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Stratégie vaccinale française: et si la lenteur avait eu du bon?

Assurément, nos concitoyens ne sont pas vaccinés contre la versatilité

Stratégie vaccinale française: et si la lenteur avait eu du bon?
Le professeur Alain Fischer, président du "conseil d’orientation de la stratégie vaccinale". © Eric TSCHAEN-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00993717_000013.

Depuis le démarrage de la vaccination contre la Covid-19 en décembre dernier, la stratégie vaccinale adoptée par le gouvernement est sévèrement critiquée. Cette stratégie de la lenteur n’aurait rien d’un choix élaboré en amont et ne serait que le reflet des insuffisances logistiques de notre pays. Et si malgré tout la France remplissait ses objectifs, à la fin?


Certes la France souffre de penchants logicistes qui la conduisent souvent à vouloir faire entrer de force la réalité dans ses considérations abstraites, d’une suffisance et d’une obsession  littéraire qui la portent à produire d’épais rapports émanant de différentes autorités ou institutions : pour la vaccination contre la Covid-19 nous disposons ainsi d’un document relatif à la stratégie vaccinale contre la Covid-19 de 50 pages de la Haute Autorité de Santé à destination des citoyens, des professionnels de santé et des pouvoirs publics, un guide de 45 pages du Ministère de la Santé à destination des directeurs d’établissement hébergeant des personnes âgées, un document de 60 pages du Ministère de la Santé à destination des professionnels de santé.

Certes la stratégie vaccinale de la France est critiquable à certains égards

Quand on est lesté d’une conviction forte dans la marche à suivre, le changement de direction est un exercice laborieux. Ce qu’on peut reprocher au gouvernement n’est pas sa prudence initiale, mais de ne pas avoir anticipé un éventuel changement de stratégie, comme une accélération de la vaccination (basée sur les données rassurantes issues des pays qui ont vacciné en masse, incitée par des citoyens français plus favorables à la vaccination). Le gouvernement avait clairement identifié les personnes à vacciner en priorité dès le 3 décembre, une stratégie précisée par la suite par l’HAS : 752 000 personnes âgées et 90 000 professionnels exposés. Les consentements de ces personnes n’auraient-ils pas pu être recueillis avant le 27 décembre ? Cela aurait peut-être permis la mise en place d’une logistique d’approvisionnement plus flexible, plutôt que de devoir se retrancher derrière un protocole consistant à recueillir un consentement cinq jours avant de vacciner, protocole qui n’a fait que renforcer les méfiances autour du vaccin alors qu’il ne sert qu’à laisser le temps de faire remonter le nombre de doses nécessaires.

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Autre reproche que l’on pourrait adresser à nos dirigeants : la communication. Pourquoi renoncer si facilement à défendre une stratégie ? Et même si cette stratégie découle en partie de défaillances logistiques, pourquoi les tendre ainsi pour se faire battre ? Pourquoi laisser systématiquement les critiques émanant de l’opinion publique et des médias lever le voile sur les désaccords ou les défaillances de notre Etat ?  Le mécontentement du président qui fuite à dessein dans le Journal du dimanche nous laisse entrevoir un portrait peu flatteur de nos dirigeants, celui de timorés qui n’auraient pas su défendre leur point de vue lorsque la situation l’exigeait et qui lorsque les faits ou l’opinion publique leur donnent raison a posteriori, tout gonflés d’orgueil, brandissent pathétiquement l’opinion dont ils ont été dépossédés.

Enfin, on peut regretter le tirage au sort d’un collectif de citoyens chargés de suivre la campagne de vaccination contre la Covid-19, un gadget cognitif de plus destiné à restaurer le « sentiment de démocratie ». Un gadget qui souffre en outre d’un biais non négligeable dans la représentativité de la population qu’il est pourtant sensé assurer : ce collectif sera vraisemblablement composé de personnes favorables aux vaccins, d’hésitants et d’antivaccins en proportion égale. Or les proportions de ces courants ne sont pas égales au sein de la société française.

Mais lorsque l’on fustige le professeur Alain Fischer, alias « monsieur vaccin », parce qu’il reconnait ne rien connaitre à la logistique, on verse dans la critique stérile. Le rôle du Pr. Fischer est celui d’expert médical et scientifique chargé de répondre à des questions médicales et scientifiques. Pour ce qui est de la logistique, l’Etat aurait fait appel à une expertise étrangère. Quoi qu’il en soit nul besoin d’entendre un « monsieur logistique » pérorer. On attend de la logistique uniquement des résultats : que les doses de vaccins soient acheminées dans de bonnes conditions et là où elles doivent l’être, en temps, en heure et en nombres.

Le cœur du sujet est bien là:

La France est-elle capable de répondre au défi logistique posé par la vaccination de masse, qui plus est avec un vaccin aux conditions de conservation et de transport contraignantes (conservation entre -60 °C et -80 °C, utilisation des cinq doses, donc cinq patients, contenues dans une fiole dans les six heures une fois le vaccin reconstitué) ? Quelques jours après le lancement de la première phase de vaccination le 27 décembre, les premières critiques en provenance des partis de l’opposition et de certains scientifiques et médecins commençaient à poindre. Sur quoi reposaient-elles ? Comme souvent avec notre voisin germanique qui sait si bien nous faire de l’ombre, nos chiffres n’ont pas souffert la comparaison : dans la même période de temps l’Allemagne avait vacciné cent fois plus de personnes que nous. Et la presse étrangère (la campagne de vaccination française est un « scandale d’État » pour The Daily Telegraph et « un désastre » pour Die Welt) n’a pas manqué de s’engouffrer dans cette compétition visant davantage à mettre en exergue les insuffisances des uns pour mieux dissimuler celles des autres, plutôt qu’à susciter l’émulation. Certes avec 5000 vaccinés au 5 janvier, nous sommes loin du million de vaccinés du Royaume-Uni ou des 400 000 allemands vaccinés. Mais la situation est-elle aussi dramatique que le dépeignent nos voisins ou une partie des Français ?

Si la France parvient à accélérer la vaccination dans les semaines à venir il est possible que ce qu’elle considère désormais être un retard n’ait pas de grandes conséquences. En effet, les capacités de production de vaccins n’étant pas infinies, il est possible que les différences en termes de proportions de personnes vaccinées entre pays européens s’estompent dans les mois à venir.

Faut-il pour autant rougir du pari initial de la lenteur?

En termes de coût économique, pas pour le moment, car tous ceux qui croient en l’idée d’une « vaccination contre liberté retrouvée » et donc « santé économique retrouvée » se trompent. Il n’existe pas à ce jour de garantie sur l’efficacité du vaccin à long terme ou face à d’éventuelles mutations du virus. Cela signifie que rien ne sert de courir après le vaccin : la fin des confinements itératifs et des masques n’est pas pour tout de suite. Le Royaume-Uni qui a vacciné près d’un million d’habitants a dû adopter ce lundi des mesures de confinement aussi drastiques que lors de la première vague.

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En termes de santé, non plus, puisque la stratégie de la lenteur est une stratégie de la prudence, tant réclamée par les citoyens français[tooltips content=”Par ex., selon le sondage Harris Interactive pour LCI publié le 20 août, 63% de français sont favorables au port du masque en extérieur ou encore selon une étude Harris interactive pour LCI publiée le 9 décembre, 69% des Français se prononcent pour la poursuite du confinement après le 15 décembre, 53% pour une interdiction des déplacements inter-régions pour les fêtes”](1)[/tooltips]. Un nouveau médicament testé initialement sur « seulement » 20 000 personnes et destiné à en traiter plusieurs milliers de fois plus devrait toujours être utilisé avec prudence. Et ce d’autant plus que la maladie qu’il vise à combattre ne constitue pas un péril pour la société en tant que telle, la menace de la Covid-19 résidant davantage dans les peurs qu’elle génère et les décisions de santé publique qui en découlent.

Enfin, le but n’était-il pas d’amener doucement les Français réfractaires à la vaccination ? En quelques jours de polémique qui a donné l’impression que nous étions lésés par rapport à nos voisins, l’adhésion à la vaccination a gagné plus de dix points[tooltips content=”Selon un sondage IFOP paru le 7 janvier 2021, « la proportion de Français se disant prêts à se faire vacciner augmente de 12 points entre décembre 2020 et janvier 2021, passant de 39 % à 51 %. » (https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2021/01/117825-Rapport-CN-SR-N121.pdf)”](2)[/tooltips]. A la façon du papier toilettes devenu au début de la pandémie une denrée essentielle que tout le monde s’arrachait. Si l’Etat français a perdu la capacité de défendre ses idées face à une opinion publique qu’il révère, comme à les exporter à l’étranger, il aura au moins gagné ce pari qu’il n’avait probablement pas imaginé remporter ainsi, celui de rendre le vaccin contre la Covid-19 plus attractif.


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Médecin conseil auprès de l'Ambassade de France à Bakou, Médecin spécialiste en Virologie, PhD en Neuroscience

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