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Mondial : l’Espagne n’a eu que ce qu’elle méritait !

Mondial : l’Espagne n’a eu que ce qu’elle méritait !

Espagne

Lorsque notre rédactrice en chef bien-aimée m’a confié, pour ce Causeur d’été, la mission de rédiger un article sur la Coupe du monde de football venant de s’achever, je n’ai pas hésité. Primo, on ne dit pas non à la patronne, et surtout pas à celle-ci. Secundo, il se trouve que je me sens parfaitement légitime pour aborder ce sujet. Car le football, c’est effectivement une passion, voire une préoccupation, depuis un certain nombre d’années ; cela doit remonter à la dernière fois que Sochaux était en course pour le titre de champion de France[1. Ce club, qui devint alors mon favori pour la vie, disputa le championnat au FC Nantes. C’était en 1980. Il échoua malheureusement face à ces maudits Canaris.] ; c’est dire si c’est vieux. Tertio, je suis franc-comtois. Et la coupe du monde est franc-comtoise, messieurs-dames ! Car son fondateur n’est autre que Jules Rimet, ressortissant de ma bonne région. J’ajoute que le premier à avoir inscrit un but en Coupe du monde, Lucien Laurent, s’il n’est pas né en Franche-Comté, y a passé plus de soixante ans de sa vie. Le footeux est chauvin, et l’assume très bien[2. Et encore, on n’évoque pas ici la supériorité franc-comtoise en matière de découverte du vaccin contre la rage, de création d’hymnes guerriers et néanmoins nationaux ou de rédaction des Misérables.]. Il n’est pas non plus dans mes intentions de cacher un calcul cynique de ma part. Étant en pointe de l’analyse foot cette année pour Causeur, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas choisi pour en être l’envoyé spécial pour la Coupe du monde 2014 au Brésil.

Mais j’entends Élisabeth qui s’impatiente. Donc, je m’exécute. Parlons foot, puisque telle est notre mission.

[access capability=”lire_inedits”]L’héritage de Maître Johan

C’est le favori qui a gagné. Les Espagnols n’ont certes pas autant éclaboussé la compétition de leur talent qu’ils ne l’avaient fait lors du championnat d’Europe des nations de 2008[3. Je me refuse à nommer une compétition sportive avec le nom d’une monnaie. Surtout celle-là.]. Ils n’ont marqué que 8 buts, battant le triste record du plus petit nombre inscrit dans une Coupe du monde. Ils sont même les premiers champions du monde à avoir perdu leur premier match de poule − contre la Suisse, de surcroît. Mais ils étaient les plus forts. Du point de vue de la seule finale, on est même soulagé que les Pays-Bas n’aient pas supplanté l’Espagne, tant leur tendance à donner des coups, y compris de karaté dans le sternum, ne les rendait pas sympathiques. En demi-finale, les Espagnols avaient réussi à maîtriser la jeune, généreuse et flamboyante équipe allemande et à lui porter l’estocade en fin de match. Les Allemands n’avaient pas pu rééditer la performance réalisée contre les Argentins, l’autre favori du tournoi. Et pour cause : les Espagnols les avaient privés de ballon. C’est là qu’il faut ouvrir une parenthèse en évoquant un grand nom de l’histoire du football : Johan Cruyff.

Je suis trop jeune pour avoir pu apprécier le grand Johan en tant que joueur. En revanche, j’ai bien connu celui qu’on appelait “Maître Johan” lorsqu’il était l’entraîneur de Barcelone[4. De 1988 à 1996.]. Quand il jouait, “Maître Johan” faisait partie de la grande équipe hollandaise qui échoua contre l’Allemagne en 1974, plongeant tous les amoureux du beau football dans une profonde déprime. Il en était même le maître à jouer[5. Regrettons au passage qu’il ait boycotté la Coupe du monde 1978 en Argentine pour protester contre la dictature locale. L’équipe néerlandaise ayant échoué lors des prolongations contre l’équipe favorite du général Videla, il est pratiquement certain qu’avec celui qui était le meilleur joueur du monde, elle l’aurait emporté. Johan aurait fait un meilleur pied de nez au dictateur argentin s’il avait brandi la coupe du monde à son nez et à sa casquette.]. À l’époque, l’équipe des Pays-Bas pratiquait ce qu’on a appelé le “ football total”. Cela signifie que défenseurs, milieux de terrain et attaquants défendent tous ensemble et attaquent tous ensemble. Devenu entraîneur de Barcelone, Cruyff appliqua la recette. Et s’il avait combattu le général Videla par amour pour la démocratie, il ne prétendait nullement l’appliquer au football. “Maître Johan” était le maître : un vrai tyran, d’après certains. Mais que voulez-vous ? Être un véritable entraîneur − au sens étymologique du mot − ne consiste pas à lire le communiqué de joueurs refusant de préparer un match de Coupe du monde, mais à avoir une philosophie de jeu et à la faire appliquer à tous les joueurs afin qu’ils forment une équipe dotée d’une véritable identité sur le terrain. On se souvient d’un joueur au caractère et à l’ego absolument hors-norme, le Bulgare Hristo Stoitchkov. Cruyff avait procédé à son remplacement, parce qu’il ne respectait pas les consignes, au bout de… sept minutes de jeu. Inutile de dire que l’autre n’avait pas intérêt à l’envoyer se faire empapaouter devant tout le vestiaire. Et, comme joueur, c’était autre chose qu’Anelka.

“Maître Johan” professait que le meilleur moyen de ne pas prendre de but, et d’en marquer, c’est de priver l’adversaire de ballon. Donc d’avoir tout le temps le ballon. Il demandait à ses joueurs d’utiliser toute la largeur du terrain, ce qui permettait de créer des brèches dans la défense adverse. Il a fait jouer Barcelone ainsi. Et il a fait école. Tous ses successeurs, jusqu’à Josep Guardiola, l’entraîneur actuel de l’équipe catalane, qui fut l’un des joueurs de base de l’équipe entraînée par Cruyff à Barcelone, ont peu ou prou appliqué son système. Non seulement sept joueurs, sur les onze qui ont débuté la finale, jouent à Barcelone, mais Vicente Del Bosque, ex-entraîneur de l’ennemi héréditaire madrilène, avoue sa totale adhésion aux principes de jeu de “Maître Johan”. Pourtant, jusque-là, cette sélection espagnole de facture barcelonaise évoquait un puzzle auquel il manque une pièce.

Cette pièce s’appelle Casillas. Et il ne joue pas au Barça, mais au Real Madrid. Pendant des années, les gardiens de but espagnols suscitaient à peu près la même hilarité que ceux venant d’Angleterre. Arconada, Zubizarreta, Canizares constituaient l’assurance, pour l’équipe adverse, de marquer au moins un but facilité par une boulette du gardien. Tel n’est plus le cas avec Casillas qui, non seulement n’est pas un clown, mais se trouve être l’un des deux ou trois meilleurs spécialistes mondiaux du poste. Et cela change tout. On a pu encore s’en rendre compte lors de la finale à l’occasion de ses duels avec le redoutable Robben.

L’Europe qui gagne, c’est celle qui forme

Avec les principes de jeu de “Maître Johan” et un gardien de classe mondiale, l’Espagne ne pouvait que gagner. Mais une Coupe du monde ne se résume pas à son vainqueur.

Nous avons vécu deux Coupes du monde : la première américaine, la seconde européenne. Jusqu’aux huitièmes de finale, la domination du continent américain semblait presque incontestable. Sur les sept équipes américaines, six furent au rendez-vous des huitièmes de finale (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, États-Unis, Mexique), laissant à quai le seul Honduras. Pendant ce temps, sept des treize équipes européennes − dont l’Italie et la France, finalistes en 2006 − rentraient à la maison. En quarts de finale, restaient quatre équipes américaines, une africaine et seulement trois européennes. On diagnostiqua alors un déclin européen. Sauf que ces trois-là finirent sur le podium. Les équipes sud-américaines, se voyant sans doute trop belles dans le miroir de la presse mondiale, ont calé devant les machines allemande, néerlandaise et espagnole. L’Europe a vaincu notamment grâce aux pays qui ont cru à la formation. L’école barcelonaise a formé l’ossature de l’équipe espagnole. Franz Beckenbauer ayant tapé du poing sur la table en 1998, l’Allemagne a copié le système de centres de formation qui avait si bien réussi à son voisin français. Résultat : une équipe jeune, dynamique, s’appuyant sur les écoles de Munich et de Stuttgart, principalement. Quant à la formation hollandaise, qui repose sur l’Ajax Amsterdam, le PSV Eindhoven et quelques autres clubs de moindre notoriété, elle n’a pas cessé de fabriquer les talents à la chaîne, irriguant les meilleurs clubs du monde.

Si la France n’avait pas – en foot comme à l’école – renoncé à tout effort de formation, pensant que ses succès de 1998 et 2000 étaient éternels, elle aurait sans doute pu être le dernier participant au carré final en lieu et place de l’Uruguay. Mais ces piètres résultats de notre sélection nationale ne sont pas isolés. Toutes nos équipes de jeunes sont concernées. Seule notre équipe féminine est en progrès. Toutes les autres enchaînent les contre-performances. La manière dont le directeur technique national s’est défaussé sur le sélectionneur n’est pas à son honneur. Il est solidairement responsable, avec Raymond Domenech, du désastre sportif de nos sélections, auquel il faut effectivement ajouter le désastre moral de notre équipée en Afrique du Sud. Il va donc falloir repenser la formation − sportive et morale − des jeunes joueurs français. Complètement. Nous nous sommes endormis sur nos lauriers. Les états généraux du football, commandés par le président de la République, doivent concerner la formation au premier chef.

Le vidéo-arbitrage : un cadeau aux télés

Pour conclure, évoquons l’arbitrage. Comme Platini, Cruyff, Beckenbauer ou Pelé, je ne suis pas favorable au vidéo-arbitrage. Il s’agit pour moi d’un cadeau aux télés, déjà trop puissantes dans le monde du football pour qu’on leur fasse cette offrande ultime. En revanche, certaines innovations seraient bienvenues. Entre la faute simple, celle qui s’accompagne d’un carton jaune, et le rouge synonyme d’exclusion, l’échelle des sanctions est trop courte. Il est absurde que des fautes violentes comme celles de Van Bommel en finale[6. Le coup de karaté de De Jong valait bien un carton rouge. L’arbitre doit s’en mordre les doigts aujourd’hui.] aboutissent à la même sanction qu’un maillot enlevé par Iniesta pour fêter son but. Prévoir une sanction intermédiaire, comme au hockey sur glace, avec dix ou quinze minutes d’exclusion, ne serait pas inutile. De même, la présence d’arbitres supplémentaires derrière les buts devrait permettre d’éviter, sans faire entrer le loup télévisuel dans la bergerie, des erreurs comme celle dont a été victime l’Angleterre pendant le match contre l’Allemagne.

Voilà. L’Espagne fête sa victoire, qui cachera pendant quelques semaines la crise dans laquelle elle est plongée. La crise, je l’espère, épargnera Causeur, dont le futur développement me permettra de représenter le site dans les tribunes de presse de Rio de Janeiro, de São Paulo ou de Recife ainsi que sur les plages des mêmes villes. Abonnez-vous par millions, les amis ![/access]

Juillet/Août 2010 · N° 25 26

Article extrait du Magazine Causeur


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