Gilles Clavreul (ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, et cofondateur du Printemps républicain) reproche à notre contributrice Anne-Sophie Chazaud de détourner la laïcité au bénéfice de la « droite identitaire »


Suite à la parution du dernier article d’Anne-Sophie Chazaud, Gilles Clavreul a déclaré sur Twitter que ce texte « met bien en exergue le fait que, pour toute une droite identitaire, la laïcité est tout juste un prétexte : elle n’est invoquée que pour justifier d’une supériorité culturelle supposée. » On se calme. Merci.

Je n’ai pas le plaisir de le connaître personnellement, mais j’apprécie beaucoup Gilles Clavreul. Tout ce que j’ai lu de sa plume m’a donné à penser, et même lorsque je ne partage pas ses analyses je reconnais la légitimité de ses arguments. Plus généralement, j’ai un immense respect pour le Printemps Républicain, dont je considère qu’il incarne le meilleur de la gauche française – et je suis de ceux qui croient profondément qu’une saine démocratie a impérativement besoin et de la gauche, et de la droite, et de la confrontation entre les deux.

Droite identitaire ?

Je trouve un peu léger de catégoriser si rapidement Anne-Sophie Chazaud dans la « droite identitaire », et « maladroite et ampoulée » était de trop, mais passons. Je dois bien admettre que son article était injustement sévère avec le Printemps Républicain. Restons-en là sur ce point.

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Sur le fond, Gilles Clavreul fait deux erreurs.

Première erreur, il oublie que la laïcité est nécessairement liée à une « supériorité culturelle supposée », en l’occurrence la supériorité de la laïcité républicaine sur les religions d’Etat ou le multiculturalisme. Et cela n’a rien de choquant ! Ce qui le serait, ce serait de prendre prétexte de cette supériorité assumée sur un point précis pour dire que notre culture serait supérieure à toutes les autres dans tous les domaines, raccourci intellectuel qu’Anne-Sophie Chazaud ne fait d’ailleurs pas.

La laïcité n’est pas un espace vide. Même si on ne la définit que comme « mise à distance du religieux », l’idée que cette mise à distance soit possible repose sur des pré-requis philosophiques et anthropologiques. La laïcité a une valeur universelle, mais elle vient plus naturellement à certaines cultures qu’à d’autres. De même, par exemple, l’interdépendance des êtres est une vérité universelle, mais elle est plus difficile à intégrer pour l’Occident cartésien que pour les cultures imprégnées de taoïsme, de bouddhisme ou de shintô.

Seconde erreur, celle que pointe justement Anne-Sophie Chazaud, mettre implicitement sur le même plan la croix de Valérie Boyer et le hijab.

Main de Fatima, kippa… voile ?

Je peux très bien entendre les arguments de ceux qui défendent une totale neutralité religieuse de la part des parents accompagnateurs. Nous ne serons pas d’accord, mais je reconnais volontiers les vertus de leur point de vue, en particulier d’affirmer que l’école doit être un lieu de connaissances universelles de car rationnelles et vérifiables.

A titre personnel, je suis plutôt favorable à ce que l’appartenance à une religion qui respecte les valeurs de la république puisse être montrée – et j’inclus dans cette catégorie certains islams, tels ceux d’Abdennour Bidar ou de Ghaleb Bencheikh, qui considère le hijab comme « une atteinte à la dignité humaine dans sa composante féminine. » Comme l’a écrit Anne-Sophie Chazaud, une main de Fatima ne me gênerait pas, une kippa non plus, une toge de moine bouddhiste non plus – et peu m’importe que la robe safran ne soit pas « typiquement française ».

Ce n’est pas le fait que le hijab soit un symbole religieux qui me pousse à l’exclure, c’est qu’il soit (en général) une marque d’adhésion ostentatoire à une idéologie qui bafoue les droits humains les plus élémentaires. Un pull marqué « il faut lapider les adultères » ou « vive le KKK » me poserait exactement les mêmes problèmes.

En revanche, la croix de Valérie Boyer marque-t-elle l’adhésion à une doctrine opposée aux valeurs de la République ? A ma connaissance, non. En d’autres temps, certes, le christianisme a été un ennemi acharné de la liberté de pensée, de conscience et d’expression – Hypatie d’Alexandrie et Giordano Bruno en sont morts. Mais j’ose croire cette époque révolue ! Je ne me prive pas de critiquer le Pape François, mais il n’est pas Torquemada.

Pas de nostalgie de l’Inquisition…

Au passage, cette évolution a rendu le christianisme d’avantage lui-même, en témoignent les remarquables travaux de Philippe Capelle-Dumont (Religion et liberté). Mais si le christianisme a su se détourner de la tentation totalitaire pour véritablement respecter l’Homme « dans sa dignité d’enfant de Dieu », il le doit aussi aux fameux « bouffeurs de curés » ! Répondre à la critique oblige à penser contre soi, ce qui n’est jamais inutile. Bel exemple de ce que la laïcité apporte aux religions, et dont les croyants feraient bien de se souvenir. Au final, rien ne permet de penser que la croix de Valérie Boyer manifeste la moindre nostalgie pour l’édit de Théodose ou les bûchers de l’Inquisition, alors qu’on sait avec quelle brutalité le port du hijab est imposé dans de trop nombreux pays.

Que l’on défende la neutralité religieuse du cadre éducatif, pourquoi pas ? Mais que l’on néglige de faire la distinction entre la croix et le hijab, non. De la même manière, que l’on interdise aux parents accompagnateurs tout signe d’appartenance politique, soit. Mais que l’on mette sur le même plan le port d’un pin’s « votez pour le Printemps Républicain » et celui d’un t-shirt « vive Staline », clairement non ! Au demeurant, je ne vois pas en quoi afficher à certains moments mes convictions religieuses ou politiques m’interdirait de dire que cet affichage n’a pas sa place partout, ni tout le temps. Et je ne crois pas que souligner ces nuances suffise à faire de moi un dangereux identitaire pour lequel la laïcité ne serait qu’un prétexte…. Je reconnais cependant que je ne défends pas la laïcité comme une fin en soi, mais comme un cadre efficace pour permettre le libre déploiement du sapere aude s’appuyant sur le sens moral.

Hani Ramadan s’en mêle

Reste la référence à Hani Ramadan. Hélas oui, placer tous les symboles religieux et toutes les religions sur le même plan sert sa stratégie, dans la mesure où cela évite l’indispensable critique de ce qui pose spécifiquement problème dans l’islam – critique que font certains musulmans, je crois qu’Amine El Khatmi n’est pas le dernier et ce courage l’honore. Mais qu’un prédicateur islamiste ait détourné à son profit certains propos de Gilles Clavreul ne fait pas de lui un complice de l’islam littéraliste théocratique, ni un de ses idiots utiles !

Malgré mon goût prononcé pour la disputatio, cette polémique me désole. Car au fond, on peut naturellement critiquer certaines prises de positions de Gilles Clavreul comme certaines analyses d’Anne-Sophie Chazaud, on peut les trouver maladroites ou inappropriées, mais on ne peut pas nier que l’un et l’autre combattent l’islamisme avec une constance admirable, et que l’un et l’autre défendent les valeurs fondamentales de la République, même si chacun le fait avec sa sensibilité propre. Et comme tous deux sont farouchement attachés à la liberté d’expression et respectent le cadre démocratique, les désaccords ne devraient pas être trop problématiques.

La référence aux « heures les plus sombres » est un poncif galvaudé. Mais nous sommes le 18 juin. Alors souvenons-nous. En 1940, Amin al-Husseini, grand mufti de Jérusalem, était un fidèle allié du régime nazi. Et en 1946, Hassan Al Banna, le fondateur des Frères Musulmans, grand père de Tariq et Hani Ramadan, l’accueillit en héros à son retour en Égypte.

Parmi celles et ceux qui répondirent à l’appel du Général De Gaulle, il y en eut qui seraient sans doute plus proches des idées de Gilles Clavreul, et d’autres de celles d’Anne-Sophie Chazaud. Il y en eut de bien des sensibilités différentes. La défense de l’idéal républicain et la défense de l’identité française ont l’une et l’autre inspiré la résistance à l’horreur du IIIème Reich. Le préfet Jean Moulin avait milité aux Jeunesses laïques et républicaines. Son secrétaire dans la résistance, Daniel Cordier, avait été royaliste à l’Action française. Et dans sa lettre, Henri Fertet évoquait la France éternelle et sa foi chrétienne.

De droite ou de gauche, ne soyons pas trop prompts à dénigrer maintenant ce qui, hier, a donné aux meilleurs d’entre nous la force de tenir tête à l’abomination. Et quand la menace totalitaire et obscurantiste d’aujourd’hui aura été vaincue, il sera toujours temps de nous engueuler sur le reste.

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