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[Reportage à Nangis] Ma première burqa

Mon village à l'heure halal, photos de Stéphane Edelson et Yannis Ezziadi

[Reportage à Nangis] Ma première burqa
La place Dupont-Perrot à Nangis, dite "Place de la Poste", mai 2022 © Yannis Ezziadi

La petite ville de Nangis, en Seine-et-Marne, a longtemps connu la quiétude, la convivialité et l’hospitalité rurales. Mais à la faveur du développement des logements sociaux, un changement de population s’est opéré : les femmes voilées et les hommes en djellaba sont désormais légion. Reportage dans une bourgade où l’insécurité culturelle est une réalité.


Nangis, petite ville seine-et-marnaise de moins de 9 000 habitants, est cernée par les champs. On connaît Nangis pour son brie, sa sucrerie et son habitant le plus célèbre : Pierre Perret ! Tout cela fleure bon la douce et paisible campagne… Depuis un certain temps pourtant, Nangis est connue pour des raisons malheureusement moins glorieuses : un communautarisme musulman en expansion et une insécurité grandissante.

Le samedi 23 avril, la ville a franchi un nouveau palier – digne de nos banlieues les plus tristement réputées – avec des émeutes menées par de jeunes Nangissiens du petit quartier HLM de la Mare aux curées. La raison ? D’après ce qu’on sait, un jeune homme de 14 ans à moto et sans casque poursuivi par les gendarmes aurait fait une chute dans les champs en tentant de les semer. Le soir même, la brigade de gendarmerie était attaquée par des tirs de mortier, déclenchant la venue en renfort d’une quarantaine de militaires des casernes environnantes. La soirée se poursuit par plusieurs feux de poubelle dans le quartier de la Mare. Le soir suivant, c’est le tour de la mairie d’être attaquée par des jets de pierres et de pavés sur les vitres, puis celui des gendarmes qui essuient des tirs de mortier dans le même quartier. On est évidemment loin de l’ampleur des grandes émeutes de 2005 à Clichy-sous-Bois, mais cela se passe en terre briarde, dans une petite ville de campagne.

Mercredi 11 mai, jour de marché, nous décidons de nous promener dans le centre-ville de Nangis pour rencontrer les habitants. Il est 9 h 30, le ciel est bleu, l’ambiance plutôt agréable. Les gens que l’on croise sont plutôt âgés. Ils se reconnaissent, se saluent, refont le monde. Une trentaine de commerçants se partagent la halle et la place. Mais plus l’heure avance, plus le nombre de femmes voilées augmente. Elles ne sont pas majoritaires sur le marché, mais on ne peut poser le regard nulle part sans y trouver un voile. Au café, j’en parle à mon voisin de table pour lui demander ce qu’il en pense… « Et encore, on est mercredi, vous n’avez rien vu ! Revenez plutôt au marché du samedi ! » répond-il en riant d’un air désespéré. Ici, le voile fait partie du décor et n’étonne plus personne. Au parc, près de la mairie, même constat. Nous croisons plusieurs groupes de femmes voilées se promenant dans les allées, des jeunes et d’autres moins. Il en sera ainsi tout le long de notre visite de la ville.

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De retour au café, une retraitée habitant la ville depuis les années 1970 me raconte son sentiment de dépossession et d’impuissance : « Je ne reconnais plus ma ville. Je n’aurais jamais pu imaginer que ça changerait comme ça, aussi vite. On m’aurait dit ça il y a quarante ans que je n’y aurai pas cru ! Aujourd’hui on ne fait plus un pas sans croiser une femme voilée ou un homme en djellaba. Il y a même un café d’hommes sur la place de la Poste. Allez voir ! Et quand je dis un café d’hommes, je devrais préciser un café d’hommes musulmans. On n’y a jamais vu une femme, dans ce café ! J’évite toujours de passer devant. Je ne me suis jamais fait agresser, mais on a un sentiment de malaise. On a le sentiment qu’on nous impose quelque chose et que cela va empirer sans que personne ne fasse rien. Tous les Français vous diront la même chose ici. Enfin je veux dire les Français d’origine quoi ! Ceci dit, il y a aussi des Arabes que ça dérange ! À Nangis, il y a des Maghrébins installés depuis très longtemps ici qui votent RN ! » Entendant notre conversation, un homme d’une trentaine d’années propose de nous montrer sur son téléphone une vidéo dont beaucoup de monde parle dans la ville. On y voit une femme intégralement voilée se promener paisiblement avec une petite fille, dans le calme, au son des oiseaux qui chantent… « Vous y croyez, vous ? En pleine campagne ! Vous trouvez ça normal ? Et personne n’ose rien dire alors que c’est interdit par la loi ! » Nous en parlons à trois commerçants du marché qui tous nous assurent avoir plusieurs fois vu des femmes intégralement voilées.

Sur le marché, nous croisons Aymeric Durox, professeur d’histoire-géographie, candidat RN aux législatives : « Ici nous avons une vraie chance de gagner. Cette ville a longtemps été un bastion communiste, mais cela a changé. Les Nangissiens veulent du changement. Ils me le racontent tous les jours, ils veulent être protégés de l’insécurité physique et culturelle. Le RN est désormais très populaire ici. À la présidentielle, Marine Le Pen est arrivée en tête au premier et au second tour. » Bien sûr, tout le monde à Nangis ne se réjouit pas particulièrement de l’implantation du Rassemblement national. Aymeric Durox tient à nous montrer une photo d’un tag retrouvé sur le rideau de fer de sa permanence à Nangis, peu après son inauguration. Il y est inscrit à la bombe rouge : « Chacun goûtera au sang. » Les anciens de la ville ne peuvent s’empêcher de nous raconter avec nostalgie l’ancien Nangis, son épicerie fine, ses restaurants français traditionnels, comme Le Dauphin qui donnait de grandes et élégantes réceptions et des bals pour la Sainte-Cécile, ses boutiques de mode, et surtout sa tranquillité, sa convivialité. « On a connu des années merveilleuses ici, raconte Raymond, 78 ans. Les gens venaient des villes alentour pour se promener, déjeuner au restaurant, prendre le café. C’était un petit bourg charmant ! La campagne, mais avec tout ce qu’il fallait pour passer du bon temps. Il y en a même qui venaient de Provins ! »

Hôtel du Dauphin, établissement de prestige de Nangis, fermé depuis 1999 © Stéphane Edelson

Aujourd’hui les habitants regrettent la fermeture des commerces traditionnels et l’ouverture des commerces communautaires. Michèle, retraitée, se désole : « Non seulement on a vu les petits commerces de qualité du centre-ville fermer, mais on a vu s’ouvrir plusieurs kebabs et fast-foods, fréquentés principalement par la communauté maghrébine et africaine, des coiffeurs spécialisés, etc. À Nangis, sur trois boucheries, deux sont hallal ! » Certains restaurants d’apparence « généraliste » comme des pizzerias ont, si l’on regarde bien, un petit logo « hallal ». Le restaurant de tacos nous confirme lui aussi que toutes ses viandes sont hallal. Michèle ajoute : « Et n’allez pas dire qu’on est racistes. Ça, sûrement pas ! Ça n’a rien à voir. Moi, je n’ai jamais fait de différence entre un noir, un marron, un jaune, un gris ou ce que vous voulez ! Le problème c’est que certains vivent comme dans leurs pays d’origine, et se comporte d’une manière qui n’est pas la nôtre et… comment dire… parfois, il y a des choses qui ne sont pas compatibles, qui nous choquent. Si vous voulez vraiment comprendre pourquoi on se sent mal à l’aise dans notre ville, faites un tour le soir. »

Nous décidons alors de revenir à la nuit tombée. Il est environ 21 h 30, les rues sont assez désertes. En nous approchant du centre-ville, nous ne croisons presque que des hommes en djellaba. Deux par ici, trois par-là, une petite trentaine peut-être. En remontant leur chemin, nous comprenons qu’ils sortent de la mosquée. Oui, la petite Nangis a sa mosquée ! Ainsi que son association musulmane, qui propose également l’éducation et l’initiation à l’islam, à la langue arabe ainsi que la découverte des coutumes et des traditions musulmanes et arabes. C’est en tout cas ainsi qu’elle est décrite sur le site de la ville. Parmi ces hommes sortant de leur lieu de culte en tenue traditionnelle, beaucoup sont jeunes, probablement entre 16 et 25 ans, d’autres plus âgés, certains arborent de longues barbes. Nous tournons dans le centre-ville durant une vingtaine de minutes. Les terrasses des kebabs sont fréquentées, on discute, on mange. Au café Istanbul, quelques personnes prennent le café sur le trottoir, idem au « café d’hommes », comme le surnomment les habitants. Sur les bancs municipaux, quelques personnes discutent.

Durant ces vingt petites minutes dans le centre-ville, nous croiserons seulement une femme. Les hommes sont principalement issus de l’immigration extra-européenne. En quittant la place principale, au coin d’une rue, nous tombons sur un jeune homme en train de mettre le feu à une poubelle. Nous prenons la direction du petit quartier problématique de la Mare aux curées. Il est 21 h 40. Le quartier est vide.

Seuls une trentaine de jeunes, en groupe, âgés à vue d’œil de 12 à 25 ans, zonent sur le parking, discutent, écoutent de la musique. Nous rencontrons en bordure de l’ensemble d’immeubles une jeune femme qui sort de sa voiture. Elle s’appelle Isabelle, elle a grandi ici : « Être une fille ici, c’est très pesant. Pour rejoindre mon bâtiment, je ne traverse jamais le quartier, je le contourne. Je n’ai pas envie de me faire invectiver par les bandes qui zonent ici. Et le problème s’est étendu dans tout Nangis. Lorsque je suis à Paris, s’il est un peu tard, j’y reste dormir chez des amis. Je fais comme cela depuis qu’un soir, en sortant du train vers 23 h 30 à Nangis, sur le chemin pour rentrer chez moi, je me suis fait suivre par un groupe d’une dizaine de jeunes qui m’insultaient et me disaient qu’ils allaient me violer. Je courais, mes talons à la main. Ça a duré au moins dix minutes. J’ai réussi à m’en sortir, mais je ne veux plus prendre ce risque. Et puis regardez la journée autour de vous, la majorité des femmes sont voilées dans ce quartier. En 2009, j’ai vu pour la première fois une femme en voile intégral. J’ai éprouvé une sensation terrible. »

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Le lendemain après-midi, dans ce même quartier, nous nous promenons de nouveau. En plein jour, on ne peut pas dire qu’on s’y sente en grande insécurité. C’est plutôt calme. Des femmes, presque toutes voilées, se promènent ou reviennent du centre-ville, des sacs de courses à la main. Des jeunes hommes ont installé des chaises longues au pied des immeubles sur lesquelles ils prennent le soleil. À en croire les habitants, ils dealent. Plus loin, on aperçoit de la fumée. Nous nous approchons et comprenons qu’elle provient d’un grand barbecue en pierre, installé sur un espace vert, visiblement mis à la disposition des habitants. Une femme, intégralement voilée, accompagnée de deux enfants, surveille la grillade. Son visage est totalement dissimulé, ses habits amples. On dirait qu’un grand drap sombre est posé sur elle. Seule une infime petite brèche au niveau des yeux laisse deviner la direction de son regard. À la Mare aux curées, cela ne semble étonner personne. La vie continue, les oiseaux poursuivent leurs chants et le soleil brille en cette douce journée de mai. C’est ma première burqa ! Si on m’avait dit qu’il me faudrait aller à Nangis, au cœur de la Brie, pour en voir une ! Lorsque j’en parle à Alban Lanselle, premier adjoint du nouveau maire LR, il assure ne pas être au courant et se déclare très surpris. La plupart des habitants de Nangis que nous avons interrogés ne paraissaient pas surpris.

Concernant une possible dérive radicale de la pratique de l’islam et de son organisation dans la ville, difficile d’obtenir des informations fiables. D’après Le Parisien, en 2015, un adolescent originaire de Turquie aurait été exclu du collège de Nangis pour apologie du terrorisme. Il aurait récidivé dans son nouvel établissement où il aurait prôné le djihad, incité ses camarades à le rejoindre en leur montrant des vidéos de propagande. Dans d’autres, il se mettrait en scène mimant l’égorgement sur ses petits frères et sœurs. Un employé du collège – dont on taira la fonction pour protéger son identité – affirme que des adolescentes de 14 et 15 ans viennent jusqu’au collège voilées et retirent le voile pour entrer dans l’établissement sans qu’on le leur demande – preuve que la loi de 2004 a parfaitement rempli son objectif. Dernièrement, raconte-t-il, un élève a voulu pénétrer au collège en djellaba car il sortait de la mosquée. L’accès lui a été refusé. Cependant, tient à préciser l’employé, ces faits, quoique inquiétants, sont très minoritaires.

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Nous poursuivons notre promenade rurale et rencontrons Martine, 65 ans, qui vit à la Mare depuis la fin des années 1960. Elle se rappelle son arrivée : « Quand nous nous sommes installés ici, c’était très agréable. C’était une paisible résidence. Nous ne disions pas cité, ou quartier. C’était pour nous une résidence. C’était tout neuf. Il y avait une librairie, un petit supermarché, une pharmacie, une boulangerie, deux coiffeurs mixtes, etc. C’était un petit endroit bien sympathique. Nous étions très heureux d’y vivre. Certains immeubles avaient des terrasses avec vue sur les champs, on y voyait au loin les clochers des villages comme Rampillon… Et puis, il y avait une vraie mixité sociale. Il n’y avait pas que des ouvriers, il y avait aussi des cadres. Tout le monde se parlait. Je me souviens des premières familles marocaines qui arrivaient ici. Sept ou huit familles. Ma mère aidait une dame à faire ses papiers, et cette dame apprenait à ma mère à faire le couscous. Tout le monde entretenait bien ses appartements et prenait soin de la résidence. Et puis évidemment, tout cela a changé. Il y a eu de plus en plus d’immigrés, et de moins en moins de “Français de souche” comme on dit. C’est devenu communautaire. Aujourd’hui je ne reconnais plus le bourg charmant dans lequel je suis arrivée en 1969. J’ai vu des femmes commencer à se voiler. J’ai même déjà vu des fillettes de 8 ou 9 ans porter le voile. Ça me fait mal pour elles. Et il y a la délinquance aussi. Dans le centre-ville, c’est pareil. Surtout le soir. À Nangis, la nuit est prise en otage par l’islam et la délinquance. Est-ce vraiment très dangereux ? Peut-être pas autant que dans de grandes cités, évidemment. Mais avez-vous envie de vous promener dans un centre-ville où il n’y a quasiment plus de femmes à partir de 21 h 30 et où la quasi-totalité des gens sont en survêtement ou en djellaba ? »

Martine nous confie son désespoir. Elle est convaincue qu’on ne pourra plus faire marche arrière : « Si quelqu’un s’occupait vraiment de cette ville, on pourrait peut-être réduire la délinquance, mais pas le changement de culture qui s’opère. C’est déjà trop profond. Ces gens sont là, et ils sont même français pour une bonne partie. Ils veulent vivre à leur manière, ce qui peut se comprendre. Et ce n’est pas un délit. Je ne leur en veux pas à eux. Leur comportement est naturel. J’en veux aux politiques qui ont laissé faire et n’ont pas encouragé et incité ces gens à s’assimiler. Alors que voulez-vous faire… ? À part déménager dans un endroit où ce n’est pas encore comme ici ! Beaucoup de gens voudraient quitter Nangis, mais leurs logements ne valent plus rien. Personne ne rêve de venir s’installer ici… » Une amie la rejoint et fait chorus : « C’est invivable ! Je suis à bout. L’autre jour, je voulais rentrer dans mon immeuble, il y avait trois jeunes près de l’entrée. Ils m’ont insultée de salope, et de plein d’autres horreurs. Ils m’ont dit de me casser – pour reprendre leurs mots – que je n’avais rien à faire là. En arrivant chez moi j’ai appelé la gendarmerie pour leur demander d’intervenir. Ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient pas venir à la Mare au vu des récentes nuits de violences, qu’il ne fallait pas mettre de l’huile sur le feu. » Nous avons contacté la gendarmerie qui n’a pas souhaité s’exprimer. Le trafic de drogue semble également très enraciné au cœur du petit ensemble d’immeubles. Plusieurs habitants de la Mare ne vont plus dans le petit supermarché du quartier pour cette raison. Un des points de deal se trouverait aux abords de l’enseigne. Une bande d’une grosse dizaine de jeunes gens y ferait son trafic à la vue de tous.

Le nouveau maire LR, Nolwenn Le Bouter, prétend vouloir changer les choses. Son premier adjoint, Alban Lanselle, confie la difficulté de redresser la situation après quarante ans de communisme : « Nous ne pouvons pas tout régler en quelques mois. Nous avons par exemple doublé le nombre de caméras de surveillance. Il y en avait 39 à notre arrivée. Nous en avons installé 39 autres. » Soit à peu près une caméra pour 100 habitants. « Nous avons également stoppé le projet de construction d’un nouveau quartier de logements sociaux voté par l’ancienne majorité rouge. À Nangis, nous avons déjà 36 % de logements sociaux, alors que rien ne nous y oblige. Nous souhaitons réduire ce pourcentage », ajoute Alban Lanselle. Lorsqu’on lui demande combien de personnes vivent à la Mare aux curées, il avoue ne pas savoir. Nous contactons alors le bailleur social qui ne répondra pas. Selon Le Parisien, on y compte 667 logements. Une contre-société semble bien s’être formée dans ce quartier, situé à deux minutes à pied du centre-ville.

Dans Nangis, la nouvelle de notre petit reportage se propage vite. Une des personnes que nous avons interrogées nous contacte pour nous dire qu’un habitant de la Mare aux curées, d’origine nord-africaine, veut nous parler. Nous le rencontrons en dehors du quartier. Il a un peu moins de 60 ans et y vit depuis une cinquantaine d’années : « Je suis arrivé ici enfant, avec le regroupement familial, pour rejoindre mes parents. Ma mère ne portait pas le voile. Il n’y avait que très peu de familles musulmanes à l’époque. Les hommes ne portaient pas la djellaba dans la rue. Et je dois dire qu’en cinquante ans, je n’ai jamais ressenti le moindre racisme de la part des Nangissiens. Les gens n’étaient pas du tout hostiles à notre venue. On s’entendait bien avec tout le monde. Aujourd’hui c’est vrai que l’ambiance a changé. Mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Moi-même, certaines pratiques me gênent. Par exemple, les hommes qui vont à la mosquée en djellaba, je ne trouve pas ça correct. S’ils veulent prier en djellaba, ils emmènent avec eux leur djellaba dans un sac, ils la mettent en arrivant à la mosquée, et en sortant ils l’enlèvent. Quand je vois cette femme intégralement voilée à la Mare aux curées, je suis choqué. C’est insensé ! Et puis il y a la délinquance qui est principalement due à l’éducation, trop de parents ne s’occupent pas de leurs enfants comme il faudrait, les laissent traîner le soir. Des gens disent qu’ici ce n’est plus la France. Mais à qui la faute ? Les politiques ont laissé faire ! On a laissé venir, on a laissé faire et on n’a rien imposé. Alors le résultat est logique. Moi je suis pour l’assimilation. Quand on va dans un pays, on s’adapte aux coutumes du pays qui nous accueille. Vous avez été surpris de voir tous les hommes en djellabas à la sortie de la mosquée, mais revenez pour l’Aïd à la fin du ramadan ! Là vous allez faire une crise cardiaque. La mairie prête le gymnase pour cette fête ! La mairie ! Vous trouvez que c’est normal qu’on prête un établissement public pour l’Aïd ? Moi non. Au nom de la laïcité, non. »

Le seul collège de Nangis, René-Barthélemy, se trouve face à l’ensemble de petits immeubles de la Mare. Beaucoup de parents déplorent que leurs enfants, à la sortie du collège, se retrouvent face au deal et à l’islam communautaire. Nous interrogeons un adolescent qui sort de l’établissement : « Franchement ? Je ne me sens pas en sécurité dans cette ville. Je me suis déjà fait agresser par une bande de la Mare qui m’attendait à la sortie. Ils m’ont frappé avec une batte pour rien. Ici, ils frappent pour un oui ou pour un non. Et jamais seuls, toujours en bande. J’ai peur quand je les recroise. Je ne peux rien faire, ils sont nombreux. Avant, j’habitais dans une banlieue très chaude dans le 93 et j’étais un des seuls Blancs dans mon collège, c’était difficile à vivre. Quand on a déménagé ici, à la campagne, j’ai été soulagé, je pensais que j’allais enfin vivre tranquillement. Et en fait, j’ai retrouvé la même chose que là-bas, en plus petit. Je trouve même que c’est pire ici, je m’y sens encore moins en sécurité. » Dans le petit village voisin de Clos-Fontaine, à la sortie de l’école, nous demandons à Karine, 36 ans, ce que lui évoque Nangis : « J’évite cette ville. Surtout si je ne suis pas avec mon mari. En tant que femme je ne m’y sens pas tranquille. Surtout sur la place de la Poste. Pourtant, pour les commerces, c’est la ville la plus proche d’ici. Mais je préfère aller ailleurs. » Une autre mère nous raconte son expérience chez un des coiffeurs de Nangis : « Pendant que je faisais les courses, mon fils de 19 ans était allé se faire couper les cheveux chez le coiffeur arabe sur la place de Nangis. Quand je suis revenue le chercher, il m’a fait signe de le rejoindre à l’intérieur. Je suis entrée, j’ai dit bonjour, et personne ne m’a répondu. Tout le monde m’a complètement ignorée. Il n’y avait évidemment que des hommes d’origine maghrébine, à part mon fils. Avec lui, ils étaient très aimables. Moi je n’ai eu le droit ni à un regard, ni à un sourire ou à un mot, c’était l’hostilité totale. »

Ainsi s’achève ce petit reportage qui nous laisse une sensation étrange. À peine sort-on de la ville, les champs s’étendent à perte de vue, les tracteurs vont et viennent. Cet été, on récoltera le blé, un peu plus tard les betteraves. La sucrerie Lesaffre s’activera alors comme chaque année depuis 1873, et Nangis la Briarde embaumera la douce odeur de betterave qui atteindra les villages alentour. Ce n’est pas Chicago. On ne se fait pas voler ou égorger à chaque coin de rue. Nangis n’est pas un coupe-gorge. On ne se fait pas braquer tous les matins, ni les soirs d’ailleurs. Le malaise est pourtant là, le sentiment de dépossession aussi. L’islam semble avoir trouvé un petit coin de campagne, un petit nid douillet loin des grandes villes bétonnées. La délinquance aussi. Et, ni l’un ni l’autre ne semblent rencontrer une grande résistance. C’est peut-être pour cette raison que tout cela semble se passer dans une paix relative. C’est étouffant, voilà le mot, peut-être. À Montreuil ou à Saint-Denis, quelques minutes suffisent pour rejoindre Paris, les terrasses de ses bistrots pleines de filles et de femmes en tenues légères, les rues pleines de jeunes gens qui se baladent, insouciants. À Nangis, ce sont des kilomètres et des kilomètres de champs autour, comme un océan qui l’encercle. C’est une île dont certains brûlent de s’échapper, rêvant à un ailleurs peut-être plus paisible et plus vivant. Bien sûr, dans tout ce que vous venez de lire, rien ne repose sur des études, des calculs, des chiffres. C’est simplement le ressenti des personnes que nous avons croisées. Il est vrai qu’il y a la température réelle et la température ressentie. Peut-être est-ce pareil pour la violence quotidienne et le changement de peuple. Mais ce que l’on ressent n’est-il pas au moins aussi légitime que les chiffres et les études qui prouvent le contraire et veulent nous persuader que nous ne voyons pas ce que nous voyons ?

À l’entrée de Nangis, près de la sucrerie Lesaffre, mai 2022 © Yannis Ezziadi

Les « de souche » de Nangis semblent résignés. Ils ne sont pas haineux. Pas racistes. Beaucoup d’entre eux ont cru au vivre-ensemble dans les années 1970, avec les premiers immigrés marocains. Et ils se réveillent soudain cernés de voiles, de barbes, de drogue, de tirs de mortier, de bruyants rodéos à moto. La douche est froide. Ici, peu de gens croient à un futur meilleur pour la ville. Elle est perdue pour eux. Tombée en d’autres mains. Les minijupes disparaîtront-elles avec le dernier boucher traditionnel de la ville ? Y écrira-t-on un futur Goncourt nommé « Journal d’un imam de campagne » ? Fantasme, délire, complotisme… c’est ce que certains penseront des petits Blancs de Nangis qui témoignent ici. Le mépris, ils le connaissent, ils en ont l’habitude, c’est pour cela que beaucoup votent Marine. Nangis ville perdue ? Pas pour tous ! Nangis, tu as trouvé repreneur… alors maintenant, à toi de t’assimiler !

Juin 2022 - Causeur #102

Article extrait du Magazine Causeur


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est comédien.

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