Michou vient de nous quitter. Le patron de cabaret avait 88 ans


Paris a le blues cet après-midi. Michou, c’était le douzième homme de notre sélection nationale, l’ami des Présidents et des stars du chobizenesse. Ce fameux corps intermédiaire tant recherché depuis plus d’une année, entre les élites et les poulbots. Il faisait le pont entre les générations et les identités, entre les modeux et les ringards, entre les culs-serrés et les flamboyants. Il était bien le seul à encore pacifier notre pays. À l’Élysée ou au bistrot du coin, on venait chercher son adoubement. Son sourire valait passe-droit. Officier de l’état-civil aux lunettes XXL, il avait le pouvoir réel d’octroyer la citoyenneté parisienne à quiconque se présenterait à lui et demanderait poliment le précieux sésame. Une photo avec lui, un simple selfie et c’était l’assurance de gagner une élection. Mieux, il permettait au quidam, venu de sa province ou des Amériques, de toucher l’âme de la capitale et de s’en prévaloir jusqu’à la fin des temps. Il était le gardien endimanché, souriant et festif à la limite de la caricature d’un XVIIIème féérique pas encore tombé dans le tourisme asphyxiant. Aujourd’hui où tout se ressemble, on a peine à imaginer la sauvagerie créatrice qui irriguait cette commune libre. 

Le dix-huitième en deuil

Sans vraiment s’en rendre compte, il s’inscrivait dans un long processus historique qui donna à cet arrondissement une aura si particulière, de Prévert à Dalida, de La Goulue à Piaf. Un monde parallèle où jadis l’ouvrier, le chansonnier et le grossium pouvaient cohabiter non sans heurts, mais avec le sentiment d’appartenir à une même caste, celle des affranchis. La pauvreté n’était pas indigne, elle se portait en rébellion. La scène servait de catharsis populaire. Depuis que les Halles Baltard ont été détruites, c’était au pied du Sacré-Cœur que Paris conservait cette joie gamine et effrontée des jolies mômes. Toute cette mythologie disparaît à mesure que la mondialisation gangrène nos espaces de liberté. Chez Michou, patron de cabaret entouré de ses « girls », l’outrance vestimentaire pouvait se comparer à cette vieille politesse des aristocrates napolitains. Une façon de se faire remarquer, d’illuminer la foule sans volonté de l’outrager. Il était cette figure de l’ancien monde qui s’encanaille sans moquer, qui s’amuse sans blesser, qui flirte avec les genres sans pétitionner. Un homme de spectacle qui aura fait bien plus pour l’acceptation des différences que les activistes encartés. La gentillesse taquine et le charme clinquant le caractérisaient. Et puis, la nuit, tout est permis, nous n’oublierons pas son message subliminal. Michou n’était pas l’un de ces adeptes de la transparence et de la démagogie. On l’appréciait aussi pour cette réserve, ce fond de timidité qui ferme les portes aux intrusions malsaines. La vie privée avait un sens. Ces dernières années, on voulait l’approcher, lui parler, recueillir ses confidences. Combien d’entre nous l’ont vu fatigué par la maladie mais toujours combattif en public ? Partout où il passait une tête, dans un restaurant ou une salle de théâtre, les gens se levaient, l’applaudissaient, voulaient lui témoigner leur amitié. Il attirait immédiatement la sympathie comme si un fil invisible nous reliait à lui. L’été dernier, sur une terrasse, lors d’un déjeuner de famille, j’ai pu constater son succès, des jeunes et des moins jeunes sont venus l’aborder avec une sincérité désarmante. Il fut tout de suite entouré, choyé, fêté. Cette vedette représentait quelque chose de léger, d’impalpable, un rêve ancien brouillé par la télévision de Guy Lux, les lumières de la nuit, une sorte de Paris fantasmé des années 60/70, thébaïde des libertés et du divertissement. L’esprit de sérieux, voilà le fautif, le malfaisant, celui qui nous amena l’ironie rigolarde et le dédain pour les plaisirs simples. 

La fantaisie de toute une époque

Saphir du transformisme, Michou portait chance. Il était l’intouchable de Montmartre, tels ces ermites reclus dans leur montagne qui aimantent les marcheurs. On savait que tout là-haut, sur la Butte, vivait un magicien au costume bleu EDF et à la casaque blond vénitien. Les plus chanceux le virent même traverser la ville assis dans une Citroën DS présidentielle. Ce n’est pas seulement Michou qui s’en va aujourd’hui, mais la fantaisie d’une époque et le temps des copains. Delon, Belmondo, Nana, Serge Lama, Claude Lelouch et tant d’autres doivent avoir le cœur serré. Demain, de la rue Lepic à la Place du Tertre, il y aura des processions en son honneur.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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