-delà des activités économiques que nous venons de décrire, il y a l’usage des favelas comme entrepôt accueillant les centaines de cargaisons dévalisées chaque mois aux quatre coins de la ville : viande rouge, électronique, voitures, médicaments qui amaigrissent etc.

        Zones interdites à la police

        Plusieurs milliers d’hommes s’entraînent et se réfugient dans les zones interdites à la police. Quatre millions de cariocas y sont coincées et n’ont d’autre choix que de baisser les yeux. Chaque jour, ils voient défiler des hommes en camouflage militaire, portant grenades et fusils d’assaut. Des drones volent constamment au dessus de leur tête, pour l’observation à longue distance mais aussi pour l’attaque au sol. Des anciens soldats ont été recrutés par la mafia et les bonnes pratiques de la guerre ukrainienne ont atterri sous les tropiques plus rapidement que prévu. Les hélicos de la police ne sont plus adaptés, ils sont trop fragiles au vu du calibre des armes utilisées. Il faut des Black Hawk ou des Caracal maintenant. Les blindés de la police sont inutiles, il faut des blindés à chenille pour passer au-dessus des barrières en béton.

        La police de Rio de Janeiro appelle à l’aide depuis des mois, l’État fédéral ne répond pas.  Pas question de céder les moyens de l’armée, pourtant stationnée en nombre à Rio de Janeiro, ancienne capitale du pays. Elle dispose des armes et des hommes à la hauteur de la tâche, elle l’a déjà fait brillamment à la veille de la Coupe du Monde de 2014. C’est la guerre mais Lula et l’establishment veulent que la police de Rio de Janeiro la mène avec des pistolets à eau.

        Quand la nouvelle a filtré que plusieurs dizaines de criminels ont été abattus par la police de Rio, Lula s’est dit « sidéré ». Il n’a jamais versé la moindre larme lorsque les trafiquants ont massacré des civils ou violé des jeunes filles qui refusaient de participer à leurs fêtes. Quand Trump lui a proposé de classer les deux plus grandes mafias brésiliennes comme groupes terroristes, il a refusé arguant de la souveraineté nationale (mai 2025). Dans son cynisme infini, il fait semblant de croire qu’il est souverain là où la mafia fait la loi. Quand on lui pose la question du trafic de drogue, il répond que « les trafiquants sont victimes des drogués » et qu’il faut les protéger des consommateurs de drogue avant toute chose (octobre 2025).

        Aucun mot de consolation pour les quatre policiers morts, pour le commissaire de police amputé de la jambe suite à un tir dans la veine fémorale ni pour les 80 agents des forces de l’ordre blessés.

        Le Cour suprême fait encore parler d’elle

        On peut croire que le président est fou, cynique ou même complice du trafic, mais comment comprendre l’attitude scandaleuse de la Cour suprême ?

        Quelques heures après l’apparition des cadavres de trafiquants, le juge le plus en vue de la Cour suprême, Alexandre de Moraes, a demandé des explications écrites au gouverneur de Rio de Janeiro. Puis, il a annoncé se rendre dans la ville, la semaine suivante, pour vérifier de lui-même le respect des droits de l’homme (des bandits…).  Lui qui ne s’est jamais ému des violations des droits de l’homme des habitants des favelas, victimes d’atrocités aux mains des trafiquants. Il est vrai que comme le juge de Moraes est très occupé à persécuter l’ancien président Bolsonaro, il ne lui reste pas beaucoup de temps pour pourchasser la mafia. Il l’accuse d’avoir mis en danger l’Etat de droit alors qu’il a été aboli dans les favelas de Rio de Janeiro…

        Tout porte à croire que l’establishment politico-juridique brésilien favorise la mafia. Comment interpréter autrement la décision surprenante de la plus haute cour électorale du pays de remettre sur la table deux vieux procès contre le gouverneur de Rio de Janeiro, quelques heures à peine après le déclenchement de l’opération dans les favelas ? Il risque d’y perdre son mandat, ce qui serait le meilleur cadeau de Noël à faire au crime organisé. D’ailleurs, le principal chef du Comando Vermelho, la mafia prise pour cible cette semaine, a le droit de publier sur Instagram depuis sa prison ! Il a pu dénoncer l’opération de la police en toute impunité alors qu’il est sous la surveillance de l’Etat fédéral, c’est-à-dire de Lula en définitive. (Il sera transféré dans une prison de haute sécurité par la suite.)

        Ce « civil » selon la terminologie employée par le Ministre de la Justice, Ricardo Lewandowski, pour qualifier les membres de la mafia, ce civil donc est accusé d’avoir fait couper les oreilles d’un jeune homme qui a osé draguer sa femme. Quel humaniste ! Quel homme de gauche !

        En effet, le Comando Vermelho est né en 1979 dans une prison où étaient mélangés des détenus politiques de gauche et des criminels de droit commun. Les premiers ont converti les seconds aux valeurs de la justice sociale et aux techniques insurrectionnelles. Est née ainsi A Falange Vermelha (la phalange rouge) qui plus tard deviendra O Comando Vermelho (le commandement rouge, aussi appelé CV par ses initiales). L’organisation a depuis longtemps essaimé hors de Rio de Janeiro. Elle contrôle plusieurs corridors de transport de la drogue et de la contrebande à travers le pays. En Amazonie, elle déboise en toute liberté, elle s’active dans l’orpaillage illégal et dans toutes sortes d’activités criminelles. Elle bute sur le PCC, son grand concurrent, basé à São Paulo, et qui se distingue par sa discrétion. Là où le PCC cherche à soigner les apparences, le CV se distingue par son côté scandaleux. L’un fait profil bas et fait croire aux naïfs que la police a le dernier mot, l’autre empêche la police de circuler. Deux philosophies différentes pour un même cancer.

        La mansuétude avec le CV ne doit pas faire oublier l’attitude globale des autorités fédérales avec le crime organisé, qu’il soit lié à la gauche ou à la droite. C’est en général une douceur infinie, bien plus ample que ce que l’on constate dans les tribunaux français (c’est dire…). A Rio de Janeiro, par exemple, une mafia que l’on dit proche de la droite prospère tranquillement, elle investit les quartiers ouest de la ville depuis vingt ans : il s’agit de la milice (milicia), composée de policiers et de pompiers renégats.

        En réalité, le Brésil est devenu un des premiers pays occidentaux à avoir confié au crime organisé le contrôle de ses périphéries. L’Etat s’organise, ouvertement ou subrepticement, pour que les pauvres soient confiés à la mafia, du moment qu’ils votent comme il se doit aux élections. Le Brésil est un pays à deux vitesses. Il y a le pays utile qui est fliqué constamment par une administration tatillonne, et il y a le pays délégué aux mafias qui produit moins certes mais apporte une ressource inestimable aux yeux de l’establishment : des millions de votes captifs. Mais, ne vous inquiétez-pas, Lula est là et Bolsonaro est en résidence surveillée. La démocratie a donc triomphé !

        Arnaud Desplechin: secrets d’artistes


        Arnaud Desplechin a, comme tout grand cinéaste, une manière bien à lui de filmer sa propre histoire, avec la distanciation voulue, mais aussi la plus grande sincérité à fleur de peau. Son projet artistique est une passionnante révélation de lui-même. Il reprend avec régularité le même fil narratif, auquel il ne fait subir aucune distorsion majeure. Seuls les personnages changent et apparaissent avec leurs contradictions, et souvent la fatalité de leur existence. C’est que Desplechin ne filme pas d’abord les événements, mais ce qu’ils cachent. Non pas tant le phénomène, pour reprendre le langage de Kant, que le noumène, c’est-à-dire tout ce qui n’apparaît pas à première vue, mais qui est derrière, sous-jacent et que parfois l’art peut rendre visible aux spectateurs attentifs.

        Amour de jeunesse et paternité

        Quel est le personnage principal du nouveau film de Desplechin, Deux pianos ? Mathias Vogler, pianiste virtuose qui revient du Japon où il s’était volontairement enterré ? Ou Claude, son amour de jeunesse, mariée à Pierre, jadis le meilleur ami de Mathias ? De fait, Deux pianos s’ouvre sur l’image de Claude reflétée dans un miroir, comme pour nous dire que c’est sur elle que le cinéaste veut s’attarder. Sur elle, et sur son fils Simon. Comme toujours, chez Desplechin, l’enfant est celui des autres, même si en réalité le vrai père de Simon se révèle être Mathias. D’où des rapports extrêmement apaisés entre Mathias et Simon, car tous deux sont placés dans une situation idéale pour que leur relation trouve son équilibre. Il y a là une représentation symbolique plutôt intéressante de la paternité, qui ne nie pas la filiation, mais la sublime.

        Des personnages « dostoïevskiens »

        Deux pianos donne souvent l’impression d’une vie de chaos. La caméra de Desplechin est imprévisible, et toutes les scènes défilent de manière inattendue. Nous sommes loin du classicisme. Aussi bien, le comportement de Mathias échappe à toute logique. C’est un personnage « dostoïevskien » au sens plein du terme. Malgré son talent de pianiste, il erre dans l’existence, sans but. Heureusement, il est flanqué d’un bon génie, Max, son agent, joué par Hippolyte Girardot, qui le sort de toutes les embrouilles dans lesquelles il se fourvoie. Il y a aussi, face à lui, la grande figure impériale, mais déjà sur le déclin, d’Elena, son professeur de piano, jouée superbement par Charlotte Rampling. Elena est une artiste d’une exigence folle, qui ne passe rien à quiconque, pas même à elle-même. Ainsi, elle confie au seul Mathias un secret qui l’obsède : « J’ai un secret, lui dit-elle, je vais arrêter la musique… » Sa mémoire la quitte, elle ne parvient plus à mémoriser les partitions qu’elle joue. Plus grave : « Je perds qui je suis. » Le thème du silence, et de son corollaire, la mort, obsède Desplechin. C’est pourquoi sans doute a-t-il choisi pour cette fois de nous parler du monde de la musique et de ses « virtuoses » déracinés.

        Une culture juive essentielle

        Comme à son habitude, Desplechin se plaît à multiplier les références au judaïsme et à la culture juive. Cela donne à son propos une belle profondeur. Par exemple, le mari de Claude, Pierre, est juif. Il racontait à sa jeune femme des histoires juives puisées chez Martin Buber, qui la faisaient se tordre de rire. À tel point — moment extraordinaire — que celle-ci, lors de l’enterrement de son mari, va essayer, devant l’assemblée présente, d’en raconter une, mais elle le fait si maladroitement que, dans ces tristes circonstances, sa blague fait un flop retentissant. Du moins, ce détour par l’humour juif pour évoquer l’adultère permet-il à Claude de soulager sa conscience, et peut-être de se réconcilier, au-delà de la mort, avec Pierre.

        Un univers désaxé

        J’ai eu, au tout début, un peu de mal à entrer dans Deux pianos. Je me demandais comment il fallait comprendre les premières scènes avec Mathias, interprété par le jeune acteur François Civil. Le film, pour moi, a commencé à marcher vraiment à partir du moment où je me suis dit que Mathias n’était pas dans un état psychologique normal, mais que très probablement il luttait contre une « psychose » latente qui, peu à peu, l’envahissait. J’ai pensé alors au Journal d’Hélène Berr, où l’on suit une jeune fille juive, agrégée d’anglais, dans sa vie quotidienne sous l’Occupation allemande, jusqu’au moment où le piège, qu’elle sentait arriver inconsciemment, se referme sur elle. Je dois dire que la manière dont Desplechin arrive à transposer ce climat hypnotique au cinéma, c’est du très grand art.

        Nadia Tereszkiewicz © Emmanuelle Firman

        La prestation de Nadia Tereszkiewicz dans le rôle de Claude est mémorable. Elle porte le film sur ses épaules, et c’est son interprétation qui, à elle seule, donne son sens à l’histoire. Si tout se termine bien, c’est grâce à elle. Le personnage de Claude rééquilibre parfaitement le propos pessimiste du cinéaste, elle redonne de la joie et de la gaieté à ce qui n’en avait plus. La force de Deux pianos repose sur ce personnage de Claude et son amour de la vie. Le film de Desplechin s’incarne en elle.


        Arnaud Desplechin, Deux pianos. Avec Charlotte Rampling, Nadia Tereszkiewicz, François Civil. Drame, 1 h 55. En salle depuis le 15 octobre. 1h 55min

        « Histoires ordinaires et extraordinaires », le dernier film de Laurent Firode…

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        …ou comment raconter merveilleusement l’histoire de personnes racontant des histoires.


        Au cinéma L’Espace Saint-Michel, à Paris, le samedi à 18h20

        Le scénariste et réalisateur Laurent Firode continue de nous enchanter. En plus de ses courts Films à l’arrache mettant en pièces l’écologisme, le progressisme et le wokisme, et après les très réussis Monde d’après 1, 2 et 3 et le magistral Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas[1], il vient de réaliser un nouveau petit bijou cinématographique, loin des films subventionnés ressassant les mêmes sujets politiquement corrects. Il y est parvenu avec un budget dérisoire. Le scénario et la réalisation résultent d’une évidente maîtrise technique et esthétique. Les comédiens et les comédiennes sont tous remarquables. La musique d’Igor Dvorkin (Pale Shadow) ponctue idéalement les chapitres de ce magnifique livre d’images filmées. Oyez, oyez, braves gens, le cinéma français n’est peut-être pas (totalement) mort ! 

        Film à l’arrache à l’atmosphère troublante

        Onze personnes participant à un stage d’écriture doivent écrire une histoire. Tel est le sujet du merveilleux film de Laurent Firode, Histoires ordinaires et extraordinaires[2]. Onze saynètes drôles, poétiques, étranges, bouleversantes ou surprenantes, montrent ces personnes tentant de raconter l’histoire qu’ils doivent écrire. La vie est pleine d’événements qui n’attendent que d’être racontés. La tête des hommes est pleine de rêves et de cauchemars qui n’attendent que d’être écrits. La source des histoires n’est pas près de se tarir. Mais quelle histoire raconter ?
        Et comment la raconter ?

        A lire aussi: «C’était mieux demain»: de la satire à la propagande progressiste

        Il existe mille et une manières d’inventer puis de raconter une histoire. Laurent Firode se propose de nous en dévoiler quelques-unes à travers ces personnages qui, rêvant, affabulant, s’inventant une autre vie, tentant désespérément de lutter contre la solitude, de tromper l’ennui ou d’enjoliver une expérience douloureuse, nous ressemblent tant. Des sentiments contradictoires nous envahissent au fil des scènes abordant subtilement différents genres littéraires ou cinématographiques: fantastique, polar, drame, comédie, etc. Une élégante et troublante atmosphère entoure ces êtres en quête d’inspiration. Laurent Firode est un poète facétieux qui use avec humour et tendresse de tous les moyens que son art met à sa disposition pour contrarier la mélancolie qui afflige certains de ses personnages et nous atteint aussi parfois. Lui aussi raconte des histoires. En l’occurence, des histoires de gens racontant des histoires tour à tour distrayantes, cruelles, baroques ou tout bonnement incroyables. Des histoires pleines des désirs, des déceptions, des espérances qui animent et souvent tourmentent les hommes. Le réel, dit le réalisateur en voix off, regorge d’histoires extraordinaires. Il suffit d’être attentif aux détails, aux petites choses inhabituelles, aux circonstances étonnantes. La sensibilité et le pouvoir imaginatif de chacun se chargeront du reste. Car nous sommes tous des inventeurs d’histoires en puissance.

        Surprises

        Dès les premières secondes de chacune de ces onze histoires, le spectateur ne pourra d’ailleurs pas s’empêcher de chercher à deviner à quel genre littéraire ou cinématographique elle fait référence – romantique, dramatique, fantastique, policier, etc. – et, croyant l’avoir découvert, d’en échafauder la suite. Mais il y aura des surprises. Les histoires de nos écrivains en herbe aboutiront souvent à des dénouements inattendus – l’art du conteur sera d’avoir su retenir l’attention du lecteur ou du spectateur jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment de la récompense suprême : la perceptible émotion de ces derniers, preuve indiscutable d’une histoire réussie. À ce propos, une chose est certaine : l’art de raconter une histoire est un art que, pour notre plus grand plaisir, Laurent Firode maîtrise de bout en bout.

        P.S : Laurent Firode prépare en ce moment son prochain long-métrage, Jupiter II – Le Retour, un film satirique sur la réélection d’Emmanuel Macron. Sachant pertinemment qu’aucune subvention publique ne lui sera octroyée, le réalisateur a lancé un appel aux dons privés via son site. 


        [1] Ces films sont disponibles en VOD : https://lesfilmslarrache.vhx.tv/products    

        [2] Ce film n’est malheureusement visible qu’au cinéma L’Espace Saint-Michel, dans le 5ème arrondissement de Paris, le samedi, séance de 18h20. 

        Main basse sur le cinématographe

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        Schopenhauer et le monde comme il va: pourquoi il faut lire «Le Monde comme volonté et représentation» en 2025

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        arthur schopenhaeur gemma salem
        Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1821–1893). DR.

        Philosophie. Quatre raisons de lire l’ouvrage le plus important du « Bouddha de Francfort ».


        « Connaissez-vous Schopenhauer ? » Lorsqu’il pose cette question à Edma Roger des Genettes en 1879, Flaubert ne se doutait pas de l’étonnante pérennité de son interrogation.

        Et nous, connaissons-nous Schopenhauer ?

        Pareil à l’arbre qui se juge à ses fruits, on ne peut juger d’un philosophe qu’à travers son œuvre. Dans le cas de Schopenhauer, quelle meilleure porte d’entrée à sa philosophie que la lecture du Monde comme volonté et représentation ?

        « Je suis l’auteur du Monde », déclare-t-il. Il fallait donc une occasion solide pour ouvrir ce monument de la pensée du XIXe siècle. En effet, dans un monde où tout va vite, où tout est fini avant même d’avoir commencé, les quelque 1500 pages du grand œuvre du « Bouddha de Francfort » ont de quoi rebuter jusqu’aux esprits les plus consciencieux. La Pléiade nous offre d’allier l’utile à l’agréable en (re)découvrant le livre dans une superbe édition qui reprend la traduction en deux volumes parus en Folio Essais, augmentée de notes abondantes, d’une préface et d’une notice, qui situeront dans la trajectoire personnelle de l’auteur et dans l’histoire de la philosophie occidentale sa genèse, ses conditions de rédaction et de réception.

        Depuis sa première publication en 1818 par un jeune philosophe même pas trentenaire, jusqu’aux derniers commentaires parus dans un deuxième tome en 1844, le livre est, à l’instar des Essais de Montaigne, l’œuvre d’une vie. Le philosophe y postule un retour à une honnêteté intellectuelle basée sur une distinction franche entre le mot et la chose. Profondément critique, la philosophie schopenhauerienne délaisse la question scientifique du « pourquoi » des choses, pour un retour au fondement des phénomènes. L’architectonique de l’ouvrage tente d’apporter une vue globale du monde selon quatre volets : métaphysique, esthétique, éthique, et épistémologique.

        La philosophie de Schopenhauer est personnelle, et ne vaut que comme constat. Œuvre du temps, Le Monde se nourrit d’une acuité d’observation, de lectures, de jugements personnels. C’est ce primat donné à l’individualité, transcendant les âges et les frontières, qui fait du Monde un ouvrage essentiel et atemporel, et offre au lecteur de 2025 de multiples raisons de le lire. 

        1- Parce qu’il place l’homme au centre de ses questionnements

          Dans la cosmologie schopenhauerienne, l’homme fait figure d’exception.

          Contrairement à l’animal, tout individu est doué de raison, et ce faisant, dispose d’une capacité de réflexion suffisante pour prendre le monde comme objet de ses réflexions. « L’homme est un animal métaphysique », capable de prétendre à « une connaissance dépassant l’expérience, c’est-à-dire les phénomènes donnés » (ch. 17 des Suppléments) ou la « représentation », pour reprendre les mots de son grand œuvre. De ce fait, par sa capacité à accéder à « ce qu’il y a derrière la nature et qui la rend possible », l’homme est conditionné à réfléchir sur son sort, et à accepter la réponse qu’il trouve à ce besoin, aussi cruelle soit-elle. Là où l’animal jouit de toute « la quiétude » de son regard, l’homme est condamné à une inquiétude, une angoisse existentielle. Voilà que l’homme, qui se croyait au sommet de l’ordre naturel, se trouve être le jouet, mais conscient (d’où la douleur) d’une force dont il ignore tout, mais ne peut que voir ses désastres à l’œuvre dans le « pire des mondes possibles »

          Dès lors, comment articuler ces deux points centraux ? Sont-ils seulement conciliables ? En usant d’une audacieuse capacité de spéculation, Schopenhauer répond par l’affirmative : par la voie de ses sens, l’homme est capable de se forger une image voilée du monde environnant, mais il ne faut pas oublier que cette réalité (ou représentation) prend sa source dans une volonté, qui l’anime autant qu’elle anime l’homme.

          2- Parce que le livre est étrangement d’actualité

            Découlant directement de la notion de volonté entendue comme vouloir-vivre, la question du mal est centrale dans le Monde. L’origine de cette conviction du mal supérieur au bien prend racine dans une expérience douloureuse sur laquelle revient longuement la préface de Christian Sommer : en 1804, alors adolescent, Schopenhauer visite la France. À Toulon, le spectacle de galériens enchaînés le frappe d’horreur et de consternation. Le constat édifiant n’aura de cesse de le pousser à aller aux origines du mal et de la souffrance des hommes, guettant les aspects multiples de cette volonté, qu’elle soit haine, ou capacité à écraser l’autre pour établir son propre intérêt. 

            Le combat est sans fin, et résonne encore de nos jours d’une façon si particulière. Du Moyen-Orient à l’Ukraine, du Vénézuéla au Népal en passant par le Mali ou le Darfour, la brutalité des hommes n’a pas de frontières. Les causes ne manquent pas de s’entretuer, et de raviver l’éternelle question de la présence du mal sur terre.

            Depuis le XVIIIe siècle, les tentatives de réponse sont nombreuses : Leibniz a composé une passionnante Théodicée (1710), subtil mélange de philosophie et de théologie. Schopenhauer, lui, reprend cette question en la soustrayant à l’aspect théologique. Délivré de la fable religieuse, l’homme est condamné à une lucidité. « Le meilleur des mondes possibles » de Leibniz n’existe plus devant tant d’atrocités. Aussi, s’il attend un quelconque secours, il ne peut venir que de lui seul.

            3 – Parce que la voie du salut est possible

              Trop souvent réduite au pessimisme, la philosophie morale de Schopenhauer ne suppose pas que le bonheur est impossible. Cependant, il s’agit de ne pas conclure à une inversion trompeuse des valeurs : si elle est présente, la joie abolit la souffrance et l’ennui comme normes d’existence, non l’inverse.  

              Pour sortir de cet emprisonnement du principe d’individuation, l’homme doit s’élever à une noblesse d’âme, et reconnaître chez l’autre le même principe destructeur qui le pousse à vivre dans la recherche perpétuelle de l’assouvissement afin qu’il n’aille pas nier la volonté d’autrui. L’empathie, autant que la pitié, la douceur et la générosité, débusquent le jeu funeste auquel nous contraint le vouloir-vivre, et acte le triomphe de la connaissance : « seule cette vision, en supprimant toute différence entre mon individu et celui d’autrui, rend possible et explique l’intention parfaitement bonne, même quand elle va jusqu’à la tendresse désintéressée et jusqu’à l’abnégation la plus magnanime. » (§ 68)

              Par une connaissance intuitive, l’homme peut et doit canaliser le vouloir-vivre. Trois attitudes transforment l’homme de l’intérieur : en refusant les modes d’expression des pulsions, le saint trouve cette force qui lui permet de prendre la pente opposée à celle de ses désirs ; la pratique de l’ascèse permet à l’homme d’accueillir avec joie les offenses d’autrui, car, sans le contraindre au mal, elles lui sont un rappel salutaire de sa victoire sur le vouloir-vivre.

              Mais c’est à travers l’art que l’homme renoue avec la quintessence du monde.

              4 – Parce qu’il postule que l’art est un refuge

              Comment éteindre les fracas de ce monde ? Comment fuir la guerre perpétuelle des hommes ? La solution est simple, peut-on penser, il faut annihiler la volonté. C’est penser un peu rapidement, répond Schopenhauer. La volonté est un principe dont on ne voit que la représentation à l’œuvre dans le monde. Reste la voie du suicide. Inutile, répond Schopenhauer, car en me supprimant, je ne supprime qu’une représentation de la volonté. La volonté est une vérité philosophique, et échappe aux formes de l’espace et du temps, ainsi que le rappelle le paragraphe 23 du Monde : « La volonté désigne la chose en soi de tout ce qui apparaît en ce monde, la forme de tous les phénomènes. »

              Une piste réside dans le bannissement des trois formes de l’intuition humaine : le besoin, le désir et l’envie. Ne peuvent y parvenir que ceux capables d’une élévation de la conscience au-dessus du theatrum mundi. L’art, en dépersonnalisant l’individu, lui offre la possibilité de devenir une « conscience meilleure », digne de contempler les Idées qui président aux choses de ce bas monde.

              La position esthétique est la plus élevée car elle suggère une reconnaissance lucide du mal dans la volonté. En parler, c’est déjà la combattre. (À cet égard, l’éthique philosophique poursuit doublement cet affranchissement de la volonté, car non seulement elle offre au philosophe une voie de salut, mais elle le contraint à forger autour de lui une communauté d’hommes, eux aussi disposés à propager l’idéologie.) « [À] l’instant même où, détachés du vouloir, nous nous adonnons à la connaissance pure et dénuée de volonté, nous pénétrons pour ainsi dire un autre monde dans lequel tout ce qui meut notre volonté, et par là même ébranle avec tant d’intensité, n’est plus. » (III, §38)

              Philosophie du vécu plus que de l’enseignement (Nietzsche ne s’était pas trompé !), la doctrine de Schopenhauer s’impose donc par toute la force de l’expérience qui lui préexiste, et en laquelle chacun est appelé, non à adhérer, mais à tirer de son substrat toute la force de résilience : « D’un tel homme qui, après de longues luttes contre sa propre nature, l’a enfin dépassée, il ne reste plus qu’un être de pure connaissance, un miroir imperturbable du monde. » (IV, § 68)

              1728 pages

              Le Monde comme volonté et représentation

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              Le jaune de la discorde

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              © WILD BUNCH - FRANCE 3 CINEMA - ATELIER DE PRODUCTION - KALLOUCHE CINÉMA - LES FILMS VELVET - SRAB FILMS

              Virginie Efira projetée dans la France périphérique, cela vous tente? La crise des gilets jaunes précipitera-t-elle la fin de son couple? Ce suspense, loin d’être haletant, est à découvrir au cinéma mercredi. Ou à la télévision dans quelques mois…


              Votre serviteur l’avoue, il y allait un peu refroidi, voir Les Braises. Virginie Efira affublée d’un gilet jaune ? Karine turbine à l’usine quand elle ne milite pas au milieu de ses potes activistes, tandis que Jimmy, son jules, a (secrètement) des problèmes de trésorerie avec Bouvier, la petite entreprise de transport routier qu’il a mise sur pied et à laquelle il se consacre sans compter ses heures. Leur fils Enzo passe son bac, leur fille adolescente pratique le judo. Le couple a le projet de retaper la maison, entre autres pour lui installer un tatami. Ce n’est pas la lutte finale, mais c’est tout de même le combat pour les deux bouts. Tout baignerait dans le petit ménage sans cette révolte qui s’agrège sur les ronds-points : elle accapare Karine hors des heures de taf, ce qui a le don d’excéder Jimmy.  « Je fais ça pour la France », assure-t-elle. « Tu te prends pour Jeanne d’Arc ? La France ne t’a rien demandée ! », rétorque l’époux.  

              A lire aussi: Arnaud Desplechin: secrets d’artistes

              Le film somnole ainsi pendant pas loin de deux heures, alternant conciliabules entre « gilets jaunes », débats du couple à portée du liquide vaisselle, échanges acerbes qui finissent par tourner court quand Karine, ha mais, décide toute seule de céder à l’appel du devoir : courir manifester dans la capitale, pour faire masse de gilets jaunes contre Macron. Assumant le risque de se retrouver prise en étau entre casseurs et CRS. Inévitable – vous étiez pourtant prévenus !

              Même si le dîner de Noël en famille a sauvé les apparences, la crise est bien là, entre Karine et Jimmy. Gilet jaune n’est pas gilet de sauvetage. Les Braises ? Un film éteint.   

              Les Braises. Film de Thomas Kruithof. Avec Virginie Efira, Arieh Worthalter. France, couleur, 2025. Durée: 1h42

              En salles le 5 novembre

              Camus, Orwell, un déjeuner de soleil

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              Dans son roman, Alexis Lager imagine la rencontre et les échanges intellectuels entre Camus et Orwell dans le Paris de l’après-guerre…


              Le roman d’Alexis Lager, secrétaire de la Société des Études camusiennes, débute par le repos forcé d’Albert Camus, victime d’une rechute de tuberculose. Nous sommes le 25 janvier 1950, dans une villa près de Cabris, la neige est tombée d’un coup et Camus a froid. Il vient d’apprendre la mort de George Orwell, l’auteur de La Ferme des animaux et surtout de 1984. Cet antistalinien acharné, ami d’Arthur Koestler, est décédé dans un hôpital londonien, le 21 janvier, terrassé par la tuberculose. La maladie a emporté le célèbre journaliste qui avait couvert la guerre d’Espagne, n’hésitant pas à troquer la plume pour le fusil, combattant avec les républicains contre les troupes de Franco soutenues par les nazis. Il fut gravement touché à la gorge, cette blessure l’obligeant à s’exprimer avec une étrange voix métallique. Camus se souvient alors que dans un Paris en proie à l’épuration sauvage, les deux hommes étaient convenus de déjeuner aux Deux Magots.

              Embarqués dans la galère du temps

              Alexis Lager, à partir de nombreux textes des deux écrivains engagés dans le siècle, imagine leur échange qu’il situe le dimanche 25 février 1945. Camus, fatigué par la tuberculose qui ne le lâche pas, épuisé par ses articles à Combat, et surtout la rédaction compliquée de La Peste, consent à rencontrer Orwell qui arrive le premier au rendez-vous. Après quelques phrases de présentation convenues, la discussion commence. Elle nous replonge dans la période troublée de la fin de la guerre, des trahisons, des vengeances, des incertitudes quant à l’avenir de la France et de la paix à construire en Europe. Orwell, dans ses démonstrations, apparait pragmatique. La guerre l’a rendu catégorique : l’ennemi, désormais, c’est le stalinisme. Pour la France, c’est le parti communiste, dont la patrie est l’URSS. Il a vu à l’œuvre les communistes espagnols qui ont empêché « qu’une révolution sociale se fasse en Espagne en supprimant tous ceux qui la portaient : « le P.O.U.M, auquel il appartenait, les différents groupes anarchistes. » Camus n’est pas loin de penser la même chose, même s’il n’a pas combattu en Espagne, comme le fit Malraux, lequel n’est pas épargné par Orwell, ce dernier le trouvant trop lyrique et suspect son héroïsme. Camus, malgré la force politique que représente le PCF, et qu’il craint, ne tombe pas du côté des gaullistes. « Je crains que le gaullisme qui s’impose ne soit qu’un retour à l’ordre, à un conservatisme bourgeois ». Orwell confirme qu’il est un homme de terrain et Camus tente de préserver sa liberté de pensée dans un monde où faire un choix devient pourtant une nécessité. Les deux intellectuels sont du reste d’accord sur le rôle de l’écrivain au cœur de la cité. Il doit s’engager au nom « de l’injustice et de la misère du monde. » Un écrivain ne peut pas avoir une « attitude purement esthétique envers la vie. » Camus rejoint Orwell et emploie le terme « embarqué » emprunté à Pascal. « L’artiste est embarqué dans la galère de son temps, souligne Camus. Et il doit s’y résigner. » C’est assez stimulant de lire cela alors que la production littéraire nous ensevelit sous les récits autocentrés et familiaux.

              A lire aussi: Jacques Bainville lecteur

              Un récit convaincant

              Les plats sont chauds malgré les restrictions. La conversation se poursuit, chacun affute ses arguments, le ton reste courtois, les deux écrivains s’estiment. Ils évoquent encore l’Europe à reconstruire, lorsque l’Allemagne sera définitivement vaincue ; le processus de décolonisation qu’ils lient à la réussite de la nouvelle Europe. Orwell, plus lucide que jamais, déclare : « La France, de son côté, devrait préparer l’autonomie de l’Algérie, du Maroc et de l’Indochine. » Il n’est pas convaincu que de Gaulle aille dans la bonne direction. Camus se tait. L’Algérie, c’est un sujet sensible chez l’intellectuel, né à Mondovi. Et puis il y a le sujet de la peine de mort. Robert Brasillach vient d’être fusillé le 6 février 1945. Camus détestait l’écrivain collaborateur, qu’il juge piètre romancier, mais il a signé la pétition en faveur de sa grâce refusée par l’homme du 18-juin. Camus est abolitionniste, dans la lignée de Victor Hugo. Orwell, plus direct, plus incisif que l’auteur de L’Étranger, affirme : « À vrai dire, on ne se venge jamais. On veut se venger lorsque l’on est impuissant, et qu’on a conscience de l’être : dès que ce sentiment d’impuissance disparaît, le désir de vengeance s’évanouit avec lui. » L’actualité récente ne lui donne pas tort.

              Le dernier chapitre réserve une chute étonnante qui rend le roman particulièrement réussi.

              Alexis Lager, Le songe des esprits libres : Camus – Orwell 1945, Le Passeur éditeur. 208 pages

              Le songe des esprits libres: Camus - Orwell 1945

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              Saint Diego

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              L'écrivain Bernard Morlino. DR.

              En ce dimanche des défunts, il faut lire Maradona, il était une foi de Bernard Morlino aux éditions Les livres de la Promenade (sortie le 18 novembre). Cette « butographie » préfacée par Éric Cantona est un bréviaire, une mélopée, une échappée solaire, un chant des morts pour l’immortel des terrains de foot !


              Bien après, quand les Hommes n’auront plus d’espoir, qu’ils erreront au royaume des morts ; quand ils auront tout perdu, tout gâché, tout oublié, qu’ils auront été vaniteux et lâches, mal aimés et tristes, une image leur apparaîtra. Les sauvera, peut-être. Les guidera sûrement. Saint parmi les saints. Un Argentin râblé comme les paysans berrichons terreux et noirs de peau, à la chevelure frisée et huileuse, un joueur ténébreux venu des quartiers pauvres d’un sous-continent mal défini, d’un pays d’immigrés italiens de lointaine ascendance européenne, un homme seul, le torero est toujours seul, face à son destin, face à son peuple, face au chaos ; un virtuose à la main d’or, un prince en savates, avant-garde d’une humanité défaite, cette comète réinventa un sport soi-disant inventé par les Anglais aux XIXème siècle.

              Génial et roublard

              Diego Armando Maradona est le foot. Son incarnation. Son essence. Sa mythologie et son onde nostalgique. Le foot de rue, le foot des copains, le foot ascenseur social, le foot métaphorique, le foot érigé en art populaire, le foot qui fait oublier la laideur du monde, le foot qui est plus qu’un jeu, une manière d’être, de bouger, de respirer, d’accélérer, de jongler, de s’amuser avec le ballon, de le glisser là où on ne l’attend pas, de le détourner de sa trajectoire. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’admirer les grands peintres baroques espagnols, de lire Cervantes dans sa langue natale, d’écouter une sonate de Brahms, Maradona leur a donné accès gratuitement à l’indéfinissable beauté. Maradona n’est pas un joueur qui a gagné seulement la Coupe d’Italie et la Coupe du Monde, il n’a pas accumulé les trophées, les vaines statuettes comme d’autres laborieux, il a façonné nos cerveaux par son irruption, son génie, sa roublardise, sa maestria, son engagement sans fin, sa veine. Il n’est pas utile de s’intéresser au foot, de suivre un quelconque championnat, il suffit juste de regarder. Simplement se laisser porter par cette geste magnifique d’éclat, cette volonté d’exister par et pour le ballon rond, Diego est une religion du partage, une communion qui, durant sa courte existence, il est né en 1960 et meurt en 2020, a illuminé les yeux des enfants.

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              Partout, il a généré, engendré, nourri une admiration sincère, fiévreuse, un amour intense, rond, plein, sans aucune ombre, sans jugement, sans minoration. L’amour des peuples pour les créateurs. C’était donc ça aussi ce sport mondialisé, bouffi d’argent et d’arrogance, un jeu de pur d’intelligence et d’adresse, d’instinct et de travail, d’émotion et de frustration, une allégorie du monde des vivants. Diego fut cette lumière. Pour approcher cette icone, comprendre son parcours, son arc de vie, saisir charnellement son sens du mouvement et du tir fabuleux, sa voracité à dévorer ses adversaires, à subordonner tous les défenseurs de la planète, il fallait un écrivain sensible aux martyrs et aux champs magnétiques. Bernard Morlino nous adresse une lettre, une ode, un cri, un acte de foi et d’admiration à Maradona dans un livre qui ressemble à son idole. Pas un livre en toc de spécialiste, d’ergoteur, de compilateur, un livre d’écrivain racé, c’est-à-dire où la littérature suinte à chaque phrase, où la formule prend au cœur et au corps, où l’agencement des mots suit la chasse vers le but. « Avec tes pieds, tu boxes l’incertitude » écrit-il, dès les premières pages. Morlino se permet de tutoyer Diego comme on tutoie un dieu fraternel. Il n’a pas peur de lui. Au contraire, il partage ses souffrances et ses victoires. Les élus, Diego est l’élu, avancent souvent dans le brouillard, ils sont chahutés au gré des transferts, empêchés par les puissants, calomniés et encensés. « Ce que tu fais avec tes jambes, la Callas le faisait avec sa voix » exulte Morlino. Il raconte ces moments de bravoure et de doute, d’extase et de furie. Il remonte l’histoire à Boca Juniors et sa rivalité sociologique avec Rivers Plate. Il évoque, avec rage, son passage au Barça où on le traitait de « métèque ». Il réhabilite « la main de dieu » car les hiérarchies ne mentent pas. Diego est au sommet. Diego est un gamin du grand Sud qui relève la tête. Il a dans la peau l’héritage de tous les déshérités et la hargne des rédempteurs.

              Contre l’ordre établi

              Il prend la peine des anonymes et la transforme en une féérie. Morlino se souvient de Goikoetxea, « agresseur » de l’Athletico Bilbao au tacle sauvage. « Tu agis contre l’ordre établi », clame-t-il. Contre l’incurie arbitrale, contre ses adversaires frustrés qui veulent lui faire mal, le déposséder du ballon sans y parvenir, contre les instances qui ne comprennent pas cette adoration folklorique et incontrôlée… Maradona remet simplement le foot au centre du terrain.

              Alors oui, tu fascines les stades. Tu enflammes ta nation. Tu écris l’Histoire de ton sport. Et puis un jour, tu débarques à Naples, Naples la « pouilleuse », moquée, salement accueillie par l’Italie industrielle du Nord. À Naples, tu es intouchable. Tu voles. Tu enchantes. Tu rassasies. La ville n’avait pas connu pareil tremblement. Tu réveilles les fiertés. Tu fais de la frustration des miséreux, une danse incantatoire.
              Morlino, en grand connaisseur de la littérature, en appelle à Borges pour cerner ta personnalité. Des centaines de livres existent sur ta trajectoire, celui-ci est le plus vibrant, le plus vrai, le plus essentiel.

              Maradona, il était une foi de Bernard Morlino – Les livres de la Promenade  350 pages

              Maradona, il était une foi

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              Pasolini: un mort si proche…

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              « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme » affirmait-il.


              A priori, rien de commun entre Pier Paolo Pasolini, assassiné le 2 novembre 1975 sur un terrain vague d’Ostie, et moi.

              Pourtant, bien avant l’excellent article de Jacques de Saint Victor « Pasolini : enquête sur un assassinat plein de mystères » dans Le Figaro du 29 octobre 2025, je m’étais toujours senti étrangement familier, complice, avec cette âme torturée, avec cette personnalité si complexe, dont les contradictions et les paradoxes faisaient l’infinie richesse ; avec cette incroyable honnêteté qui, malgré les apparences, ne la rendait prisonnière d’aucun camp, dès lors que l’expression de la vérité, selon lui, était en jeu.

              Homosexuel, prenant tous les risques d’une existence de plaisirs débridée, détesté autant qu’il pouvait être admiré par ailleurs, écrivain, cinéaste, profondément respectueux des gens de peu, des simples, des modestes, tout en étant exigeant et vigilant au service d’une culture dont il voulait préserver l’intégrité et l’universalité, Pasolini, par ses fulgurances et ses provocations, par l’étrangeté même de ses obsessions, parvenait cependant à intéresser bien au-delà de lui-même, de ses affinités propres, de ses chemins intimes préservés des curiosités vulgaires.

              A lire aussi: Jacques Bainville lecteur

              Avec lui, je n’étais pas loin de me retrouver dans un paysage humain qui, délesté du crime, me faisait songer à la passion que j’avais éprouvée devant certaines destinées à la cour d’assises de Paris, et qui, bizarrement, engendraient parfois comme une impression d’obscure fraternité, dont il convenait que je tirasse souvent les conclusions les plus répressives qui soient.

              Pasolini faisait partie de cette catégorie rare d’êtres, où, plus forte que les dissemblances, surgissait une trouble empathie, en dépit du gouffre qui les séparait du commun.

              Je ne sais si, chez moi, cette dilection constante pour les ombres plus que pour les lumières a préexisté à une vie professionnelle me contraignant à considérer les premières bien plus que les secondes ou si, dans un même mouvement, ma sensibilité ne s’est pas conjuguée avec ma mission d’accusateur public, que j’ai toujours perçue d’abord comme une salubre opération de débroussaillage intellectuel, judiciaire et humain.

              On a souvent fait un sort à sa défense de la police qui aurait dû être soutenue parce qu’elle relevait d’un prolétariat avec lequel ses agresseurs pouvaient être complices socialement.

              Comment aurais-je pu demeurer, surtout, indifférent à cette réflexion, si actuelle, de Pasolini dans les Lettres luthériennes, qui dit tout du renversement de nos valeurs, de nos hiérarchies éclatées, de la pauvreté et de la confusion de notre langage, de la perversion de nos principes et de nos idées : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme ».

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              Avec cette pensée, dont la densité signifie plus et mieux que bien des verbeuses dénonciations, on est immédiatement saisi par un double constat : le fascisme, sur tous les plans, a changé de camp ; il n’est plus là où l’on avait l’habitude de le trouver et de le blâmer, et il sert désormais, dans une odieuse banalisation, à frapper d’opprobre toute contradiction qui ne serait pas conforme à cet antifascisme de pacotille, à ses diktats inspirés par la bonne conscience et par une idéologie qui se flatte de laisser le réel à ses portes.

              Aussi la gauche et l’extrême gauche traitent-elles de fascistes, de nazis, ceux qui ont l’impudence de les contester ; les conservateurs sont stigmatisés, et les réactionnaires assimilés aux bourreaux d’hier. Il ne se passe pas une journée sans qu’on ne nous annonce que le fascisme serait à notre porte – et, le lendemain, tout étonnés de nous découvrir encore vivants, nous nous réveillons et ouvrons les yeux sur la démocratie.

              Oui, Pasolini est un mort proche, si familier, à la fois tellement à part, mais si terriblement, si tragiquement, si lucidement humain, qu’il demeure, malgré le passage du temps, en nous, tel un mystère que nous n’essayons pas de déchiffrer à notre mesure.

              Parce que ce mystère, c’est moi, c’est nous – avec lui.

              Mon ami et allié David Carr-Brown

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              Le réalisateur de documentaires britannique David Carr-Brown © Photo : Philippe Lacoche

              Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


              Comme toutes les très jeunes femmes, ma Sauvageonne adore sortir. Il y a peu, c’était encore l’été, nous nous sommes rendus au quartier Saint-Leu, à Amiens, et abreuvés au bar Le O’Bélu, en contemplant la Somme et les chevesnes et vandoises qui s’y trouvaient encore. Nous avons eu le plaisir de boire quelques verres en compagnie du cinéaste-documentariste David Carr-Brown. Connu internationalement pour ses réalisations – souvent d’investigation – de grande qualité, il a choisi de s’établir à Amiens en juillet 2022. J’ai fait sa connaissance grâce à mon copain Arnaud Viviant, écrivain, journaliste, critique littéraire (en particulier au Masque et la Plume, sur France Inter) et psychanalyste que j’avais côtoyé quand j’étais journaliste chez Best. « Fais-lui découvrir la ville ! » me dit un soir Arnaud. Ce que je fis tout de go.

              Nous prîmes l’habitude, David et moi, de nous retrouver au Cheers, un café très cosmopolite de Saint-Leu qu’il fréquenta jusqu’à se récente fermeture. Et nous sympathisâmes. J’ai toujours aimé les Britanniques (et nos alliés en général) qui nous ont aidé à vaincre, d’abord, nos bons amis d’Outre-Rhin porteurs de casques pointus comme de petits et ridicules paratonnerres, puis ces fumiers de nazis qu’on ne détestera jamais assez et sur lesquels je déverserai de la haine jusqu’à mon dernier souffle. Or, David est l’incarnation même de l’Anglais avec son élégance so british, son léger accent birkinien, et son goût pour nos meilleurs vins rouges. Bref : rapidement, David et moi sommes devenus amis. J’admire ses créations, sa carrière. N’a-t-il pas constitué un fonds d’archives sous forme d’entretiens avec des personnalités aussi diverses qu’épatantes : Susie Delaire, Claude Autant-Lara, Charles Vanel, René Char, etc. ? N’est-ce pas à lui que nous devons le documentaire Tranquillement la peur, diffusé sur Antenne 2, qui connut un franc succès ? N’est-ce pas lui encore qui, en 1983, co-fonda Gamma Télévision, département audiovisuel de l’agence Gamma ? A la même époque, il réalisa une série de trois émissions sous la houlette du philosophe Michel Foucault, notamment sur les Brigades rouges et la Cisjordanie. Puis, dans les années 90, il conçut pour Arte, un film audacieux et très lucide sur l’islam, qui, selon lui, serait impossible à diffuser aujourd’hui. A cela s’ajoute un portrait édifiant de Tony Blair diffusé juste après son élection, et bien d’autres œuvres puisqu’il est l’auteur de quelque cent cinquante films, documentaires, courts-métrages, etc.

              De tout cela, nous avons parlé souvent. Mais secrètement, je me demandai ce qui avait bien pu l’attirer dans notre bonne ville d’Amiens. Un jour, il m’a avoué qu’il sentait ici, tout le poids de la Première Guerre mondiale et qu’il avait l’impression que les plaines du Santerre étaient imbibées par le sang de ses ancêtres. Ce n’est pas tout : à Amiens, il adore la gare, la Tour Perret, la cathédrale, l’architecture du club nautique et vénère le quartier Saint-Leu où il rêve d’habiter un de ces jours. Tout de suite, il s’est constitué un réseau d’amis. Dois-je avouer à mon tour que je suis très fier d’en faire partie ?

              Taïwan, l’autre front du monde libre

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              Le président américain Donald Trump rencontre le dirigeant chinois Xi Jinping en Corée du Sud, à Busan, le 29 octobre 2025 © The White House/UPI/Shutterstock/SIPA

              Malgré sa réussite démocratique et économique, Taïwan demeure un paria diplomatique. Pourtant, Taïwan représente désormais un enjeu plus important encore que l’Ukraine, estime notre contributeur.


              Donald Trump termine une tournée asiatique qui l’a conduit en Malaisie, en Corée du Sud et au Japon, mais non à Taïwan. Une telle visite aurait été interprétée par Pékin comme une provocation directe. Ce choix illustre le paradoxe d’une situation devenue centrale : Taïwan demeure l’un des plus anciens alliés des États-Unis, tout en représentant la ligne rouge absolue de la République populaire de Chine.

              Le véritable test stratégique pour l’Occident ne se situe plus en Europe, mais en Asie, autour de la défense de Taïwan. Pékin revendique sa souveraineté sur l’île et multiplie les démonstrations de force : incursions aériennes, manœuvres navales et attaques informatiques. Une annexion de Taïwan ne constituerait pas seulement une tragédie régionale, mais un bouleversement mondial. Les États-Unis subiraient un revers historique ; le Japon, la Corée du Sud et l’Australie se retrouveraient fragilisés, et l’ensemble du système d’alliances occidental serait ébranlé.

              Une chute de Taïwan entraînerait le basculement du Pacifique sous influence chinoise, d’autant que plusieurs États insulaires de la région sont déjà passés dans l’orbite de Pékin. L’île n’est pourtant nullement un « morceau de Chine égaré », mais un État souverain, libre, prospère et démocratique, tout ce que le régime communiste n’est pas.

              Une province chinoise ?

              L’argument historique selon lequel Taïwan serait une province chinoise ne résiste pas à l’examen. L’île fut d’abord peuplée par des populations aborigènes austronésiennes. Au XVIIᵉ siècle, les Néerlandais et les Espagnols y établirent des comptoirs fortifiés. Ce n’est qu’à la fin du XVIIᵉ siècle qu’elle fut rattachée à la Chine impériale, et pour une période relativement brève au regard des cinq millénaires d’histoire chinoise.

              En 1895, à la suite du traité de Shimonoseki, Taïwan devint une colonie japonaise et le resta jusqu’à la défaite de Tokyo en 1945. Après la victoire communiste de 1949, les nationalistes du Kuomintang, dirigés par Tchang Kaï-chek, se réfugièrent sur l’île et y instaurèrent un régime autoritaire sous loi martiale. Depuis cette date, Pékin n’a plus jamais exercé le moindre contrôle sur le territoire. Autrement dit, depuis plus d’un siècle, la Chine ne gouverne pas Taïwan, et le régime communiste actuel ne l’a jamais administrée.

              A lire aussi, Gerald Olivier: Trump sort sa pioche et démolit tout… sauf les fake news

              La transition démocratique débuta à la fin des années 1980 avec la levée de la loi martiale et la création du Parti démocrate progressiste (DPP). Les premières élections libres se tinrent au début des années 1990 et, en 2000, la victoire du DPP marqua la première alternance politique. Taïwan est aujourd’hui une démocratie pleine et stable, dotée d’institutions solides, d’une presse libre et d’une justice indépendante.

              Une puissance technologique, un paria diplomatique

              Malgré sa réussite démocratique et économique, Taïwan demeure marginalisée sur la scène internationale. Avec ses 23 millions d’habitants, elle n’a ni siège à l’ONU, ni reconnaissance diplomatique de la part des grandes puissances. L’île ne conserve que quelques ambassades, dont celle du Vatican, et reste exclue de l’Organisation Mondiale de la Santé, comme si l’absence de reconnaissance politique suffisait à la soustraire aux épidémies.

              Cette situation est la conséquence directe du chantage diplomatique imposé par la Chine populaire, qui exige la rupture de tout lien officiel avec Taipei de la part des États entretenant des relations avec Pékin. Taïwan est donc traitée en paria, malgré une réussite économique spectaculaire. L’île produit plus de 60% des semi-conducteurs mondiaux et près de 90% des puces électroniques de haute performance. Sans elle, les chaînes industrielles mondiales s’interrompraient : plus d’iPhones, plus d’automobiles, plus d’intelligence artificielle.

              Une dissuasion fragile, une liberté menacée

              La position militaire de Taïwan est singulière. Le Japon, la Corée du Sud et les Philippines bénéficient de traités bilatéraux de défense mutuelle avec les États-Unis : une attaque contre eux entraînerait une réponse automatique. Taïwan n’a pas de traité d’alliance formel avec les États-Unis. Washington n’est donc pas juridiquement tenu d’intervenir en cas d’agression chinoise. Le Taiwan Relations Act de 1979 définit néanmoins une coopération de défense : les États-Unis s’engagent à fournir les armes nécessaires à la défense de l’île et à maintenir une capacité d’intervention dissuasive. Cette « ambiguïté stratégique » vise à décourager Pékin sans provoquer une confrontation directe.

              A lire aussi: Assimilation, une impossibilité conceptuelle pour les Asiatiques

              Dans les années 1970, Taipei avait envisagé un programme nucléaire avant d’y renoncer. Si elle disposait aujourd’hui de l’arme atomique, la Chine oserait-elle encore envisager une invasion ? Le général de Gaulle parlait de la « dissuasion du faible au fort » : l’idée qu’un pays capable de riposter empêche le plus puissant de l’attaquer. Appliqué à Taïwan, ce concept aurait sans doute dissuadé Pékin et renforcé la stabilité régionale.

              Un impératif stratégique

              Soutenir Taïwan relève d’un impératif stratégique. Une annexion chinoise constituerait une défaite majeure pour l’Occident, une déstabilisation durable du Pacifique — désormais cœur de l’économie mondiale — et un message de faiblesse adressé à toutes les démocraties asiatiques.

              Taïwan représente ainsi un enjeu plus important que l’Ukraine. Donald Trump semble l’avoir compris : il a hâte de faire la paix en Ukraine pour que l’Amérique puisse se concentrer sur son seul adversaire véritable, la Chine.

              Rio, les faubourgs du désordre

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              Une vaste opération policière a été menée ce mardi 28 octobre 2025 dans les quartiers de Penha et d’Alemão, à Rio de Janeiro © IMAGO/Jose Lucena/SIPA

              Au Brésil, l’État a cédé le terrain aux seigneurs de guerre des favelas. Face à cet abandon, le gouverneur de Rio de Janeiro, Claudio Castro, figure de la droite brésilienne, a lancé le mardi 28 octobre une opération pour capturer les chefs du Comando Vermelho. Résultat: 121 morts. Dans ces labyrinthes de béton où la loi officielle ne passe plus, les habitants vivent sous l’autorité du crime, plutôt qu’à l’ombre de la loi, raconte Driss Ghali.


              Imaginez la Seine-Saint-Denis sans police durant cinq ans. À votre avis, dans quel état sera le département le plus dangereux de France ? C’est à ce jeu stupide et irresponsable que joue Rio de Janeiro depuis 2020. Les génies qui peuplent la Cour suprême brésilienne (STF) ont décidé que la police n’avait plus le droit de mettre les pieds dans les nombreuses favelas de la ville, au nom des droits de l’homme. Résultat : les favelas de Rio de Janeiro sont devenues la capitale du crime au Brésil, attirant des criminels en fuite qui les ont transformées en bastions imprenables. La règle a été légèrement assouplie en avril 2025, permettant le retour timide et temporaire de la police. L’opération de la police carioca qui a fait 121 morts cette semaine s’inscrit dans ce contexte. Son but est très limité, il s’agit simplement d’atténuer les effets de cinq ans de délire légal en pénétrant, ne serait-ce que quelques heures, dans le sanctuaire de la mafia et au passage y saisir des armes et des individus recherchés. Quant à libérer la population du joug des trafiquants, il n’en est pas question, la police locale étant dépassée et le gouvernement de Lula tout à fait opposé à une quelconque remise en cause de l’impunité du Comando Vermelho, la mafia préférée de la gauche brésilienne.

              Insurgés

              Le Brésil fait face à une offensive majeure du crime organisé. PCC, BDM, OKD, SDC, CV, GDE, TCP, ADA, les murs du pays sont recouverts de sigles remettant à des groupes mafieux qui contrôlent des territoires entiers.  Pendant que les veaux qui peuplent les rédactions mainstream brésiliennes et leurs correspondants bovins dans les chancelleries européennes n’ont d’yeux que pour « la menace Bolsonaro », les Brésiliens, eux, sont soumis à la terreur de la mafia. Un institut très officiel a révélé il y a quelques jours que 25% des Brésiliens sont soumis aux lois du syndicat du crime. Au Ceara, au nord-est du pays, un village entier a été vidé de ses habitants sur ordre du crime organisé qui a loué leurs maisons à d’autres. L’Etat ne fait rien.

              Rio de Janeiro exprime l’aboutissement de cette dérive. La police préparée pour lutter contre des bandits fait face à des insurgés. Mardi dernier, 400 hommes lourdement armés ont fait face à la police. 400 hommes ! Ce n’est pas un gang, c’est une force insurrectionnelle. Il a fallu rassembler 2500 hommes pour les encercler et les obliger à se mettre à découvert dans une zone boisée au-dessus d’une colline où les forces spéciales les attendaient en embuscade.

              La police de Rio de Janeiro a toujours été structurellement incapable de contrôler les favelas. Depuis que la Cour suprême lui met des bâtons dans les roues, la situation a dégénéré d’une délinquance aggravée vers une insurrection de moyenne intensité.

              Depuis cinq ans, 5000 barrières en béton ont fait leur apparition autour des favelas. À l’intérieur de ces frontières nouvelles, la mafia prélève l’impôt, elle dispose du monopole de la vente du gaz butane, de celui de l’internet et de la bière. Uber est interdit, les mototaxis de la mafia s’occupent de la mobilité urbaine. Le trafic de drogue est assez secondaire désormais, le territoire en lui-même rapporte plus. Au-delà des activités économiques que nous venons de décrire, il y a l’usage des favelas comme entrepôt accueillant les centaines de cargaisons dévalisées chaque mois aux quatre coins de la ville : viande rouge, électronique, voitures, médicaments qui amaigrissent etc.

              Zones interdites à la police

              Plusieurs milliers d’hommes s’entraînent et se réfugient dans les zones interdites à la police. Quatre millions de cariocas y sont coincées et n’ont d’autre choix que de baisser les yeux. Chaque jour, ils voient défiler des hommes en camouflage militaire, portant grenades et fusils d’assaut. Des drones volent constamment au dessus de leur tête, pour l’observation à longue distance mais aussi pour l’attaque au sol. Des anciens soldats ont été recrutés par la mafia et les bonnes pratiques de la guerre ukrainienne ont atterri sous les tropiques plus rapidement que prévu. Les hélicos de la police ne sont plus adaptés, ils sont trop fragiles au vu du calibre des armes utilisées. Il faut des Black Hawk ou des Caracal maintenant. Les blindés de la police sont inutiles, il faut des blindés à chenille pour passer au-dessus des barrières en béton.

              La police de Rio de Janeiro appelle à l’aide depuis des mois, l’État fédéral ne répond pas.  Pas question de céder les moyens de l’armée, pourtant stationnée en nombre à Rio de Janeiro, ancienne capitale du pays. Elle dispose des armes et des hommes à la hauteur de la tâche, elle l’a déjà fait brillamment à la veille de la Coupe du Monde de 2014. C’est la guerre mais Lula et l’establishment veulent que la police de Rio de Janeiro la mène avec des pistolets à eau.

              Quand la nouvelle a filtré que plusieurs dizaines de criminels ont été abattus par la police de Rio, Lula s’est dit « sidéré ». Il n’a jamais versé la moindre larme lorsque les trafiquants ont massacré des civils ou violé des jeunes filles qui refusaient de participer à leurs fêtes. Quand Trump lui a proposé de classer les deux plus grandes mafias brésiliennes comme groupes terroristes, il a refusé arguant de la souveraineté nationale (mai 2025). Dans son cynisme infini, il fait semblant de croire qu’il est souverain là où la mafia fait la loi. Quand on lui pose la question du trafic de drogue, il répond que « les trafiquants sont victimes des drogués » et qu’il faut les protéger des consommateurs de drogue avant toute chose (octobre 2025).

              Aucun mot de consolation pour les quatre policiers morts, pour le commissaire de police amputé de la jambe suite à un tir dans la veine fémorale ni pour les 80 agents des forces de l’ordre blessés.

              Le Cour suprême fait encore parler d’elle

              On peut croire que le président est fou, cynique ou même complice du trafic, mais comment comprendre l’attitude scandaleuse de la Cour suprême ?

              Quelques heures après l’apparition des cadavres de trafiquants, le juge le plus en vue de la Cour suprême, Alexandre de Moraes, a demandé des explications écrites au gouverneur de Rio de Janeiro. Puis, il a annoncé se rendre dans la ville, la semaine suivante, pour vérifier de lui-même le respect des droits de l’homme (des bandits…).  Lui qui ne s’est jamais ému des violations des droits de l’homme des habitants des favelas, victimes d’atrocités aux mains des trafiquants. Il est vrai que comme le juge de Moraes est très occupé à persécuter l’ancien président Bolsonaro, il ne lui reste pas beaucoup de temps pour pourchasser la mafia. Il l’accuse d’avoir mis en danger l’Etat de droit alors qu’il a été aboli dans les favelas de Rio de Janeiro…

              Tout porte à croire que l’establishment politico-juridique brésilien favorise la mafia. Comment interpréter autrement la décision surprenante de la plus haute cour électorale du pays de remettre sur la table deux vieux procès contre le gouverneur de Rio de Janeiro, quelques heures à peine après le déclenchement de l’opération dans les favelas ? Il risque d’y perdre son mandat, ce qui serait le meilleur cadeau de Noël à faire au crime organisé. D’ailleurs, le principal chef du Comando Vermelho, la mafia prise pour cible cette semaine, a le droit de publier sur Instagram depuis sa prison ! Il a pu dénoncer l’opération de la police en toute impunité alors qu’il est sous la surveillance de l’Etat fédéral, c’est-à-dire de Lula en définitive. (Il sera transféré dans une prison de haute sécurité par la suite.)

              Ce « civil » selon la terminologie employée par le Ministre de la Justice, Ricardo Lewandowski, pour qualifier les membres de la mafia, ce civil donc est accusé d’avoir fait couper les oreilles d’un jeune homme qui a osé draguer sa femme. Quel humaniste ! Quel homme de gauche !

              En effet, le Comando Vermelho est né en 1979 dans une prison où étaient mélangés des détenus politiques de gauche et des criminels de droit commun. Les premiers ont converti les seconds aux valeurs de la justice sociale et aux techniques insurrectionnelles. Est née ainsi A Falange Vermelha (la phalange rouge) qui plus tard deviendra O Comando Vermelho (le commandement rouge, aussi appelé CV par ses initiales). L’organisation a depuis longtemps essaimé hors de Rio de Janeiro. Elle contrôle plusieurs corridors de transport de la drogue et de la contrebande à travers le pays. En Amazonie, elle déboise en toute liberté, elle s’active dans l’orpaillage illégal et dans toutes sortes d’activités criminelles. Elle bute sur le PCC, son grand concurrent, basé à São Paulo, et qui se distingue par sa discrétion. Là où le PCC cherche à soigner les apparences, le CV se distingue par son côté scandaleux. L’un fait profil bas et fait croire aux naïfs que la police a le dernier mot, l’autre empêche la police de circuler. Deux philosophies différentes pour un même cancer.

              La mansuétude avec le CV ne doit pas faire oublier l’attitude globale des autorités fédérales avec le crime organisé, qu’il soit lié à la gauche ou à la droite. C’est en général une douceur infinie, bien plus ample que ce que l’on constate dans les tribunaux français (c’est dire…). A Rio de Janeiro, par exemple, une mafia que l’on dit proche de la droite prospère tranquillement, elle investit les quartiers ouest de la ville depuis vingt ans : il s’agit de la milice (milicia), composée de policiers et de pompiers renégats.

              En réalité, le Brésil est devenu un des premiers pays occidentaux à avoir confié au crime organisé le contrôle de ses périphéries. L’Etat s’organise, ouvertement ou subrepticement, pour que les pauvres soient confiés à la mafia, du moment qu’ils votent comme il se doit aux élections. Le Brésil est un pays à deux vitesses. Il y a le pays utile qui est fliqué constamment par une administration tatillonne, et il y a le pays délégué aux mafias qui produit moins certes mais apporte une ressource inestimable aux yeux de l’establishment : des millions de votes captifs. Mais, ne vous inquiétez-pas, Lula est là et Bolsonaro est en résidence surveillée. La démocratie a donc triomphé !

              Arnaud Desplechin: secrets d’artistes

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              François Civil et Charlotte Rampling, "Deux pianos" d'Arnaud Desplechin (2025) © Emmanuelle Firman / Why Not Productions

              Arnaud Desplechin a, comme tout grand cinéaste, une manière bien à lui de filmer sa propre histoire, avec la distanciation voulue, mais aussi la plus grande sincérité à fleur de peau. Son projet artistique est une passionnante révélation de lui-même. Il reprend avec régularité le même fil narratif, auquel il ne fait subir aucune distorsion majeure. Seuls les personnages changent et apparaissent avec leurs contradictions, et souvent la fatalité de leur existence. C’est que Desplechin ne filme pas d’abord les événements, mais ce qu’ils cachent. Non pas tant le phénomène, pour reprendre le langage de Kant, que le noumène, c’est-à-dire tout ce qui n’apparaît pas à première vue, mais qui est derrière, sous-jacent et que parfois l’art peut rendre visible aux spectateurs attentifs.

              Amour de jeunesse et paternité

              Quel est le personnage principal du nouveau film de Desplechin, Deux pianos ? Mathias Vogler, pianiste virtuose qui revient du Japon où il s’était volontairement enterré ? Ou Claude, son amour de jeunesse, mariée à Pierre, jadis le meilleur ami de Mathias ? De fait, Deux pianos s’ouvre sur l’image de Claude reflétée dans un miroir, comme pour nous dire que c’est sur elle que le cinéaste veut s’attarder. Sur elle, et sur son fils Simon. Comme toujours, chez Desplechin, l’enfant est celui des autres, même si en réalité le vrai père de Simon se révèle être Mathias. D’où des rapports extrêmement apaisés entre Mathias et Simon, car tous deux sont placés dans une situation idéale pour que leur relation trouve son équilibre. Il y a là une représentation symbolique plutôt intéressante de la paternité, qui ne nie pas la filiation, mais la sublime.

              Des personnages « dostoïevskiens »

              Deux pianos donne souvent l’impression d’une vie de chaos. La caméra de Desplechin est imprévisible, et toutes les scènes défilent de manière inattendue. Nous sommes loin du classicisme. Aussi bien, le comportement de Mathias échappe à toute logique. C’est un personnage « dostoïevskien » au sens plein du terme. Malgré son talent de pianiste, il erre dans l’existence, sans but. Heureusement, il est flanqué d’un bon génie, Max, son agent, joué par Hippolyte Girardot, qui le sort de toutes les embrouilles dans lesquelles il se fourvoie. Il y a aussi, face à lui, la grande figure impériale, mais déjà sur le déclin, d’Elena, son professeur de piano, jouée superbement par Charlotte Rampling. Elena est une artiste d’une exigence folle, qui ne passe rien à quiconque, pas même à elle-même. Ainsi, elle confie au seul Mathias un secret qui l’obsède : « J’ai un secret, lui dit-elle, je vais arrêter la musique… » Sa mémoire la quitte, elle ne parvient plus à mémoriser les partitions qu’elle joue. Plus grave : « Je perds qui je suis. » Le thème du silence, et de son corollaire, la mort, obsède Desplechin. C’est pourquoi sans doute a-t-il choisi pour cette fois de nous parler du monde de la musique et de ses « virtuoses » déracinés.

              Une culture juive essentielle

              Comme à son habitude, Desplechin se plaît à multiplier les références au judaïsme et à la culture juive. Cela donne à son propos une belle profondeur. Par exemple, le mari de Claude, Pierre, est juif. Il racontait à sa jeune femme des histoires juives puisées chez Martin Buber, qui la faisaient se tordre de rire. À tel point — moment extraordinaire — que celle-ci, lors de l’enterrement de son mari, va essayer, devant l’assemblée présente, d’en raconter une, mais elle le fait si maladroitement que, dans ces tristes circonstances, sa blague fait un flop retentissant. Du moins, ce détour par l’humour juif pour évoquer l’adultère permet-il à Claude de soulager sa conscience, et peut-être de se réconcilier, au-delà de la mort, avec Pierre.

              Un univers désaxé

              J’ai eu, au tout début, un peu de mal à entrer dans Deux pianos. Je me demandais comment il fallait comprendre les premières scènes avec Mathias, interprété par le jeune acteur François Civil. Le film, pour moi, a commencé à marcher vraiment à partir du moment où je me suis dit que Mathias n’était pas dans un état psychologique normal, mais que très probablement il luttait contre une « psychose » latente qui, peu à peu, l’envahissait. J’ai pensé alors au Journal d’Hélène Berr, où l’on suit une jeune fille juive, agrégée d’anglais, dans sa vie quotidienne sous l’Occupation allemande, jusqu’au moment où le piège, qu’elle sentait arriver inconsciemment, se referme sur elle. Je dois dire que la manière dont Desplechin arrive à transposer ce climat hypnotique au cinéma, c’est du très grand art.

              Nadia Tereszkiewicz © Emmanuelle Firman

              La prestation de Nadia Tereszkiewicz dans le rôle de Claude est mémorable. Elle porte le film sur ses épaules, et c’est son interprétation qui, à elle seule, donne son sens à l’histoire. Si tout se termine bien, c’est grâce à elle. Le personnage de Claude rééquilibre parfaitement le propos pessimiste du cinéaste, elle redonne de la joie et de la gaieté à ce qui n’en avait plus. La force de Deux pianos repose sur ce personnage de Claude et son amour de la vie. Le film de Desplechin s’incarne en elle.


              Arnaud Desplechin, Deux pianos. Avec Charlotte Rampling, Nadia Tereszkiewicz, François Civil. Drame, 1 h 55. En salle depuis le 15 octobre. 1h 55min

              « Histoires ordinaires et extraordinaires », le dernier film de Laurent Firode…

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              "Histoires ordinaires et extraordinaires" de Laurent Firode. DR.

              …ou comment raconter merveilleusement l’histoire de personnes racontant des histoires.


              Au cinéma L’Espace Saint-Michel, à Paris, le samedi à 18h20

              Le scénariste et réalisateur Laurent Firode continue de nous enchanter. En plus de ses courts Films à l’arrache mettant en pièces l’écologisme, le progressisme et le wokisme, et après les très réussis Monde d’après 1, 2 et 3 et le magistral Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas[1], il vient de réaliser un nouveau petit bijou cinématographique, loin des films subventionnés ressassant les mêmes sujets politiquement corrects. Il y est parvenu avec un budget dérisoire. Le scénario et la réalisation résultent d’une évidente maîtrise technique et esthétique. Les comédiens et les comédiennes sont tous remarquables. La musique d’Igor Dvorkin (Pale Shadow) ponctue idéalement les chapitres de ce magnifique livre d’images filmées. Oyez, oyez, braves gens, le cinéma français n’est peut-être pas (totalement) mort ! 

              Film à l’arrache à l’atmosphère troublante

              Onze personnes participant à un stage d’écriture doivent écrire une histoire. Tel est le sujet du merveilleux film de Laurent Firode, Histoires ordinaires et extraordinaires[2]. Onze saynètes drôles, poétiques, étranges, bouleversantes ou surprenantes, montrent ces personnes tentant de raconter l’histoire qu’ils doivent écrire. La vie est pleine d’événements qui n’attendent que d’être racontés. La tête des hommes est pleine de rêves et de cauchemars qui n’attendent que d’être écrits. La source des histoires n’est pas près de se tarir. Mais quelle histoire raconter ?
              Et comment la raconter ?

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              Il existe mille et une manières d’inventer puis de raconter une histoire. Laurent Firode se propose de nous en dévoiler quelques-unes à travers ces personnages qui, rêvant, affabulant, s’inventant une autre vie, tentant désespérément de lutter contre la solitude, de tromper l’ennui ou d’enjoliver une expérience douloureuse, nous ressemblent tant. Des sentiments contradictoires nous envahissent au fil des scènes abordant subtilement différents genres littéraires ou cinématographiques: fantastique, polar, drame, comédie, etc. Une élégante et troublante atmosphère entoure ces êtres en quête d’inspiration. Laurent Firode est un poète facétieux qui use avec humour et tendresse de tous les moyens que son art met à sa disposition pour contrarier la mélancolie qui afflige certains de ses personnages et nous atteint aussi parfois. Lui aussi raconte des histoires. En l’occurence, des histoires de gens racontant des histoires tour à tour distrayantes, cruelles, baroques ou tout bonnement incroyables. Des histoires pleines des désirs, des déceptions, des espérances qui animent et souvent tourmentent les hommes. Le réel, dit le réalisateur en voix off, regorge d’histoires extraordinaires. Il suffit d’être attentif aux détails, aux petites choses inhabituelles, aux circonstances étonnantes. La sensibilité et le pouvoir imaginatif de chacun se chargeront du reste. Car nous sommes tous des inventeurs d’histoires en puissance.

              Surprises

              Dès les premières secondes de chacune de ces onze histoires, le spectateur ne pourra d’ailleurs pas s’empêcher de chercher à deviner à quel genre littéraire ou cinématographique elle fait référence – romantique, dramatique, fantastique, policier, etc. – et, croyant l’avoir découvert, d’en échafauder la suite. Mais il y aura des surprises. Les histoires de nos écrivains en herbe aboutiront souvent à des dénouements inattendus – l’art du conteur sera d’avoir su retenir l’attention du lecteur ou du spectateur jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au moment de la récompense suprême : la perceptible émotion de ces derniers, preuve indiscutable d’une histoire réussie. À ce propos, une chose est certaine : l’art de raconter une histoire est un art que, pour notre plus grand plaisir, Laurent Firode maîtrise de bout en bout.

              P.S : Laurent Firode prépare en ce moment son prochain long-métrage, Jupiter II – Le Retour, un film satirique sur la réélection d’Emmanuel Macron. Sachant pertinemment qu’aucune subvention publique ne lui sera octroyée, le réalisateur a lancé un appel aux dons privés via son site. 


              [1] Ces films sont disponibles en VOD : https://lesfilmslarrache.vhx.tv/products    

              [2] Ce film n’est malheureusement visible qu’au cinéma L’Espace Saint-Michel, dans le 5ème arrondissement de Paris, le samedi, séance de 18h20. 

              Main basse sur le cinématographe

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