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Lâchez-leur le hijab!

La liberté pour tous !

Lâchez-leur le hijab!
Le député Aurélien Taché, président du parti Les Nouveaux Démocrates.

Notre constitution postule la liberté de conscience pour tous les citoyens, même pour les Françaises musulmanes. La République prône l’émancipation des femmes à travers l’école et les politiques sociales, mais celles qui le souhaitent peuvent demeurer les inégales de l’homme.


Depuis maintenant quelques années, cela doit être le sujet le plus débattu du monde politico-médiatique français. Pas une semaine sans qu’un politique, une chaîne d’info, ou aujourd’hui un magazine ne remette une pièce dans le juke-box : que faire à propos du voile islamique ? Faut-il l’interdire aux accompagnatrices dans les sorties scolaires ? Au-dessous d’un certain âge ? Dans tout l’espace public ? Est-il compatible avec le féminisme ? Et même admissible en France ?

A lire aussi, de Boualem Sansal: Une brève histoire du voile

Ces questions reviennent inlassablement dans le débat public (bien plus d’ailleurs que dans le cœur du pays) et j’y prends moi-même toute ma part. C’est pourquoi j’accepte de le faire une fois encore, en précisant d’emblée que j’aimerais que l’on interroge aussi plus souvent les femmes concernées.

Même débarrassée du marxisme, une large partie de la gauche, Parti socialiste en tête, n’a jamais fait du combat pour les libertés et droits civiques une priorité

La liberté d’abord

En réalité, il y a une bonne et une mauvaise raison de parler du voile.

La première, la bonne donc, c’est de l’insérer dans une réflexion plus globale sur les sujets liés à l’identité et aux libertés, qui sont des sujets extrêmement importants, mais qu’on a en France beaucoup de mal à aborder. D’abord en raison de notre conception très abstraite de la citoyenneté, liée à la lecture française des Lumières (il en a été très différemment en Écosse ou en Allemagne par exemple) et à sa traduction politique dans le jacobinisme, qui veut faire disparaître, au besoin par la force, toute autre appartenance que celle à la Nation.

Sous la Révolution française, cette version républicaine de l’absolutisme a conduit à la Terreur et au massacre de tous ceux qui voulaient préserver leur identité et ne pas tout se faire imposer par « Paris », que l’on songe aux chouans vendéens ou à la révolte fédéraliste. Ainsi qu’à une tentative de « déchristianisation » de la société française et à la déportation des prêtres réfractaires, qui refusaient de prêter serment à la Constitution civile du clergé.

Près de 1 000 d’entre eux furent emmenés des pontons de Rochefort, à l’endroit même où La Fayette appareillait l’Hermione quelques années plus tôt pour aller soutenir la révolution américaine, et chaque année, une procession qui réunit au moins 2 000 personnes chemine jusqu’à l’immense croix de galets tracée en leur mémoire sur l’île Madame.

Cette difficulté tient ensuite à la passion si française pour l’égalité, dont Tocqueville a bien vu qu’elle était un danger pour la liberté et qui explique largement la si bonne réception de Marx dans l’Hexagone. Même débarrassée du marxisme, une large partie de la gauche, Parti socialiste en tête, n’a jamais fait du combat pour les libertés et droits civiques une priorité. À quoi il faut ajouter une vive tradition anticléricale qui, combinée à l’actuelle poussée nativiste, conduit certains à défendre une vision identitaire de la République et de la laïcité.

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Une logique nativiste

La deuxième et mauvaise façon de parler du voile, c’est bien ce nativisme qu’avec Christophe Bertossi Jan Willem Duyvendak, nous dénonçons dans un ouvrage paru le mois dernier [1]. Il n’y a en soi aucun mal à échanger sur ce qui fonde notre identité, ou le respect de nos libertés. Sauf quand ce débat se focalise uniquement sur l’islam et qu’il vise à arracher sa dimension universelle à la citoyenneté.

le djihad naît le plus souvent bien loin des mosquées et de toute piété

En France, la citoyenneté se fonde sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ni plus, ni moins. Or celle-ci prévoit la liberté de conscience, qui doit bénéficier aux Français musulmans et en l’occurrence aux Françaises musulmanes, comme à tous les autres citoyens. On peut trouver cette pratique bigote, la liberté d’opinion est garantie aussi, et même la moquer et la caricaturer, la liberté d’expression ou de la presse le permet et en cela, je serai toujours Charlie.

Mais on ne peut, sauf à changer la Constitution et à renoncer au respect des droits humains, ni l’interdire (rappelons-nous ce temps odieux ou l’on dévoilait de force les Françaises en Algérie), ni appeler à la haine contre celles qui portent le hijab.

Par ailleurs, passer son temps à porter des jugements moraux sur cette pratique, au motif qu’elle serait conservatrice ou sexiste (ce qui est loin d’être toujours le cas et relève d’un jugement purement subjectif), quand on ne le fait pour aucune autre philosophie ou religion (qui s’élève contre la non-mixité des loges maçonniques ou le refus des catholiques d’ordonner des femmes prêtres ?) relève aussi d’une logique nativiste que tous les démocrates devraient combattre sur le plan idéologique.

La démocratie, ce n’est pas imposer ses valeurs à autrui et le féminisme véritable est celui qui laisse les femmes, toutes les femmes, libres de croire ou de porter ce qu’elles veulent.

Restent donc deux objections. La première est de savoir si ce choix est toujours libre. C’est une question difficile mais quiconque fréquente réellement des femmes musulmanes sait que c’est l’immense majorité des cas. Il faut lutter sans relâche pour toutes les autres, mais sans perdre de vue que cette lutte n’a rien de culturel, qu’il est bien d’autres cas d’oppressions sexistes dans les couples ou familles en France et que donner les moyens nécessaires à l’émancipation des femmes à travers l’école, l’enseignement supérieur et les politiques sociales et familiales reste la meilleure manière de le faire.

La deuxième objection concerne une supposée appartenance à l’islam politique. Elle peut exister, c’est vrai. Mais en faire une généralité est un crachat aux visages de toutes les femmes qui veulent seulement affirmer leur foi et le djihad naît le plus souvent bien loin des mosquées et de toute piété.

A lire aussi, entretien avec Florence Bergeaud-Blackler: “Le voile, c’est l’islamisation par le bas”

Les femmes qui portent le hijab sont des citoyennes françaises comme les autres et les identités culturelles ou religieuses, qui doivent selon moi être défendues, ne peuvent en revanche servir de socle à la République, qui les reconnaît toutes à égalité. Par ailleurs, s’il existe un esprit français, il est éminemment critique et nous conduit à savoir râler, manifester, nous engueuler, comme aucun autre peuple. Pourquoi ceux qui luttent pour les droits civiques des minorités en seraient-ils privés ?

Ces droits civiques doivent valoir pour tous, en toutes circonstances, et si, comme Élisabeth de Fontenay (et à la différence de Jules Michelet) je suis horrifié par le massacre des Vendéens, je le suis tout autant par ceux commis en Algérie. Car je défends la liberté pour tous les croyants et les non-croyants.

Alors lâchons-leur le hijab et cessons cet humanisme à géométrie variable !

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[1]. Nativisme : Ceux qui sont nés quelque part… et qui veulent en exclure les autres, Les Petits Matins, Automne 2021.

Décembre 2021 - Causeur #96

Article extrait du Magazine Causeur


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Aurélien Taché est député et président du parti Les Nouveaux Démocrates, qu'il a co-fondé en 2020.

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