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L’assimilation? un dur combat!

L’assimilation? un dur combat!
Nahuel Pérez Biscayart dans "Les leçons persanes" (2021) de Vadim Perelman © HYPE FILM

« Les leçons persanes », de Vadim Perelman, en salles depuis mercredi 19 janvier 2022


C’est toujours le problème avec les films sur les camps de concentration nazis : la réalité dans l’abjection, quoiqu’on fasse, dépassera toujours la fiction. Problème qu’il convient au demeurant d’extrapoler, dans son principe, aux dimensions de tout film « en costumes » : la véracité « archéologique » véhiculée par le 7ème art sera forcément sujette à caution. A fortiori pour ce qui a trait aux représentations de l’holocauste à l’écran : en 2022, les sensibilités restent à fleur de peau.

« Les leçons persanes » – puisque c’est là que je veux en venir –  font-elles, ou pas, document d’histoire? Si oui, le film y gagne-t-il un coefficient de légitimité ? Si non, le droit de « romancer » la réalité d’un crime innommable est-il soluble dans la tragédie vécue il y a à peine 80 ans par des millions d’innocents ? Avant d’ouvrir le dossier de presse, j’ai pris mon parti d’être un spectateur ingénu, assistant à un divertissement de cinéma.

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Quand l’apprentissage du persan sauve la vie

Le « pitch » (comme on dit) ? Un jeune juif français pris dans une rafle, en 1942, dans le camion qui emporte sa cargaison humaine vers le peloton d’exécution, échange son sandwich contre un gros bouquin en langue persane. Ce qui lui sauve la vie. Car l’officier SS, brute psychotique ( fabuleusement campé par l’acteur allemand Lars Eidinger) dont le frangin, on l’apprendra plus tard, s’est naguère carapaté en Iran pour fuir le régime hitlérien, a l’idée d’apprendre le persan, dans le dessein, une fois assurée la victoire du Reich millénaire, d’ouvrir un restau teuton à Téhéran… Bref, voilà notre jeune israélite (dans le rôle, l’excellent comédien argentin Nahuel Pérez Biscayart), par chance parfaitement germaniste à l’oral, engagé comme prof particulier du tordu à croix gammée (obsédé en outre par les métiers de bouche), pour lui enseigner un idiome dont il ne connaît pas un traitre mot. Subterfuge périlleux : s’il est démasqué, il est bon pour une balle dans la tête. En attendant, notre pseudo répétiteur de farsi passe du châlit à la cuisine du mess, où traitement de faveur vaut gage de survie. Mais cet apprentissage laborieux (car lui-même doit mémoriser à mesure chaque nouveau vocable tiré de son imagination) l’arrime à son élève menaçant et cyclothymique. Va-t-il échapper au soupçon, porté par un biffin particulièrement fanatique qui a reconnu en lui le simulateur? Parviendra-t-il à se tirer de ce guêpier ?

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Pour le spectateur, la matière du suspense prend vite l’ascendant sur la composante documentaire de cette fiction. Ce quand bien même, au plan décoratif, ce camp de transit imaginaire reste plausible : inspiré par le camp bien réel de Natzweiler Struthof, implanté dès 1941 sur le territoire alsacien alors annexé par le Reich, la reconstitution intègre également le fameux écriteau « Jedem das Seine (« à chacun selon dû ») qui sommait comme l’on sait le portail de Buchenwald. Le spectateur attentif ne manquera pas de remarquer, dans la pénombre du mur, ornant le bureau du commandant, l’une des cinq versions connues de la célébrissime toile symboliste d’Arnold Böcklin, L’île des Morts. Autant de « citations » éparses, sur quoi vient s’adosser la teneur du récit.

Une belle fable, pas une leçon

Se faisant scrupule de respecter le caractère polyglotte des échanges (les répliques entre soldats, ainsi qu’entre le forçat juif et ses bourreaux, se font bien entendu en langue allemande), le film doit sa réussite, en somme, bien davantage à ses qualités scénaristiques qu’à ses vertus pédagogiques ou à ses résonnances documentaires. « Les leçons persanes » fait fort opportunément litière de l’incontournable « devoir de mémoire » auquel il est si impérieux de sacrifier aujourd’hui, sous peine d’excommunication. Bref, ces leçons s’assument comme œuvre d’imagination. Précisément, sans jamais prétendre donner une leçon de plus sur un sujet exploré mille fois.

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De fait, c’est hors de toute assignation mémorielle que s’affirme, portée par un climat de folie démente, cette dimension fabuliste. Une folie qui – et c’est là toute l’originalité de l’approche scénaristique – n’envahit pas seulement la relation de l’oppresseur à l’opprimé, mais infecte de l’intérieur l’appareil nazi lui-même. Depuis les rivalités mimétiques ou libidinales qui minent la mixité soldatesque, en passant par les piteuses mesquineries de la hiérarchie militaire, la sauvagerie endogamique de cette garnison vociférante, jusqu’ à la vénalité gangrénant la troupe, de haut en bas. La barbarie n’excluant pas les peines de cœur, la schizophrénie règne en maître. Le régime de terreur, dont ces SS, filles et garçons confondus, se révèlent tout à la fois les dispensateurs et les otages, affecte ainsi ce microcosme dépravé : menaces de perdre la face, d’être soupçonné de tiédeur, de se voir muté sur le front de l’Est, et j’en passe. La terreur nazie est d’abord une terreur entre nazis : un entre soi dantesque.  

C’est cette approche quasi-anthropologique de la « condition nazie » qui fait tout le sel de ces « Leçons persanes », cinquième long métrage de Vadim Perelman, cinéaste d’origine ukrainienne âgé de 58 ans, depuis longtemps installé outre-Atlantique. Son film en cela ne serait-il pas, fondé sur son propre destin personnel, une allégorie sur les ressorts de l’intégration ? De fait, pour s’intégrer, il faut d’abord apprendre la langue, et la savoir, nous dit ces « Leçons »… en filigrane. Ironie de l’histoire, c’est bien en s’assimilant le faux farsi ingénieusement dispensé par son précepteur juif que le capitaine SS finit par s’humaniser. À ses dépens, comme l’épilogue à la fois comique et cruel le montrera…        

« Les leçons persanes ». Film de Vadim Perelman. Durée : 2h07. En salles le 19 janvier.     


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