Le terme « islamophobe » s’est retrouvé dans le texte porté par Laetitia Avia, avant d’être retiré. Preuve s’il en fallait que les bonnes intentions de sa proposition de loi « contre la haine en ligne » sont de celles dont la route de l’enfer est pavée…


Par principe, je suis très méfiant face à toute volonté de restreindre la liberté d’expression. Et en ce qui concerne la proposition de loi « contre la haine en ligne » examinée mercredi 19 juin en commission des lois, cette méfiance atteint des sommets.

Bien sûr, les déferlements de haine sur Internet ne peuvent pas rester sans réponse, et certains aspects de ce projet de loi sont bienvenus. Mais je crains que toutes ces bonnes intentions soient de celles dont la route de l’enfer est pavée…

Menaces sur les libertés

C’est que les précédents sont désastreux. Je pense bien sûr à la loi contre les « fake news », qui n’a pas empêché le mensonge officiel sur la prétendue attaque d’un hôpital par des Gilets Jaunes. Je pense aussi aux terribles lois mémorielles, qui hélas se sont avérées totalement inutiles pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme ou même le négationnisme, mais ont notamment valu des déboires certains à Olivier Pétré-Grenouilleau, dont le seul tort était de dire la vérité sur un sujet qu’il connaît mieux que personne.

A lire également : Marion Maréchal: Le combat pour la France pourrait être perdu à cause de la démographie

C’est, aussi, que j’ai trop d’exemples de ce que les lois actuelles permettent déjà en matière de harcèlement judiciaire. Je pense à Céline Pina, Mohamed Louizi, Georges Bensoussan, sans oublier les innombrables procès contre Charlie Hebdo, « signaux faibles » qui avaient annoncé la tragédie que l’on sait. C’est, comme le fait remarquer très justement Natacha Polony, qu’en « responsabilisant les plates-formes » par la menace de sanctions lourdes, le projet de loi les pousse à fuir le risque et donc à censurer « par défaut » au moindre doute. Or, on observe déjà les décisions délirantes que cela entraîne, de la censure de l’Origine du Monde de Courbet par Facebook à la suppression récurrente du compte de l’imamette sur twitter, sans oublier la récente décision/démission du New York Times.

C’est, également, que je crois que « le mal totalitaire découle de la certitude d’appartenir au camp du Bien », pour citer Alain Finkielkraut. C’est, enfin, que cette loi émane de La République En Marche (LREM), et à un moment où ce parti est au pouvoir.

Ambiguë macronie

Je ne ferai aucun procès d’intention à Laetitia Avia, déutée à l’origine du texte, et je ne chercherai pas à la rendre responsable des travers d’autres membres de son parti. Ceci dit, sa réaction au moment de la polémique sur le hijab de running de Décathlon laisse songeur, et la situe d’un côté de LREM plus libéral (au sens américain du terme) que strictement républicain – et on connaît le goût prononcé pour la censure dont fait preuve ce courant de pensée outre-atlantique, notamment dans le monde universitaire.

On connaît aussi les ambiguïtés incessantes de LREM face aux communautarismes et à l’islamisme. Je pense évidemment à Aurélien Taché, à l’absence de sanctions contre l’UNEF ou le CRAN, mais aussi à la récente polémique entre Zineb El Rhazoui et Sira Sylla. Qu’une députée de la majorité use ainsi abusivement du terme de « fake news » alors même que son parti a fait adopter une loi « contre les fake news » me semble particulièrement inquiétant, et tristement révélateur. Afficher un désaccord est on ne peut plus légitime, et je peux d’ailleurs affirmer que Zineb accepte sans problème la contradiction pourvu qu’elle soit argumentée. Mais brandir contre elle une menace implicite de censure est odieux, et suggérer du racisme dans son attitude est aussi absurde qu’indécent.

Laetitia Avia: « Arrêtez de mordre dans mon texte! »

Par ailleurs, Laurent Bouvet, Gilles Clavreul, Céline Pina, Lydia Guirous, Caroline Fourest et d’autres ont clairement expliqué le danger de la présence du terme « d’islamophobie » dans l’exposé des motifs du projet de loi. Nous pouvons tous les remercier pour leur vigilance, grâce à laquelle le texte a été heureusement modifié. D’ailleurs, le CCIF ne s’y est pas trompé, et sa vive réaction prouve si besoin était l’importance de l’enjeu.

Aujourd’hui nous devons cette victoire au Printemps Républicain, hier Lydia Guirous permettait de ramener Décathlon à la raison sur le hijab. Malgré des désaccords qu’il ne faut pas nier, l’alliance des républicains des deux rives et de toutes confessions (ou absence de confession) est une priorité absolue.

A lire aussi : L’islamophobie : une arme d’intimidation massive

Rappelons au passage que « l’islamophobie » est une notion-piège, dont l’utilisation renforce une tactique bien connue des Frères Musulmans et autres islamistes, qui rêvent d’imposer partout le délit de blasphème pour rendre intouchable leur doctrine totalitaire, et notamment empêcher l’émergence d’un islam humaniste et faire taire les réformateurs laïcs du monde musulman. Rappelons aussi, sur le fond, qu’en aucun cas la critique d’une religion quelle qu’elle soit ne peut être assimilée à une forme de racisme, à moins de valider l’idée selon laquelle on hériterait de sa religion au lieu de la choisir, ce qui revient à nier la liberté de conscience, et d’accepter n’importe quelle monstruosité pourvu que ceux qui s’en rendent coupables affirment en avoir reçu l’ordre d’une puissance supérieure – les enfants brûlés vifs en l’honneur de Moloch à Carthage, le chevalier de La Barre et Raif Badawi vous expliqueront le reste.

Haine anti-musulmans ?

Il y a quelques années, Élisabeth Badinter déclarait qu’« il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe », et j’ose croire que nul n’irait soupçonner cette grande dame de racisme, d’antisémitisme, de sexisme ou d’homophobie. Certes, le texte a été changé, mais c’est sous la pression. Mais pourquoi, comme se le demandait à juste titre Laurent Bouvet, avoir initialement cité le terme d’islamophobie dans les motifs de la loi en l’assimilant au racisme, à l’antisémitisme, au sexisme et à l’homophobie ? Et pourquoi, même maintenant, évoquer la haine anti-musulmans mais ne pas mentionner aussi la haine anti-chrétiens, anti-apostats, anti-athées ? En France comme dans beaucoup d’autres pays, il y a tout de même nettement plus d’athées harcelés au nom d’une religion (notamment l’islam) que de croyants harcelés au nom de l’athéisme !

Ceci dit, la question religieuse n’est pas tout, loin de là. Dans l’inflation permanente du champ des « phobies » interdites, ce sont souvent la liberté et la dignité des femmes qui sont les premières sacrifiées, ce qui devrait tout de même nous faire réfléchir.

Légiférer avant la fragmentation

Car au fait, combattre l’excision serait-il raciste ? Le « féminisme blanc » est-il un racisme comme le prétendent certains indigénistes et « libéraux » (par ex, Justin Trudeau), ou comme je le crois un universalisme indispensable – auquel cas le « féminisme intersectionnel » est bel et bien du sexisme déguisé ? Et que dire de certaines accusations de transphobie, qui oublient de distinguer entre d’un côté des discriminations bien réelles et des agressions odieuses, et de l’autre les inquiétudes (peut-être infondées mais certainement pas absurdes) de féministes souhaitant séparer dans certains cas les femmes transsexuelles des femmes « génétiquement femmes » pour des raisons de sécurité ? Avant de légiférer, il faudrait clarifier !

La haine sur internet est une chose grave, qui a déjà détruit trop de vies. Ses victimes méritent mieux qu’une loi facilement transformée en outil de censure, et qui semble éloigner encore un peu plus la France de l’idéal républicain pour encourager une concurrence victimaire débridée et entraîner notre pays vers la fragmentation communautariste.

Lire la suite